FABRE D'ÉGLANTINE
'onne ni belle. Son visage était malheureux,
'ait ingrat.
Fabre souffrait toujours de manquer de relations, de points d'appui. L'eût-on aidé, sa vie aurait eu plus d'équilibre. Isolé, il dut s'abandonner à tous les milieux, s'abaisser en tous les milieux, ne gardant comme soutien que sa foi en lui-même, la certitude de son talent, son courage au travail, sa volonté de conquérir le monde... Quand il vient à Paris logeant, presque misérable, dans la rue du Four-Saint-Jacques, à l'hôtel Chaumont, sa vie est plus rude encore et la fortune moins avenante. Il se place comme secrétaire auprès du marquis de Ximénès « gendelettre », aventurier, <( le premier des poètes sans-culottes », déclassé, sans argent, qui ne le paie pas. Il travaille. D'échec en échec, il parvient au succès. Il travaille. Des pièces. Des pièces. Il travaille. La politique nouvelle assurera sa marche vers la gloire ? Point. Son talent le rend suspect. S'il veut être candidat à la Convention, les Réiolutions de Paris écrivent :
« Fabre d'Ëglantine a plus d'expérience sans doute (qu'Anaxagoras Chaumette), mais comment pourrait-on le résoudre à quitter les coulisses, à poser le brodequin de Molière et les grelots de Thalie pour prendre le sceptre de la loi et le timon des affaires publiques ? Ce serait pour lui un sacrifice peut-être au-dessus de se? forces.
Le Théâtre français dispute M. d'Eglanline à la Convention nationale.
« Robert et Lavicomterie ont des titres moins équivoques... »
Fabre est élu. Mais ses collègues le redoutent parce qu'il peut « les traîner sur les planches ». On lui sait du talent et on lui attribue les pamphlets les plus bas.
Ce besogneux n'était peut-être pas extrêmement délicat. Mais on le calomnie sans mesure. Mme Roland, pimbêche et rageuse, détestant tout ce qui n'était point Buzot, l'accuse hypocritement d'avoir volé le garde-meuble. Il avait des dettes, je le sais. Et il soumissionna en 1792 la livraison de dix mille souliers a l'armée de Dumouriez. Il eut de l'argent ensuite. Les souliers n'étaient donc pas très bons. On l'accusa. La poursuite, à la fin, fut abandonnée, mais il ne pouvait plus passer pour probe. Et voici qu'on le compromit dans le scandale de la compagnie des Indes, lui qui était cette foisci innocent et s'était conduit comme le plus honnête conventionnel du monde. Danton, Hérault de Séchelles, Camille Desmoulins allaient périr pour leurs idées, martyrs de la Révolution. Lui, Fabre d'Eglantine, on allait le perdre pour un vol qu'il n'avait pas commis, victime de ses adversaires. Malade dans sa prison, il se soutient avec stoïcisme. Dans la charrette qui
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mène les dantonistes au supplice, il est affaissé mais fier. Danton lance des invectives, Camille pleure et on poétise ses larmes. Fabre d'Églaniine dépense tout son courage moral pour raffermir ses forces physiques défaillantes. On l'accuse d'être mort lâchement... Il s'était justifié contre ses calomniateurs dans un Précis apologétique émouvant et de bon ton, qui est l'une de ses meilleures œuvTes. On en ignore même le titre, mais on lit toujours les Mémoires injurieux de Mme Roland. Ainsi la postérité est aussi cruelle à Fabre d'Églantine que la vie. Plaignons cet homme de lettres malchanceux, qui eut moins de caractère que de talent, mais plus de vertu que de bonheur.
Nous connaissons Elvire et son amour. Allons-nous les connaître trop ? M. René Doumic a retrouvé des lettres, quatre lettres, de la charmante Mme Charles à ce « grand dadais » si séduisant de Lamartine. Il les a publiées et soulignées d'un fort aimable commentaire, légèrement narquois si je ne me trompe, et l'on voit du reste que M. René Doumic n'est point un amoureux romantique. Toujours est-il que la gracieuse Elvire grandit peu à peu dans nos imaginations enchantées. Lamartine avait déjà heureusement travaillé pour la gloire incertaine de son amante. Il pouvait chanter :
Oui, l'Anio murmure encore Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur. Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure :
Et Ferrare, au siècle futur.
