L INFLUENCE FRANÇAISE DE GOETHE
Il a absorbé peu à peu, confondu en lui, les plus grands talents de son époque. Et à mesure que ses rivaux contemporains s'effacent davantage dans Fombre dé sa gloire, sa gloire elle-même semble devenir plus rayonnante. Sans doute, on a abandonné à une obscurité fatale quelques-uns de ses innombrables ouvrages; mais les autres, destinés à survivre, Faust, Werther^ ont pris un éclat nouveau. Les idées essentielles de /ses chefs-d'œuvre sont entrées dans Ja circulation générale, non pas pour s'y perdre, mais pour y prospérer. Elles sont travaillées par l'effort incessant des intelligences. Elles sont développées, modifiées, recréées, mais toujours persistantes. Elles sont dev^ nues des aliments de la vie intellectuelle. Elles donnent plus de {orce à cette vie. Et cette vie leur communique à son tour plus de force. Mais n'allez pas pénétrer les détails, tout vous échapperait. La pensée de Gœthe est invisible et présente, d'autant plus agissante peut-être qu'elle est plus dissimulée. Oui, sa grande œuvre est entrée dans la pensée générale pour la vivifier. Quelle est ensuite la part exacte de son influence, nul ne le sait, et il importe peu que quelqu'un le sache exactement. Mais il a aidé à composer l'atmosphère intellectuelle et morale où nos esprits et nos âmes respirent.
Aussi bien, du livre de M, Baldensperger dont l'érudition, ardente à la chasse des infiniment petits, est admirable et décevante, on ne repoussera pas la conclusion très juste parce que très générale (sur l'influence d'un grand homme on ne peut exprimer avec vérité que des idées très générales). « Bien des chances de durée lui viennent de ce qui fait peut-être au fond et derrière les distinctions successives et les départs qu'a subis son œuvre, la force et la vertu de cette manifestation intellectuelle, une des plus grandes des temps modernes. C'est V éternel humain, non le conflit passager de quelques tendances ou la médiocrité superficielle de quelques préoccupations, qui
anime le monde où Gœ^he a vécu et où il a puisé. •] Ainsi que Faust, il a rendu visite aux mères, et il a j rapporté de son voyage vertigineux la notion de plu- i sieurs des lois immuables, dont ne s'écarlera point, ] sous peine de périr, l'humanité môme progressive, même émancipée. Etant, comme on l'a dit, l'homme « offert en méditation ^ l'homme, il ne saurait perdre absolument son rang parmi les héros dont se composera, même dans des conditions sociales nouvelles, le Panthéon des plus dignes. » 1
Et la littérature française servira de véhicule à sa gloire et à son influence, considérables et vagues — n'en doutons pas !
Il y aura, il y a entre la littérature française et Gœthe échange de services. Grâce à M. Baldensperger (heureux les livres qui évoquent si vigoureusement de grandes idées et de grands hommes) voici que nous pouvons mesurer mieux ce que Goethe doit à la France et l'aide qu'il jious apporta pour que nous puissions réaliser toute notre mission française.
Gœthe — c'est bien l'avis de M. Baldensperger : à étudier l'influence française de Gœthe, il s'est pénétré plus que personne de l'influence française sur Gœtte — Gœthe a beaucoup reçu de la France. Il a, aimé d'elle sa culture humaine et sociable, le jeu alerte des idées qui, de Diderot aux « jeunes gens » du Globe ^ n'a guère cessé de l'intéresser et aussi, je crois bien, cette « sensualité moyenne » du Français, en laquelle Matthew Arnold faisait résider la caractéristique de notre nation. Il a suivi avec éblôuissement la surprenante trajectoire de Napoléon dont la fortune lui semblait à la fois le symbole et le châtiment des destinées surhumaines. Il a de bonne heure appris à goûter la netteté classique de notre théâtre, et notre xviii® siècle, par Rousseau et par Voltaire, a puissamment agi
l'influence française de GOETHE 91
sur lui. Dans la circulation incessante des idées et des formes, Gœthe doit beaucoup à la pensée et à l'art français ; et Ton a pu dire qu'il s'est formé entre la France et l'Allemagne, participant des deux et recevant ainsi une double impulsion. Il serait impossible en tous cas d'imaginer Gœthe dans une Allemagne qui n'aurait pas eu la France pour voisine, pour antagoniste intellectuelle et pour complément...
Cela est eiitendu, mais après! Après, nous avons puisé à la source gœthéenne, ce que Gœthe avait reçu lui-même de la France — et quels que soient les caractères singuliers de son génie littéraire qui le rendent naturellement cher aux cœurs et aux intelligences allemandes ! — ce qui lui avait donné le plus de force pour agir sur le monde. Il était bien pénétrant le jugement prononcé en 1880 par Paul Stapfer sur Gœthe : « Ce qui plus que tout le reste nous charme et nous ravit dans Gœthe, c'est cette ouverture d'intelligence, cette largeur de sympathie, cette curiosité universelle, ce don admirable de comprendre tout, d'aimer tout, de s'intéresser à tout, qui fait de lui non seulement un homme du xix* siècle, mais le poète du siècle par excellence, l'incarnation la plus parfaite du génie cosmopolite de notre âge. » Disons que ce qu'il y avait de particulièrement allemand dans Gœthe a cessé d'agir dès le romantisme fini ; on ne voit plus guère dans son œuvre que ce qu'elle a d'essentiellement cosmopolite, et c'est à cause de nous (à qui il devait déjà beaucoup de cette aptitude intellectuelle au cosmopolitisme, maître de la littérature à venir), c'est à cause de nous qu'on le voit.
I Que notre littérature ait plus que les autres ce caractère cosmopolite, universel, qui lui assure une universelle influence, on ne le conteste pas ; qu'elle ait une force de rayonnement, une puissance d'expansion à nulle autre pareille, on l'admet; que filtrant, clarifiant les idées venues de toutes parts elle augmente nécessairement l'intensité de leur influence on ne le veut
pas discuter. Et, par conséquent, plus Gœthe, imbibé! de toutes ces qualités françaises, imprégné (fe tous ces caractères français, causes de la vitalité de son œuvre, exercera d*influence sur les intelligences allemandes, plus il nous rendra facile à nous Texercice de notre naturelle influence et de ce qu'on appellera peut-être un jour notre suprématie I Tout ce qui, en l'œuvre de Gœthe, est dans le sens de notre action ii^tellectuelle, universelle et nécessaire, favorisera notre action et maintiendra sa gloire. C'est ainsi que la prépondérance de l'esprit français dans l'esprit européen garantira sans doute à Gœthe le titre que Charles de Villers lui donnait, le titre de « prince de l'humanité ».
