LES ORIGINES DE L'ANCIENNE FRANCE
Par Jacques Flach.
La curiosité publique et, dit-on, la critique elle-même se subordonnent à des œuvres éphémères dont le seul mérite est d'apparaître au monde avec bruit. Elles sont les esclaves de ces œuvres qui les surprennent et les retiennent par une violence systématique. La moindre comédie distraitement improvisée en un petit nombre de semaines occupe un instant toute la presse et beaucoup de conversations. Les romanciers se lamentent d'être sacrifiés aux dramaturges, dans la publicité journalistique. Infortunés écrivailleurs I Pourtant tels d'entre eux qui écrivent deux romans chaque année sont assurés toujours d'une certaine attention littéraire... Leurs œuvres ennuient ; ou bien on est las de leur uniformité monotone, car elles se ressemblent toutes ; néanmoins on les discute car on est accoutumé de discuter la première et on ne renonce pas volontiers à ses mauvaises habitudes. Elles n'ont ni force, ni nouveauté. Elles seront mortes demain. Aujourd'hui on ne néglige rien pour qu'elles soient vivantes, bien vivan- *. Et c'est beaucoup de temps perdu pour tout le mde.
Mais je vois paraître — si discrètement I — le troi-
>me volume d'un ouvrage élaboré avec l'heureuse
aplicité du temps. Les Origines de V ancienne France^
Ai LES SAMEDIS LITTÉRAIRES
par M. Jacques Flach.Le premier volume sur le Régime seigneurial a été publié en 1886. Le deuxième sur les Origines communales : La Féodalité et la Chevalerie, en 1897. Le troisième sur la Renaissance de l'État, la Royauté et le Principat en 190i. Vingt années de travaux pour une œuvre — qui n'est point terminée ! Messieurs, quelle leçon pour nous !
Laisserons-nous donc auxérudits, aux « spécialistes» le soin exclusif de discuter, avec une âpreté sans doute passionnée, les méthodes, les conclusions d'un pareil ouvrage qui peut être de si grandes conséquences ! Est-ce que, au contraire, on ne doit pas, dans les milieux cultivés, accomplir un effort constant pour élargir de toutes parts le domaine des curiosités intellectuelles, pour les attirer et pour les enchaîner aux sujets, aux œuvres, aux écrivains plus dignes d'elles. Elles étaient les esclaves des vains ouvrages prompts à paraître, prompts à disparaître. Est-ce qu'elles ne doivent pas devenir les auxiliaires indépendantes des ouvrages solides faits lentement, faits pour longtemps ?
L'auteur des Origines de l'ancienne France, M. Jacques Flach, mérite, avec le respect, l'attention. Il a eu cette intrépidité de vouer sa vie à l'accomplissement d'une œuvre colossale et il s'est consacré à sa tâche avec toute la hardiesse persévérante du désintéressement scientifique. Après avoir travaillé vingt ans sur l'histoire du x^ et du xi' siècle, il écrit très naturellement en sa préface : « Rectifications de détails et critiques basées sur les sources originales me seront toujours les bienvenues. Je n'ai' souci que de la vérité. »
Il n'a souci que de la vérité, mais d'une yérité dont il est bon que nous nous préoccupions chaque jour davantage : la vérité sur nos origines nationales. Anatole France le disait à propos d'Ern^t Renan et de son Histoire des origines du Christianisme: « Il semble que l'image véritable du passé nous ait été révélée par la grande école historique de notre siècle. Il semble que
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le sens des origines soit un sens nouveau, ou du moins un sens nouvellement exercé chez Thomme. » Je ne sais; mais ne devons-nous pas être satisfaits si des historiens en plus grand nombre recherchent avec plus de précision les origines de Tancienne France, les commencements obscurs et confus des idées qui nous pénètrent encore. Est-ce que nous ne devons pas être d'autant plus curieux de toutes ces origines que maintenant nous en devinons mieux les incertitudes. Et, est-ce que nous ne devons pas être plus nombreux à prêter aux savants infatigables l'appui, si médiocre soit-il et si tardif! de notre attention !
