ARMAND MAROUISET, SOUS-PREFET
nous renseignent mieux sur leurs auteurs que sur les faits historiques dont leurs auteurs furent les spectateurs plus ou moins attentifs, plus ou moins prévenus. Ils sont le reflet des âmes.
Le comte de Plancy nous révéla une âme de préfet du premier empire. Armand Marquiset nous révèle une âme de sous-préfet de Louis XVIII, de Charles X, de Louis-PhiUppe.
Armand Marquiset est un mémorialiste sincère. 11 se raconte loyalement. Son style même le trahit, et en même temps trahit son époque, Armand Marquiset naquit en 1797, mourut en 1859, écrivit ses Mémoires vers 1850. Reconnaissez en lui le bourgeois du temps de Joseph Pru- Hhomme. Il est raisonnable et solennel. Le style est Ihomme. Les métaphores d'Armand Marquiset découvrent la vie entière de son esprit. Il ■ 'rit : « Longtemps ballotté par les événements 'la Révolution, émigré, jeté d'un bord à l'aul'jChevrand était comme ces rudes pierres de nos ontagnes que les tempêtes ont roulées dans le errent, que le torrent a limées et polies pendant des siècles, qui sont devenues luisantes et douces au toucher, mais qui n'en restent pas loins pierres sous la surface qui les adoucit. » Il rit autre part, et si bourgeoisement! « Malgré mirage des ans et ses infirmités, mon grandacle avait consen'é la passion des femmes et quelques actrices, plus intéressées que friandes, lai avaient mangé trois ou quatre cent mille francs qui eussent agréablement tinté dans la giberne de son fils. » Tout y est : le sentiment des nuan-
ces, la pudeur des mots, l'amour honnête de l'argent, la pitié des passions, et cette solide vulgarité qui fit toujours la force delà petite bourgeoisie française et rejoignit les générations.
Il écrit : « Conscience avait affaibli sa santé robuste par l'abus excessif des liqueurs fortes et aussi pour ne s'être pas toujours contenté de dessiner ses modèles. » Francis Conscience était peintre et vous discernez en cette phrase l'indulgence supérieure du bourgeois pour l'artiste. Il y a le bourgeois qui « fait sa fortune » et il y a le bourgeois qui perd son argent. « Entré dans une administration dont les détails lui étaient inconnus, dans un vaste dédale dont il n'avait pas la clef, Curasson a fait, au dire de ses employés euxmêmes, des manœuvres à contre-sens et son navire commercial, mal dirigé, a vogué au caprice des flots et a fini par faire un naufrage désastreux. » Tout est grave de ce qui constitue la fortune d'une famille et Armand Marquiset s'exprime avec recueillement.
Un bourgeois n'est pas fermé à Tamour. Du moins, l'amour ne saurait être un sentiment quotidien ; c'est un sentiment des jours de fête, de la jeunesse en fleur. On ne peut parler de lui qu'avec déférence, dédain et admiration. On en sent tout le charme, mais aussi tout le péril. Armand Marquiset disserte sur la nature de l'amour avec toute la psychologie dont est capable un bourgeois qui sait, aussi bien, que la vie n'est pas un roman. Jeune secrétaire du préfet de Seine-et-Oise, il fréquente la jolie fille de son préfet : « Il était certes .
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bien dangereux pour trois jeunes gens dans toute la fougue de l'âge de se trouver deux fois par jour avec une jeune personne si pleine de qualités et d'attraits. Pourtant, de mon côté, bien que je me sentisse par un doux penchant porté vers cette digne jeune fille, ce n'était pas de l'amour que j'éprouvais près d'elle, je ne pouvais m'abuser sur ce sentiment, car je ne ressentais ni agitation, ni jalousie, ni cette préoccupation passionnée incessante qui remplit le cerveau et le cœur... Elle était admirable de candeur et de pureté. Quand je sortais du salon, le soir, je la quittais aussi tranquille que lorsque j'y étais arrivé; puis je regagnais ma chambre solitaire où je dormais paisiblement, sous le même toit qu'elle, sans qu'une pensée, sans qu'un rêve d'amour, de ce côté du moins, vînt embellir ou troubler mon sommeil ; et à ce sujet je ferai remarquer que quand ce petit dieu, auquel on est convenu de donner l'épithète de malin, vous a une fois percé le cœur de sa flèche acérée, c'est surtout la nuit que sa blessure vous fait souffrir. Pourquoi? Parce que les grandes pensées et les grands sentiments ne peuvent pas vivre le jour. Le jour rempli par le soleil, par les bruits de la foule, est étroit, plein de distractions forcées. L'horizon se borne ; les espaces se définissent; la lumière dépDétise tout; la nu it seule est grande, profonde, immense, comme les rêves, comme les désii's. » 0 exaltation, à dislance cl tout péril écarté! Nous connaissons le bourgeois sage, prudent, incapable d'entratnem.^nls excessifs, qui fut jeune comme on savait Têlre
17i LES SAMEDIS LITTERAIRES
quand Béranger chantait la jeunesse, mais n'engageait point sa vie dans l'amour, inconsciemment pratique, terre à terre, et se disant à la manière de Lucrèce, alourdi par la traduction :
Devant la mer immense, on aime à voir du port L'homme battu des flots, lutter contre la mort.
Mais, connaissant le bourgeois, nous avons hâte de connaître le sous-préfet.
Armand Marquiset naquit en Franche-Comté, enfant de bonne race rurale. Son bisaïeul cultivait lui-même ses vignes des coteaux du Doubs. Son père avait travaillé dans la banque. La Révolution était faite. Lui devait, annonçant l'avenir des jeunes bourgeois de France, entrer dans l'administration. Sa carrière fut médiocre. C'est pour cela qu'elle est passionnante. Elle est symbolique on ne peut mieux. Après trente ans d'administration, Armand Marquiset est encore sous-préfet de Dôle. Et il était intelligent! Et il avait d'appréciables protections ! Toute son énergie s'usa dans le mécontentement. Le livre d'Armand Marquiset devrait être la bible de tous les Français qui aspirent à être fonctionnaires. Ambitions, désillusions, déceptions, rages, amertumes. Vérité en 1840. Vérité en 1905, Ce livre sans art est beau comme la vérité nue.
Armand Marquiset a pris sa retraite quand il l'écrit. Il contemple sa vie passée, sans enthousiasme. Il sait ce qu'il vaut et croit ce qu'on lui en dit. Il ne juge point ses mérites suffisamment récompensés. Il a son système du monde. Il est