20 février 1904.
Rien, rien, rien î
Une médiocrité universelle, formidable, et comme écrasante, que la splendeur de son nom rendait souveraine : tel fut Louis- François- Auguste de Rohan-Chabot, lue de Rohan, prince de Léon, archevêque de Besançon ît cardinal de la Sainte Église romaine, du titre de la rrinilé des Monts, né à Paris le 29 février 1788, mort i Besançon le 8 février 1833, ayant montré, au début d'un siècle disposé à la démocratie, ce que peut la puissance de l'aristocratie pour un homme qui n'a pas en lui d'autre puissance. Et nunc erudimini.
Après cette Révolution qui .fut intensément hostile aux privilèges, Auguste de Rohan-Chabot ne fut grand que par son grand nom.
Lui-même, au milieu de la < tourmente révolutionnaire », reçut une instruction appropriée à ses facultés, superficielle et faible. Il devint bon cavalier, et pratiqua les armes. Il étudia peu le reste. Et si tout honnête homme doit au moins avoir oublié le latin, le jeune de Rohan avait vraiment trop peu de chose à oublier. Mais il avait l'âme naturellement chrétienne. Il l'eut jusqu'à en devenir cardinal avant 40 ans.
Que voulez-vous que fît ce gentilhomme sous le premier Empire ? Il se maria, ou mieux, on le maria, car Auguste de Chabot ne possédait pas d'idées personnelles. Il avait vingt ans en 1808. Il épousa, à Saint- Thomas d'Aquin,le 8 mai, Armandine- Marie-Georgina, fille du c omte de Sérent et de Charlotte-Ferdinande-
Marie de Choiseul qui avait 17 ans. La jeune princess( n'était pas jolie. La jeune princesse avait le front légè' rement proéminent, les joues aux pommettes trop fortes J la bouche large avec les dents en saillie, le menton ei retrait. Mais Dieu, en ce temps-là du moins, savait toul ce qu'il devait aux héritières des grandes familles ; il avait donc gratiÇé la jeune princesse de magnifiques yeux noirs, d'une voix caressante, d'une démarch( enviable. M. Charles Baille qui paraît le savoir, assun que la jeune princesse avait aussi de l'esprit, de h bonté, de la charité. Il ne fut pas donné à la jeum princesse de (dépenser longtemps ces qualités précieuses-, que l'on remarqua d'ailleurs avec une complaisance traditionnelle chez toutes les jeunes princesses qui m sont pas belles, qui ne sont pas jolies, et qui ne sauraient étonner le monde par un vigoureux génie.
En 1809, Auguste de Rohan-Chabot fut requis pour être chambellan rétribué à la Cour impériale. Il accepb comme tous les autres aristocrates d'ancien régime qi ne refusèrent pas d'être chambellans et firent l'honneui à l'Empire de se laisser rétribuer par lui. Chateaubriand a écrit sans indulgence, 'mais avec une certaine force persuasive, n'est-ce pas! « On ne s'explique pas de prime abord, comment des gens que leur nom rendait bêtes à force d'orgueil, s'étaient mis aux gages d'un parvenu. En y regardant de près, on trouve que cette aptitude à entrer en condition découlait naturellement de leurs mœurs façonnées à la domesticité ; point n'avaient souci du changement de livrée, pourvu que le maître fût logé au château, à la même enseigne. Le mépris de Bonaparte leur rendait justjce ; ce grand soldat, abandonné des siens, disait à une grande dame: « au fond, il n'y a que vous qui sachiez servir I »
A Paris on n'aperçoit de Rohan-Chabot que son beau nom, son beau visage, ses belles manières. A Rome où il va en 1812, on juge de son intelligence. M°»* Récamier écrit : « J'ai vu M. de Chabot, un jeune homme aimable et bon, passant sa vie dans les églises. »
M"® Lenormant précise : « M. de Chabot était dans toute la fleur de la jeunesse et avait, en dépit d'une nuance de fatuité, la plus charmante, la plus délicate, je dirais presque la plus virginale figure qui se pût voir. La tournure de M. de Chabot était parfaitement élégante. Il était pâle, la voix avait une grande douceur. Il avait peu d'esprit ; mais quoique dépourvu d'instruction, il avait le don des langues ; il en saisissait vite et presque musicalement non point le génie, mais l'accent. » Ah ! parfaitement !...
La reine Caroline de Naples, aima ce beau Rohan, Lamartine écrit : « La reine traitait Chabot avec une prédilection marquée, qui promettait une amitié de reine si le futur cardinal avait vu dans les plus belles femmes autre chose que la délectation du regard. »
Ainsi quand il faut juger de l'intelligence et du caractère d'Auguste de Rohan, on ne voit que son grand nom, son beau visage, ses belles manières — fet ausâi sa piété. Il sera cfirdinal.
Il sera d'abord sous-lieutenant à la suite de chevaulégers, ce qui lui donne le grade de lieutenantcolonel, n'ayant jamais été soldat ; car Louis XVIII a remplacé Napoléon et les Révolutions ne sont pas inutiles autant qu'on le pense. Un tragique fait-divers lui donne soudain quelque personnalité : le 9 janvier 1815 vers 5 heures, la princesse, sa femme, s'habille pour se rendre à un dîner chez le duc d'Orléans, puis à un bal chez l'ambassadeur d'Autriche. Elle s'approche de la cheminée. Le feu prend aux dentelles de sa robe ; après douze heures effroyables, elle expire à 8 heures du matin. Auguste de Rohan cède à une juste affliction, qui augmente sa piété. Il sera cardinal. Mais le 30 juin 1815, par ordonnance signée à Gand, il est promu au grade de colonel d'infanterie. Il n'a encore jamais servi.
Seconde Restauration qui n'est pas non plus sans utilité, car le duc de Rohan étant mort en 1816, son fils devient à sa place duc et pair. Le roi insiste pour
que Rohan reconstitue une famille, et lui propose une] alliance avec une princesse de Saxe. On lui prêta cette réponse : « Priez Dieu d'accroître pion courage et de ne rien diminuer de ma douleur. » Il y a dans cette parole beaucoup de littérature : Auguste de Rohan nej Ta jamais prononcée. Il fréquente la cour et le monde. Il est ultra, car les opinions les plus simples lui con-J viennent le mieux. Il est toujours beau ; il est toujours' pieux, il est de plus en plus Rohan. Il sera cardinal.
