ARMAND MARQUISET, SOLS-PREFET 1S
voulu demander à lEtat de mettre en lumière ses mérites. Il n'avait pas voulu compter sur soi seul... C'est pour cela qu'il s'en allait désenchanté vers la mort. Cette aventure est de notre temps comme de son temps. Et tous les Français de France doivent méditer l'histoire véridique et lamentable d'Armand Marquiset, sous-préfet.
14 janvier 1905.
On écrit des livres. On écrit encore d'autres livres. Et puis on continue d'écrire des livres. On trouve incessamment des éditeurs, particulièrement si on les paye. On trouve môme quelquefois des lecteurs. Chacun vient dans ces livres cueillir une idée ou un rêve. Les livres que l'on a écrits ne sont pas complètement inutiles. Mais ils restent anonymes. On a oublié leurs titres. On a oublié le nom de leur auteur. On sait bien... attendez un peu... ah! comment doncl... c'est celui, c'est celui qui, qui... mais vous connaissez ce nom-là, eh bien ! dans son livre il y avait « des choses intéressantes. » Enfin, c'est très curieux ! je ne me rappelle plus son nom... L'auteur de ces livres estimables et peut-être profitables est un écrivain, estimable aussi, mais il est impersonnel. Il a quelque talent, quelque culture, quelque méthode, quelque style. Il n'a pas de personnalité. Il n'est pas une individualité. On peut lire ses livres; mais lui, il n'e.Kiste pas. En revanche^ et ce n'est point une consolation, il y a des gens qui font métier d'écrire, et qui existent, eux, et
qui ont une personnalité, eux, et qui sont seulement dépourvus de culture, de méthode, de style et, pour tout dire en un mot, de talent.
Il est bien malaisé aujourd'hui d'avoir de la culture, de la méthode, du style, du talent, et, par surcroît, une personnalité. Les hommes ressemblent prodigieusement aux autres hommes — surtout les hommes qui publient des livres. Et ils sont si nombreux I Comment les distinguer les uns des autres î Celui qui parvient à se constituer une personnalité jouit d'un rare privilège. Il est la lumière dans les nuages, la netteté dans la confusion. On le voit de loin. On peut le voir longtemps. Or, nos contemporains n'écrivent que pour être vus de loin et pour être vus longtemps...
Cela dit, je tiens à vous persuader qu'Ernest Tissot, critique, voyageur, romancier, a une personnalité, une individualité, une originalité, qu'il existe enfin, et que l'on peut même démontrer qu'il existe. Vous lisez ses livres qui renferment tous « des choses intéressantes », beaucoup de « choses intéressantes ». Vous n'avez pas assez fait que de les lire et de proclamer qu'ils renferment « des choses intéressantes ». Si vous n'êtes pas distraits, vous devez dire : il y a là un tour d'esprit, une façon de regarder les spectacles du monde qui révèlent une personnalité. Et cette personnalité littéraire, c'est Ernest Tissot. Ce n'est ni plus ni moins qu'Ernest Tissot, mais oui, Ernest Tissot.
Ernest Tissot est un élève, un amateur, un ces-
mopolite. Voilà beaucoup de qualités et un certain nombre de défauts impliqués par un très petit nombre de qualificatifs.
Un élève? Je le prouve, D'abord, Ernest Tissot sait beaucoup. Aujourd'hui, il n'y a plus guère que les élèves qui sachent beaucoup. Tant d'autres deviennent écrivains parce qu'ils ne savent rien ! Soyons reconnaissants d'écrire, à ceux qui ont appris le plus possible. Ernest Tissot s'appliqua toujours à apprendre, apprendre. Il fut le studieux étudiant de Genève. Il fut le studieux étudiant de Heidelberg. C'est un écrivain lauréat. Il est lauréat extrêmement. Quand on a été lauréat, on le reste toute sa vie. Il y a comme cela des marques ineffaçables ! Ce sont ses études qui le poussèrent à écrire. Il écrivit d'abord sous l'impulsion de ses maîtres. C'est encore sous l'impulsion de maîtres qu'il écrit. Il subit avec bonheur ces impulsions. A défaut du reste, lés dédicaces adorantes de ses ouvrages en donneraient la certitude. Mais nous voyons que son premier livre a été on ne peut plus couronné. Les principales études qui composent Les Evolutions de la critique française ont été comblées de tous les prix dont une Université ou une Académie genevoise peut gratifier une « composition française *. Ce fut en 1888, le prix Hentsch, ce fut en 1887 le prix Amiel qui imposèrent Ernest Tissot à l'attention déférente de tous les bons élèves présents et futurs des Gymnases et des Universités. Et déjà, récoltant tous ces prix, Ernest Tissot était un écrivain. Il publiait un livre, un livre de criti-
que. Sera-t-on étonné si ce livre apparaît comme un excellent exercice d'école I II est bien ordonné. Il est limpide comme une âme d'étudiant laborieux et sage. Il est sans fièvre. Il est poli. Il est circonspect. Il n'attire pas violemment l'attention. Il ne la captive pas. Mais il appelle l'intérêt. Et il le retient. Aujourd'hui — quinze ans après ! — le premier livre d'Ernest Tissot reste comme un manuel utile et commode de la critique française en 1890.
Ernest Tissot constate raisonnablement qu'«un fait semble dominer la littérature française de 1870 à 1890 : l'abaissement de l'imagination pure en raison directe du développement de l'esprit d'analyse. » Il en infère raisonnablement : « Une des plus immédiates conséquences de cette évolution fut — comme il était facile de le prévoir — le développement progressif de la critique française. » Et il étudie, en bons termes, les principaux représentants de cette critique. 11 ne témoigne pas de préférences folles. Ce ne serait pas convenable. Ernest Tissot est un critique vertueux qui domine ses passions. Mais il a du goût pour toutes les intelligences. Ce goût perpétuellement manifesté est le grand charme de son livre. Mais comment donc, comprenant avec une force de pénétration si disciplinée la critique de son temps, comment donc, se montrant si capable d'ôtre à son tour un critique personnel, se décide-Hl à écrire des livres de voyage et des romans? C'est que peut-être sa volonté n'est pas plus puissante que sa personnalité. Élève, il veut devenir disci-
pie. 11 imite. Il pastiche à son insu. Il a été ébloui par le fulgurant génie de Paul Bourget. Il n'est plus maître de lui-même. Il doit agir, il faut qu'il agisse dans la littérature à l'exemple, à l'instar de Paul Bourget. Ernest Tissot est critique, il est voyageur, il est romancier, il est essayiste dans le genre de Paul Bourget, critique, voyageur, romancier, essayiste. Oui, j'avais raison de le dire, il cesse d'être élève pour devenir disciple. Se formera-t-il une personnalité ?
Il le pourrait puisqu'il est un amateur. Le dictionnaire usuel de la langue française appelle AMATEUR : « Celui qui a beaucoup d'attachement, de goût pour une chose : amateur de louanges, amateur de beaux-arts ; celui qui aime les beauxarts sans en faire profession : il n'est pas artiste, il est amateur. Le mol se prend aussi pour marquer des connaissances peu solides, un travail peu sérieux, et quelquefois de la prétention : il travaille en amateur défiez-vous des concerts d^amateurs. » Voilà ce que dit le dictionnaire usuel de la langue française et vous me pardonnerez, j'en suis sûr, de ne pas citer l'énumération tout entière de Liltré. Ernest Tissot n'a pas de prétention. Son travail est sérieux. Ses connaissances sont solides. Mais il ne fait profession de rien. Et il a beaucoup d'attachement pour un sujet de livre ou pour un genre littéraire. Mais son attachement ne dure pas. Ernest Tissot est un amateur. Il est le Monsieur qui passe. D'ailleurs, le livre auquel il donne ce titre négligent est beaucoup plus instructif que celui qu'il appelle solennellement :
Les Sept Plaies et les Sept Beautés de l^Ilalie contemporaine. Le Monsieur qui passe est un observateur singulièrement pénétrant de la vie des étudiants ou des officiers allemands ou italiens, ou des jeunes Suissesses. Et s'il passe un peu partout, il s'attache un peu partout. Il remarque, il pénètre, il analyse. Il n'écrit rien à la légère. Son œuvre est un livre assez approfondi d'études morales et sociales. Il n'est pas l'ouvrage précipité d'un passant. Mais il prétend dénombrer les Plaies et les Beautés de l'Italie contemporaine, fixer sous un titre définitif des caractères patiemment étudiés. Le livre n'est que d'un touriste, curieux de tout, distrait de tout par les autres curiosités concurrentes et pressées. Ernest Tissot est appelé à tous les sujets. Il obéit à tous les appels. Il est sur le point d'écrire une œuvre réellement novatrice. Il l'abandonne. Il ne rédige plus qu'un reportage hâtif. Il est un amateur.
Mais il est un amateur cosmopolite. Qu'est-ce donc que le cosmopolitisme littéraire ? Ernest Tissot parle avec complaisance de cosmopolitisme. Il est content d'être cosmopolite. Il dit souvent : je suis cosmopolite. Et quand il le dit, il s'écoute parler. Nous pourrons donc définir le cosmopolite d'après Ernest Tissot, en prenant Ernest Tissot pour exemple, et môme pour modèle. Ernest Tissot a-l-il donc des idées qui ne sont pas spécialement françaises, ni allemandes, ni italiennes, ni anglaises, ni suisses, mais qui sont des idées européennes ? Je crois surtout qu'il est cosmopolite
parce qu'il a voyagé dans plusieurs contrées d'Europe et parce qu'il cite tour à tour et de plus à tort et à travers, des auteurs de tous les pays : Gœthe, et Shelley, et Shakespeare, et Byron, et Heine, et d'autres en désordre. De telles citations sont précieuses, mais sont-elles réellement le fait d'un réel cosmopolite ? En outre, à lire tous ses livres faciles, abondants, attrayants, parce qu'ils sont riches d'idées, prompts à se succéder, je me demande si son cosmopolitisme n'aboutirait pas à émasculer sa littérature, à lui ôter tous les caractères en relief qui sont les caractères d'une littérature nationale, à lui enlever tous les traits signalétiques par lesquels on distingue la littérature française de l'allemande, ou l'allemande de la française, à en faire une sorte de littérature insexuée, de littérature neutre. Ses livres ont souvent l'air d'être traduits. Je ne vois pas très bien ce qui pourrait empêcher la Dame de V Ennui ou les Cinq Nuits de la Passion d'être des romans russes, ou allemands, ou anglais... Et s'ils ne me semblent pas être spécialement des romans français, et si je les accepte à la rigueur comme des romans cosmopolites, c'est seulement parce que leurs héros ou leurs héroïnes sont nés dans tous les coins de l'Europe, mais cela indique surtout qu'ils sont des romans un peu dépourvus d'originalité, des romans d'un écrivain dont la personnalité n'est pas accusée très vigoureusement.
D'autre part, un cosmopolite digne de ce nom, un vrai cosmopolite, devrait être l'homme le mieux « averti » qui lût au monde ; ses admirations et
ses dédains devraient être extrêmement pondérés. Or, Ernest Tissot, élève, mesurait ses épithètes. Mais Ernest Tissot, cosmopolite, délire infatigablement. Tantôt, il exprime pour Paul Bourget ou d'Annunzio des enthousiasmes effrénés. Ces écrivains l'exaltent d'une façon inquiétante. Tantôt il exprime des haines stupéfiantes et mal équilibrées. A tous les tournants de rues ou de pages, dans ses pérégrinations à travers l'Italie, il rabaisse Zola au-dessous du médiocre. Le cosmopolitisme étant la curiosité; la curiosité active et persistante excluant la badauderie, on est surpris qu'un cosmopolite de naissance et par destination puisse être badaud et manquer de critique à ce point. Le comopolitisme ne donne-t-il pas le sentiment des nuances et le sens des perspectives ?
Or, Ernest Tissot est cosmopolite parce que tous les spectacles de l'univers excitent sa curiosité. Il veut tout voir, tout savoir. Sa curiosité est toujours égale à elle-même. Il ne nuance rien. II aperçoit tout sur le même plan. Mais n'est-ce pas très rare un homme de notre temps qui, dans la complication contemporaine, distingue presque toutes choses! Il lui faut des documents sur beaucoup d'hommes et beaucoup de civilisations et beaucoup de formes de civilisation. Il est sans cesse en quête de documents. Il est le « causeur » qui veut être informé de tout. 11 travail à nourrir sa conversation, et à la diversifier en l'alimentant. Et il va, infatigablement curieux, de sujet en sujet. Il observe avec facilité. Il décrit facile-
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ment, et, par conséquent, il développe en décrivant. Rien n'est détail pour lui, ou bien aucun détail n'est pour lui négligeable. Gela l'incite à écrire abondamment, amplement. Il n'écrit rien inutilement s'il a vu les choses le premier ou s'il les a vues plus profondément que tous ceux qui les virent d'abord.
Connaissant tous les pays et toutes les littératures d'Europe, parlant toutes les langues littéraires, écrivant la langue française, Ernest Tissot pouvait accomplir pour la France, une grande œuvre. Il pouvait donner à la France, qui est le laboratoire des idées universelles, des instruments de travail. Il fut sur le point de réaliser cette œuvre. Du moins, il l'entreprit. Il nous initia au Drame Norvégien. Relisez ce livre. Vous vous convaincrez que Ernest Tissot a toutes les graves qualités d'un excellent initiateur intellectuel. Je vous signalais cette merveille : quinze ans après avoir été publiées, les Évolutions de la Critique conservent leur utilité. Le Drame Norvégien, qui date de 1893, n'a point perdu la sienne maintenant. Les études d'Ernest Tissot sur Ibsen, sur Bjœrnson, ont une valeur durable. Elles ont été neuves. M""» Arvède Barine, chevalier de la Légion d'honneur, polygraphe toujours attrayante, avait publié une étude sur Brand en 1877. M. Charles Sareola.M. Auguste Ehrardt avaient étudié Ibsen un peu superficiellement, M. Edouard Schuré avait critiqué les débuts de Bjornson. On ne connaissait à fond ni l'un ni l'autre des grands dramaturges Scandinaves. Ernest Tissot nous les révéla minu-
tieusement, savamment. II pouvait rester l'un des directeurs de notre vie intellectuelle, notre guide à travers la pensée européenne, faire de nous ses sujets, mériter notre gratitude, effectuer aisément une tâche sans égale d'informateur et de critique européen. Il n'y a pas consenti. Ou bien il y a renoncé. L'originalité s'offrait à lui. II était pressé d'imiter quelqu'un.
Le malheureux, il avait hâte d'imiter Bourget. Il pouvait élargir notre esprit national, mener l'avant-garde des curiosités françaises de plus en plus ardentes. Il préféra écrire des romans psychologiques. Tant pis pour nous! Son attendrissement béat devant les livres de Bourget aurait pu lui être avantageux, s'il l'avait conduit à enrichir d'une érudition plus approfondie le cosmopolitisme de façade de cet écrivain; mais elle lui fut au contraire funeste. Ernest Tissot ne voulut qu'imiter Paul Bourget. Il le recommença peut-être. Il l'affaiblit.
