‹ Les samedis littéraires (volume 2)Chapitre 7 sur 42 · LE GÉNÉRAL MARQUIS ALPHONSE D'HAUTPOUL · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL MARQUIS ALPHONSE D'HAUTPOUL

C'était une bonne tète de Français.

Je propose en exemple la vie du général marquis Alphonse d'Hautpoul (1), pair de France, aux aristocrates de notre temps. Ils y verront comment un homme bien né peut se façonner à la société moderne, et servir son pays en se servant soi-même. Alphonse d'Hautpoul reste aristocrate et ennemi des nouveautés, mais s'accommode pratiquement aux préjugés, aux goûts du jour. Il sait avec des raisons sérieuses mettre quand il le faut son drapeau dans sa poche. Son frère, Amand d'Hautpoul dont nous avons ausssi les mémoires, est le légitimiste retardataire qui ne comprend rien, déteste tout, s'irrite et se plaint. Que j'aime mieux Alphonse d'Hautpoul ! 11 se fait de haut à sa triste époque. 11 ordonne intelligemment sa vie dans un monde haïssable. Il agit. Il conquiert les honneurs et places et se lund celle justice qu'il fui utile à sa patrie. \'oilà,

(1) Mthnoircs du général marquis Alphonse d'Hautpoul, fMiir de France (nSO-iHbùJ, publiés par son arrière petit-Uls Etienne

Hpi.NiCT DE GOITEL.

je VOUS le dis, une existence bien conduite. Voilà un homme solide et une intelligence réaliste.

Alphonse d'Hautpoul n'est pas un grand aristocrate, n'est point un grand général, n'est point un grand ministre. Il est bon aristocrate, bon général, bon ministre. Il n'est inférieur à aucune situation, à aucune tâche. C'est un esprit ne!, ferme, pondéré. C'est un esprit excellent.

Il naît en 1789. Il est officier en 1806. Il fait la guerre en Espagne. Il est prisonnier en Angleterre. Napoléon part pour l'Ile d'Elbe. Alphonse d'Hautpoul ne se sent pas le cœur napoléonien. Chef de bataillon, il est attaché à l'état-major du duc d'Angoûlême pendant les Cent Jours. Il est colonel aide-de-camp du duc. Il fait la guerre d'Espagne en 1823. Il est colonel à la Garde- Royale. Il est maréchal de camp. Il est directeur général de l'administration de la guerre. Il est élu député de l'Aude en 1830. Révolution. Il méprise Louis-Phihppe. Il démissionne de l'administration de la guerre. Il est réélu député de Montpellier en 1834. Il est nommé au commandement de la Charente et de la Charente-Inférieure. Il est lieutenant général et chargé ce l'inspection de l'armée d'Afrique. Il commande la 8^ division militaire de Marseille. Il est grand officier de la Légion d'Honneur. Il est nommé pair de France. Révolution. Il se range dans ie parti du prince Louis-Bonaparte. Il est élu dé-

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puté de l'Aude à l'Assemblée législative. Il constitue un ministère. Il applaudit au Coup d'Etat. Il est nommé sénateur et Grand Référendaire du Sénat. Il meurt en 1865.

Vie bien occupée, vie toute vouée à des occupations avantageuses, même pour celui qui les exerce. Le mérite d'Alphonse d'Hautpoul est toujours récompensé. Alphonse d'IIaulpoul ne s'étonne pas parce qu'il n'a pas le temps de philosopher, et ses Mémoires sont menés vite et ferme comme sa vie. Mais comme il est, encore que né à Versailles, assez méridional, il dit toujours : Ce grade m'était dû depuis quinze ans. Cette nomination ne constituait pas une faveur... Au contraire... Mais il ne récrimine pas. Il est sûr de lui. Et il va. Le succès entraîne le succès. Oh ! sa vie honorable n'est pas une vie manquée.

Ne l'accusons pas d'être habile et trop accommodant. Évidemment ses opinions politiques ne sont pas très fortes. Il ne préfère aucun régime furieusement. Ses passions monarchistes ne sont pas souveraines. Il les dompte très bien avec l'aide de son intérêt. Le général d'Hautpoul n'est pas un héros. Sa naissance l'attache aux Bourbons. Mais ce jeune homme a la chance d'être officier de Napoléon, Il ne s'enthousiasme pas pour un génie. Lors de l'abdication, il discute froidement de ses droits à senir Louis XVIII. Viennent les Cent Jours. Cet officier raisonnable

et prévoyant demeure allaché au duc d'Angoulême. Il décide que l'honneur lui fait une loi de combattre ses anciens frères d'armes, que Napoléon a séduits de nouveau. Il est bien payé pour avoir obéi à la loi que lui faisait l'honneur. Durant que règne Charles X, il est sévère au duc d'Orléans. Il juge sans indulgence son opposition. Quand Louis-Philippe devient roi, il le méprise. Il est heureux de conter une anecdote un peu dégradante. Louis-Philippe paraissait souvent au balcon qui donne sur la place du Palais- Royal, saluait le peuple et chantait la Marseillaise. Un jour d'Hautpoul et des collègues traversent la place. Des gamins leur demandent s'ils veulent voir le roi. Oui. Les gamins réclament trente sous, et crient : Le Roi ! Le Roi ! Le Roi ! Louis-Philippe paraît au balcon. Trente sous encore et ils le font chanter. Ils crient à gorge déployée la Marseillaise... Louis-Philippe chante la Marseillaise en battant la mesure du pied et de la main. Trente sous encore. Et ils appellent la reine. La reine vient... Alphonse d'Hautpoul ne nous dit pas si elle chanta la Marseillaise... Mais quel démocrate, que disje, quel démagogue serait plus que ce roi docile à la foule !

Le marquis d'Hautpoul n'a point d'indulgence. Il se sent pour cette monarchie un grand éloigncment. Mais ne redoutez pas « une opposition

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systématique ». Le marquis d'Hautpoul est une bonne nature. Il a du goût pour la conciliation. On le verra chez le roi. Il espérera même devenir son ministre de la guerre. Il acceptera du moins la pairie de cette monarchie abaissée. Et pourtant quelle dure condamnation a-t-il prononcée contre la Chambre des Pairs en 1830, coupable d'avoir favorisé l'élévation du duc d'Orléans et la Royauté ! De mouvements toujours aisés, il sera républicain avec le prince-président, impérialiste avec l'empereur Napoléon III. Eût-il vécu davantage, il serait allé à Frohsdorf. Peut-être serait-il redevenu républicain, avec le maréchal de Mac-Mahon, bien entendu... Le marquis Alphonse d'Hautpoul n'est pas un doctrinaire rigide. Il sut transiger, toute sa vie.

Heureuses transactions qui n'abaissent pas cet homme. Il n'est pas éminent pour la rude violence de sa foi politique. Mais sa ferme souplesse est intéressante à considérer. Son opportunisme n'écarte pas l'estime. Il a des principes qui déterminent ses évolutions, aussi sûrement ses intérêts. Quelle chance si ses principes déterminent toujours ses évolutions dans le sens de ses intérêts !

D'abord le peuple lui inspire quelque horreur. II méprise parfaitement le populaire. Il le tient pour bavard et stupide, sans cesse inquiétant. Un jour, à Marseille, en un banquet, le duc d'Au-

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maie entend jouer la MarseUlaise. Il dit très haut : (( J'aime beaucoup cet air-là, je le faisais toujours jouer en Afrique. » D'Hautpoul, qui pourtant sait être courtisan, répond : « Il ne faudrait pas confondre, Monseigneur, la Marseillaise des rues avec celle des champs de bataille, l'une conduisait nos soldats à la victoire, l'autre nos pères à Téchafaud ! » Le lendemain, d'Aumale reprend : « Vous avez été scandalisé de mes paroles hier, mais tranquilisez-vous, je n'en pense pas un mot. C'est un os à ronger que je voulais leur jeter. » D'Hautpoul de répliquer : « Ne plaisantez pas avec ce jeu-là, Monseigneur : il est dangereux. » Le général d'Hautpoul ne sera jamais démocrate. Il ne le sera pas, et cet homme intelligent, quand il parle des républicains en 1848, dit comme un sot :

« Tout ce qu'il y avait d'honnête en France » se rangea contre eux. Le parti des honnêtes gens ! Nous sommes le parti des honnêtes gens. Le général d'Hautpoul est essentiellement du parti des honnêtes gens ! D'Hautpoul demeure donc fidèle à ses principes sous tous les gou\ernemenls, car il ne cesse jamais d'être du parti des honnête? gens, et il est toujours du parti de ceu?ç que n'absorbe point le souci quotidien des droits du peuple.

