‹ Les samedis littéraires (volume 2)Chapitre 2 sur 42 · IN PAGE · texte numérisé non relu

IN PAGE

Plaisante dédicace où rien ne manque, pas même le qualificatif à'éminent, que l'on applique si volontiers, faute d'autres, aux économistes veules. Je souhaiterais d'y voir exprimés les regrets de l'Académie des Sciences morales. Si l'Académie des Sciences morales n'a pas regretté Bastiat, c'est qu'elle n'est pas capable de regretter rien ni personne. Bastiat est l'Académie des Sciences morales faite homme : l'Académie des Sciences morales, section d'Économie politique et de législation, s'entend... Il la figure devant nous en beauté, avec bonhomie, avec quelque fougue, avec une certaine passion. Car Bastiat était un brave homme d'économiste vulgarisateur, et nous comprenons tous les regrets de sa famille. Au reste, assez soucieux du bien public. Habitant des Landes, il inventa même, pour le réaliser, des choses, des tas de choses qui existaient déjà par ailleurs... Bastiat fut un bourgeois, Bastiat fut un libéral, Bastiat voulut être un moderne, et cela le conduisit à être un économiste, justement parce qu'il était un bourgeois et un provincial.

On ne le saura jamais assez : aussitôt que Frédéric Bastiat fut âgé de 19 ans, il tint le libreéchange pour une vérité scientifiquement démon-

trée. Il fut un libre-échangiste précoce. Il fut un libre-échangiste tenace. Cela fit sa force. Cela peut constituer aujourd'hui sa faiblesse. Après 1840, Bastiat fut presque une grande influence. Il fut, en tout cas, presque un grand nom.Ou'estil aujourd'hui ? Il règne encore sur le cerveau de M. Frédéric Passy. Et, cela mis à part, il n'est plus qu'un nom de rue, ou un nom d'académicien, d'académicien des Sciences morales. Prospérité singulière d'une gloire rapide, puis décadence, décadence, décadence. Avez-vous lu Bastiat ?

M. Frédéric Passy l'a appris par cœur, et, reconnaissant, il lui a cherché un biographe que l'Académie des Sciences morales a primé — en hommage à Bastiat. M. Ronce, biographe, sait son sujet — et il a de la piété. M. Ronce est un bon lauréat d'Académie des Sciences morales. Nous savons par ses soins, nous savons à n'en plus douter que si Bastiat fut quelque chose en son temps, il n'est plus rien aujourd'hui.

Mais il reste, il doit rester comme un type social, un type excellent, un type complet, un type charmant. Il fut bourgeois. Il fut provincial. Il fut libéral. II fut économiste dans la mesure où il voulut être moderne ou moderne dans la mesure où il voulut être économiste. Il fut stupéfait de la révolution de 1818 qu'il n'annonçait pas dans ses livres ; mais il n'en voulut pas à la ré-

volution de 1848 de ne pas l'avoir prévue et il l'accueillit d'un cœur généreux. En outre, il fui littérateur, — le littérateur de l'économie politique — et il imita Voltaire, comme on pouvait l'imiter durant le règne de Louis-Philippe dans le département des Landes...

Au fond, Basliat fut un très bon garçon d économiste.

Bourgeois, fils de bourgeois, pelit-fils de bourgeois, arrière-petit-fils de bourgeois ! Bourgeois sans mélange, bourgeois point gâté, touchant à peine à la noblesse, bourgeois, bourgeois bourgeoisant, bourgeois !

Ses ancêtres ont longuement commercé à Bayonne. Il y naît en 1801. Enfant choyé. Tous l'aiment. Son père mourra, mais il aura toujours une tante Justine, bonne bourgeoise tendre, pour lui faire la vie facile. Une enfance privilégiée. Une éducation loin de la vie réelle, dans le collège de Sorèze, où déjà on pratiquait cette pédagogie d'apparence moderne qui a procuré au père Didon de notre époque quelques articles flatteurs dans les journaux quotidiens. En somme, à Sorèze, on apprenait la vie réelle à ceux qui étaient assez riches pour n'avoir point à la vivre réellement. Le docteur Jean-Antoine Clos,

FRÉDÉRIC BASTL\T 23

médecin à Sorèze, vers 1800, veut bien nous raconter que Don Victor de Fougeras, prieur de Sorèze, en 1750, avait été le grand rénovateur de l'éducation ainsi que de l'instruction en ce lieu béni de Dieu, des dominicains et des familles : « Il conçut alors cette heureuse combinaison dexercices qui fournit le moyen d'occuper les élèves sans relâche comme sans fatigue, depuis avant le jour jusqu'à la nuit, en faisant d'un travail le délassement d'un autre travail et d'une application réellement utile un sujet de plaisir ». Comme c'est la vie ! Comme c'est la préparation à la vie ! On sent d'ailleurs que ce système est extrêmement propre à faire des rentiers ou des économistes, des rentiers distingués ou des économistes éminenls. De Sorèze, Bastiat sortit économiste et rentier.

Agrément de cette vie d'homme suffisamment riche, amateur qui soigne sa santé avec ses intérêts, entouré d'affections et d'amitiés amènes. Fils de négociant, il tient le négoce pour la base de la société. Il s'exerce au commerce sans s'y plaire. Mais un Dieu veille sur les futurs économistes pour leur faire les loisirs qui leur permettront de déterminer les lois du travail. Le jeune bourgeois, après une crise morale, devient héritier. Il devient par suite agriculteur à Mugron, dans les Landes. El il s'établit ainsi bourgeois sociable et bien intentionné, « sachaot la

valeur de l'argent », mais aimable pour tous, aimé de tous, enchanté de la révolution de 1830 qui a mis la bourgeoisie sur le trône, naturellement optimiste pour ses affaires, qui sont faciles, comme pour celles de la société, qui lui paraissent fatalement aussi faciles, entraîné à voir l'harmonie partout est presque contraint de ne voir que la surface des choses, puisque cette surface est si agréable à ses yeux, façonné par le destin pour son rôle d'économiste souriant. Au surplus, à 19 ans, ce jeune bourgeois avait lu, il avait vérifié Adam Smith et Jean-Baptiste Say : le libre échange était pour lui une vérité scientifiquement démontrée !

Ayant le privilège d'être bourgeois au temps où la bourgeoisie possédait toute sa force, il avait la chance d'être provincial au temps où la province avait toute sa hardiesse et toute sa bonne simplicité.

Provincial, il conserva toujours avec son sentiment imperturbable que la vie n'est malaisée à personne, son ardeur candide à régénérer le monde contemporain. Le monde, il le voyait de son castel de Mugron. Il le jugeait d'après les habitants de son village pleins de déférence pour un juge de paix avenant, loyal et de bon conseil,

fRÊDÈRIC BASTL4T 2o

d'après ses métayers laborieux et fidèles, d'après ses parents attentifs et ses amis attendris... Il avait le cœur généreux et tous autour de lui développaient la générosité de son cœur.

Il tra\ aillait comme on travaille en province, avec les charmantes méthodes de Sorèze. Il causait avec un ami infirme et admiratif, studieux et doux, Félix Coudroy : et de ces conversations sortaient des idées générales. Ces idées avaient, dans les causeries de Mugron, tout leur prestige et leur nouveauté... Elles prenaient leur vol. Et rien ne pouvait soudain ralentir leur essor.

Sa confiance en elles s'assurait d'autant mieux que rien ne la contrariait. Cette confiance l'animait lorsqu'il vint à Paris, pro\incial de tenue, l'air d'un paysan malicieux avec ses longs cheveux et son petit chapeau, son ample redingote et son parapluie de famille ; provincial d'âme avec sa conviction, on peut dire sa foi, tout étonné de la nonchalance des Parisiens à travailler pour la ligue libre-échangiste, car les Parisiens accaparés par le rude souci de combattre la concurrence des intérêts n'ont pas le loisir dont jouissent les provinciaux de régénérer l'univers par la liberté générale des échanges; ragaillardi du moins par des amitiés académiques qui ne l'approchent guère du monde véritable, cherchant toujours des encouragements parmi les compagnons amicaux du pays natal, réconforté enfin

par ses compatriotes des Landes, qui, ne sactiant que faire de lui, finissent, après hésitation, par faire de lui un député.

Jusqu'au bout, il demeure assez solidement enraciné en sa province pour n'être point distrait des idées superficielles et généreuses qu'il y cultiva, et pour conserver la puissance de répandre sur le monde, en apôtre, sa rhétorique de bonne volonté.

Oui, dans l'histoire des idées sociales, Bastial reste comme un économiste landais. Qu'eût-il été, qu'eût-il fait s'il eût connu plus tôt et de plus près la fièvre des bourgeois laborieux et déjà spéculateurs sur qui régnait Louis-Philippe à Paris, et les frémissements d'un peuple actif et troublé, critique déjà et déjà impatient ? Vaine question, sans doute, mais convenez qu'il n'esl point superflu, pour expliquer Bastiat, de se souvenir qu'il vécut, qu'il pensa, qu'il imagina, qu'il développa dans la douceur quiète de Mugron des Landes, et qu'il ne vint à Paris pour la première fois qu'en 1845, ayant 44 ans, lui qui devait vivre seulement quarante-neuf années, ayant écrit Cobden et la Ligue, lui qui ne devait pas écrire de livre plus important au point de vue de ses doctrines — lui enfin qui, depuis

vingt-cinq ans déjà, avait, âgé de 19 ans. considéré le libre-échange comme une vérité scientifiquement démontrée !...

Et qu'eût-il été, qu'eùt-il fait si le commerce de Bayonne n'avait pas été en décadence et si Bastiat n'avait pas été fils de commerçant bayonnais ? Jusqu'à la fin du xvui' siècle, Bayonne importait les pelleteries, les laines, les métaux, les vins de liqueur de la péninsule ibérique en échange de nos résines, de nos tissus ou de notre maïs. Même les navires bayonnais allaient jusque dans les ports de Hollande ou des villes hanséatiques. Mais après la prospérité, langueur, puis dépression des importations. Les exportations diminuaient. La population décroissait. L'état agité de l'Europe au début du xix* siècle, les grandes guerres continentales, l'insurrection des colonies espagnoles en Amérique expliquaient dans une certaine mesure, la décadence du commerce bayonnais : il plaisait aux commerçants de Bayonne de l'attribuer en outre à la politique économique du gouvernement. Cette politique apportait des entraves à la circulation, des entraves à l'importation, des entraves à l'exportation même. Seule la liberté des échanges pouvait restituer à Bayonne quelque chose de sa prospérité passée. Les Bayonnais étaient gens I)raliques. L'esprit et l'àme de Bayonne bouillonnaient en Frédéric Bastiat, idéaliste pratique...

Alors, Bastiat qui n'avait pas vingt ans lut Adam Smith et Jean-Baptiste Say... Quel effet peuvent produire Adam Smith et Jean-Baptiste Say lorsqu'on les lit en province dans certaines circonstances ?... On le vit immédiatement, car Bastiat devint économiste à 19 ans, il tint le libre-échange pour une vérité scientifiquement démontrée, il tint la liberté des échanges pour le commencement et la fin de la question économique — le tout de la question sociale.

Economistes, le souci de quelques intérêts personnels très nettement déterminés vous domine toujours ! — Considérez Bastiat, le plus généreux des économistes. Il réfléchit sur les intérêts de sa famille, sur les intérêts de son milieu et la doctrine de toute sa vie fut formée. Cet économiste mineur a déjà des certitudes sur la liberté des échanges. Il est incertain sur tout le reste. Sa philosophie religieuse et morale flotte encore et flottera toujours. L'intérêt ne l'éclaire point.

Et Bastiat sera toute sa vie l'apôtre de la liberté des échanges. Chacun de ses livres apportera un argument en faveur de la liberté économique.

Au reste, le moins cruel des économistes, le moins égoïste des libéraux. Etant économiste, il est politiquement un libéral, mais un libéral, il l'est avec cœur,

Evidemment, il croit toujours que la liberté est aussi puissante pour régénérer le monde que pour régénérer le commerce de Bayonne. Son système économique s'amplifie en un système politique et social. Eastiat ne se contente pas de glorifier la liberté industrielle et politique pour elle-même. Il affirme que la liberté est harmonique et par sa propre vertu conduit l'humanité à une égalité croissante, en un mot que les intérêts sont harmoniques et qu'il suffit de laisser agir pour que naisse le bonheur social.

11 dit, mais, dans la vie politique, il « était un des rares libéraux qui pensaient aux autres autant qu'eux à eux-mêmes. » C'est le mot de son biographe. Et le mot est heureux.

L'économiste parlait, lorsque Bastiat déclarait, ne prévoyant rien des exigences de l'organisation sociale moderne : «( Je désire sincèrement voir réduire au minimum possible les souffrances des travailleurs, mais plus l'Etat se mêlera de leur sort, plus leurs souffrances iront s'aggravant. »

Le libéral cordial prenait sa revanche, lorsque Bastiat appuyait à l'Assemblée un amendement tendant à traiter également dans la loi les coalitions des patrons et celles des ouvriers... Ainsi Bastiat était démocrate dans la mesure où ses conceptions économiques le lui permettaient.

C'est vraisemblablement un mérite de con-

server une idée — fût-elle fausse — pendant toute sa vie. C'est du moins une originalité. Bastiat resta économiste jusqu'à sa mort : il l'était, ne l'oublions pas, depuis l'âge de 19 ans. Foi de la jeunesse, foi de l'âge mûr, unité de la \ie ! Mais apôtre pétulant d'un système qu'il avait conçu en province, il se rua dans le monde des idées, des affaires et de la politique avec impétuosité. Il prétendit ambitieusement conquérir l'univers à ses idées. Il fut un initiateur. Alors économiste glorieux, aujourd'hui économiste oublié, Bastiat est sorti des polémiques en quittant la vie. Quelques-unes des idées auxquelles il initia ses contemporains sont devenues des vérités évidentes, les autres sont devenues des erreurs incontestables, et c'est pourquoi le charmant économiste Bastiat ne présente plus qu'un intérêt rétrospectif.

Cependant, que ce bourgeois provincial du temps de Louis-Philippe s'appliqua donc à être moderne, par amour pour ses idées d'économiste !

Tous les moyens d'action que son époque donnait aux hommes actifs, il voulut les employer.

Il fut journaliste. Cet économiste — qui fut toujours des Landes — écrivait d'abord à la

Chalosse, feuille qui s'imprimait à Saint-Sever, à la Sentinelle des Pyrénées, au Mémorial bordelais. Il parut tout naturel que sa prose émigrât de la Sentinelle des Pyrénées dans le Journal des Economistes et, bien entendu, le Journal des Débats. Il créa un journal hebdomadaire : Le Libre-Echange. Il ne fut pas un mauvais journaliste, encore qu'il fut prêt à tout pour discuter honnêtement.

Il voulut agir par l'association. Il n'est pas responsable si la Ligue des héros du libre échange végéta, faute de héros. Lui était réellement un héros. Et il croyait que l'Association, celte forme essentiellement moderne de l'action, devait imposer aux hommes la pratique éternelle du libre-échange. Il dépensa toute l'ardeur naturelle à un homme qui travaille pour l'éternité — et pour la vérité.

Il fut professeur. Ce Landais judicieux était persuadé que pour apprendre aux hommes les doctrines de vie, il n'est pas superflu de les leur enseigner. Il se fiait naïvement à la jeunesse des écoles. Il voulut faire un cours libre d'économie sociale aux étudiants. Il écrivait : « Que le bon Dieu me donne encore un an de force et mon passage sur cette terre n'aura pas été inutile ' La maladie l'empêcha de continuer son cours et de se convaincre qu'il eût été superflu. Il fut un croyant des Congrès. Quel économiste

n'est pas congressiste à outrance ! Il se trouva au Congrès de la Paix de 1849 — il y participa sincèrement, si sincèrement.

Il fut conférencier. On n'est pas non plus économiste sans être conférencier. Il conférencia à Paris, il conférencia dans les départements. La première fois qu'il parla, il fut fortement ému, assez pour comprendre le vers de Racine :

Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.

Le journal Le Commerce écrivit : « M. Bastiut a fait accepter des paraboles économiques grâce à un débit sans prétention et à une verve toute méridionale. » Le débit et la verve enchantèrent des économistes de province. Ils avaient ravi d'abord les économistes de la capitale.

Il fut député, il voulait l'être, car il désirait agir. Mais étant député, il resta conférencier et ne devint pas orateur. Il parut à la tribune de l'Assemblée. Les journaux attestèrent « son inexpérience de la tribune ». Alors Bastiat se résolut à être incomparable dans les Commissions.

Il fit des livres. Il fit aussi des brochures. Il croyait à la brochure comme il croyait au libreéchange. En 1849, il écrivit à ses commettants une longue letlre où il énumérait ses brochures.

« Aux doctrines de Louis Blanc, j'ai opposé un écrit intitulé ; Individualisme et Fralernilé.

FRÉDÉRIC BASTUT 33

«< La propriété est menacée dans son principe même ; on cherche à tourner contre elle la législation ; je fais la brochure Propriété et Loi.

(( On attaque... je fais la brochure Propriété et Législation.

(( On veut... je fais la brochure Justicie et Fraternité.

« Le communisme nous déborde... je fais la brochure Protectionnisme et Communisme.

« L'école purement révolutionnaire... je fais la brochure L'Etat.

« Il m'est démontré... je fais la brochure Incompatibilités parlementaires.

« Il m'apparaît que... je fais la brochure Maudit Argent.

« Je vois qu'on va procéder... je fais la brochure Paix et Liberté ou le Budget républicain. »

Les électeurs des Landes renvoyèrent à l'Assemblée ce représentant loyal qui faisait des i>rochures. Sans doute se rendaient-ils compte que sa place était plutôt à l'Académie des Sciences morales...

Depuis longtemps elle y était faite, car on n'est pas économiste impunément. Bastiat fui le littérateur de l'économie politique. Il professait (jue l'économie politique est une science. Et, à « e titre, il avait les distractions d'un Ampère. Mais il fit entrer l'économie politique dans la lillérahin'. Dopiii^ lor-^, clic est souvent sortie de

la littérature sans rentrer pour cela dans la science. Presque toujours généralisateur intempérant, il développait sans effort. Il était le plus sincère des rhétoriciens. Son style fluide, abondant, élégant, ne dissimulait pas le verbiage. Des maximes, des paraboles, des comparaisons ambitieuses d'être des raisons, de l'éloquence, des idées générales et même de l'esprit. Vulgarisateur de l'économie politique, il mettait Voltaire et Franklin au service de Joseph Prudhomme. Au demeurant, le meilleur économiste du monde. Il avait cette foi qui ne transporte pas les montagnes et qui ne sauve pas les économistes de l'oubli. Que son œuvre paraît fade mise en regard des événements dont elle était contemporaine ! Bastiat observait la vie économique et ne discernait rien des bouleversements sociaux avant-coureurs de la révolution de 1848. Il était en dehors de la vie. Il publiait les Harmonies économiques au lendemain des troubles populaires... Il développait généreusement dans le vide... Celui que Proudhon — avec qui il discuta verbeusement, mais non point sans vigueur — appelait l'Achille du libre échange, est rentré pour toujours sous la tente des Académies. Il n 'appartient pas à la vie générale, loin de laquelle il élabora son œuvre, mais il est de toute justice que les Académies rappellent encore, par la vertu de concours académiques, à la mémoire

FRÉDÉRIC BASTL\T 36

des hommes inoccupés — hélas ! de moins en moins nombreux — ce Landais singuHer qui, à 19 ans, considéra le libre échange comme une vérité scientifiquement démontrée et qui ne put jamais plus l'oublier.

ANDRÉ BELLESSORT

Voulez-vous connaître vaguement sans sortir de chez vous la Roumanie, le Chili, la Bolivie, Ceylan, Singapour, Saigon, Hong-Kong, Macao, Canton, Canton et ^lacao, surtout Macao, et le Japon aussi, et la Suède et la Norvège, et les îles qui se donnent par-ci par-là dans le Nord des airs rêveurs au milieu des flots, voulez-vous avoir de ces pays l'idée la plus agréable, adressez-vous à André Bellessort, professeur charmant, breveté avec garantie du gouvernement et de Ferdinand Brunetière, homme d'esprit, romancier, poète, très apte à discuter de politique et d'histoire et à se tromper sans doute en politique et en histoire avec érudition, avec verve, avec quelque passion et un style coloré. Il parcourra en un mois, deux mois, mettons trois mois et n'en parlons plus, tous ces pays et plusieurs autres, rédigera ses notes très soigneusement, vous fournira tout un lot de paysages, de notions sociales ou sociologiques, de renseignements industriels, agricoles, artistiques ou moraux, et, par surcroît, des conclusions suffisamment affirmatives et suffisamment scepli-

ANDRÉ BELLESSORT 37

ques, vous intéressera, vous amusera, vous émouvra, s'il y songe, et bref, vous donnera le li\Te de voyage qui sera le livre de voyage dans toute sa beauté et, qu'il me pardonne, dans toute sa séduisante horreur.