Il reste beau, il reste pieux, il reste Rohan lorsqu'il! entre au séminaire de Saint-Sulpice le 20 mai 1819. Même en ce temps-là, il n'est pas interdit aux prêtres' de savoir la théologie. M. de Rohan est théologien par' le tact, plus que par la lecture ; il l'est aussi par sa^ haute naissance. Il est cependant débordé par les cours. Alors, on lui donne deux répétiteurs choisis parmi les^ plus distingués de ses condisciples et qui travaillant avec lui, ont mission de l'empêcher de perdre pied.
Mais vraiment, à quoi sert-il d'étudier le droit canon quand on est Rohan? On entre dans l'histoire sans! cela. Le 14 février 1820, à 4 heures du matin, on appelle le jeune clerc. Le duc de Berry a été frappé à la sortie de l'Opéra. L'abbé de Rohan arrive, le prince le reconnaissant lui tend ses mains sanglantes et lui dit avec des gémissements : « Priez Dieu, mon cousin, pour qu'il me fasse miséricorde et pour obtenir que lei roi fasse grâce à Yhomme, » C'est ainsi qu'il désignait^ son meurtrier. Vers huit heures du matin, les gémissements ayant cessé, le roi tend sa tabatière dont le couvercle est orné d'une miniature que protège une glace, L'abbé approche cette glace des lèvres du prince, aucui buée ne la ternit. Le roi, aidé de M. de Rohan, vient chancelant fermer les yeux de son neveu.
En 1822, Auguste de Rohan devient prêtre.
nomme aussitôt chanoine honoraire de la métropa vicaire général. Cependant il reste pair. M°^® de B le remarque à l'ouverture de la session de I82j avait la figure maigre et pâle et en même te
cour
^^sch^j
soin et une coquetterie de sa personne qui semblaient réunir les honnêtes instincts avec les anciens souvenirs ' mondains ; il y avait du fanatique et du fat mélangés dans sa figure. » Chateaubriand écrit dans ses Mémoi^ res d'Outre- Tombe : « Quand M. de Rohan fut abbé, sa pieuse chevelure passée au fer avait une élégance de martyr (sic) : il prêchait à la brune dans les oratoires sombres, devant des dévotes, ayant soin, à l'aide de deux ou trois bougies artistement placées, d'éclairer à demi-teinte comme un tableau son visage pâle. » Au reste, dès le mois de décembre 1825, Chateaubriand s occupait de faire de Rohan un cardinal. Rphan é beau, il était pieux, il était Rohan, il était prêtée, il fallait vraiment qu'il fût cardinal I
On le voit à Rome. Il fréquente M*° Swetchine, M°»« Récamier, la duchesse de Devpnsliire, les reines Hortense et Caroline, beaucoup d^eines, beaucoup de femmes. N'oubliant pas qu'il est prêtre, il convertit , la csamériste de M"»« Récamier. Malgré cela, le prince de Groy lui « souffle », ai je peux dire, le cardinalat. On vote le milliard des émigrés. Rohan touche alors de fortes indemnités pour les maux qu'endura son père. U reçoit dans ses châteaux, par série, les princes et les prêtres. Il devient/en 1828, archevêque de Besançon. Il est toujours b^u, toujours pieux, toujours Rohan. li n'est pas eugfce cardinal.
f Maisiw^- ^^ moment d'agir. Nous allons connaître
ihomB^^^ ^^^^ que cet homme enfin se révèle, car on
W coBWj^i des préventions. « Dans l'Église, écrit Pas-
^^Sffn avait remarqué la rapide élévation de l'abbé
**Rohan. Jeune encore, il était entré tard dans les
sacrés, et n'en fut pas moins promu à l'arche-
K de Besançon. C'était trop clairement un choix
P^ur ; même dans l'intérêt de la religion, le terfips
ces choix était décidément passé. »
Mêi.
officie p„^^^^, Latil ont élè
béni.». \vT.r;;^;;<t<S;ï
vc de fiphan s u^e miC' W.?oio ,^^
- -^è^^anl•w^e /^rt bonne tournure. Iv ^tl^'^lvertea; dans ces eéréX:--^^'^^™^'^/ y^. cardkli^^^^^
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. Il ahurit son grand séminaire par des réformes
arquées au coin » de la plus noble inexpérience.
revanche, il fait réparer son palais archiépiscopal,
parce qu'il est homme de goût, ayant trouvé ses
très coiffés à l'Église d'un affreux champignon en
me d'éteignoir et sangfés à la ville d'un cordon noir,
remplace le champignon par la barrette et le cordon
la ceinture de soie. Il était, en outre, régulier de
isser ses souliers et de les nouer av^c des lanières
cuir; M. de Rohan, persistant à être homme de
t, déclara qu'il n'y avait pas de cas de conscience à
servir de cirage et de lacets.
ais la politique l'attire autant que le souci des coifes et des chaussures. Polignac prend le ministère, han est plein d'aise et d'espérance. La France, enfin^ France va être gouvernée. Le 6 juillet 1830, Rohan nommé cardinal. Je vous avais bien dit qu'il le ait, car il était beau, car il était pieux, car il était han.