Au reste, pourrait-il penser au peuple sans penser contre lui ? Tout ce que prend le peuple

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lui est arraché à lui, aristocrate. Les d'Hautpoul sont de bonne noblesse, avec des alliances dans la bourgeoisie. Alphonse d'Hautpoul est d'autant plus disposé à être gentilhomme, à être le gentilhomme. C'est avec une sorte de dépit haineux qu'il dit, après la Révolution de 1848 :

u A celte époque je restais... sans aucun prestige. Par la Révolution je perdais à la fois mes qualités de pair de France, de conseiller général de l'Aude et de lieutenant général. Je ne pouvais même plus porter mon titre de noblesse héréditaire. J étais le citoyen d'Hautpoul tout court, mais entouré, il est vrai, de l'estime et de la considération publique. »

A.ristocrate, d'abord ! Il est fier de constater :

« Ma généalogie paternelle remonte à l'an 936, ou un Bernard d'Hautpoul fonda et dota l'abbaye de Saint-Pons en Languedoc... »

Et la famille d'Hautpoul lui inspire un grand orgueil. Avec quelle joie il écrit :

<< Lors de la première croisade, Raymond d'Hautpoul, ami de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, et l'un de ses principaux compagnons, fut gouverneur d'Antioche sous Godefroy de Bouillon, roi de Jérusalem. Depuis cette époque, tous les d'Hautpoul ont été militaires de père en lits... »

Et quand il arrive à son père, sa fierté s'attendrit :

(( Enfin... mon père... nous quitta vers la fin de 1804, à l'âge de quatre-vingts ans, ayant servi ; quarante-huit ans avec honneur et distinction clans Varme de la cavalerie.

« Depuis cette époque tous les d'Hautpoul ont été militaires de père en fils ! Mon père nous quitta... ayant servi quarante-huit ans avec honneur et distinction dans l'arme de la cavalerie !... Nous comprenons maintenant ce que fut le marquis Alphonse d'Hautpoul et pourquoi il le fut. Fils de soldat ! Soldat ! Toute gloire est pour lui miUtaire. Il s'enorgueiUit môme de son beau-père, parce que, capitaine au régiment Royal-Dragons, il a trouvé une mort glorieuse à Fontenay. Il a le sentiment de la gloire comme celui de la tradition. Tradition aristocratique, gloire militaire. Quand il est à l'Ecole Militaire, son frère Amand d'Hautpoul le vient voir.

« Il était maintenant lieutenant dans l'arlillerie à cheval de la Garde impériale. Son uniforme était magnifique. Il avait encore à mes yeux l'éclat de la bataille d'Austerhtz, où il s'était particulièrement distingué, en récompense de quoi il avait été mis par l'empereur à l'ordre du jour de l'armée et admis dans sa garde. Les élèves de l'Ecole militaire savaient cela, aussi la vue de mon frère excita-t-elle leur enthousiasme. Pour moi, j'en étais bien fier, la visite d'un maréchal de France ne m'aurait pas rendu plus heureux. »

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0 jeunesse amoureuse de gloire, qui confond la magnificence de l'uniforme et l'éclat de la bataille d'Austerlilz, un lieutenant distingué par l'empereur et un maréchal de France ! Tout est pour lui leçon d'héroïsme pour champ de bataille. Son oncle, le général d'Hautpoul meurt après Eylau, Alphonse d'Hautpoul va le visiter blessé :

«( Je le trouvai couché sur un peu de paille. « Je suis bien aise de te voir, me dit-il en m'apercevant, je suis perdu, mais je te laisse un bel exemple à suivre. Je meurs pour la France et pour l'Empereur ». Il me serra la main, le râle de la mort s'emparait de lui. »

Stoïcisme, patrie, armée ! Ce jeune homme ne sera que soldat, n'aura de bonheur que par la vie militaire. Après léna, il va visiter le château de Sans-Souci, et il se trouve bien fier, lui souslieutenant, de se promener en vainqueur dans le palais du premier capitaine de son siècle... Impressions qui demeurent en un esprit que façonna la tradition ininterrompue des ancêtres ! Le régiment prend son homme tout entier. En rejoignant son régiment, il retrouve une nouvelle famille :

« Le culte de mon drapeau absorbait toutes mes facultés. »

Le sentiment familial et le sentiment militaire se complètent. Faisant la guerre d'Espagne, il reçoit l'ordre de se porter à Villafeliz.

« Je savais que mon frère avait failli périr dans cette localité ; j'eus plaisir à le venger. »

Fermeté que rien n'amollit. Cruauté ? direzvous. Non, mais le devoir militaire emporte tout. Un vrai soldat, n'a pas le loisir d'être un homme. Dans une affaire, il se rencontre avec des fantassins espagnols :

« Ils n'osaient guère s'approcher de la maison où nous étions ; nous faisions feu par les fenêtres, feus la satislaction d'en voir tomber plusieurs. »

Loyauté sympathique, bien faite pour émouvoir M. d'Estournelles de Constans ! Et exquise sincérité du soldat, qui a l'âme du chasseur et voit avec peine le gibier fuir en narguant son fusil :

« Notre aiant-garde atteignit le pont de l'Argolispo au moment où l'arrière-garde anglaise i achevait de le passer ; nous fîmes seulement quelques centaines de prisonniers et eûmes la douleur de voir l'armée ennemie nous échapper. »

Un succès militaire ne peut être trop payé. L< ville d'Almeyda est bombardée. Le magasin poudre saute opportunément. Toutes les maison^ retombent sur leurs habitants. Des familles en^ tières sont ensevelies vivantes :

« Quelques mois après, lorsque les troupes qu| nous avaient relevés eurent un peu déblayé, oi entra dans une de ces caves où l'on trouva au

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sept cadavres ; plusieurs avaient les poings rongés. Il était facile de voir qu'ils étaient morts de faim. Celle catastrophe affreuse pour Vhumanité n était pas moins un fait de guerre heureux pour nous. Sous nous étions rendus maîtres d'Almeyda bien plus promptement que nous ne l'espérions. »

Un bon soldat est prêt à tout, et il n'est rien que la guerre ne purifie :

'< Malgré des ordres sévères, quelques maisons furent pillées ; à Coïmbre, nous commencions à manquer de vivres, il fallait bien en chercher. »

D'ailleurs humain quand il peut, ou déplorant de ne pas l'être : ce qui est encore une belle preuve d'humanité. Il fait fusiller le chef prisonnier d'une guérilla. Il le regrette. On ne saurait assez dire à quel point il le regrette. Mais cela faisait tant de plaisir à son entourage d'Espagnols Joséphins.

«< Je résistai d'abord, mais enfin je cédai. J'eus lort, car l'humanité aurait dû parler plus haut que la haine des compatriotes de ce malheureux... Il mourut avec beaucoup de courage. J'ai toujours conservé un profond regret de cette action... Il n'était pas dans mon caractère de faire tuer des prisonniers. Combattre l'ennemi à outrance, les armes à la main, mais être généreux après la victoire : tel est le cachet du soldat fran-

Une bravoure impassible, c'est lui ! A la bataille des Arapiles, blessé, il tombe de cheval. Charge. Deux escadrons lui passent sur le corps.

« Mais par un instinct qui leur est naturel, les chevaux me franchirent sans me toucher. »

C'était le moment, ou jamais, de se persuader qu'il y avait là un instinct naturel des chevaux

« Je voyais les fers de leurs pieds prêts à m'écraser ; ma position était critique, mais je ne pouvais rien y faire, il fallut bien me résigner.

Sans doute, Alphonse d'Hautpoul ne rédigea pas ces lignes sous les pieds des chevaux. Il eut le temps de reprendre son sang-froid. Il est certain que sa phrase ne frémit point. Courage physique, courage moral. N'en doutons pas. Il les a tous les deux. Il les a presque sans effort. Sur le champ de bataille, près de lui, blessé comme lui, est le capitaine Cauchard.

« Il avait la cuisse cassée, et, se laissant aller à un transport de fureur proférait mille imprécations contre son sort. Je l'engageai à se modérer et à conserver toutes ses forces pour résister à son mal. Il ne m'écouta pas et mourut vers les trois heures dans des tourments affreux. »

Du flegme et le fatalisme nécessaire. Mais pleu-j rons ce pauvre capitaine, qui n'était pas content d'avoir la jambe brisée.

Et voici ce qui reste au soldat, héritier de soldats, pour qui la gloire du soldat est la seule raison de vivre. Il est fait prisonnier :

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« J'avais lame bien trempée, je me sentais la force de supporter ma douleur et mon dénuement, mais j étais près de tomber dans le désespoir lorsque je songeais à mon avenir. »

L'ambition militaire ! Des camarades qui sont capitaines avant vous ! !

Alphonse d'Hautpoul eût aimé Napoléon sans fin s'il l'eût fait guerroyer perpétuellement. Mais il est prisonnier. Napoléon tombe. La paix va venir. Alphonse d'Hautpoul ne sera plus que l'officier des temps de paix. Toujours ambitieux de par\enir, exerçant ses énergies dans les intrigues permises. L'aristocrate aide maintenant le soldai. Alphonse d'Hautpoul se marie. H compte que son nom remplacera les hauts faits désormais impossibles. Il est bon observateur des règlements militaires. Il est intelligent et zélé. Enchanté s'il peut retourner combattre comme en 1823, où il revoit l'Espagne en guerre. Mais il est toujours digne de sa carrière facile. La paix ne l'empêche pas d'être entièrement soldat... Il sait bien que, même en temps de paix, le militaire est supérieur au civil. Il trouve dans ce sentiment la force de remplir tout son devoir. Il aime ses régiments. Et il est laborieux. Et il est méthodique. Et il a du tact auprès des puissants. Pour être mieux soldat il se fait administrateur. Son inspection générale en Algérie est admirable. Il le dit. On sent qu'il ne dit que la vérité.