Le livre de voyage sera la plaie littéraire des années à venir. Evidemment, les livres de voyage d'André Bellessort contiennent toutes les qualités que comporte le genre, ah ! ce genre ! et s'il en renferme tous les défauts inévitables, il les renferme avec éclat, et il les jette comme de la poudre aux yeux des lecteurs éblouis mais aveuglés. Le livre de voyage, ne l'oublions pas, est une sorte de vulgarisation plaisante à l'usage des ignorants qui tiennent à savoir quelque chose, mais ne redoutent pas de rester des ignorants. André Bellessort est un vulgarisateur entraînant. Le livre de voyage est un je ne sais quoi généralement écrit par un je ne sais qui. Et lorsque ce je ne sais quoi est écrit par un écrivain aussi scrupuleux qu'André Bellessort, il devient proprement merveilleux et l'instrument d'erreur le plus dangereux qui ait été inventé dans les temps antiques, mais utilisé surtout dans les temps modernes, pour duper les peuples les uns sur les autres. Au reste, le livre d'André Bellessort est exquis à lire, et si je le choisis comme le modèle des li\Tes qui offrent, avec quelle grâce ! tous les défauts d'un genre, c'est simplement pour

taquiner un peu son auteur, et parce qu'il vaut mieux faire l'étude que je tente à l'occasion d'un livre remarquable et à propos d'un écrivain c!e talent que pour un livre insipide, écrit par un sot. J'ajoute immédiatement, que beaucoup de sots écrivent beaucoup de livres de voyages avec beaucoup de succès...

Les livres de voyages sont d'étranges mixtures. Ils ne contiennent pas seulement des impressions d'amateurs ; mais d'abord ils en contiennent un très grand nombre. Après quoi, ils vous instruisent ; mais on n'est pas instruit par eux en toute sécurité. Ils ne mêlent pas le document et l'impression, mais ils les embrouillent tous les deux. On ne sait jamais où l'exactitude finit et où l'incertitude commence. Cela autorise les uns à tout accepter pour la vérité et les autres à tout prendre pour des erreurs. On peut quelquefois vérifier quand le livre le mérite et quand l'auteur en vaut la peine. Souvent l'artiste paraît quand le savant doit agir ; souvent le savant se montre quand on espère l'artiste. Il arrive que l'artiste ne soit pas assez savant, et le savant pas assez artiste. Il arrive aussi que beaucoup d'auteurs de livres de voyages ne soient ni savants ni artistes. André Bellessort est assez savant, encore qu'un peu pressé : et il est très artiste encore qu'un peu lent.

Son livre sur la Roumanie est un très bon li-

ANDRÉ BELLESSORT 39

vre de voyages. Il est superficiel, mais de façon si avenante. Il est un peu trouble et désordonné, parce que dans un voyage on voit presque tout à la fois, parce que le savant voudrait faire des chapitres de doctrine et bien divisés et commence sa tâche, mais parce que l'artiste l'emporte, qui sait bien qu'un beau désordre est toujours un effet de l'art pour les lecteurs bourgeois et se» dentaires des livres de voyages et, aussi bien le désordre est de pratique plus commode, André Bellessort passe de la montagne à la plaine, de la ville à la campagne, et d'un sac de blé à la femme roumaine avec un sans-gêne des plus piquants. De toutes les questions exposées, indiquées, aperçues plutôt que regardées, une seule est réellement traitée — et avec une impartialité qu'on ne doit pas omettre — la question juive. Encore le chapitre où elle est traitée n'est qu'une suite d'interviews : il n'exigeait pas le voyage et la question pouvait être traitée par correspondance...

Superficiel, ce livre, et d'un optimisme flatteur pour la Roumanie ! Les auteurs français de livres de voyages sont ou bien cruels pour les pays qu'ils visitent entre deux trains, ou favorables à l'excès, enchantés, enthousiastes. André Bellessort est très optimiste ; il admire généreusement. Je ne sais rien des conditions dans lesquelles ce livTe fut fait. El voici, le lisant, ce que

je me figure. André Bellessort est amené en RoU' manie par un de ces Roumains d'origine grecque, si fins, si actifs, diplomates sournois, mais agréablement insinuants, qui n'ont point de duplicité, point du tout, mais qui sont malins, malins, malins. Il est reçu par quelque grand personnage, héritier d'un nom célèbre, disons descendant d'un de ceux qui ont préparé la Roumanie contemporaine, mais non point enclin à diminuer la portée d'une révolution plus apparente que réelle, hôte fastueux d'une noble courtoisie, certes, mais assurément fort ennemi de la France, plus ennemi que personne là-bas, et admirateur immodéré de la « vertu » allemande, André Bellessort est curieux de tout, habile à s'assimiler chaque chose ; il sait le temps dont il dispose et à quelle heure il doit prendre le train du retour. Il écoute d'une oreille avide des conversations qui ne sont pas perfides et qui sont la vérité même, pourtant légèrement atténuée, embellie, déformée, la vérité relative. Rares sont les voyageurs qui se contentent d'être des reporters imperturbables comme Jules Iluret, observent flegmatiquement, notent froidement. André Bellessort est un romancier, un poète. Il a des hôtes empressés. Et quand on est un peu informé des choses de Roumanie, on ne peut pas ne point considérer son livre — hàtif, ainsi que tous les livres de voyages — commQ un livreréclnme pour l'Occident.

ANDRÉ BELLESSORT 41

Toutes les causes d'erreur y conspirent. Quelques-unes dont André Bellessort est gravement reprochable. Je le crois esprit très libre. Mais en vérité, il se flatte de donner de bonnes leçons à la France contemporaine en employant l'exemple de la Roumanie contemporaine. L'idée ne laisse pas d'être ingénieuse, mais elle condamne, si j'ose dire, André Bellessort à des erreurs de faits qui sont flagrantes.

André Bellessort veut renforcer en nous notre patriotisme, qui n'est peut-être pas aussi déclinant qu'on le croit. Il s'écrie, comme -un journaliste bien parisien, qui, à l'heure de l'après-midi, « ferait » rue Montmartre les dernières dépêches de l'étranger : « A ce moment même/ où chez les anciennes nations, l'idée de Patrie a besoin de trouver des défenseurs, où des snobs et des égarés fredonnent V Internationale, où des rhéteurs vieillis dans l'emphase font le geste d'abaisser les frontières, voici des frontières qui s'élèvent... Chaque (peuple) s'évertue à reconquérir sa personnalité morale. Les Tchèques, les ( roates, les Serbes comme les Bulgares, les Roumains comme les Hongrois s'agitent dans un frémissement d'orgueil. » Pauvre France, réduite à recevoir, fût-ce par l'entremise d'André Bellessort, des leçons patriotiques des Roumains

et des Bulgares, et des Serbes ! Acceptons avec humilité les leçons des Bulgares et surtout des Serbes. Mais des Roumains ! André Bellessort ne sait-il pas qu'il n'est point de peuple dont le sentiment patriotique soit moins pur. Le patriotisme roumain ne se l'orme que par nécessité économique. Le Roumain n'est pas patriote. Il est xénophobe. Il hait les étrangers parce que les étrangers sont des concurrents trop redoutables, qui déconcertent sa paresse surtout avide des traitements touchés paisiblement. Son nationalisme est farouchement utilitaire. André Bellessort nous le propose en exemple : je l'aurais cru plus idéaliste.

Mais il s'agit de nous faire admirer les mœurs publiques des Roumains et sans doute, leurs sympathies françaises. André Bellessort nous rapporte sans rire cette anecdote morale : « Notre ministre, i\I. Henry, si justement apprécié et aimé, me racontait qu'il avait vu entrer un jour dans son cabinet de travail un membre de la société roumaine qui lui apportait vingt mille francs pour le collège français et qui, ne voulant point être nommé, paraissait même s'excuser de cette insignifiante donation. » Elle est bien bonne ! Notre ministre M. Henry, si justement apprécié et aimé, est un ironiste des plus estimables ! Mais vous, André Bellessort, qui n'êtes pas naïf, je crois que vous vous moquez de moi.

ANDRÉ BELLESSORT 43

Il fallait vérifier, il fallait aller aux sources, historien que vous êtes, vous auriez appris que le généreux donateur fut fait officier ou commandeur de la Légion d'honneur et qu'il ne venait que pour cela chez notre si justement apprécié et aimé ministre. En somme, il ne payait pas très cher sa décoration, même acquise au titre étranger.

Or, maintenant, il convient de morigéner les politiciens qui expulsent les congrégations. Et André Bellessort nous parle avec amour des <- Dames de Sion » de Galatz. « Ces noires obscurantistes adorent la lumière. » Elles font lire à leurs élèves Brunetière et Mme Caro. Elles ne travaillent que pour la France et la langue française. Elles ne s'occupent nullement d'opérer des conversions et tout le monde à Galatz et dans les lieux circonvoisins baise la trace de leurs pas. Est-ce exact ? Question de faits, uniquement, et je suis prêt à aimer autant qu'André Bellessort lui-môme les Dames de Sion ; mais on m'affirme formellement (et sans passion) que ces religieuses se sont appliquées à convertir les gens à qui mieux mieux et qu'elles ont créé contre elles un mouvement hostile très nettement marqué.

Il faudrait toutefois prouver que l'Etat roumain, beaucoup plus ardent que l'Etat français à accaparer les monopoles, est un exploitant

aussi habile que bon. Et M. Antipa, grand-maître des pêcheries, devient une sorte de dieu du fleuve qu'adorent les paysans. Mieux encore, « les pêcheries assagies rapportent annuellement à l'Etat roumain deux millions cinq cent mille francs. » En réalité, elles lui rapportent trois cent mille francs. L'Etat a un monopole. Il vend le poisson. Mais il gagne très peu parce qu'il exploite très mal. Et la population pauvre qui payait, il y a six ans, le poisson 0 fr. 30 le kilo, ne peut plus en manger. André Bellessort bénit M. Antipa ; mais tous les Roumains ne le bénissent pas !... Petit fait, grande erreur !

Grand fait, petite, petite erreur ! André Bellessort n'aime pas nos politiciens français. Il lui plaît de dire que les politiciens de France sont aussi inférieurs à la moyenne de la nation française que les politiciens de Bucarest sont inférieurs à la moyenne de la nation roumaine. Eh ! tant pis pour la nation roumaine ! Mais André Bellessort jure ses grands dieux que les malheurs inoubliés de la Roumanie ont « forgé aux Roumains un esprit politique dont ils ne connaissaient pas eux-mêmes toute la valeur. » Et il lui paraît que les nations amies pourraient s'approvisionner à Bucarest des éminentes énergies parlementaires de Roumanie !... Encore qu'il soit très sérieux, je veux croire qu'André Bellessort badine. En réalité, sauf M. Carp, esprit éle-

ANDRÉ BELLESSORT 45

vé et large, mais très paresseux, dédaignant la popularité et les moyens qui la procurent, il n'y a pas un seul homme d'Etat en Roumanie, il n'y a que de bas politiciens de chef-lieux de cantons, et de quels chefs-lieux ! Et de quels cantons ! Toutes leurs luttes politiques c'est la bataille autour du budget. A côté de cela une bureaucratie opprimante et complice. L'Etat se ruinant par des travaux immenses suscités par les politiciens pour des entrepreneurs amis du pouvoir et concussionnaires, les lois justes, mais appliquées au mépris de toute justice, rien ne s'obtenant que par l'argent dans les administrations. — Voilà le modèle qu'André Bellessorl nous offre. Merci.

Au reste, son préjugé favorable à la Roumanie l'empêche presque en toutes choses d'aller jusqu'à la vérité. S'il nous donne, car il est clairvoyant, des parcelles de vérité, nous obtiendrons très difficilement de lui la vérité totale.

Tenez, il parle du roi... Il consacre à ce Roumain d'importation un chapitre entier où brille la littérature. Et nous devinons ce souverain énergique, intelligent, opiniâtre et passionnément allemand. Nous devinons qu'il n'aime pas la France. Mais est-ce que toute vérité n'est pas

bonne à dire ? André Bellessort nous laisse igno*rer que le roi Charles déteste la France. Il nous dit que le roi a presque pleuré lorsque jadis il quitta son uniforme des dragons prussiens. Il n'ajoute pas qu'aujourd'hui encore, à la cour, il n'y a pas un fonctionnaire qui ne soit allemand. Il nous dit que, lorsque le futur roi endossa pour la première fois l'uniforme de général roumain ressemblant à l'uniforme français, il ne s'y sentit point à l'aise. Il n'ajoute pas que le roi a poussé la mesquinerie jusqu'à changer les uniformes de l'armée roumaine justement parce qu'ils ressemblaient trop aux uniformes de l'armée française. Que de détails précis et significatifs auraient dû relever André Bellessort pour nous montrer la haine profonde de ce roi qui a dû son trône à la France, qui vint deux fois à Paris de 1866 à 1870, qui affectait d'écrire à Napoléon III comme à son protecteur... et qui, je me rappelle cet incident, lors du désastre de la Martinique, fut le seul souverain du monde qui n'envoya point de télégramme de condoléances au Président de la République...

André Bellessort ne nous dissimule pas que le roi est un réaliste doué du sens pratique. Il ne dit pas que le roi est un homme d'affaires. Il écrit : (( Par un coup d'essai malheureux, c'est à un notable fripon prussien, Stromberg, que, sur son insistance, les Chambres roumaines ont ac-

ANDRÉ BELLESSORT 4-7

cordé la concession des chemins de fer. » Pourquoi ne pas compléter la vérité en proclamant que le prince Charles avait mis de l'argent dans la combinaison, car prince, puis roi, il a toujours fait des affaires, la plupart très heureuses, puisque, venu en Roumanie sans fortune, il a aujourd'hui beaucoup de millions.

André Bellessort nous parle des pétroles roumains. Il ne nous dit pas avec netteté que ce sont les étrangers qui ont fondé toutes les sociétés de pétrole de Campina et d'ailleurs et que les politiciens roumains n'intervinrent que pour les rançonner. Bref, Rockefeller sollicita du gouvernement la concession des terrains pélrolifères appartenant à l'Etat. Rockefeller fut écarté. André Bellessort trouve tout de suite des raisons bien littéraires. On ne voulait pas donner un monopole aussi important à un étranger. Défense du sol ! Protection de la richesse nationale ! Des mots. Ln question des pétroles est plus comple- .xe et plus simple. Rockefeller fut écarté parce qu'on voulait tout donner aux .MIemands et à la Deulsche Bank, dont le roi Chailcs et son frère sont gros actionnaires. La contribution des y\llemands restant insuffisante, /a Banque de Paris et des l\njs-Bas était chargée d'apporter des capitaux français. L'argent français pouvait venir. .Mais les Allemands seuls eussent été en nom. Ainsi la grande nation eût gardé tout son près-

lige et la France républicaine, abhorrée des Hohenzollern de Bucarest, n'aurait pas paru... Enfin, le fond de la question c'est que les Roumains, incapables d'exploiter leurs richesses, veulent les bénéfices sous forme de participation quelconque. Et c'est ce qu'on nomme « une grosse question ».

Mais 7\ndré Bellessort plane sur ces réalités. Les ignore-t-il, ce voyageur ? Ne veut-il pas les écrire, cet historien ? De tels oublis sont-ils une des fatalités de ce genre de livre qu'on appelle : les récits de voyage ? Ces faits et tant d'autres sont très propres, je le pense, à mettre en relief le caractère vrai de ce roi Charles, très arriéré par sa conception autocratique de la monarchie, très moderne par sa conception des affaires et si violemment antifrançais... Par là nous connaissons l'homme, tout l'homme. ]\Iais est-ce que, dans les récits de voyage, on ne peut tracer que des portraits conventionnels, n'enseigner qu'une vérité incomplète, apprêtée, adoucie, affadie, officieuse ? Qu'en pense Berquin-Bellessort, peintre du roi et confrère de la reine ?

De minimis non curât prœtor. André Bellessort, que la Roumanie enchante, juge à propos d'accorder un sourire à M. Kalindero, administrateur des biens de la Couronne, ancien docteur en droitde Paris {sic, à André Bellessort!) ancien magistrat, voué à l'agriculture. Bellessort fait de

ANDRÉ BELLESSORT 49

ce fonctionnaire douceâtre une peinture aimable. Sa peinture peut plaire à la Cour. Mais le brave homme qu'est Kalindero, brave homme oui, mais Prudhomme bouffon, qu'emplit l'orgueil, chamarré de toutes les décorations, et se croyant cousin de toutes les familles royales de l'Europe, ce brave homme, André Bellessort ne le connaît pas. Quelles anecdotes cependant pour nous montrer ce snob bien parisien et bien roumain ! A la mort d'un parent du roi, Kalindero reçoit à la portière du wagon sur le quai de la gare et pleure de vraies larmes. Pendant un deuil de cour, Kalindero, modestement généreux, envoie à une femme des plus aimables deux cents francs sous une enveloppe bordée de noir «. à cause de la perte douloureusement faite par Sa Majesté. » Certains voyageurs ne nous conteraient pas ces petites histoires. Ils auraient tort. Elles ne sont pas tout. Mais elles sont une part importante de la vérité. Est-ce que la vérité est interdite à ce bon écrivain qu'est Bellessort, lorsqu'il narre des récils de voyage !

A peine aperçoit-il Bucarest. Il y arrive. Il s'écrie : " Petite gare étroite et basse pour une si grande ville. Les événements semblent ici avoir dépassé l'attente des hommes. J'aime à voir cotte porte de Bucarest qui cède déjà et s'élargira bientôt sous la poussée de la fortune. » André Bellessort sait bien que Bucarest a la

superficie de Paris pour une population vingt fois moindre. Le dommage est que la porte a déjà cédé et trop vite. Il y a des champs de maïs et de blé dans le périmètre de Bucarest ! André Bellessort a été surtout disposé à considérer Bucarest comme un petit Paris, Il a vu une société joyeuse et déjà fine. Il a vu des épiceries flamboyantes regorgeant de gentilshommes qui s'aiguisent l'appétit aux sandwichs de caviar (?!?) Il a vu sur la chaussée Kisselef, cette avenue du Bois [sic], les équipages défilant entre des rangées de beaux arbres et de magnifiques hôtels (?!?). Mais il n'a pas eu le loisir de distinguer dans la capitale la différence des classes : les boyards, la bourgeoisie devenue opulente, les marchands presque tous juifs et leur quartier, les fonctionnaires, le peuple qui est rural, une foule orientale entassée dans les faubourgs grouillants, sales et sans voirie qui rappellent les rues chinoises. André Bellessort a négligé l'orientalisme de Bucarest comme de toute la Roumanie. On croirait qu'il fut mené par des guides élégants seulement dans ce qui est la petite ville de Bucarest, dans ses quatre ou cinq rues qui ressemblent à l'Occident. L'orientalisme est l'intérêt de Bucarest ; André Bellessort a clé sensible surtout à la faradc européenne française.

La façade française ! c'est elle que Bellessort

ANDRÉ BELLESSORT 51

a voulu, par un soin flatteur, que nous distinguions surtout de la Roumanie. Hélas ! si la société polie est française de mœurs, surtout de plaisirs et de langue, elle nous déteste et l'Allemagne est maîtresse. André Bellessort, malgré sa volonté d'illusions, a vu si peu de témoignages réels de l'action française que lorsqu'il en rencontre un par hasard il oublie de le discerner. Nous parle-t-il de Galatz ! Il note que la Commission du Danube, les Sociétés de navigation allemande, autrichienne, russe et bulgare y résident. Il omet la Société de navigation française... Eh ! mon Dieu ! pour une fois qu'il y en a une !...

Si nous pouvions nous consoler de n'être point aimés là-bas, ce n'est pas à André Bellesort qu'il faudrait demander des consolations.

La Roumanie est encore une nation très primitive. Cela nous console, car cela nous permet d'espérer que les progrès de l'avenir la rendront plus juste à notre égard. Mais André Bellessort n'est pas éloigné de croire que les plus grands progrès ont été accomplis déjà. Je ne doute pas que J. Braliano, le fils de celui qui a réalisé, si l'on peut dire, la révolution roumaine, n'ait été très satisfait de la façon dont .\ndré Bellessort a apprécié les conséquences de celte révolution. A en croire Bellessort, la Roumanie serait une nation socialement organisée

et moderne. Il y a quelque quarante ans, il y avait en Roumanie des serfs et des boyards. Les uns n'avaient aucun droit ; les autres ignoraient ce que pouvait être une loi ou une discipline sociale. Cet état s'est peu modifié. On a créé une façade occidentale. Elle a ébloui André Bellessort. Derrière la façade tout l'Orient demeure. Il fallait nous montrer l'exploitation de la terre : l'immense propriété à côté de la propriété de quelques arpents ; les paysans ayant besoin de terre pour vivre, et contraints d'accepter pour en avoir les conditions de travail que leur imposent les fermiers à qui les grands propriétaires abandonnent les lalilundia où ils ne sont jamais venus : le paysan victime fatale parce que sans argent. Bellessort a contemplé les lois, les décrets empreints d'une admirable justice et copiés sur ceux de l'Occident. Il n'a pas vu que tout est dans la manière de les appliquer, et qu'on achète les maires et les magistrats pour presque rien, mais ce presque rien encore fautil le payer comptant ! Et puis la présence des étrangers, nécessaires parce que les Roumains incapables ; et les étrangers combattus parce que les Roumains veulent avoir tous les profits du travail des autres. La Roumanie très riche attire l'étranger. L'étranger est supérieur par son activité, sa formation, sa culture. Il bat partout les Roumains. Guerre à l'étranger : la Rou-

ANDRÉ BELLESSORT 53

manie aux Roumains ! Le peuple reste serf ou subordonné, l'étranger menace l'oligarchie conservatrice ou libérale qui a tout, donc il faut faire des lois contre l'étranger : et voilà toute la politique roumaine ! André Bellessort la représente en beauté et les politiciens roumains peuvent être contents de lui...