L'œuvre de M. Jacques Flach prétend à une double originalité. Elle est originale par ses conclusions. Elle est originale par ses procédés d'érudition.
M. Jacques Flach rectifie les idées admises par les précédents historiens des Origines. Il se sert d'eux pour les supprimer et les renouveler. Ils sont pour lui des guides qu'il anéantit après qu'ils ont éclairé sa marche et qu'il a pu, grâce à leurs erreurs de direction, reconnaître la route véritable. Il faut à tous les savants beaucoup d'héroïsmes; l'héroïsme de se dépenser eux-mêmes, de se sacrifier pour des travaux dont les résultats sont d'abord hypothétiques, ensuite Théroïsme de sacrifier leurs devanciers, comme inutiles, sinon funestes. M. Jacques Flach a ces deux héroïsmes dont il faut également lui savoir gré.
M. Jacques Flach considère la protection comme la base de toute société qui se forme ou se reconstitue. La protection n'est rien autre qu'une garantie des conditions nécessaires de la vie qui peut être réalisée ou par la sauvegarde d'un plus fort ou par l'assistance collective d'égaux. Aussi l'idée de protection est inséparable de ridée d'association, de fraternité et de compagnonnage, de clan et de famille primitive.
S'il est vrai, selon rexcellente parole de M. Tarde dans les Transformations du pouvoir j que « la différence des forts et des faibles aura toujours pour con-
séquence en vertu de la sympathie humaine, le désir et le plaisir de protégeret de diriger, le désir et le plaisir d'être protégé et dirigé >, qui ne voit que ces deux sentiments se confondent dans la même personne, lour à tour prolectrice et protégée, quand l'assistance est mutuelle entre égaux et quand, par la réciprocité du service, le chef lui-même devient un pairl
Tel est donc le lien qui unit les deux premiers volumes de l'ouvrage de M. Jacques Flach ; l'un où la force protectrice est étudiée dans l'insuffisance et l'excès de son action individuelle alors que s'épanouit le régime seigneurial; l'autre où elle apparaît dans la puissance régénératrice de son action collective sous les formes principales du clan féodal et de la commune. C'est encore le lien qui rattache le troisième volume aux précédents.
Le clan féodal — M. Plach l'a prouvé d'abord — est une famille étendue, issue de l'organisation familiale des Germains et du patronage gallo-romain. Sur cette double base aussi se sont constitués la royauté et le principal. L'Église est venue s'adjoindre à eux comme organe politique et concourir avec eux à la renaissance de l'État ! Dès lors, ayant étudié le jeu simultané, si l'on peut dire, du besoin de protection et de l'esprit d'association ou de compagnonnage dans le régime communal, la féodalité et la chevalerie, de mênie, M. Jacques Flach observe l'action de ces principes sociaux au sein de la royauté, du principat et de l'Eglise qu'ils ont vivifiés, consolidés, transformés ou hiérarchisés.
Mais ici intervient la Tradition dont le rôle fut grand, très grand, parce que l'avidité était impérieuse alors d'ordre, de stabilité, d'harmonie. La Tradition fit la force morale de la royauté et du principat à rencontr** du groupement féodal, dépourvu de centre de graviU' jouet des passions individuelles. Elle légitima lex esprit de domination alors que la féodalité se condam nait et se dévorait en quelque façon par les excès d
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sien. Les conquêtes du prince et du roi se solidifièrent en s'accroissant ; les conquêtes des petits seigneurs féodaux se neutralisèrent en se multipliant.
Et voici la nouveauté de Tœuvre de M. Jacques Flach.