La vie militaire donne une grande confiance en soi. Alphonse d'Haiitpoul est sûr de lui. Il n'hésite pas. Il va droit devant lui. Il n'a peur de personne. Il est loyal étonnamment. Cela ne l'empêche pas d'être politique. En 1847, cet ennemi de la monarchie de Louis-Philippe est sur le point d'être nommé gfouverneur général de l'Algérie. Puis, le roi nomme le duc d'Aumale au lieu du général d'Hautpoul. Il offre cependant à celui-ci la place de major général. D'Hautpoul n'aime pas les rôles sacrifiés.

« Un peu de réflexion me fit comprendre que je ne pouvais pas accepter cette position. En effet, j'aurais assumé auprès du duc encore très jeune et dépourvu d'expérience le caractère d'un tuteur. // ne m'en aurait pas lallu davantage pour me mettre mal avec lui. D'autre part, si quelque chose de bien avait été fait en Algérie, le mérite en fût revenu tout entier au prince gouverneur ; si au contraire quelque événement fâcheux se fût produit, c'eût été la faute du major général. »

D'Hautpoul n'accepte pas. Aussi bien cet homme prudent prospère sous tous les gouvernements. Il termine dans les honneurs civils sa vie bien commencée sur les champs de bataille. Soldat, il s'est adapté à la vie d'une société nullement belliqueuse. Aristocrate, il s'est adapté à la vie d'une société de moins en moins respectueuse de l'aristocratie. Il est l'aristocrate qui

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cherche à se moderniser. D'un idéalisme modéré, en dehors du drapeau, de l'armée, de la patrie, de la famille, il n'aperçoit que des intérêts matériels, et il est aussi adroit à faire valoir ses terres, à exploiter une fabrique de porcelaine qu'à réformer l'administration de la guerre. Il se rend toujours utile.

Il ignore la littérature et les idées. Il écrit ses Mémoires comme un rapport vibrant, net et précipité. N'a-t-il pas vécu sa vie comme on exécute un ordre militaire, avec vigueur, avec décision, avec confiance ? Il est assez proche de la perfection, un type d'aristocrate pour démocratie.

Toute la loyauté de la science est en M, Abel Lefranc (1). Et cette loyauté est extrêmement aimable et avenante.

Ce savant vit avec intensité parmi les documents. Les découvertes qu'il fait (car il en a fait un nombre considérable de petites, grandes peutêtre par leur intérêt intrinsèque et le plaisir judicieux qu'il y prend) lui procurent des jouissances fortes et raffinées, des jouissances dont un savant véritable comme I\I. Abel Lefranc ne peut se lasser, et qui lui paraissent préférables à toutes les autres. C'est pourquoi sa vie de labeur continu est une existence de joie incessante. Heureux les savants qui peinent avec allégresse dans la poussière du passé ! Ils ont choisi la meilleure part.

Vous verrez vite, si vous pénétrez en ses œu-

<1) Abel, Lefranc. — Les navigations de Pnntagntel. — Histoire de la Ville de Noxjon et de ses institutions jusqu'à la /in du xiiF siècle. — La Jeunesse de Calvin. — Les dernières poésies de Marguerite de Navan-e. — Les idées religieuses de Marguerite de Navarre.

Un grand nombre d'études sur Rabelais : Œuvres inédites d'André Chénier. — Histoire du Collège de France depuis ses origines jusqu'à la (in du premier Empire, etc. ï^Abel Lefranc et Jacques Boulenger. — L'isle sortante par M. Françoys Rabelais.

vres, que cet érudit opiniâtre n'est nullement éloigné de la vie moderne. Mais il regarde notre temps de haut et de loin. Il ne se sépare jamais complètement de Marguerite de Navarre et de Rabelais pour le juger. Il a ainsi une grande sérénité. Du moins, il n'ignore pas que le monde contemporain existe. Et s'il lui est agréable de fouiller assidûment les ouvrages d'autrefois, c'est parce qu'il y surpernd l'essor des idées qui, à travers les siècles, se sont éployées sur notre univers intellectuel et moral.

Voilà comment M. Abel Lefranc est un érudit original. Il est un érudit qui a le sens de la vie universelle.

Charmante destinée ! \'ie vouée tout entière aux travaux patients qu'exalte l'espoir des découvertes belles en elles-mêmes, encore que peu importantes pour le bonheur de l'humanité ! Vie que régularise la discipline austère des méthodes, mais qu'anime toujours la fantaisie enchanteresse de l'imagination !

M. Abel Lefranc subit l'influence de l'Ecole des Chartes et de l'Ecole des Plautes-Etudes. D'abord il doit être enclin à croire que peu de choses existent, dignes d'être étudiées, au-delà du moyen-âge. Cependant, il est attiré vers l'histoire littéraire. Sa culture s'élargit. S'il recherche les origines, ce sont celles des idées modernes qu'il recherche de préférence. Cette direction de son esprit est constante et ferme.

Provincial pour qui le clocher de sa petite cité natale est le centre du monde, il écrit d'abord IHistoire de la ville de A'oijon et de ses institutions lusqiCà la fin du XI 11^ siècle... Il faut bien aimer son pays, et il faut être bien savant pour écrire ainsi l'histoire de ses institutions jusqu'à la fin du xm* siècle. Les études communales ont été renouvelées depuis Augustin Thierry. M. Abel Lefranc apporte sa « contribution », excellente entre toutes à ces études, Noyon : patrie de Calvin ! Abel Lefranc écrit la Jeunesse de Calvin ! Ceci conduit à cela. Si Calvin doit beaucoup à Noyon, Noyon est grand par Calvin. Abel Lefranc étudiant Calvin, célébrait encore sa patrie. Mais ce jeune historien qui avait suivi les cours de Renan, lui porta son livre en hommage. Renan était très intéressé par l'histoire des religions et de ceux qui les fondent ou qui les perfectionnent. Il fut accueillant avec bonne grâce au biographe de Calvin. Abel Lefranc, décidé à écrire l'histoire et déjà notable par deux œuvres solides, a une conversation avec Renan. Qu'un jeune homme jeté dans la politique ait une conversation avec un politicien illustre, il en prendra quelque chose, il en laissera beaucoup, et bientôt, les circonstances aidant, il oubliera tout ce qu'il aura pris ; mais un érudit plein d'un enthousiasme que tempère la méthode, — et que Renan encourage, — se flattera de tout devoir à

ces encouragements augustes et souriants. Chaque monde a ses lois. Aussi bien M. Abel Lefranc suit les conseils de Renan qui le pousse à écrire VHisloire du Collège de France.

L'Histoire du Collège de France : c'est pour une grande part l'histoire de l'indépendance de la pensée française. Dans l'orientation de cette pensée, le Collège de France a du moins exercé une influence importante. Ainsi M. Abel Lefranc s'adonne à des recherches minutieuses, qui ne valent pas seulement pour elles-mêmes et par leur difficulté, mais qui entraînent à des conclusions larges et précises. Son érudition se fait efficace et créatrice d'idées.

Marguerite de Navarre fut l'amie de ce Collège de savants. Elle coopéra pour beaucoup à sa fondation. Voici que M. Abel Lefranc devient amoureux de la reine des Marguerites. Il l'étudié avec une curiosité passionnée. Et je vous prie de croire qu'il n'est pas enclin à diminuer son rôle colossal.

Comme tout est bien enchaîné dans une vie que l'érudition occupe entièrement ! Marguerite de Navarre n'est pas loin de Rabelais. J'aime le prudent Rabelais, d'abord parce qu'il n'eut jamais la grossièreté de mœurs que le vulgaire lui prête, aussi parce qu'il fut sage et pondéré, habile à ne point choquer le pouvoir, narquois au demeurant, et avec tout son sens pratique que dé-

core en le dissimulant un génie fougueux, le type exact du Français de tous les temps.

M. Abel Lefranc est l'ami le plus intime de notre Rabelais. D'autres l'étudièrent et je n'oublie ni Gebhardt, ni Paul Stapfer, ni René Millet, ni Arthur Heulhard, et non plus Emile Faguet, sans négliger même Sainte-Beuve, qu'il ne faut en aucun cas négliger ; — mais M. Abel Lefranc vit avec Rabelais. Il s'est constitué par ses soins assidus des compagnons de route dans la vie intellectuelle que beaucoup pourraient lui envier. D'autant plus qu'il vit réellement avec eux. Il n'est pas seulement informé des caractères qu'on leur prête. Il rectifie les erreurs. Il augmente le nombre des vérités que l'on a établies, les concernant. Il est le gardien vigilant de leur gloire. Mieux. Il veut qu'ils aillent à la postérité avec une physionomie restituée selon la réalité obscure ou confuse. Quel charmant ami ! Et combien lui sont redevables Marguerite de Navarre, Rabelais, Calvin, d'Urfé, André Chénier et maintenant Molière î I\Iais ses amours ne sont pas jalouses. M. Abel Lefranc ne veut pas être seul à célébrer le culte délicat et minutieux des grands écrivains. II recrute au contraire des dévots pour ce culte. Il les attire, il les persuade, il excite constamment leur foi et leur érudition.