Les autres se défieront. Mais les lettrés seront ravis. André Bellessort serait peut-être un excellent historien. Mais il écrit des récits de voyage. Et les récits de voyage ! du moins, les siens sont si adroits. André Bellessort a tiré très habilement parti de tous les renseignements qu'on lui a donnés en tas — et que ceux qui les lui donnaient ne pouvaient pas lui donner sincères — et qu'il a colligés un peu vite. Mais il écrit l'histoire roumaine, il l'appelle justement le roman de la Roumanie. Il se trompe peutêtre en tirant des conclusions ambitieuses d'anecdotes sommaires. Son observation sans nuances est parfois rapide. Son interprétation est précipitée. Il commet trop d'amicales erreurs. Son livre ne fait pas foi, mais il enchante. André Bellessort est un écrivain charmant.

Il a le goût du pittoresque. Il le cherche avec la couleur. Lui qui se documente avec des procédés de romancier pressé, il écrit comme un historien qui serait un poète. Le détail l'arrête, pourvu qu'il soit bien local, et buvant un verre

d'eau-de-vie en compagnie d'un bachelier moldave, il écrit : « L'aubergiste... nous servit cet alcool de maïs qu'on nomme la Isouika (et non souika) et dont s'enivrent les paysans. » Détail inexact, d'ailleurs, car la isouika est un alcool de prunes ; et l'alcool de maïs, c'est le rachia. Il est si curieux du décor qu'il l'invente : « Sous les bouquets d'arbres le bruit des bracelets au poignet des jeunes filles tient les oiseaux éveillés. » Dommage que les jeunes filles ne portent pas de bracelets ! — Oui, il lui faut du pittoresque, n'en fût-il plus au monde, et comme, d'autre part, il tient contre la vérité les Roumains pour des patriotes épurés, il écrit avec animation : « Les femmes mettent à porter leur titre de Roumaine autant d'animation que de coquetterie. Il me plaisait de voir la femme du premier ministre vêtue, pour recevoir ses visiteurs, d'un corsage de paysanne, dont la jupe de soie noire relevait encore la grâce et la simplicité, comme si son cœur battait plus à l'aise sous le tissu et les broderies rustiques ! » Laissons battre ce cœur à l'aise. Mais André Bellessort doit le savoir : il n'y a là qu'une mode intermittente et fantaisiste créée par la Reine allemande, qui s'amuse parfois à se déguiser en Roumaine. Au reste, la femme du premier ministre se fait habiller à Paris. Je suis étonné de ce qu'elle ne l'ait pas dit à André Rellessort.

ANDRÉ BELLESSORT 55

Mais André Bellessort est trop artiste pour ne pas rechercher le costume roumain.

Et il est un romantique effréné. Les paysages prennent à ses yeux un aspect féerique, qui correspond peu à la réalité. A Sinaïa, il voit sans effort le lit capricieux d'une rivière où croissent des saules et, le soir, sur des ponts éclairés à la lumière électrique, des troupeaux de brebis dont les toisons pressées ont le roulis des vagues. La forêt de sapin de Sinaïa ressemble pour lui « aux parcs anglais » et elle enveloppe le château d'un incomparable mystère. Mais souvent ses paysages ont une pure beauté. Ils sont écrits d'un style merveilleusement travaillé, qui n'évite pas toujours le gongorisme : « La lune à demi voilée par un nuage le traînait comme une écharpe amoureuse sur la gorge des montagnes ! » Ainsi parle Cathos. Et Madelon de dire : « J'aime les Roumains qui, au jeune soleil de leur patrie, reconnaissent dans leur ombre la silhouette des colons de Trajan ! » Légers défauts d'un style qu'on souhaite à beaucoup d'écrivains. Le style est ce qu'il y a de moins improvisé dans ce récit de voyages. Mais quel récit de voyage n'est pas un peu improvisé ! André Bellessort dont l'humour est exquis se dira sans doute que le fond du livre est pour plaire à tous les Roumains, même les plus antifrançais. El

nous serons heureux de lui répondre que la forme est faite pour séduire tous les lettrés de France.

EiGÈSE Gilbert : France et Belgique. Études littéraires. — En marge de quelques pages. Impressions de lectures.

M. Eugène Gilbert est un aimable bourgeois catholique. Je dis qu'il est catholique, je dis qu'il est bourgeois, je dis qu'il est aimable. Or, M. Eugène Gilbert est un critique. Il est un critique aimable. Il est un critique bourgeois. Il est un critique catholique.

C'est en Belgique que M. Eugène Gilbert exerce son amabilité, sa bourgeoisie, son catholicisme et sa critique, qui ne se séparent point les uns des autres. Au reste, M. Eugène Gilbert unit toujours dans son esprit et dans son cœur la France et la Belgique et on ne saurait décider si à ses yeux la Belgique est plus française ou la France plus belge. Quoi qu'il en soit, M. Eugène Gilbert est un amateur bien obligeant.

Son caractère est heureux. Et M. Eugène Gilbert juge la vie des lettres avec aménité. Sa t)ienveillance est sans doute un peu inexpressive, car d'abord elle ne distingue guère et sa bonté s'étend sur presque toute la littérature. Il écrit cordialement : « Persuadé que le rôle du crilique ne doit pas être seulement de chercher les tares, qui peuvent affaiblir les beautés d'une

œuvre, mais, au contraire, de savoir goûter et signaler ces beautés... » On peut admettre que ce n'est là jamais qu'un rôle accessoire du critique, et qu'il importe davantage que le critique établisse l'histoire d'un genre littéraire, ou l'histoire des idées, ou recherche dans les œuvres l'expression d'une époque, d'une société, ou s'applique à constituer l'histoire d'un esprit... Mais M. Eugène Gilbert ne songe point à ces études, sans doute parce qu'il lui suffit de lire avec un goût et un plaisir incessant des livres publiés à Paris ou dans les villes de Belgique, et aussi parce que sa foi catholique lui impose une conception de la critique, qu'il n'a même pas souci de formuler, tant il est certain que cette conception est en lui préalable et comme préétablie...

c( Persuadé que le rôle du critique ne doit pas être seulement de chercher les tares qui peuvent affaiblir les beautés d'une œuvre... » Ainsi écrit M. Eugène Gilbert, qui est un très bon garçon. Et il est évident que je ne dirais rien de caractéristique sur le rôle de ce critique catholique, si je disais simplement que son style n'est point travaillé avec un soin farouche. M. Eugène Gilbert peut écrire d'un recueil de contes de M. Louis Delattre, intitulé. Une rose à la bouche : « ce titre dit bien toute la fantaisie ailée et l'insouciance à la fois résignée et joyeuse qui

les saupoudrent comme d'un frais et léger grésil. Mais... il ne traduit pas ce souffle ardent de -olidarilé, cette atmosphère si largement émue cl compatissante qui les dominent. »

« Décor charmant que je connais bien, car les lances vibrantes du soleil me l'ont maintes fois fait entrer de force dans les yeux éblouis, aux jours ardents des étés de jadis. »

« Non, si vous tenez à savourer la crème du talent de M. Delatlre — et Ton sait combien je prise cette saveur »

« Parvenu à ce point de son étude, M. Masson-Forestier s'élève à une hauteur dramatique si poignante... » etc., etc.

Tout cela prouve simplement que M. Eugène Gilbert écrit avec une facilité un peu négligente. Et tout cela n'est rien si ce critique nous donne un vigoureux témoignage de ce que doit êlre et de ce que peut être la critique catholique, pratiquée par un aimable bourgeois.

M. Eugène Gilbert, qui aime d'ailleurs les lel- Ire-s, encore que d'une affection assez molle, ne veut obéir qu'à sa foi. Voici un critique qui, lisant un roman ou un poème, ou une étude sociologique, se dit tout d'abord qu'il croit en Dieu et que Dieu est bon. El celte croyance est le fondement de toute sa critique. Il n'expose pas sa théorie avec une précision sa\anle. Mais la force de sa doctrine est impressionnante, bien

qu'elle ne soit pas fixée en des principes certains. Il dira simplement :

« Tout critique, s'il ne manque pas de la plus élémentaire des conditions exigées par le genre littéraire auquel il s'est cru prédestiné, doit avoir, sur la façon de juger les productions de l'esprit et les écrivains de tous les temps, une opinion, un critère, une méthode d'analyse, un ensemble d'idées directrices, qui constituent sa personnalité et, comme l'on dit, sa manière. » Cette opinion, ce critère, cette méthode, cet ensemble d'idées directrices, M. Eugène Gilbert les proclame : « Je suis chrétien », dit-il. Il n'est pas sûr cependant que la foi et la littérature se correspondent absolument. Il distinguera, malgré lui : « Chrétien, je n'ai point caché mes convictions et j'ai toujours, à côté des éloges mérités par le talent, indiqué les réserves qui, au point de vue philosophique ou moral, me paraissent devoir provoquer certaines œuvres. » En fait, il séparera : « Dans les Forces Tumultueuses, s'il faut louer, quoi qu'on en aie, la puissance de ce torrent, la sauvage harmonie de sa voix, les éclats de sa colère et de son ivresse, cette jouissance purement esthétique ne peut faire oublier l'égarement hautain de la pensée du poète et la puérile vanité de sa philosophie. » Donc jouissance esthétique d'une part, égarement de la pensée d'autre part- Mais si la jouis-

sance esthétique ne dissimule pas à Eugène Gilbert l'égarement de la pensée, on se demande si 1 égarement de la pensée ne diminue pas ou ne dénature point sa jouissance esthétique. Oui, sans doute, ce principe catholique gêne le critique littéraire. Pour peu que nous poussions le loyal Eugène Gilbert, il nous confesserait que la préoccupation de la foi est incompatible avec la vraie critique. Habemus conlidentem... M. Eugène Gilbert nous parle d'un père Cornul voulant « faire de la critique catholique » et ainsi « obligé de démolir par principe les écrivains dont il devait admirer le talent. » Mais M. Eugène Gilbert n'approfondit pas ces contradictions. Il est catholique, mais il est conciliant, et je n'ai nullement l'intention d'ajouter : superficiel.

Au reste, sa critique doit — on peut dire : heureusement — à son catholicisme une précision dont elle serait dépourvue sans son secours. Elle devient par instants sociale. Elle est toujours morale.

Critique sociale : sociologie d'assez bonne humeur, mais simple, simple. M. Eugène Gilbert écrit sans charger ses phrases du poids des démonstrations : « A l'heure où l'on peut voir la noble terre de France aux prises avec des tyranneaux qui la bâillonnent au nom des libertés si chèrement achetées ... » Merci pour la

noble terre de France ! Mais les tyranneaux : alors régnait Waldeck-Rousseau. Tyranneau est un terme un tout petit peu dédaigneux !

Ailleurs : <( L'époque entière est gangrenée. La France révolutionnaire a intoxiqué l'univers à jamais. Le sang de toute l'Europe charrie le virus des détestables principes de 89, et si nous analysons celui même du pays belge... » La pensée est clairement exprimée. Elle ne frappe pas par sa nouveauté. Mais continuant son œuvre de critique littéraire enclin à régénérer la vie sociale, M. Eugène Gilbert s'écrie : « Un homme qui était un Dieu, vint voici deux mille ans pour enseigner aux autres hommes le secret de l'amour et de la paix. Mais les clameurs des politiciens de plus en plus s'acharnent à étouffer le son consolateur de cette voix sublime... » Pauvre diable de Dieu en proie aux politiciens ! Inspiré par Dieu, M. Eugène Gilbert a du moins l'effroi de la démocratie : « J'ai la plus profonde horreur du mot, je ne le cache point et voudrais y substituer, pour éviter toute confusion, le mot de « démophilie » qui ne peut, apparemment, que rencontrer l'adhésion de tous les esprits droits. Pour les Fouquier-Tinville au petit pied, peut me chaut de leur déplaire. » Il suffit. On reconnaît que le critique social, Eugène Gilberl, ne trouve pas dans sa foi catholique une excitalion à aimer le temps présent, ou peut-être à le

comprendre. Il a des idées catégoriques sur la société moderne. II se plaît à les voir exposées dans les œuvres littéraires : et les œuvres où elles sont exposées lui plaisent immédiatement. Au surplus il ne discute pas, il ne démontre pas. El ses idées sociales, conséquences de sa critique catholique, sont pour lui des vérités révélées. Il reste à M. Eugène Gilbert, critique littéraire, d'être, en même temps que le plus étroit, le plus sympathique des bourgeois conservateurs. Critique moral, M. Eugène Gilbert ne manquera pas de condanmer la littérature instrument d'immoralité. Il a bien raison. Mais que -a théorie que lui dicte son catholicisme est vague ! Il se réjouit si la littérature d'adultère périclite. Il est joyeux quand il lit un roman de uKEurs saines. Il semble cependant nappuyer sa doctrine de littérature morale que sur cette fausse pudeur de vieilles filles que le catholicisme enseigne. « Toute sensualité est absente de ces nouvelles, ce qui ne veut pas dire que les ' ouvents du Sacré-Cœur en doivent, dare dare, < ommander des stocks pour leurs pensionnaires. » Faut-il formuler un principe, il hésite cl emprunte à un catholique belge, M. Georges f.egrand, une profession de foi opportuniste : " Je sais que le romancier catholique est exposé à un second péril, péril contraire. Romancier, il est obligé de mettre en œuvre le sentiment et

souvent la passion. Catholique, il doit éviter l'ombre du scandale... Entre ces deux abîmes, il appartient à l'écrivain seul de préciser sa ligne de conduite et de tracer nettement sa voie. » Mais le flottant Eugène Gilbert ne s'en tient pas à ce principe catholique de sa critique morale : malheur à ceux par qui le scandale arrive ! Toujours bon garçon et désireux d'être d'accord avec tout le monde, eh bien ! il se contredit. Il adresse à Paul Bourget, à Paul Bourget luimême, ce blâme pudibond : « Peut-être au cours de certaines scènes entre Julie et Rumesnil, M. Paul Bourget, n'écrivant pas d'ailleurs VElapa à l'intention des jeunes filles, a-t-il trop cédé à cet attrait inquiétant qui l'entraîna toujours vers la dissection morale des faiblesses charnelles. » Cependant il approuve cette déclaration, judicieuse, du doux René Bazin : (( Obligé de dire le mal, le romancier doit en éveiller l'idée sans en éveiller le désir. Il doit prendre garde que la peinture trop complaisamment poussée d'un sentiment coupable, d'un vice, d'une faute, ne fasse oublier au lecteur la perversité du sentiment ou de l'acte... Mais que tout au moins dans ces limites, sa liberté soit entière ! Qu'on n'aille pas la restreindre sous prétexte que des enfants de quinze ans liront peut-être ses œuvres ! •>■> C'est ainsi que M. Eugène Gilbert a une conception chaste plutôt qu'une conception morale

de la littérature. Il craint Dieu et il est vertueux. Mais rien ne lui est plus étranger qu'un système sur les rapports de Tart et de la morale. Ah ! ce croyant n'est pas un esprit systématique ! Tout ce qu'on peut dire, c'est que sa foi et la pudicité à laquelle elle le contraint l'empêchent de comprendre la vie antique. Cette incompréhension est visible lorsque M. Eugène Gilbert étudie Leiiconoë, le roman de M. Albert du Bois...

A un critique sincère comme l'est M. Eugène Gilbert, on doit présenter toutes les objections sans faute. Son catholicisme est partout, même où il ne voudrait pas le mettre. Sa critique est l'esclave de sa foi.

M. Eugène Gilbert a consacré des études consciencieuses à Edouard Rod, écrivain d'origines protestantes. Il n'hésite pas à commencer l'une d'elles par des facéties sur les pasteurs. Les pasteurs lui apparaissent caricaturaux. « Nous ne trouvons pas, chez ces braves gens, le moindre reflet de cette auréole lumineuse, qui fait resplendir à nos yeux, dans son dénûment même et dans son humble misère, la personne du pauvre prêtre de campagne le plus obscur. » Psychologie sommaire et sans liberté !

11 suspecte nécessairement la loyauté de certains écrivains, qui ne sont pas des catholiques militants : « Si l'absence du nom de Pontmartin,

parmi les sept ou huit cents autres que cite M. Lanson dans son Histoire de la Littérature Irançaise, nous surprend à peine, l'oubli commis par un Emile Faguet, esprit si loyal, nous impressionne davantage. » Mais je suis bien sûr qu'Emile Faguet excuse Gustave Lanson de n'avoir pas cité Pontmartin dans son livre solide et impartial entre tous sur VHistoire de la Littérature Irançaise.

Il a un mépris injurieux pour certains autres écrivains. Infortuné Zola ! « On ne pouvait raisonnablement attendre d'un prêtre une étude approfondie et détaillée des Rougon-Macquart. M. l'abbé Delfour eût été mal venu de se plonger dans cet amas de boue, qu'éclairent de trop rares lueurs. » Infortuné Zola !

Cependant, M. Eugène Gilbert est enclin à l'admiration. Il n'est jamais plus content que lorsqu'il admire. Il a même des enthousiasmes. Il est enthousiaste de ses enthousiasmes. Quel ami des lettres françaises ne prendrait part à la joie de ce critique littéraire ! Mais pourquoi admire-t-il ? Et comment s'enthousiasmet-il ?

René Bazin règne dans les ouvrages de ce critique, qui n'est pas d'Angers. Si nous jugeons la littérature contemporaine d'après les livres de M. Eugène Gilbert, nous affirmons que René Bazin est le grand écrivain de la France

d'aujourd'hui. M. Eugène Gilbert est si fortement convaincu qu'il se prend à écrire : « Je ne pense pas que la puissance sobre de l'émotion prise au plus profond de l'être humain puisse gagner une altitude supérieure à celle que M. René Bazin a atteinte dans ces pages. » Sous quel prétexte Eugène Gilbert est-il admirateur si passionné de la presse bêlante de René Bazin ? Nous le saurons, bientôt : « M. René Bazin a gardé sa conception française et chrétienne de l'Idéal. » M. Eugène Gilbert attribue à Henry Bordeaux une importance considérable dans la littérature d'aujourd'hui. Il l'admire, romancier. Il l'admire, critique. Il ne néglige même pas une étude de Henry Bordeaux sur Costa de Beauregard : « Chez le marquis Costa de Beauregard, c'est la tradition que le jeune critique a étudiée à la lueur d'un Homme d'autrefois et du Roman d'un noijaliste. » A la lueur d'un Homme d'autrefois ! C'est peut-être pour cela, dirai-je vulgairement, que M. Henry Bordeaux semble, par aventure, falot — encore que brillant. Ailleurs : « La Peur de vivre est une page toute secouée de sincère vibration chrétienne. » Explication suffisante. Henry Bordeaux est un erand écrivain, nous n'en doutons plus.

Xalurellement les plus notables événements littéraires des années passées sont doux conversions : celle de Brunelière, celle de Paul Bour-

get. Je ne sais pas ce que valent aux yeux de Dieu ces deux conversions entourées de dissertations. Elles valent infiniment aux yeux d'Eugène Gilbert, aimable représentant de Dieu dans la critique. Le style, un peu traînant, de cet écrivain souriant, mais placide, devient fiévreux. La bonne souffrance de François Coppée n'est plus rien, comparée à la logique de Ferdinand Brunetière. Et subitement Eugène Gilbert se fait apôtre. Il veut soudain ramener les hommes à Dieu par la critique : « Peut-être l'un de ceuxlà, qui n'aura pas eu la bonne fortune de lire le nerveux et perspicace logicien, dans son texte môme, trouvera-t-il par quelque hasard le squelette que j'ai tâché de reconstituer sur son loyal chemin... Et ce serait ma joie alors, si mon analyse de bonne foi ayant pu t'amener dans la détresse de ton âme hésitante et dans le désarroi de ton cœur, à prendre une connaissance plus approfondie de ces <( discours » décisifs, j'avais hâté pour toi l'heure de la vérité, de la consolation et du repos, ô lecteur inconnu et inquiet, mon ami, mon semblable et mon frère ! » Tous convertis : voilà la conclusion littéraire du bon Eugène Gilbert.

Mais ici le catholique est seul à parler. Le ton change encore, lorsque le bourgeois et le catholique s'associent. La publication de IJËlape a commencé pour Eugène Gilbert l'époque de sa

vie littéraire la plus exaltée. Dans la frénésie de sa joie, il a proclamé la naissance d'un chefd'iruvre immortel, conservateur et pieux. (( Vaillamment, logiquement, irrésistiblement le dernier roman de M. Paul Bourget proclame l'adhésion totale du maître à la foi catholique. Qu'une aussi considérable victoire puisse être inscrite sur les étendards du Christ, à l'heure même où l'évolution analogue accomplie par l'esprit d'un logicien puissant, comme M. Ferdinand Brunetière, nous consolait de quelques négligeables défections, cette rencontre seule mériterait déjà d'être proposée aux méditations des hommes de bonne foi ! » Triomphant, Eugène Gilbert, d'ordinaire si doux, insulte ses adversaires ; il méprise tous ceux qui ne comprennent pas les beautés de LEiape. Et leurs objections deviennent des « glapissements haineux », On sent bien que le principe catholique oblige ce critique à des classements arbitraires et qu'il lui est malaisé de donner des œuvres de littérature une idée exacte.