Il faut beaucoup de temps aux hommes pour arriver à la vérité. Il faut beaucoup de temps à la vérité pour qu'elle pénètre dans les esprits. Et puis nos habitudes de pensée moderne déterminent pour une grande part nos jugements sur les faits anciens. C'est ce qui est advenu pour les historiens des origines françaises : M. Jacques Flach le montre habituellement. « La reconstitution de la société après la chute de Tempire carolingien, nous dit M. Flach, a été présentée d'ordinaire sous un aspect qui anticipe de plusieurs siècles sur la réalité par la raison qu'on a commencé à la décrire, et à en retracer l'histoire quand elle était un fait accompli, quand étaient constitués solidement le royaume de France et les grands fiefs. Si l'on a pu croire que la féodalité était née dès la fin du ix® siècle et qu'elle était dès le principe territoriale, on a cru de même que les premiers Capétiens étaient des rois territoriaux, les duchés et les comtés des circonscriptions géographiques aux limites précises, la noblesse une caste terrienne. »
Pour parler bref, la féodalité foncière et territoriale ne fut constituée que trois cents ans plus tard que la date admise par l'opinion générale. C'est cette rectification qu'apportent avec une science prudente — téméraire, diront les érudits qui n'aiment pas qu'on les dérange dans leurs convictions patiemment acquises — c'est cette rectification qu'apportent les livres de M. Jacques Flach. Vous sentez bien quelle importance elle peut avoir — mille ans après.
Mais oui, elle est importante, car rien n'est négligea-
e de ce qui constitue la vérité, et cette erreur essenîUe est fertile en erreurs accessoires.
Stendhal qui savait tout — et Dieu seul pourrait dire
mment il le savait! — a parlé, dans les Mémoires d'un
touriste, des origines de Tarchitecture romane. Il écrit: «Au milieu de l'effroyable désordre et du malheur général, les hommes en vinrent à ne plus songer qu'au moment présent ; toute idée d'avenir autre que celle du paradis s'éteignit dans les cœurs. On ne construisit plus que de misérables maisons en bois pour se mettre à l'abri de la pluie et du froid, et au x'^ siècle il n'y eut plus d'architecture. » En vérité, au x» siècle on n'avait souci que de l'heure présente et on ne construisait qu'en bois ; mais au xi« les édifices de pierre surgirent de tous côtés. Heureux Stendhal qui nous fournit à son insu une image assez exacte pour figurer la différence entre la féodalité du x'^ siècle et celle du xii® siècle ï Précaire, bénéfice, fief furent tout d*abord des constructions hâtives, élevées au jour le jour, sans cesse démolies ou détruites et refaites avec des matériaux sommaires, abritant une, deux, ou trois générations, tout au plus. Elles sont de bois alors ; mais au xii® siècle elles seront de granit, et dureront jusqu'à la Révolution qui les anéantira le jour même où elle s'attaquera aux églises romanes ou gothiques. Il y eut sans doute des tentatives isolées d'institutions durables comme il y eut quelques maisons de pierre, mais parce qu'on ne mesura pas exactement l'importance de ces premiers essais, on se trompa sur toute la suite de notre histoire.
On se trompa : et par l'exagération de Tidée féodale, par son recul arbitraire dans le passé, royauté, principat, noblesse, l'Église elle-même, prennent figure de convention. La royauté des xe et xi« siècles est apparue comme une royauté féodale, les principautés comme des grands fiefs de la couronne, la noblesse à la fois comme un « rouage » monarchique et un produit direct, nécessaire, connexe du fief, la papauté comme une suzeraineté féodale sur les royaumes chrétiens. Erreurs ! Erreurs ! Erreurs logiques, fatales, mais épouvantables erreurs.
Erreur encore : en même temps qu'ils outraient à
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Textrême et par conséquent dénaturaient Tidée féodale, les anciens historiens subissaient l'irrésistible influence de ridée unitaire. Elle avait triomphé avec la monarchie française de leur temps : elle les domina. Ils transposèrent dans le haut moyen âge les résultats d'une longue évolution centraliste, ils introduisirent de force dans le cadre artificiel de la royauté les institutions autonomes et autochtones de la vieille France. Par suite, nous avons une histoire nationale factice qui, avant le xv* siècle surtout, amplifie l'action directe de la couronne, étriqué son principe, qui rapetisse la royauté aux proportions d'un fief et lui fait construire de toutes pièces un édifice dont, en réalité, les parties esseiitielles n'ont pas été disposées par elle.
