LE STYLE SCIENTIFIQUE ET L'EXTENSION DE LA LANGUE FRANÇAISE
La science a fait tout naturellement son entrée dans la littérature. Elle s'est insinuée dans chacun de ses domaines. Elle y est chez elle. Elle y commande. Elle y règne. Il n'est pas de genre littéraire que la science n'enrichisse ou n'adultère. L'objet de la littérature s'est donc singulièrement agrandi de notre temps. La littérature devient l'expression de plus en plus détaillée de toutes les aspirations des hommes. Aucun sentiment humain ne lui reste étranger. Il est permis de croire que l'invasion de la science dans les œuvres littéraires progressera. Les hommes plus instruits sont plus aptes à s'intéresser à des sujets plus divers et à tout comprendre d'eux. Même en hsant les ouvrages d'imagination, ils ont de plus en plus souci de ce qui améliore la vie idéale et la vie réelle. La science est partout à sa place, la sensibilité des lettres s'émeut de plus en plus dans la recherche de la vérité — qui est l'objet propre de la science — et ne s'émeut plus guère que par elle. L'idée et le fait s'étalent partout, La raison élargit son empire autrefois par-
tagé. Poèmes, romans, drames, enseignent, discutent, prouvent.
Et puis la science elle-même augmente le nombre de ses amis, les a plus fidèles et plus exclusifs. Nombreux ils sont aujourd'hui, ceux qui ne veulent plus que la littérature proprement scientifique. Cest dans les livres des savants que les hommes systématiquement raisonnables vienlont alimenter leurs rêves. Voici peut-être un signe des temps : Un professeur, AI. Gaston Laurent publie un livre d'extraits des grands écrivains scientifiques, et selon les programmes scolaires, le propose à la jeunesse. Tendances nouvelles ! Résultats importants de l'évolution des esprits et du mouvement même de la civilisation! La science ôtera-t-elle à la littérature sa souveraineté sur les intelligences ? Réduira-t-elle la littérature à un rôle définitivement subalterne ? Quels seront les effets de cette confusion ou de cette substitution de puissances au point de vue de la propagation universelle de la pensée française à travers le monde ?
On pourrait faire l'histoire de la langue fran çaise en écrivant l'histoire do la littérature scientifique. Mieux, on pourrait faire, d'après l'histoire des livres de savants, l'histoire du style littéraire en France,
Quelles différences sans doute entre le style d'un Descartes et le style d'un Berthelot ! Mais s'y manifcsle-t-il autre chose que l'évolution de la langue ? Cette évolution apparaît progressivement au cours de trois siècles jusqu'à nous, à travers les ouvrages des savants qui collaborent précisément à en déterminer les époques.
Descartes écrit un style ressemblant au latin par les dimensions des phrases solidement construites. Déjà dans une langue jeune, ferme et nette, brillent la nouveauté, la fermeté, la netteté de la pensée. Pascal affermit cette netteté. Sa phrase s'élargit pour contenir les mondes. Et son imagination fait les idées éblouissantes. Buffon donne au style scientifique la magnificence. Il écrit avec sublimité. Cet homme est éloquent. Il est poète aussi. Il y a du lyrisme en ses phrases nombreuses et rythmées. Il fixe les lois du style, ou plutôt les lois de son style. Il emploie, dit-il, les termes les plus généraux. Et ces termes les plus généraux sont tantôt des termes de rhétorique vaine, tantôt des mots simples qui s'ennoblissent mutuellement par le voisinage. Et par conséquent, si la théorie est quelquefois mal appliquée, elle ne reste pas moins bonne. D'Alembert a une simplicité juste et forte. La simplicité de Condorcet est un peu enchevêtrée. Celle de Lavoisier est élégante. Laplace écrit lui aussi avec simplicité, avec élégance. Mais voyez sur-
tout la gravité et la puissance de ce style limpide et large. Il est grandiose sans effort. La majesté des idées exprimées se communique naturellement à lui. Le style de Cuvier est ordonné et ample. Il n'a que le mouvement modéré qui convient. Les termes scientifiques, techniques, qu'il emploie sont placés de manière à être compris de tous. Ils prennent comme une physionomie avenante. Parfois l'imagination exalte Cmier, l'emporte, et il faut bien que nous le suivions. Lamarck ne se pique que d'exprimer clairement sa pensée. Il n'y a pas plus d'artifice dans le style d'Ampère, l'homme le moins artificieux du monde. La clarté du style de François Arago est aimable et vivante. Jean-Baptiste Dumas prend des poses nobles. Visiblement il écrit pour la postérité, et pour le photographe. Il est solennel comme d'autres sont simples. Et tous les effets lui sont bons. Le Verrier écrit avec force, rudesse, et une sorte d'âpreté dominatrice. La sobriété, la lucidité, la limpidité discrètement brillante, la nudité polie : voilà les caractères du style de Claude Bernard. Il n'est pas moins simple et un le style de Pasteur, dont rien ne trouble la sérénité réfléchie, si ce n'est que parfois une émotion quasi religieuse l'anime. Joseph Bertrand badine. Il écrit en souriant la pure langue française, sans élan, sans effort, avec une infatigable bonne grûce. Et
nous aboutissons à Berthelot. Nul ne peut mieux nous montrer de quel secours est un grand savant pour le maintien de la langue française. Je le tiens pour un grand écrivain. Son style est parfaitement adapté aux idées qu'il exprime. Il est docile à tous les sentiments. Il les traduit avec une exactitude impressionnante. Les tournures des phrases, le choix des épithètes, la quahté des métaphores très rares : tout témoigne d'un style formé dans la lecture des écrivains classiques qu'un esprit singulier s'est assimilé aisément ; il est solidement rattaché à la tradition française. Peu d'écrivains ont enrichi leurs livres d'idées plus nombreuses et de plus diverses : et pourtant point de mots nouveaux. Le style de Berthelot prouve qu'on peut tout dire avec le vocabulaire du xviif siècle. Et c'est un grand enseignement.