Parlons avec franchise. Je voudrais qu'Ernest Tissot s'écartât des romans, lui qui est si bien préparé à écrire tant de livres utiles. Et loin de moi la préméditation de nier ses mérites de romancier. Ses héros ont beaucoup vu et beaucoup retenu. Ils causent bien. Ils ont voyagé. Ils aiment la musique. Ils y font des allusions agréables et instructives. Ils goûtent intelligemment les beautés de la nature et des civilisations variées. Je ne méconnais point le dramatique — tiré en longueur— du roman de guerre et de viol qui porte dignement ce litre épouvantable : Entre la folie
et la mort. Mais, en vérité, ces analyses psychologiques de l'amour, si scrupuleuses, j'en conviens, si touchantes même, je dois l'avouer, par leurs scrupules, ces analyses de l'amour distingué me font un peu rire. Je m'en accuse. Je sens bien que j'ai tort, mais malgré moi j'ai un peu envie de rire. Autant que possible, l'amour pour les héros et les héroïnes d'Ernest Tissot n'est pas le contact de deux épiderraes. « Tout, tout excepté ça », comme dit la petite M™* Campardon, dans Pot-Bouille que déteste Ernest Tissot. L'amour, c'est de la psychologie. Il faut s'y résigner. Et pourtant.... Enfin à quoi bon discuter. L'amour, c'est de la psychologie !
Lisez donc Comme une Rose, ou bien La, Dame de VEnnui. Mais non, lisez les Cinq Nuits de la Passion. J'accepte toutes les analyses psychologiques, mais encore faut-il que les sentiments que l'auteur psychologue prête à ses héros aient quelque rapport avec la réalité, qu'ils soient vraisemblables. Dans les Cinq Nuits de la Passion, vous verrez deux amoureux dont l'un s'appelle Moë de Bligny (un drôle de prénom) et l'autre Wanda Nalizine (femme slave, roman cosmopolite). Ils devaient se marier « comme de juste » et c'était si simple 1 mais à la suite d'un malentendu bizarre — oh ! ces psychologues ! — Wanda épouse un officier supérieur de l'armée russe, Barzilewski. Dix-huit ans après, je ne sais quel diable de romancier la poussant, Wanda, la femme slave, revient à Paris et elle découvre soudain, qu'elle aime toujours l'incomparable Moë. Enfin ! je veux
bien ! Ce n'est peut-être pas naturel ! Mais les femmes slaves ne ressemblent pas à toutes les autres femmes. Cependant que diles-vous de cette hisloire-ci ? Wanda, la femme slave, épouse par dépit le vieil officier, Nalizine, et Nalizine, le soir des noces, lui tient ce langage : « Chère amie, je n'ai plus vingt ans, et je vois que je n'ai guère la ligure d'un Roméo. En outre, la franchise de votre attitude m'a suffisamment appris que je n'avais su vous inspirer aucun sentiment, mettons de bienveillance. J'ai persisté toutefois dans mon projet de mariage, parce que je vous aime sincèrement et que j'espère, avec de la patience, vous apprendre à me considérer comme le meilleur de vos amis. Mais jusque-là et aussi longtemps que vous le désirerez, je ne serai pour vous qu'un père. Puisque votre cœur n'a point parlé, votre innocence mérite mon respect. J'augure seulement, à force de patience, de finir par vaincre vos hésitations. Sans aimer ma vieillesse, vous consentirez peut-être un jour à la consoler et ce jour-là, qui sera le plus beau de ma vie, afin que je devine voire pensée sans qu'il vous en coûte aucune explication, vous n'aurez, voulez-vous,
"i me rendre la rose que voici ? Ensuite il
1 alla sans avoir osé mettre ses lèvres sur mon front et je dormis seule ma première nuit de noces. » S'il y a dans la réalité un seul otticier de l'armée russe capable de parler et d'agir ainsi, qu Ernest Tissot nous le montre !... Mais jusqu'à ce qu'il nous le montre, nous serons contraints de penser que ses romans psychologiques ne sont ni
vraisemblables, ni vrais ! Nous en aurons le droit, n'est-ce pas?
Mais ce cosmopolite qui a tout vu veut tout essayer. C'est l'effet de sa curiosité généreuse. Il n'a point pourtant, avec le sens de la vie véritable, le style d'un romancier. Son style, assez avenant et souple, intelligent, nullement artiste, est un peu dépouillé de force. Il a aussi des mièvreries un peu suisses (éléffantiser, obsessionnel une entreprise conséquente), il est rapide, aisé. Il coule. Il coule. Il manque de relief et de couleur. Il est impersonnel. Faut-il dire qu'il est cosmopolite ? Il serait un très bon instrument pour un informateur de la multiple vie étrangère. Ernest Tissot disait : « Un homme qui se respecte doit apprendre une langue nouvelle tous les quatre ans. » Ainsi armé, quel concours ne peut-il pas apporter à l'enrichissement de la pensée française ! Il suffit pour cela qu'il endigue sa curiosité. Sa curiosité toujours en mouvement s'applique à tous les hom mes et à tous les phénomènes de leur vie intellectuelle, morale, esthétique, au passé, au présent. Son œuvre est diverse, mais elle est ondoyante ; elle est parfois superficielle. Sa désinvolture, qui ne laisse pas que d'être par hasard un peu lourde, est aussi un peu aventureuse. Ah ! s'il voulait limiter ses efforts et persister dans ses efforts ! Il pourrait nous donner une œuvre longuement utile. Il pourrait nous donner cette critique européenne que nous ne possédons pas complètement en France et dont nous avons surtout besoin. Qu'Ernest Tissot revienne donc à l'inspiration
qui lui fit écrire le Drame Norvégien et qu'il consente, lui préparé à cette tâche, à s'engager dans la vie intellectuelle du monde en éclaireu r 1
21 janvier 1905.
Petite syllabe, grand nom.
Prenons garde que l'Angleterre établît la gloire de ses écrivains avec une précipitation qui n'est pas exempte de brusquerie. Le moyen est bon pour pousser au delà des pays de langue anglaise chacune de ces gloires et imposer comme un maître universel chacun de ces écrivains. Nous en avions remarqué l'emploi lorsque Rudyard Kipling nous fut révélé violemment. Sa domination surgit, ainsi que se lève un soleil éclatant sur le monde. On ne pouvait point ne pas voir, ni se soustraire à l'éblouissement. Enthousiasme candide des lecteurs anglais, pour des écrivains, inégaux, sans doute, mais qui renouvellent un peu leur littérature dont ils sentent bien le renouvellement nécessaire et peut-être urgent ? Procédé de bluff, appl iqué naturellement dans la vie littéraire comme dans la vie économique ? 11 faut constater du moins l'exaltation entraînante d'une admiration qui semble un engouement. Quel temps cette fièvre peut-elle durer ? Ne sera-t-elle point tombée alors que les écrivains qui en auront été les bénéficiaires conserveront encore, par suite de la vitesse initiale de leur gloire, un rôle dans
le mouvement des idées universelles ! Toujours est-il que Rudyard Kipling, que Wells sont devenus soudainement, brutalement, célèbres, d'une célébrité mondiale, en deux ans, en trois ans, en moins de temps peut-être ou peut-être en un peu plus de temps à peine : et c'est seulement ce que je voulais constater.
Ils nous ont été proposés, sans réserve. Nous les avons reçus avec empressement. On consentira, je le pense, à le proclamer. Si quelqu'un se figurait encore que nous sommes réfracta ires aux invasions des esprits étrangers, nous avons répondu déjà, par notre grand accueil intellectuel, si obligeant, à Rudyard Kipling encore que rébarbatif et trouble, à Wells qui ne nous apporte rien, somme toute, dont nous n'ayons dans notre littérature française l'analogue, ou l'équivalent, ou le modèle. Aussitôt que l'admiration anglaise nous les désigna, nous sommes allés au-devant de Kipling et de Wells, et cela nous fera pardonner, je l'espère, de n'avoir point précédé la désignation anglaise, d'autant plus qu'elle fut prompte à s'exprimer bruyamment. Mais quand je lis la traduction de Wells, par exemple, — dont je ne saurais trop louer M. Henry D. Davray et M. Kozakiewicz et M. Louis Bairon, car cette traduction est limpide et vibrante et merveilleusement appropriée — quand je lis la traduction des œuvres de Wells, et peuL-être bien que je me trompe, j'ai du moins l'idée que celte traduction ajoute quelque chose îi la vertu universelle de ces tKuvres; elle leur donne la valeur d'échange
intellectuel qu'assurent à toute œuvre l'ordre et la clarté françaises. Je tiens pour certain que la circulation de Wells, par sa traduction française, deviendra plus facile et sera plus prolongée. N'estil pas juste que la bonne volonté des Français à donner à chaque écrivain notable d'une autre nation, la force d'expansion de leur propre lan- ^ gue, ne vienne augmenter encore cette force " d'expansion même ! Wells estimerait que c'est ■ juste et que cela est d'ailleurs fatal, lui qui, dans j ses Anticipations, a prévu, ainsi que Novicow, et '. expliqué par des arguments si pertinents, la '• domination future de la langue française. ]
Mais parce que les romans et les contes et les \ sociologies de Wells ont été déversés sur nous à i flots, et parce que nous avons voulu les goûter j très vite, nous ne les avons point admirés à bon ^ escient. Nous avons beaucoup étudié Wells. Nous | lui avons constamment fait tort. En effet, nous | l'avons constamment jugé comme si son œuvre | était terminée aujourd'hui. Nous ne nous sommes point aperçus que cet écrivain, si rapidement heureux et qui donne tant de signes d'une longue puissance d'imagination créatrice et critique, n'a fourni encore que l'ébauche de son œuvre. Et c'est seulement parce que ces ouvrages disparates qui se répètent ou se contredisent et, en quelque sorte, se chevauchent, sont l'ébauche de son | œuvre future, que Wells peut être un grand nom i de la littérature internationale. i
Notez-le bien. Sa carrière ne fait que de com- ^i mencer. Il a moins de quarante ans, Il écrit des
livres depuis 1895 et non pas depuis plus longtemps. Il n'avait guère qu'une culture scientifique et très forte, et exclusive, peu favorable à la création proprement littéraire. Il se dégage péniblement des affabulations scientifiques qui chargent surtout ses premiers livres. Sa célébrité date de quelques années : pourtant il entre seulement dans « la littérature ». C'est ainsi.
Et on ne le voit pas. On ne veut pas môme l'entrevoir. On n'aperçoit pas qu'il se forme, qu'il se cherche lui-même; et qu'il est par-dessus tout un observateur, un moraliste social, qu'il tend de plus en plus à être un moraliste social. Il s'agit de surprendre l'attention de ses contemporains. Il s'abandonne tout naturellement pour cela à ses imaginations scientifiques qui sont formidables, fécondes et bizarres. Mais il est fait pour devenir un observateur social. L'imagination scientifique et l'observation sociale : voilà les deux éléments de son talent ou, si vous préférez, de son génie. D'abord ils s'aident l'un l'autre : et l'imagination vigoureusement fantaisiste, met en relief les observations sociales d'une vérité singulière. Puis ils s'encombrent l'un l'autre, ils se gênent. Wells hésite à se débarrasser de cette imagination qui fit ses premiers triomphes, car les œuvres réussissent toujours par ceux qui les jugent superliciellement. Il se libère par hasard et il écrit cet ouvrage ému de psychologie précisément réaliste: V Amour et M. Levisham. Fuis il retombe en esclavage. Et beaucoup avec des excuses persistent à le considérer comme un inventeur mélho-
dique encore qu'indiscipliné de mondes superflus, et le comparent assez judicieusement en apparence, à Jules Verne. Ne méconnaissons pas l'amusant Jules Verne, sous ce prétexte commode qu'il est Français. Mais Wells n'offre avec lui que de médiocres ressemblances, et qui ne sont point du fond de son talent. Un jour ne pourrons-nous pas écrire uniquement : Wells, romancier social. Nous le pourrons. Et ce ne sera pas un motif suffisant de négliger ses débuts de romancier enclin aux vastes hypothèses scientifiques. Il sait nous conduire ardemment à vingt mille lieues dans les airs, à vingt ou quarante siècles en deçà de notre époque, ou au delà de notre temps. Il sait nous guider en des voyages extraordinaires, Consentons à ne pas oublier que ce sont là surtout des explorations intellectuelles et morales. Mais si l'on désire ne distinguer que la fantaisie de l'imagination à base scientifique, je veux bien qu'on en admire la force et la logique, en même temps que le fantastique ordonné. Il est équitable de marquer la puissance de ses inductions ou de ses déductions formidables dans le passé ou dans le futur. Au reste ces fictions imprévues ont un charme on ne peut plus rare. Ressuscitant des 'mondes morts, créant des mondes virtuels, inventant des mondes possibles, établissant toutes les relations plausibles de ces mondes avec le nôtre, Wells est bien armé pour nous séduire par surprise ou par contrainte. Il est un artiste en outre, un poète bref et véhément. Ses récits courent, comme ses machines traversent les espaces
et les siècles. Son imagination frémissante entraîne les nôtres. Pour si peu de complaisance que vous y mettiez, vous aurez vite fait de vous figurer son œuvre mouvementée comme une épopée gigantesque. Elle en est une, en effet, où des héros s'agitent qui sont des dieux parfois, les dieux de jadis et les dieux de demain, dans de prestigieux décors d'univers qui nous paraissent d'autant plus grands qu'ils sont pour nous plus nouveaux. Quelle fertilité, quelle richesse, quelle variété, quelle magnificence ! Oui.
Oui, mais encore ! Ne croyez-vous pas que cette imagination qui s'appuie solidement sur des vérités ou des conjectures scientifiques, si elle est immédiatement et facilement séduisante, engendre vite une certaine monotonie. On est très content d'abord de voir la lune — comme si on y était, — mais quand on l'a bien vue, on pense que tous les autres mondes lui ressemblent un peu et le contentement se termine en déception. Je ne parle même pas des machines que Wells emploie pour conduire ses personnages aventureux dans des mondes imaginaires où l'on n'aborde pas sans péril. Ces machines toutes irréalisables, puisque enfin, si l'on peut à la rigueur en construire scientifiquement une qui nous conduirait dans la lune, il est impossible d'en construire une pour explorer le temps, sont établies avec une minutie partout identique et partout fatigante. Chaque rouage est décrit comme s'il existait. Pareille précision de science chimérique émerveille, mais elle lasse. C'est débauche d'imagination de savant
plaisantin. Plus gravement, les romans se répondent, et mutalis mutandis, comme on disait naguère et on a bien tort de ne plus le dire, se reproduisent. J'avoue que Le Voyage dans la lune et La machine à explorer le temps sont deux livres qui me paraissent à peu près décalqués l'un sur l'autre. Une Visite merveilleuse et, avec des différences toutefois, La Guerre des mondes sont les mêmes romans retournés ou, en quelque sorte, renversés. Ce ne sont plus les hommes qui vont dans les mondes surprenants des autres sphères ou des autres âges, mais les habitants des sphères célestes qui voyagent dans notre monde et ont des impressions que l'on peut trop aisément comparer à nos impressions. Wells est-il surtout un romancier fantastique du merveilleux scientiGque, son imagination d'abord étonnante a, en vérité, bien peu de ressources. Après dix années seulement d'activité littéraire, elle en est réduite à tourner sur elle-même. Et nous ayant menés furieusement dans les temps préhistoriques ou dans les temps futurs, dans les brumes ou dans les rêves opaques de tous les âges et de tous les êtres, nous ayant conduits dans la lune ou ailleurs, devra-t-elle maintenant, à cette fin que Wells écrive un autre livre et pour ainsi dire se renouvelle, nous faire voyager à travers les constellations, 'du Capricorne au Sagittaire, du Scorpion à la Balance?... On admirerait toujours la hardiesse facile de ce guide infatigable; mais l'esprit, à le suivre, prendrait, si je peux dire, l'humeur casanière. Il resterait néanmoins que Wells eût eu le premier
l'idée de vivifier par une science particulière ses inventions romanesques, avec la faiblesse de se répéter ensuite, pour se prouver mieux à soi-même son originalité vraiment inattendue — et tout de môme Wells ne serait point un méprisable auteur.