L'idée royale a donc fasciné, hypnotisé les historiens comme l'idée féodale. La royauté a supplanté le principat et la seigneurie dans nos histoires comme, au cours des siècles, elle les avait assujettis dans les faits. On a centralisé l'histoire, il faut la décentraliser. C'est à cette tâche que s'applique M. Jacques Flach en rétablissant dans leur formation, lente, graduelle, l'histoire de nos institutions.
J'ai suivi — avec une fidélité servile, — mais pouvaisje faire autrement ? -r- les idées essentielles de cet historien novateur. Chaque chapitre de ses livres, aux dimensions étendues, les précise et les vérifie. Et comment ! En se servant exclusivement des sources contemporaines, en se libérant des préjugés que les époques postérieures imposent presque aux historiens, en n'ayant souci que de la vérité I
Comme il eût été agréable de revivre un peu avec M. Jacques Flach, en la compagnie des premiers Capétiens que nous négligeons un peu depuis quelque temps. Hugues Capet, Robert le Pieux, Henri !•% Philippe r^*', furent des individualités fortes et variées. Ils furent les agents et les témoins à demi conscients de grandes transformations politiques et sociales. Tel chapitre de cet ouvrage austère où M. Jacques Flach
nous montre les « compagnons en la majesté royale » indique rigoureusement que leur existence n'était point privée de pittoresque... Et ce n'est pas sans plaisir •qu'on le lit. . . Mais l'importance de la thèse dépasse et rend accessoires l'agrément des récits et la variété des tableaux... 11 n'y a pas tellement longtemps qu'on s'est appliqué à la recherche de nos origines qu'on ne puisse considérer l'œuvre deM.Flach comme un progrès vers leur découverte. Elle bouleverse les opinions admises précédemment, et que des historiens avaient déjà h savamment élucidées. Faut-il conclure que la recherche de la vérité est vaine, que la vérité elle-même est inaccessible et inexistante, et qu'elle est seulement la plus plausible des erreurs ? Faut-il conclure plus modestement que la vérité historique ne peut être conquise que peu à peu par le labeur successif de plusieurs générations ? Rien n'est donc inutile de tous ces travaux gigantesques que d'autres travaux annihilent bien vite. Ils coopèrent tous à épuiser des erreurs : Intéressons-nous donc à ces œuvres nécessaires à la Té rite même si elles ne parviennent pas à la déterminer. Et travaillons !
16 janvier 190.4.
Ayons cette loyauté de nous indigner, avec une juste déférence, contre Tinformation et contre le talent de M. André Chevrillon, neveu de Taine dans la vie et dans la critique.
M. André Chevrillon fut le premier en France à nous instruire sérieusement de Rudyard Kipling : et nous avons accepté son information, que son talent — un peu Second Empire — rendait plus agréable pour nous. Aujourd'hui nous pouvons contrôler cette information sans perdre notre estime pour ce talent. Des traducteurs assidus et lettrés nous livrent rapidement presque tous les ouvrages de Kipling. Nous sommes admis maintenant à goûter nous-mêmes les beautés de ces œuvres, les beautés au moins qui supportent le voyage: il en est d'autres, nous dit-on, qui ne sauraient passer le détroit et doubler, si je peux dire, le cap de la traduction et qui, même en langue anglaise, ne sont perceptibles qu'à un petit nombre d'initiés dont le rare priviJège est certainement très enviable...
Désormais, nous pouvons, par notre lecture, former notre jugement de Kipling. Pourtant, l'information abondante de M. André Chevrillon nous domine encore. C st son joug que nous secouons, si nous cherchons à jger librement. Elle s'impose à notre pensée et nous D savons s'il faut la considérer comme un guide ou c ime une entrave, mais elle nous est d'un usage comn ie et avantageux, car M. Chevrillon a fait, dès la
première heure, une étude trop importante sur Kipling, pour que nous ne lui imputions pas les erreurs que nous pourrions commettre à son sujet, quand même (nous sommes ainsi faits!) nous ne commettrions ces erreurs que par esprit insoupçonné de réaction contre la vérité exprimée, révélée par lui. Et voilà à quoi l'on s'expose en France quand on est hardiment familier des littératures étrangères !