Il n'évitera pas les défauts nécessaires du critique catholique. D'abord il regrettera toujours le manque de foi chez les écrivains. Il déplorera que Mîcterlinck ne soit pas guidé par « le flambeau de la foi », alors que précisément c'est l'incertitude ou l'incroyance inquiète de Mœterlinck, les troubles de son esprit ou de son âme,

qui soutiennent une partie de son œuvre. Maeterlinck, catholique imperturbable, n'inféresserait plus que Mœterlinck lui-même. Et sans cloute M. Eugène Gilbert serait bien content, mais il est trop ambitieux, ce critique catholique, de vouloir que le flambeau de la foi éclaire toutes les œuvres et guide tous les écrivains. En outre, sa foi lui impose certains rapprochements qui feraient douter de la solidité de sa critique ceux qui en seraient moins certains que nous. Si beaucoup d'écrivains sont rejetés parce que incroyants, l'abbé Delfour, auteur de la Religion des Contemporains, prend autant d'imporîance que Ferdinand Brunetière. Or je crois avoir démontré, avec de nombreux textes à l'appui, que l'abbé Delfour n'est ni plus ni moins qu'un... Au fait, que peut bien être l'abbé Delfour ? Paul Bourget n'est guère plus important que M. Charles de Ricault d'Héricault ou que le comte Emeric du Chastel de la Howarderie.

Donc cela est vrai ; M. Eugène Gilbert n'échappe pas aux erreurs inévitables pour ceux dont la foi catholique domine la critique littéraire. Il a pourtant une originalité qui le rend recommandable à tous. Ne pouvant être un esprit libre, il s'efforce d'être un esprit libéral. Il s'applique de son mieux à aimer la littérature pour elle-même. Toutes les fois qu'il peut, il oublie de se demander si l'auteur a fait ses Pa-

ques. Il cherche à juger l'œuvre littéraire. Il ne la juge pas. Il la lit simplement. Il l'analyse. Il ne la place pas à sa date clans l'histoire de la littérature ou dans l'histoire de l'écrivain. Non, il ne sort pas de l'œuvre elle-même. Il est heureux d'y trouver des qualités sévères ou agréables. Il nous confie le plaisir qu'il y prend, sans nous donner toujours les raisons de son plaisir. Sa douceur alors est infatigable. Elle n'est point écœurante, car Eugène Gilbert a la malice de tempérer sa bienveillance par des citations. Et <( on fait une moyenne ». Mais même lorsque -on catholicisme le « ressaisit », il fait de son mieux pour persévérer dans la bonté libérale. On ne devine pas bien pour quel motif il est tantôt plus rude, tantôt plus indulgent. Il reproche assez durement à de Vogué de travailler en maladroit, plutôt contre l'Eglise qu'à son profit ! En revanche, la religion de Huysmans l'enchante.

Qui n'estimerait leur prix ces efforts d'un amateur de bonne volonté, pour se dégager et juger librement ! M. Eugène Gilbert n'est pas arrivé à nous démontrer que la foi catholique peut être une base de critique littéraire. Mais, enchanté, il montre les aspirations les plus louchantes à la liberté. C'est l'originalité de cet aimable esprit. Son exemple est pour nous un document très précieux sur le mouvement inté-

rieur qui travaille un certain nombre d'esprits sincères. Ce mouvement les condamne à des contradictions inavouées, mais symptomatiques, M. Emile Gilbert raillera Emile Verhaeren et tous les écrivains modernes pour leur foi naïve en la science. Mais s'il faut louer quelque catholique regrettable comme Léon de Monge, il ne manquera pas de dire que « son cœur battait avec ardeur pour Dieu, pour la Science »... Contradictions qui sont loin de diminuer l'estime que nous avons pour le caractère loyal de cet aimable bourgeois catholique qu'est Eugène Gilbert — si du moins elles affaiblissent sa critique.

LE PARTAGE DE L'ENFANT

Léon Daudet

Chaque livre He Daudet atteste l'évolution bien amusante d'un esprit qui n'était pas médiocre. Je tiens pour certain que les héros de ses premiers livres seraient effarés en lisant la Déchéance et puis le Partage de VEnlant. Je suppose même que Léon Daudet ne reht pas ses ouvrages d'autrefois. Peut-être les a-l-il reniés, car il serait épouvanté de ses contradictions. Et il en conclurait assurément que rien n'est vain comme d'écrire des livres, puisque la vérité d'une année est immanquablement l'erreur de l'année suivante. Nous sommes moins frémissants que Léon Daudet. Les critiques surtout ont le devoir d'être moins exaltés. Ils doivent considérer les événements littéraires avec modération, rechercher leur succession normale et, pour ainsi dire, leur enchaînement régulier. Ils ont bien de la peine à croire que l'auteur admirable de Sébastien Gouvès et l'auteur non moins méprisable du Partage de VEnlant soient le même sociologue et le même romancier. Peu d'auteurs se sont contredits aussi vigoureusement que Léon Daudet. Il n'existe aucun rapport

entre ses livres d'autrefois et ses livres d'aujourd'hui, ou plutôt il n'existe qu'un rapport : c'est qu'ils se distinguent tous par des exagérations forcenées. L'écrivain du Partage de l'Enlant a sans doute horreur de l'écrivain de Sébastien Gouvès. Si celui-là relisait par hasard les livres de celui-ci, il voudrait les expurger sur l'heure. Les expurger, hélas ! cela ne suffirait pas, il faudrait les supprimer. Léon Daudet a fait plus que de se contredire. Il s'est converti. Il s'est converti \aillamment. Il n'a pas eu peur du ridicule. Nous connaissons là sa passion incessamment vibrante. Mais nous sommes un peu inquiets sur la solidité de ses conceptions. Nous nous demandons si elles ne sont pas dans l'esprit et dans l'âme de Léon Daudet aussi éphémères que les précédentes. Oui sait si une métamorphose nouvelle ne nous rendra pas notre Léon Daudet d'antan !

Il s'est converti. Et il ne lui suffit pas de moraliser. Il prêche. Cet ancien diable est bien jeune pour s'être fait ermite. Mais il est un ermite ardent au prosélytisme. Il veut lui aussi réformer la société. C'est la manie de notre époque La société ne peut plus compter ses réformateurs. Léon Daudet est l'homme que les préoccupations de son temps ne laissent jamais insensible. Sans doute ne peut-il pas lire un journal sans être entraîné par la colère. C'est pourquoi

LL PARTAGE DE L ENFANT /O

il réforme la société, pour le bien de tous. Qu'il est gentil, ce romancier-là. Il pratique donc un art social dont nous aurions bien tort de contester le principe. Les romans qui enseignent aux hommes les moyens d'éviter la syphilis, ou la maison de santé, ou les mauvais gouvernements sont vraisemblablement plus utiles que les romans, qui leur content simplement ces histoires. Ce n'est pas absolument sûr, car les histoires qui distraient soni plus saines que toutes les prédications. Nous admettons* la vertu du roman social. Toutefois, ce roman réformateur, favorable aux romanciers sans imagination, (ils pullulent), est dangereux pour les véritables romanciers. Il n'est qu'un roman dénaturé, mauvais pour les romanciers naturels. Léon Daudet serait un de ces auteurs de vei^e abondante, que nous souhaitons de posséder. Mais il ne conte qu'afin de discuter. Et il n'est nullement apte à la discussion. Il est aussi maladroit à poser une question qu'à la développer. Son imagination l'emporte, et sa passion. Prenez garde ! Voilà un talent qui s'annihile.

On peut, à la rigueur, omettre Le Partage de VEnlanl dans l'histoire littéraire de l'année. Mais on ne peut omettre Léon Daudet dans l'histoire littéraire de notre temps. Nous allons voir comment un romancier doué des dons les plus précieux peut se perdre, tout simplement parce

qu'il subit la contagion d'une maladie qui est bien la maladie de son époque.

Le père et la mère divorcent. Que devient l'e-nfant ? Sujet de roman. Sujet de méditation sociale. Notre sentimentalité française rend cette méditation et ce roman plus émouvant que beaucoup d'autres. L'enfant arbitre entre le père et la mère ou victime de celui-ci ou de celui-là ? Peut-être la situation du père et de la mère estelle plus poignante ? Mais Léon Daudet préfère pleurer avec tous les bons Français. Ses idées violentes sont assez naïves. On les sent sincères. Ce romancier n'est pas un logicien. Il s'anime. Il affirme. Et puis, il oublie de faire sa démonstration. Oh ! il parle sans ambages. Il veut donner une leçon à ses compatriotes. Son héros va raconter les aventures de son enfance malheureuse, les déchirements de sa jeunesse, et il y aura tout de suite une conclusion sociale : <( Puissent mes contemporains et ceux qui viendront après moi trouver, dans ce simple et véridique récit, des armes contre l'abominable loi du divorce, qui est en train de tuer la famille française ! Je ne regretterai pas mes épreuves, si elles servent à éclairer l'honnête homme, le législateur et l'historien ! »

Souhait solennel ! Ce jeune homme éclaire le monde. Il ne suppose pas que l'organisation de la famille puisse se transformer, puisque son

LE PARTAGE DE l'eNFAXT 77

exemple doit servir de leçon aux générations futures. Et il condamne pour jamais l'abominable loi du divorce. Comme il a dû souffrir des conséquences de cette loi !

Pas tant que vous le croyez, car Léon Daudet qui veut soutenir cette thèse, ne sait pas toujours très précisément ce qu'il veut. Et pour nous montrer les effets déplorables de l'abominable loi du divorce, il nous raconte les aventures d'un enfant qui échappe justement aux conséquences de cette loi ! Le père d'Olivier Champdieu, retour d'une expédition coloniale, dit à son fils : « Je suis fixé sur ton caractère, tu as échappé aux désastreuses conséquences qui suivent généralement la rupture de la famille. Tu t'es fait à toi-même une volonté. C'est bien, Olivier. Je suis fier de toi. » Il n'y a vraiment pas de quoi, car 01i\ier est le plus banal des jeunes gens, et s'il a pu échapper aux désastreuses conséquences de la loi du divorce, c'est que ces conséquences ne sont pas fatales... On est donc bien rassuré. Cependant, on pourra pleurer sur la situation de ce pauvre enfant. Et Léon Daudet, tout comme un autre, sait avoir la larme à l'œil.

Toutefois « ne nous frappons pas », comme on dit je ne sais où. C'est un jeu de démontrer les contradictions de ce romancier sociologue. Et s'il s'est contredit à ce point, n'est-ce pas parce que le divorce n'est pas aussi funeste qu'il se

plaît à le dire et qu'il a attribué au divorce des effets qui ne proviennent pas de lui, mais seulement ou surtout de la faiblesse de l'âme humaine...

Je lis ce livre loyal, avec impartialité. Je suis amené à conclure que si le divorce est périlleux, il n'est pas forcément pernicieux, mais que l'organisation étroite de la famille française est détestable, et, Dieu me pardonne, — je n'ai point l'intention d'introduire du vaudeville en ce drame — qu'il faut se garer avec le plus grand soin des belles-mères.

Il y a toutes sortes de romans dans ce roman rapide et vague de Léon Daudet : le roman d'une famille de bourgeoisie parisienne, le roman d'une femme stupide entre deux maris, le roman d'un second mari jaloux d'égaler son prédécesseur dans la gloire, quelques autres romans encore et puis le roman d'un enfant partagé entre son père et sa mère, partagé si peu ! sa mère ne s'occupe pas de lui et son père explore l'Afrique pour la plus grande joie de Léon Daudet, qui aime les explorateurs.

^'^oici. Une demoiselle Prévix, fdle d'un sénateur parisien, jolie et sotte, pis que sotte, nulle, nulle, épouse Henri Champdieu, ancien officier de marine, et depuis, explorateur distingué. D'où un fils : Olivier Champdieu. Henri est enfant d'une brave famille provinciale, tradifionnclle,

LE PARTAGE DE l'eNFANT 79

charmanle, où la bonté règne avec la gaieté. Les Armaud-Prévix sont des républicains, des matérialistes, prétentieux, avides... Luttes de belles-mères ! Brouille des conjoints ! Divorce. Divorce causé uniquement par la vie de famille trop resserrée, l'union sous un même toit de plusieurs générations. Je conclus qu'il est bon que les enfants s'éloignent, vivent indépendants, selon leurs goûts et selon leurs affections. Léon Daudet conclut qu'il faut resserrer encore la vie i]o famille et que tous nos enfants et les enfants ie nos enfants se groupent sous une même demeure. Sans plaisanterie. Léon Daudet proclame l'empire des belles-mères.

Mais la jeune Mme Champdieu, dont le prénom m'échappe, elle est tellement inexistante ! — n'a pas divorcé pour rester divorcée. Elle a divorcé pour se remarier. Elle épouse un certain Elie Fabère, inventeur amateur. La bellemère Prévix, est d'abord enchantée de son nouveau gendre. Mais l'explorateur Champdieu part glorieusement en Afrique et en revient plus glorieusement encore. Elie Fabère veut lui aussi lonner de la gloire à sa femme et de la vanité à a belle-mère. Il explore le cancer, et se flatte d'en découvrir le remède. Il échoue, parce que Léon Daudet ne l'aime pas. Et comme il a protégé la fortune de sa femme contre les dilapidalions des beaux-parents, ceux-ci le délestent plus

encore qu'ils n'ont fait de l'explorateur, et l'infortuné mais risible Fabère s'en va mourir en Amérique. Et de deux ! La belle-mère Prévix triomphe de tous les gendres.

Pendant ce temps, l'enfant, Olivier Champdieu est devenu un jeune homme. Nous ne jugeons pas qu'il a été très malheureux. Elie Fabère, sévère et impérieux, a contraint ce jeune cancre de faire des études passables. La grand'mère Champdieu lui a préparé une fiancée plaisante entre toutes. Il aura ce bonheur rare d'épouser l'amie d'enfance, la femme prédestinée. Comme Elie Fabère lui a conservé ses rentes, il vivra en bon rentier ; et il sera même médecin à ses moments perdus, par amour de l'humanité. Son père continuera d'explorer l'Afrique à moins qu'il ne finisse comme tous les explorateurs, c'est-à-dire à moins qu'il ne passe son temps à écrire des lettres aux journaux. Sa maman, la vraie victime, pleurera le bon gros Fabère et sera aussi niaise qu'avant.

Léon Daudet est tellement incapable d'une démonstration solide, que nous considérons ce petit enfant partagé comme un privilégié. Ce malheureux a bien de la chance. Le divorce lui a enlevé une vie sereine et trop douce de « fils unique » voué à la fainéantise. Il lui a donné du moins un beau-père qui est le modèle des beauxpères, ridicule peut-être, mais indifférent et

LE PARTAGE DE l'eNFANT 81

consciencieux. Faisons le bilan : ce beau-père a sauvé la fortune d'Olivier Champdieu, menacée par les dépenses des Prévix. Ce beau-père a pour\*u Olivier Champdieu d'une instruction convenable, malgré la veulerie de sa mère. Quels reproches Olivier lui adresse-1-il ? De l'avoir envoyé, il dit : exilé en Angleterre. Mon Dieu ! ce jeune garçon a passé une année dans une pension confortable. Il a appris l'anglais et, je crois, l'allemand à un âge encore tendre dans des conditions que beaucoup envieraient. Tous ses paren's lui ont écrit à qui mieux mieux. Il avait quitté Paris, fainéant ; il y revient travailleur. \^ais en revenant, il trouve son chien Fusil, servant aux expérimentations d'Elie sur le cancer. Grande scène « du trois » ! Et nous voyons le pau\Te enfant, martyr de son beau-père, dans la personne de son chien. Ce beau-père n'est peutêtre pas si coupable ! Un chien engraissé et vieillissant ! Enfin, Olivier reçoit une gifle de son beau-père. Quel gamin n'en a pas reçu! Tout cela est bien puéril. .Mais Léon Daudet nous oblige à le rapporter, car ce sont des griefs qu'il reproduit incessamment pour démontrer les funestes conséquences du divorce. Se rend-il compte de l'insignifiance comique de ces reproches-là ? II finit par dresser un réquisitoire plus sérieux. C'est Olivier Champdieu qui prend la parole. « Vous qui avez bénéficié d'une éducation ho-

mogène, vous doutez-vous de ce que peuvent être ce dédoublement, cette hypocrisie perpétuelle ? Songez que de neuf à dix-sept ans, au moment où se forme le caractère, où se déterminent les aptitudes, j'ai entendu dénigrer ici ce qu'on respectait là, admirer ou vénérer à droite ce qu'à gauche on déclarait stupide. Les Champdieu sont catholiques. Les Prévix sont incroyants. Ma mère ne va à la messe que depuis le départ de mon beau-père. Ce beau-père lui-même m'enseignait qu'il faut être un âne pour admettre le miracle. Les Champdieu sont patriotes. Les Prévix méprisent les militaires. Les Champdieu vivent simplement et aiment la campagne provençale. Les Prévix ont le goût du luxe, des plaisirs, de la société et détestent tout ce qui a trait au Midi. Pendant dix ans, pour avoir la paix, j'ai dû feindre, inventer, me taire surtout et garder pour moi mon avis. On ne m'a pas élevé. On m'a écartelé. Il est prodigieux que je ne sois pas devenu un menteur, un de ces malheureux pour qui la vérité est une ennemie et la parole un masque ».

Ce jeune homme exagère. Il est prodigieux, dit-il. Non, non, de lui nous n'espérons rien de prodigieux. A lire le roman de Léon Daudet, je crois sincèrement que les inconvénients du divorce pour Olivier Champdieu n'ont pas été pires que l'eussent été les inconvénients de la vie de

LE PARTAGE DE L ENFANT 83

famille. Supposons qu'Henri Champdieu, explorateur incomparable et gendre débonnaire, n'eût pas divorcé, qu'il fût resté le mari de Mlle Armand-Prévix, les deux familles Champdieu-Prévix se seraient par la force des choses mêlées de plus en plus, et disputées de mieux en mieux. Elles auraient toujours eu sur toutes choses des opinions opposées, et Olivier eût été aussi bien écartelé par les opinions catholiques, conservatrices, militaristes, provinciales des uns et les opinions rationalistes, progressistes, pacifistes, parisiennes des autres. Ces familles ainsi divisées sont innombrables en France, où les mariages le plus souvent sont improvisés. Le livre de Léon Daudet est une critique ardente — et inconsciente — du mariage français et de la famille française. Et tout lecteur français aperçoit que le divorce est justement le moins mauvais remède au mal de cette organisation familiale...

Décidément, Léon Daudet force son talent. Je crains qu'il ne l'affaiblisse. Le roman à thèse ne convient pas à cet artiste, que l'imagination emporte et que toutes les idées séduisent, mais ne retiennent jamais longtemps. On sait que maintenant l'esthète anarchiste que fut Léon Daudet est devenu apôtre du catholicisme et de la conservation sociale. Si j'étais calholique et conservateur mililanl, je me méfierais. Léon Dau-

det est un apôtre dangereux. Ses arguments sont toujours trop violents et trop simples. Et ils contiennent en eux toutes les contradictions.

Même ses arguments sentimentaux sont faibles et contradictoires. Pour nous apitoyer, il nous montrera l'enfant de parents di\orcés, privé de toutes relations. Or, il a choisi comme héros un enfant, petit-fils d'un sénateur, ancien directeur du ministère de l'Intérieur, ministre probable, très riche, le paraissant plus encore, fils d'un explorateur célèbre avant de devenir beaufils d'un médecin qui « fait parler de lui ». Or, savez-vous quelles relations a ce jeune bourgeois ? Gaston Vergenet, fils d'un dentiste divorcé. Par quelle inspiration facétieuse Léon Daudet, qui est, au fond, un humoriste excessif, a-t-il amené ce dentiste dans son roman de grands bourgeois parisiens ? Toujours est-il que cet ennemi du divorce se moque tout naturellement du divorcé : (( On ne voyait point la mère de Gaston. J'ai su depuis qu'elle était partie avec un secrétaire d'ambassade, après trois années de mariage, plantant là son mari timide et sourd, qui la regrettait et pleurait encore à son souvenir en égalisant et creusant les molaires de ses clients. Le père et le fils se ressemblaient. Ils étaient du même tiroir de la laideur avec des nez énormes et des yeux larmoyants. » Avec Gaston Vergenet, Paul Ovide, fils du père Ovide,

LE PARTAGE DE l'eNFANT 85

ouvrier relieur, pochard invétéré et agent électoral du sénateur Prévix. On voit bien que Léon Daudet ne sait pas en quoi consiste une élection sénatoriale. Les électeurs sénatoriaux de Paris ne ressemblent pas du tout au père Ovide, et à plus forte raison les agents électoraux. Peu importe, A cette in\ention bouffonne — et sans correspondance avec la réalité — je reconnais bien Léon Daudet. A qui Léon Daudet fera-t-il croire qu'Olivier Champdieu ait ces deux camarades — r[ qu'il n'ait que ces deux camarades ? ^lais Léon Haudet veut que nous ayons pitié. Ayons pitié pour lui faire plaisir. Après le divorce, Olivier Champdieu persiste à n'avoir que ces deux camarades qu'il avait avant — je ne suis donc pas très rassuré non plus sur les aptitudes éduca- Irices de l'explorateur divorcé, et enfin c'est vraiment une drôle de famille que la famille Champdieu-Prévix. Olivier invite un de ses camarades de classe : Amédée Maluot. Amédée refuse en laissant entendre que sa mère ne lui permet pas de passer l'après-midi chez un enfant de parents divorcés. Or, le père d'Amédée Maluot est le procureur Maluot. Le procureur Maluot est l'ami du sénateur Prévix. Le procureur Maluot a donné tous ses bons soins pour le divorce Champdieu-Prévix. Puisque Léon Daudet n'aime plus les républicains, il avait là une bonne occasion de faire détester la bassesse des fonctionnaires

de la République. Le fils d'un procureur ne refusera jamais de passer ses après-midis chez le pelit-fils d'un sénateur riche, ancien directeur du ministère de l'Intérieur, futur ministre, quand même il y aurait eu beaucoup de divorces dans sa famille. Léon Daudet n'a jamais vu cela, ni lui, ni personne. Mais Léon Daudet qui veut nous apitoyer sur l'isolement — fatal ! — du jeune Champdieu, et qui n'est pas homme à avoir deux préoccupations en tête, a oublié, avec la vérité, la vraisemblance. Il a même oublié ses haines politiques...