Or, il est par surcroît, et il sera essentiellement un moraliste social. Il étudie surtout la vie de nos contemporains, la vie des êtres de notre « petit globe terraqué ». Il l'étudié pour la diriger. S'il nous jette avec tant de frénésie dans la vie du monde, il veut nous rendre plus sensibles les règles nécessaires de notre monde à nous. Il nous perd à travers les espaces : c'est un moyen de mettre mieux en relief les lois indispensables d'existence sur un point de l'espace. Par le délire méthodique d'une irrésistible imagination, il accuse mieux la vérité.
On pourrait reconstituer par les livres de Wells une critique, qui sait ! une satire de la vie anglaise d'aujourd'hui. C'est affaire aux Anglais de l'y chercher s'ils le jugent utile. Nous y découvrons, nous, une morale de la vie humaine, et qui ne peut nous laisser indifférents. De plus en plus, dans ces livres où toutes les chimères semblent se jouer à l'abri des contacts déprimants de la réalité, cette réalité, et le souci de cette réalité s'affirment. Et n'est-ce pas une preuve décisive des préoccupations fondamentales de Wells que son recueil d'Anticipalions, son évangile, où il formule jusque dans leurs applications détaillées, la science, la philosophie, la sociologie, la morale des siècles prochains !
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Wells peu à peu rendra ses doctrines, non pas plus nettes, mais plus fermes et plus consistantes. Elles sont encore incertaines, en effet, et presque contradictoires. Il a fait mouvoir tant d'êtres et tant d'idées qu'il hésite à approuver ou à condamner les êtres et les idées du jour. De la merveilleuse visite qu'un ange fait à la terre par un hasard que Wells, ce savant, explique mal, aucun jugement ne ressort qui soit bien favorable à l'homme. L'ange tombe en Angleterre près de la petite ville de Siddermorlon. Il est capté comme un étrange oiseau par le vicaire de l'endroit, ornithologiste intempérant. Il est mêlé par lui à la vie sociale du peuple, de la bourgeoisie, du clergé, de l'aristocratie ; il éprouve tour à tour les sentiments que peut éprouver un être nouveau dans une société dont vraiment il ignore tout. Et il vérifie à chaque pas que les humains n'ont d'autre but que de procurer de la douleur à leurs semblables, qu'ils sont égoïstes, cruels, méchants, hypocrites, jaloux ou révoltés, en somme des animaux chétifs et nuisibles. Que la bonté ne se rencontre que dans la simplicité et ne se rencontre même pas toujours en elle, ce qui n'est guère consolant, car ce n'est guère rassurant. Et le vicaire qui est assez sage est obligé de se dire : Ce monde n'est pas fait pour les anges !
Pessimisme heureusement passager dans l'œuvre de Wells. Ailleurs un optimisme — très circonspect — l'éclairé. Wells explore le temps ; et il observe dans le lointain des âges une race abâtardie parce que les progrès accomplis par les
ancêtres ont supprimé pour elle toutes les difficultés de la vie. Les hommes alors ne sont plus que des êtres-enfants n'ayant plus d'efforts à faire, plus d'obstacles à renverser, et donc plus de moyens ni de raisons de développements. « Dans un état d'équilibre physique et de sécurité, la puissance intellectuelle, aussi bien que physique, serait déplacée. J'en conclus que pecndant d'innombrables années, il n'y avait eu aucun danger de guerre ou de violences isolées, aucun danger de bêtes sauvages, aucune maladie décimante qui aient requis la vigueur de la constitution, ou un besoin quelconque d'activité. Pour une telle vie, ceux que nous appellerions les faibles sont aussi bien équipés que les forts et de fait ils ne sont plus faibles. Vraiment mieux équipés sontils, car les forts seraient tourmentés par une énergie pour laquelle il n'existerait aucun débouché. Nul doute que l'exquise beauté des édifices que je voyais ne fût le résultat des derniers efforts de l'énergie maintenant sans but de l'humanité avant qu'elle eût atteint sa parfaite harmonie, avec les conditions sous lesquelles elle vivait - l'épanouissement de ce triomphe qui fut le commencement de l'ultime et grande paix. Ce fut toujours là le sort de l'énergie en sécurité ; elle se porte vers l'art et l'érotisme et viennent ensuite la langueur et la décadence. » Si cela est vrai, et on ne peut nier que ce ne soit au moins vraisemblable, Wells nous réconforte, car nous sommes dans des conditions de lutte suffisamment Apre pour (jue notre énergie soit constamment tendue et que rien ne
nous manque, par conséquent, de ce qui constitue la dignité, la grandeur de l'homme... Aussi bien, les qualités normales de l'homme lui suffisent, il n'est même pas très capable d'user de qualités exceptionnelles et supérieures. « L'homme qui pouvait accomplir des miracles » n'employa son pouvoir que pour faire des sottises. Il fut aussi maladroit à se servir de sa force miraculeuse que l'ange tombé sur la terre le fut à montrer les petites qualités humaines. Il est donc raisonnable de se contenter de son sort et de sa condition, de se glorifier de son énergie et de son activité individuelle. Si l'on ne doit pas dire que tout est au mieux il faut dire que tout est passable!
Dommage que Wells hésite encore sur sa philosophie et sur sa morale, car il serait un directeur bien facilement obéi de la vie des hommes. Imputons hardiment ses inconséquentes incertitudes à l'impétuosité de son imagination. Il n'a pas eu le loisir encore de se façonner un définitif système du monde. Qu'il s'accorde ce loisir, et je ne balance pas, moi, à prédire à ce prophète une influence profonde sur les hommes de son temps !
Rêvé-je ? Est-ce que je suis excité à des hypothèses par l'écrivain le plus ardent aux mirifiques conjectures ? J'aime mieux en tous cas expliquer les indécisions frémissantes, et si je puis dire, les atermoiements de l'œuvre de Wells par sa jeunesse même et la précipitation de son talent que de chercher à expliquer ce talent et cette œuvre à l'aide de comparaisons qui ne font
que multiplier les complications... Ou si l'on en risque une, elle ne peut avoir pour excuse que d'expliquer à la fois tout le caractère de l'œuvre et tout le talent de l'écrivain.
La première impression devant cette œuvre effrénée et pourtant logique fut toute de surprise. Et on se laissa guider par « les signes extérieurs » des ouvrages pour les qualifier. Wells apparut d'abord comme le Jules Verne anglais, parce que Jules Verne a écrit des voyages extraordinaires, et parce que les voyages relatés par Wells sont extraordinaires aussi... Ressemblances superficielles qui ne s'affirmèrent que par les différences profondes. Wells était un Jules Verne qui voulait faire tout autre chose que ce qu'avait fait Jules Verne et qui, effectivement, le faisait. O vertu des comparaisons 1
Mieux informés, d'autres advinrent, qui comparèrent Wells à Swift. Certainement on a plusieurs prétextes pour rapprocher les Voyages de Wells du Voyage de Gulliver, et non pas seulement celui-ci, qu'aucun de ces voyages n'est possible. Au reste, Swift et Wells sont deux moralistes. Mais il se trouve que Wells n'est ni amer ni acrimonieux, qu'il est clairvoyant, narquois, presque aimable et qu'il n'est comparable à Swift que parce qu'il est différent de lui.
On a dit qu'Edgard Poe... On a dit que Villiers de risle Adam... 11 n'est point de comparaison qui ne soit permise. Et si je lis La Guerre des Mondes, épique et lyrique, scientifique et fantastique, ce livre dont le litre, plutôt qu'à un roman,
convient à quelque épopée cosmogonique, apocalyptique, à quelque « Légende », parente de celles que concevaient un Victor Hugo, un Leconte de Lisle ; si je suis les héros de cette guerre, les Marsiens, qui à l'aide d'un rayon ardent et d'une Fumée noire massacrent, exterminent, anéantissent, incendient, saccagent villes et campagnes, alors que Thumanité, en proie à la terreur, s'agite éperdue, et n'est sauvée que parce que ses envahisseurs implacables sont frappés à mort par un ennemi invisible, si je contemple la force et la splendeur des images, le mouvement, les évocations d'une colossale amplitude de ce poème d'un visionnaire, — d'un visionnaire tragique, j'aurai quelque droit peut-être de prétendre que l'imaginalion de Wells est sœur de celle des vertigineux poètes juifs, les Prophètes ; et Wells décidément m'apparaîtra comme un Ezéchiel, oui, c'est bien cela, comme un Ezéchiel des bords de la Tamise, et qui, Dieu merci, ne se prend pas toujours au sérieux...
Il ne se prend pas toujours au sérieux. Souvent il raille ses héros et parfois se raille luimême. Son humour souvent très fin, quelquefois descendant à la plaisanterie, joint à tous ses autres caractères, me suggérera une autre comparaison... pourquoi pas ? Je tiens pour certain que l'on peut comparer très minutieusement l'œuvre de Wells aux contes de Voltaire, aux contes de Voltaire ! Même but, mômes procédés d'imagination. Voltaire, je le sais bien, n'avait rien d'un Ezéchiel ; mais oublions maintenant Ezéchiel. —
Mêmes moyens d'ironie à tel point que je pourrais tirer de l'œuvre de Wells cent ou raille réflexions qui ont tout à fait « l'air > d'être de Voltaire... Wells, à l'instar de Voltaire, ciitique et moralise en contant, et ne croit pas pouvoir mieux critiquer et moraliser que de le faire en raillant. Wells, pourvu et encombré d'une science abondante et d'une étrange imagination de savant facétieux, imagine des milieux invraisemblables, des êtres biscornus, des machines fantastiques. Mais les mondes où Wells nous emporte ne sont pas plus étranges que le pays d'Eldorado, ou que les régions où pérégrina Zadig, ou que les contrées mystérieuses où la princesse Amaside aima le Taureau blanc, ou que les rivages enchantés que fréquenta la princesse de Babylone... Et je ne vois pas trop en quoi les animaux dont Wells peuple les mondes futurs sont très différents des phénix, des licornes et autres bêtes sages et merveilleuses que Voltaire plaçait aux bords du Gange et partout ailleurs... Enfin, je
ais bien qu'il y a trop d'appareil scientifique en les livres de Wells,.. Mais continuez la comparaison, s'il vous plaît. Peut-être conclurez-vous que les analogies ne manquent pas entre deux œuvres qu'on ne songe pas tout d'abord à rapprocher... (le rapprochement s'est fait malgré moi dans mon
spril)... Quant à moi, je conclus sans retard que, pour que l'œuvre de Wells suscite de si nombreuses comparaisons et si diverses, il faut que cet écrivain ail déjà une bien complexe et puissante originalité.
4 février 1905.
THEODULE RIBOT PHILOSOPHE
Il est trop tard aujourd'hui pour apprendre à qui que ce soit que M. Th. Ribot, Breton peu mystique, est un grand philosophe. Beaucoup de personnes le savent déjà et seraient même fort capables de dire pourquoi M. Th. Ribot est un grand philosophe. D'autres, qui l'ignorent encore, ne méritent donc plus de le savoir.
Mais peut-être n'est-il jamais trop tard pour assurer que M. Th. Ribot doit une grande partie de son influence philosophique à ses qualités proprement littéraires. Le dire, et autant que possible le démontrer, c'est faire implicitement un bien grand éloge de la littérature.
M. Ribot est un philosophe qui instruit les lecteurs même les plus insoucieux de connaître exactement en quoi consiste son système philosophique, ou s'il en a un, et quelle peut être au juste son originalité dans la succession des philosophes. Il les instruit par ses innombrables informations de détail dont la précision plaisante est en même temps péremploire, par ses observations abondantes dont la minutieuse impartialité impose la confiance.
El il expose avec une placidité toujours égale à elle-même ses idées, ou pour mieux dire les faits, les faits multipliés et incessamment conirôlés d'où découleront tout naturellement d'inattaquables idées. Ses développements, j'allais écrire ses récits ne s'animent, pas, ne s'enfièvrent point. Ils ont l'inaltérable calme qui est bien convenable aux récits, d'un savant. Ils ont aussi, grâce à l'aisance d'un style sobre, nu, pertinent et par cela même élégant, la clarté souveraine, l'éblouissante limpidité qui encourage, si je peux dire, et qui rassure.
Th. Ribot, je vous prie de le croire, est le plus persuasif des philosophes. Il écrit si clairement! Cette clarté durable, douce, aimable, amicale est si insinuante! Comme il faut qu'il soit bien certain d'avoir raison, ce philosophe, pour ne pas demander à l'obscurité quelques protections contre la critique maligne de ceux qui se flattent de douter de tout et de n'accepter rien sans objections hostiles ! Que n'a-t-on pas dit touchant la clarté en philosophie ! Il n'est rien qu'on n'en puisse redire. Vauvenargues, toujours prêt à faire dune qualité une vertu, décidait: «la clarté est la bonne foi des philosophes, y El Voltaire déclarait: « La véritable parure de la philosophie est l'ordre, la clarté et surtout la vérité. » M. Ribot est un philosophe de bonne foi, nul ne pourra le contester, et si l'ordre et la clarté sont les conditions ou les garanties, ou les témoignages de la vérité, il y a beaucoup de chance pour que la philosophie de Ribot recèle la vérité.
Si Ton pouvait appliquer aux philosophes le langage qu'on applique aux écrivains d'imagination, il faudrait dire que Th. Ribot est un philosophe réaliste.
On connaît les tendances générales de son esprit et les caractères principaux de sa philosophie. D'ailleurs philosophe prévoyant, il a pris soin de les formuler lui-même. Il a pensé que la philosophie moderne devait s'écarter de toute métaphysique. La métaphysique : voilà l'ennemi. La philosophie ne peut être que scientifique, positive, expérimentale : telles sont l'idée fondamentale et l'inspiration essentielle de toute son œuvre... Resterait à savoir ce que c'est exactement que la métaphysique et si on est maître de n'en pas faire alors même qu'on déclare que c'est le plus vain des exercices que d'en faire. Voltaire disait autrefois en souriant : « Quand deux philosophes discutent sans se comprendre, ils font de la métaphysique. Quand ils ne se comprennent plus eux-mêmes, il font de la haute métaphysique. » Raillerie qui peut être toujours de saison ! Mais son ironie était plus judicieuse quand elle était plus précise. Il disait : « On peut être métaphysicien sans être mathématicien. La métaphysique est plus amusante ; c'est souvent le roman de l'esprit. En mathématiques, au contraire, il faut calculer, mesurer, comparer ; c'est une gêne continuelle et beaucoup d'esprits aiment mieux rêver doucement que se fatiguer. » Ou bien : « Plus je vais en avant, et plus je suis confirmé dans l'idée que les systèmes de meta-
physique sont pour les philosophes ce que les romans sont pour les femmes. Ils ont tous la vogue les uns après les autres et finissent tous par être oubliés. Une vérité mathématique reste pour l'éternité et les fantômes métaphysiques passent comme des rêves de malade. » Enfin, selon l'habitude de Voltaire, de concentrer sa pensée vive en ces maximes sémillantes qui impliquent et excluent à la fois toutes les erreurs: € La métaphysique est le champ du doute et le roman de l'âme. » II faut admettre que si les métaphysiciens sont en vérité des poètes ou des romanciers qui ont manqué leur vocation, Th. Ribot n'a rien d'un poète ou rien d'un romancier, parce qu'il ne veut rien avoir d'un métaphysicien. Et si d'aventure, Th. Ribot a fait de la métaphysique, c'est parce que la métaphysique s'insinue partout, et qu'il est impossible de l'éviter, lorsqu'on fait de la psychologie, lorsqu'on étudie l'âme.