Murmurera toujours celui d'Eléonore.. .
Heureuse la beauté que le poète adore !
Sans doute ! Sans doute ! Et Mme Charles peut être reconnaissante à Lamartine de l'avoir placée avec une générosité condescendante au rang des grandes inspiratrices. N'empêche que si Elvire doit à Lamartine sa gloire, Lamartine doit à Elvire quelque chose de plus : son génie. Et puis, à mesure qu'on la connaît mieux, Elvire s'impose à nous davantage par elle-même. Elle est une exquise amoureuse avec, dans la
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passion brûlante, celte bonne grâce française de l'esprit et du cœur.
Quel était donc le caractère de son amour autant que nous pouvons le distinguer dans ces quatre lettres ? Quelle en était la qualité ? Quatre lettres seulement ! et presque tout leur amour s'épancha dans des lettres ! et ces deux amants écrivaient avec une égale facilité. Quatre lettres seulement ! Témoignages trop rares qui nous restent ! ^lais comme ils doivent être pertinents !
Lorsque Victor-Hugo écrit à sa fiancée en 1821, et M. Ernest Dupuy cite cette lettre dans son excellent livre sur (( La Jeunesse des Romantiques » :
» Sais-tu, te rappelles-tu que c'est aujourd'hui l'anniversaire du jour qui a décidé de toute ma vie ? C'est le 26 avril 1849, un soir que j étais assis à les pieds, que lu me demandais mon plus grand secret en me promettant de me dire le tien. Tous les détails de cette enivrante soirée sont dans ma mémoire comme si c'était d'hier, et cependant il s'est écoulé bien des jours de découragement et de malheur. J'hésitais quelques minutes avant de te livrer toute ma vie, puis je l'avouai en tremblant que je t'aimais, et après la réponse j'eus un courage de lion... »
Il n'y a rien là qui marque une époque et caractérise une sorte d'amour. Victor Hugo exprime les sentiments de tous les amoureux du monde, avec chaleur et un peu platement.
Que voir de plus dans les lettres d'Elvire ? Ce sont des lettres d'une amoureuse fervente — mais intelligente tout simplement.
La sincérité la plus forte anime ces lettres sans concision. Elvire est un peu verbeuse. Je crois bien qu'aujourd'hui des femmes se rencontreraient, capables d'écrire des lettres prolixes comme celles-ci ; je me demande seulement s'il se trouverait beaucoup d'hommes pour les lire en entier. Ce n'est pas qu'ils aiment moins, mais ils sont plus occupés.
Quoi qu'il en soit, Elvire écrit tout ce que les amoureuses peuvent écrire — et simplement cela.
Elle sait, elle professe que l'amour est toulpuissant, qu'il transporte les mondes, qu'il transforme les êtres.
« Que je serais une bonne femme avec vous ! Que j'en suis une ordinaire pour un autre ! Ce que c'est que l'amour ! Quelles vertus il inspire quand l'objet qui l'a fait naître en est digne ! Je sens que mon Alphonse pourrait m'élever jusqu'au sublime ! »
Jusqu'au sublime ; c'est trop. Mais il n'est pas d'amoureux qui ne se sente préparé par son amour à l'héroïsme. Elvire exagère, parce qu'elle aime infiniment. Elle considère l'amour comme un don de soi, comme un don total. Elle se soumet, elle se subordonne à l'homme élu.