Oubh momentané ! Nous retrouvons bien vite le champion politique que des années récentes nous ont révélé. Il égaie heureusement ce livre qui sans lui serait morose ou plutôt larmoyant. Et quand l'humoriste qu'est Léon Daudet malgré lui chasse le théoricien qu'il ne pourra jamais être en dépit de ses désirs, nous sommes enchantés.

Il voulait peindre un grand-père solennel, et bouffon. Il en a fait naturellement un sénateur républicain. Soin superflu. Rien dans le livre n'exige que le grand-père soit sénateur ou républicain. Mais ne nous fâchons pas : il y a certainement de par le monde des sénateurs républicains qui sont solennels et bouffons. Léon Daudet dessine agréablement la caricature. Olivier Champdieu est malade. On craint qu'il

LE PARTAGE DE L ENFANT

ne faille l'opérer. Le grand chirurgien décide que l'opération n'est pas indispensable et que le bon air, à la campagne... « Trois jours après, nous parlions dans le Midi. Grand'mère Prévix, rassérénée, nous accompagnait avec la voiture à la gare. Grand-père était resté à la maison, retenu par l'espérance d'une combinaison ministérielle dont il devait faire partie et qui n'aboutit pas. » Le trait rapide est joli. Ailleurs la facétie sera plus lourde. Nous verrons ce sénateur parisien invitant à dîner dans son château son agent électoral (?) des faubourgs, et le père Ovide plus saoul que jamais. « Au dessert, il demande la permission de chanter YlnlernulioPMle et je me ra])pelle les éclats de sa voix éraillée. la mine effarée cl contrite de Paul, la gêne des autres convives. Il ne cessait de porter des toasts à la Révolution, à la liberté, à la jeunesse, à l'union des peuples. » Nous sommes tout disposés à rire.

Je me disais cependant : « Léon Daudet se transforme. Ses opinions très mobiles évoluent déjà. Il n'y a pas de juifs dans son livre. Sans doute les ménage-t-il, parce qu'il sait que les mauvais juifs peuvent devenir de bons catholiques... » Je me trompais. Il y a encore un juif dans son roman, un juif ou plutôt une juive, c'j'sl Mme Moïse, la directrice du collège de Sliiël. pourquoi ce nom el celle fonction ? Esl-ce

en souvenir involontaire du Chanoine Moïse de B. Guinaudeau qui enseignait la jeunesse Ct pratiquait les affaires dans la Touraine ? Cette juive n'est pas du tout utile dans le roman. Elle n'est qu'hypocritement démocrate.

« Elle a inauguré les promenades sociales, cette excellente, cette philanthropique Mme Moïse, et je suis chargée avec trois autres d'emmener au Louvre, au musée du Luxembourg, dans les bibliothèques, deux fois par semaine, la petite du marchand de vins, celle du boucher, celle du confiseur, celle du crémier, celle de la sage-femme. Le comique c'est que ces enfants-là sont bien plus riches, bien plus gâtées, bien mieux nippées que nous, leurs guides et leurs protectrices. Nous prenons soin de ces fausses infortunes. Une fois, une seule, il est venu pour la promenade une demi-douzaine de vraies déshéritées, envoyées par le bureau de bienfaisance. Elles avaient stationné dix minutes dans le cabinet de la directrice avant que d'aller s'ennoblir l'Ame en contemplant les primitifs italiens. Mme Moïse n'attendait pas qu'elles fussent sorties pour soupirer en anglais de son air hautain : <( Ouvrez la fenêtre, ça sent mauvais ici ». Mme Moïse était vraiment bien aimable de faire entrer ces deshéritées dans son cabinet directorial. Elles eussent d'ailleurs préféré le préau. En outre son anglais n'était pas injurieux aux

LE PARTAGE DE l'eNFANT 89

fillettes qui ne le comprenaient pas. Enfin on peut prétendre que l'hygiène n'est pas incompatible avec la solidarité. Mais je laisse à l'actif promoteur de l\4r/ pour Tous, Louis Lumet, le soin de décider dans quelle mesure sont fondés les reproches du romancier. Il me suffit de constater que le satiriste Léon Daudet n'a pas l'esprit précis. J'ajoute que sa plaisanterie assez innocente m'amuse plutôt.

Mais voici le système. Léon Daudet veut attaquer toute l'instruction laïque. Il s'en prend non seulement à l'instruction, mais aux individus qui la donnent. Procédé connu de polémique politique et presque toujours heureux. Olivier Champdieu fait ses études à l'école Fourier, où fréquentent les jeunes bourgeois cossus et démocrates. L'école est favorable à cet élève dont elle anime le cerveau engourdi. Mais Léon Daudet raille les professeurs : En quatrième, M. Odiot, qui lève les yeux, les bras, les jambes en signe d'enthousiasme quand il explique du Virgile. En troisième, le bilieux M. Lachuée, qui affecte de dédaigner ses élèves. Il s'écrie avec une grimace de dégoût : « Expliquer ces choses éternelles à de petites brutes ! » Un bourdonnement SDurd lui répond. Il lève les épaules : « Continuez, Champdieu, vous qui êtes un peu moins bête que les autres ! » Fantaisie superficielle et drôle. Toutefois, l'enseignement est incriminé

lui aussi. <( Il était sournoisement tendancieux, hostile à la leligion catholique, favorable au rationalisme protestant et indifférent en matière de protestantisme, » Précisons, J'admets que l'enseignement universitaire ait aujourd'hui les caractères que détermine Léon Daudet. Mais son héros est âgé, en 1905, de 25 ans. Il est docteur en médecine ou siu' le point de l'être. Il recevait donc l'enseignement dont parle Léon Daudet — en parlant du professeur de troisième et de quatrième — en 1892-1893, Alors, pour ne discuter que d'un poini, l'enseignement universitaire était imprégné du patriotisme — presque exalté — que l'on remarque dans les livres de Paul Bert entre autres... Mais Léon Daudet n'est qu'un penseur d'actualité. Il vibre. Il frémit. Il ne se rend plus compte de rien. Et ses raisonnements enfantins sont vicieux.

J'ai eu raison de dire que Léon Daudet est un converti. Il l'est franchement, vigoureusement. Marquons les étapes récentes de cet esprit sincère et de médiocre consistance : Antidreyfusisme, antisémitisme, puis conservatisme social, catholicisme, enfin cléricalisme. Il n'est pas maître de lui. II va tout de suite, d'un élan, jusqu'aux doctrines, jusqu'aux sentiments extrêmes. Dans un roman sur le divorce, il fallait qu'il attaquât toute la société contemporaine. Il fallait qu'il prêchât pour la religion à laquelle il est venu ou revenu.

LE PARTAGE DE l'eNFANT 01

Olivier Champdieu devient peu à peu catholique naturellement. Son grand reproche contre son beau-père sera son matérialisme d'inventeur qui ne croit qu'aux faits. Il y a pourtant de bons pères de famille qui sont matérialistes... Mais son père. l'explorateur, revient brillamment d'Afrique ; il est heureux d'apprendre que son fils a fait sa première communion et, parce qu'il est prudhommesque, il lui tient ce discours :

« On te dira, mon chéri, que la religion et la philosophie, la religion et la science sont en antagonisme : n'en crois rien. Les superstitions des sauvages — je puis l'en parler à bon escient — sont des tâtonnements du divin : les métaphysiques sont des religions refroidies. Entre le balbutiement de la croyance chiez le nègre et sa décrépitude compliquée chez le plus orgueilleux des penseurs, il y a un zénith de l'idéal qui est la foi. Pendant le cours de mon voyage, au milieu des réflexions de tous genres qui m'assaillaient, celle-ci m'a paru la plus importante : l'idée de Dieu est une délégation de l'humanité tout entière depuis les lointains ancêtres, pour aller plus haut et plus loin. Elle est la transmission de celle étincelle où s'allument l'effort et le sacrifice... La science a cent ans. Notre religion a dix-neuf cents ans. La première commence seulement à épeler dans le livre étoile de la seconde ».

Charmant ! charmant !

Olivier Champdieu sera un bourgeois très pieux et un peu inutile... C'est la conclusion de Léon Daudet. Ma conclusion n'est pas qu'il faille pour cela condamner le divorce malgré la peine qu'il cause aux cœurs d'enfants. Je suppose même qu'après avoir lu le roman de Léon Daudet, des catholiques, à qui le divorce était insupportable, jugeront plus équitablement cette institution nécessaire, souvent dangereuse, souvent bienfaisante...

J'ai dit mon sentiment. Je considère Léon Daudet comme incapable de soutenir sérieusement une thèse. Il mêle toutes les questions. Il embrasse beaucoup. Il étreint mal. Il prouve le contraire de ce qu'il veut prouver. Hélas ! il se pique d'être un doctrinaire et de faire servir ses romans au triomphe de ses doctrines. Il ne se pique plus guère que de cela. Il pourrait être un conteur exquis. Il ne veut plus l'être. Sa facilité est exubérante, mais il néglige de la discipliner. Ses récits sont maintenant clarifiés, mais il est indifférent à ce progrès surprenant, presque le seul qui lui restait à faire. Ses récits ne l'intéressent pas. Ils sont incohérents, menés au hasard, à la (( va comme je te pousse ». Il est poète, et dans le Partage de VEnfant certains passages sont décrits avec art, mieux avec émotion. Mais il passe. Il est humoriste excellemment. Lisez

Le partage de l'enfant 93

dans Ce livre un récit bouffe, d'une caricature un peu simplette, du mariage sans maire ni curé. C'est vivant, c'est amusant au possible. Lisez l'histoire de l'inventeur ambitieux et pressé qui s'inocule avec acharnement un cancer qui se refuse à prospérer. C'est tragique et comique, c'est parfait. Ah ! que dites-vous là ! Il n'a cure de ces éloges. Il n'apporte plus aucun soin au « roman » de ses romans à thèse. Il se contente de ramasser les actualités vieillies qui ont traîné partout : la mission Marchand dont le souvenir et le héros l'oppressent, les charlatanismes médicaux des années passées : l'affaire Garnault, etc. Et c'est avec cela qu'il bâtit ses romans. Plaignons-nous ! Et ces romans, il semble ne plus vouloir les écrire que pour la thèse. Plaignonsnous davantage ! Le roman social convient à notre époque passionnément dissertante. Il convient aux romanciers de notre époque, qui sont dépourvus d'inspiration et prennent des appuis de tous les côtés, dans tous les livres spéciaux. Léon Daudet a de l'imagination autant que tous les romanciers au monde. Et il se condamne, lui aussi, à écrire des romans à thèse, des romans qu'absorbent les thèses, des romans pour les thèses... Subit-il l'influence de Paul Bourget, demi-dieu littéraire du milieu catholique ? Comme il se méconnaît ! Je redoute que cet apôtre

désordonné qu'est devenu Léon Daudet nous fasse perdre tout à fait le conteur admirable qu'il aurait pu être.

On ne peut plus étudier Guglielmo Ferrero comme un jeune représentant intellectuel de la nouvelle Italie. Il faut voir en lui un penseur, un écrivain qui veut exercer une influence sur le monde cultivé et même sur quelques salons parisiens. Tel est bien le dessein de Guglielmo Ferrero, puisqu'il nous a gratifiés dune traduction de son ouvrage sur la Grandeur el la Décadence de Rome, nous qui sommes pourvus d'ouvrages de toutes sortes pour bien connaître l'histoire romaine. Accueillons ce guide impétueux des intelligences à travers les siècles et les idées. Xous marcherons peut-être moins vite que lui dans les chemins où il prétend nous conduire. Mais le suixant d'un peu loin, nous admirerons ses pas audacieux.

Guglielmo Ferrero n'est plus un tout jeune homme. II est encore un homme très jeune. Il a obtenu sans retard des succès en Italie. En Italie, les plus petits succès sont de grands triomphes. Ils sont aussi rapides qu'imposants. Si Guglielmo Ferrero avait écrit en France, il peinerait encore dans l'obscurité. Bénissons l'Italie généreuse et frémissante, qui fait avec précipitation les gloires

bruyantes ! On pourrait plaindre cependant Guglielmo Ferrero d'avoir obtenu le succès aussi promptement. Ses premiers livres furent hâtifs comme la faveur publique. Il y paraît. Néanmoins, et cela tend à prouver que G. Ferrero peut être une intelligence supérieure, il ne fut pas écrasé par son triomphe. Son labeur plus profond donne maintenant des résultats plus solides.

Il est recommandé d'attendre toutes les transformations de cet homme, qui a au plus haut point l'imagination des idées. Il est ingénieux. Il est hardi. Il construit aisément des systèmes. Il les renversera facilement. Les paradoxes le séduisent. Il en a répandu déjà plusieurs, qui auraient pu être dangereux, si les paradoxes étaient jamais dangereux. Il a, plus que le goût, la passion des idées générales. Rien ne lui est facile comme d'avoir une idée générale. Louonsle de maîtriser cette facilité. Cet Imaginatif tâche à se donner l'esprit critique. Ce poète sociologue s'applique à devenir sérieux, très sérieux. D'abord, il étayait ses idées générales sur des notes de voyage, et il bâtissait avec une verve impétueuse la Nouvelle Europe. Ensuite il les appuyait, pour condamner, pour anéantir Le Militarisme, sur l'histoire fiévreusement comparée des diverses nations. Il était alors un philosophe extraordinairement fougueux. Il discipline

aujourd'hui sa fougue par lerudition. Il commence à savoir le prix des lents efforts, et que les théories sur le monde ne doivent pas être improvisées. Peut-être a-t-on le droit de dire qu'il s'applique à vérifier tardivement, par l'observation de la vie antique, ses théories prématurées.

Mais je le sens, c'est moins l'étude des œuvres de G. Ferrero qu'il faut faire, que l'histoire de son esprit — d'un esprit ardent et brillant, qui pourrait devenir un grand esprit. Vous lisez même Grandeur et Décadence de Rome. Ne cherchez pas César, c'est toujours Ferrero que \ ous découvrirez. Il regarde l'univers face à fa- \ Il compte bien qu'il ne sera pas sans frapper les gens d'étonnement. Notez l'immensité un peu emphatique de tous ses efforts. Il embrasse énormément. Etreint-il bien ? D'abord l'actualité le mène. Et la dissertation l'entraîne. Il provoque les contradictions. Il appelle les adversaires. Cet llalien « tombe » bruyamment les races latines ! prophétise la domination des contrées du Xord. Cet explorateur intrépide du passé et de i avenir en est encore à découvrir l'Amérique. Il demeure stupéfait de sa découverte. Il ne saut pas que l'Allemagne existât. Il n'avait pas nlcndu parler de la force de l'Angleterre. Maintenant il sait. Il se persuade qu'il est seul à savoir. Il s'exalte. Il exagère. Voici que les pays

latins ne sont plus rien à ses yeux. Ils s'abîment dans une décadence fatale. Guglielmo Ferrero le constate avec animation. Et si celle décadence ne se produisait pas selon ses pronostics tumultueux, il se demanderait si le monde latin ne se moque pas de lui. Ensuite, il tombe le militarisme. C'est ainsi. Guglielmo Ferrero est un lutteur de la foire des idées. Il ne redoute rien ni personne. Il apprend la vérité aux ignorants. Il veut la leur imposer. Et que nul ne cherche à se rebeller. La puissance de ses arguments l'anéantirait tout de suite ! G. Ferrero range donc toutes les idées en bataille. Il est donc forcément trop excité par la volonté de combattre pour apprécier la valeur intrinsèque des idées, il les juge par rapport à lui même, aux services qu'elles peuvent lui rendre dans sa campagne entreprise pour la conquête du monde. Brutalement, il les ordonne à son gré. Il n'est pas le serviteur des idées. Il fait d'elles ses servantes. Il est un maître impérieux et nerveux.

N'oubliez pas qu'il a commencé par être orateur. Quand on fut orateur, on ne cesse jamais complètement de l'être. Son li\Te sur le Militarisme est fait de conférences. Et on alléguera que si les affirmations de l'écrivain sont tranchantes, c'est parce que l'orateur veut prévenir les contradictions houleuses de l'auditoire, que s'il se trompe, c'est parce qu'il lui est moins utile!

GUGI.IELMO FERRERO 09

le dire vrai que d'affirmer fortement, que si ceriaines vérités sont du moins éphémères et partielles, c'est parce que la vérité n'importe pas et parce qu'il faut surtout déterminer les sentiments momentanés de la foule... \e cherchez pas non plus comment un homme si jeune a pu se former des opinions définitives sur les questions les plus vastes de la vie des sociétés : la science d'un orateur s'improvise comme sa parole.

Avouez, toutefois, que cet esprit est singulièrement agité. Son activité intellectuelle est vacillante plus que vigoureuse. Mais de quelle puissance ne sera-t-elle pas, la maturité venue, de aelle puissance ne sera-t-elle pas avec l'aide piniâtre d'un travail formidable incessant !

Il devient donc historien. Il le devient de la manière la plus noble du monde, et fort ambitieu- ■■ment.

Ambition que de prétendre donner une œuvre nouvelle sur l'empire romain ! Cette histoire est xtrêmement connue. Si on ne veut pas admettre lu'elle soit extrêmement connue, elle a été exlèmement étudiée. Livres d'ensemble grandioses et précis, œuvres spéciales qui nous informent avec minutie ou avec bonne grâce sur certains moments, certains hommes, certains détails

de la vie romaine ! Peut-on renouveler tous ces travaux ? Et maintenant l'histoire est plus obéissante que jamais à l'érudition. Guglielmo Ferrero aurait eu besoin de sa vie tout entière pour faire à son tour l'étude critique de tous les documents. Mais cet historien a écrit Grandeur et Décadence, activé par l'inspiration. Son ouvrage est une vulgarisation fervente et aussi savante que possible par un esprit on ne peut plus ingénieux.

Il est resté lui-même. Il n'a point combattu ses penchants intellectuels. L'actualité n'est pas plus étrangère à cet investigateur de la vie antique qu'à ce satiriste exubérant du militarisme contemporain. Aujourd'hui la sociologie tyrannise le monde, si elle ne l'éclairé pas. G. Ferrero sera un historien sociologue. Il étudiera l'histoire de la société romaine, et comme il a lu Marx et se souvient à l'excès de ses lectures, il étudiera l'histoire de la lutte des classes dans la société, les classes poussant les hommes, plutôt que les hommes ne les conduisent, et l'évolution politique et sociale déterminée non par ces acteurs apparents que sont les héros, mais par la collaboration obscure de tous les individus dans la foule, au surplus la vie économique dominant et déterminant tout le reste. Si on voulait résumer en trois lignes Grandeur et Décadence, il faudrait dire, comme M. Paul Guiraud dans ses net-

GUCLIELMO FERRERO 101

tes et pénétrantes Eludes économiques sur Vanliquité : « L'Empire fut à Rome le fruit naturel de l'impérialisme, de même que l'impérialisme fut la conséquence de l'état économique de la société. Entre tous ces faits il y a un lien tellement étroit, qu'étant donné le point de départ, il semble que tout le reste devait suivre. Mais ce lien ne fut aperçu par aucun de ceux qui vivaient dans la mêlée ; c'est à peine si quelques-uns devinèrent à la longue qu'on marchait vers l'absolutisme. » Sociologue intempérant, G. Ferrero est sociologue persévérant. Son œuvre a donc l'unité. L'unité est pour elle une vertu. La démonstration du sociologue est tellement persistante qu'à la longue on ne s'aperçoit plus que c'est une démonstration. G. Ferrero nous donne sur l'empire romain l'idée que notre culture actuelle nous rend le plus aptes à recevoir. Nos goûts sociologiques sont les complices du succès de Ferrero. Xos goûts peuvent être passagers : son succès peut être durable, car il demeurera comme un témoignage éclatant de ces goûts. L'historien sociologue est une création de notre époque. N'allons point médire de cette création. L'historien, qui, avec ténacité, sans défaillance fait de la sociologie son au.xiliaire, excelle à saisir des rapports nouveaux entre les événements anciens ; quelquefois il en invente. Mais il fait mieux comprendre ce qu'il dénature

102 LES sj»iedis littéraires

un peu. G. Ferrero, consciencieux enquêteur du passé, a une intelligence bouillonnante, une vive imagination. Grâce à lui nous vivons avec intensité la vie romaine.

