FABRE D'ÉGLANTINE
(( Quant à Fabrc d'Eglantinc, vêtu en Tartufe, le stylet à la main, calomniant d'un côté, dérobant de l'autre, intriguant toujours, qu'il joue Basile si vous voulez, il ne sera jamais lui-même qu'en ne cessant pas de mentir... »
Tel est le gentil petit portrait que peint de Fabre d'Églantine Mme Roland à qui la passion politique n'était pas étrangère. De nos jours, M. Edmond Pilon, qui a moins approché Fabre que ne fit Mme Roland, a peint de lui un portrait charmant, mais beaucoup trop enrubanné, affadi. M. Edmond Pilon n'a vu que l'auteur d'il pleut, il pleut bergère... Et il a chanté une romance à propos de Fabre d'Eglantine. M. Henri d'Alméras, historien facile, est plus impartial parce qu'il est plus indifférent. Il laisse libre notre jugement. Et ce jugement reste non pas favorable, mais sympathique à Fabre d'Eglantine, parce que cet écrivain fut im des premiers à suivre, embarrassée de combien d'obstacles, la carrière de l'homme de lettres moderne... Ils la suivit jusqu'à l'échafaud et, en vérité, cette carrière ne conduit pas nécessairement à la guillotine.
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Mais l'époque où vivait Fabre était propice à toutes les exagérations !...
Comme je le sens proche de nous et de notre temps ce Fabre, aimable au demeurant, qui fit tout pour conquérir la gloire littéraire, s'adonna pour cela même à être comédien et même à être politicien, fut surtout ambitieux d'être aimé, ardent à vivre la vie parisienne, allais-je pas dire la vie boulevardière, arriviste, indiscipliné et malchanceux, qui dépensa beaucoup d'efforts en vain, ne tira aucun avantage des quelques scrupules qu'il eut, en manqua sans profit le reste du temps, se vit disputer la gloire littéraire à cause de sa vie politique, la puissance politique à cause de son activité littéraire, et mourut d'une mort dure, dont la postérité ne lui est pas reconnaissante...
Vie difficile. Vie où rien n'est commode, même l'abandon. Vie où la lutte s'impose et n'est point fertile en résultats heureux. Jeune quand il écrivait à la mère Deresmond dont il aimait la fille :
« A prendre un comédien, je ne vois pas pourquoi en possédant son cœur et mes droits je ne serais pas préféré à tout autre : je ne veux point me flatter, mais sans parler du talent de la comédie, que je puis pousser aussi loin que tout autre, je crois qu'il s'en trouve peu qui réunissent comme moi à la naissance et à l'éducation autant de talent divers, tous beaux, tous utiles,
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tous relatifs les uns aux autres, tous indépendants les uns des autres et qui peuvent devenir, suivant les circonstances, des sources de bienêtre et d'avancement ; joignez à cela que je ne èuis pas sans espérances, et que l'avenir ne m'offre qu'un sort prospère pour lequel ma conduite, mes goûts, mon honneur donnent d'heureux préjugés ».
Il fait un boniment. Déjà sa vanité, encore que confiante, est aigrie. Il a éprouvé des déceptions. Et nous le devinons à la fois railleur, naïf et mélancolique, mais content de lui tout de même, méridional avantageux et vantard, un peu « cabot » s'il faut tout dire, et il l'eût été si même il n'avait point paru sur les planches, d'abord empressé à la conquête du monde et des femmes, puis inquiet, plus haineux. Fils de bourgeois très pauvres, touchant presque à la noblesse, cependant déraciné par la misère, à peine maître d'avoir des opinions, cherchant ensuite tous les expédients pour vivre, sans ou jusqu'à vivre d'expédients. Un véritable homme de lettres contemporain.
Homme de lettres, il l'est tout autant qu'il est écrivain. Il aspire à la notoriété flatteuse dans Paris, aux mille petits privilèges qu'elle donnait alors. Même il aspire à la gloire littéraire. Il sacrifie beaucoup pour l'obtenir. Persévéramment, par tous les détours auxquels le contraint la vie,
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il revient aux lettres, aux belles-lettres. Elève pauvre, puis professeur de basses classes chez les doctrinaires de Toulouse, il obtient en 1771 non léglantine d'or, mais le lys d'argent pour un sonnet. Sonnet ! c'est un sonnet « à l'honneur de la Sainte Vierge ».
Grand Dieu ! Si nos forfaits ont arnaé ta vengeance. Daigne arrêter les coups de ton bras irrité : Sois sensible à mes maux, pardonne mon offense. Mes pleurs et mes soupirs implorent ta bonté.