Du moins. Th. Ribot a voulu éloigner toute hypothèse de ces études de l'âme. Il a voulu que sa philosophie eût la psychologie pour unique objet et que sa psychologie enfin fût sûrement expérimentale. Y est-il entièrement parvenu ? Ceci est, comme on dit, une autre question. Et il est même possible que cette question ne soit pas absolument secondaire. Mais Ribot a poussé l'expérimentation en psychologie aussi loin qu'elle pouvait être poussée et môme quelquefois un peu plus loin. Il s'est constitué de la sorte une finalité de philosophe qu'on n'oubliera pas. ;-nrtout il a porté l'expérimentation dans les
domaines psychologiques où elle était le mieux à sa place. Th. Ribot est \e psychologue de V anormal. Ainsi l'a-t-on défini. Définition incomplète et pourtant juste. Il a fait une enquête colossale, et d'une étonnante patience, sur les états morbides de l'intelligence et de l'âme humaines. Toutes les maladies de la mémoire, de l'attention, de la volonté, de la personnalité, il les a analysées avec une sagacité divinatrice. Pour cette analyse, il a observé tous les phénomènes que justement les anomalies mentales ou morales accusent davantage ; et de ses observations, il a tiré prudemment, paisiblement, toutes les conséquences. Au surplus, comme il n'est pas au monde un homme sain qui n'ait l'intelligence, ou la volonté, ou l'attention, en un mot, la personnalité relativement malade, Ribot est le meilleur guide de notre temps, pour ceux qui veulent connaître les hommes tels qu'ils sont.
L'influence de Th. Ribot est donc immense et particulièrement difficile à déterminer. Cette physionomie si précise échappe à qui veut la saisir parce que tous ses traits ont leur expression propre. Et on ne sait, par exemple, si l'action de Ribot a été plus profonde dans la philosophie ou dans la littérature.
Qu'elle ait été énorme dans la philosophie, c'est ce que l'on aura bien de la peine à contester, quelqu'envie que l'on puisse avoir de le contester. Ribot fut l'initiateur ou l'instigateur de toutes les recherches les plus efficaces concernant la vie psychologique. Il a fait rentrer la psychologie dans
la phvsiologie. Elle y est encore, et non pas enfoncée, non pas endiguée, non pas canalisée, mais cependant disciplinée et d'autant plus apte à produire ses résultats naturels et nécessaires. Cette influence particulière de Ribot a été affirmée bien des fois. N'y insistons pas. Ce n'est qu'une esquisse que nous tentons ici d'une figure qu'il serait sans doute meilleur, mais qu'il serait trop long, de dessiner minutieusement.
Son action dans la littérature fut importante aussi. Notez-le. La littérature psychologique naquit un peu des éludes de Ribot. Paul Bourget est imprégné de ses ouvrages, il leur doit beaucoup — et sans doute leur doit-il entre plusieurs choses ce sérieux méthodique avec lequel il observe les mouvements de l'âme. Lui-même n'avoue-l-il pas ses dettes avec une certaine bonne grâce. 11 lui arrive de citer Ribot dans ses romans. Lui seul pourrait dire si ce n'est pas sa fréquentation intellectuelle d'un psychologue comme Ribot qui le protégea longtemps contre l'envahissement des snobismes qui sont finalement devenus maîtres de lui, l'ont accaparé et momentanément annihilé. Il y eut toute une littérature psychologique, et il nous en reste encore quelque chose. Tous les romanciers psychologues qui vinrent après Bourget et ne purent, en réalité, lui succéder, étaient sans doute des observateurs superficiels de la vie. Ils étaient assez malhabiles à démonter les rouages de l'âme, si je peux employer celte métaphore. Avaient-ils suffisamment médité la vie? Je n'ose a décider. La lecture de Ribot avait pu, du moins,
diriger leurs méditations. Et si vous prétendez que la plupart d'entre eux n'avaient pas pris la précaution de faire assidûment cette lecture, c'est donc qu'on ne fait point à tort à beaucoup d'écrivains la réputation d'être des ignorants. Je ne consentirai jamais à cette conclusion.
Et je sens profondément de quel secours les investigations de Ribot peuvent être pour la critique littéraire.
Th. Ribot a discuté du symbolisme. Il n'a point pour parler de ce phénomène littéraire le ton de Gustave Kahn ou de Rémy de Gourmont, ou d'Henry de Régnier. Mais lisez toutes les études d'Henry de Régnier, de Rémy de Gourmont, de Gustave Kahn et de plusieurs autres encore. Gardez-en la substance, et vous verrez que Th. Ribot expose quelques vérités utiles, et que les autres n'ont point exprimées. Il aide à pénétrer plus avant, à mieux comprendre, à juger mieux. 11 éclaire toute la critique que l'on peut faire d'une époque ou d'un groupe littéraire.
Assurément, il a des dédains assez secs. Il écrit dans la Psychologie des sentiments. « Il est pour nous sans importance que l'on considère la forme d'art symbolique comme supérieure, inférieure ou égale aux autres formes ; nous n'avons pas à prendre parti dans ce débat. Ses procédés, sa technique sont aussi hors de notre compétence. > Il est bien vrai que Ribot a seulement dessein d'élucider, à propos des symbolistes, l'abstraction des émotions. Il écrit dans la Logique des sentiments : < Je ne m'occupe pas de la valeur esthé-
THÉODULE meOT, PHILOSOPHE 221
tique du symbolisme. On sait que cette forme d'art a pénétré aussi dans la peinture où elle prétend fixer des émotions. J'ignore quel avenir lui est réservé. Tout cela est loin de mon sujet. » Il est bien vrai que Ribot a seulement dessein d'élucider à propos des symbolistes l'imagination créatrice affective. Mais comme il montre bien que tout cela, qui est hors de son sujet, en effet, lui paraît accessoire, et beaucoup moins important que les caractères de l'imagination créatrice affective ou de l'abstraction des émotions. Comme il le montre bien, peut-être môme qu'il le montre un peu trop ! Il est trop pressé de laisser à d'autres les billevesées littéraires où règne uniquement la fantaisie !
Mais, cela dit, il excelle à prouver par des faits — empruntés à l'histoire du symbolisme — < qu'il y a un mode de création dont la matière se compose exclusivement d'états affectifs, actuels ou remémorés, qui, par un travail de l'esprit, sont associés, groupés, combinés suivant des rapports ouveaux, développés et organisés en une fiction» et que dans certains cas, les éléments émotionnels de la création littéraire sont moins l'agent I l le ferment de la création que son fond et sa substance même.
Toute l'essence du symbolisme, Lamartine la déterminait dans la préface de ses Premières méditations. « Les choses extérieures à peine aperçues laissaient une vive impression en moi, «■(•rivait-il, et quand elles avaient disparu de mes yeux elles se répercutaient et se conservaient pré-
sentes dans l'imagination, c'est-à-dire la mémoire qui revoit et qui repeint en nous. Mais de plus ces images ainsi revues et repeintes se transformaient promptement en sentiment. Mon âme animait ces images, mon cœur se mêlait à ces impressions. J'aimais et j'incorporais en moi ce qui m'avait frappé. » Dès lors M. Ribot s'arrête à cette constatation : « Cet état où la sensation se dissout dans l'émotion, où l'artiste revêt les choses de sa propre couleur affective, est devenu habituel, constant, dans la forme d'art aujourd'hui désignée sous le nom de symbolisme. » Et ce qui nous intéresse au plus haut point, c'est que définissant la nature psychologique et le mécanisme spécial du mode de création, qui est essentiellement affective, du symboliste, Ribot nous aide à nous expliquer tout le charme qui émane de leurs œuvres et pourquoi ce charme n'est pas toujours souverain.
D'abord « les données sensorielles sont métamorphosées en états émotionnels. » Du spectacle que le monde lui présente, le symboliste élimine autant que possible ce qui peut être connu, déterminé et localisé dans le temps et l'espace, il choisit tout ce qui peut être senti, les impulsions, tendances, désirs, les modifications affectives de toute espèce qu'il groupe sous les dominations vagues de « force » et de « vie ». Les symbolistes, dira Ribot, professent une esthétique raffinée et une métaphysique animiste dont le fond est ceci : Ce que nos sens nous révèlent^ ce qui est visible, tangible, résistant, n'est que lo
symbole d'un inconnu et le voile d'un mystère. Ils se placent en face de la nature non pour la connaître mais pour en faire jaillir des émotions. L'art symbolique admet que tous les êtres sont des « forces » et que nous ne les connaissons que par leurs actions sur nous, c'est-à-dire par les sentiments qu'ils nous suggèrent. Il fait perdre aux choses leurs contours et apparences sensibles pour les transformer en des « sources d'émotions >. Il ne cherche pas à décrire mais à transmettre l'état d'âme par lequel, selon lui, nous communiquons avec chaque chose. Vielé- Griffin s'exprimait ainsi : € Ce qui caractérise le symbolisme c'est la passion du mouvement au geste infini de la vie même, joyeuse ou triste, belle de toute la multiplicité de ses métamorphoses, passion agile et protéenne qui se confond avec les heures du jour et de la nuit, perpétuellement renouvelée, intarissable et diverse comme l'onde et le feu, prodigue comme la terre, puissante, profonde et voluptueuse comme le mystère. » Bon !
Mais comment donner à cette matière fluide une forme, un corps ? Comment l'organiser sans lui faire perdre sa fluidité ? Les mots « étant adaptés à traduire la pensée bien plus que les sentiments, il faut qu'ils perdent partiellement leur fonction intellectuelle et qu'ils subissent une nouvelle adaptation. » Reste à savoir si cette adaptation ne sera pas une torture.
Les uns donnent aux mots une valeur exclusivement émotionucllc. Tentative extrême qu'im-
pose la logique. Les mots ne sont plus que l'instrument qui traduit ou suggère l'émotion par la seule sonorité. Ils agissent non comme signes, mais comme sons. Ils sont « des notations musicales au gré d'une psychologie passionnelle. » La poésie devient une forme particulière de la musique. Le vers « libre » sans rime, sans nombre fixe de syllabes, « de forme indéterminée en elle-même, mais souple, malléable, se prêtant à toutes les combinaisons possibles de rythme et d'harmonie », est donné comme l'équivalent du système wagnérien de la mélodie infinie. Enfin, quelques-uns parlent avec intrépidité d'harmonie (au sens musical), de polyphonie et d'orchestration... Simples métaphores ou pur enfantillage, dit cruellement Ribot.
D'autres écrivent les mots « en profondeur ».
« Nommer un objet, disait Mallarmé, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve. » Ils ne nomment rien pour ne rien supprimer de la jouissance du poème. Ils changent la valeur ordinaire des mots, ou bien ils les associent de telle sorte qu'ils perdent leur sens précis, etc., etc..
Et parce que les symbolistes évitent de décrire, parce qu'ils veulent seulement évoquer, éveiller, suggérer, transformer par allusions une disposition virtuelle en émotion actuelle, parce que leurs descriptions des personnages, paysages, événements, sont de simples esquisses où tout ce qui dessine est effacé, tout ce qui détermine évité, parce qu'el-
les ne traduisent que des dispositions changeantes, des synthèses momentanées, une série fuyante d'états d'âme, des impressions, non rehées entre elles par des liens logiques, qui tour à tour émergent et sombrent au gré de la tendance prédominante, parfois selon les nuances multiples de la même tendance, on ne peut transformer ces descriptions en une représentation visuelle consistante, elles sont inévitablement obscures. Ribot dit pour quoi : < Cette poésie étant l'œuvre presque exclusive de l'imagination émotionnelle ne peut se traduire par un ensemble de signes intellectuels, clairs et bien liés. »
Je n'ai rien fait que résumer. J'ai sans doute en résumant enlevé partiellement la force de ce travail de désarticulation littéraire... Mais appliquez-vous à juger, d'après les explications générales de Ribot, quelques œuvres particulières des symbolistes, vous éprouverez peut-être une émotion qui proviendra de vous-mêmes — et tant mieux ! — mais rien de la nature de l'œuvre et de ses secrets ne vous échappera. Je tiens pour certain que Ribot, plus complètement que personne, et voulant expliquer simplement le mécanisme spécial de leur mode de création, fait comprendre la faiblesse fatale des symbolistes systématiques, et aussi de quel prix le symbole peut être dans une œuvre de littérature. Nous sentons par Ribot l'inéluctable dépérissement de l'école symboliste, et pourquoi il fut si rapide; nous sentons également avec précision ses éléments et ses moyens d'influence.
Et pour conclure, nous n'avons pas perdu notre temps puisque, en ce grand philosophe, nous avons discerné un admirable critique littéraire. Cela ne fait pas, à parler franc, un critique littéraire de trop.
11 février 1905.
On prétend qu'il n'y a plus d'écoles littéraires. C'est probablement parce qu'il n'y a que des maîtres en littérature. Toutefois on peut dire que la pùUulation des femmes dans les lettres françaises a coopéré beaucoup à détruire la puissance des disciplines esthétiques. Les deux cent quatrevingt-dix-neuf muses dont notre littérature nationale s'enorgueillit aujourd'hui avec quelque inquiétude et môme avec un certain effroi sont fort spontanées. Si elles imitent, elles imitent toutes sortes d'écrivains, et elles les imitent inconsciemment, à leur insu. Elles subissent toutes les règles tour à tour, et témoignent ainsi qu'elles ne se plient systématiquement à aucune règle. Chacune se fait ses dieux ; elle en change souvent, ou bien elle les confond avec fantaisie dans l'Olympe le plus hétérogène. Elles ne sont peut-être pas toutes au plus haut point originales ; mais elles sont toutes individuelles extrêmement.
Lucie Delarue-Mardrus est entre elles toutes une personnalité sincère, libre et forte, et le plus près de l'originalité.
On a pu chercher et se flatter môme de découla.
vrir dans ces premiers vers non pas peut-être des imitations mais beaucoup d'inspirations livresques, des inspirations de poètes subtils. La dédicace d'Occident semblait à quelques-uns avoir comme un vague parfum mallarméen.
« Cette âme qui dans la virginité d'hier ainsi parla et chanta loin des paroles et des chants humains, je la dédie toute avec ses poèmes, diversifiée se/on une lenle inspiration d' éclectique forme spontanée — à celui-là qui, pour le futur, Va située dans la vie, le D"" J, C. Mardrus. »
Et l'on put se plaire oubliant justement que Lucie Delarue-Mardrus annonçait que son âme avait parlé et chanté loin des paroles et des chants humains, on put se plaire à évoquer Mallarmé :
L'automne, bouquet mort qui s'effeuille sur nous, Chante au luth des roseaux comme un refrain d'aède.
Ou bien:
La journée est un long crépuscule... Ah I des mains, Tendre des mains de rêve opulentes de bagues Vers on ne sait quel songe immense !...
On voulait que ces vers fussent de Mallarmé avant d'être de Lucie Delarue-Mardrus. Et ceuxci qui sont aussi de Lucie Delarue-Mardrus, seraient d'abord de Jules Laforgue :
Ainsi qu'un revenant pâle et vêtu de noir. Le spleen lent près de moi s'est assis à ma table Et j'ai pris à deux mains ma tête lamentable Ne pouvant plus rêver, espérer, ni vouloir.
