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L'INFLUENCE FRANÇAISE DE GŒTHE

Qu'elle est donc hardie celte œuvre attentive, patiente, d'une érudition presque touchante par son soin de 'ne rien négliger, cette œuvre d'exposition simple et facile, cette œuvre où M. Fernand Baldensperger, professeur à l'Université de Lyon (remarquons toutes les ; fois l'activité des universités provinciales) étudie Tinfluence française de Gœthe depuis cent vingt-cinq ans, se livre ain^i à la recherche acharnée de l'insaisissa^ ble, à l'analyse minutieuse de ce qui ne peut se définir ! Quelle est hardie, mais n'est-elle pas téméraire, un peu aventureuse en son audace !

Comment déterminer l'influence exercée par un homme, par une œuvre ? Elle est énorme l'influence de Gœthe, mais elle échappe dès qu'on veut la préciser.

On a subi en France le charme de Werther depuis 1780. Qui le niera ? Mais c'est à travers Rousseau qu'on apprenait la sympathie pour Gœthe, et c'est à travers Gœthe qu'on se plaisait à remonter' jusqu'à Rousseau ! Plus que personne M™" de Staël admire Werther et contribue à propager son influence française. Mais M™° de Staël est disciple de Rousseau et admiratrice de Werther dans la mesure même où elle est disciple de Rousseau. Elle associe les inspirations et les idées de ces deux hommes de génie, elle les associerait même si elles avaient été contradictoires. Elle ne suppose pas un seul instant que l'auteur de Werther ait pu être à l'abri du rayonnement de l'auteur

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de La Nouvelle Héloïse ! Werther a fait époque dans ma vie, dit-elle. « On a voulu blâmer Tauteur de Werther de supposer au héros de son roman une autre peine que celle de l'amour, de laisser voir dans son âme la vive douleur d'une humiliation, et le ressentiment profond contre l'orgueil des rangs qui a causé cette humiliation ; c'est selon moi l*un des plus beaux traits de génie de l'ouvrage. Goethe voulait peindre un être souffrant par toutes les affections d'une âme tendre et fière ; il voulait peindre ce mélange de maux, qui seul peut conduire un homme au derûier degré du désespoir. Les peines de la nature peuvent laissej* encore quelques ressources ; il faut que la société jette ses poisons dans la blessure, pour que la raison soit tout à fait altérée et que la mort devienne un JDesoin. > Ainsi, M~» de Staël, disciple de Rousseau, attribue au roman de 1774 une signification sociale importante. Est-ce le génie même de Goethe qui assure à son ouvrage cette valeur sociale? N'est-ce pas l'influence de Rousseau qui excite à chercher, à trouver dans Werther, une valeur sociale que Goethe ne songeait pas peut-être à lui donner ?

Mais M'"** de Staël ne peut admirer Goethe sans l'unir à Rousseau. « Quelle sublime réunion l'on trouve, dans Werther^ de pensées et de sentiments, d'entraînement et de philosophie ! 11 n'y a que Rousseau et Goethe qui aient su peindre la passion réfléchissante, la passion qui se juge elle-même et se con,* naît sans pouvoir se dompter... Rien n'émeut davantage que ce mélange de douleurs et de méditations, d'observations et de délire, qui représente Thomme malheureux se contemplant par la pensée, et succombant à la douleur, dirigeant son imagination sur luimême, assez fort pour se regarder souffrir et néanmoins incapable de portera son âme aucun secours:» Elle l'a dît encore, l'auteur de Delphine, elle l'a dit encore : « Il n'y a que Rousseau et Gœthe... » Et je ne dis pas que Gœthe n'exerce point alors par Wer^

ther une colossale influence chez nous, et que ce livre n'est point alors paré à nos regards de plus de jeune et vive nouveauté et plus agissante que l'œuvre de Rousseau ; et pourtant c'est Rousseau qui nous semble à nous le plus proche, et l'inspirateur réel des sentiments et des idées dont Werther excite et favorise l'expression.