Tu m'entends, le ciel s'ouvre... et déjà ta clémence Va rompre les liens de ma captivité ; Guidé par son amour, le Verbe, ton essence, Vient se charger du poids de mon iniquité.
C'en est fait : l'Esprit-Saint, dans les flancs de Marie, Produit le germe heureux qui me donne la vie ; Mon Rédempteur paraît sous les traits d'un enfant.
Du berceau de ce Dieu naît le bonheur du monde : L'oracle s'accomplit ; une Vierge féconde Ecrase pour jamais la tête du serpent.
Voilà ses débuts. Il ne reviendra pas par la suite au culte de la Vierge ^larie, mais il reviendra toujours à la littérature.
C'est pour elle — pour elle et pour la gloire — que soudain il quitte les Doctrinaires de Toulouse. Il est comédien ambulant. Autant dire comédien errant. « M'as-tu-vu » qu'on applaudit quelquefois et qu'on siffle souvent. Il se console de ses insuccès, de sa pauvreté. Car il espère. Car il écrit. Il improvise tout, pour tous, à propos de tout. Il écrit des odes lyriques, célébrant
de petits hommes ou de grands événements encore plus petits. Il écrit des idylles. C'est à Maes- Iricht qu'il écrit pour sa femme, Marie-Nicole Godin : // pleut, il pleut bergers... Sa gloire est faite, faite pour la postérité. Il ne saurait en jouir déjà. Il est forcé alors de se faire remarquer pour ses talents d'acteur, même de peintre, voire de jurisconsulte. Mais il veut écrire pour le théâtre. Placez-le dans des conditions de vie plus facile. Protégez-le contre l'inquiétude de son humeur. Il sera peut-être un grand écrivain dramatique, mais il est astreint à improviser. Ce n'est point le fait d'un médiocre, d'avoir improvisé le Philinie. Arnault dit : Fabre avait le génie essentiellement comique. » Et ce jugement est d'un adversaire. Acceptons-le. Pour nous, nous n'avons pas dessein de juger. Nous analysons une « personnalité », une personnalité, d'aujourd'hui.
L'homme de lettres en lui paraît avec éclat. Seules, les occupations de l'homme de lettres sont dignes de lui et lui agréent. Il écrit en 1790, qu'il est accablé d'affaires avec le Philinie et d'autres, d'autres pièces, sans compter ses nombreuses occupations comme « président du district des Cordeliers, député à l'archevêché, défenseur des sept prisonniers de la Conciergerie et le diable et le temps ». Il ne lui suffit pas d'écrire. Vous savez cependant s'il écrit. Il faut qu'il
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travaille pour les hommes de lettres. Il prend part à la lutte des auteurs dramatiques contre les grandes scènes privilégiées... Il n'a de haine sérieuses que littéraires. Sa colère poursuit Colin d'Harleville. A la Convention, Fabre attaque violemment les amis d'Hébert et surtout le général Ronsin — auteur dramatique. Fabre n'est point tendre à ses confrères. Il ne voit en eux que des rivaux malveillants. Cela est d'un homme de lettres tout pur.
Homme de lettres — jusqu'à la mort. Sa passion littéraire n'est pas sans grandeur. Devant le tribunal révolutionnaire, malade, sans force, il se dresse subitement sur son fauteuil, se tourne vers l'accusateur public, lui reproche de faire de mauvaises pièces, des drames ennuyeux qui ne valent pas ses comédies. « Fouquier peut faire tomber ma tète, mais non pas mon Philinle ! » Le mot n'est pas d'un comédien. Une profonde conviction lui donne la vie durable. Et je sais bien que tout était emphase à cette époque. N'empêche que voilà un beau dédain. Avant même l'exécution, pendant qu'on lui coupe les cheveux, il demande à voir Fouquier-Tinville ou un de ses substituts pour une communication urgente. Personne ne vient. El Fabre qui va mourir :
" Ce n'est pas assez de m'assassiner, il faut dépouillei- celui qu'on égorge. Je proteste pu-
bliquement contre l'infamie des scélérats du comité qui m'ont volé une comédie étrangère à mon procès et qui la retiennent... »
Fabre va mourir et c'est à son œuvre littéraire qu'il songe.
Qu'aurait-elle pu être, accomplie tranquillement en des temps paisibles ?
Il n'était point réservé à Fabre de vivre avec calme. Il devint donc politicien afin d'être mieux littérateur.