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Elle veut être esclave ; son esclavage sera pour elle un délice, la première jouissance de l'auour :
« C'est vous, cher Alphonse, qui me fixeriez sur tous ces points au-dessus de ma portée, si j'avais le bonheur de vivre auprès de vous. Vous aviez la bonté de me demander l'autre jour mon avis sur une chose de cette nature, et je crois que je vous ai dit quelle était mon opinion sur les femmes qui se permettent d'en donner aux hommes qu'elles aiment, au lieu d'en recevoir d'eux. C'est de leur part que la déférence et la soumission doivent être entières, et à cet égard je fais bien mon devoir, je vous assure. Jaime à reconnaître votre supériorité et j'en suis fière ! »
Mme Charles dit cela et on peut à la rigueur prétendre que Lamartine lui était déjà supérieur à certains points de vue. Mais Lamartine lui eûtil été inférieur, elle eût proclamé sa supériorité tout de même. L'amour ! Elle s'humilie avec I mpressemenl. Elle abdique avec joie sa permnalité. On ne fait pas à l'amour sa part. Il i tout naturellement à l'extrême limite. Elvire abandonne donc entièrement, sans réserv^e. « Pour vous prouver que je vous aime pardessus tout, injuste enfant, je serais capable de tout quitter dans le monde, d'aller me jeter à vos pieds et de vous dire : Disposez de moi, je
suis votre esclave. Je me perds, mais je suis heureuse. Je vous ai tout confié, réputation, honneur, état, que m'importe ? Je vous prouve que je vous adore ».
Elle le dit. Notez hien qu'elle ne le fait pas. Mais elle est sûre d'elle-même et son amour la rendrait capable de le faire. C'est toujours ainsi. Cet effet oratoire de l'amour sincère est traditionnel. En attendant, il suffît qu'elle admire celui qu'elle aime. Elle l'admire on ne peut plus ; et dans l'objet aimé tout lui devient aimable. Aimable ? que dis-je ? aimable, c'est sublime qu'il faut dire. Sublime est un mot suranné. Nous ne l'employons plus guère aujourd'hui. Est-ce parce que nous n'avons plus de raison de l'employer ? Le mot « sublime » donne la date où furent écrites les lettres qui le contiennent ! Mais l'idée reste et dans l'amour, aujourd'hui comme autrefois, une personnalité s'abaisse et l'autre est exaltée :
« J'ai lu vos vers, cher Alphonse, ou plutôt je les ai dévorés. Vous me gronderez, j'en suis sûre, mais pourquoi la tentation était-elle irrésistible ? Comment les avoir sur mon lit et les quitter, cher enfant, avant d'avoir épuisé mon admiration et mes larmes ? Comment dormir et sentir là votre âme sublime s'épanchant tout entière avec ce caractère de sensibilité qui la distingue, noble comme le génie I touchante comme l'amour vrai ! »
De l'admiration littéraire ? Non. De l'amour. Elvire eût reconnu en son « cher .Vlphonse » une <( âme sublime » s'il avait été sculpteur ou bien officier de cavalerie. Et même son amour y mettait, si je peux dire, d'autant plus de bonne volonté qu'Elvire n'aimait pas les vers. Elle était cultivée, mais sensée, pondérée et fort amie de M. de Bonald. Elle ne pouvait admirer les premiers vers de Lamartine que par amour pour lui. Elle y avait un certain mérite parce qu'elle était, par ailleurs, encline à l'ironie, à l'ironie la plus fine et la plus délicate où sourit la sagesse indulgente :
« M. Mounier m'a donné un ouvrage très rare de son père, qu'il a pris soin de faire relier élégamment. Ce sont ses doctrines politiques. \'ous voyez que c'est une amitié grave que la sienne et qu'il ne me traite pas en femme qui aime les romans. »
« Vous voyez que c'est une amitié grave que la sienne !... » Délicieuse Elvire si gracieusement raisonnable... Mais cette ironie, qu'elle sait appliquer bienveillamment à tous ses amis, n'est point en elle quand elle songe à Lamartine, « âme sublime ». Elle l'aime et c'est fini de sourire. Quant à lui, il règne, il plane. C'est un être idéal. Il n'a presque rien d'humain. Il est en dehors de l'humanité à force d'être au-dessus d'elle. L'amour le veut toujours ainsi pour peu