Chateaubriand publie /?ereé, — René! Werther! — Gontestera-t-on la puissance de l'un dé ces héros sur l'autre, la puissance de Goethe sur Chateaubriand ? C'est impossible. Mais la sincérité et la spontanéité même des impressions éprouvées alors prouvent mieux que tout le reste comment les influences, les plus nettes en apparence, deviennent indécises et comme incertaines et fuyantes, dès qu'on s'applique à les déterminer. On cherche Goethe, on trouve encore Rousseau. Le Mercure^ confident de Chateaubriand, par Fontanes son principal rédacteur, signale dans René « la moralité tout à fait neuve et malheureusement d'une application très étendue. Elle s'adresse à ces nombreuses victimes de l'exemple du jeune Werther, de Rousseau^ qui ont cherché le bonheur loin des affections naturelles du cœur et des voies communes de la société. »

' Et Chateaubriand à son tour dans sa Défense du Génie du Christianisme^ dont René est un épisode, déclare que l'auteur a voulu combattre en cette œuvre : « le travers qui mène directement au suicide. C'est •Jean-Jacques Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables... 'Le roman de Werther a développé depuis ce germe de 'poison. L'auteur du Génie du Christianisme, obligé de faire entrer dans son apologie quelques tableaux pour l'imagination^ a voulu dénoncer cette espèce de vice nouveau et peindre les conséquences funestes de l'amour outré de la solitude... » En inférerons-nous que l'auteur de René n'est dominé par l'auteur de Werther que

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parce que celui-ci a développé ou repria les imaginations de l'auteur de la Nouvelle Hélofse ?

M. Fernand Baldensperger, heureusement guidé par sa perspicacité loyale, suppose même que Chateaubriand aurait pu écrire Bené si Goethe n'avait pas écrit Werther. Il se tient pour certain que, sans ce précurseur germanique qui a provoqué son émulation, suscité sa contradiction et précisé sa pensée, Chateaubriand avait pour se passer de précédent assez de puissance créatrice, des rêves assez amples, une invention suffisamment ardente... Alors ! ne forçons point les réalités sous peine de les dénaturer... L'influence, même la plus proche de Goethe, est immense, mais elle est déterminée. Et reprenons la vieille métaphore : Les plus grands génies littéraires ne sont que les anneaux d'une chaîne ; ils n'ont, les uns séparés des autres, aucune existence vraiment utile. Ou bien si nous refusons de les réduire à cette situation apparemment subalterne (d'autant plus forte néanmoins) nous risquons, en suivant la trace des plus précises influences de Goethe, de découvrir que l'individualisme lyrique de Jean-Jacques est la source de toutes et que Gœthe autant que Schiller et Byron et Lamartine et Victor Hugo doivent reconnaître Rousseau comme ancêtre et comme initiateur d'une littérature nouvelle...

Enquête vraiment périlleuse sur les influences individuelles !

Mais passons le temps du romantisme où Gœthe est partout présent sans qu'on puisse déterminer les effets exacts de sa présence. M. Baldensperger n'est-il pas bien osé de vouloir marquer son influence sur nos contemporains? Ah! vanité ne le croyez-vous pas! que de fixer les influences à distance — à distance d'un siècle. Et à quelles conclusions arbitraires est condamné le savant le plus sûr !

Ira-t-on découvrir dans Goethe l'un des premiers i créateurs de régotismeyVnn des plus illustres théoriciens et praticiens de la culture du moi ! Mais, prenez gsu'de, vous vous trahissez ! \

On sait comment cette doctrine de la culture du moi s'est formée sous l'influence des systèmes philosophiques négateurs de la réalité objective du monde extérieur, sous l'effet de conditions sociales défavorables à , l'activité altruiste des délicats, sous l'action surtout d'une intellectualité trop raffinée que n'alimentaient plus de suffisantes sources de vie spontanée et instinctive. Le moi, opprimé par le réel, crée à son tour le ^ monde ; et comme il s'est persuadé que nous ne possédons des choses que nos idées, comme l'univers n'est : que « notre âme déroulée à l'infini », il s'applique par : la « culture » à « être le plus possible », c'est-à-dire à ! recevoir des objets de la réalité le plus de sensations j qu'il se pourra : il s'efforce de déguster tour à tour les j idées et la vie, en se réservant pour de nouvelles | expériences, et sans trop vérifier les prétextes, où se j satisfont les désirs excessifs. Paysages et livres, hommes et choses, les actes de la vie publique aussi bien que les situations d'une existence privée deviennent de purs états d'âiùe ; et c'est à ne point se contenter d'une façon de sentir ou de penser, à multiplier s'il se peut les occasions propices à ce perpétuel ^c narcissisme » que doit tendre l'effort conscient des esprits élégants.

Bon.