Il a fondé la Société des Etudes Rabelaisiennes. On adore Rabelais avec beaucoup de documents

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vérifiés. Ces adorateurs scrupuleux estiment qu'ils ne pourront jamais connaître leur Dieu avec assez de précision. Ils ne professent pas du tout que quelques nuages et beaucoup d'incertitudes sont profitables à la majesté divine. Ils ont un Dieu qu'ils ne croient point desservir en invitant à le considérer de près. Ce Dieu résiste aux plus savants examens. Même si ces examens le font paraître plus ressemblant qu'on ne s'y serait attendu au commun des hommes, ces fidèles exaltés protestent que leur Dieu y gagne encore. Le politique Rabelais serait aise de ces enthousiasmes. Qui sait s'il ne s'emploierait pas à les modérer un peu ! Infatigable curiosité des adhérents à la Société des Etudes Rabelaisiennes ! C'est une vraie ferveur d'apostolat qui anime ces érudits. Ils s'imaginent toujours dans leurs enquêtes parmi les détails infmiments petits de la vie et de l'œuvre, découvrir de nou\eaux mondes. Beaucoup parmi ces apôtres sont de jeunes chercheurs. Ils vont avec confiance ici-bas, car ils ont trouvé une raison de vivre. Et cette foi est heureusement épidémique. Elle se propage au-delà des frontières. L'Angleterre, l'Allemagne, les pays Scandinaves, l'Amérique du Nord ont leurs croyants en Rabelais. Des Anglais disent que Rabelais est notre Shakespeare. Peuvent-ils dire rien de plus ? Et notre Shakespeare ne serait pas inférieur au leur. Au moins, ce sont

deux puissants dieux ! Ah ! douceur de vivre dans cette atmosphère de foi sereine et agissante ! Les rabelaisants sont des savants heureux. Quand même tous leurs travaux de reconstitution parcellaire des réalités rabelaisiennes ne seraient point par hasard extrêmement utiles, la société que forment les amis de Rabelais est admirable pour l'exemple de communion intellectuelle qu'elle donne entre les vieux bibliothécaires blanchis sous le harnois, et M. Jacques Boulenger, élégant paladin des archives...

M. Abel Lefranc, comme il est juste, est le chef le plus actif de celte troupe fraternelle des rabelaisants qu'il mène. Recherches ingénieuses qui conduisent à des démonstrations piquantes. Fautil les rappeler toutes ! Et le Platon de Rabelais. Et Un uPlutarque » inconnu de la Bibliothèque de Rabelais. Et L'Histoire du mythe des Lanternes dans Rabelais. Et Un prétendu cinquième livre de Rabelais. Et Remarques sur la date et sur quelques circonstances de la mort de Rabelais. Et Gaston Paris et ses articles sur Rabelais. Et Les Lettres de Rabelais dans les collections Fillon et Morisson. Et Le Tiers livre de Pantagruel et la Querelle des Femmes. Et Nouveaux Documents sur la lamillede Rabelais. Et Picrochole et Gaucher de Sainte-Marthe. Et Pantagruelion et Chénevreaux. Et Les Autographes de Rabelais... Et Les Navigations de Pantagruel. Et... Et...

Mais toutes ces études se groupent utilement. Ne croyez pas, je vous en prie, ne croyez pas qu'elles soient vaines et belles seulement par leur difficulté et leur stérilité. Elles nous imposent peu à peu une idée plus exacte de Rabelais, de son œuvre et de son génie. Les abondantes généralisations de critique dont Rabelais fut le sujet ou le prétexte trouvent un aliment nouveau dans les études de M. Abel Lefranc. Grâce à elles, on s'achemine sûrement vers cette vérité intérieure de la vie et du caractère d'un écrivain qu'il est toujours si malaisé de saisir.

Voici donc ce que nous apprennent les Xavigaiions de Pantagruel, et que, pour si médiocres rabelaisants que nous soyons, nous n'aurons pas le droit d'oublier, lorsque nous entreprendrons de parler avec exactitude d'un écrivain dont le rôle est immense dans l'histoire de notre littérature.

Panurge a consulté persévéramment sur son mariage, et il ne sait trop à quoi s'en tenir sur les femmes et sur ce qu'il doit faire. Il se résout à visiter l'oracle de la Dive Bouteille. Pantagruel sera son compagnon dans ce voyage dont Rabelais nous rapporte sans hâte les péripéties. Les voyageurs abordent dans des contrées étranges comme les noms qu'elles portent : les îles de Médamothie, de Chéli, de Papefigues, des Papimanes, le pays des Lanternois... Eh bien ! tous ces

pays extraordinaires existent et l'odyssée de Pantagruel est un voyage réel. « C'est celui, nous dit M. Lefranc qui fait une démonstration complète, c'est celui qui a tant occupé les esprits des géographes et des navigateurs depuis le temps de la Renaissance jusqu'au nôtre, le voyage de la côte d'Europe a la côte occidentale d'Asie, c'est-à-dire à celle de l'Inde supérieure par le fameux passage du Nord-Ouest tant de fois vainement cherché et dont on n'a constaté définitivement l'impossibilité pratique qu'il y a peu d'années... » Et AL Abel Lefranc ne nous laisse pas ignorer que Pantagruel s'est embarqué à Saint- Malo, que son pilote Jamet Brayer est le célèbre Jacques Cartier ; que Xénomane est Jean Alfonse ; que l'île de Médamothie est probablement Terre-Neuve, l'île des Alliances probablement le Labrador...

Vous méprisez cette érudition ; vous assurez que Jamet Brayer vous intéresse beaucoup plus que Jacques Cartier, l'île de Médamothie beaucoup plus que Terre-Neuve. Prenez garde d'avoir tort. La démonstration de M. Abel Lefranc est indispensable pour que nous comprenions l'œuvre de Rabelais. Que Rabelais soit attentif aux expéditions maritimes de son temps, peu importe, à la rigueur. Mais vous voyez que Rabelais appuie solidement ses fantaisies d'imagination sur des réalités. Il s'attache aux réalités. Il

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ne les abandonne pas un seul moment même dans les récits d'aventures qui paraissent les plus bizarres. Et de même que les navigations de Pantagruel ne sont pas des navigations inventées à plaisir, de même tous les personnages de l'œuvre sont des contemporains que Rabelais a connus, qu'il a fréquentés, dont il a éprouvé l'esprit et l'âme. On a loué la force de son imagination frénétique, c'est la puissance de son réalisme formidable qu'il faut vanter.

De ce génie trouble, M. Abel Lefranc a tout éclairci en reconstituant son entourage, son milieu. Rabelais a écrit un grand roman d'aventures. Dans ce récit qui a longtemps paru presque fantastique, il n'y a rien que de simple et de naturel. Et si son œu\Te est chargée d'idées, la raison en est que journaliste, sinon pamphlétaire, il n'est demeuré étranger à aucun des problèmes de son temps. Il lui advint d'arrêter le cours des aventures pour discuter en polémiste sur les grandes querelles contemporaines, ainsi, sur la querelle des femmes, de l'amour ou du mariage qui, pour être une querelle de tous les siècles, était une querelle particulièrement vigoureuse du xvf siècle. Puis le polémiste ayant dit son opinion, le conteur reprend son récit d'aventures au point où il l'avait laissé. La réalité demeure violemment vivante, au fond de toutes ces imaginations.

Donc, plus de ces discussions impérieuses et confuses autour de symboles invraisemblables et impénétrables. Une interprétation nouvelle a surgi de Rabelais, explication toute naturelle, toute française et tourangelle. Gargantua, Pantagruel sont des œuvres d'un réalisme prodigieusement amplifié. Est-ce que Rabelais ainsi interprêté, s'il est plus accessible, n'est pas également mieux d'accord avec la tradition française, et son esprit plus étroitement apparenté au nôtre ?

Les découvertes de l'érudition sont déconcertantes. M. Abel Lefranc nous apporte la vérité. Et il reste que pendant quatre siècles tous les interprêtes de Rabelais se sont trompés et que ses admirateurs ne l'ont jamais compris... Ce serait à dissuader d'écrire des chefs-d'œuvre si, au fond, chaque lecteur n'était pas libre de mettre en chaque chef-d'œuvre ce qu'il lui plaît le mieux d'y rencontrer. N'empêche que la science de M. Abel Lefranc, aboutissant avec certitude à ces résultats inattendus et boule\ersant l'œuvre totale des commentateurs du passé, eût contenté l'ironie énorme de Rabelais.

11 est vrai que les lettrés secouent parfois l'absolutisme des érudits. Si les érudits sont les dispensateurs de la vérité, ils la dispensent souvent avec des contradictions telles, qu'elles pourraient faire douter de l'érudition elle-même...

Il ne mest pas désagréable du tout de confronter l'opinion de M. Brunelière et celle de M. Lefranc. On discute opiniâtrement sur l'aulhenticité du cinquième livre : Vlsle sonante. Est-il de Rabelais ? N'est-il pas de Rabelais ?