Au reste, tout jugement sur Kipling tend à se rectifier de lui-même 3 mesure que Ton avance dans la connaissance de cet écrivain, qui n'est peut-être pas très compliqué, mais qui est riche et divers. Au premier regard, je parle pour moi — et qu'on me sache gré de ma réserve — on ne discerne rien que confusément, et on ne sait d'ailleurs pour quelle cause on ne dislingue pas très bien. Quand on persiste et qu'on lit avec ordre son œuvre presque tout entière, on est saisi, séduit, par la variété et la force d'un talent qui s'applique si vigoureusement à des sujets à peu près neufs. Et les violentes inégalités, immédiatement visibles, du talent et de l'œuvre concourent seulement à rendre plus sensibles etplus attrayantes la variété etlaforce. Employons de gaieté de cœur une vieille métaphore : Rudyard Kipling labourant le champ immense de la littérature a marqué un sillon nouveau : il eut la puissance de le creuser ferme et droit. Tenons donc Rudyard Kipling pour une personnalité originale. Après quoi il nous sera tout loisible de penser et de dire beaucoup de mal de lui, et d'accuser mieux son originalité par mille restrictions ou réserves.
Arrachons-lui ses mérites un à un en les définissant.
Constatons d'abord que la vie même de Kipling rendait assez facile et presque fatale son originalité. Cet écrivain à qui on s'intéresse avec tant de véhémence
et d'inexactitudes naquit en 186i à Bombay. S'il fit ses études en Angleterre, il revint bien vite former son esprit et son cœur à Lahore, multiplia les voyages dana rinde, en Birmanie, en Chine, en Amérique, au Japon^ aux États-Unis, dans l'Afrique Australe... Ayant résolu d'écrire, il n'était pas besoin qu'il eût du génie pour choisir des sujets dépourvus de toute ressemblance avec ceux qui font encore, par exemple, les délices de M. Paul Bourget, où l'on étudie le coupé, le corset, l'âme de la marquise et les caractères de sa distinction aristocratique...
Plus précisément, Kipling aurait eu besoin de posséder des trésors de bonne volonté pour reproduire dans la littérature anglaise un type d'art analogue à celui de Bûmes- Jones son oncle. Franchement, si Kipling avait continué dans les lettres l'esthétique de Burnes-.Tone^, on aurait cru qu'il le faisait exprès.
Son mérite à nul autre pareil est, au contraire, de ne pas l'avoir fait exprès, de n'avoir forcé ni sa nature, ni son inspiration, ni son talent et d'avoir pris simplement les sujets et les héros qui s'offraient, qui s'imposaient à ses regards dans ses courses observatrices à travers le monde anglo-saxon. C'est son originalité capitale, il a pris, que dis-je, il s'est emparé avec une audacieuse vigueur de sujets et de héros vraiment nouveaux que sa vie ou le spectacle de la vie avoisinante lui fournissaient.
A quoi bon dénombrer les foules animées de ses récits! Il n'est plus un esprit cultivé qui, môme en France, ne le sache aujourd'hui: des Livres de la Jungle aux Bâtisseurs de Ponts, de Kim à Slalky et Cie, dans tous ces livres si nettement marqués de la même individualité et si différents les uns des autres, parmi ces romans et ces contes, les drames qui se déroulent, et les héros qui s'agitent ne sont pas les drames ordinaires, non plus que les héros accoutumés de notre littérature, de la littérature anglaise.
Voici donc ce qu'il a su faire: donner la vie roma-
5i LES SAMEDIS LITTÉRAIRES ,
nesque aux personnages vulgaires qui, de la Tamise, 1 se répandent à travers toutes les colonies anglo-saxon- 1 nés, courent les mers et les aventures, sont jetés en \ toutes sortes de vicissitudes grossières, mais spéciales : ■ fonctionnaires, soldats, émigrés, officiers, aventuriers, déclassés, représentants de toutes les races et de tous les mondes. Quelles raisons nous donnerons-nous ^ alors d'admirer cet écrivain capable de procurer des lettres de noblesse littéraire à tant de gens frustes et ^ demi-barbares?