On le voit, chaque savant écrit dans un style qui n'est point forcément le style des autres savants. Chacun d'eux peut avoir sa personnalité littéraire. Il y a des savants qui sont des artistes littéraires, d'autres qui sont des écrivains-nés, d'autres qui ne sont que des littérateurs. Ceuxci tendent à l'éloquence ; ceux-ci ont l'ambition, Dieu leur pardonne de montrer de l'esprit. Ceux-là veulent seulement être compris par un grand nombre d'hommes.
Dans les lettres, beaucoup d'écrivains, qui sont parmi les plus grands, ont exprimé avec nouveauté des idées banales ou des sentiments éprouvés depuis le commencement des siècles par une multitude de braves gens sans originalité. Quelques savants ont pu renouveler par la forme de vieilles vérités scientifiques et faire ainsi œuvre d'art littéraire. Ils ne sont pas les plus importants dans l'histoire de la science ; on peut ajouter qu'ils ne sont pas les plus importants dans l'histoire de la littérature scientifique.
Mais si nous nous appliquons à juger le style des principaux savants depuis deux ou trois siècles, nous reproduisons fréquemment les mêmes qualificatifs. Tels savants méritent mieux ces qualificatifs. Tels savants les méritent moins, mais ces qualificatifs reviennent pour ainsi dire nécessairement. C'est donc qu'il y a presque forcément un style scientifique, que, par une fatalité heureuse, presque tous les savants possèdent.
Tous les savants, ou peu s'en faut, écrivent avec une sorte d'impersonnalité correcte, concise et claire. Cette qualité est plus utile pour tous ceux qui veulent lire des livres français, elle est plus avantageuse à la langue française elle-même que l'originalité fulgurante d'écrivains incorrects, abondants, et troubles. Je crois que le
savant est un grand écrivain s'il écrit comme un vulgarisateur qui connaît sa langue. N'oublions pas que la langue de Voltaire est la langue de la vulgarisation, par excellence. N'oublions pas que la langue de Voltaire est la plus complètement accessible à tous. Concluons que le savant peut être d'un plus grand secours que qui que ce soit pour l'extension de la langue française.
J'ai noté cette observation dans l'introduction du livre de M. Gaston Laurent. La première qualité du style est l'honnêteté, dit-il, si je me souviens bien. On doit exprimer tout ce qu'on a à dire, et rien de plus. L'esprit scientifique suffit à empêcher la verbosité. Le caractère de l'œuvre scientifique empêche de supprimer quelque chose de ce qu'on pourrait dire. Un savant ne peut sous-entendre. Il expose donc toutes les idées indispensables pour la conduite du raisonnement. Il n'expose guère que celles-là. Ajouter ne serait-il pas aussi dangereux que retrancher ? Des idées superflues altéreraient la démonstration — qui ne supporte que l'essentiel et le veut tout entier — égareraient la logique. Mais de chacune de ces idées, qui n'est jamais indépendante des autres, il faut que l'on aperçoive, que l'on pénètre tout. On ne peut comprendre à demi. La clarté de la moindre partie est donc nécessaire, elle doit être pour ainsi dire rayonnante. Rien n'est fait si l'explication d'une page de sa-
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vant est li\Tée à l'arbitraire fantaisie d'imaginations plus ou moins ingénieuses. Le savant révèle, et, seule, la raison décide. Le lecteur n'a point le droit de bâtir des hypothèses ou de rè- \er selon ses goûts. La vérité est dans chaque page, la vérité est sans fond et sans feinte. C'est la vérité qu'il faut y découvrir, la vérité telle quelle. Une exposition claire, une exposition bien ordonnée : voilà le principal mérite de tout savant qui écrit, le mérite sans lequel, non seulement il n'est pas seulement un écrivain, mais encore il risque de n'être point un savant.
Le livre d'un savant, c'est de la vérité mise à ■ n circulation. A quelle œuvre plus parfaite l'art < récrire peut-il servir, et se peut-il que la littérature scientifique ne soit point de cet art l'une des 'xpressions les plus belles ?