.M. Brunetière décide qu'il n'est pas de Rabelais. Nul doute que celle opinion ne soit autre chose qu'un jeu de son esprit téméraire. Il lui paraît bien que le style du cinquième livre n'est pas du tout le même que le style des autres livres. Il lui paraît bien que le cinquième livre contient contre les gens de justice et de finance, contre Rome et contre l'Eglise, des attaques trop violentes — eu égard au caractère prudent de Rabelais, — et dont la brutalité fait un singulier contraste avec les plaisanteries plus amicales des premiers livres. Et comme M. Brunetière est un dialecticien toujours aventureux, il trouve dans le quatrième livre une preuve péremploire que le cinquième ne saurait être de Rabelais...

M. Abel Lefranc décide que le cinquième livre, sauf quelques pages, est de Rabelais. Il est sûr que le style du cinquième livre est identique à celui des précédents, et que toutes les qualités intellectuelles s'épanouissent au cinquième que l'on admire déjà dans les premiers. En outre, c'est dans le cinquième livre qu'il découvre un témoignage — dissimulé, mais d'autant plus significatif — que ce cinquième livre est bien de Rabelais.

Le fait allégué par M. Abel Lefranc est plus fort que les impressions de M. Brunetière. Virtuose de l'investigation méticuleuse, M. Abel Lefranc applique avec habileté les méthodes de la critique scientifique à l'histoire littéraire. Sa curiosité passionnée est toujours disciplinée. Il conduit ses enquêtes avec dextérité avec subtilité. Il en expose les résultats avec élégance. Familier des grands écrivains de notre littérature, questionnant leur vie avec des procédés originaux dont l'emploi peut, sinon renouveler, du moins élargir notre histoire littéraire, il bouleverse bien des certitudes, il trouble bien des confiances, il prend une influence, il gagne une autorité, et s'adonnant avec verve au déchiffrement des énigmes, il doit s'amuser beaucoup.

Infortuné critique ! Il ne suffisait donc pas de l'avoir accablé d'outrages pendant sa vie ; on l'injurie encore après sa mort. On l'attaque parce qu'il a aimé ou parce qu'il n'a pas aimé. On l'attaque parce qu'il ne fut pas aimé ou parce qu'il fut aimé. ]\Iais pour être critique, on est homme cependant. Et je ne vois guère dans la conduite de Sainte-Beuve, en cette aventure amoureuse et cruelle, que le fait d'un homme et non celui d'un critique.

D'abord que lui reproche-t-on ? M. Gustave Simon, qui publie cet agréable pamphlet, Le Roman de Sainte-Beuve, lui reproche tout. Il lui reproche de n'avoir pas été très beau. Il lui reproche de n'avoir pas écrit Hernani. Il lui reproche de n'avoir pas admiré tel chef-d'œuvre de Victor Hugo autant que tel autre chef-d'œuvre de Victor Hugo. Il lui reproche d'avoir été célibataire, ou sénateur. Il n'est rien que M. Gustave Simon ne reproche à Sainte-Beuve. C'est un jeu pour lui d'attribuer au grand critique du XIX" siècle tous les défauts, j'allais dire tous les vices du caractère et du cœur. JjC réqui^ sitoire de M. Gustave Simon est souvent amène.

Il semble sourire. Par instants, on dirait qu'il pardonne. Prenez garde, il impute tout à crime.

Et pourquoi ?

Parce que Sainte-Beuve fut au moins l'ami amoureux de Mme Victor Hugo, qui fut au moins l'amie très affectueuse de Sainte-Beuve, parce que Sainte-Beuve écrivit le Livre d'Amour qui fut, non publié, mais connu, parce que le Livre d'Amour indique que Mme Victor Hugo aurait été la maîtresse de Sainte-Beuve.

Sa très grande faute est donc d'avoir assuré la publication du Livre d'Amour. H écrivait d'un côté : Cela n'est pas publiable et ne le sera peutêtre iamais convenablement. Il écrivait d'un autre côté : Mon intention expresse est que ce livre ne périsse pas. Il n'a rien négligé pour que la publication eût lieu. On ne lui pardonne pas. Son acte est choquant, si cela vous convient. Il a manqué autant que possible de délicatesse morale. Observons toutefois que cette publication n'a été faite ni du vivant de Mme Victor Hugo, ni du vivant de Victor Hugo, ni du vivant de Sainte-Beuve. Nous ne la devons qu'aux soins tout récents de Jules Troubat. Sainte-Beuve le fit imprimer, cela est vrai, mais avec une telle discrétion que Victor Hugo pendant des mois n'en sut rien. Il n'y eut scandale que par la ré» vélation de ce piètre Alphonse Karr, dont le

moins qu'on puisse dire est qu'il se conduisit comme un goujat.

Nous voyons donc un critique, ambitieux d'être poète, à qui un amour apparemment partagé a inspiré les vers qu'il lient pour ses plus beaux vers. Il protège cette œuvre chère entre toutes contre la destruction possible. Il la fait imprimer en silence, et il se confie au temps. Quand les héros de ce drame triste seront dispersés par la mort, peut-être que la gloire accordée aux poèmes jettera sur leur aventure quelque douceur mélancolique ! Et le nom de Sainte-Beuve sera grand parmi les noms de poètes.

Quelle que soit la brutalité de certains détails de ses vers amoureux, il est fort éloigné de l'impudence d'un Victor Hugo. Victor Hugo a chanté avec fracas les mille et un incidents de son amour conjugal. Soudain, il aime Juliette Drouel. Parlons simple : il trompe sa femme — Sonnez, fanfares ! Victor Hugo publie les Chants du crépuscule. Ces Chants du Crépuscule sont les chants de ses nuits. M. G. Michaut, qui a donné sur le Livre d'Amour l'élude la plus complète, aussi scrupuleuse que possible et impartiale, M. G. Michaut a relevé quelques vers, aveux éclatants et fiers d'un amour qui tient à mettre l'univers dans sa confidence. Victor Hugo dit publiquement à Juliette :

Hier.la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles, Était digne de toi, tant elle avait d'étoiles.

OU bien :

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine, Puis<iue j'ai dans tes mains posé mon front pâli...

OU bien :

Quand mon corps et ma vie à ton souffle résonnent, ("omme un tremblant clavier qui vibre à tout moment, Quand tes doigts, se posant sur mes doigts qui frissonnent, Font chanter dans mon cœur un céleste instrument; Lorsque je te contemple, ô mon charme suprême ! Quand ta noble nature épanouie aux yeux. Comme l'ardent buisson qui contenait Dieu même. Ouvre toutes ses fleurs et jette tous ses feux; Ce qui sort à la fois de tant de douces choses. Ce qui de ta beauté s'exhale nuit et jour Comme un parfum formé du souffle de cent roses C'est bien plus que la terre et le ciel, c'est l'amour!

Et pour qu'il n'y eût pas erreur sur la personne, et que le public distinguât la femme de l'amante, il ajouta à ces chants pour Juliette un poème pour Adèle. Il précisa...

Oh ! si vous rencontrez quelque part sous les cieux Une femme au front pur. au pas grave, aux doux yeux. Que suivent quatre enfants dont le dernier chancelle

Oh! qui que vous soyez, bénissez-là. C'est elle!

Celle qui, lorsqu'au mal, pensif, je m'abandonne.

Seule peut me punir et seule me pardonne.

Qui de mes propres torts me console et m'absout.

Celte triomphante insolence de Victor Hugo est pire que l'humble aveu de Sainte-Beuve. Cependant des gens de tact condamnent Sainte-Beuve et absolvent Victor Hugo. Ils ont tort. Mctor

Hugo mérite leur indulgence, mais Sainte-Beuve ne mérite pas leur rigueur. Et pourtant, s'ils se donnent ce tort, c'est bien Sainte-Beuve qui en est cause. Il en est cause parce que ses vers sont mauvais. Sainte-Beuve n'était pas poète : et ses vers sont d'une lourde maladresse. La précision des faits qui les inspirent — que parlè-je ici d'inspiration ! — cette précision, au lieu d'élever les vers jusqu'à la poésie, les rabaisse à la grossièreté. Il faut tous les décors enchanteurs de la poésie véritable pour orner un simple fait amoureux. Aucun de ces enchantements nécessaires n'est passé dans les vers de Sainte-Beuve : il ne demeure que l'incident, lequel est assez vulgaire et plat. Les méchancetés littéraires, les jalousies contre un critique dominateur ont fait le reste. Notre bon goût peut être blessé. Je vous jure qu'il ne le serait point si les \ers étaient beaux. La preuve est que ceux de Victor Hugo, qui exaltent avec un scandaleux orgueil un succès facile, — et douloureux pour la victime, — vous semblent un pur délice. Victor Hugo poète s'élance dans les étoiles. Sainte-Beuve poète se traîne à terre.