Et Lucie Delarue-Mardrus écrivait alors du Maeterlinck, aussi biea que Maeterlinck luimême:
A jamais ainsi qu'une petite morte Mon enfance dort dans la ville qui dort, A jamais ainsi qu'une petite morte, Elle dort au clapotis des eaux du port Berçant les mâts des barques dans les étoiles...
Quand on a commencé à saisir en un poète les ressouvenances d'autres poète?, on en découvre incessamment. Il y avait du Verlaine en Lucie Delarue-Mardrus. En quel poète de notre temps n'y a-t-il pas du Verlaine?
Le ciel gris au vent court s'effilocher
A la pointe des clochers.
Les arbres transis font une triste moue
Sur les trottoirs gras de boue.
Que le mauvais temps pèse lourd aux cœurs
Qui promènent des rancœurs !
Oh ! marcher sans but, oh I marcher quand houlo
Lhiver terne sur la foule Seul, bâillant sa peine aux nuages fous
Qui s'en vont on ne sait où...
Et il eût été bien surprenant que, Lucie Delarue- Mardrusf jeune poétesse chantant la mer, ne retentissent pas dans ses poèmes des échos des poèwo^ <](' Ti'.in T^ichepin, chantre de la mer :
..<- 1.J naiiic, 1. mer, éternelle fantasque. Caressante ou brutale ensemble ou tour A tour, • Qui sait chanter le calme ou hurler la bourrasque, Klrc comme en fureur et puis comme en amour.
Mais alors ne remarquez-vous pas quelle variété et quelle richesse d'imitations, puisque Lucie Delarue-Mardrus sait écrire aussi des vers parnassiens, résonnants, métalliques, aux rimes fortes et triomphantes, bien capables de mériter les approbations de Leconle de Lisle et de Hérédia.
HÉROICA
O belle ! je voudrais comme quelque Athèné Te voir surgir du fond de mes rimes guerrières. Tout l'être d'un atour héroïque adornc.
Car il siérait fort bien à tes grandes manières, A ce port belliqueux que fuient les nonchaloirs. De vêtir l'appareil des époques premières. Car nul chef redressé pour de rudes vouloirs Ne te vaudrait, coiffant du casque des batailles Ce casque ténébreux do tes longs cheveux noirs. Car ton torse vivrait à l'aise dans les mailles De la cotte moulant la gloire de tes seins. Parmi le chatoiement poissonneux des écailles...
J'ai tout de même quelque scrupule et je me demande si cette critique qui ne parvient pas à expliquer nettement ce qu'elle constate aventureusement, n'est point pédantesque et plus pédantesque que sûre. Je sais bien que le pédantisme n'est point une rançon trop onéreuse de la vérité. Mais est-ce là la vérité? Rappeler n'est point imiter. Dans notre époque il n'est guère de poète dont la chanson ne fasse songer h la chanson des autres poètes, et pourtant il n'en est point qui ne s'applique davantage à l'originalité. Aussi bienj l'étude des imitations poétiques est à la fois trèsj arbitraire et très aléatoire...
On pourra dire avec quelque apparence de raison que Baudelaire est ou plus exactement fut familier à Lucie Delarue-Mardrus. On pourra le dire. Cependant, en la réalité, l'âme de la poétesse n'est nullement baudelairienne.
Je crois lire du Baudelaire en lisant ces vers d e Lucie Mardrus :
Toi qui dans les chats de la mauvaise joie
Qui, dans la vanité des vanités, descends
Rôder, flairant, guettant en silence ta proie
A toi l'hommage, ô mort! le salut et l'encens !
Je veux fêler sans fin ton masque épouvantable
Qui sans bouche ricane et sans yeux voit: tes mains
Si maigres, maniant la faulx inévitable
Dans l'ébaudissement stupidc des humains...
Dans certains de ses poèmes on croira même retrouver des rythmes baudelairiens ; ici, par exemple, le rythme de VHymne à Satan.
Mer, je t'entends monter du fond de l'horizon
Comme pour engloutir le monde.
Mer, je t'entends monter du fond de l'horizon.
O toi ! hurle plus fort encore sur les grèves ! Que je t'entende même au fond de l'oreiller, O toi ! hurle plus fort encore sur les grèves.
Ta berceuse sera rude et désespérée
Soufflant l'horreur sans trêve et sans rémissions
Ta berceuse sera rude et désespérée.
Racontant les Saphos sanglotant leurs Phaous
Du haut de Leucadcs farouches
Racontant les Saphos sanglotant leurs Phaons.
Baudelaire avait l'obsession de la mort. C'est
souvent, et jusque dans son dernier livre Horizons, que Lucie Mardrus songe à la mort. Mais voilà bien la limite de son baudelairianisme. Elle y songe. Elle se reprend à y songer. Elle n'en est point obsédée. Sans doute les images de ses poèmes sur la mort ont le dessin et la couleur des images baudelairiennes, mais c'est assurément parce que les dessins et les couleurs dont disposent les poètes ne sont pas innombrables, et leurs créations les plus spontanées se ressemblent. Sentez d'ailleurs le parfum violent de ces Roses de la mort.
Le hasard qui tous deux aujourd'hui nous promène Nous arrête devant ce cimetière vert.
Entrons. Voici déjà, dès le seuil entr'ouvert, Les rosiers lentement nourris de chair humaine. L'abandon et l'été font comme un beau jardin Des tombes. Chaque rose y est si grosse et grasse Qu'on devine à la voir que tout le mort y passe Et qu'on recule un peu d'y réfléchir soudain. Cependant cueillons-en plusieurs pour ma ceinture. Saurait-on résister à la tentation Des roses? J'oublierai que leur carnation Divine a pris sa vie en pleine pourriture, Ou plutôt, je rendrai cet hommage à la mort Do la voler, sachant que, du fond de la boue Tout un corps s'est donné pour gonfler cette joue Florale d'une rose, apte à tenter encore... — Lors je les presserai charnelles et funèbres Sur ma bouche, en songeant que leur suprême odeur Se venge de la lourde et sourde puanteur Et leur folle clarté de toutes les ténèbres I
• Comme on se tromperait en insistant 1 Sans doute, on se croirait justifié de direbaudelairienne
l'âme de la poétesse à cause de son goût d'un art raffiné et somptueux, à cause d'une mélancolie sensuelle qui éclate parfois... Mais les ressemblances sont passagères, furtives. Et si l'on veut exami" ner de près les vers de Lucie Delarue-Mardrus qui méritent en effet cet examen, on aperçoit qu'il n'y a presque rien de commun entre elle et Baudelaire, dont l'influence pèse de tout son poids sur tant de poètes d'aujourd'hui.
Lucie Delarue-Mardrus est le poète exalté et frémissant de la vie saine et simple et libre et robuste dans le grand air, dans la nature loyale, le poète de la vie intense et vigoureuse, le poète de la vie !
Vous vous mettez en quête parmi ces vers des sources, des origines, des vestiges, des traces, et, malgré tout, vous vous arrêtez presque à Occident, son premier livre. Occident dont le titre indique déjà l'inspiration franchement personnelle. Allez jusqu'à Horizons, où tous les caractères un peu disparates des premiers livres (âme atavique, âme normande à la fois bucolique et tendre et romantique et raffinée), se fondent en une belle unité, où paraît un grand poète dont la sensibilité, les passions égaient l'imagination, vous verrez cette poésie vivre d'une vie sauvage et forte comme celle même que voudrait vivre le poète.
Son âme s'exprime avec tous ses contrastes : naïve et compliquée à la fois, bucolique et citadine, ayant des langueurs félines de femme et dos ardeurs romantiques, guerrières, qui sonnent triomphalement, âme très simple, très bonne qui
s'abandonne naturellement à l'amour et âme d'artiste en qui revit l'âme d'une race !
C'est parce que l'âme d'une race, une « terre et ses morts » parlent en Lucie Delarue-Mardrus que parfois elle devient grand poète, absolument originale.
Lucie Mardrus est normande. L'âme normande est réaliste et romantique, on l'a dit souvent, éprise de clarté, de précision de simplicité paysanne, éprise aussi du songe, emportée vers des rêves, des aventures, des joies toujours nouvelles, nostalgique d'infini. Il y a l'âme des paysans nor- j mands comme il y a l'âme des pirates normands. •■ Celle-ci revivait en Maupassant. Elle revit aussi en Lucie Delarue-Mardrus qui a conscience de cet ■ atavisme. Elle chantera passionnément, candide- i ment,'la Normandie réaliste et campagnarde. ■
L'odeur de mon pays était dans une pomme. Je l'ai mordue, avec les yeux fermes du somme, Pour me croire debout dans un herbage vert. L'herbe haute sentait le soleil et la mer. L'ombre des peupliers y allongeait des raies Et j'entendais le bruit des oiseaux, plein les haies, Se mêler au retour des vagues de midi. Je venais de hocher le pommier arrondi Et je m'inquiétais d'avoir laissé ouverte Derrière moi la porte au toit de chaume mou... Combien de fois aussi l'automne rousse et verte Me vit-elle, au milieu du soleil, et debout, Manger les yeux fermés la pomme rebondie De tes prés, copieuse et forte Normandie ?.. Ah ! je ne me guérirai jamais de mon pays I N'est-il pas la douceur des feuillages cueillis
Dans leur fraîcheur, la paix et toute l'innocence ? Et qui donc a jamais guéri de son enfance ?
Toute la candeur, la bonté, la simplicité, le sens de la nature qui se trouvent chez Lucie Mardru3, lui inspirent ses tableaux champêtres et ses hymnes d'amour, elle les tient de son âme normande, bucolique, copieuse, forte, simple, sentant bon le terroir. Et il y a aussi la Normandie roman tique, la Normandie des pirates, la Normandie des ancêtres.
Hors le présent heureux dont mon cœur est épris
Lorsque je vois tomber les couchants équivoques
Dans la bénignité de ton fleuve, 6 Paris !
Il se réveille enraoi — grouillants d'ours et de phoques -
D'agressifs, anccstraux et durs septentrions
Et des barques blessant la Seine de leurs coques.
Et je crie en mon cœur filial, nous crions
Vers tes mille quartiers, tes palais et tes arches
Et préparons nos poings chargés de horions.
Le vent, où chantent clair nos gutturales marches.
Hérisse sur nos caps nos cheveux courts et roux,
Et nous espérons fort ensanglanter tes marches
Étant d'un terroir plein de ronces et de houx,
Où saignent largement les aubes boréales
Et dont les hommes sont brutaux comme des loups.
Et si nous n'avons pas la dorure des hftles
Qu'on prend à la cuisson du soleil des midis,
Des volontés de fer crispent nos faces pâles ;
C'est pourquoi tu mettras entre mes doigts hardis
La rançon qui fera retourner notre horde
A ses pays, croyances et rude paradis,
Car si nous t'admirons, ville qu'un fleuve borde,
Nous préférons encore à tes lourdes splendeurs.
Contents de son honneur et que son froid nous morde.
Notre neige natale aux barbares blancheurs !
C'est le même ton d'épopée, lorsque cette Normande de l'estuaire chante la mer, la mer, la
mer.
C'est une éternelle magie Où la mer en cadence ou par coups furibonds, Pleure et chante à la fois dans son calme et ses bonds
Sa mollesse et son énergie.
Mais moi les poings crispés à mes deux flancs raidis
Sous l'étoffe qui les enlace.
Devant toute la mer qui monte et qui menace
La bouche ouverte, je le dis,
Je le hurle, je le déclame Dans le vacarme affreux que font ces flots vivants,
Dans la rage des quatre vents :
Le tourment de la mer est au fond de mon âme I,..
Est-ce bien le tourment de la mer ! A lire Horizons, Lucie Mardrus apparaît comme la bonne Française d'aujourd'hui, tendre, et douce, énergique aussi, bonne et d'une intelligence si claire, si lumineuse. Ah î la bonne Française d'aujourd'hui !
Elle est femme, très femme, essentiellement femme. Elle est exaltée par les souvenirs du pays natal, exaltée par l'amour dont les formes bourgeoises s'idéalisent pour elle.
Parce que nous craignons la brûlure des yeux Notre bonheur sera simple et silencieux. D'autres ont leur plaisir et nous avons le nôtre : Respirer doucement assis l'un après l'autre ; Nous entourer le cœur d'oiseaux et d'animaux Qui ne connaissent pas l'affreux venin des mots, Hanter les fleurs, les fruits, les herbes et les pailles Elles arbres penchés par-dessus nos murailles,
LUCIE DELARUE-MARDRCS 237
S'il pleut ou s'il fait froid ou nuit, dans la maison
Nous occuper longtemps de rêve et de raison ;
Nous coucher mollement au fond des chambres pleines
D'objets choisis et purs et d'accueillantes laines,
Et retourner ainsi des étés aux hivers,
Des roses du jardin aux flammes des feux clairs.
Graves et chérissant, moi, ton profil d'ivoire,
Ton cœur d'enfant, ton rire inouï, ton grimoire.
Toi mes libres cheveux ruisselants d'ombre et d'or,
Mes songes, mon silence et mon âme du Nord.
Toutes les saisons ont leur poésie pour elle, car son cœur est heureux et cherche le bonheur partout.
Ea mars dans le jardin où tous deux cheminions
La rosée allumait au soleil ses facettes,
Les branches soupesaient indolemment leurs fruits
Encor verts par-dessus les grillages détruits ;
En août nos doigts gourmands ont laissé des fossettes
Dans la ronde chair rouge et verte des brugnons ;
En octobre les fruits ne seront plus aux branches,
L'automne répandra sa légère rousseur ;
Décembre nous rendra les lampes et la table
Mais ta bouche est un fruit rouge, mûr et durable,
Et mes dents y viendront mordre de si bon cœur
Que j'oublierai l'hiver et ses pelouses blanches...
Et c'est une singulière plénitude de vie dans la nature, l'amour des paysages, de tous les paysages môme ceux de la proche banlieue parisienne, si ingrats, si pauvres, si mélancoliques et dont cependant la séduction indéfinissable nous pénètre; les paysages normands aussi, avec, pour les embellir encore, des rôves de repos, plus tard, dans la tendresse toujours jeune.
Normandie, herbagère, éclatante et mouillée, Mon esprit et mon sang, mon amour, mon pays. Nous voulons venir vivre un jour, doux et vieillis Parmi tes prés, au fond d'une maison rayée Et, possédant un clos planté de beaux pommiers Quelques bêtes, des blés et du cidre en barriques Essayer que nos cœurs, comme ceux des fermiers Se fassent plus noueux et plus forts que des triques.
Afin, quand nous mourrons, que notre corps s'enlise
Au cœur du sol natal par la pluie arrosé
Sous des pommiers, autour de la petite église
Où dort profondément ma race au nez rusé.
Et qu'étant au milieu des femmes et des hommes
Qui vécurent tassés dans un même hoi'izon
Il tombe sur nous tous, selon chaque saison
Les fleurs de ces pommiers, leurs feuilles ou leurs pommes.
Oh ! les beaux rêves de vie loyale, et saine, et noble ! Oh ! le beau poète qui les exprime 1 Ah! la bonne Française qui les rêve...
Oui, elle a eu ses inquiétudes et ses curiosités sentimentales, oui elle a eu, elle a encore ses inquiétudes et ses curiosités intellectuelles, — et je n'ai garde de méconnaître dans Horizons ses graves poèmes philosophiques — mais elle est surtout énergique et calme — et tout cela est sain.