Nous dirons que Kipling a su orner de la plus grande variété possible ces sujets et ces hommes d'un monde bariolé, mais toutefois assez identique à lui- ^ môme en ses manières d'être rudimentaires, et que pour cela if fallait réellement posséder une puissance créatrice sans égale, et que cette puissance, Kipling la possède réellement.
Nous dirons que, s'il prend sujets et personnage^ dans la vérité la plus basse de la vie la moins fine et des âmes les plus vulgaires, il a su embellir, grandir, | exalter les uns et les autres par son imagination fiévreuse qui transforme la vie humaine au point de la recréer, ou de la créer comme la vie de la Jungle, il a su associer les objets inertes à la vie de ces hommes dont ils sont les instruments, les auxiliaires ou les ennemis, associer les paysages, l'immensité des campagnes, des villes ou des mers à la vie de ces hommes qu'ils aident ou qu'ils asservissent..! il a su être un réaliste forcené, observer profondément les détails du fait et le détail des âmes, les gestes des hommes, et, si vous voulez les attitudes des éléments, voir minutieuse- ; ment mais largement la vie totale de civilisations primitives, disparates ou déséquilibrées, et la vie de chaque ; homme dur ou faible dans ces civilisations. Et il ; raconta tout cela dont il avait été le témoin; il le raconta i avec une fougue méthodique — sans parti-pris, sans autre parti-pris que celui de la vérité psychologique et morale, recherchant l'homme parmi la foule, les carac-
tères de l'être humain dans la confusion des multitudes humaines à travers les continents et les races, et souriant au dedans de lui-même avec une ironie sans exubérance, Tironie d'un observateur infatigable et toujours maître de lui, d'un observateur qui a enfin pénétré le sens de la vie — et que peut-être elle n'en a guère.
Mais on ne veut pas que Rudyard Kipling ait obsei^vé ce qu'il y a d'éternel et d'universel dans la vie • des hommes. On tient essentiellement à ce que cet écrivain ait accusé sa personnalité en décrivant ce qu'il y a de spécial et de momentané dans la vie d'une race ou d'une nation, d'une nation et de ses colonies.
Ce qui ferait la gloire de Kipling, c'est d'abord qu'il est le € chantre » de l'énergie et lui-même la personnification de l'énergie moderne ! Moi, je veux bien.
J'en fais l'aveu : les caractères de son talent et ses procédés de composition ne sont pas d'un homme qui s'alanguît aisément et dont la sensibilité se laisse facilement émouvoir. Son style lui-même — j'entends ce style qui persiste dans toutes les traductions et qui constitue r « habitus corporis » d'un auteur quel qu'il soit, n'est pas d'un neurasthénique. Il possède une vigueur impérieuse. 11 n'a pas de temps à perdre. Il est net et bref, plus brutal que nuancé, naturellement, mais après I...
/ Evidemment, la vigueur de ses idées, plutôt sommaires, est d'une âme moins compliquée que robuste. Évidemment, ses héros révèlent eux aussi une énergie singulière. C'est peut-être l'énergie qu'ils révèlent surtout ! Mais quelle énergie ? Souvent celle qui se traduit par les manifestations extérieures de la vie physique. Ils ont plus de santé que de force morale. Ils sont plus « simples » que forts. Ce sont pour là plupart des êtres simples qui courent la vie comme tout le monde,
sont toujours prêts à donner quelques coups, car ils en ont souvent reçu, sont toujours disposés à engager des combats, car ils ont été jetés en d'inoubliables luttes... mais après !
Kipling a simplement observé un milieu qui réclame d'abord cette dépense d'énergie brutale -r dont luimême n'est pas dédaigneux — mais ne serait-ce pas le diminuer beaucoup que de croire que Kipling a voulu , par ses peintures violentes, exalter systématiquement — naïvement — l'énergie et n'est-il pas vrai que les' forces qui conduisent le monde sont moins rudes, mais ont plus de souplesse et que si elles ne rompent pas, c'est parce qu'elles plient souvent.