Voilà toute la différence « d'honneur », de « délicatesse » entre les deux poètes, entre tous les poètes qui chantent perpétuellement la même chanson... Mais celle différence, Sainte-Beuve n'était pas d'humeur à l'apercevoir. Il se croyait

poète et il ne voulait pas que la postérité fût dépouillée de son œuvre. Il la gardait pour elle. Tant pis si les contemporains en ont pris quelque chose pour eux. L'amante, l'épouse, l'amant, le mari, tout cela n'est plus rien. Le poète a paru. Seulement, comme le critique subsiste au fond en Sainte-Beuve, il pousse le poète à différer la publication de son ouvrage jusqu'à des morts lointaines... Si un poète, un seul poète est capable de cette réserve sublime, qu'il se lève ! Mais on semble s'indigner non moins fort contre Sainte-Beuve de ce que son amour ait été contenté. Franchement, Adèle Hugo a-t-elle été ou n'a-t-elle pas été la maîtresse de Sainte-Beuve, cela n'offre pas aujourd'hui une importance extrême, mais ce sont les hugolàtres qui recommencent toujours cet obsédant débat. Les hugolàtres — je n'entends pas les hugophiles — sont insupportables ; je le dis pour tous et aussi pour Gustave Simon, qui est l'homme le plus aimable du monde. Mais dès qu'on devient hugolâtre on cesse d'être aimable. Après tout, leur obstination à vouloir en dépit de toutes les apparences, que Sainte-Beuve ait menti dans le Livre d'Amour, celte obstination est assez sotte... Les hugolàtres feront tant et si mal, qu'on arrivera un jour à prouver que les vers de Sainte-Beuve naissaient de la réalité même. On n'a aucune preuve écrite. On en pourra découvrir. Le temps four-

nil souvent ce qu'on ne lui demande pas. Au reste, compte-t-on pour rien l'opinion générale des contemporains ? De ce témoignage quelque chose, n'est-ce pas, a pu nous parvenir ? Je n'insiste pas. Mais les hugolàtres nous amèneront, je n'en doute point, à la preuve dont ils veulent que nous restions éternellement privés.

Au surplus leur état d'esprit est étrange. Je conviens que la situation est encore gênante. Tout eût été changé si Victor Hugo était mort en 18G9 et Sainte-Beuve en 1885. Mais \'ictor Hugo a exercé quinze ans d'un pontificat qui l'a élevé au-dessus des autres hommes. On le juge, lui et sa vie, avec des principes qui ne servent que pour juger lui et sa vie.

Vous pourrez discuter tant qu'il vous plaira ur l'amour d'Elvire et de Lamartine. Vous pouvez aboutir à la conclusion qu'il vous plaira. L'honneur d'Elvire n'est rien. H importe peu que l'univers sache si le physicien Charles a été entièrement trompé. Discutez-vous de Hugo ou du roman de Sainte-Beuve, les hugolàtres deviennent d'un bourgeoisisme forcené et même écœurant. Ils sont plein de sollicitude pour l'honneur de Mme Victor Hugo. Mais l'honneur du mari les touche plus encore. \ ictor Hugo est pour eux le Mari comme il est le Poète. Ah ! ces hugolàtres !

Mine \'ictor Hugo ne !e« encouragerait pas.

Car elle était une bonne femme. Tout le monde a cité l'anecdote d'Asseline à Guernesey, ]\Ime Victor Hugo envoyant son cousin Asseline dîner chez Juliette Drouet, parce que Victor Hugo et ses fils y allaient dîner, et puis causant...

« Le jour baissait, nous n'échangions que de la tristesse.

— (( Ah bien î va-t-en, me dit-elle, tu me ferais pleurer.

<( Je fis quelques pas vers la porte, elle me rappela.

« — Tu m'écriras le vers que tu me citais tout à l'heure :

« Le temps, vieillard divin, honore et blanchit tout. »

Et ce vers que Mme Victor Hugo avait oublié, ce vers terminant un sonnet du Livre d'Amour, un sonnet que Sainte-Beuve avait fait pour elle. Au surplus, il est un de ceux qui pouvaient donner le plus de raisons à Sainte-Beuve de se croire poète, et de ne point faire perdre à la postérité le Livre d'Amour.

Si quelque blâme hélas! se glisse à l'origine En ces amours trop chers où deux cœurs ont failli, Où deux êtres, perdus par un baiser cueilli. Sur le sein l'un de l'autre ont béni la ruine ;

Si le monde, raillant tout bonheur qu'il devme N'y voit que sens ému et que fragile oubli ; Si l'ange tout d'abord, se voilant d'un long pli. Refuse d'écouter le couple qui s'incline ;

Approche, ô mon Amie, approche cncor fon front. Serrons plus fort nos mains pour les ans qui viendront, La faute disparaît sous sa constance même.

Quand la fidélité, triomphant jusqu'au bout.

Luit sur des cheveux blancs et des rides qu'on aime,

Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout.

Les hugolàlres n'ont point voulu croire cela, et leur haine poursuit Sainte-Beuve. Ecoutezles. Non seulement Sainte-Beuve était d'une laideur presque répugnante, mais encore son àme elle-même était laide. Ils interprètent tout contre lui trompeur et abject, Victor Hugo cependant plane superbement.

Pourtant il faut se dire que Mme Victor Hugo demeura jusqu'à la fin de sa vie l'amie de Sainte- Beuve. Elle lui écrivit. Elle le vit. Elle garda pour lui une affection fidèle. Elle pardonna donc li Livre cVAmour, si elle eut quelque chose à pardonner. Est-ce que le souvenir, est-ce que l'exemple de Mme Victor Hugo ne devrait pas guider leur conduite aux hugolàtres ? Quel mal ils font à la mémoire de cette femme malheureuse et stoique ! Ils veulent lui arracher non pas simplement son amour mais son amitié. Ils veulent que rien de Sainte-Beuve ne reste en son âme. Efforts inutiles et qui nous font mieux voir combien le témoignage de Mme Victor-Hugo est puissant contre eux. Ils rabaissent Sainte-Beuve — et jusqu'à sa mort Mme Mctor Hugo per-

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sistait à garder cet ami consolant... Quelle réplique à leur dure argumentation !

Arrêtons nos regards sur cette femme charmante, dont la bonté attristée devrait être souveraine pour arrêter toutes les vaines polémiques concernant la rivalité amoureuse de Sainte-Beuve et de Victor Hugo ! Les hugolâtres accablent Sainte-Beuve Ils jugent toujours Mme Victor Hugo d'assez haut. Ce sont les amis de Sainte- Beuve qui sont le plus équitables pour cette femme qui paya d'un bon prix et longuement son bonheur de quelques années. M. Jules Troubat, héroïquement fidèle à son maître, a dit d'elle :

« Mme Hugo était d'une distinction remarquable, d'une sensibilité exquise, mais elle n'était pas à la hauteur du rôle remarquable qui lui incombait. Elle n'avait d'une reine — d'une reine de lettres — que le port de tête. Elle avait vraiment grand air quand elle faisait les honneurs du salon de son mari. Mais elle ne brillait pas d'un bien vif éclat à d'autres points de vue. »

Elle était une jolie femme — et bonne — rien de plus, mais cela entièrement. N'est-ce point assez ! Elle aime ses enfants, qui complètent son triomphe de femme. Elle aime son mari. Elle aime. Elle a une grande aptitude à aimer. Sans doute les vers qui lui sont consacrés la dépassent. Sa simplicité est radieuse. C'est par sa simplicité qu'elle règne. Et elle est un peu inconsciente de son empire.

Un grand poète, un grand criliqiie cèdent à rat empire. Rien n'est délicieux comme les anlées d'amour de Victor Hugo et d'Adèle Foucher. Rien n'est émouvant comme les dramatiques péripéties sentimentales de l'amour de Sainte-Beuve pour Mme Victor-Hugo.

M. Gustave Simon, si rude à Sainte-Beuve, si injuste, publie les lettres attendues, désirées de Sainte-Beuve à Victor Hugo pendant les années où, surpris de son amour subit, et qu'il n'a pas senti croître pour Mme Victor Hugo, il essaie de lui résister, se défend contre lui, veut s'éloigner de la maison dangereuse, y revient rappelé par Victor Hugo lui-même. Ces lettres sont dune rare beauté. M. Gustave Simon méconnaît systématiquement cette beauté.

Parle-t-il de Victor Hugo, ce poète, tout lui semble admirable. H approuve tout avec empressement. Lorsque, après onze ans de mariage, \'ictor Hugo tombe aux pieds de la princesse Xegroni, de la radieuse Juliette, M. Gustave Simon a un bon sourire. Et il interroge en termes définitifs :

« Quel est donc le mari qui attendit douze ans pour tromper sa femme ! »

S'agit-il de Sainte-Beuve, ce critique, M. Gustave Simon, a toutes les sévérités et Sainte-Beuve est pour lui un bien ^^rand coupable...