Elle ne s'isole point du monde pour vivre avec égoïsme sa vie... Cette Française est bien notre contemporaine. Elle frémit des injustices sociales, toutes les injustices qui empêchent d'aimer, qui empêchent de vivre.
Je pense, avec un cœur serré, A vous qui, malgré vous, faites l'amour, les filles, A votre pauvre corps de louage qu'on pille, Et mon être est meurtri des maux que vous souffrez.
Très précieuse chair dont on a perdu làmc
Ah! combien dans mon cœur s'amasse de rancune
Contre votre fatale et mauvaise fortune,
Filles, qui malgré tout, êtes ma sœur, la femme !
Elle est bonne. Elle aspire à être bonne davantage, d'une bonté efficace et communicative. Et cette bonté est éparse dans toute son œuvre qui est une œuvre de joie limpide, rayonnante, salubre ! Ah 1 la bonne Française qui chante des chansons d'amour, de simplicité, de bonté et de vie !
Il lui faut encore plus de simplicité, plus d'amour, plus de bonté, plus de vie. Elle part. Déjà elle s'émerveille du voyage. Sensations, impressions nouvelles, qui enrichissent et embellissent une âme ! Elle part 1 Et c'est la joie, la joie vraie que rien ne dissimule, qui éclate, stridente et véhémente.
La géante géographie Se forme et se déforme en nos esprits songeurs ; Assez de vous, pensée, art et philosophie ! Nous ne serons plus rien que d'obscurs voyageurs. Sans doute l'Equateur et les eaux antarctiques Brûleront et noieront le reste des éthiques Qui nous rongent. Jetons nos filets et passons. I^rcnons les continents comme de beaux poissons. Nous sommes excédés des villes infertiles Partons vers un pays follement vierge et vert
Partons égrener sur la mer
Le collier monstrueux des Iles.
C'est le dégoût du médiocre qui lui donne celte ïîostalgie de Tailleurs. .Mais partout sa sentimenl:<lilé ardente et douce aura des élans et des
fièvres. Partout elles aura voir la nature avec précision, en réaliste, en faire des tableaux nets, éclatants avec des images réalistes, sentant la terre ou reflétant le ciel. Et ses vers pourront être de plus en plus tendres ou estompés ou puissants, évocaleurs, tumultueux, forts, lourds de force, et parfumés de toutes les senteurs de tous les pays. Ils perdront peu à peu leurs dernières rudesses, leurs rauques rugosités, leur brutalité, la brusquerie de leurs contours, et garderont toute leur vigoureuse harmonie.
Ah 1 le brave poète qui a fait déjà celte œuvre où palpite l'âme de la femme d'aujourd'hui, où vit cette femme dans son intelligence fortifiée et sa générosité élargie. Ah ! la bonne Française !
18 février 1905.
Doux et pitoyable Gérard, que de discussions il soulève qui ne sont même pas des polémiques ! Tous ceux qui écrivent sur lui l'aiment tendrement. Mais inspirées par une égale et semblable sympathie, leurs études sont si différentes les unes des autres î Elles se contredisent, elles se combattent et toutes néanmoins prétendent à exprimer l'unique vérité. Je viens de lire les principales. Lecture amusante et décevante. Où est la vérité? Que peut la critique littéraire? Ces jugements si contrastants me font songer aux jugements que l'on portait, à peu près à l'époque de Gérard de Nerval, sur Jean-Paul Richter et que rappelle Joseph Texte dans ses Études de littérature européenne. Charles de Villers affirmait, dans Le Conservateur, que Jean-Paul unit en lui Platon, Dante et Sterne. Edgar Quinet, à Heidelberg, s'éprenait de ce génie original et le comparait à Voltaire, à Byron, àOssian, à Bernardin de Saint-Pierre et la "ance ne goûtait qu'à demi ce génie où tant de tïies se fondaient. A qui n'a-t-on pas comparé (.l'rard de Nerval? Et déjà dans ses œuvres la postérité fait un choix. On édile les « œuvres choi-
sies », les plus belles pages de Gérard de Nerval. Qu'en restera-t-il demain'! Sylvie sans doute. Sylvie, dont Théophile Gautier disait que la postérité la placerait à côté de Paul et Virginie et de la Chaumière indienne. Mais est-ce que la postérité placera Sylvie plus près de Paul et Virginie ou plus près de la Chaumière indienne!
Il serait bon du moins qu'on recherchât toujours la belle âme idéaliste de Gérard de Nerval, éparse à travers ses ouvrages. Et pour découvrir toute cette âme charmante, à la fois claire et trouble, on ne perdrait pas trop de temps à lire tous ses ouvrages. La tendresse de ses amis ne fut point seule à faire la gloire de Gérard de Nerval à situer pour l'avenir cet écrivain modéré dans le mouvement romantique auquel il fut presque étranger et dont il fut pourtant l'un des plus utiles collaborateurs.
Une jeune savante de Genève, M"» Julia Cartier, qui ne s'adonne point aux rêves — qui sait colliger des notes et qui écrit net et sec — M"® Julia Cartier a dit le mot exact qui témoigne que Gérard de Nerval est pour jamais l'homme d'une heure littéraire. Gérard fut l'intermédiaire entre la France et l'Allemagne aux temps du romantisme. Il a donc, en dépit des goûts changeants, conquis sa place et date dans l'iiistoire des littératures. Heureux sommes-nous que Gérard soit ainsi rattaché à nous par des faits 1 Sans quoi, il ne nous donnerait guère que de fortes raisons de douter de l'efficacité de la critique des mouvements généraux de la littérature ou de la critique des Ames.
Et à peine aurions-nous le loisir de nous retremper dans la douceur délicate de Sylvie par exemple, comme dans une source fraîche.
Mais le fait est précis qui le retient dans l'histoire des lettres européennes. Gérard de Nerval fut l'intermédiaire entre la France et l'Allemagne. Sainte-Beuve disait : le commis-voyageur entre la France et l'Allemagne. Et que ce mot est donc mal appliqué à Gérard qui se livrait à sa poétique entremise en rêvant !
Ceci est bien vrai, et ceci demeure : Gérard aida la France à connaître l'Allemagne ! Il lui apprit à la connaître, il l'aimait tant ! « L'Allemagne ! la terre de Goethe et de Schiller, le pays d'Hoffmann. la vieille Allemagne, notre mère à tous, Teutonia, s'écriait-il ! Tous alors aimaient l'Allemagne. Seulement, ils ne la connaissaient pas. Gérard affermit leur amour en le documentant. Il se fit toujours de l'Allemagne une idée un peu fausse, celle qui lui plaisait le mieux. Il la vit sentimentale, attendrie, mystique, pittoresque, loin des brutalités de l'action. Elle était pour lui, comme le dit M'" Julia Cartier, le « pays des philosophies imprécises qui s'achèvent en songes poétiques, des iiixes blondes, des vierges aux yeux bleus, de toutes les adorables sentimentalités. Gérard devait s'y sentir chez lui, libre d'y laisser errer à son gré sa fantaisie déjà un peu inquiétante, libre, comme il le dira plus lard, d'y être fou sans que personne s'en aperçoive. > Et un peu inconsciemment, il
iiimence son travail d'inlerraédiairr.
Il avait vingt ans quand il commença. Et ce
24i LES SAMEDIS LITTÉRAIRES
travail tout entier se réduit à ses traductions et à ses récits de voyage. Il faut délibérément négliger les œuvres dans lesquelles il s'inspira des auteurs allemands. Gérard répandit sur le monde bouillonnant des romantiques le Fa.ust de Gœthe. Les romantiques s'emparèrent de cette traduction. M"« Julia Cartier note après M. Baldensperger que la plus grande partie de l'influence de Faust s'est exercée par l'intermédiaire de Gérard. Gautier, Musset, tous les poètes à qui l'Idylle de Marguerite et le fantastique extérieur de Faust inspirèrent quelques accents nouveaux connaissaient Faust par la traduction Gérard. Berlioz la connut et lui emprunta quelques couplets pour le livret de la Damnation. Gœthe n'écrivit pas à Gérard de Nerval qu'il ne s'était jamais mieux compris qu'en le lisant, mais il aima la traduction gracieusement animée et fidèle en somme à l'original. Puis Gérard traduisit au hasard des poésies de Klopstock, de Gœthe, de Schiller, de Biirger, de Heine, le second Faust, Kotzebue. On démontrerait qu'il fournit aux romantiques quelque matière pour leurs travaux ou leurs admirations qui s'élançaient dans le vide... Il leur apprit un peu eu détail ce qu'ils admiraient en général, de confiance, d'inspiration, d'instinct. Et les romantiques lui furent reconnaissants.
Ce sont les faits.
Au delà tout est hypothèse et la critique la plus
scrupuleuse n'est presque rien que décevante fantaisie.
On admet bien que le romantisme a eu des origines françaises autant que des origines étrangères. Si l'on veut passer pour un esprit original on démontre vivement que les origines étrangères allemandes ou anglaises sont beaucoup plus importantes que celles purement françaises. C'est de l'originalité aussi que d'insister savamment sur l'abondance des sources populaires du romantisme.
— Et il est simplement juste de confondre toutes ces sources. Il n'est pas extrêmement prudent de vouloir les séparer.
L'un de ceux qui ont étudié méticuleusemenL les origines étrangères du romantisme atteste que la littérature allemande a pu agir de deux manières sur le romantisme français.
« En premier lieu — et cela, principalement pendant la période de début, entre 1820 et 1830,
— elle a contribué à donner au mouvement une orientation générale. Elle a été alors moins un objet d'imitation qu'un instrument d'émancipation, et comme la lutte fut particulièrement chaude au théâtre, c'est au théâtre aussi qu'on s'est le plus hautement réclamé de quelques dramaturges ïdlemands.
€ En second lieu — et cela surtout après 1830
— cette môme littérature mieux connue, étudiée de plus près, plus vraiment familière enfln à quelques-uns de nos écrivains, a donné au lyrisme romantique une ou deux impulsions nouvelles. Elle n'a, à vrai dire, rien importé en France d'ab-
solument original, mais elle a fortement contribué à acclimater chez nous, par exemple, avec Hoffmann, le roman et la poésie fantastique, ou avec Faust, la poésie philosophique. »
Cela est bien soigneusement déterminé. Mais voici que Gérard de Nerval, qui est l'agent principal de cette influence allemande en France, qui volontiers se soumet à cette influence, lui échappe presque complètement. J'entends que rien de ce qui constitue son génie propre, original, et fait la puissance durable d'une partie de son œuvre, il ne le doit à l'Allemagne.
Lui, épris de la littérature allemande et, mieux, de toutes les inspirations de l'âme et de l'esprit allemand, il compose quelques pièces de théâtre, imprégnées de l'Allemagne, et ces quelques pièces de théâtre, puisées à ses sources les plus chères, peuvent être considérées comme au-dessous du médiocre. Elles ont cessé d'exister maintenant. Il ne peut venir à personne l'idée d'étudier sérieusement Nicolas Flamel, Léo Burckarl, L'Imagier de Haarlem comme des témoignages de l'action d'une littérature nationale sur une autre littérature. Ces drames ne comptent plus dans l'œuvre littéraire de Gérard. Comment compteraient-ils tous, sinon comme des points de repère, dans l'histoire des lettres françaises ! Dès que Gérard suit — avec tant d'amour ! — lés sentiers allemands, il s'embourbe. Voilà ce qu'il faut retenir.
Au reste, tout en Gérard de Nerval est fait pour déconcerter la critique. Et, en vérité, la critique,
qui s'est exercée maintes fois sur son œuvre, a été maintes fois déconcertée. Que d'hypothèses pour expliquer le charmant esprit de cet homme indéfinissable! Ah ! que peuvent, pour nous le faire comprendre et juger, que peuvent les règles d'une bonne méthode inflexible ? Il y a vraiment des écrivains qui échappent à toute classification et que l'on n'explique pas par des considérations extérieures à eux-mêmes. Gérard de Nerval est de ceux que l'on ne peut juger, que l'on goûte seulement.
Si l'on constate que Gérard de Nerval a écrit ses meilleures œuvres aux lendemains ou à la veille de ses accès de folie, que reste-t-il à faire à ceux qui se piquent de tout pénétrer de l'évolution des genres, de la répercussion des œuvres et du développement logique des talents? Cela est cependant vrai que Gérard de Nerval n'était pas, ne pouvait pas être entièrement sain d'esprit lorsqu'il écrivait St//ri'e chef-d'œuvre de grâce, d'équilibre, de raison poétique. Il était allé chez Henri Heine et lui avait tenu des propos désordonnés. M"" Heine l'avait fait conduire à la maison Dubois. On l'avait soigné pour un transport au cerveau. Un mois après Gérard rentrait dans sa vie ordinaire : « Je composai une de mes meilleures nouvelles. Toutefois je l'écrivis péniblement, presque toujours au crayon sur des feuilles détachées suivant le hasard de ma rêverie ou de ma promenade. » C'était Sylvie. Peu de jours après la publication de Sylvie en revue, Gérard de Nerval avait une crise de folie. On le conduisait à
l'hôpital de la Charité. On lui mettait la camisole de force. Que décidera la critique ? M""® Arvède Barine a dû accepter comme vérifiées les suppositions que Gérard faisait complaisamment sur luimême. Gérard prétendait avoir un « double ». Réellement, il a toujours eu deux moi. « Il a toujours été sujet à des phénomènes anormaux qui offrent des analogies avec ceux que la psychologie moderne étudie scientifiquement sous le nom de dédoublement de la personnalité. Cette espèce de dualité est la clef de son talent comme de son caractère, de l'œuvre comme de l'homme ; il ne faut jamais le perdre de vue. »
Alors tout devient bien simple, tout devient joliment simple.
« Son moi normal très doux et très serein, ennemi de toute violence et de toute exagération, tenait la plume lorsqu'il écrivait, et la garda jusqu'aux derniers jours. C'est à lui qu'appartenaient le style limpide que les cénacles trouvaient trop « raisonnable », et l'esprit gracieux mais à fleur déterre qui avait fait prononcer le mot de « Sterne français >. Malheureusement ou heureusement, le moi normal avait un « frère mystique > qui lui suggérait ses idées, l'entraînait dans l'irréel, et était cause que l'honnête Gérard s'arrêtait au milieu d'un souvenir personnel en se demandant s'il n'inventait pas. C'était ce second moi déséquilibré, mais d'essence supérieure, qui avait une vision délicate du monde, qui percevait le sens symbolique de la réalité et qui, d'autre part, avait fait de Gérard de Nerval un chemineau de lettres,
payant des verjus aux vieilles chifTonnières et traversant l'Allemagne à pied, sans argent, ni bagages, ni chapeau, ni rien du tout. C'était lui qui l'arrêtait au coin des rues, figé dans une attitude extatique, c'est lui qui l'a précipité dans la folie et le suicide par le vertige du mystère et de l'inconnu. >
Explication très simple. Joliment simple. Valaitil pas mieux dire que Gérard de Nerval est inexplicable ?
La critique ne l'expliquera jamais. Et toujours des lecteurs doux et délicatement sensibles pourront le goûter. Et toujours on sera disposé à perpétuer le souvenir de cet écrivain, utile aux romantiques qui n'étaient pas ses frères. Nécessairement, on sera disposé à marquer de plus en plus les caractères classiques de l'œuvre de ce romantique. La critique par Gérard de Nerval sera toujours prise en défaut. 11 n'y arien à espérer de lui pour la justification des belles théories régulières. Il était un peu fou, vous savez !