Cependant, cet historien enchaîné aux idées du jour se souvient qu'il fut le polémiste virulent et sûr de lui de la Jeune Europe et du Militarisme. 11 ne peut travailler sans combattre. Maintenant, il « tombe » Mommsen ; et il (( tombe » César. Il lui faut — idées ou hommes — des grands ennemis. Il sait les chercher, les trouver, les bien choisir. Parce que sociologue, il devait écrire son histoire en réaction contre celle de Mommsen, que la sociologie ne troubla pas, en réaction contre la personnalité de César, parce que la sociologie, qui égalise tout, en rapetissant chaque chose, ne tolère pas les individualités dominantes. Guglielmo Ferrero est donc l'ennemi personnel de César. Il entreprend contre lui un combat méthodique.

César d'ordinaire nous éblouit, nous émerveille. Nous lisons Ferrero. César ne nous étonne plus du tout. C'est un homme tel que nous, un peu plus heureux que la plupart d'entre nous, un peu plus malheureux aussi, un peu plus hardi, un peu plus opiniâtre, m.ais non pas un surhomme. Il nous étonne moins, il nous émeut davantage. Au fond, César était un opportuniste malin, sans principes, sans scrupules. C'était d'abord un viveur distingué, qui faisait des det-

GUOLIELMO FERRERO 103

tes comme tout le monde. Surtout il s'était efforcé « d'arriver par les femmes ». Il avait compris de quel pouvoir immense disposaient les femmes de son temps dans le secret des familles. Et il courtisait, cherchait à avoir pour amies les femmes de Crassus, de Pompée, de Gabinius, de tous les chefs populaires. Il fréquentait beaucoup le salon de M°* Servilia, la veuve de ce Marcus Junius Brutus, mort dans la Révolution de 78, et sœur de Caton, femme très intelligente, remuante, intrigante, influente, qui s'était remariée avec Decimus Julius Silanus. Cependant, aucune de ces femmes ne paraît avoir été sa maîtresse, sauf Mucia, la femme de Pompée. Infortuné Pompée ! Cela ne lui porta pas bonlieur. Quoi qu'il en soit, les conservateurs créèrent la légende des bonnes fortunes de César, et l'accusèrent d'être à la fois l'amant de Servilia, de la femme de Pompée, de la femme de Crassus, de la femme de Gabinius, en somme des femmes de tous les chefs du parti populaire. Ses relations avec Mucia étaient surtout l'objet d'amères railleries. Ah ! on comprenait pourquoi César avait appuyé les lois Gabinia et Manilia avec tant d'ardeur ! Il s'agissait simplement pour lui d'envoyer au loin le mari de la belle Mucia !... .\'esl-ce pas que, ainsi considéré. César nous devient plus accessible ! Au reste, nous n'avons plus de Césars, mais nous avon'; dos Césarions.

Et G. Ferrero insiste avec joie sur les expédients, les intrigues et les débauches de César, sur son tempérament aventureux de politicien sans scrupules, sur le manque de sérieux, le cynisme et les contradictions de sa politique interlope. Mon Dieu ! on peut avoir eu des embarras d'argent, une femme infidèle, des maîtresses faciles, et être un grand homme tout de même. Mais G. Ferrero conteste, conteste — et convenons que son parti-pris de rabaisser les grands hommes ne va pas sans clairvoyance : « Tous les écrivains qui ont étudié la conquête de la Gaule ont, selon moi, commis une erreur, dit-il, celle de concentrer leur attention sur la Gaule et sur les phases de la lutte qui s'y déroulait, en isolant César sur le théâtre de la guerre et en le détachant de Rome... J'ai préféré étudier ce grand événement en me plaçant pour ainsi dire au centre de Rome et de ses intérêts politiques et fmanciers, en cherchant à découvrir les rapports existant entre les opérations militaires accomplies par César et les événements intérieurs de la politique romaine. Je crois qu'envisagée à ce point de vue, celle conquête devient beaucoup plus claire et compréhensible. Nous la voyons s'accomplir sous l'action des forces sociales qui sont à l'œuvre même aujourd'hui et par des procédés qui ressemblent plus ou moins à ceux qu'on emploie de nos jours, La conquête de la

Gaule devient une « guerre coloniale », commencée et menée par le chef d'un parti, dans le but de s'en servir comme instrument d'action sur la politique de l'Italie. — Est-il certain que les forces sociales qui sont à l'œuvre aujourd'hui agissaient aussi impérieusement en l'an 58 avant notre ère ? .Mais voilà César, le héros, rabaissé jusqu'à n'être qu'un politicien adroit, le représentant d'une coterie, le serviteur d'intérêts vulgaires. Parfois, néanmoins, César agit sur son historien. Alors même qu'il le montre comme le jouet des événements, G. Ferrero est impressionné par la grandeur de César. Non seulement il marque la puissance des instincts de prudence et de modération de cet homme au milieu même du tumulte de cette époque agitée, mais encore il le loue d'avoir recherché toujours même dans la politique la force et la beauté de l'harmonie et de l'équilibre. Il reconnaît en César une qualité, qui, même parmi les hommes supérieurs, dit-il, n'est l'apanage que d'un petit nombre : c'est la surexcitation facile, intense et progressive de l'esprit dans le travail, la vivacité divine dans la pensée et dans l'action, la volupté de répandre son énergie sur une étendue toujours plus vaste de projets et d'œuvres, grâce à laquelle les forces du corps et de l'esprit, la lucidité et la rapidité de l'intelligence, la souplesse et la fécondité de l'imaginafion augmentent à

mesure que l'œuvre accomplie déjà prend de plus grandes proportions. Et quand il veut réduire ce héros aux communes proportions des hommes, Ferrero ne le diminue d'abord que pour le grandir davantage ensuite. Il l'appelle <( l'homme fatal de l'histoire européenne, l'instrument inconscient (réellement insconscient ?) dont se servit le destin pour une œuvre immense. » Si César était inconscient, le destin était-il donc conscient pour lui ? Mais n'insistons pas. Observons simplement que le modernisme matérialiste de Ferrero laisse place par moments à je ne sais quel fatalisme mystique, grandiose et vague... Fatalisme mystique, qui l'inspirera encore, lorsqu'il écrira : c( La mission historique de Lucullus était terminée ! » La mission historique de Lucullus ! ô sociologue matérialiste ! Aussi bien on ne peut avoir une idée longtemps sans la déformer. G. Ferrero rabaisse les conquérants, les héros, par conséquent ceux qui sont le moins contestés ; mais malgré lui, il en élève d'autres : et Lucullus devient un homme providentiel. Pompée et César ne sont que les élèves de Lucullus, « Lucullus pourrait être défini le Napoléon du dernier siècle de la République ». Vraiment !

Accordez ce fatalisme mystique avec ce sens de la vie véritable des hommes qui distingue Ferrero historien ! C'est qu'il n'est pas uniquement sociologue ou philosophe, il est roman-

GLGLIELMO FEURERO 107

cier. Il a l'instinct du romancier. Il serait un romancier psychologue et vigoureusement réaliste. S'il s'attarde aux vicissitudes de la vie intime de César, c'est qu'il perçoit l'influence de ces vicissitudes sur les mouvements de la vie publique. Dans les personnages de l'histoire, il excelle à discerner les hommes. Lui qui sait concevoir et peindre avec ampleur, il sait aussi enlever de l'histoire sa fausse et roide majesté. Si le nez de Cléopâtre avait été plus court, la face du monde eût été changée. Combien de meneurs du peuple se fussent conduits tout autrement qu'ils ne firent, si leur épouse n'avait pas été acariâtre ou coquette. Je ne vois rien de plus significatif que la vie de Cicéron, homme d'Etat, observée dans la maison même où Cicéron était d'abord mari, père et beau-père. Aimable et fluctuant Cicéron ! G. Ferrero le peint on ne peut mieux. Et Cicéron a tout à fait l'air d'un homme de lettres de notre époque, fourvoyé dans la politique. Triste et charmant Cicéron ! Sa vie n'était pas gaie tous les jours. Et il ne lui était guère commode d'avoir des opinions bien fermes. Il était naturellement indécis. Ses ennuis le faisaient encore plus flottant. Fils de petit bourgeois de province, sévèrement élevé, il était venu dans la capitale et avait eu dessein de devenir un grand avocat. Ses premiers succès le rendirent très célèbre. Il put contracter un

i08 LES SAMEDIS LITTÉRAIRES

très bon mariage avec une femme appartenant à une famille estimée et riche, Térentia, qui lui apporta en dot 120.000 francs. Elle possédait des maisons à Rome et une forêt près de Tusculum. Ainsi, par son mariage, Cicéron était « à son aise. » Il put donc « se lancer dans la politique ». Et naturellement il se lia avec des gens de finances. Les événements le menèrent bien plus qu'il ne mena les événements. Et constamment il avait des désagréments dans son ménage. Vieux, ayant éprouvé tous les soubresauts de la gloire et toutes les incertitudes de la popularité, il tremblait encore devant son épouse, la vieille Térentia, de plus en plus déplaisante... Qui dira l'influence de cette vie privée sur cette vie publique. Combien eussent été changés les idées et les actes politiques de Cicéron, si cet homme d'esprit avait eu la hardiesse de jeter à temps l'insupportable Térentia dans le Tibre ! Secrets de la vie des hommes, que les documents ne révèlent qu'à peine ! L'historien G. Ferrero les découvre, car il est homme à rétablir, par son imagination, que guide sa science, les « -^'Omans vécus » de l'histoire.

On serait plus sensible à ses rares mérites d'historien, s'ils n'étaient renforcés et parfois entravés par ses mérites d'artiste Httéraire. G. Ferrero est un littérateur qui s'applique momentanément à écrire l'histoire et non pas un his-

lorien de vocation qui consacrera sa vie entière à éclairer la vérité obscure des siècles abolis. Ce sociologue, devenu historien, est naturellement romancier, journaliste, orateur, poète... Toutes ses aptitudes s'emploient tour à tour dans le genre qu'il cultive. La trace de chacun de ses exercices intellectuels persiste partout.

De sa sociologie est née sa conception de l'histoire. Elle aussi le pousse à se servir de certains procédés de composition souvent fâcheux. Il rapprochera constamment les faits anciens et les faits modernes. Ce n'est pas là un moyen professoral — fallacieux — pour aider à comprendre. Non, c'est la nature même de cet esprit, qui apprécie tout par comparaisons, qui ne voit rien que par analogie. Les changements de l'ancienne société italienne sont comparés aux changements occasionnés par les progrès de l'industrie en Angleterre et en France au xix' siècle, dans l'Italie du Nord et en Allemagne depuis 1868, dans l'Amérique de Washington et de Franklin depuis la guerre de Sécession... Rome grandît aussi vite que Paris, New-York, Berlin et Milan au MX* siècle. César fait songer à un moderne chef des socialistes ou plutôt à un boss de la Tammany-Hall de New-York. Rome était !'■ Londres du monde antique (Londres ou Paris ?), la métropole financière où les souverains et les villes de toute la région médi-

lerranéenne venaient faire leurs emprunts... Et par moment dirait-on pas une gageure ? « Les finances de l'Etat étaient dans une confusion perpétuelle comme le sont aujourd'hui celles de la Turquie. » La comparaison l'obsède : la comparaison avec tous ses défauts. Il dira de Rome : « Le désordre des constructions n'était pas moins grand que celui des esprits. » Fantaisies naturelles de sociologue qui voit vite et pense en toute hâte !

Et voici la philosophie du chroniqueur journalistique. Cet historien considère Lucullus et dit : « Au milieu de ces banquets somptueux, le vieillard ne se doutait certes pas qu'après avoir créé cette politique, dont la gloire devait revenir presque toute entière à César, son nom resterait célèbre à cause de ses profusions, que la postérité oublierait qu'il avait apporté à l'Italie le cerisier, qu'elle méconnaîtrait l'importance historique de ses conquêtes en Orient, pour ne se souvenir que des festins qu'il offrait. » Idée juste assurément, idée très juste, idée juste à l'extrême. Mais philosophie facile et banale. Philosophie de chroniqueur, qui traduit simplement l'opinion naturelle de ceux qui le liront, ne leur suggère pas des idées, prend les leurs.

Conspiration de l'orateur, du romancier, du poète ! Son récit est une suite de vastes tableaux. Ferrero s'est persuadé que dans la vie tout se

GUGUELMO FERRERO 111

tient ; il s'est efforcé de représenter cette unité de la vie, de fondre les hommes, les événements, les mœurs et les idées dans un seul tableau gigantesque où, si vous préférez, dans une série de grands tableaux. Il y a réussi. Mais parfois ses tableaux se chargent, le récit s'allonge comme d'un orateur nourri de son sujet, dont l'improvisation est surabondante et qui ne peut se résoudre à finir. Une notable habileté littéraire à tracer les silhouettes, à dessiner les portraits, à placer silhouettes et portraits à l'endroit le plus favorable : ce sont là procédés d'exposition littéraire qui ne corrompent pas la vérité historique, mais la font mieux apparaître... Cependant, cet écrivain recherche l'effet, comme l'orateur qui a toujours besoin de le trouver. Ayant montré les politiciens agités jusqu'à l'exaspération, il montre Lucullus en possession de la sérénité philosophique... « Il vivait dans une atmosphère de lumière et de calme, dans un délicieux îlot de plaisir et de repos. C'était de lui seul que voulait l'Euthanasie, la déesse de la mort tranquille. Ce génie singulier, cet heureux solitaire, arrivait au soir de sa journée terrestre après avoir accompli une grande mission historique, et tandis que se préparait la tragique catastrophe du nouvel impérialisme qu'il avait créé, il allait pouvoir, lui seul parmi les grands hommes de son temps, s'endonriir paisiblement dans les bras

de la déesse silencieuse. » Oppositions ! Antithèses ! Rhétorique latine !

Style d'orateur poète, ami des images d'une simplicité « voyante ».

« De temps en temps... les eaux stagnantes de ce scepticisme civique étaient agitées par de violentes tempêtes. » — « Les pays chers à Gérés. »

<( Bientôt, quand les doux zéphirs printaniers commenceraient à crisper de leurs caresses voluptueuses les flots azurés de la Méditerranée... »

Mais prenez, s'il vous plaît, par exemple, le portrait bien encadré de Lucrèce. Tous les effels y sont réunis, sans dissimuler la science et l'imagination. Comparaisons, modernisme, gravité, ampleur, noblesse, émotion, élan, adresse, luxuriance d'images et de métaphores... « Lucrèce... amollit (sa lourde langue maternelle), la purilia au feu de son enthousiasme, la martela longtemps sur Venclume de la pensée, et il parvint à lui donner de la douceur et de la clarté ; comme un puissant archer qui tend son arc, il ploya la métrique et lança avec vigueur dans Vinlini le vol des hexamètres... )> Nous nous élevons au sublime ! Mais l'écrivain conclut avec la complicité de l'orateur : « Son poème De la Nature fut une des plus belles créations de Rome ; peu admiré au début, il traversa les âges, alors que les trophées,

les mouvements et la gloire de tant de généraux ont été emportés par le temps ! » Effet indiscret, trop simple et trop facile, un peu plat. Verbiage. Rhétorique latine !

Mais le charme nous reconquiert toujours, de ce récit clair et vif, aimable et grandiose, et de cette langue abondante et souple, harmonieuse, nombreuse.

G. Ferrero est un homme très jeune. L'animation de sa vie intellectuelle l'a conduit à tenter une grande œuvre à laquelle, sans doute, il n'est point inférieur. Penseur pressé, il se modère maintenant par l'élude approfondie de la vie antique. Ses théories futures seront plus pondérées et lui assureront, je veux le croire, une autorité égale à son renom.

M. Henry Gauthier-Villars, dit Willy, dit Maugis, dit l'Ouvreuse... est un bon garçon. Il jouit assez mélancoliquement d'une renommée bruyante et pénible. Mais il fait tout pour augmenter celte renommée ; il ne fait rien pour s'y soustraire ou la transformer. C'est un devoir d'examiner son cas. Xous verrons comment un écrivain doué d'un talent non méprisable est victime de la publicité qu'il emploie pour répandre ses livres avec son nom. Nous verrons comment un écrivain intelligemment curieux de la vie du passé, de la vie du présent, naturellement artiste, en arrive à publier précipitamment des livres improvisés : articles de vente, mais non plus œuvres de littérature. Nous verrons comment un observateur habile des mœurs contemporaines en arrive fatalement à publier des livres qui sont immoraux et qui le veulent être, et comment cette immoralité lui sert de moyen de publicité, comment l'extension de cette publicité est corrélative du progrès de cette immoralité. Willy n'occupe pas une situation dans les lettres ; mais il y occupe une place. Il occupe surtout une place chez les libraires, Les étrangers qui nous

lisent ne distinguent pas très bien la différence entre la librairie et la littérature françaises ; ils ont enclins à mesurer la place que Willy occupe

lans la littérature à celle qu'il occupe dans la librairie... Ils y sont d'autant plus enclins que Willy semble avoir pris à tache de monopoliser tous les défauts, qu'ils sont le plus heureux de pouvoir nous reprocher. Etudier le cas Willy levient donc à étudier l'influence de notre litté-

ature romanesque à l'étranger ou plutôt à dire < e qui la déprécie, ce qui la corrompt. Deux études nous convient à cette analyse du

as Willy, toutes deux fixant pour la postérité les : rails singuliers de ce personnage hétérogène, qui s'appelait d'abord Henry Gauthier-Villars et

c veut plus se rappeler ce nom, que lorsqu'il • prouve le besoin de redevenir sérieux. L'une [tarait être une étude littéraire. L'autre est sûre-

iient un catalogue de publicité. La première — une brochure — a été signée par Henry Albert. La seconde — un livre — a été écrite par Jean

le la Hire. La première rattache ou du moins raccroche Willy à la littérature. Je ne sais trop à quoi le rabaisse la seconde.

Henry Albert est le traducteur de Nietzsche. El il signe une brochure sur Willy. Fantaisie de la vie littéraire ! M. Jean de la Hire est un jeune méridional étonnant. U est \enu à Paris pour nous donner un nouveau Balzac. H a écrit déjà

une dizaine de romans. Redoutant sans doute que ses romans ne suffisent pas pour le faire comparer à Balzac, il est devenu, sans cesser d'écrire, imprimeur-éditeur comme Balzac. Nous ne savons pas encore si Jean de la Hire sera le Balzac de la littérature ou simplement le Balzac de la librairie. I\Iais il se prépare à être les deux, Balzac imprimeur éditait Molière et La Fontaine. Jean de la Hire édile une série de Ménages d'artistes. Il a commencé cette série en éditant, comme il était juste, M. et Mme Jean de la Hire : en ce livre on reconnaît sa main. Il la continue en publiant : M. et Mme Willy. Il en est l'éditeur et il en est l'auteur. Il l'a écrit tout entier. Je me trompe. Il a fondu dans son livre la brochure d'Henri Albert. Mais cet aimable La Hire, s'il copie attentivement, est distrait lorsqu'il cite. Nous lisons

Jeax de la HlUE Page 4i.

Mentionnons encore, pour mémoires, des critiques littéraires, telles que la conférence sur Mark Twain et la conférence sur les Parnassiens, (/ni fil grand brxil, dit M. Henry Albert, par la virulence de ses attaques contre les disciples de Lcconfe de Lislo.

Ah ! Jean de la Hire ! Ah ! Balzac ! Mais tel est le but. Il s'agit de rattacher Willy à la littérature et de montrer que la Maî-

Henrt Albert PaffB 0 (note i).

Henry Gauthier-Villars publie d'abord quelques

études scientifiques et littéraires entre autres une

conférence sur les Parnassie7is, qui fit quelque bruit par la virulence de ses attaques contre les disciples de Leconte de Lislo.

tresse du prince Jean, la Môme Picrate, etc., ne sont que des exagérations excusables d'un artiste badin. Alors les biographes accordent une importance énorme aux premières manifestations vraiment littéraires de celui qui aurait pu devenir un véritable lettré. Et nous venons de voir que Jean de la Hire leur accorde encore plus d'importance que ne fait Henry Albert. Au reste, la brochure amicale signée Henry Albert, maintient doucement, discrètement Willy dans un milieu littéraire, qu'il préfère sans nul doute à tous les autres. Par sa modération elle dispose à toutes les indulgences pour les cabrioles de son héros inattendu. Mais voici que le volume de Jean de la Hire rejette Willy dans cette littérature mercantile où il s'est fourvoyé, car il s'est enlisé. Si ce bon Willy a commis un crime, le livre de Jean de la Hire est son châtiment. Aussi bien Willy n'a-t-il pas collaboré à son propre châtiment ?