Oui, Kipling est le peintre amical de l'énergie extérieure.., mais il est aussi et surtout l'observateur implacable et flegmatique qui devine quelque chose du mystère des réussites et des échecs malgré Ténergie et dont l'ironie très expérimentée s'exerce fréquemment aux: dépens de l'énergie.
Combien de ces histoires que Kipling raconte avec tant de froide et féroce malice prouveraient que Kipling n'est dupe ni de l'énergie ni de lui !
Un pauvre gringalet souffreteux et noir Michèle D'Cruze veut épouser Miss Vezzis une bonne d'enfants assez sale et distraite. Il l'aime. Elle l'aime. Mais la mère de Miss Vezzis exige que Michèle ait 50 roupies par mois. Il n'en gagne que 35 comme employé du télégraphe. On l'envoie à Tibassu, petit 'bureau subalterne et lointain. Il pleure en partant, et il pense qu'il ne gagnera jamais les 50 roupies. Mais à TibassuJa chance^ se présente. A la tête de sept policemen indigènes tous blêmes de peur, il effraie — lui épouvanté — quelques Hindous qui pillent les boutiques. On lui donne pour le récompenser une place de 65 roupies par mois et il épouse Miss Vezzis.
Mais, ajoute Kipling, « mais quand bien même tout le revenu du département où il sert serait sa récompense, Michèle ne pourrait jamais, jamais refaire ce
qu'il fit à Tibassupour Tamourde Miss Vezzis, la bonne d'enfants. >
Moralité: Qu'est-ce que l'énergie? II suffit d'avoir de la chance. On en a, ou on n'en a pas. Enfin l'amour est la seule force de l'homme. II suscite des miracles que i'énergie ne pourrait faire...
Kipling veut-il encore préciser! Alors, il raille l'effort énergique de l'homme et ses résultats... « Le cœur do Michèle D'Cruze était grand et pur à cause de son amour pour Miss Vezzis, la bonne d'enfants, et parce qu'il avait pour la première fois goûté de la responsabilité et du succès. Ces deux choses-là forment un breuvage enivrant, et ont mené à la ruine plus d'hommes que jamais whisky ne fit. » J'aime cette ironie. Mais elle n'est pas d'un excitateur d'énergies bien convaincu !
Autre histoire. Même raillerie et plus amère encore.
Dicky Hatt épouse à Londres une jeune fille de 19 ans qu'il aime et dont il est aimé. Cela se passe un mois avant qu'il ne vienne dans l'Inde, et cinq jours après le vingt et unième anniversaire de sa naissance.
Bientôt après, il faut partir, car il faut vivre. Point d'argent. Il ne peut emmener sa femme. Dicky va travailler, travailler pour envoyer chaque mois quelques roupies à sa femme, et plus tard les 700 roupies qui lui permettront de venir dans l'Inde le rejoindre. A quoi bon l'énergie I A quoi bon l'effort !
Mrs Hatt demande de l'argent dans chaque lettre et dans chacune de ses lettres demande plus d'argent. Un enfant naît. Il faut encore de l'argent. L'enfant est malade. II faut encore plus d'argent. L'enfant meurt. Hélas! Le pauvre Dicky a envoyé toutes ses petites économies ; il n'a plus le sou pour faire venir sa femme seule et triste.
Il est jeune, reprend courage. Il travaille plus que jamais. Mais les lettres de sa femme sont bizarres. Enfin, celle-ci, la dernière. Elle annonce^ quoi ? Que la petite femme est « partie avec un homme plus noble que lui. » « Et c'était simple, n'est-ce pas ! > Elle n'allait pas
éternellement attendre et le bébé était mort et Dicky n'était qu'un enfant et il ne voulait plus jamais fixer les yeux sur elle et pourquoi n'avait-il pas agité son mouchoir au départ de Gravesend et Dieu était son juge, et elle était une méchante femme, mais Dicky était pire encore en s'amusant dans l'Inde et cet autre homme baisait la trace de ses pas et Dicky lui pardonnerait toujours, car elle ne pardonnerait jamais à Dicky ; et il n'y avait pas d'adresse pour lui écrire.