Paris était moins satisfait que le duc de Rohan. lui-ci était dans la capitale lorsqu'on apprit l'abdiion du roi, sa fuite sur Rambouillet, le triomphe de surrection. Le cardinal (il était cardinal et ne l'avait encore oublié, le cardinal prit en grand équipage la ction de Vaugirard pour rejoindre Rambouillet par rsailles. Des émeutiers le rencontrent, l'arrachent de voiture, le frappent au visage, réclament son exécusommaire, mais l'un d'eux lui permet de se sauver s un déguisement. Il fuit en Belgique. Il se réfugie uite au Collège des Pères jésuites de Fribourg, qui ueillent sans enthousiasme ce protestataire politique, ils sont jésuites et ils sont hommes. Il me semble le cardinal duc de Rohan a abandonné son parti I tait le moment d'agir.
esançon ne réclama point son archevêque, qui vou-
migrer à Rome. « Je dois vous avouer, mon cher
lui écrivit l'ambassadeur La Ferronnays, que
arrivée à Rome ne ferait aucun plaisir au Saint-
Père ; il me Ta fait dire de la manière la plus positive ; il verrait dans cette démarche une sorte de désertion. » Mais le pape prit subitement le parti de mourir et Rohan put aller à Rome sous prétexte d'élire son successeur. Il y eut d'ailleurs de graves préoccupations. Il y rencontra la duchesse d'AnKalt, fille naturelle du roi de Prusse, très pieuse néanmoins. Qui donc ferait la première visite de Son Altesse ou de Son Éminence ? L'Altesse invoquait sa qualité de souveraine : l'Éminence prétendait ne pas incliner devant une HohenzoUern quelconque la dignité de cardinal, de membre du conclave, de duc et pair, de cousin du roi de France.. • On dut consulter les Jésuites. Ceux-ci, qui en avaient vu bien d'autres, décidèrent que la duchesse ferait annoncer sa visite au cardinal par un chambellan en tenue de gala et que Son Éminence ayant ainsi satisfaction se rendrait sans différer chez Son Altesse... Est-ce donc là la courtoisie glorifiée des grands seigneurs et des grands prélats d'ancien régime?
Mais le beau Rohan avait encore de graves préoccupations. Il avait la barrette, pas le chapeau. Qu'est-ce que la barrette ? Le tout est d'avoir le chapeau. Tout est bien qui finit bien. Le 27 février, Grégoire XVI pape imposa le chapeau à Rohan et lui fit la remise de l'anneau cardinalice. Il s'était rendu dans la salle royale porté sur la sedia gestatoria, revêtu, des ornements pontificaux, la tiare en tête, il était entouré de vingt cardinaux de la cour pontificale, du corps àiplomatique, des chevaliers de Malte et de la noblesse romaine. C'avait été la plus magnifique des cérémonies...
Après la cérémonie, le cardinal duc eut encore des difficultés avec le gouvernement — pour changer ; car sa fuite n'avait point abattu sa fierté. Enfin, il eut le dessein de rentrer dans son diocèse. L'ambassadeur Sainte- A ulaire écrivit de Rome, le 30 mars 1832, au ministre des Affaires étrangères :
« M. le cardinal de Rohan se dispose à rentrer en
France pour y reprendre l'administration de son diocèse. Je crois utile que vous en soyez informé à Tavance, afin de préparer l'opinion à Besançon, où cet événement sera de quelque 'importance. »
Le cardinal rentra à Besançon le 24 mai. Il n'y eut ce jour-là qu'une ébauche de charivari, puis les jour^ suivants des émeutes assez modestes autour du palais archiépiscopal, émeutes au cours desquelles le général baron Chabert, commandant le département, perdit une dent.
A la fin de Tannée, le cardinal eut une crise de rhumatismes ; après des alternatives de mieux et de rechutes son état se compliqua d'accidents bilieux qui dégénèrent en fièvre typhoïde, dont il mourut le 8 février 1833. Le jour de ses funérailles il plut à torrents ; et ce ne fut pas une belle cérémonie.
Le Patriote écrivit : « Le cardinal dut, nous n'en doutons pas, l'influence dont il a joui à sa vertu. Il priait avec piété et l'accent de sa voix entonnant les chants de l'Église* respirait une véritable dévotion. Nul ne peut dire ce qu'il aurait opéré parmi nous, s'il eût trouvé une plus longue carrière et s'il se fût réconcilié avec la Révolution. »
Lamennais écrivit : «Extrêmement frêle de complexion et d'une délicatesse féminine, jamais il n'atteignit l'âge viril ; la nature l'avait destiné à vieillir dans une longue enfance, il en avait les faiblesses, les petites vanités, les goûts, Tinnocence, aussi les Romains Tavaient-ils appelé il Bambino, »
Sainte-Beuve trouva exact le portrait du joli cardinal tracé par Lamennais, et il écrivit : « Tous ceux qui n'ont connu ou même qui n'ont fait qu'entrevoir le cardinal de Rohan savent à quel point ces quelques traits sont fidèles. C'est un exemple que j'aime à prendre parce que c'est, comme l'a remarqué M. de Lamennais, un exemple innocent et où il ne se mêle à la coquetterie aucunes mauvaises mœurs. Mais cette coquetterie féminine de toilette, le cardinal de Rohan l'avait au plus
haut degré et une riche dentelle qu'il revêtait avec grâce était pour lui un sujet de satisfaction et de triom- | phe. Il l'essayait longtemps devant son miroir et il avait la faiblesse de s'en souvenir jusqu'en montant les degrés de l'autel. Je le vois encore à Besançon, au début d'une cérémonie pontificale, dans toute sa splendeur d'ornements, presque d'atours, lançant au passage une œillade riante et coquette parce ^qu'on lui avait dit que quelques personnes arrivées de Paris la veille y assistaient. »
Lamartine écrivit : « Son visage d'Antinous, ses cheveux parfumés, ses vêtements élégants, ses attitudes étudiées pour Teffet, sans mélaiige visible d'affectation, le faisaient remarquer surtout; son esprit très cultivé, aimait le beau dans les lettres comme dans sa toilette^ 11 sentait vivement la piété, cette poésie des âmes tendres. »
A cela près, que le cardinal de Rohan avait peu de culture, ces jugements semblent justes ; il était beau, il était pieux, il était Rohan : il devait être cardinal. M.Charles Baille qui écrit l'histoire avec beaucoup de politesse lui consacre le livre le plus attrayant du monde : un livre que le cardinal de Rohan ne mérite pas, car il n'est en aucune manière un personnage historique. Il fut un prélat d'ancien régime au xix" siècle, si l'on veut dire qu'il ne comprit rien à son temps et qu'il détesta tout de lui, qu'il eut les idées les plus courtes, les préjugés les plus violents, et qu'il fut même incapable de profiter pour ses idées et ses préjugés des avantages que sa naissance lui valut encore. Il eut de la beauté, de la piété, de la noblesse, de la loyauté ; il a maintenant la faveur de trouver l'historien le plus obligeant : il a bien de la chance. Cela ne lui donne pas ce qui lui manqua : l'intelligence et la virilité.