On corroborera forcément, en les développant, les arguments de M"° Julia Cartier. Ils sont déjà bien impressionnants. Une savante jeune fille ne croit pas avoir rien de mieux à faire que d'étudier comment Gérard de Nerval fut un intermédiaire litre la France et l'Allemagne. Elle démontre qu'il fut un intermédiaire actif. Puis elle conclut, sans s'étonner le moins du monde, car elle ne
attribue pas le droit, cette flegmatique érudite, de marquer un étonneinent quelconque, elle conclut que le romantique le plus instruit et le plus
ami des lettres allemandes ne doit rien à l'Allemagne. « Là seulement (l'influence de l'Allemagne) fut heureuse où elle féconda des germes déjà existants qui se fussent après tout peut-être développés sans elle. C'est à peine si l'on peut dire que l'Allemagne ait révélé Gérard de Nerval à lui-même. Quand il interprétait Gœthe à 19 ans, il avait cédé depuis longtemps déjà à l'attirance des songeries mystiques. Quand il traduisait Biirger, il découvrait simplement en lui, exprimée plus fortement, sa propre sympathie pour les légendes populaires et sa demi-foi au mystère des superstitions. Quand il parcourait l'Allemagne, qu'il s'attardait aux bords du Rhin « l'ondine fatale » l'attirait parce qu'il lui sentait une âme, sœur de la sienne.
« Mystique, épris de rêves, de troubles, tourmenté par tout ce qui échappe à la sensation et à l'analyse intellectuelle, las de clarté et de contours nets, il s'est trouvé isolé au milieu de ces romantiques qui en arrivaient, en vieillissant, à n'exprimer plus guère que l'aspect extérieur des êtres et des choses. Il a été aux poètes d'une autre race, à ceux qui traduisaient ses aspirations, qui avaient des mots pour rendre le neutre, l'inconscient, tout ce qu'il sentait que la poésie peut suggérer, sans qu'il fût asez grand artiste pour le suggérer lui-même.
« Celui de tous les romantiques qui fut le plus sensible à l'influence germanique n'a demandé au fond à l'Allemagne que ce qu'il possédait déjà. »
M''^ Julia Cartier disserte comme un procureur
zélé. Elle n'aime point Gérard de Nerval. Il faut l'aimer pour discuter, non, pour causer de lui... Mais si l'on avait le loisir de continuer le paradoxe — car Gérard de Nerval ne suscite que des paradoxes aussi conformes que possible à la vérité des faits — on prouverait que les influences étrangères étant l'une des caractéristiques du romantisme, que Gérard de Nerval étant l'introducteur des Allemands en France, il est néanmoins l'un des rares classiques français durant l'époque romantique. On pourrait aller plus loin et dire que si Gérard de Nerval a subi l'influence de quelques romantiques, ce sont des romantiques français exclusivement qui ont agi sur son âme ductile et incohérente : Rousseau, par exemple. M. Eugène Montforl, étudiant Gérard, veut nous persuader que le romantisme n'est qu'une façon d'écrire. M. Eugène Monlfort est un simplificateur outrancier, mais la prose de Gérard de Nerval, si elle est un peu molle et fluente, est d'une pureté classique. Théophile Gautier écrivait de lui : « Gérard était parmi nous le seul lettré dans l'acception où se prenait ce mot au xvin» siècle. Il était plus subjectif qu'objectif, s'occupait plus de l'idée que de l'image, comprenait la nature un peu à la façon de Jean-Jacques Rousseau, dans ses rapports avec l'homme, n'avait qu'un goût médiocre aux tableaux et aux statues, et malgré son commerce assidu avec l'Allemagne, et sa familiarité avec Goethe, restait beaucoup plus Français qu'aucun de nous : de race, de tempérament, d'esprit. » Il restait Français 1 II restait Français, cet intermé-
diaire entre la France et l'Allemagne. Il n'avait de tendresse que pour les écrivains les plus sobres de la littérature classique de France. Il n'avait de goût que pour la mesure et la discrétion. Son art est discret et mesuré. Point de rhétorique véhémente et point de couleurs éclatantes ! De la douceur et de la clarté délicates, et des rêves délicieusement tendres. Ah ! relisez Sylvie, et promenez-vous parmi ses fins paysages élégants. Et redites aussi ses petites odelettes rythmiques et lyriques... Avril.
Déjà les beaux jours, la poussière.
Un ciel d'azur et de lumière, Les murs enflammés, les longs soirs :
Et rien de vert : à peine encore Un reflet rougeâtre décore Les grands arbres aux rameaux noirs 1 Ce beau temps me pèse et m'ennuie, Ce n'est qu'après des jours de pluie Que doit surgir en un tableau Le printemps verdissant et rose, Comme une nymphe fraîche éclose.
Qui, souriante, sort de l'eau.
Grâce ornée, simplicité lumineuse, sensibilité tendre et comme fleurie, fraîches couleurs atténuées, esprit malin avec gentillesse, observateur amical de la vérité: voilà le vrai Gérard de Nerval, celui dont Arsène Houssaye a pu dire cependant : « Gérard a débuté en vivant trop intimement avec le Fnust de Gœthe, qui a répandu çà et là un nuage dans le ciel de son intelligence. »
Gérard de Nerval maintenant se heurte à la cri-
tique comme il s'est heurté à la vie. Il est le plus individuel des écrivains, cet écrivain qui n'était pas maître de son individualité.Il reste Ténigme. Il demeure l'exception. On ne peut le classer. On ne peut le juger. Il faut l'aimer.
25 février 1905.
Nous avons donc un livre définitif sur M""" Récamier, et je sais pas au juste ce que l'on peut appeler un livre définitif, mais je veux dire par là qu'on n'en peut guère avoir de plus complet ni de plus patiemment détaillé que celui de M. Edouard Herriot : Madame Rècamier et ses amis. Ce livre favorable est assurément un livre impartial. L'érudition est solide, le récit parfaitement élégant, d'une élégance quelquefois un peu lente. C'est un livre savant. C'est un beau livre. M. Edouard Herriot a subi à son tour la séduction de Juliette. Il a pu passer sans lassitude plusieurs années auprès d'elle. Il a pris à cette compagnie beaucoup de plaisir. Il n'a point perdu son temps. Il ne nous fait pas perdre le nôtre. Pour être un peu amoureux de celle que tant de gens aimèrent, il est observateur clairvoyant. Les grands travaux approfondis donnent souvent même impression que les esquisses. La conclusion de M. Edouard Herriot est à peu près la conclusion de Sainte-Beuve.
Et qu'est-ce donc qu'un critique peut écrire aujourd'hui sur M"'' Rècamier d'après les ouvrages des historiens ?
LA CULTURE LITTERAIRE DE MADAME RECAMIER 'JiOO
Nous ne saurons jamais de quelle façon elle était belle, et si elle ressemblait au portrait fait par Massot de Genève plutôt qu'à celui fait par Gérard ou au buste fait par Chinard. Nous pouvons nous représenter selon la seule règle de notre fantaisie, la beau lé de M""» Récamier qui régna surtout par sa beauté. Cela n'est plus important. On conviendra aussi qu'il importe médiocrement de savoir la vérité sur son cas et si elle était bien la fille de son mari. Mais le nom de M""* Récamier demeure attaché à des noms illustres de la littérature française. On ne peut parler de Chateaubriand sans parler de M™» Récamier. On ne peut parler de M°" Récamier sans parler de M""" de Staël. Dès les premières années de sa vie mondaine, elle attira des écrivains. Elle eut des écrivains auprès d'elle jusqu'à sa mort. Elle vécut dans la littérature et sembla vivre pour la littérature. Avait-elle donc des idées littéraires ? Quel était son goût littéraire ? Peul-on lui reconnaître un quelconque penchant intellectuel ? Elle fut une inspiratrice, ce n'est pas douteux. Ses paroles souriantes animaient les activités littéraires, ce n'est pas contestable... Sainte-Beuve écrivait : « Si elle se tait volontiers, tous ses amis parlent et viennent tour à tour lui dire ce qu'ils pensent, ce qu'elle inspire... c'est tout un concert autour d'elle. Il est impossible après cela de ne pas être persuadé que M°»» Récamier était une personne distinguée par l'esprit autant que par le cœur. Sa beauté d'abord avail pu éclipser son esprit ; on n'y songeait pas en la voyant. Cette
beauté faisant retraite avec les années — une retraite bien lente — et se voilant insensiblement, l'esprit avait apparu peu à peu, comme à certains jours, bien avant le soir, l'astre au front d'argent se dessine dans un ciel serein du côté opposé au soleil... > M""" Récamier avait de l'esprit, n'allons pas en disconvenir, et particulièrement cet esprit précieux qui consiste à mettre en valeur l'esprit des autres... Mais cette Egérie d'écrivains, quelles étaient ses doctrines ou ses aspirations littéraires? Sainte-Beuve nous dira bien un jour : « Le travail littéraire dont s'occupait Ballanche en ce moment lui faisait diriger ses lectures sur les ouvrages de Bossuet et il laissa échapper sur le grand évoque quelques paroles dédaigneuses qui furent relevées aussitôt par M""" Récamier... » Ce genre de protestations est-il ordinaire ou exceptionnel chez M"»" Récamier ? Lisait-elle ? Que lisait-elle ? Aimait-elle la littérature ? Quel était son goût, sa culture littéraire ?
On n'a jamais essayé de déterminer le goût littéraire de cette femme qui recevait quotidiennement des hommes de lettres avec des hommes politiques, et exerçait une influence sur la destinée des écrivains... sinon sur leur œuvre. Cette abstention des historiens de M"" Récamier ne laisse que d'être assez significative. M. Edouard Herriot, qui étudia la vie de M°>« Récamier année par année et presque au jour le jour, n'a pas été conduit à définir la vie intellectuelle de celle que l'on peut appeler son héroïne... C'est peut-être parce que son esprit était l'esclave de son cœur.
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Je voudrais, en prenant pour guides M. Edouard Herriot et quelques autres historiens qui l'ont précédé, établir le catalogue de ses lectures, des lectures dont la trace apparaît forcément au cours de son histoire. Nous verrons qu'elles sont peu nombreuses. N'est-il pas extrêmement piquant de constater qu'on ne peut écrire l'histoire de M"« Récamier sans citer presque tous les écrivains de son temps, et qu'on pourrait l'écrire en ne citant presque aucun de leurs ouvrages.
Juliette Bernard se marie à l'âge de quinze ans ; elle est peu instruite. En 1778, elle connaît M"« de Staël. Elle ignore ses livres. Mais elle respecte sa grande gloire. Elle est toute rougissante, troublée et séduite par M™* de Staël, qui est bienveillante. Ballanche admire : « la faculté de l'une à exprimer mille pensées neuves, la rapidité de l'autre à les saisir et à les juger ; cet esprit mâle et fort qui dévoilait tout et cet esprit délicat et fin qui comprenait tout. » Ballanche devait admirer. En fait. M"*» Récamier est initiée par M"" de Staël, à tout un ordre d'idées qui lui avaient tppé jusque-là. La Harpe dirige un peu son
it. M. Herriot est persuadé que, en 1799, à vingt-deux ans, Juliette est apte à suppléer, par la délicatesse de son intuition, aux insuffisances de î'on éducation et de sa culture. Éclairée par M°*de I, encouragée par Jordan, soutenue par ... .ando, elle prend le parti de se hausser jusqu'à ses amis. Elle est encore ignorante, mais elle aime déjà les lettres.
Elle a un salon. Il csL plus empli de {wlilique
que de littérature. Si les écrivains agissent sur elle, c'est à la faveur de badinages amoureux. Ainsi, Gabriel Legouvé adressant une longue épître en vers « à M""^ Récamier qui disait ne vouloir partager d'autre sentiment que celui de l'amitié.» En 1802, la belle Juliette ne passe point pour une intellectuelle. M""^ de Gérando écrit à la baronne de Stein : « C'est une bonne petite créature... Mais s'il y a de la sympathie entre nous deux, tu n'exigeras pas d'elle des pensées bien graves ni des sentiments bien profonds. » Richard trouve, épars sur les meubles, chez elle : la Décadence de l'Empire romain de Gibbon, les A^'uits de Yung, VHistoire philosophique des deux Indes par Raynal ?... Sont-ce là les livres favoris de M""" Récamier ? Cette reine de la mode a-t-elle seulement le temps de lire ?.. Elle ne vient à la littérature que par le théâtre. C'est le chemin habituel. On cause théâtre dans tous les milieux où on ne lit pas. Déjà elle donne chez elle des lectures. Son rôle n'est pas d'un juge, mais d'une maîtresse de maison. M. de Longchamps lit le Séducteur amoureux, pièce sur laquelle il désire l'opinion de la Harpe avant de la donner au comité de lecture du Théâtre-Français, Talma déclame une scène d'Othello. M"** Récamier chante et goûte la musique, non les livres. Elle tient aussi son rôle dans des scènes dramatiques : plaisirs mondains. Les illettrés de tous les temps ont joué des charades. En 1803, on taxe encore M""" Récamier d'ignorance ; ses ennemis disent qu'elle est sotte. Kotzebue la défend : « Assurément, si ces
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femmes-là seulement doivent être appelées femmes d'esprit qui manient la philosophie aussi habilement qu'une aiguille à tricoter, qui babillent sur l'art avec des fleurs de rhétorique, prononcent sans réflexion sur les productions nouvelles de la belle littérature... et prennent parti pour des écoles, assurément M"" Récamier n'est pas une femme d'esprit... Mais si une intelligence saine, une raison libre de préjugés, un sentiment exact de tout ce qui est noble et beau, un abandon plein de bonne volonté aux belles vérités de la nature et aux aimables séductions de l'art, si cela donne à une femme des droits à l'esprit, alors M-* Récamier est une femme bien spirituelle... > Cela revient à dire qu'elle savait peu, mais ne se flattait pas de savoir beaucoup et qu'au reste, elle était bien belle.
C'est l'Empire, la politique et l'amour, plus que la littérature, qui occupent M"* Récamier. Elle est la grande amie. Confidente parfaite. Elle joue dans Andromaque^ dans Phèdre à Coppet. Passetemps raffiné à la campagne. Peu de détails proprement littéraires. M™' de Staël lui écrira : « Vous avez Corinne à présent... dites-moi ce que vous entendez dire littérairement et si, du côté du gouvernement, il ne vous revient rien de mauvais. » Le prince Auguste de Prusse lui écrit : € j'ai lu Malvina avec beaucoup de plaisir ; il n'y a que quelques invraisemblances qui m'aient déplues dans ce roman. Celle qui m*a frappé le plus, parce qu'elle me paraît à prés<^nl inconcevable, c'est que Seymour puisse être infidèle, quoiqu'il aime véri-
tablement ». Psychologie amoureuse, non pas critique littéraire. M""^ de Staël demandera à Juliette de réunir à Paris une société d'élite pour faire lire Wallenslein, de Benjamin Constant. D'elle on n'espère que les entremises de ce genre. M"*" Récamier ne sera qu'un intermédiaire mondain pour écrivains.
