PAUL DOUMER ÉDUCATEUR ET ÉCRIVAIN
Il paraît que M. Paul Doumer a voulu devenir chez nous un Roosevelt.
Roosevelt est l'orateur riche, à qui tout fut facile dans une démocratie, qui gagna toutes les places grâce à son opulence, et cependant, fut symbolique à peu de frais. Notre naïveté fit à ce boxeur distingué une popularité des plus amusantes, M. Izoulet fut le « penseur » qui étendit la gloire de cet homme fruste dans le monde intellectuel. Il y a lieu d'ajouter que la popularité de Roosevelt en France est due également à certaines circonstances de notre vie politique intérieure. Les adversaires du gouvernement républicain ont tous souhaité un président de République qui ressemblerait à Théodore Roosevelt, bourgeois né natif des Etats-Unis, et ils ont fait de belles études d'où il ressortait, claire comme le jour, que Théodore Roosevelt était une sorte de grand homme... On m'a dit que M. Paul Doumer, ancien président de la Chambre des députés, était ou voulait être en France quelque chose comme un Roosevelt bien national. On me l'a dit, mais je ne l'ai pas cru. Toutefois, il vient à cet effet, de publier un livre
qui me fait pitié. Tant d'ingénuité dans l'âme d'un politicien retors ! Est-ce vrai ? Roosevelt nous amuse par ses grands gestes de moraliste improvisé qui fut chasseur dans le rancho, et même colonel d'un régiment de noceurs et de déclassés des Etats-Unis, canonna avec succès des moulins à vent, durant une guerre inoubliable. Mais Roosevelt devient dangereux parce qu'il écrit. Il écrit avec une abondance inquiétante. Quant à moi, je suis effaré : je reçois tous les trimestres un livre de Roosevelt. En certains trimestres j'en reçois deux. Seigneur, votre droite est terrible î C'est prolixe et c'est plat. Ce sont des histoires de gros garçon bien portant, à qui la vie fut commode et qui s'en fait un peu accroire...
Et maintenant, M. Paul Doumer écrit (1) : je laurais supposé plus fin et plus habile à se ménager les esprits délicats. Telle est donc sa façon
lui de figurer Roosevelt! Une chose est se pous- ^er dans la politique. Écrire est une autre chose.
M. Paul Doumer pourrait être notre Roosevelt en prêchant dans des discours dominicaux la gymnastique et la repopulation. Il a voulu 'crire comme l'autre. Hélas ! je crains qu'il ne -c soit totalement trompé sur ses aptitudes. On voudrait parler avec un respect spécial d'uu
(1) p. FKmmkh : 1.'1niio-CJi\ne. — l.r f.ivrr de ^iies fih.
homme qui brigue ardemment la première fonction de la République. Mais si nous aimons Doumer, nous aimons la vérité plus encore. Le livre qu'il vient de publier est douloureux à lire. Tout ce que je peux faire, quant à moi, c'est d'avoir égard à la situation politique de cet (( écrivain » et de ne pas étudier, à son propos, les déformations du type de Joseph Prudhomme ou de M. Homais. Pourtant c'est le devoir d'un critique de marquer les défauts d'un livre déplorable en lui-même et d'autant plus désastreux qu'il peut susciter plus d'imitations. Parlons net : M. Paul Doumer n'a pas été colonel comme le vigoureux gaillard qui règne impétueusement sur les Etats-Unis. Il ne sait même pas écrire comme lui. Cela ne l'empêche pas d'être un esprit souple, actif, pressé de parvenir, d'être bien portant et d'avoir beaucoup d'enfants. Les écrivains n'auraient point attaqué ce politicien ambitieux, s'il ne s'était « attaqué » à la littérature. M. Doumer a manqué de mesure et de goût. Après avoir publié — pour les étrennes — avec des illustrations des notes banales sur l'Indo-Chine, il a voulu écrire un grand livre (1). Il sait maintenant par expérience, qu'il est plus difficile pour certains hommes ingénieux
(1) Celui-ci du reste est aussi un livre d etrennes. On sait que la littérature « des etrennes » est en pleine décadence.
d'écrire le français que de faire construire des chemins de fer dans nos colonies d'Extrême- Orient.