Sans doute, il était ambitieux. Il voulait « se mettre en avant ». Toujours pauvre, pas encore célèbre, se sentant supérieur à sa destinée, souffrant d'être seul à sentir cette supériorité, il était révolutionnaire par destination. Il était mécontent, justement mécontent. Cela l'excusait de prétendre à renouveler le monde. Par conséquent (( raté » dans Paris, il entra au club des Cordeliers, s'attacha à Danton, fut membre de la Convention et, après quelques bonnes journées et quelques nuits heureuses, périt sur l'échafaud.
Pour lui, que peut être la politique, sinon une protestation contre l'injustice des hommes envers lui et un moyen de mettre plus en relief ses mérites littéraires ? Il n'est pas orateur, alors que l'éloquence est indispensable à ces révolution-
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naires, dont aucun n'a un grand passé. L'éloquence seule permet à ces hommes nouveaux de se distinguer les uns des autres. L'éloquence et l'audace. Fabre d'Eglantine n'est pas éloquent. Il a peu d'audace.
Que faire ? Il sera violent. La violence est utile à qui veut la domination. Mais Fabre ne veut pas la domination : c'est la gloire simplement qu'il lui faut. Il sera violent. Or, tous sont violents. Fabre a la banalité en horreur. Il se détournera bientôt de cette vulgarité. Et tout dans sa vie politique ne sera que contradiction.
Il pousse avec une aigre indolence quelques personnes à la guillotine. On a le droit de penser qu'il pouvait entraîner sans remords quelques adversaires à la guillotine, lui qui avait failli être pendu naguère pour le modeste enlèvement de la petite Deresmond... Mais il portera pour sa part la responsabilité des massacres de septembre ; cependant, peut-être que toute sa vie il fut royaliste. Il le fut. Et si vous le tenez pour versatile à l'excès, proclamons ensemble que l'incertitude de ses opinions ne laisse pas d'être assez généreuse. En 1792, Cafarelli du Falga était à l'armée du Rhin, comme officier du génie, lorsque les commissaires de l'Assemblée législative apportèrent à celte armée les décrets du 10 août prononçant la déchéance du roi. Seul, Cafarelli refusa, devant les troupes, de reconnaître les dé-
crets. Il fut destitué immédiatement. Fabre d'Eglantine accepta de le défendre : et, le 2 décembre, il demanda sa réintégration. Vainement. Et Fabre lui-même fut censuré. Etait-ce d'un sectaire sans courage ? et d'un politicien sans moralité ? Plus tard, au comité de défense générale, Fabre proposa un roi pour sauver la patrie. Fabre, à l'Assemblée, se disculpe par des violences contre les Girondins. Il ira même jusqu'à écrire un panégyrique peu nuancé de Marat... Avouez que cet homme inconsistant n'est pas médiocre.
II est déréglé : mais la bassesse n'est point dans son âme. Inquiet, peut-être atrabilaire, il tend constamment à la générosité. L'intérêt personnel ne détermine pas toujours ces variations.
La persévérance est la seule vertu qui soit presque toujours récompensée. Dans sa vie politique, cet homme de lettres opiniâtre n'obtient qu'un grand succès : un succès littéraire. Il est chargé par la Convention de rédiger un rapport sur le calendrier républicain. Il prépare ce calendrier et c'est tout un poème, le gracieux poème des champs et des cultures qui lui attire les éloges d'Edmond Pilon. Bernardin de Saint-Pierre et Rousseau, et Florian, et Berquin un peu, collaborèrent avec Fabre d'Églantine à établir ce calendrier séduisant. Ce législateur d'Arcadie devenait plus bucohque que l'auteur d'// pleut Bergère... La sensibilité d'églogue de Fabre
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donnait ainsi quelque unité à sa vie trouble et diverse... Vraiment c'est une œuvre impérissable que celle de ce poète qui sait imaginer : Vendémiaire, Brumaire, Frimaire, Nivôse, Pluviôse, Ventôse, Germinal, F'ioréal, Prairial Messidor, Thermidor, Fructidor... Au lieu de Thermidor, Fabre d'Eglantine avait proposé Fervidor. Xc préférez-vous pas Fervidor ?...
Il n'avait donc pas inutilement coopéré à la ilévoîution politique, ce poète, puisqu'il devait roni!)ellir de cette œuvre littéraire...