Au reste, après nous avoir conduit si agréablement dans tous les salons où le joli cardinal trouvait mille occasions de fortifier ses préjugés et de raccourcir
encore ses idées, M. Charles Baille conclut : « Il a relevé dans sa maison la dignité de cardinal de Fatteinte que lui avait portée Thomme au collier. » C'est possible. Et les Rohan pourront ne retenir que le dernier cardinal qui porte leur nom. L'histoire ne connaîtra que le premier,
27 février 1904.
GRAZIA DELEDDA
Nous sommes incorrigibles et si violemment amateurs des cho^ses, des idées ou des modes étrangères qu'il nous est interdit d'avoir seulement une estime réfléchie pour les écrivains d'outre-monts, d'outre-mer, que nous découvrons. Il faut que nous allions tout de suite à l'enthousiasme et que nous le dépassions. Après quoi nous rentrons en nous, et nous revenons sur nos jugements dépourvus de critique. Mais nous revenons trop en deçà. Nos adulations de la première heure se transforment et se corrompent encore en d'exagérées négligences ou d'excessifs dédains. Et il est tout loisible aux écrivains victimes des unes comme des autres, de se dire qu'ils ne méritaient en somme ni cet excès d'honneur ni c^tte indignité, et que des jugements moins saturés d'admiration, plus restrictifs et plus pondérés eussent bien mieux fait leur affaire et leur gloire. C'est un petit travers, conséquence de notre généreuse curiosité, laquelle est un grand mérite.
Donc, en ce temps où il n'est plus de mystères et de miracles, il est encore des révélations. On nous révèle impromptu, une jeune romancière qui porte le nom de Grazia Deledda. Elle n'a pas trente ans et déjà, oh ! que je suis inquiet ! elle a écrit une dizaine de romans. Il faut vous dire qu'elle a 'non du talent, du génie, — du génie, je m'y attendais ; et qu'elle écrit, son génie aidant, tous ses livres avec une extrême facilité. Ça lui est venu en écoutant chanter le rossignol. Elle est née dans une petite ville de Sardaigne, à Nuoro. Elle est restée dans cette petite ville, s'instruisant peu, lisant peu, vivant beaucoup dans la nature*
GRAZIA DELEDDA 105
Puis à quinze ans elle écrivit une longue nouvelle qu^elle envoya à un journal de modes qui la publia, car les journaux de modes devinent les vertus littéraires des jeunes femmes. Sa famille s'irrita, et'les voisins qui n'avaient point de raisons de s'irriter eurent des prétextes à se scandaliser. Mais Grazia Deledda avait commencé d'avoir du génie. Elle écrivit, d'abord, malgré tout. Elle écrit maintenant, selon le vœu de tous.
Elle avait du génie et nous ne le savions pas ! Nous savons enfin qu'elle en a. On nous a vanté cet écrivain sans le traduire. Puis on a jeté sur nous la traduction d'Elias Portolu comme un reproche et comme une invitation. Puisque entre les dix volumes de Grazia Deledda on a choisi en premier lieu Elias Portolu pour le traduire, c'est sans doute parce que cette oeuvre exprime du génie de la romancière — on ne saurait dire de son talent — ce qu'il a de plus vrai, de plus pur, de plus fort... On nous convie à juger totalement Grazia Deledda d'après cet ouvrage, choisi préférablement aux autres. Et .cependant qu'une critique libre tarde à s'exercer, des études précipitées nous provoquent à des admirations sans réserve et les propos insinuants de maintes conversations s'appliquent à assurer partout le triomphe de Grazia Deledda ou d'Elias Portolu avec la vigueur que les hommes ont coutume de dépenser pour garantir le succès d'une entreprise privée.
L'aventure est bizarre. On peut croire qu'elle est l'illustration de cette maxime de Y Imitation de Jésus- Christ : « Toutes les fois qu'un homme convoite quelque chose d'une façon désordonnée, il esf pris aussitôt d'une inquiétude intérieure. De là vient que souvent il éprouve de la tristesse lorsqu'il s'en éloigne et que même il s'irrite à la légère si quelqu'un lui fait obstacle.
Mais, a-t-il obtenu ce qu'il convoitait ? Aussitôt le reproche de sa conscience l'accable parce qu'il a obéi à sa passion qui ne peut lui donner la paix, qu'il cherchait. » On peut le croire, mais on n'en est pas certain.
Elias Portolu, après quelques années de prison purificatrice, revient dans sa famille, à Nuoro, chez son père Zio Portolu et sa mère Zia Anneda, peu de jours avant que son frère Pietro n'épouse la jolie Maria Maddalena. Ils sont fiancés tous deux, mais Maddalena n'aime pas Pietro, et Pietro est trop l3rute et trop fruste pour se demander seulement s'il aime là belle Maddalena. Elias et Maddalena se rencontrent. Ils s'aimeront en dépit de tous leurs efforts pour éloigner leurs coeurs l'Un de l'autre ; ils s'aimeront et se diront bientôt leur amour. Les fiançailles sont juste faites. Maddalena n'aime point, Pietro n'aime guère. Rien n'impose le mariage. Il se fera cependant pour que le roman se fasse.
Le mariage s'accomplit en effet, et quelques mois passés, Pietro, moitié pai* jalousie instinctive, moitié par sauvage brutalité, est rude en paroles à sa douce femme, puis la maltraite. Maddalena continue d'aimer Elias sans qu'on sache si c'est par désir de consolation intérieure ou simplement parce que l'amour est un sentiment auquel on ne fait point sa part et qui envahit bientôt tout entier le cœur où il a pénétré. A la faveur du carnaval que célèbrent tous les habitants de Nuoro, Maddalena devient la maîtresse d'Elias, et mère d'un enfant dont Elias est le père. Elias cependant est torturé ou bien par l'amour, ou bien par la jalousie. Pour éviter l'amour ou bien la jalousie il se fera prêtre. Prêtre, aura-t-il la force de le devenir ? Amoureux et jaloux, aura-t-il la force de s'éloigner de Maddalena ? ; Il entre au séminaire ; il y entre, mais le souvenir de i Maddalena occupe toujours son esprit et son âme. Pietro \ accepte l'enfant sans surprise, et ce fut une grande joie
dans la famille... Mais soudain Pietro meurt d'une
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brusque maladie. Elias n'est pas encore prêtre. Il pourrait revenir à Maddalena qui l'en prie. Il n'ose et il entre avec désespoir dans les ordres. Son enfant dépérit à son tour. Maddalena le soigne furieusement. Elle est aidée par un riche cousin, Jacu Farre, sensible à la beauté et à la sagesse de la séduisante et triste veuve de Pietro. Elias est jaloux de Jacu Farre, comme il fut jaloux de Pietro, jaloux parce que Jacu Farre aime Maddalena et parce qu'il veille paternellement le petit malade qui meurt. Il meurt et Elias < sentait descendre sur sa désolation infinie un léger voile de paix et presque de joie — semblable à la brume de cette mystérieuse nuit d'automne — parce qu'enfin son âme se ' trouvait seule et libre de toute passion humaine, devant le Seigneur, grand et miséricordieux. » C'est bien. Elias a pu. Dieu aidant» se délivrer de son amour pour la touchante Maddalena. Mais Dieu a été, ce faisant, aussi dur à Maddalena que clément à Elias. Il a bien méchamment employé son influence. Et nous ne savons pas si la dolente Maddalena écoutera la tendresse de Jacu Farre ou vivra dans son premier amour jusqu'à en mourir. Nous ne le servons pas. Mais il est tant d'autres choses que nous ignorons.