que le sentiment, plus que la sensualité, l'inspire... « Ah ! mon ange, pardonne !... Ah ! qu'il me reste cet ange chérie !... » Cet ange n'appelle point nécessairement l'idée d'une passion sensuelle. Mais si la sensualité demeure secondaire dans l'amour d'Elvire, c'est parce que Lamartine reste systématiquement angélique :
« Tout respire l'amour dans vos lettres et jusqu'à cette expression chérie que vous avez créée! N'avez- vous pas dit, ne suis- je pas sûre que vous avez pour moi une passion filiale ? Cher Alphonse, je tâcherai qu'elle nous suffise. L'ardeur de mon âme et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là, ou que du moins il me fût permis, à moi, de vous aimer d'amour et de tous les amours ! Mais s'il faut vous le cacher, ô mon ange ! si vous êtes tellement dans le ciel que vous repoussiez la passion de la terre, je me tairai, Alphonse ! j'en demanderai à Dieu la force, et il m'accordera de vous aimer en silence. »
Décidément cet amour enferme tous les éléments accoutumés de l'amour. Contient-il des éléments extérieurs à lui-môme qui le peuvent nourrir et comme fortifier ? Quelques-uns, mai» de peu d'importance, réellement accessoires, presque superflus. Elvire a peu le sentiment de la nature. Elle s'écrie bien avec ferveur : <( Chère vallée d'Aix ! » mais uniquement parce que dans
la vallée d'Aix son amour était moins contrarié. Le paysage n'était d'aucune action sur son cœur. Lamartine écrit :
« Otez les falaises de Bretagne à René, les savanes du désert à Atala, les brumes de la Souabe à Werther, les vagues imbibées du soleil et les mornes suant de chaleur à Paul et Virginie, vous ne comprendrez ni Chateaubriand, ni Bernardin de Saint-Pierre, ni Goethe. »
Lamartine exagère étrangement. Mais Elvire n'est pas sensible à l'invitation de la nature. Son amour provient seulement d'elle-même. Au reste, Elvire, qui est décidément la plus sage des petites Françaises, est amoureuse, sans plus. Elle se dispense et nous dispense des lieux communs sur l'amour et la mort. Si elle dit :
<( Vous voulez donc mourir et me tuer ! »
Ou bien :
<( Oh ! mon Dieu, prenez ma vie bien vite et que cette horrible agonie ne se prolonge pas ! »
Ou bien :
« Après avoir passé la nuit à lire vos vers, à redouter celle pour qui vous les a\ez faits et à demander à Dieu de m'appeler à lui, si, après en avoir tant aimé une autre, il ne restait rien pour moi... »
Ou bien :
« Qu'importe la douleur ? Quand elle ne lue
pas, elle n'est pas assez forte. Je ne fais plus de cas que de celle qui détruit l'existence. Que la mienne est affreuse, cher Alphonse ! Vous devriez m'en délivrer, par pitié ! »
Elvire ne prouve que cela, c'est qu'elle aime beaucoup et qu'elle exprime l'excès de son amour avec les hyperboles habituelles. Mais elle ne philosophe pas. Elle nous épargne les idées générales. Elle ne sort point de son amour.
Elle y fait intervenir Dieu. Dieu est extrêmement puissant et on admet que rien de ce qui se passe dans les cœurs ne lui est absolument étranger. Toutefois, il faut reconnaître qu'il se mêle à l'amour d'Elvire d'une façon un peu indiscrète. Est-ce à cause d'Elvire ? Est-ce à cause de Lamartine ? On sait qu'Elvire était peu croyante. Elle mourut chrétiennement. Et Lamartine se flatte poétiquement de l'avoir convertie. Mais Dieu joue dans les lettres d'Elvire le grand rôle, un rôle singulier. Il est le complice amical de l'amour d'Elvire.
« Je me demande si ce n'est pas une apparition céleste que Dieu m'a envoyée, s'il me la rendra, si je reverrai encore mon enfant chéri.