M. Doumer écrit le Livre de mes fils. Il écrit le livre de la Jeune France. Insisterai-je, ô Rooscvelt Théodore, sur l'ambition un peu charlalanesque de cet ouvrage, de ce titre et de ce sujet ? Xe parlons que du sujet. Il est le plus malaisé pour un homme qui n'est pas écrivain-né, pour un homme qui, à parler franc, ne sait pas écrire. Quelle présomption que d'entreprendre une pareille œuvre î Ce fut aussi l'œuvre la plus souvent faite. Et M. Paul Doumer n'est qu'à demi-coupable : il a démarqué, platement, les innombrables manuels d'instruction civique dont nous jouissons. Pour renouveler ce sujet, il fallait un artiste et nous n'avions qu'un Roosevelt de sous-préfecture !
Il reste donc que le livre soit neuf à cause de l'homme qui l'écrit et des circonstances dans lesquelles il public, non pas avec un désintéressement total, le « fruit de ses veilles » pour emprunter son langage. Le bas journalisme peut l'accueillir avec des acclamations. Mais j'em-
ploierai le ton solennel de M. Paul Doumer el je dirai : la critique a d'autres devoirs,
11 y a cent mille auteurs et chacun a sa manière d'écrire. Pourquoi faut-il qu' « abordant un sujet » étudié définitivement à maintes reprises, le sujet qu'il était le plus nécessaire de renouveler par la forme, AI. Paul Doumer l'ait écrit dans le style le plus piètre et d'un homme qui vraiment ignore la langue française et la beauté des œuvres littéraires.
Vous lisez :
« Je souhaite qu'ils (mes fils) se forment une idée élevée de l'homme du xx* siècle, du bon Français, du citoyen de notre République et que, les yeux fixés sur ce modèle, ils s'attachent à l'imiter, à réaliser en eux-mêmes les qualités et les vertus qu'ils auront mises en lui (page 8). »
Vous vous étonnez de ce galimatias, mais vous faites réflexion que M. Doumer a écrit cette phrase dans sa préface qu'il intitule : Idée de ce livre {sic) et vous concluez qu'il a précipité la rédaction de cette préface et qu'il n'a pas le don du style. Quand vous lisez :
« Un homme n'est grand que s'il a vu la mort de près et Va regardée en lace, froid et impassible.
« Tous doivent être en état de le faire (?)... sous quelque lorme que la mort se présente, dans le plein lour et la gloire du champ de bataille,
comme dans V obscurité, dans Tisolemenl... (page 11). »
Les rencontres comiques de ces métaphores incohérentes vous amusent. Mais vous n'insistez pas. Vous êtes péniblement impressionnés par la solennité et la platitude de ces phrases où M. Homais se reconnaîtrait :
« Et les philosophes ont classé la volonté parmi les facultés maîtresses de l'homme. Elle n'a d'autres rivales en l'importance que Vinlelligence, qui gouverne les idées, le devoir, le jugement et la sensibilité qui préside aux sensations, aux sentiments, aux appétits.
«Le bon sens est d'accord avec la philosophie pour mettre la volonté au tout premier plan des facultés humaines. »
Il y a aussi des perles d'un bel orient : Le caprice, ce fol enfant de la [aiblesse... ; des développements d'une poésie neuve : « L'homme sans volonté... est le jouet des événements ; le hasard fait son destin. Il va à travers la vie comme un bateau sans gouvernail sur une mer agitée. Il navigue sans direction entraîné par tous les vents et tous les courants jusqu'au jour où le flot l'engloutit... » 0 Bossuet, d'Aurillac ! Il y a du charabia tout pur : « Faire son devoir! )>... L'expression sonne gravement ; on la sent pleine de sérénité, de courage, et, à l'occasion, de sacrifice » [sic). Il y a des phrases décentes comme
des vieilles filles : <( La culture morale mérite tous nos soins. » « Ce fruit de l'arbre du mal ». Il y a de fortes considérations dont la sagesse touche au sublime : « On doit... se livrer à la marche, toujours lacile à exécuter {sic) (ce doit être une marche militaire, un pas redoublé. M. Doumer !) aux courses à cheval lorsqu'on en a le moyen... {sic) ». Il y a des élans d'éloquence : « Celui qui aura le respect de soi... portera haut la tête sans voir la boue (la boue de la débauche) qui est à ses pieds. » Il y a encore des pieds : « N'est-ce pas faire beaucoup d'honneur à ces théoriciens de la barbarie que d'écarter du pied, en passant, leurs chimériques et malfaisants systèmes ! » Ou bien : « La race française possède une vigueur, un ressort qui lui permettent de remonter des plus grandes profondeurs et de gravir les plus hauts sommets. » Voyez donc ce ressort ! L'essayer, c'est l'adopter. Que parlai-je d'adoption ? M. Doumer a le sentiment de la famille et ce n'est point un sentiment immoral. Pourquoi manifeste-t-il ce sentiment recommandable jusque dans son style :
« La belle et glorieuse antiquité méditerranéenne dont nous sommes les |i7s... »
« Aimer la beauté, cette sœur de la santé, |i7/e comme elle de la saine raison et de nobles sentiments.