Nous ne pouvons du moins ignorer la Sardaigne. Les héros de ce roman vivent à Nuoro dans la ville même où vécut Grazia Deledda. Cette ville est entourée de champs que ferme un horizon de montagnes toutes proches : TOrthobene aux flancs boisés et aux cimes dénudées, la chaîne d'Oliena où les roches calcaires brillent comme du marbre, les sommets neigeux du Gennargenlu. Et ces paysages dont est imprégnée Grazia Deledda entrent dans tous ses livres. Ils n'en constituent pas seulement le cadre ou rornement. Ils en sont le fond même. La nature dans l'œuvre de Grazia Deledda vit d'une vie aussi intense que celle cfes
héros eux-mêmes, et peut-être d'une vie plus fine, plus nuancée et si on l'ose dire mieux analysée. Rien n'échappe à ce poète des agitations, des vibrations de la nature qu'elle aime, qu'elle connaît, qu'elle comprend, qu'elle devine, à laquelle elle se mêle spontanément, et dont il lui est difficile de s'isoler, fût-ce un seul instant. Il y a réellement une sorte de panthéisme dans cette œuvre, dans l'œuvre de Grazia Deledda. Elle personnifie la nature. Elle l'anime d'une vie prodigieuse et variée,, où se confond, s'absorbe, s'annihile un p/eu la vie des hommes. Et le langage même de la nature est fort pour Grazia Deledda comme pour Portolu dans les heures de crise douloureuse. Elias demeurait immobile au haut d'une roche, les yeux mornes, fixes, comme fascinés par la pure splendeur de la lune, l'esprit absorbé par des visions ilottantes.... la brise légère qui murmurait au loin, dans les arbres lui faisail l'effet d'une voix confuse, tantôt douce et tantôt craintive. Que disait-elle? Que disait le vent? Que murmurait la forêt? Il aurait voulu la comprendre, cette voix !
Dans l'azur de l'avril et dans l'air de Tautomne Les arbres ont un charme inquiet et mouvant; Le peuplier se ploie et se tord sous le vent Pareil aux corps de femme où le désir frissonne, Sa grâce a des langueurs de chair qui s'abandonne... Son feuillage mumiure et frémit en rêvant Et s'incline amoureux des roses du Levant.
Ainsi chante Renée Vivien. Grazia Deledda comprend le charme inquiet et mouvant des arbres^ les murmureset les frémissements des feuillages, le langage entier de la nature entière. Elle l'évoque avec amour dans ses romans que l'âme des choses emplit. •
C'est la nature sarde qui vit dans son œuvre. Les mœurs de la Sardaigne y sont aussi reproduites exactement avec un réalisme qu'adoucit, qu'idéalise la poésie de la forme, car Grazia Deledda, malgré toute l'ima-
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gination romanesque qu'on peut se plaire à découvrir en elle, est surtout un poète.
Elle écrira donc une sorte de roman de mœurs car rien de ce qui concerne les coutumes de la Sardaigne ne lui est étranger et ne la laisse insensible. Elle a vécu toute sa jeunesse cette vie sarde, rien ne lui échappe des manifestations extérieures qui constituent son originalité, et c'est dans la mesure où ces manifestations extérieures traduisent Tâme elle-même de ses compatriotes qu'elle peut pénétrer et exprimer leur âme. Elle va de l'extérieur à l'intérieur. Elle le définit et le peint avec une rigoureuse sincérité.
Aussi la description des mœurs sardes est-elle le fond ou, si vous aimez mieux, l'armature de ses romans. Que de couleur locale en ses romans,oii il n'y a presque rien que de la couleur locale ! Vous pouvez suivre page à page Elias Portolu, vous y -verrez très en relief les mœurs du pays reproduites sans déformation ; préparatifs de fêtes, repas de fêtes, vie dans les bergeries, les pèlerinages traditionnels à l'église de Saint-François, les mœurs du clergé, le carnaval de la petite ville, les superstitions (Zia Anneda prononce à satiété les « paroles vertes » qui indiquent si les malades doivent guérir ou mourir), les expressions locales qui traduisent avec éclat les pensées habituelles et qu'on est obligé d'expliquer dans des notes... Ce sont des tableaux, attendus, nécessaires, excellents pour nous introduire dans Texistence coutumière de ces braves gens simples et loyaux, qui n'ont pas d'autres pensées que les pensées de leurs pères, et ne sortant jamais de leiurîle,n'ont pas d'autres sentiments que ceux auxquels le pays qu'ils habitent, qu'ils habiteront toujours, les engage ou les contraint. Grazia Deledda comprend sans effort comment la terre natale façonne les paysans sardes, et quelles mœurs elle leur impose, quelles mœurs où s'expriment leurs âmes. Elle le comprend parce qu'elle a subi elle-même cette influence toute puissante du sol dans un pays où rien ne peut la combattre.
Par conséquent, ce poète saura faire vivre avec animation une famille, parce que la famille est le groupement où les mœurs locales se traduisent le plus complètement et le plus normalement. Il n'est de fêtes que dans la famille et par elle ; il n'est de vie ordinaire que dans la famille et par elle, car la culture exige la collaboration de tous les membres de la famille et repousse naturellement les autres collaborations... Et de là provient le pittoresque d'une œuvre qui est l'émanation naturelle de la Sardaigne, Técho sonore, l'harmonieux écho répercuté entre les montagnes de l'île sauvage et verdoyante.
