ARMAND MARQUISET, SOUS-PREFET
amer, amer, amer. Il a voulu dépendre des hommes et des circonstances. Il est irrité contre les circonstances et contre les hommes. Tous l'ont trompé. Il est amer, amer, amer.
Pendant la Révolution, ses parents ont donné asile aux deux sœurs du duc de Richelieu qui devait être président du Conseil. L'une d'elles, la future marquise de Montcalm, fut la marraine du futur sous-préfet. « Ces dames qui ne cessaient de rêver le retour des Bourbons répétaient constamment à nos parents que si leur rêve s^e réalisait jamais, elles se chargeraient plus tard de me placer d'une manière convenable. Ah I les promesses ! » Armand raconte ses souvenirs de collège. C'était le bon temps. Mais l'expérience du sous-préfet arrête le sourire de l'enfant : « Alors, on partageait franchement avec ceux qui étaient moins heureux, ou pour mieux dire, qui n'étaient pas assez heureux pour faire comme nous et qui n'avaient pas la possibilité d'offrir aux autres. Quel plus grand bonheur au monde que de donner ? Mais plus tard, la civilisation et une politique cafarde aidant, on perd sa bonne nature, on devient comédien à son tour et si l'on partage quelque chose dans l'âge mûr, c'est à la condition que la plus grosse part du gâteau reviendra â l'auteur de la proposition de partage. J'ai vu beaucoup de ces misérables et heureux comédiens sur les tréteaux des champs de foire du monde, mais leur succès ne m'a pas gûté le cœur et ne m'a pas fait devenir comédien moi-môme. Aussi n'ai-je pas fourni une carrière brillante. O charlatanisme,
tu sei'as donc de tous les temps ! » Est-ce seulement parcs qu'il n'était pas comédien qu'il n'a pas fourni une carrière brillante dans les préfectures ! Il le dit. Mais l'envie habite dans son âme. Après 1850, lorsque, retraité, il n'est plus qu'un inutile vieillissant, il rencontre les frères de Thorigny dont l'un mourut colonel, et l'autre fut ministre, puis sénateur ; il suspecte naturellement la bonne grâce de son ancien camarade. « Le sénateur est venu me serrer la main avec toute la franchise d'un vieux camarade l'année dernière à Paris, le jour même où il venait de prêter serment à Napoléon III. 11 a été très aimable et très gracieux. Maintenant, si je l'eusse retrouvé lorsqu'il était ministre de l'Intérieur et que je lui eusse demandé un service quelconque dépendant de son gouvernement et de sa volonté, me l'aurait il rendu ? Je ne veux soulever dans mon cœur ni de doute, ni d'incertitude sur ce point, j'ai eu trop de plaisir à le revoir. » Nommé secrétaire du préfet de Seine-et-Oise, il doit faire visite à sa marraine la marquise de Montcalm. Il enrage de sa timidité. Et il s'irrite contre ceux qui no sont pas timides : « Tant d'autres seraient entre dans le salon de M""" de Montcalm avec autan: d'assurance que chez leur lingère. Je n'ai jamais été de cette trempe-là, mais j'avouerai pourtant que j'ai vu réussir dans le monde beaucoup d'étourneaux et de vantards effrontés qui ne doutaient de rien. » Au reste, M""" de Montcalm n'est point épargnée par sa critique pénétrante... « x\ntérieurement au retour des Bourbons, leslet-
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très (de M""' de Montcalm à ma mère) sont bonnes, d'une tendresse sans pareille et d'une intimit<^ qui n'a pas été poussée plus loin avec d'autres affections. Après le rétablissement du trône légitime, ces lettres sont devenues, sans transition aucune, pleines de réticences, parsemées de mots protecteurs et écrites enfin sur un ton qui rappelait à ma mère qu'elle ne devait pas ou plutôt qu'elle ne devait plus traiter avec ces dames d'égale à égale. A qui connaît le cœur humain, cette conduite ne paraîtra pas extraordinaire. » Armand Marquiset est psychologue. Sa psychologie est aigre.
Malgré sa psychologie, il est souvent dupe. M. Courvoisier, député du Doubs, le présente à Decazes, minisire de l'Intérieur, président du Conseil. Marquiset écrit : « Quand je l'abordai, sous l'aile protectrice de M. Courvoisier, il s'aperçut très bien de l'émotion qui m'agitait et je lui dois cette justice qu'il chercha tout aussitôt par un mot bienveillant à me remettre dans mon assiette ordinaire; il y réussit. »
Decazes adressa de bonnes paroles. Marquiset ne serait pas plus irrité si Decazes lui avait tourné le dos. « Après quelques questions particulières sur mes études, mes travaux à la préfecture de Versailles, il me promit solennellement ainsi «ju'à M. Courvoisier, l'un de ses plus fidèles et de ses plus éloquents soutiens à la tribune nationale, de me comprendre sur la première ordoniiance de Domination des sous-préfets qu'il aurait à soumettre à la signature de Sa Majesté. Je
quittai le ministère la joie au cœur, et crédule que j'étais, je m'endormis avec l'espoir de me réveiller coiffé d'un chapeau à plumes et l'épée au côté. Mais hélas ! les promesses des ministres sont plus fragiles encore que celles des femmes, il faut les écrire sur le sable avec une plume tirée de l'aile d'un papillon ! » Il est tellement irrité de l'abus des promesses que lors même que ces promesses se réalisent en sa faveur, il s'irrite encore. O fonctionnaire ! ô Français !
Enfin il est nommé. C'est en octobre 1820. Armand Marquiset est secrétaire général de la Lozère. Début discret, on dit : début modeste. Mais le secrétaire général doit être présenté au roi, à la famille royale. Il n'est pas ému. Il est de la maison, déjà. Il dédaigne un peu. Il hausse légèrement les épaules. « Mon entrée aux Tuileries me causait beaucoup moins d'effroi que ma première visite à M. Decazes. Je connaissais pour les avoir vus tour à tour dans les différents salons ministériels presque tous les personnages que de vieux services rendus pendant l'émigration avaient placées autour du trône et je dois avouer que cette connaissance n'était pas propre à me donner une haute idée de l'intelligence gouvernementale des conseillers de la couronne. »
II a certainement raison. Armand Marquiset ne juge pas avec amabilité, mais il juge avec sagesse. Les conseillers de Louis XVIII ne donnaient pas une haute idée de Tintelligence gouvernementale. Cependant le roi reçut finement Marquiset. « Lorsque mon tour fut venu et que M. le duc de Riche-