« L'art est un enlant de cette faculté créatrice qu'on appelle l'imagination... »
Aimable esprit ! Mais il y a des fautes de irançais à chaque page. M. Doumer ne connaît pas le sens des mots. M. Doumer n'est pas un écrivain.
?vl. Doumer est un moraliste.
M. Doumer prêche la vertu. Cela vaut mieux que d'écrire un roman pornographique. D'ailleurs cela peut être plus amusant. Malheureusement ce n'est pas plus original.
.M. Doumer nous dit : « Sache vouloir ! Fais ce que tu dois ! Sois courageux physiquement et moralement ! Sache agir !... Conserve le respect pour les personnes et les choses respectables... Garde-toi de la débauche, des plaisirs grossiers et dégradants... »
Ce sont de grandes vérités. Ce sont des idées justes. Ce sont de très bons conseils. M. Doumer les développe, non, il les répète, trois cent quarante-quatre pages durant. Il ne les illustre pas par des exemples émouvants ou avenants. Il les répèle. Il ne les soutient pas par des arguments nouveaux « enfants de cette faculté créatrice qu'on nomme l'imagination. » Il les répète. Il les •répète encore. Il les répète, vous dis- je.
Prédication civique insistante, lancinante. Pas •de mesure dans ces pauvres dissertations mora-
les. Rien que de la dissertation ! Et quelle ! Dieu nous garde des êtres veules, ah ! M. Doumer a raison! mais Dieu nous garde des écrivains ennuyeux ! L'écrivain est ennuyeux lorsqu'il ressasse, rabâche, lorsqu'il « se bat les flancs » pour dire quelque chose n'ayant rien à dire, ne sachant plus que dire... C'est le vice des auteurs gais si ennuyeux ! M. Doumer est ennuyeux comme un auteur gai.
Ah ! s'il avait pu n'écrire que dix pages ! Mais quel tort il s'est fait ! Voici un homme qui peut se promener pendant des mois à travers les belles idées, les nobles sentiments et les grands mots d'honneur, de vertu, de devoir, et sa promenade ne lui suggère pas une idée, pas un sentiment, pas un mot plus profond, plus fort... Cela indique une médiocrité naturelle de pensée, peut-être une vulgarité incurable d'esprit et d'âme...
Même on sent trop que M. Doumer est dépaysé dans ce milieu. Il mêle ; il brouille, il confond tout... Il écrit :
(( A côté de la Pairie, qui est ce qu'il y a de plus cher et de plus sacré au monde, il faut placer la lainille, les sentiments cVhonneur, de devoir, de probité, de iustice... fondement de la morale naturelle et de la morale sociale, qu'on doit mettre hors de conteste, hors de discussion. »
Gâchis ! comment placer le sentiment du devoir à côté de la patrie, un sentiment à côté de son objet ? Je ne comprends pas. Ailleurs :
« Senèque a dit : « Si tu veux dominer le monde, laisse-toi dominer par la raison ». Ce que l'on peut traduire pour le Français du xx* siècle : « Tu ne seras digne de diriger les autres hommes que si tu es pleinement maître de toi, si la raison dicte tes actes. »
Je vois que M. Doumer développe, enlève à la pensée de Senèque sa puissante concision. Mais voyez à quel point il l'énervé, il la débilite. Évidemment il n'en sent point la force. Peutêtre le sens réel lui en échappe-t-il. On comprend qu'il est inhabile à saisir une idée philosophique, mais il s'acharne. Il fait de la peine...