Ne cherchez rien de plus dans les livres de Grazia Deledda. Je crois bien que vous ne pourrez pas y trouver franchement autre chose. Ce poète peut écrire un roman de mœurs, tout dominé par la grande poésie de la nature. Mais parce que l'individualité de ces personnages presque primitifs est faible, Grazia Deledda ne pourra point constituer un roman de caractère, — la Sardaigne ne crée pas de caractères particuliers ! — elle est incapable d'établir avec solidité la psychologie d'un homme î
Ah î comme ce livre, Elias Portolu, permet bien de marquer les limites d'un talent dont il prouve aussi toute l'étendue ! Il n'est pas là de psychologie profonde ; il n'est peut-être mêmQ pas d'esquisse précise et sûre. Les personnages secondaires de ce drame d'amour dans un milieu simple et vertueux~sont indécis et falots.
Maria Maddalena, la jolie fiancée de Pietro, nous laisse voir, c'est vrai, l'ardeur de son amour pour Elias. Mais si chacun de ses gestes est bien tel que l'imposent le milieu et les mœurs du milieu, aucun de ses actes n'est d'accord avec son sentiment. Sûre d'aimer Elias et d'être aimée par lui, elle consent au mariage avec Pietro, à ce mariage qu'il est facile de repousser, d'empêcher. Plus tard son amour est sa seule raison de vivre, et pourtant, ^lorsque Pietro et le petit enfant
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d'Elias sont morts tous les deux, nous ne savons pas si Maddalena ne persistera pas à vivre pour son amour dans la désespérance ou la résignation ou si elle ne consentira pas à épouser Jacu Farre. Maddalena est la plus simple des femmes et des amoureuses.Néanmoins elle reste une énigme pour nous, comme pour Grazia Deledda.
Le mari Piétro est aussi incompréhensible que sommaire. Est-il jaloux ? Esl-il seulement brutal ? Bien malin qui le dira. La mère et le père Portolu n'offrent rien qui soit particulièrement sarde, sinon leur respect des coutumes locales, et leurs expressions de terroir ; et ils n'ont môme pas de personnalité. La mère est la paysanne humble et dévouée qu'on voit partout, travaillant obscurément pour sa famille qui est son seul orgueil et son unique joie. Le père est laborieux, vantard, honnête et bon. Lorsqu'il a bu, sa sensibilité se répand en paroles, et on peut penser qu'il aime ses enfants avec prolixité mais ce ne sont point là des individualités, à peine des physionomies.
L'abbé Porcheddu nous amuse d'abord par son réalisme pittoresque de prêtre borné, bien portant, bon vivant, d'ailleurs pieux et puis il devient un directeur de conscience presque casuiste qui nous déconcerte.
Le vieux Zio Martinu est un berger sage, qui ne croit pas en Dieu. Il donne à Elias de raisonnables conseils, qui, obéis, empêcheraient toutes les complications du roman. Puis il devient un paysan bien littéraire. II disserte avec une perspicacité qui tient du prodige. Et il est un grand philosophe ! Et il parle bien ! « La douleur, Elias, est bien autre chose... As-tu jamais éprouvé l'angoisse de celui qui s'apprête à commettre un crime ? Et après le crime, as-tu éprouvé le remords ? Et la misère, sais-tu ce que c'est ?... Et la haine, sais-tu ce que c'est ?... As-tu durant des années, caressé un rêve, et ce rêve s'est-il dissipé devant toi comme un brouillard qu'emporte la bise ? Connais-tu ce que c^est de ne plus croire à rien, de ne plus espérer en
rien, de voir autour de soi le monde vide ! Et ne plus croire à Dieu, ou croire qu'il est injuste et le haïr, parce qu'il t'a ouvert toutes les voies et qu'ensuite il te les a refermées toutes, l'une après l'autre, sais-tu ce que cela veut dire, Elias ? Tout cela, le sais-tu ?» Ce berger parle trop bien. Ce n'est pas un berger, ce n'est pas un homme. C'est une invention inhabile de littérateur.'
Quant à Elias Portolu lui-même, il est le caractère le plus inconstant qui soit. Chacune de ses décisions est prise au moment où il ne faut pas, et quand rien ne la justifie. S'il n'épouse pas Maddalena c'est sa faute. Et s'il se fait prêtre malgré lui, ce n'est pas notre faute.
Mais tous les héros de ce livre semblent céder à l'envi à une fatalité qu'ils s'acharnent à créer. Ces gens simples compliquent leur existence à qui mieux mieux. Et ils sont incompréhensibles. Qu'a donc voulu faire Grazia Deledda ? Montrer la vie d'une famille sarde, et c'est cela surtout qui nous attire et nous émeut. Mais il paraît qu'elle a voulu faire d'Elias Portolu un type, le centre du livre, étudier profondément son caractère. Et alors notre émotion hésite, parce que nous ne comprenons pas. Cette fuite constante d'Elias devant son amour nous surprend, car il a plusieurs occasions de contenter normalement son amour. Est-ce vraiment pour échapper à la tentation qu'il se fait prêtre ? Nous ne savons, puisque, lorsqu'il était en prison un peu par erreur, il songeait déjà à la prêtrise. Et lorsque Maddalena devient veuve, Elias, qui l'aime toujours, met vraiment trop de coquetterie à devenir prêtre décidément et à fuir, avec son amour, son devoir... Tout cela reste bien obscur, bien confus... et l'analyse de ce caractère^ n'est pas la tentative la plus heureuse du poète de la Sardaigne.
Que fera donc ce jeune romancier, jeté dès aujourd'hui dans la gloire internationale ?... Puisse-t-elle ne
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pas imiter les incohérences inutiles d'Elias Portolu!
Elle a écrit dix volumes où l'on reconnaît complaisamment les marques d'un génie indiscutable. Elle a écrit dix volumes, et elle n'a pas trente ans. Écrira-telle encore des romans de mœurs sardes? Déjà elle se répète : elle reproduit des descriptions déjà faites, car la Sardaigne est toujours identique à elle-même. Elle n'est pas d'une étendue immense ni d'une infinie variété. . Et ses mœurs ne sont pas très diverses ; un roman suffit pour peindre la Sardaigne, Grazia Deledda en a écrit une dizaine... Les intrigues mêmes de ses livres se ressemblent parfois, ont entre elles des airs de famille... Recommencera-t-elle ses. livres en les allongeant pour les renouveler? Recherchera-t-elle d'autres sujets, qu'elle introduirait dans les décors de Sardaigne... Que de périls ici et là!