Que sa poésie lui soit une excuse ! Je sens qu'on va mépriser l'agitation de sa vie pendant les années d'action politique qui le menèrent en hâte à la mort. Mais voyez ici un homme assez faible, qui nc.fit jamais grand mal à lui tout seul et se presse de jouir de la vie. Il a traîné sa jeunesse dans la misère et l'obscurité, aspirant de toutes ses forces à la gloire opulente. Le rêve de ce (( cabot » de province, c'était la scène parisienne ; le rêve de cet auteur ambulant c'était la consécration du boulevard. Ecrivain de notre temps, dirai-je, pour qui Paris est tout. Voici que jeté dans Paris, obtenant avec Philintc son plus grand succès littéraire en même temps qu'il est député à la Convention et qu'il peut s'imagi-
ner qu'un ordre nouveau naîtra de ses efforts, il reprend goût à la vie, et soudain aime furieusement le luxe et l'amusement parisiens. Il les aime comme tous les dantonistes frustes ; mais il les aime en homme de lettres qui n'est pas exclusivement idéaliste et qui les revendique comme des droits. La vie facile l'attire et la prude Mme Roland parle avec dégoût de lui, de Danton, du général Dumouriez et d'autres gais compagnons s'affichant à l'Opéra avec « trois ou quatre femmes de mauvaise tournure ». La tournure de ces femmes n'était peut-être pas si mauvaise ! Mais on attaque Fabre d'Églantine. Sa vie est confortable. Il a un brillant équipage, des domestiques. Il étale « un luxe qui fait rougir les mœurs républicaines ». D'où vient l'argent ? Fabre répond avec douceur : « Mon home est composé de trois pièces, d'un cabinet et d'une cuisine. Voilà le château des lées, le palais brillant d'Armide. Il est vrai que ma maison est dans une belle position. Les ornements qui parent ce modeste réduit consistent dans quelques peintures que j'ai faites moi-même. La poésie est amie de tous les arts, et je les cultive avec plaisir. Je défie aucun tapissier de dire que jamais il ait mis les pieds chez moi. Si je jouis d'une honnête aisance, je l'ai bien acquise par vingt ans de peine, de travail et de misère. » Hélas ! vingt ans de peine et de misère ne suppriment ni la misère ni la peine. Et en
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dépit du travail, l'aisance de Fabre d'Églanline n'était peut-être pas très honnête et non plus très aisée...
Même dans son luxe il avait besoin d'argent comme il avait besoin d'amour. L'amour le consola de bien des choses : il le consola de sa vie. Aimer : c'était encore vivre la vie parisienne, et tous ces parvenus de dantonistes aimèrent à qui mieux mieux. Fabre aima au théâtre. Il se maria même une fois par hasard. Sa femme le quitta, non pas peut-être parce que infidèle ou frivole, mais elle était actrice, il était acteur : ensemble ils ne gagnaient pas leur vie, séparés, quêtant la fortune et les applaudissements de ville en ville, ils la gagnaient mieux... Fabre d'Églantine chercha d'autres amours faciles. Il en trouva. Et c'était une actrice encore, la citoyenne Rémy, la maîtresse de ses dernières années, maîtresse facile, mais héroïque à sa manière et qui n'abandonna point complètement le condamné du tribunal révolutionnaire... Les femmes de théâtre ! I-es grandes amoureuses ! Le sourire et le génie l Le sentiment et le reste ! lieu ! Heu ! Fabre d'Églanline aimait les femmes de théâtre parce qu'il n'en connaissait point d'autres. Il était en dehor« H restait en marge. Il avait toujours vécu dans ce monde ; même célèbre, il demeurait déclassé. Alors qu'il élaborait dans la confusion une société nouvelle, il n'entrait pas même dans la
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bourgeoisie de la société ancienne... Il aimait les actrices, ses camarades d'autrefois. Il ne reniait pas son passé de comédien. Et il aimait avec bonheur ! Amours sans grands scrupules, de qualité médiocre, avec de la grâce. Amours romanesques : enlèvements ; serments ; infidélités; oublis. Et la joie de vivre, de se distraire de soi. Une étonnante simplicité d'âme. Toujours l'idylle. Autant de sensualité que de sensibilité. Et les fêtes aimables qui accompagnent bien les amours faciles. Amour, passe-temps d'un esprit mélancolique et d'une âme légère. Attendrissement perpétuel d'un révolutionnaire malgré lui, qui chante toujours au-dedans de lui-même : // pleut, il pleut bergère...
Pardonnons beaucoup à ce révolutionnaire sensible. Fabre d'Églantine ne fut point méchant. Il fut malchanceux.
Edmond Pilon (1) le voit joli comme la peinture de Greuze. Henri d'Alméras, historien documenté (2), le peint avec plus de vérité. Fabre d'Eglantine n'était pas beau. Sa figure n'était ni
(1) Portraits français.
(2) Fabre d'Eglantine.