Et, prodigieux retour, cet apôtre de l'action, (G Roosevelt de nos provinces donne juste dans le travers le plus déprimant des Français qui consiste à disserter à vide, à faire des phrases, à « se payer de mots ». Voilà le châtiment que lui inflige la langue française outragée.
Je lisais ces jours-ci le premier roman de IMerre Villetard : M. et Mme Bille. M. Bille est un bon bourgeois français, qui parle avantageusement de philosophie, de morale et de tout. Il vit de ses rentes et régénère la France. Il dit :
la question est complexe. » Il dit :
« J'élargis le débat ».
Il cite Spencer. Il dit :
« Ma philosophie découle entièrement de ce principe. Ne croyez pas qu'elle soit une redite de Spinoza !
« — Ces Italiens ! murmure le capitaine Conseil ».
Et M. Dubosc :
(( Ça m'intéresse rudement ! »
Et Mme Conseil :
« En voilà des choses ! »
M. Doumer, discutant de la volonté et du caractère, de l'action du moral, des fondements des devoirs... me fait penser à M. Bille. M. Doumer, c'est M. Bille qui se monte le cou. Mais le capitaine Conseil est bien content !
Quelquefois le prédicateur du Livre de mes lils se repose des lieux communs, de l'aphorisme, du truisme, il exprime une idée personnelle ; qu'il persévère dans le truisme !
Il a sur la force française, sur l'influence française, sur l'action française des idées d( sous-officier surexcité. Il aime sa patrie, pas plus que je ne l'aime. Mais il l'aime avec fracas et le dit en faisant des moulinets. Il a surj la puissance d'un pays la conception du pein-î
tre Détaille sur la gloire. Celui-ci, pour symboliser la gloire, peint des cuirassiers ou des dragons qui (( piquent un galop » vers le ciel. M. Doumer, pour rappeler l'action française, évoque — fatalement — Napoléon. Or le temps de Napoléon, c'est précisément celui où l'action réelle — j'entends l'action intellectuelle, morale et sociale — de la France fut le moins développée, où notre nationalité eut le moins d'expansion.
M. Doumer étudie la dépopulation française. Ce patriote s'attriste. Il montre la France dépeuplée au milieu de l'univers surpeuplé. Il crie : Faites des enfants ! Il ne se doute pas que, si ce cri est entendu, il ne peut pas être écouté. En effet, on ferait des enfants en France autant qu'ailleurs, n'était l'action nécessaire de causes très diverses, économiques, morales, intellectuelles. M. Doumer n'examine aucune de ces causes .11 crie : Faites des enfants ! Il ne veut pas savoir non plus si la natalité augmente ou diminue dans d'autres pays. En Angleterre (1), de 1874 à 1892, les naissances ont baissé de 36 p. 1.000 à 30,5 p. 1.000. En Allemagne, de 40,1 à 35,7. En Belgique, de 32,9 à 28,6, etc. Il crie : Faites des enfants ! On affirme que la natalité
(1) Je n'ai pas de cliifTres plus récents. Tout porte à croire qu ils conlirmeraient ceux-ci. On devrait les trouver dans le livre de M. Doumer...
est en raison inverse de la civilisation. Donc, la France plus civilisée... Donc les autres pays qui se civilisent peu ou prou... Cela peut être admis. En tout cas, cela doit être discuté. M. Doumer ne discute rien, ne soupçonne rien. Il crie : Faites des enfants ! Eh bien ! oui, faites des enfants, mais ne faites pas d'aussi incomplètes et fausses études sur la dépopulation...
Mais M. Doumer accepte pour des vérités toutes les idées surannées qui courent encore le cerveau du peuple des petits bourgeois. Sa conception du monde est faite de tous les préjugés à demi scientifiques que maintiennent les almanachs bon marché. Si on presse un peu ses idées, on en fait sortir la contradiction. Il veut ranimer en nous l'esprit d'initiative — sous toutes ses formes. Mais tout de suite il prêche la routine. Il écrit — très mal :
« Si le père possède une usine, une maison de commerce ou de banque, des domaines qu'il exploite, il est préférable, quand c'est possible, qu'il engage son fils dans la même voie, et l'associe à lui pour l'aider d'abord, pour le continuer ensuite, en lui donnant la volonté de faire prospérer et de développer ses entreprises. »
Voilà l'initiative ruinée. La théorie du fils unique triomphe. Ailleurs, M. Doumer préconise encore tout ce qui est favorable au développement de l'esprit de famille, déjà développé
à l'excès en France, et mortel à toute initiative des jeunes générations...