^jme Récamier cède à l'amitié. Elle lit ce que M"'^ de Staël lui fait lire. M"'' de Staël lui conseille la lecture des lettres de M"" du Deffand à Walpole, lui écrit ensuite : « Vos réflexions sur les lettres de M""» du Deffand sont très spirituelles, et je suis parfaitement de votre avis sur son caractère, mais elle est naturelle. » Discussion aussi avec M""' Récamier sur le Conaxa d'Etienne, que M"" de Staël préfère aux Deux Gendres. M™« de Staël écrit ses Réflexions sur le suicide ; elle en envoie un brouillon à son amie. Elle la consulte même sur l'intérêt qu'il peut y avoir à écrire un poème historique en prose... Témoignages charmants d'ardente amitié. Rien de plus. Juliette Récamier n'a pas d'idées littéraires, la littérature n'est pas pour elle une occupation — elle n'est qu'une distraction. L'éducation littéraire de M°»» Récamier est encore à faire.
On n'est trahi que par ses amis vrais. Juliette Récamier devait être trahie par son adorateur Ballanche, le Socrate amoureux de Lyon. Ballanche devait écrire ses œuvres, toutes ses œuvres et jusqu'à la Palingénésie, sous l'inspiration de Juliette Récamier. M™" Récamier est une inspiratrice. Elle n'est pas encore une lettrée. Le sera-t-elle
jamais ? Sans doute, elle ne passe pas tout son temps sans lire quelques livres... La duchesse de Chevreuse lui écrit : « Si vous avez ï Amour dans le mariage, vous seriez bien bonne de me l'envoyer par le porteur qui ne le perdra pas... Vous seriez bien aimable aussi de me faire dire où vous prenez vos bouquets ? » A-t-elle VAmoar dans le mariage ? Où prend-elle ses bouquets ? Quand elle part en 1813 pour l'Italie, elle emporte quelques Mwres choisis par Ballanche, entre autres le Génie du Christianisme et l'Histoire des Croisades, de Michaud. A Rome, elle connaît NoiTins, chargé de la police, Norvins qui la « met dans la confidence de quelques écrits qui prouvent du talent. » Au général Miollis, elle parle de Corinne, livre d'une amie très chère. Toutes ses manifestations intellectuelles sont occasionnelles, ou elles ne sont que les manifestations de son amitié pour les écrivains. Ballanche, dont la franchise est sans seconde, comprend qu'il faut d'urgence à M'"* Récamier une culture plus solide, et il le déclare à Juliette. Il veut que M*"» Récamier travaille, qu'elle ait l'esprit occupé. Voici le premier billet qu'il lui adresse :
« Comptant avoir l'honneur de vous voir ce soir, je ne vous ai point envoyé la Bible. Il est 9 heures et je m'aperçois qu'il me sera impossible d'aller chezvous. Je prends donc le parti de vous envoyer, quoique un peu tard, le livre que je vous ai promis, pour que vous n'en soyez pas privée plus longtemps. Recevez, je vous prie. Madame, l'assurance de mon tendre et respectueux dévouement.
« P.-S. — J'ai été paresseux aujourd'hui ; mais j'ai pensé tout le jour que vous avez bien travaillé car vous savez que vous avez été un peu paresseuse et vous avez besoin de réparer le temps perdu. Il est vrai que vous avez été malade. Je souhaite que vous vous portiez bien et que vous travailliez un peu. »
Ce lourdaud saura môme être galant. II donne à son amie, dont il s'étudie sans cesse à développer l'esprit, les plus gracieuses raisons du monde d'apprendre l'italien. Il l'exerce par ses lettres même, qu'il commence en français et qu'il termine en italien. Tout est dit.
Mais cette culture nécessaire, Juliette n'a point le loisir de l'acquérir. 1814. L'amour et la politique occupent Benjamin Constant. La coquetterie, la politique, le monde, non pas la littérature, occupent Juliette Récamier. On fait cependant des lectures chez elle. Chateaubriand lit les Abencérages, Benjamin Constant va lire Adolphe. M™' Récamier ne juge les ouvrages de l'esprit que d'après les sentiments qu'elle a pour les auteurs. Elle n'a pas de doctrine littéraire préconçue. Wellington lui emprunte les lettres de M"» de Lespinasse. Je ne sais ce que ce guerrier en put comprendre, mais je doute que ce livre de forte passion fût le livre de chevet de Juliette. Ce bon Ballanche continuait à expliquer à M»* Récamier ses propres livres. Chacune de ses lettres est une conférence. Ballanche écrivait d'ailleurs avec simplicité : « A présent, je ne doute point qu'Antigone, dans l'état où elle est, ne soit intimement
unie à la langue française et ne dure autant qu'elle. Tout tend à me le prouver. » Et il faisait hommage à M""* Récamier du triomphe que les siècles futurs lui réservaient. M. Herriot déclare en termes bénins : « Rien n'était plus honorable pour M"'" Récamier que d'être ainsi associée aux recherches d'un esprit entre tous raffiné. » Association singulière. Nous voyons ce qu'apporte Ballanche. M™° Récamier n'apporte rien de littéraire. Mais sa beauté rayonne sur Ballanche et illumine le philosophe du pays des brouillards.
C'est déjà l'avènement de Chateaubriand. Juliette rend service à la gloire de M"»' de Staël qui vient de mourir. La littérature ne la préoccupe pas, mais l'amilié. Maintenant Juliette aime. Les lettres ne sont rien pour elle. Elle ne verra plus en France que les livres de Chateaubriand. Elle est capable de les goûter passionnément, puisqu'elle aime leur auteur, Ballanche voudrait que la littérature fût pour Juliette Récamier un refuge contre l'amour. Il lui donne encore le conseil de s'occuper à quelques études un peu générales, de lire, d'étudier la poésie italienne, d'écrire même :
« Jamais je n'ai désiré plus vivement de vous voir entrer dans une occupation quelconque. Vous avez beau me dire que vous ne pouvez pas, je ne serai point convaincu tant que vous n'aurez pas sérieusement essayé. Je ne puis me persuader que ce qu'il y a dans votre âme de si noble, de si élevé de si délicat, ne passât pas dans vos écrits, si vous vouliez écrire, le style viendrait tout seul. Trop d'exemples prouvent que le talent trouve
ses ressources et ses moyens ailleurs que dans l'âme ; montrez-nous un talent qui n'ait rien de factice, rien d'apprêté, rien de convenu. Vos impressions naïves, sur le monde, sur les lettres, sur ce que vous voudriez choisir seraient une chose charmante (1819). »
Vos impressions naïves sur les lettres : n'est-ce pas assez dire qu'en dépit de ses fréquentations littéraires, Juliette Récamier n'était pas devenue lettrée. Ballanche insiste. Pourquoi ne traduiraitelle pas Pétrarque ? Juliette répond franchement qu'elle ne trouve pas les mots et l'auteur de la Palingénésie réplique avec exagération : « J'en suis convaincu, la langue française finira par vous obéir ; elle ne pourra résister au charme de vos pensées et de vos sentiments. Ensuite elle sera tout heureuse et toute fière d'avoir cédé à une si douce magie. » Ballanche insiste encore. Juliette devrait faire un ouvrage sur Goppet : < Coppet, berceau de la société nouvelle. » Et il rédige l'ébauche de ce livre. M™° Récamier ne rédige rien. Et Ballanche ne parvient pas à lui faire appliquer ce simple programme : « une heure de musique, trois heures partagées entre la lecture et un travail littéraire. » Juliette Récamier ne lit pas, n'écrit pas. Elle est toute à Chateaubriand. Je me trompe. Elle a le temps d'écrire à sa nièce qui dépense trop d'argent : * Le corset à 24 francs est de 6 francs trop cher. Je ne paye les miens que 18 francs. »
Chateaubriand. L'Abbaye-aux-Bois. Politique et littérature. On peut songer à M™" du Deffand
en pensant à M"^" Récamier. On ne peut comparer l'une à l'autre. M""^ du Deffand, vieillie et aveugle, s'enfermant au couvent de Saint-Joseph, y continuait sa vie d'intense activité littéraire, M"' Récamier, retirée à 42 ans, à l'Abbaye-aux- Bois, n'agissait que par son charme indéfinissable et puissant. Lorsque Chateaubriand n'aspira qu'à la domination politique, elle fut une femme politique. Lorsque Chateaubriand ne fut occupé que de littérature, elle fit de son mieux pour être une femme littéraire. Son rôle fut seulement celui d'une ordonnatrice des cérémonies littéraires. Elle-même ne se chargea pas d'avoir seulement une idée.
Elle exerça une influence mondaine et sociale. Ses amis lettrés et politiciens furent nombreux et dévoués. Elle fit presque des ministres. Elle fit des académiciens. Elle ne témoigna pas d'une personnalité intellectuelle.
Excitatrice des énergies, dispensatrice des succès, elle intéressa Chateaubriand aux progrès de J.-J. Ampère. Elle fit lire chez elle les Méditations de Lamartine avant leur publication. On la remarquait moins alors pour son esprit que pour « sa douceur tendre et compatissante », comme dit Sainte-Beuve. Et selon le jugement malveillant, mais exact de Mérimée : « Quant à son esprit, on a commencé à en parler qu'assez tard, après que toutes ses autres ressources pour plaire étaient devenues inutiles. >
Avait-on raison de parier de son esprit? On doit dire qu'elle s'adaptait facilement à ses amis. Elle pouvait s'intéresser d'un peu haut aux ouvrages
de Ballanche et d'un peu près aux œuvres d'Ampère, de plus près aux livres de Chateaubriand. Son amitié la guidait étroitement. On lisait beaucoup chez elle. Et elle avait des « silences éloquents », par où se traduisait assurément son sens critique.
Tant elle était inspirée par ses sentiments, elle était capable en 1824 de relire les Martyrs en mer, et au cap de Misène de se faire redire l'improvisation où M""* de Staël a mis toute son imagination. Nulle conception d'art personnelle. Si elle rencontre à Rome le sculpteur Thorwaldsen et son élève Piétro Tenerani, elle charge celui-ci d'exécuter un bas-relief sur un sujet emprunté... aux Martyrs. L'œuvre représentera le martyre d'Eudore et de Cymodocée.
Mais bientôt à l'abbaye, dans ce salon, dans cette « Académie qui tiendrait séance dans un ^ monastère », où après le Moïse on lira les Mémoi- \ res d'Outre-Tombe, tout leur est subordonné. Il n'y a rien autre que les lettres françaises. O Chateaubriand I que ne pourra-t-il obtenir de Juliette ? En 1829, ambassadeur démissionnaire, il se remit à ses travaux historiques. El M'"^ Récamier fait pour lui des recherches, lit Thiers, Mignel, bien plus. Tacite. Plus tard elle recopiera môme une partie du manuscrit des Mémoires. Mais ne lui demandez pas une opinion générale sur Ilernani, à elle spectatrice de la première représentation. Elle est toujours bonne, très bonne. Et les écrivains malheureux éprouvent sa bonté insistante. M'"- Desbordes-Valmore écrit
dix lettres émues. Elle est touchée, elle est comblée. « J'ai couru à l'Abbaye-aux-Bois — écrit Marceline à son mari en 1833 ; tout ce que tu peux rêver d'affable, de tendre, de bon, de grâce, c'est M"»" Récamier. Elle est simple... tiens comme la bonté, car c'est tout dire. » Il ne vient pas à la pensée de l'élogieuse Marceline de dire un seul mot du goût littéraire de la bonne Juliette. Il ne s'est aucune part affirmé. Il n'entre pas en ligne de compte... On lira, on lira beaucoup à l'abbaye. En 1837, Edgar Quinet lit la troisième partie de son Prométhée, M*"» Récamier est un peu « dépassée >. Quinet écrit doucement : < M""* Récamier a paru suffisamment saisie, édifiée. » Si on rapporte d'elle quelques fragments littéraires, ils sont superficiels, assez naïfs. On lit à l'Abbaye le Discours préliminaire par lequel Sainte-Beuve a ouvert son cours à Lausanne. Ampère écrit : « Satisfaction complète de tous : M"»* Lenormant aime particulièrement l'exposition, d'un dramatique si simple et si touchant, où Bérulle, Saint Vincent de Paul, et le fondateur 'de la communauté de Sainl-Nicolas-du-Ghardonnet délibèrent sur ce qu'il y a à faire pour la religion. M"»» Récamier préfère la seconde partie, elle aime aussi particulièrement le contraste de la double scène qui suivit la mort de M. de Sacy et celle de la mère Agnès, ici les sœurs, là les messieurs pouvant seuls achever les chants. » Cependant elle défend avec Ampère la phrase où Sainte-Beuve montre « le XVI* et le xvm" siècle se réunissant en dépide ce qu'il a interposé entre eux. » Elle va tout
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jours au spectacle. L' « extérieur » seul retient son jugement. Elle peut parler en 1838 de la répétition de l'opéra de Berlioz sans exprimer une impression esthétique. « La salle était fort remplie, le public très froid et moi comme le public, car j'étais si fatiguée, si mal placée que Dupré même ne m'a fait aucun plaisir. >
Dès 1840, elle ne veut plus lire. Elle se résout à ne vivre que pour Chateaubriand et Chateaubriand se laisse vivre en geignant pour elle. Ayant régné sur le monde des lettres, elle mourra sans avoir eu une véritable culture littéraire. Elle eut, dit Sainte-Beuve, une de ces influences incomparables qui ne se mesurent pas et pour lesquelles il faudrait demander un nom aux Muses. Les Muses répondraient ce qu'il leur plairait. Mais toujours les hommes, ceux mômes qui voulaient être les plus favorables à M""" Récamier, doutaient de sa culture. Le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville prononçait avec réserve : « Une mémoire parfaite peut la faire paraître plus instruite encore qu'elle ne s'est donné la peine de l'être.» Instruite, elle ne le fut jamais parfaitement, ni avec ordre. Elle connut plus d'écrivains que de livres. Elle eut plus de goût pour les hommes que pour les œuvres. Du moins, n'étant pas faite pour discerner les mérites littéraires, elle loua tous les auteurs qui furent ses amis, elle les loua utilement. Elle ne força point son talent. Elle ne s'érigea pas en directrice d'écoles. Elle fut sans pédantisme. Et s'il est vrai qu'elle préféra Paul de Kock à Balzac, elle n'imposait pas
sa préférence. Elle eut, en outre, le tact suprême de ne pas écrire. Et c'est faire le plus rare éloge de Mmo Récamier que de dire que cette femme bonne, douce, belle, séduisante (épithètes de M'»^ de Boigne), sensée, finement sensée, comme s'exprime avec beaucoup de justesse son historien scrupuleux, Edouard Herriot — mérita son empire dans le monde des lettres, sans avoir besoin d'invoquer, pour expliquer cet empire, sa culture et son goût littéraires.
4 mars 1905.
SUR LA PIERRE BLANCHE, PAR Anatole France
Et il se pourrait bien que non seulement il ne fût pas puéril du tout de rechercher si le dernier livre d'Anatole France est d'accord avec ses livres précédents, mais que ce fût en somme la question principale, la seule importante et peut-être la seule intéressante question.
Ce roman philosophique, cette série de dialologues, cette suite de discours sur les problèmes toujours nouveaux de la destinée humaine et du progrès humain, ce livre intitulé Sur la Pierre blanche, n'est peut-être pas absolument indispensable à la gloire littéraire d'Anatole France. 11 est utile pour l'histoire de ses idées. Il est utile pour l'histoire de son esprit...
D'Anatole France, il en est ainsi que de Jules Lemaître, de Brunetière, de Maurice Barrés et d'un très petit nombre d'autres écrivains. C'est à travers leurs évolutions intellectuelles et morales qu'on s'appliquera à discerner les évolutions intellectuelles et morales de leur époque. Leurs aflirmations ou leurs doutes semblent les affirmations ou les doutes de leur temps. S'ils se contredisent,