Mais M. Baldensperger se doute bien qu'il est excessif et qu'il ne peut être permis de faire de Gœthe le chef suprême des égoïstes. Si le Gœthe des Mémoires, si attentif à son propre enrichissement, si soucieux de tirer parti pour son aptitude à comprendre et à sentir, des expériences offertes par la vie, si appliqué à maintenir l'intégrité de son être selon un plan artistique, lui paraît comme à nous assez bien fait pour patronner la culture du moi, M. Baldensperger connaît trop bien^

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son grand homme et le comprend trop bien pour accepter qu'on le réduise ainsi et il proteste de toutes «es forces que le sérieux des préoccupations scientifiques de Goethe, son éloignement des idées révélatrices à ses yeux d'une déchéance de la dignité humaine et d'une négation du progrès, Téloignaient nettement du dilettantisme inconscient et indifférent : ce qui est proprement tout l'égotisme et l'unique résultat de la culture du moi.

Seulement, le sujet domine l'écrivain plus que l'écrivain ne domine le sujet et M. Baldensperger, ayant défendu Goethe, le livre à son tour.

Nous, nous n'admettons pas que Maurice Barrés soit un véritable disciple de Gœthe. Il se recommande systématiquement de lui dans ses premiers ouvrages, mais il ne se subordonne pas à lui. C'est lui-même qu'il développe fortement et il appuie les raisons psychologiques de son développement par un peu d'érudition livresque. Il se cherche nonchalamment d'illustres références parmi les hommes de génie. Il s'adresse à Gœthe et ne peut s'adresser mieux. Mais il ne se demande pas s'il le déforme ou s'il le rétrécit. Barrés n'est pas gœthéen alors, il est < barrésiste ». Barrés seul importe à Barrés.

Et Bourget! Bourget serait gœthéen de toutes façons s'il suffisait pour l'être de se référer à Gœthe. Et il le serait des manières les plus contradictoires. Julien Dorsenne, le héros de Cosmopolis « disait que son unique but était d'intellectualiser des sensations vives. » Les Mémoires de Gœthe étaient l'un des ouvrages « où il retrempait sans cesse sa doctrine d'intransigeante intellectualité. » Maintenant voici que dans V Étape, Bourget demande à Gœthe toutes sortes de protections, et appuie de son autorité le traditionalisme social dont il emplit son livre. Mais qui ne voit que ce sont là simplement procédés d'un écrivain de faible et jpédante imagination, qui emprunte aux livres ce qu'il est malhabile à se faire prêter par le spectacle de la vie.

Bourget a de fortes lectures, c'est entendu, et des lectures de bon ton. Il a lu Goethe et il n'a pas perdu son temps. Et c'est tout ; mais, de vues courtes, ne dépassant pas son époque, l'année, la saison, soumis à toutes les tyrannies distinguées, Bourget, par son tempérament, son caractère et toute son intellectualité n'est pas plus ffcethéen que le bottier et que la duchesse (jui emplissent son univers I

Et, en vérité, l'influence d'un grand homme ne se manifeste pas par les emprunt3 qu'on lui fait pour garnir un chapitre, nourrir une conversation ou constituer un type ; elle ne s'exerce réellement que sur celui qui la subit malgré soi et comme à son insu. Il ne peut plus être aujourd'hui de gœthéens spontanés, naturels, ni au sens exact du mot d'influence gœthéenne!

L'influence! quel travail accomplit M. Baldensperger pour la démêler jusque dans lés plus petits ouvrages semés obscurément à travers le siècle, pour la démêler sans qu'il parvienne à la définir!

L'influence qu'est-ce donc, et comment la discernet-on?

En 1862,1e 6 octobre, gainte-Beuve écrivait: « Gœthe est toujours resté pour nous un étranger, un demiinconnu, une sorte de majestueuse énigme, un Jupiter- Ammon à distance dans son sanctuaire. » Quinze jours après Jules Levallois, qui n'était pourtant pas ignorant de la pensée de Sainte-Beuve, écrivait: « La disposition générale et, en même temps, très spéciale, qu'on me permettra d'appeler l'esprit gœthéen est chez nous, je le sais, fort étendue depuis une quinzaine d'années, et elle tend chaque jour à s'étendre davantage. > Contradiction significative, mais qui n'a point persuadé M. Baldensperger qu'on ne peut pas discerner jusque^ dans ses détails l'influence même la plus profonde.

Elle fut profonde assurément l'influence de Gœthe.

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