M. Doumer est un homme doué de sens pratique dont la vie prouve péremptoirement que « raméricanisme » n'est pas le fait seulement des sujets de l'empereur Roosevelt. Je proclame qu'il est un politicien très délié. Pourquoi écrit-il ? C'est une faiblesse. On ne doit écrire que de ce que l'on sait parfaitement. Or, M. Doumer consacre un chapitre à la culture iniellecluelle. Le navrant chapitre ! Et quelle idée fâcheuse il peut donner de la mentalité de nos hommes politiques ! M. Doumer discute de la culture intellectuelle comme un aveugle des couleurs. Il va parmi la littérature comme, pardonnez-moi, un chien à travers un jeu de quilles :
« On doit... aller de Confucius à Kant, d'Homère à Victor-Hugo, d'Eschyle à Shakespeare et à Corneille, du Rig-Véda à la Bible (sic).
C'est le vaste champ à moissonner sans cesse, pour nourrir l'intelligence, la raison, le sentiment. »
Mieux :
« Soyez justes pour les œuvres des contemporains qui en valent la peine (Il y a donc des œuvres de contemporains qui ne valent pas la peine qu'on soit juste !) mais revenez souvent aux maîtres de la pensée et de la forme. Revenez à la pléiade brillante de notre grand siècle litté-
raire, à Molière, à La Fontaine, à Corneille, à Racine. Lisez Homère, lisez Virgile, lisez Hugo et Lamartine, Chénier {sic), tant d'autres poètes dont les vers mériteraient d'être goûtés, qu'on méconnaît ou qu'on oublie... »
Je n'avais jamais entendu dire qu'Homère, Virgile, Hugo, Lamartine, Chénier, sont des poètes oubliés ou inconnus. Et cette pensée admirable :
« La poésie est chose saine et douce : à s'y complaire, la sensibilité et l'intelligence trouvent également leur compte. »
Tout commentaire est superflu, comme on dit, mais M. Doumer, qui n'a peur de rien u aborde le présent ». Et il cite, mon Dieu, n'est-il pas cruel de citer à mon tour ! il cite :
« Tel roman de Flaubert, de Daudet, de Loti, de René Bazin [sic] d'autres encore, renferme des enseignements qu'un livre de morale, de philosophie et même de géographie {sic) donnerait de façon moins frappante et surtout moins agréable ! »
Quelle salade, ma chère! AL Doumer relient de la littérature contemporaine tel roman de Flaubert, de Daudet, de Loti, de René Bazin, vous avez bien lu, de René Bazin. Certes René Bazin est l'académicien le plus connu d'Angers, mais il faut avoir des raisons spéciales pour citer René Bazin parmi les quatre grands écrivains con-
temporains... C'est peut-être à cause de la Terre qui meurt, son meilleur livre. René Bazin se lamente de la dépopulation des campagnes. Il l'attribue, en larmoyant, à l'attrait dangereux des villes. .Mais précisément M. Doumer a exprimé une idée — qui supporte la discussion, — sur l'afflux des paysans vers les villes. Il affirme que si les campagnes sont dépeuplées, c'est parce que les Français ne font pas assez d'enfants, mais que les villes n'ont que les habitants dont elles ont besoin. Alors ? Ah ! c'est sans doute à cause des Oberlé : l'Alsace, le patriotisme... Mais le livre est bien mauvais... Néanmoins vive l'armée et laissez-naus la paix !
M. Doumer sera — peut-être — président de la république avant moi, mais il est enclin à parler de ce qu'il connaît mal.
Au moins, de telles naïvetés caractérisent un homme. On sent que si M. Doumer ignore tout de l'influence des lettres françaises, il a entendu parler d'elles. Il croit savoir que la littérature française existe.
