SUR LA PIERRE BLANCHE
il y a toutes sortes de chances pour que leurs contemporains se contredisent avec eux, après eux. La succession de leurs doctrines est d'autant plus significative que, si ces écrivains n'agissent pas directement sur la masse, ils exercent sur elle une action indirecte... D'autres écrivains, en effet, viennent puiser chez eux la force et les moyens d'action et transmettent leurs pensées et leurs sentiments, leurs inspirations à la foule.
N'est-il pas curieux de constater que, malgré les entraînements du milieu, du moment, bien qu'il eût aspiré lui-même à devenir un doctrinaire, un apôtre, Anatole France a gardé son esprit indécis, et que sur toutes les affaires notables qui divisent bruyamment les hommes, ce philosophe qui mène les hommes au combat, et les anime dans les réunions publiques pour la bonne cause, s'abandonne gracieusement à toutes les incertitudes.
Lui-môme, comme tous ses héros, semble avoir dormi Sar la Pierre blanche au milieu du peuple des songes. Ses doctrines, en effet, sont imprécises ou fugitives comme des songes.
On a bien le droit pourtant de rechercher les doctrines d'Anatole Franco dans ce livre. Ce n'est point là un roman. Si un artifice adroit et simple introduit deux contes à travers ces conversations philosophiques, ces contes ne sont pas des histoires pour amuser les enfants, mais pour instruire les grandes personnes et les faire si possible penser...
... € Quelques Français, liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome, se rencontraient sou-
vent dans le Forum désenseveli. C'était Joséphin Leclerc, attaché d'ambassade, en congé ; M. Joubin, licencié ès-lettres, annotateur ; Nicole Langelier, de la vieille famille parisienne des Langelier, imprimeurs et humanistes ; Jean Boilly, ingénieur ; Hippolyte Dufresne qui avait des loisirs et aimait les arts. >
Tous sont fort amis d'Anatole France. Ils visitent le Forum que Giacomo Boni a su rendre si nouveau à nos curiosités, le Forum qu'il a remis à la mode. Ils dissertent abondamment sur le passé, sur l'avenir et même sur le présent, car les héros d'Anatole France sont habiles à dire beaucoup de choses avec élégance et il leur plaît de parler longuement. Ils discutent des religions et des races, de la guerre et des civilisations. Et l'un d'eux, c'est Nicole Langelier, raconte l'histoire de Gallion, qu'il a écrite.
Gallion, proconsul d'Achaïe, frère de Sénèque et frère d'Annœus Mœla, est préoccupé « de l'ordre de la nature et des vicissitudes de la fortune. » Il discute avec ses amis, comme doit le faire, même dans un conte, tout héros d'Anatole France. Il compte bien sur la rénovation du monde. Il tient pour extrêmement probable que le jeune Néron, adolescent que Sénèque instruit des meilleurs principes de la science et de la morale, opérera cette utile rénovation. II est amené à juger Paul, qui prêche, si l'on peut dire, à Corinthe, les doctrines d'une religion nouvelle. 11 le néglige. Il ne devine rien en lui. Il n'attend rien ni de lui, ni de sa religion.
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« Laissons Paul et Sosthène, dit-il, leur pensée ne nous serait d'aucun secours dans les recherches que nous poursuivions avant qu'ils nous eussent interrompus si malencontreusement. Nous nous efforcions de connaître l'avenir que les dieux nous réservent, non à vous, mes chers amis, et à moi en particulier, (car nous sommes disposés à souffrir tout ce qui sera), mais à la patrie et au genre humain, dont nous avons l'amour et la charité. Ce n'est pas ce tapissier juif, aux paupières enflammées, qui pourrait nous dire, quoi qu'en pense Marcus, le nom du Dieu qui détrônera Jupiter. »
Inquiétante déclaration I Est-ce que Anatole France, à qui Gallion est cher cependant, ne nous indique pas, avec une certaine cruauté, que les hommes les plus éclairés ne sont que des prophètes médiocres et qu'il n'est pas très sage de se fier à eux pour la conduite de la vie et les règles à donner au commun des hommes.
Mais le conte est terminé. Anatole France a témoigné une fois de plus de son ironie étrange qui doute de tout, et même de la perspicacité des plus perspicaces. Paul est devenu saint Paul. Le christianisme, celte secte, s'est répandu. Sénèque, Annœus Mœla, Lucain, Gallion ont péri, victimes de Néron en qui ils avaient mis leur espoir généreux. Josépiiin Leclerc, .M. Joubin, Nicole Langelier, Jean Boilly, Hippolytc Dufresne reprennent la place de ces anciens illustres à qui ils ressemblent comme des frères. Vont-ils se tromper comcQe eux ?
« Ainsi, dit Joséphin Leclerc, voilà un des hommes les plus instruils de son temps, un homme versé dans les spéculations philosophiques, rompu à la pratiques des affaires et dont l'esprit était aussi libre, aussi large que pouvait l'être l'esprit d'un Romain, Gallion, frère de Sénèque, l'ornement et la lumière de son siècle. Il s'inquiète de l'avenir, il s'efforce de reconnaître le mouvement qui emporte le monde, il recherche les destinées de l'Empire et des dieux. A ce moment, par une fortune unique, 0 rencontre saint Paul ; l'avenir qu'il cherche passe devant lui et il ne le reconnaît pas. Quel exemple de l'aveuglement qui frappe, devant une révélation inattendue, les esprits les plus éclairés et les intelligences les plus pénétrantes ! »
Vous sentez que si je cite ces lignes d'Anatole France, ce n'est pas seulement parce que je suis assuré de procurer du plaisir à ceux qui les lisent, c'est parce que rien ne me paraît plus nécessaire que de montrer la défiance essentielle de l'esprit d'Anatole France. Il est dans la vie d'aujourd'hui l'un des champions les plus admirés de ceux qui prétendent accorder à l'aristocratie intellectuelle le droit et la responsabilité de conduire les foules; : et dès qu'il rencontre les représentants illustres i de cette aristocratie, il les met en suspicion.
Dès lors, quoi qu'ils disent et quelles que soient les idées générales qu'ils répandent sur tous les i sujets — ils ne se font pas faute d'en répandre — nous doutons, nous sommes conviés au doute par Anatole France lui-môme. Ils tracent des plans