Evitant tous les artifices du style, n'en recher- ; haut pas les ornements, se contentant d'un petit nombre de qualités élémentaires, on dira que la littérature scientifique est presque toujours identique à elle-même, et, sans doute un peu monotone, si la variété immense et incessamment enrichie des vérités qu'elle expose laisse place à la monotonie. Reste cependant qu'un Pascal soit plus inquiet devant les vérités qu'il découvre, un Laplace plus noblement calme, un Le Verrier plus fier et plus impérieux, un Condorcet plus Ljénéreusement attendri, un Claude Bernard plus
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maître de ses sentiments, un Pasteur plus profondément philosophe, un Berthelot plus porté à la sérénité par la persévérance de son labeur divers et la clairvoyance de son intelligence dominatrice. Tout style a une âme. Tout style a une ûme, même les écrivains qui ont un style et une âme médiocres.
Au surplus, il est des savants malhabiles à traduire leurs idées dans des livres, plus ignorants des finessses de la langue, moins sensibles à ses délicatesses, qui ne vont à la vérité que par des détours, pour qui la ligne droite n'est pas le plus court chemin du commencement de la démonstration à la fin. Ils sont peu diminués, si la vérité subsiste dans tout son éclat et toute sa pureté... Néanmoins, considérez-les tous ensemble et vous serez persuadés que la succession interrompue de leurs travaux assure aux lettres françaises plus de spontanéité et plus d'équilibre, fait mieux sentir la vertu souveraine de l'ordre dans la composition, maintient aux mots leur sens plein, permet de trouver dans les plus simples d'entre eux des ressources qu'on ne suppO' sait pas, garantit à la langue plus de fermeté, au style plus de solidité précise et de nette concision.
Vraim^ent la science n'agit pas seulement ^ur les esprits, elle est directement précise sur la littérature.
L'heure est favorable à raccroissemenl de celle puissance. Avouons en oulre que laccroissement de celle puissance esl plus souhaitable que jamais.
L'influence ordonnatrice de la science dans la littérature esl d'autant plus nécessaire que nous nous mêlons davantage à la vie universelle des intelligences. Or les penseurs el les artistes des autres littératures, pour si profitables qu'ils nous puissent être, peuvent affaiblir en nous l'habitude de la pondération et le sens de la mesure, qualités supérieures à toutes, qui sont pour les écrivains français des qualités constitutionnelles et qui étendent naturellement leur empire...
Et à ce moment opportun, la curiosité des I iences a gagné tous les esprits. Les préoccupations scientifiques se sont mêlées à toutes les préoccupations. Si elles ne les ont pas dirigées, si elles ne les ont pas dominées, la science est entrée ju.sque dans les œuvres où l'imagination semblait devoir rester la maîtresse. Xous avons des romans d'économistes, des drames de sociologues ou de métaphysiciens, des poèmes de lo-
iciens ou de géomètres.
Quel péril pour la littérature elle-même !
Mais cette invasion de la science a eu pour effet d'arrêter les ravages de cette écriture artiste qui, nous donnant peut-être quelques belles œuvres rares viciait toutes les autres, les faisait inaccessibles à la foule, écartait l'étranger de notre littérature de plus en plus impénétrable pour lui : et finalement dénaturait l'œuvre d'art.
Désormais le style est redevenu le serviteur de la pensée : on ne peut plus craindre que l'idée retombe sous l'esclavage du mot. Les œuvres sont maintenant plus simples et plus limpides, plus aisées, si je peux dire. Sont-elles pour cela moins pittoresques ? Et si elles sont plus saines est-ce une raison pour qu'elles soient moins belles ?
J'admets que beaucoup soient incorrectes, vulgaires et plates. Mais ces défauts ne sont pas imputables à la science. Il faut se souvenir seulement qu'aujourd'hui presque tout le monde écrit; et que la plupart écrivent sans culture, et à parler franc, sans nulle préparation... Au moins la langue dépouillée, clarifiée, reprend sa tradition. Elle obéit mieux à la loi naturelle de son développemment. Elle reconquiert ses ap'iludes a l'universalité.
Et d'elle-même la science aide à la propagation de la langue française. Les qualités dont la science fait bénéficier les lettres, elle les utilise
de plus en plus dans la littérature scientifique. Deux langues se partagent l'empire du monde savant : lallemande et la française. Elles se le disputent. Mais les tournures embarrassées de la langue allemande rendent les travaux des Allemands moins commodément pénétrables. La langue allemande complique er obscurcit. La langue française simplifie et éclaire... Plus légère, plus souple, et non pas moins riche que l'autre, plus avenante aussi, elle tente, elle attire, elle séduit. Tout savant est enclin à savoir le français. Il dépend de nos écrivains, tout autant {ue de nos savants, que cette inclination se développe. Soyons, quant à nous, de plus en plus attentifs à maintenir, sinon l'influence sur la littérature, du moins l'influence du style littéraire, et on aura bientôt cette certitude que la langue française est le meilleur moyen d'échanger des idées dans l'univers.