« ...Ah ! pourtant bénissons cette Providence divine ! Demain encore, n'est-ce pas, elle nous réunira et pour cette fois elle nous laissera ensemble. »
Cela serait gênant pour Dieu, si ce n était à I ce point loyal et confiant. Mais Elvire compte toujours sur Dieu, pour favoriser son amour — I et il est bien évident que, ne pouvant compter I sur M. Charles ou sur M. de Donald, il fallait [ quelle mît quelqu'un dans sa confidence, et Dieu n'avait ainsi que la place qu'Elvire ne savait à qui donner, et Dieu jouait ainsi un rôle sacrifié. — Elvire du moins se réfère à Dieu avec persistance :
« Vous verrez demain, mon cher ange, si Dieu est assez bon pour nous faire vivre jusqu'au soir, que des heures et des heures se passeront sans que l'on nous sépare. »
« Vous allez dormir, et moi pendant la nuit entière je vais veiller sur vous et demander à Dieu que demain nous arrive ! Après, nous pourrons mourir. »
Mais on voit bien qu'Elvire invoque Dieu comme elle invoquait l'ami de Lamartine, M. de X'irieu, quand celui-ci facilitait les rencontres. Ses invocations à Dieu ne sont que des témoignages de l'intensité de son amour. A la fin seulement, quand Elvire se meurt, la foi religieuse paraît. Est-il beaucoup de femmes, emportées a trente-trois ans par la mort, qui même restant amoureuses, ne se fient à Dieu ! Mais Elvire ne se confierait pas à Dieu autant, si elle ne le savait indulgent à son amour :
« Je crois qu'après de longues souffrances je vivrai. Je vivrai pour expier. C'est par là seulement que je puis devenir digne des grâces immenses que Dieu m'a faites. Je ne sais si vous avez su qu'elles ont été sans bornes. J'ai été administrée et après avoir reçu le sacrement que, dans sa bonté, il a institué pour soulager les mourants, Dieu lui-môme s'est donné à moi.
Voilà la croyante. Mais voici l'amoureuse en même temps que la convertie :
« J'ai reçu toutes vos lettres. Qu'à présent, mon ami, elles puissent toujours être lues par tout le monde. Je ne puis plus en recevoir d'autres et je ne le désire même pas. Vous ne répondrez pas à celle-ci. Je ne suis pas censée écrire ; mais je craignais vos inquiétudes et je suis sûre que Dieu trouve bon que je calme les inquiétudes d'un enfant qui aim.e trop sa mère. Il sait que cet enfant est vertueux. Il permet que j'en fasse un ami. Oh ! qu'il est bon ce Dieu d'ineffable bonté ! »
C'est là une femme qui ne sait qu'aimer, qui ne veut qu'aimer et que l'aspiration à Dieu ne détache pas de son amour. Mais de quelle nature est cet amour ? Tendres expressions prodiguées ! Douce maternité exprimée sans fin.
<( Je me demande... si je reverrai mon enfant chéri !... Ne vous aimerai-je pas comme Dieu le voudra, comme fils, comme ange et comme
frère ? et vous, vous, cher enfant ! ne lui avezvous pas depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère ?... Une mère ne doute pas de son fils, elle est toujours sa mère, elle peut tout entendre !... Ah ! mon enfant, que je vous aime ! que je vous aime !... Je vous laisse, enfant chéri, pour quelques heures !... Dors donc, ami de mon cœur, dors et qu'à ton réveil cette lettre que tu recevras avec tendresse te soit remise ! mon ange ! mon amour ! mon enfant ! ta mère le bénit ! et bénit ton retour !... Alphonse, il faut la lui garder (cette place dans votre cœur) et que moi je sois toujours votre mère. Vous m'avez donné ce nom alors que je croyais en mériter un plus tendre... »
Allez donc maintenant décider si l'amour d'Elvire et de Lamartine fut consommé ! Je me figure que M. Charles, lorsqu'après la mort d'Elvire, il rendit les lettres de Lamartine à M. de Virieu, ne doutait pas qu'il le fût. Mais aujourd'hui on discute, et par conséquent, on disserte. Je viens d'étudier à ce point de vue les lettres d'Elvire, et tantôt je crois, tantôt je ne crois pas. M. René Doumic est persuadé qu'Elvire fut la maîtresse de Lamartine parce qu'Elvire, dans la lettre qui fut son testament d'amour, a écrit : <c Je vivrai pour expier », et qu'elle a souligné ces deux mots. M. René Dou-
mic est un catholique. Il est très préoccupé du péché. Il lui a paru sans doute que l'expiation ne pouvait s'appliquer qu'au péché commis. Mais le péché d'intention est grave lui aussi au regard de Dieu : et Elvire mourante mais espérant vivre, raffinant alors sur la morale chrétienne, peut très hien vouloir expier son continuel péché d'intention, son amour adultère que Dieu pardonne difficilement.