Victor Hugo reste un demi-dieu, quand même:

sachant l'amour de Sainte-Beuve, en soupçonnant la manifestation, il lui demande des articles, se plaint de leur ton modéré, appelle des éloges moins restrictifs... Sainte-Beuve n'est qu'un pauvre homme et un méchant homme, quand même il écrit des lettres admirables, où s'exprime une loyauté douloureuse, mais courageuse. Ces lettres, où paraissent toutes les exaltations un peu verbeuses de l'amour romantique, ajoutent à la gloire de Sainte-Beuve. Elles nous rendent plus sûrs encore de la franchise de son caractère — franchise qui n'était pas, Dieu merci, incompatible avec la finesse. Plus encore, il y a là le cœur d'un homme qui pleure et qui saigne, — le cœur d'un homme bien intelligent. Malheureux Sainte- Beuve, qui aspira constamment à l'amour et ne l'obtint qu'une fois dans sa vie. JMalheureux Saînte-Beuve qui aima la femme d'un poète et fut aimé d'elle, et porte encore la peine de cet amour, traversé de tant de difficultés et de plus de chagrin encore. Sachons défendre Sainte- Beuve des atteintes des hugolâtres ! Ce critique est aussi intéressant que ce poète.

Donc Anatole France est aussi un orateur. Etre orateur, c'était bien la dernière chose qu'il pût être. -Mais les temps sont venus, et Anatole France ne leur a pas résisté. Il a rédigé dans la sérénité de son cabinet de travail des phrases violentes pour être lues aux hommes assemblés. Il s'est fait à son tour conducteur de peuples. Il a rempli son devoir de citoyen. Aujourd'hui les idées et les hommes pour qui il a combattu triomphent. Par conséquent, il n'est pas opporfc| ici de décerner à France — l'un de ces triompWlRirs — une couronne civique. Ecartons notre pensée des circonstances qui firent un orateur de l'écrivain de notre époque que son talent éloignait le plus de l'éloquence. Il nous importe seulement de déterminer si, l'apôtre naissant du sceptique, cette transformation fut favorable au talent d'un des écrivains les plus goûtés, dont notre littérature contemporaine s'enorgueillisse et se pare.

Mais d'abord Anatole France n'envahit pas les réunions publiques comme un improvisateur intempérant. Il ne dit rien qu'il n'ait médité le plus longtemps possible, car il lui plaît de faire honneur aux foules et de ne rien négliger pour les

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séduire. Tout ce qu'il prononce pour convaincre et exalter les hommes, il le lit, il l'a écrit. L'écrivain reste. L'orateur n'apparaît pas. Du moins, si Anatole France est un orateur, pour lui les principes de l'art oratoire n'existent pas. Peut-il y avoir éloquence quand la pensée n'est pas animée au contact de la masse haletante et ne se traduit pas par des expressions soudaines adaptées aux circonstances mêmes, adaptées à l'état d'esprit, à l'état d'âme des auditeurs ? Peut-il y avoir éloquence sans la collaboration instantanée, plus ou moins intense, plus ou moins complète des auditeurs et de l'orateur ? Anatole France ne se soumet pas à cette collaboration, et il est un orateur — bien à part.

N'allez pas sourire si l'ami de M. Bergeret, si l'adorateur de Thaïs frémit devant sa table d'une verve sacrée en prévision du meeting organisé par la « Raison prolétarienne » !...

Il vaut mieux considérer comme un accroissement notable de sa personnalité qu'un homme accoutumé aux jeux les plus fins et aussi les plus frivoles de l'esprit, qu'un homme à qui ces jeux seuls étaient agréables ait pu soudain se distraire de lui-même, et quittant toute raillerie, tremper

à l'improvisle dans l'encre une plume apostolique.

Pour aucun écrivain ce ne serait une banale aventure ! Après avoir combiné pendant plus ds vingt années des fables élégantes, prononcer une allocution au meeting organisé par des professeurs el des étudiants de l'Université en l'honneur du lieutenant-colonel Picquart : prononcer une autre allocution au grand meeting tenu en l'honneur du lieutenant-colonel Picquart, dans la salle du Grand-Orient ; prononcer une allocution à la fête inaugurale de l'Emancipation du XV'arrondissement, prononcer une allocution à la fête annuelle des « Soirées ouvrières de Montreuil-sous-Bois » : prononcer une allocution à la fête inaugurale de l'Université populaire « le Réveil » des I" et II" arrondissements ; prononcer une allocution à l'inauguration du Restaurant coopératif du XV* arrondissement ; inaugurer encore « l'Emancipatrice » ; prononcer un discours à l'assemblée générale de la Ligue des Droits de l'Homme ou à la réunion de la Société des habitations hygiéniques à bon marché ; prononcer des discours en faveur de l'Arménie et de la Macédoine, ou bien de la séparation des Eglises d'avec l'Etat : prononcer des discours à des meetings pour le peuple russe ou à des soirées pacifistes, ou à l'ouverture du congrès de la Libre-Pensée : prolesLer contre la barbarie co-

loniale ou en faveur du droit syndical des instituteurs... après avoir considéré d'un sourire dédaigneux et durable la vie et les petites agitations des pauvres hommes, s'intéresser à toutes les manifestations de la vie, pleurer, frémir, s'enthousiasmer de toutes les agitations des pauvres hommes, pour aucun écrivain ce ne serait une banale aventure ! Mais quelle aventure pour Anatole France !

Il se façonne de son mieux à son nouveau rôle; et visiblement il tâche d'y approprier son talent.

Peut-on être surpris si la métamorphose ne s'accomplit pas sans peine, et si le sceptique ne laisse pas la place à l'apôtre sans que l'écrivain ne perde momentanément quelques-uns de ses avantages.

La pureté de la forme littéraire dans les œuvres d'Anatole France nous enchante. Ici d'abord le style est moins pur, la langue elle-même hésite, fléchit. Anatole France, parce qu'il se trouve dans l'obligation cruelle de devenir orateur, consent a écrire.

« La science... nous apprend à construire nous-mêmes notre idéal de iusticc sans en emprunter les matériaux à des systèmes erronés ou à des traditions barbares. »

Ses discours ne sont pas encombrés d'images et de métaphores, encore que les images et les métaphores soient d'un bon emploi dans les discours. Mais les images et les métaphores de l'orateur Anatole France sont privées d'originalité... Voici :

<( Le prolétariat a compris la nécessité de mettre dès à présent la main sur la science et de s'emparer des armes puissantes de la pensée. »

<» A Vheure où les ennemis coalisés de la science, de la paix, de la liberté... menacent détoulfer la démocratie sous le poids de tout ce qui ne pense pas... »

« Vous vous êtes mis en marche vaillamment. Vous avez fait les premiers pas dans la voie illimitée de V avenir meilleur...

« Le prolétariat fut de tous temps, Vimmense réservoir des forces où puisèrent les classes dirigeantes et gouvernantes. »

Evidemment il n'y a point de loi contre l'emploi de ces métaphores, et dans la société plus libre où nous allons vivre, on ne saurait Tes interdire. Convenons toutefois qu'elles étonneraient moins d'un orateur parlementaire pressé de renverser des ministres que de l'auteur du Lys Rouge ou de Jérôme Coignard.

C'est qu'Anatole France s'adapte, oui, il s'adapte à son nouveau rôle. Il sait que les moindres qualificatifs doivent être sommaires et forts.

Alors il juge tous les hommes d'une épilhète. C'est la bêtise désastreuse de Zurlinden. C'est l'égoïsme tortueux et bas de Félix Faure. C'est le sinistre gribouille de Cavaignac. Une épithète physique suffît quelquefois. Et quand Anatole France a dit : Le blême Méline, il a tout dit ; la psychologie de Méline est faite et Méline est bien jugé. Anatole France a bien deviné qu'il faut pour des publics simples des épithètes vigoureuses et sans incertitudes.

Mais il convient d'y mettre le ton. Pas de simplicité nue. L'emphase l'habille. « Point de vaines paroles ! Des actes ! Ne nous séparons pas sans avoir pris l'engagement solennel... »

« Et nous, citoyens, réunis pour la délense du droit, nous ne lerons entendre que le langage de la iustice et de la raison, mais nous le ferons entendre avec un bruit de tonnerre... »

A la force d'emphase concentrée, Anatole France tombe presque dans le mauvais goût. Ce n'est pas Tacite, c'est Lucain :

« Félix Faure, Billot et le blême Méline voulaient cacher la forfaiture de Mercier dans les ténèbres impénétrables et faire sur la victime un silence mortel. Ils n'ont pas pu. Quand ils se taisaient, on voyait qu'ils mentaient. »

« Ces balles sont allées frapper sa propre image dans les mains du prêtre Gapone. Juste, malgré lui, le tsar a tué le tsar... Le tsar a tué le

tsar et le tsarisme. Le tsar a tué le tsar et suscité la révolulion qui décorera le tsarisme. Nicolas Alexandrovitch n existe delà plus et sa mémoire est vouée pour toujours à l'exécration de Vunivers. »

Cet orateur veut être simple cependant. Mais l'artiste apprêté et naturellement artificieux que fut toujours Anatole France empêche que l'orateur n'ait cet abandon où se traduit le \Tai naturel. Fausse simplicité dans ses débuts de discours... « Il y a un petit conte de nourrice qu'on retrouve chez tous les peuples. »... « Quand nous étions enfants, parfois, le soir, à la mai- »on... » C'est de la préciosité, et quelle ! « Soyez à vous tous, mille et mille pensées manuelles, et mille et mille mains pensantes et travaillez dans la paix et dans l'harmonie...» et des antithèses, des antithèses î On pourrait craindre qu'Anatole I rance ne fût un orateur à la fois sec et boursoufflé... On pourrait le craindre, si le véritable Anatole France ne persistait tout au fond, s'effaçant par hasard devant le nouveau, mais le irveillant encore.