Mais je n'oserai dire que Willy ait commis un crime, en nous privant de l'œuvre qu'il pouvait donner. Je ne devine pas du tout de quelle œuvre il était capable. L'œuvre à laquelle il a consenti, dont il porte la gloire et la peine, cette œuvre est une sorte de capharnaûm stupéfiant, où tout est disparate, où l'on ne distingue rien de solide, rien de durable, point de qualités persistantes. Nous savons que Willy a eu des col-

laborateurs, des collaborateurs que nous ne savons pas tous... Henri Albert écrit : « Le succès des Claudine a fait oublier tant de livres ironiques et charmants qu'avait signés auparavant Willy : Une Passade, Maîtresse d'Esthètes, Un vilain Monsieur, pour lesquelles il accepta de discrètes collaborations, dont celle de Pierre Veber s'est avouée à la réimpression d'Une Passade ». M. Jean de la Hire discute cette question en tranche-montagne. Cela est gênant. N'insistons pas. Il est présumable que la malignité des hommes de lettres exagère lorsqu'elle murmure l'épigramme :

On dit que l'abbé Rochette Prêche les sermons d'autrui ; Moi qui sais qu'il les achète Je sais bien qu'ils sont à lui.

Au surplus Willy ne prêche pas de sermons. Toutefois, il avoue lui-même, le plus gentiment du monde, l'une de ses collaboratrices : Mme Willy. Mme Willy a écrit Les Dialogues des Bêtes, qui sont d'une insupportable prétention et extrêmement factices. Mais on y aperçoit les qualités qu'elle a certainement introduites dans les Claudine : avec des faits exactement observés, un sensualisme délicat et parfois poétique, le sens de la nature... les meilleures qualités de tous ces livres.

Willy a dû faire le récit sans l'ordonner, y

LE CAS WILLY il 9

mettre quelques plaisanteries. Cela pour nous dissimuler la hâte avec laquelle ont été combinés ces quatre volumes, qui, réduits à un seul, écrits avec le temps complice, auraient pu nous donner un type social, celui de la jeune fdle d'aujourd'hui, curieuse à l'excès, mais non pas exagérément \icieuse... Pour le reste, Willy a eu quelques-uns des bénéfices d'une forte culture classique. Il sait parfaitement le latin, eh oui ! il le sait lui qui peut écrire :

In mœrorc versaii, si apud bibliopolam Albin Michel lesliuam fabulam emeiis, auciore Willy, qiiœ Maugis amore incensus, dicilur cuiusqiie operculuni Pré'ielan lepida graphide ornaiiU rideatis.

Il fréquente nos auteurs classiques. Il les goûte. Il les aime. Et sans doute emprunte-t-il d'eux son si vie, qui est d'aventure assez ferme et rapide. Pourtant son li\Te d'histoire Le Mariage de Louis A'V',que je préfère naturellement à tous ses autres livres, est écrit dans un style assez inexpressif et impersonnel. El peut-être doit-on dire qu'on ne reconnaît bien Willy que dans ses calembours. Evidemment il faudrait être hypocon- • iriaque pour ne pas sourire lorsque, nous parlant de Mme Lilie Lehmann et de son mari, M. Kalisch, il dit : « Nous avons avalé le Kalisch jusqu'à la Lilie. » Mais un calembour qui dure vingt ans est moins drôle au bout de la vingtiè-

me année qu'au commencement de la première. Il n'y a donc pas assez de littérature en son œuvre pour que nous ne soyons pas surtout sensibles aux procédés qu'il emploie, afin de répandre cette littérature et surtout cette œuvre.

Willv ne nous démentira pas : il a demandé à la publicité, ce que la critique lui aurait fait attendre ou lui eût refusé. Qu'il eût écrit patiemment quelques livres comme Le Mariage de Louis XV, il aurait pu devenir un de ces historiens, qui obtiennent beaucoup de succès et une grande clientèle en contant les romans de l'histoire. Il ne l'a pas voulu : et il a prétendu obtenir clientèle et succès par une publicité effrénée... Il est juste qu'une monographie écrite sur son œuvre et sur lui ait précisément le ton des articles de publicité...

Jadis Jean de la Hire écrivait dans Le Journal un article de publicité sur L'Arriviste, un roman de Félicien Champsaur. Ce roman publié naguère sous le titre Le Mandarin, n'avait point trouvé de lecteurs. Publié de nouveau sous le litre L'Arriviste, il en trouva sans doute quelques-uns, grâce à une publicité formidable. M. de la Hire expliquait qu'un autre article de publicité avait pu très justement, quoique à tort, comparer Félicien Champsaur à Balzac. Il trouvait dans Claude Barsac un caractère beaucoup plus fortement dessiné que dans Rastignac. Et il s'écriait :

« A-l-on jamais songé à comparer la tour Eiffel avec le Pont Alexandre ? Non. C'est pourtant à peu près ce qu'on a fait en comparant Balzac avec Félicien Champsaur. Monter par nos propres moyens naturels à la troisième plate-forme de la tour Eiffel est une besogne difficile, pénible, fatigante, ceux-là seuls l'accomplissent qui ont du jarret, de l'estomac, de la volonté et la tète solide. Et une fois là-haut, c'est un merveilleux univers éblouissant et un peu confus que l'on découvre, que l'on fouille, que l'on étudie passionnément. C'est La Comédie Humaine de Balzac.

« Au contraire, le Pont Alexandre, pendant l'Exposition Universelle de 1900 était agréable et facile ; d'un côté et de l'autre, on y étudiait avec joie et profit des types européens, des types parisiens ; du haut de la tour Eiffel, c'est à peine si on les aurait vus, il eût fallu se servir d'une forte lunette d'approche ; mais là on avait le loisir et la facilité d'examiner leurs plus minutieux détails ; ce fut, en 1900, un monde volontairement rassemblé de nations et d'individus : c'est l'œuvre de Félicien Champsaur, où Lulu, rlownesse cosmopolite, suit Sameyana, poupée japonaise, où Lingam, le Semeur d'amour, héros d'une épopée de l'Inde ancienne, précède Claude Barsac, l'Arriviste. El quelqu'un a-t-il jamais pensé à écraser le pont Alexandre du

poids de la tour Eiffel, sous prétexte que celle-ci est son aînée, plus lourde et plus haute ? C'est pourtant ce qu'on a voulu faire en jetant à la tête de Félicien Champsaur, dont l'œuvre se continue, l'œuvre entière de Balzac.

« Laissons donc aux ratés ces envieuses mesquineries. Admirons l'œuvre de Balzac si nous avons assez de force et d'intelligence pour la gravir ; admirons l'œuvre de Félicien Champsaur, si nous avons assez de loyauté généreuse pour la traverser en tous sens avec attention. Et perdons cette habitude de rabaisser trop les vivants, parce qu'ils sont des rivaux et d'exalter contre eux les morts, parce que les cadavres ne sont pas à craindre dans la lutte pour l'existence.

« N'écrasons pas le Présent qui évolue sous le poids du Passé immuable, laissons à l'avenir le soin de ces boiteux parallèles.

v< Balzac mort est un dieu, formidable sur son autel qu'environnent et qu'illuminent les admirations du monde, comme des flambeaux qu'aucun souffle ne peut éteindre. Félicien Champsaur vivant est Félicien Champsaur : c'est quelque chose, et c'est quelqu'un. Attendons qu'un recul d'années nous permette de lui adresser à lui aussi un autel dans le Temple de la Littérature et de l'Art ; alors, et alors seulement, on pourra comparer en toute connaissance de cause, — avec justice, avec loyauté. »

LE CAS WILI.Y 123

Je tenais beaucoup à donner ici ce document que nous devons à la verve du jeune de la Hire. Les exagérations ne sont pas moindres quand cet enthousiaste jeune homme écrit sur Willy.

D'abord, c'est le même mépris pour parler des critiques, qui ont pu exprimer quelques réserves sur l'œuvre de Willy :

« Nous n'en finirons pas des éloges ! Des éreintements non plus, d'ailleurs, car les gens qui ont bavé sur Willy, sur son talent et sur ses livres sont innombrables. »

(( Il a su acquérir la faveur des foules, l'estime des lettrés de sa génération, l'admiration des « vrais jeunes » et l'envie haineuse des « jeunes vieillis », des « ratés » de la littérature et des arts. »

Ensuite, toutes les louanges sont maladivement dithyrambiques :

<( La plupart des livres de Willy sont d'une psychologie profonde et vraie, sans exemple dans la lilléralure de ces dernières années. Willy a un sens critique parfait, un talent d'imagination et de composition, une puissance de style digne d'un grand classique..., son ironie est la plus fine, la plus spirituelle, la plus humaine, la moins froidement rhétoricienne que nous connaissions. »

« On a dit de Claudine que c'était un chefd'œuvre dangereux... Laissons donc ce mot

« dangereux » de côté et gardons le mot « chefd'œuvre )) .

(( Eh bien ! relisez Claudine, éludiez ces quatre livres, imaginez le plus grand romancier français à votre goût, récrivant ce roman et ditesnous s'il y trouverait quelque chose à changer, à ajouter, à retrancher ?... Pourrait-il l'écrire, d'ailleurs, et pour faire Claudine, ne fallait-il pas une mentalité spéciale, un style personnel, une faculté particulière de vision, un esprit de la plus absolue originalité, la mentalité, le style, la vision, l'esprit de Willy ?... et Willy lui-même, seul capable d'écrire ce livre, parce que seul il a été bâti pour l'écrire, Willy lui-même pourrailil le perlectionner ! »

Oui, m^on pauvre La Hire, oui, croyez-moi — et Willy le sait bien — Willy lui-même pourrait le perlectionner !

Et cela continue et cela s'aggrave.

« La vie et la vérité des caractères, la beauté du style, la structure nerveuse et forte de la phrase, le « définitif » du plan de composition, n'estce pas là les qualités qui, si elles y sont en entier, et en perfection, font d'un roman un chef-d'œuvre ?... Tout cela se trouve dans Claudine et en plus l'incontestable originalité du sujet... »

Conclusion :

<( En voilà assez, je pense, pour corroborer les jugements que de plus grands et plus savants

que moi ont porté sur Claudine, sur cette tétralogie romanesque, sans exemple et sans rivale dans la littérature contemporaine, sans rappel antérieur dans aucune littérature. »

Hélas, ce n'est pas la conclusion. Voici :

(( X aurait-il écrit que les Claudine, Willy pourrait être satisfait : il ne mourra point dans la mémoire des hommes qui lisent. »

... « Mais il est impossible de raconter ce livre admirable {Minne), tout en nuances, en observations psychologiques d'une acuité, d'une finesse extraordinaires et d'une profondeur par moments effrayante. » {sic).

... <( Mais il est encore un autre roman, plus beau peut-être que les Claudine et que Minne. Il a paru tout dernièrement, et s'appelle les Egarements de Minne. »

... « Mais que ce résumé est sec et froid ! comme il dit peu ce qu'est le livre !... ce livre pour lequel, celte fois, nul n'oserait ne pas prononcer le nom de chef-d'œuvre !... »

J'ai cité beaucoup, j'ai cité à profusion, moins pour élucider le cas Willy — ce n'était peut-être pas indispensable — que pour donner des spécimens des articles de publicité employés dans la littérature mercantile. Qui en a lu un les a tous lus ! J'ajoute que Willy est un des moins mauvais écrivains parmi ceux qui pratiquent ce système de littérature mercantile ; il est également

un de ceux qui le pratiquent avec le plus de persévérance. Et tout dans sa vie — littéraire — est publicité.

Il n'est aucun de ses gestes qui ne serve à la réclame. Son chapeau à bords plats lui-même est devenu moyen de publicité. C'est à tel point que lorsque Willy se fait photographier avec Mme Willy, assise à terre, sans chapeau, attirant à elle son chien favori, Willy complète le tableau, son chapeau à bords plais sur la tête, sa canne et ses gants à la main. Et doit-on parler de ces innombrables photographies répandues dans tous les milieux, où l'on voit le beau visage triste de Mme Willy entre la bonne figure intelligente et douce et pas si gaie ! de Willy et celle de Mme Polaire, dont je ne dirai rien. Mais je ne cite que les manifestations anodines et qui restent de notoriété publique. Willy consacre plus de temps à lancer un livre qu'à l'écrire. Et (( il paie constamment de sa personne ». Sa personne est, elle aussi, un moyen de publicité. Elle règne dans ses livres où elle intervient toujours. N'allons pas au-delà ! Et ses duels sont retentissants. Je crois même qu'une fois Willy s'est battu avec im ad\ersaire, dont on n'a jamais pu découvrir la personnalité. Et Willy écrit des articles sur Mme Willy, et Mme Willy écrit des articles sur Willy, et ils écrivent tous les deux des articles sur Mme Polaire et Mme Polaire écrit des

LE CAS VVILLY 487

articles sur tous les deux, ou bien chacun d'eux écrit des articles sur soi-même. Publicité, publicité, publicité ! On n'est pas du tout surpris lorsqu'un biographe apporte comme preuves de la grande situation littéraire de Willy, les

« Annonces commerciales iNSPmÉEs par les ŒUVRES DE \\'iLLY : LoHoTi (le Claudine — Glace Claudine — Parluni de Claudine — le Claudinei, col rabattu et cravate ornés biais pour dames et enfants (avrill903) — Un aulre parfum de Claudine — le Chapeau Claudine — la Poudre de riz Willy, adhérente et invisible — la lolion Claudine — Cigarettes Claudine — Plaques et papier pour photographie Claudine... »

On n'est nullement surpris de ces témoignages de gloire littéraire. On les attendait. Ce sont surtout des témoignages de ce genre que l'on attend maintenant.

Une photographie répandue partout nous montre Willy attachant avec une gravité attendrie la boucle du pantalon de Mme Polaire. Ce geste est un symbole, ainsi que cette gravité et cet attendrissement. Ce pantalon est une transition... Willy dans les livres de qui on trouve des

léments de grûce légère est parvenu à se faire classer comme un auteur systématiquement immoral, parlons net, comme un écrivain faisant métier de pornographie. Oh ! le pantalon de Mme Polaire ! l^ourtanl cette accusation n'est pas

toujours justifiée. Ses premiers livres ne sont que des plaisanteries faciles, très libres, mais sans malice. Les Claudine sont évidemment des livres malsains, pervers, scabreux, scandaleux. Souvent un art aimable en pare le libertinage. Souvent l'auteur s'attarde... et il le fait exprès. Il appuie, il insiste. Il veut l'immoralité qui retient lecteurs et lectrices. La série commencée des Minne n'est qu'une réplique industrielle à l'heureuse série terminée des Claudine. On donne à la clientèle un article analogue à l'article qui lui a plu. Minne est une fantaisie « tirée à la ligne », qui aurait pu être plaisante en vingt pages. Les Egarements de Minne sont d'une immoralité dont on peut seulement dire, pour l'excuser, qu'elle est loj-ale. Une certaine discrétion de ton prouve simplement que l'auteur n'est point un goujat. Et nous le savions bien. Mais il n'est que plus reprochablc d'écrire ce qu'il écrit. Quant à la Môme Picrate, à la Maîtresse du prince Jean, à Maugis amoureux, ils constituent exactement ce que l'on nomme par tous pays de la littérature pornographique et la pornographie chasse la littérature. Willy conciliant nous raconte qu'il achète avec le produit de tels livres des documents pour ses ouvrages d'histoire. Mauvaise opération : à ce prix-là, ces documents sont toujours trop chers.

Mais c'est la pente. Willy la descend. Est-il maître de s'arrêter ?

LE CAS WÎLLY 129

Je n'en suis pas très sûr. Littérature mercantile et immoralité littéraire s'engendrent et se développent mutuellement. L'immoralité est le meilleur soutien du mercantilisme ; le mercantilisme le meilleur soutien de l'immoralité. Ils progressent de compagnie. Et les panégyristes de la publicité attestent naturellement que l'immoralité n'intervient que pour aider au triomphe de la morale. Ils écrivent avec une simplicité un peu niaise :

« Que les malveillants ou les imbéciles » — à nous tous, membres de la foule trop souvent anonyme des éreinteurs de Willy — « lisent les Egarements de M inné !... S'ils font profession de défendre la morale, quel livre trouveront-ils plus moral que celui-ci, qui montre l'impuissance de l'amant, de trois amants successifs et la supériorité du mari ! »

Willy, bon enfant, disait déjà à propos de Claudine en Ménage : « Mon Dieu, ce livre n'est pas plus immoral que les précédents ! » Pas moins, certes !

Ou bien, c'est devenu un art pour les rédacteurs des articles de publicité de paraître condamner les livres immoraux qu'ils excitent à lire... Ainsi fait avec tact M. Joseph Montet, dans un article de publicité du Gaulois, à propos de Claudine s'en va. « Il assure que Willy est un grand coupable, que lui, Montet, est allé acheter

le livre chez un libraire — ah ! vraiment î — et que le libraire lui a dit : (( Ces gâteaux empoisonnés s'enlèvent comme du pain ! «M. Emmanuel Glaser, dans ses notes de publicité du Figaro (ne les a-t-il pas réunis en un volume de critique littéraire ! — vraiment nous vivons dans des temps bien intéressants !) insiste davantage. Il est vrai qu'il a pris à tâche de révéler les trésors de la Maîtresse du prince Jean — et de la Môme Picrate.

Il gémit :

« Si l'on veut bien réfléchir à l'effort que je dois m'imposer pour parler congrûment — comme il convient dans ce journal — d'œuvres aussi incongrues ; si l'on veut supporter les périphrases, les métaphores et les circonlocutions qu'il me faut combiner pour traiter — sans latin — de si périlleux sujets, on conviendra que j'ai bien raison de me lamenter sur mon sort... »

Il parle du talent avec lequel Willy peint « des tableaux sur lesquels il convient de jeter prudemment un voile de décence et de protection. » Joli style de Prudhomme. Il insiste :

(( Willy, qui a commencé depuis longtemps déjà à scandaliser et à désespérer les gens vertueux, persiste diaboliquement dans ses errements et dans ses erreurs, »

Il recommence :

« Du moins, celte Maîtresse du prince Jean

a un mérite : elle ne prendra pas son lecteur en traître. Elle arrive à lui munie d'un casier judiciaire propre à le mettre en garde ; dès avant son apparition, elle fut poursuivie, jugée et condamnée ; ainsi ceux qui voudront aller plus loin que la couverture du livre et en sortiront le rouge au front sauront à qui s'en prendre : ils auront été prévenus. »

Il récidive :

... « Ce roman, même épousseté, est terriblement scabreux. Je le sais d'autant mieux que je l'ai lu jusqu'à la dernière page — il me faut faire mon meâ culpâ — car trop souvent le rire et le sourire désarmèrent ma colère. »

Enfin :

... « J'ai vu, j'ai lu tout cela et, malgré moi, j'y ai pris plaisir. Du moins pour m'en punir et pour me réhabiliter à mes yeux, je devais mettre en garde mes contemporains contre la séduction de la Maîtresse du prince Jean, leur affirmer que c'est un livre à ne pas lire et puisque j'ai été victime de ma curiosité, empêcher les autres de céder à la leur, car s'ils ouvrent le livre, ils sont perdus, ils feront comme moi, ils iront jusqu'au bout. »

Le ton est le même dans une autre « étude critique » de M. Emmanuel Glaser sur la Môme J*icrale...

«< VVilly n'a jamais rien écrit de plus immoral.

C'est déplorable. Tout le monde achète ce livre. Ne l'achetez pas !... »

Voilà donc l'immoralité devenue moyen presque exclusif de publicité. Willy a fait école. Tous emploient maintenant ce moyen comme lui... Willy descend la pente... La peut-il remonter ? Non, il l'a descendue trop bas.

J'ai déterminé, cela était indispensable, les circonstances du cas « Willy ». C'est un mauvais cas. Malheureusement, il n'est pas niable. Qui dira l'influence de Paris sur certains hommes, son influence, sa tyrannie ! Et puis on veut demander à la littérature ce qu'elle ne peut pas donner. Les conditions sociales de la vie des écrivains se transforment... On ne sent pas cela... Et puis, et puis... Ah ! quitter un temps ce Paris obsesseur ! se vouer quelques mois au silence exquis, à l'obscurité délicieuse ! rêver ! se renouveler î mettre dans un livre calme un peu de la poésie de la nature !...

Hélas ! est-ce que Willy n'est pas contraint de rester le fanfaron — désabusé — de sa gloire !

Le Roman d'un Jeune homme beau et quelques autres incidents également pitoyables l'ont prouvé. Et sa gloire elle-même, en dépit de son cynisme, s'est voilé la face.

Le vicomte de Meaux est un homme qui n'a de souvenirs que pour sept années. (1) Sa vie longue et belle se résume en sept ans. Tout le reste n'est rien. Il a préparé ces sept ans par toute sa vie antérieure. Maintenant il se souvient... Aristocrate et hobereau, il est devenu homme politique pour empêcher la République de se maintenir en France et pour y ramener la monarchie. En 1871, il vint de sa province en d'autres provinces afin de conserver les traditions françaises. Député légitimiste à l'Assemblée nationale, deux fois ministre, il fut une personnalité distinguée d'un parti où on ne comptait rien de plus que des personnalités distinguées : il participa avec honneur à beaucoup d'entreprises qui échouèrent...