On trouverait, je crois, la preuve que l'amour fut consommé, dans ces expressions de maternité amoureuse dont Elvire emplit ces lettres. Elle était moins jeune que Lamartine, elle n'avait jamais été mère, à peine avait-elle été femme ! Tous ses sentiments se confondaient et sa passion amoureuse devenait maternelle. Je vois bien qu'elle semble étabhr une contradiction entre le nom de mère et celui de maîtresse :
« Alphonse ! il faut lui garder cette place dans votre cœur et que moi je sois toujours votre mère ! Vous m'avez donné ce nom alors que /e croyais en mériter un plus tendre... »
xMais dans sa dernière lettre, d'un ton grave et recueilli, on peut dire qu'Elvire moribonde précise et donne aux petits mots d'amour leur signification véritable, contraire à leur sens étymologique :
« Je suis sûre que Dieu trouve bon que je calme les inquiétudes d'un enfant qui aime trop
sa mère. Il sait que cet enfant est vertueux. Il permet que j'en fasse un ami.... »
Du moins la passion s'exprime tout entière et avec quelle violence ! dans les lettres d'Elvire, et si, par hasard, cet amour resta pur, ce fut bien parce que Lamartine, et Lamartine seul, le voulut.
Aussi bien, le poète Lamartine, faisant de son amour sujet de littérature, eut le dessein constant d'idéaliser son amour. Cette préoccupation eût été moins persistante et moins visible si elle n'avait pas été en contradiction avec la vérité... On sait que Lamartine a supprimé du Lac deux strophes :
Elle se tut : nos cœurs, nos yeux se rencontrèrent. Des nnots entrecoupés se perdaieit dans les airs. Et dans un long transport nos âmes s'envolèrent Dans un autre univers.
Nous ne pûmes parler ; nos âmes affaiblies Succombaient sous le poids de leur félicité. Nos cœurs battaient ensemble et nos bouches unies Disaient éternité !
11 ne faut jamais lire de trop près la poésie, car on serait contraint de se demander si des bouches unies peuvent dire quoi que ce soit. Du moins, ces strophes évoquent un amour qui s'est traduit dans la réalité, et si Lamartine les a supprimées c'est justement parce qu'elles exprimaient la vérité vraie, et s'il les a d'abord écrites, lui qui a toujours entrepris de transformer cet amour en un senliment supraterrcstre.
immatériel, c'est parce que le souvenir de la vérité a dicté ses vers en dominant son inspiration !...
Et on peut dire ce que l'on voudra, que les lettres d'Elvire sont toutes pleines de déclamations amoureuses de la Nouvelle Héloïse... ! elles ne sont pleines que d'amour. J'ai tort sans doute ; mais pourquoi donc les quatre lettres d'Elvire me font-elles penser malgré moi aux lettres de Mlle de Lespinasse ? Ces deux femmes ne vivent que pour la société, Mme Charles a un salon comme Mlle de Lespinasse, une tendre et paisible affection pour M. Charles, comme Mlle de Lespinasse pour d'Alembert. L'amour les envahit soudain ; et leur vie est toute transformée. L'amour les occupe entièrement. Il est pour elles deux (( un feu dévorant ». Et elles écrivent passionnément. ]\Ille de Lespinasse écrivait plusieurs lettres par jour à M. de Mora ou à M. de Guihert. Nous avons quatre lettres de Mme Charles. Deux sont du même jour, ou plutôt de la même nuit. C'est la passion qui s'épanche, la passion souveraine, irrésistible. Qu'importe le style, ou qu'il n'y ait pas de style. L'amour entraîne tout dans son mouvement. Ici et là, nous voyons vivre une femme.
Lamartine peut faire de l'amour d'Elvire un moyen de littérature, transformer, dénaturer, embellir peut-être cet amour en ses inoubliables
développements poétiques, apporter au monde littéraire une nouvelle conception de l'amour, une nouvelle manière d'aimer qui sera celle dune époque et peut-être celle d'une école, nous -entons quElvire a exercé sur son génie une lîfluence énorme, qu'elle a créé le poète en lui. .'dais nous ne pardonnons pas à Lamartine d'avoir détruit tout le paquet de lettres qu'il avait reçues d'Elvire, pour n'en conserver que quatre. Xous savons maintenant qu'Elvire fut une grande inspiratrice. Lamartine brûlant les lettres de Mme Charles a fait perdre à la littérature une grande amoureuse !