Peu de jours après on augmenta le traitement de Dicky, à cause de son habileté et de son zèle... Dicky devint fou. Il partit. On ne le revit jamais.
Moralité : Qu'importe l'énergie ! Il faut avoir de la chance. La chance suffit à tout. L'énergie ne sert à rien.
Tous les récits de Kipling ne révèlent pas ce pessimisme terriblement railleur, mais tant d'autres néanmoins peuvent être comparés à ceux-ci I Ils ne sont point, je vous prie de le croire, d'un apôtre d'énergie !... Ces contes témoignent, mieux que toutes les dissertations, de la philosophie de Kipling. Elle n'est pas. Dieu merci, aussi rudimentaire que ses admirateurs — trop simplificateurs — voudraient le faire croire. Je vous assure que cet apôtre de l'énergie est un ironiste très désabusé.
Mais naturellement, Kipling restera malgré tout l'apôtre, le grand apôtre de l'énergie. Gela permet de le classer plus commodément dans la gloire !
Un apôtre d'énergie qui ne serait pas anglo-saxon serait un apôtre d'énergie bien incomplet. Rudyard Kipling est, ainsi qu'il fallait s'y attendre, le type pur de l'Anglo-Saxon.
Il y a autre chose en son œuvre que l'exaltation candide de la force anglaise. G'est cela seulement qu'on y veut voir. Et il parvient lui-môme à ne plus y voir, à ne plus y mettre que cela seulement.
Il pouvait être, il était un écrivain de l'humanité. Il se localise dans l'espace et dans le temps. Il se spécia* ! lise. Il n'est plus qu'un Anglais, un Anglo-Saxon. Il I est devenu l'écho le plus retentissant du patriotisme impérialiste. Ce sentiment l'inspire. Il développe et prolonge ce sentiment. De cette ardeur occasionnelle d'un peuple il a reçu sa grande gloire. Il multiplie sa gloire en multipliant cette ardeur. Il exprime un mouvement transitoire et violent, il l'exprime dans ses exagérations d'autant plus passagères qu'elles sont plus accusées. ; Son « cas » pourra bientôt s'assimiler à celui de l'An- ! gleterre : ici et là, même conception de grandeur enflée qui précède et précipite toutes les décadences. 1 Son influence sur l'Angleterre impérialiste est sans bornes. Bruyante, elle s'affirme sur les masses ; discrète, elle s'insinue dans les âmes. Mais voici que pour préciser son influence littéraire, on ,peut oublier qu'elle commença en réaction audacieuse contre la littérature de toute une époque, de toute une école idéalistes subtiles et quintessenciées qui traduisaient et figuraient aussi l'âme anglaise. On peut oublier que la littérature de Kipling fut d'abord une réaction contre l'art de Burne Jones. Pour expliquer son prestige incomparable, on peut oublier la vertu de son œuvre littéraire et ne considérer que son rôle d'excitateur ardent d'un mouvement politique, dans lequel il fut entraîné, dans lequel il est absorbé. Écho sonore de l'impérialisme, l'impérialisme marque sa date. Son œuvre est trop l'instrument d'un parti, pour que sa gloire n'en devienne pas le jouet ou l'enjeu. Combien de temps survivra cette grande gloire insolente à la fièvre qui la suscita ? Je crois qu'il est déjà la victime de cet excès d'hon- I neur. Sa gloire plus intense dans les pays anglo-saxons franchit moins aisément leurs frontières. Les pays i anglo-saxons n'ont voulu l'admirer que comme le poète : éphémère des passions transitoires: et nous fûmes dis- I suadés de chercher en son œuvre les éléments de beauté I durable, d'inspiration vraiment humaine, qui, tout au
fond, s'y trouvent. Rudyard Kipling domine sa nation, c'est entendu, mais elle le rétrécit, le rapetisse, ne va pas sans le dénaturer quelque peu. Et ce n'est pas tout à fait notre faute si, dans les pays latins, si eh France, malgré l'effort élégant de ses traducteurs, Rudyard . iTipling ne nous intéresse guère qu' « à titre de docu- > ment » et « comme moyen de comparaison ».
23 janvier 1904 .