En considérant cet homme qui, non dénué de sens critique et non dépourvu de culture, s'est immobilisé alors que les temps et les idées et les hommes progressaient, nous assistons à un moment de la vie française ; nous comprenons le déclin d'une portion de la société française.

Que tout est net en cet aristocrate simple et

(1) Souvmifs politiques, 1871-1877.

ferme dans ses opinions ! Il ne tergiverse pas. Il ne nuance pas. Il ne raffine pas. Il a une conviction. Il a une foi. Cette foi détermine son action pendant sept années ; son inaction durant toutes les autres années. Voici un homme qui ne se dégage pas de l'époque où il joua son rôle. Il est enchaîné. Il ne peut pas se libérer. Il ne veut pas se libérer. Il est de ces hommes que le pays en détresse appela à le sauver. Ils accomplirent leur tâche. Ils tirèrent le pays de l'abîme. Puis le pays les rejeta. Le vicomte de Meaux vient rendre témoignage à ces hommes. Et il se rend témoignage à lui-même avec une très fière modestie. Il a conscience que ces hommes ont effectué un magnifique effort. IJ est certain que, ces hommes repoussés, la France est entrée dans la décadence... Détournons nos regards de ce triste spectacle : la France se meurt depuis que sont disparus les hommes de l'Assemblée nationale et aussi ceux du 16 mai ! Il est d'autant plus aisé au vicomte de Meaux de vivre exclusivement parmi les souvenirs d'une très courte époque, qu'il était et qu'il resta plus orgueilleux du parti auquel il appartenait. Il n'avait pas d'enthousiasme exalté, mais un orgueil solide. Il a une âme légitimiste. Ceux qui ont l'honneur d'être légitimistes comme lui possèdent en eux un principe de supériorité. Ils ont mieux que d'autres le sentiment de leurs de-

voirs et l'aptitude à les remplir. Il écrit, naturellement, de l'Assemblée nationale :

(( L'Assemblée était issue de l'élection la plus sincère et la plus spontanée qui fût jamais et cependant elle n'était pas limage exacte du peuple qui lavait élue : elle valait, j'ose le dire, mieux que lui. Sous le coup d'un péril de mort, l'instinct de conservation avait refoulé en ce peuple tout autre sentiment ; et pour être sauvé il s'était donné aux hommes les plus exempts de sçs préjugés et de ses passions habituelles. Mais, une fois le péril écarté, il revint aux errements momentanément écartés et nous laissa sans appui. »

C'est ainsi qu'il laisse tomber sur tout ce qui n'est pas sa doctrine et sur tous ceux qui n'ont pas sa doctrine des condamnations sommaires. Hélas ! ils n'ont point la vérité... Voilà tout... Aveugles ou coupables : le vicomte de .Meaux les plaint tous, de très haut.

Et il a, lui, la vraie doctrine. Foi patriotique, foi monarchique, foi religieuse.

Foi patriotique ! Les temps sont rudes aux survivants de l'époque héroïque après la défaite, surtout à ceux qui agirent de 1871 à 1877 et ne furent pas admis à agir plus longuement... Citons ces paroles dont le ton est grave :

« Cette soif, cet espoir de revanche, s'e.*;! éteint avec la génération qui s'était senti l'àme déchirée

par la mutilation du territoire : une autre génération est venue, qui s'est résignée à la défaite. Reste à savoir si, en renonçant à poursuivre un but qui ne lui semblait pas à sa portée, elle n'a pas laissé s'affaisser en elle l'esprit national, l'esprit qui soulève un peuple au-dessus des appétits et des querelles vulgaires et le rend capable d'efforts et de sacrifices. »

Foi monarchique ! Cette foi est un peu attristée parce que le monarque défaillit, alors que le vicomte de Meaux et ses amis professaient ardemment qu'un autre régime que la république était conforme au génie de la France et propre à relever sa fortune. Mais la mélancolie du vicomte de Meaux ne manque pas de superbe. Le vicomte de i\Ieaux porte ses déceptions comme des ostensoirs.

Foi religieuse ! Celle-ci est impressionnante: Le vicomte de Meaux croit d'abord en Dieu. Et pour lui la religion et l'Eglise doivent être la base de toute politique. Il est ému en rappelant qu'au plus fort de la lutte contre la Commune, sur la proposition de Cazenove de Pradines, des prières publiques étaient réclamées par un vote presque unanime de l'Assemblée nationale. L'érection de la basilique du Sacré-Cœur lui paraît être la plus grande pensée d'un grand règne. Il sait de source certaine que la politique française s'est avilie, parce que la religion et l'Eglise ne

la dominent plus, parce que Dieu ouvrit les Assemblées « aux ennemis déclarés de l'ordre social et de la foi chrétienne ». Les voies de la Providence sont en effet impénétrables. Le vicomte de Meaux, qui est un esprit très perspicace, comprend bien les raisons humaines des échecs de son parti. Mais ces explications-là n'expliquent pas tout. Les ayant données consciencieusement, le vicomte de Meaux se demande encore (et son interrogation est comme uns prière) :

« Pourquoi donc la Providence a-t-elle permis que le comte de Chambord méconnût les antécédents de sa race aussi bien que les sentiments de son pays ? Sans doute, hélas ! parce que nous l'avions mérité ! »

Bardé de tant de fois si solides, on n'est point surpris que le vicomte de Meaux résiste à toutes les attaques de la société moderne. Il a l'horreur du temps présent. Le suffrage universel lui apparaît comme une invention diabolique...^ Et les hommes qui en proviennent ont une conscience imbécile... Le vicomte de Meaux a une foi trop profonde pour n'être pas sévère aux représentants de cette société moderne qu'il abhorre. Il exprime une passion amère contre ceux qui sont -es vainqueurs. Il ne pardonne aux républicains que dans la mesure où ils se sont associés plus ou moins à son parti, tandis que l'Assemblée na-

lionale vivait. Mais cela ne l'empêche pas de les condamner vigoureusement pour le reste. Il juge Thiers avec une aménité aigre. Son flegme apparent est en réalité d'une cruauté implacable. Contre Gambetta sa colère est sans feinte. Le vicomte de Meaux n'est pas un homme d'Etat qui rappelle ses souvenirs : c'est un polémiste qui juge un adversaire. Il écrit sans mesure :

« Gambetta pour échapper à l'impopularité qui l'environnait alors, avait fui l'Assemblée et se terrait en Espagne. »

Il est plein de mépris :

« L'administration expédiée dans les départements par Gambetta et ses acolytes avait tellement latigué et dégoûté le paj^s, qu'au moment où ce pays reprenait possession de lui-même, il devenait indispensable de la balayer. »

Il est bien certain que Gambetta était un « fou furieux », Gambetta qui a inauguré une « espèce de guerre sociale », Gambetta mérite toute la malveillance du vicomte de Meaux, puisqu'il l'a vaincu : le vicomte de Meaux lui accorde quelque chose de plus : sa haine. Et cet homme sérieux fait un ingénieux parallèle entre la situation de la France au 16 mai, et celle de la France durant l'affaire Dreyfus. Il atteste méthodiquement, avec une répugnance qui cherche à se dominer, que les 363 et les dreyfusards étaient les agents de l'étranger... Menée par de tels hommes,

la France a méconnu et violé les droits et les intérêts de l'élite, lui a ôté la liberté de prier à son gré, a supprimé la liberté d'élever ses enfants selon sa foi, a ajouté le désordre matériel au désordre moral, a compromis l'industrie par les divisions systématiquement entretenues entre ouvriers et patrons, par les grèves aboutissant à l'émeute, l'agriculture par une série d'années mauvaises, le dérangement des saisons, les pluies excessives et le soleil trop chaud ; elle a menacé les patrimoines par une fiscalité de plus en plus subversive. Beaucoup d'autres ravages ont été exercés en notre pays ; beaucoup d'autres ruines accumulées... la France est pervertie, la République dégradée... N'avons-nous donc tant vécu que pour cette infamie ?

Voilà l'homme d'un moment. Voilà l'homme d'une heure. Voilà l'homme d'un petit monde d'autrefois ! Il pousse devant lui ses regrets en troupe. Ils se développent. Ils se métamorphosent. Ils sont des haines violentes maintenant. Xous voyons en ce politique qui écrit ses souvenirs toute une génération qui ne sait point se plier aux exigences de la vie contemporaine. Le vicomte de Meaux est vraiment un « type » de celle société française, qui, plutôt que de faire un pas en avant, préféra retourner en arrière, el qui irritée, impuissante, inutile, périclite aujourd'hui et peu à peu se désagrège, se meurt...

Il la représente avec ses qualités honorables. Je choisis entre toutes cette épithèle grise. Tout est honorable en cet homme qui, victime de ses préjugés si forts, s'enliza profondément dans le passé.

On voit d'autant mieux qu'il est enchaîné au passé que la vie politique est son occupation plus exclusive. Il n'est rien qu'un homme politique. Sa vie entière le prépare à la politique. La politique lui manquant soudain, il n'a plus d'autre souci que de regretter le temps où elle l'occupait. Il est venu à la politique en homme que les études et l'âge ont déjà mûri. Il fut relégué sous l'Empire loin des affaires. Il étudia l'histoire pour se préparer à la vie publique, et il déclare lui-même, avec une modestie qui n'est pas sans noblesse, comment la tradition dicta sa doctrine, détermina sa vie. Il ne fut jamais un homme libre, mais il fut un digne prisonnier :

« Les traditions de ma famille m'attachaient au parti légitimiste et au pays où j'étais né, le Forez. Mon mariage avec une fille de M. de Montalembert m'avait rapproché des Parlementaires qui avaient dû leur importance et leur crédit au régime représentatif. Par mes sentiments les plus profonds, mes convictions les plus réfléchies, j'appartenais à l'école qui poursuivait l'accord de la Société moderne avec l'Eglise et cherchait dans les institutions libres un point d'appui pour la religion. »

Il parvient à quarante ans à l'action politique. Il est incapable de changer d'idées. Il les a toutes reçues de son père ou de son beau-père. Il les applique sans les discuter. D a une sorte de bon <ens ferme et froid. Dans ses mémoires comme dans sa vie active, il observe simplement les faits à la lumière de ses principes à lui imposés, par lui acceptés sans débat. Et s'il exprime quelques idées générales, elles sont estimables et peutêtre un peu prudhommesques, étant celles que tout homme de tout parti exprimera s'il a l'âme un peu bien située. Exemple :

(( Le désintéressement nous était rendu facile par les malheurs publics : comment songer à soi 'juand on avait tant de sacrifices et de si cruels a demander au pays ? »

Oui, cet aristocrate est un homme très noble. Un sentiment plus puissant que tous les autres l'anime : celui de la respectabilité sociale. Il est aussi très apte au respect. Mais il ne respecte que selon la tradition. Il sait respecter infiniment les principes, les princes, la religion et même les évêques. De quelle voix attendrie parle-l-il de Mgr Dupanloup ! Il sait voir partout des supériorités — partout dans son milieu. Il sait les \oir et les respecter. Il se respecte aussi lui-même. S'il se met en avant, c'est pour montrer son respect. Il est envoyé à Dreux avec le comte de Maillé et le vicomte de Cumont auprès des prin-

ces d'Orléans pour commencer la « fusion » avec la branche aînée. Il rapporte : « Quand la conférence eut pris fin, en attendant l'heure du train qui devait nous ramener à Versailles, les princes nous firent visiter leur résidence, et la conversation détendue s'engagea sur divers sujets. Je ne manquai pas de parler au duc d'Aumale de sa visite à Rixensart avec le comte de Paris et de la reconnaissance qu'en gardait le comte de Montalembert... » Il se sent plus noble étant plus respectueux. Et son aristocralisme est, si je peux dire, mêlé de bourgeoisisme. Ces deux sentiments tendraient à se confondre ? Peut-être doiton imputer leur confusion à la diminution du nombre de ceux qui conservent les traditions surannées de jadis, au mélange des familles pour l'association des fortunes, aux coudoiements inévitables de la vie provinciale... Le vicomte de Meaux a aussi souvent le ton d'un bourgeois que celui d'un aristocrate. C'est un bourgeois qui écrit :

« Par une inspiration qui l'honorait, le pays confiait la triste tâche de conclure la paix à ceux qui avaient le mieux soutenu la défense. »

C'est peut-être un bourgeois conservateur qui se réjouit :

« Jamais, depuis la chute de la \ieille royauté, la vieille noblesse n'avait compté autant de représentants dans une assemblée politique. »

Est-ce un bourgeois ou un gentilhomme qui constate avec un peu de hauteur protectrice !

« Soit à l'extrême-droite, soit à la droite modérée, les membres les plus actifs de l'Assemblée nationale portaient des noms obscurs. Dans une condition modeste, souvent dans lexercice de professions laborieuses, ils avaient gardé fièrement les traditions qui, jusque-là, les avaient fait respecter. »

Du moins il ne cèle jamais qu'il appartient à l'élite sociale. Le gentilhomme se réveille, ne serait-ce que pour montrer qu'il lui est accordé de respecter les princes de plus près :

« Quelques jours après ma visite à Chesnelong, le duc de Nemours, accompagné de son gendre, le prince Czartoriski, et le duc d'Aumale faisaient à Mme de Alontalembert l'honneur d'assister à la soirée de contrat donnée pour le mariage d'une de ses filles. »

Et le bourgeois s'unit au gentilhomme le jour où, devenu ministre, le vicomte de Meaux assiste au banquet des secrétaires anciens ou actuels de l'Assemblée nationale et porte le toast qui termine le banquet :

« Je le portai à nos successeurs encore inconnus, leur souhaitant sans fausse modestie de nous ressembler et quand il se retireraient à leur tour, de pouvoir se retrouver, s'estimanl mutuellement et se tendant la main comme nous le faisons nous-mêmes. »

Cet homme évidemment est un peu enclin à croire que ceux qui s'éloigneront de ses opinions s'éloigneront de l'honnêteté, mais il a un vif sentiment de la dignité individuelle.

Il garde cette dignité lorsqu'il faut juger les hommes. Il a donc une certaine liberté mélancolique de jugement. Il sait analyser avec une précision heureuse les milieux politiques — quand sa passion plus forte que tout ne vient pas dénaturer son jugement. Mais sa clairvoyance, fortifiée par son expérience, est incontestable quand il juge son parti. Il saura dire :

(( Catholiques, nous avons été compromis dès le début par les imprudences des évêques, desservis par les excès de la presse cléricale, qui effarouchait l'opinion publique contre l'Eglise et s'acharnait à discréditer dans les rangs fidèles les hommes les plus capables de la servir... »

11 est assez fin psychologue, surtout s'il s'agit d'expliquer par le caraclère français, l'échec des monarchistes. Et pourvu qu'on lui permette de tenir pour supérieurs en tout et à tous les monarchistes, il n'hésitera pas à apprécier avec exactitude les défauts des monarchistes et les faiblesses de leurs chefs. Alors il atténue avec condescendance, mais tout de même il juge.

Il est d'ailleurs l'homme le plus loyal du monde. Il sait qu'il travaillait pour le salut de la patrie : cela suffit. Il sent que tous les moyens

étaient légitimes, qu'il employait avec ses collègues du ministère au 16 mai pour empêcher ses adversaires politiques d'avoir raison devant le pays. Tant il est dominé par sa foi politique et religieuse, il lui fait le sacrifice de ses sentiments personnels. Il goûte le bienfait et le charme de l'amitié. Pourtant il paraît sec et roide. Il aimait Paul Bethmont, député de gauche, secrétaire avec lui, de l'Assemblée nationale. « Il se forma entre nous une liaison que les dissidences politiques rendaient plus intéressante, je dirai, volontiers plus agréable l'un à l'autre. Longtemps ces relations se poursuivirent avec une rare cordialité, il fallut pour nous séparer la lutte décisive du Seize-.Mai. » La politique lui réclama ce. sacrifice. Il ne regrette pas son sacrifice.

Mais ces sacrifices, il les fait sans ostentation. Je ne sais pas d'homme plus discret. Il s'efface systématiquement. Il réduit son rôle. Toutefois, en le réduisant, il revendique toutes les responsabilités. Il n'admet point qu'il ait été chef. « Ce récit est celui d'un soldat porté durant l'action auprès des généraux. » Il fut mêlé à tout. Il a toujours l'air d'être resté à l'écart. Il ne se met en relief ni comme orateur, ni comme parlementaire, ni comme négociateur. Il tient moins de place dans ses propres souvenirs que dans la si limpide Histoire de la Troisième République écrite par M. Hanotaux. Il fut deux fois ministre.

Il invoque plutôt les circonstances atténuantes. Buffet le choisit parce qu'il fallait dans le ministère un membre de la droite ayant rejeté les lois constitutionnelles. De Broglie le choisit parce que le \icomte de Meaux l'avait le plus engagé à sa politique. N'insistez pas. Le vicomte de Meaux se dissimule. Il ne tire vanité que d'une œuvre : la création de l'Institut agronomique. Il n'abandonne point sa franchise : il avoue qu'il aurait bien voulu que l'Eglise fut maîtresse de cet Institut. S'il regrette beaucoup que la monarchie n'ait pas été établie, que l'entreprise du Seize-Mai n'ait pas abouti, il ne regrette pas moins que les universités catholiques n'aient pas été à même d'enseigner l'agriculture aux Français.

Si discret pour lui, il l'est pour les autres. Il cache ses mérites. Il cache leurs défauts. Il représente en beauté tous ses amis politiques. Il évite tout pittoresque pour éviter toute méchanceté. Qu'il cite une anecdote plaisante : « La table de AI. Thiers n'avait jamais passée pour être bien servie, et les connaisseurs se plaignaient volontiers de la parcimonie qui caractérisait ses repas officiels. Ce jour-là le dîner était particulièrement médiocre. « Le menu et notre nouvelle majorité se valent, » me dit mon voisin en sortant de table. Sa réserve lui interdit de nous apprendra la seule chose qui nous intéresse, à savoir le

nom (le ce convive épicurien... II ne veut pas avoir d'esprit. Il ignore toute ironie. Mais il traîne a\ec lui sa dignité circonspecte, cette dignité de vaincu, qui se tient pour supérieur à son vainqueur et, au surplus, se persuade qu'il n'est pas donné à tout le monde d'être battu en d'aussi importantes circonstances.

Donc à quoi bon les détails inédits sur lui-même et sur son entourage ? Rien. Pas d'anecdotes. Ses souvenirs ne sont qu'un livre d'histoire, de grande histoire. Quand on a essayé de relever la France par la monarchie, quand on s'y est repris à deux fois pour lui imposer la monarchie par la persuasion, puis par la force, quand on a voué à cette œuvre toute son activité politique, quand on n'a rien fait politiquement en deçà ni au-delà de ces tentatives, on reste avec de tels souvenirs, on vit avec eux, en eux, pour eux, on laisse vivre les hommes sans les regarder et couler les événements sans les voir. On est un moment tragique et grandiose de l'histoire de France. On se pare de sa tristesse dédaigneuse et de sa résignation pitoyable... La manière dont il le dit, plus encore que ce qu'il dit, dénonce l'état d'esprit du vicomte de Meaux. Son style peint l'homme. Il marche avec une fière lenteur. Il est suranné. Il est solide. Il est lourd. Il se traîne avec dignité. 11 pleure avec retenue.

« L'infortune de la patrie ne laissait place alors qu'aux plus sombres pensées. » — « Nous nous abordions, nous nous serrions la main avec cette joie triste que l'on éprouve à revoir les siens après un naufrage. » — « Je touche ici à l'écueil où nous devions nous briser. » — « Quand je fus envoyé à Bordeaux, encore étourdi du coup de massue qui venait d'écraser la nation... » • — « A ce moment tous les ressorts administratifs étaient détendus ou brisés... »

Le vicomte de Meaux était légitimiste : son style fut toujours pour la branche cadette. C'est un style Louis-PhiHppe.

Et il va ce style, neutre et terne, un peu solennel, fort attaché à sa province, compassé, guindé, sans chaleur ni nerf, sun^eillé, écrit autant que possible, car le vicomte de Meaux est lettré. Il est lettré et il cite comme il convient, les auteurs latins ou les classiques français. Il est écrivain. C'est en écrivant qu'il s'est préparé à la vie politique. C'est en écrivant qu'il se console d'avoir échoué. Un peu effacé par le bon ton et par goût autant que par aptitudes, secondaire mais non pas subalterne, fixé à une heure de la vie française, sincère mais sans nul mérite à l'être, car il n'a pas choisi sa foi : elle lui fut imposée, le vicomte de Meaux est 1' « honnête homme » qui a cette faiblesse de dire en parlant de ses amis <( les honnêtes gens » et de ses ad-

versaires les malhonnêtes gens, subordonne tout et tous aux opinions politiques, ne classe rienque par la politique, et, fanatique distingué, regrette de n'avoir pu opérer le bien de la France par le coup d'Etat, professe courageusement que tous les moyens sont bons à qui veut le triomphe de ia vertu, croit à la nécessité du gouvernement de 1 élite sociale et remercie Dieu tous les jours de l'avoir placé dans l'élite...

Page 1