Puisqu'il n'est pas orateur-né, il emprunte nécessairement les procédés de développements de tous les orateurs ou de tous les rhétoriciens. Ce sont des énumérations et des adjurations grandiloquentes : « Venez en foule harmonieuse, venez graveurs et lithographes, mouleurs du métal, de

l'argile et du plâtre... venez ! » Ce sont des répétitions qui insistent. « Je veux féliciter la ligue elle-même de l'esprit qui l'anime, je veux vous féliciter tous... je veux vous féliciter... » Ce sont des interrogations à la manière classique, des interrogations pour lesquelles la réponse est préparée d'avance. <( Puis-je taire leurs mensonges ? Ce serait taire sa droiture héroïque. Puis-je taire leurs crimes ! Ce serait taire sa vertu ! Puis-je taire les outrages et les calomnies dont ils sont poursuivis ? Ce serait taire sa récompense et ses honneurs ! Puis-je taire leur honte ? Ce serait taire sa gloire. Non ! je parlerai. » Ce sont aussi des tours de phrase, des inversions à la Bossuet... « De quelles fureurs il fut alors assailli par les criminels, par leurs défenseurs intéressés, par leurs complices involontaires, par les partis coalisés de toutes les réactions, par la foule trompée, vous le savez !... » Comme cette éloquence manque de spontanéité ! Ces procédés de rhétorique employés avec une sorte d'habileté ingénue et de préméditation sans malice, ces phrases balancées avec un art patient et scrupuleux... tout cela étonne. On croit que fatalement l'éloquence d'Anatole France doit être glacée, et pourtant une émotion intérieure l'anime et la réchauffe.

Mais nous nous proposons seulement d'indiquer dans quelle mesure le talent littéraire d'A-

nalole France se modifie. Et c'est d'abord aux modifications les moins favorables qu'on est sensible. Sa personnalité tout entière semble se modifier... Il rentre dans les habitudes mêmes du nouveau public vers lequel l'ont conduit les circonstances. Il emprunte le ton, le langage qui agréent à ce public. Ecoutez l'auteur de la Reine Pédauque !

«( Vous serez soutenus, fen ai la ferme espérance, par le prolétariat du quartier, qui s'est montré lermement républicain et socialiste, en envoyant de bons socialistes et de bons républicains au Conseil municipal ; Vexcellenl prolétariat du quinzième sait et n'oubliera pas que l'œuvre inaugurée auiourd'hui est prolétarienne, socialiste et digne par là de toutes les sympathies. »

Dirait-on pas un édile de banlieue ? Et voici un bon député radical de province :

<( Dans l'état actuel de nos institutions et de nos mœurs, le suffrage universel est l'unique garantie de nos droits et de nos libertés, et il suffirait d'un souffle, d'un souffle de fraternité passant sur nos villes et nos campagnes pour qu'il devînt un instrument de [ustice sociale. »

.\insi .\natole France ne reste point lui-même. Il se façonne à son nouveau milieu. Sa dialectique en est tout aussi transformée. L'ironie — et si fine ! — était presque son unique moyen d'argumentation. Il renonce à la finesse. Il aban-

donne l'ironie ou bien il emploie une ironie forte et lourde, celle des réunions publiques et contradictoires, celle qui écrase, celle qui assomme. Anatole France a vu des réunions, a écouté des orateurs. 11 a discerné les arguments qui portent. Il s'efforcera d'employer les mêmes arguments. Et c'est miracle de voir cet écrivain délicat aligner posément, systématiquement, en phrases ornées, les arguments qui rendent si populaire dans son quartier tel politicien du Grand Montrouge... L'artiste abdique pour que l'apôtre accomplisse son œuvre, ou plutôt l'artiste se soumet aux exigences de l'apôtre et, docile, lui prête son concours...

Il faut que le sentiment se joigne à l'argument, le renforce... Anatole France éprouve tous les sentiments convenables. Il exprime des haines véhémentes, de ces haines qui transportent les auditoires. Il sait qu'il convient de souligner ces haines par des expressions un peu vulgaires et il dit .(( Maintenant encore le Cavaignac ne s'avoue pas coupable... » Il parle au peuple des « fds de riches ». Et quand il s'exprime sur la société future avec une noblesse grave, recueillie, il ne se retient pas toujours de professer un anticléricalisme très solide et très logique, mais de violence vulgaire, presque un anticléricalisme d'estaminet.

C'est qu'en effet, Anatole France ne peut plus sourire. Il dogmatise. Il veut convaincre. Il est lui-même entièrement convaincu.

Le meneilleux est ceci : exposant dans ses plus récents ouvrages ses conceptions de la société présente et de la société future, il raille souvent ses propres conceptions. L'ironiste, disons plus, le nihiliste revient, et il reste maître du doctrinaire. Dans les discours, au contraire, d'Anatole France, le doctrinaire l'emporte sans lutte.

Anatole France a des idées extrêmement nettes, extrêmement fortes. Il veut les exprimer dans toute leur netteté, dans toute leur force. Et ses idées qui vivifient son éloquence ne manquent pas d'être très généreuses. Il aspire au progrès général de l'humanité. C'est dans une conférence prononcée à la fête inaugurale de « l'Emancipation », le 21 novembre 1899, qu'il révèle toute sa doctrine philosophique et sociale.

L'ignorance est cause de tous les maux et de foutes les méchancetés humaines. A cause de l'ignorance, les religions ont pu établir, exercer leur tyrannie sur les hommes. « C'est parce que les découvertes des grandes lois physiques qui régissent les mondes ont été lentes, tardives, longtemps rcnlermées dans un petit nombre d'intelligence, qu'une morale barbare, londée sur une

fausse interprétation des phénomènes de la nature, a su s'imposer à la masse des hommes et les soumettre à des pratiques imbéciles et cruelles. » Le règne de la science amènera celui de la justice sociale et de la paix universelle. Alors l'humanité sera heureuse. Elle le sera parce qu'elle aura pu se délivrer enfin des erreurs du passé. (( Une longue tradition religieuse, qui pèse encore sur nous, nous enseigne que la privation, la souflrance et la douleur sont des biens désirables, et qu'il ij a des mérites spéciaux attachés à la privation volontaire. Quelle imposture ! C'est en disant au peuple quil faut souffrir en ce monde pour être heureux dans Vautre qu'on a obtenu une pitoyable résignation à toutes les oppressions et à toutes les iniquités. N'écoutons pas les prêtres qui enseignent que la soulfrance est excellente. C'est la ioie qui est bonne ! »

La joie résultera pour l'humanité régénérée de la science et de la beauté, du travail, de l'amitié, de la vertu... Nobles lieux communs qu'Anatole France ne se lasse pas de développer. Et certains d3 ses discours sont augustes comme des hymnes.

Son éloquence alors est égale aux sujets qui l'émeuvent. Elle est hardiment mouvementée comme dans l'éloge de Victor-Hugo. Elle est simple et grandiose comme dans l'éloge d'Emile Zola. Ses paroles écrites ont alors la fièvre des

improvisations. Mais ses pensées militantes ont la sérénité des certitudes

Et sans doute, il est permis de reconnaître avec plaisir le véritable Anatole France dans les discours plus littéraires où il célèbre des morts glorieux comme Ernest Renan, dans les discours plus intimes où il célèbre des morts aussi comme Charavay ou Laffitte. Je tiens pour certain qu'Anatole France n'a jamais rien écrit de plus parfait que ses oraisons funèbres attendries et fermes de Laffite et de Charavay. Même la tendresse humaine circule en ces pages, cette tendresse sincère que montre rarement l'œuvre d'A^ nafole France, et si elles sont parmi ses plus belles, elles sont plus profondément émouvantes que toutes les autres...

On peut constater en passant les transformations, peut-être les déformations accessoires que le contact oratoire avec la foule a imposées à un talent fait jusque là pour une élite raffinée... On peut les constater, car rien de ce qui touche un de nos meilleurs écrivains d'aujourd'hui ne doit nous laisser indifférents, et nous n'avons pas le droit de ne pas placer l'œuvre oratoire d'Anatole France à sa place exacte et juste dans l'histoire de sa pensée et dans l'histoire de son œuvre... Mais cela dit, il faut répéter les paroles d'Anatole France aux funérailles d'Emile Zola.

« Il n'y a qu'un pays au monde dans lequel

ces grandes choses pouvaient s'accomplir. Qu'il est admirable le génie de notre patrie ! Qu'elle est belle cette âme de la France qui, dans les siècles passés, enseigna le droit à l'Europe et au inonde ! La France est le pays de la raison ornée et des pensées bienveillantes, la terre des magistrats équitables et des: philosophes humains, la patrie de Turgot, de Montesquieu, de Voltaire et de Malesherbes. »

Anatole France, par son œuvre oratoire, a aidé notre patrie à remplir sa mission humaine. Il a indiqué leur rôle essentiel aux écrivains français des temps à venir.

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