Oserai-je noter les écrivains dont il invoque le témoignage ! Comme on voit bien qu'il n'en 1 lu aucun ! Il a près de lui les manuels d'instruction civique, les livres de John Lubbock sur le Bonheur, des recueils de pensées philosophiques et de citations littéraires... Il prend dans la marmite. Tour à tour sortent Corneille, Sé-
nèque, Gœthe, Epicure, Wordsworlh, Victor Hugo, La Rochefoucauld, Platon, Dante, La Bruyère, Proudhon, Jean-Jacques Rousseau, La Fontaine, Lamartine, Nadaud, Auguste Dorchain, Daudet, Herbert Spencer (comme M. Bille), -Montesquieu, Bossuet... Je préfère les citations militaires. Elles révèlent plus complètement les tendances de l'écrivain. Quand il parle de Napoléon, il sait vraiment de qui il parle. Il paraît que Napoléon était remarquable par sa volonté. Il a été vaincu à Waterloo parce que Wellington et Blûcher avaient aussi beaucoup de volonté et parce qu'ils étaient deux, et puis, quand c'était Blûcher ce n'était pas Grouchy.. Gi'ouchy : M. Doumer ne parle pas de lui !... Il cite également Turenne. Turenne, voyez-vous, c'était un grand capitaine. Il est mort. C'est bien malheureux. On l'a remplacé par le général Brugère. Voilà les vraies citations, les citations <( nature » de M. Doumer. Quand il les fait, il vibre. Il est lui-même. Il cite aussi les marins engloutis à Bizerte dans le sous-marin Farladel... Et puis il a le souci constant « d'actualiser » son livre. Il attaque, avec les idées générales dont il a le secret, le ministère Corn"! bes. Il ne dit rien du ministère Bouvier, mais il parle beaucoup de Roosevelt. On devine qu'il propose à la France un président idéal de République. Alerci. L'Amérique a Roosevelt. Nous
la félicitons. Mais qu'elle le garde ! M. Doumer ne procède pas seulement par allusions. Il sait que les lecteurs, même parlementaires, ont l'esprit un peu lent. Alors, il précise. Il met les points sur les I. Ayant parlé de l'empereur Auguste, de Corneille, de Sénèque, de Napoléon, de Blùcher, de Wellington, de Goethe, de Titus, mais parfaitement ! et d'autres personnages morts depuis longtemps, il ajoute que, en France, maintenant, « dans la vie publique, on suspecte et on redoute les caractères ». Ah ! Ah ! M. Doumer est un caractère. Jugez-en !
u Et nous reculerions, et nous verrions venir le moment (de la mort) avec terreur ou amertume, alors que le sacrifice de Vexistence est payé de ce haut salaire {sic) (toujours des métaphores idéalistes !) : le devoir accompli.
« J'ai senti quelquefois, en Extrême-Orient, la mort me frôler. Je n'en ai eu ni souci ni crainte : j'exerçais une fonction, je remplissais mon devoir. >»
Bravo ! El l'on dit que les Français d'aujourd'hui ne rendent justice à personne ! Ailleurs, M. Doumer cite Franklin :
(« Franklin avait aussi, après inventaire de son âme, établi une comptabilité écrite par doit et avoir, de ce qui lui manquait et de ce qu'il avait en trop, des valeurs positives et des valeurs négatives, avec un compte de profils et perles soigneusement tenu.
« Tout le monde n'est pas Franklin {sic), malheureusement pourrait-on dire (sic), et il est des bilans qu'on peut graver dans le cerveau sans qu'il soit nécessaire de les transcrire sur le papier. Pourtant beaucoup de jeunes gens aimeront à consigner par écrit les constatations qu'ils ont faites et les résolutions qu'ils ont prises. J'ai moi-même agi ainsi vers la dix-huitième année ; mais j'avoue qu'il ne m'a jamais été nécessaire de recourir à cet acte solennellement paraphé et que ma mémoire m'a suffi pour en rendre les obligations présentes à mon esprit. »
Moi-même î !
J'ai trouvé néanmoins dans ce livre présomptueux et plat de M. Doumer, témoignage affligeant de la maladie d'écrire qui a frappé tous les Français illettrés de notre temps, celte pensée judicieuse, applicable utilement dans la vie politique. Je la cite en dépit de sa rédaction indigente :
(( Non pas que l'intérêt doive être proscrit comme mobile de nos actions. Cela serait absurde, et c'est, du reste, impossible. Il est naturel, il est légitime, que nous nous préoccupions de notre intérêt. C'est un besoin, c'est une nécessité. Mais l'intérêt ne peut servir de règle morale. Quand le devoir lui est contraire, entre les deux il n'y a pas à hésiter, c'est le devoir qu'il faut choisir. »