Entreprendra-t-elle la peinture de la vie générale, de la vérité des êtres plus compliqués du continent, elle qui est un psychologue si incertain des êtres simples de son île natale ! Elle n'est point préparée aux savantes psychologies...
Mais observons son « cas littéraire » et attendons. Grazia Deledda est admirable par sa spontanéité, par sa sincérité sans critique. Elle écrit parce qu'une force intérieure la pousse à écrire, et à rassembler ou à disperser dans les livres toutes les impressions qu'ont déposées en elle les paysages et les compagnons de son enfance... Que fera maintenant cette Sarde devenue Romaine, cette sauvage devenue civilisée, cette adolescente « géniale » puisqu'il vous plaît, devenue femme de lettres?...
Grazia Deledda ne nous apporte rien de nouveau sinon les décors de la Sardaigne. Depuis Balzac et George Sand, et Zola jusqu'à Paul Arène ou Emile Pouvillon, nous avons en France de grands romanciers de nos campagnes qui furent et des observateurs et des poètes et des écrivains. Grazia Deledda est observatrice, elle aussi, des mœurs rurales, et sa poésie de la
nature s'exprime avec une chaleureuse harmonie. Mais restons gens de goût. Mesurons avec exactitude nos découvertes, pour ne pas être entraînés à les déprécier un jour. Evitons ces cris de surprise désordonnée que nous avons poussés à l'apparition des artistes les plus différents et les plus inégaux qu'ils s'appellent d'Annunzio ou Mathiïde Serao... et tâchons de nous souvenir plus d'une saison que Grazia Deledda, par la sincérité de son inspiration et la simplicité de son art, mérite de retenir cette curiosité sympathique et patiente que provoquent chez nous les écrivains de toutes origines et qui est un des signes de notre force.
5 mars 1904.
Je lisais ces jours-ci une étude sur Ibsen, qui n'est pas dépourvue de documentation et qui n'est même point dénuée de toute critique. Elle est ardente et passionnée. Elle est érudite. On la lit avec inquiétude et avec joie. Les auteurs de ce livre MM. de CoUeville et de Zeppelin reprochent véhémentement à la France, ma patrie, d'avoir méconnu quelque temps Ibsen et au surplus d'avoir commencé par ne le point connaître du tout, car, même en littérature, il faut toujours commencer par le commencement. Maintenant, comme nous ne méconnaissons plus Ibsen, et parce que nous le connaissons, ils nous reprochent d'ignorer le grand philosophe Sœren Kierkegaard, chez qui Ibsen puisa toutes ses inspirations et quelque chose de son génie, et qui lut par surcroît « le père intellectuel de l'étrange Nietzsche ».
Eh quoi ! Messieurs, vous saviez avant nous d'où provenait le génie d'Ibsen et vous ne nous le disiez pas ! Vous étiez informés du rôle colossal de Sœren Kierkegaard dans la littérature européenne et vous ne nous preniez pas pour confidents de votre secret ! Vous avez manqué à votre devoir pour mieux nous blâmer. Ainsi vous avez aggravé votre tort.
Car, s'il est un reproche qu'on ne puisse pas nous adresser aujourd'hui, c'est bien celui de négliger les manifestations de la pensée étrangère, j'entends les manifestations utiles et qui comptent. On pourrait peut-être nous reprocher, au contraire, de ne pas les négliger suffisamment ! Il n'est pas de philosophes, de
poètes, d'historiens, de critiques, de romanciers et de dramaturges de tous les pays qui ne soient chez nous l'objet d'études appipofondies. Des savants dévoués et discrets constituent en France l'encyclopédie des idées universelles. Et ce sera l'honneur de notre temps, ce sera peut-être la caractéristique de notre littérature contemporaine de n'oublier ni rien ni personne des livres et des hommes avantageux au progrès intellectuel de l'humanité, mais de marquer à chacun son rôle et son rang pour qu'on ne puisse contester nulle part ce rôle et ce rang, et pour que l'influence de chaque œuvre ou de chaque penseur se prolonge en étant éclaircie, en étant précisée.
Tenez, je choisis entre plusieurs ouvrages analogues un ouvrage sur Novalis. 11 serait excessif de dire que l'action de ce jeune homme, dont la vie est d'autant plus touchante que sa mort fut plus prématurée, peut encore s'exercer sérieusement sur nous. 11 y a peu d'années encore, je le sais, quelques jeunes gens, doués de plus de bonne volonté que de puissance, prétendaient amener en France le règne de « l'idéalisme intégral > et se réclamaient sommairement mais vigoureusement de Novalis. C'était de la littérature ! Ils Tinvoquaient et ne faisaient pas davantage ! Aujourd'hui la fonction active de Novalis est supprimée. Ce poète philosophe n'est plus intéressant que dans l'histoire des idées I Et^ pourtant !
PourtantI Voici qu'un érudit français, M. E. Spenlé, lui consacre Tétude la plus complète et la plus pénétrante qu'il soit. N'allez pas dire que cette étude ^ est forcément subalterne, qu'elle est seulement une sorte de conciliation prudente entre les livres allemands dont Novalis est le héros souvent et parfois la victime. M. Spenlé a élaboré avec sagesse une œuvre originale, car il a, au prix de quels efforts ! démêlé la vérité dans les fragments mêmes où se resserre confusément la pensée de Novalis et dans les diverses interprétations que ses admirateurs contradictoires et ses adversaires
en ont donné tour à tour. Il crée en discutant. Il révèle un esprit qui a suscité de nombreux débats, mais que Ton a mal connu, ou mal compris.
II révèle, parce qu'il apporte la critique définitive d'un observateur opiniâtre et sagace sur Novalis qu'il aime, certes, mais qu'il veut aimer avec impartialité.
Cependant, dès l'aurore d'une gloire qui fut éclatante, M°^° de Staël, dont le nom deviendra plus prospère à mesure que s'affirmera le communisme intellectuel entre les peuples, M°*° de Staël présentait Novalis à la France. Elle voit, elle montre en Novalis le poète religieux et surtout le contemplateur religieux de la nature. Insuffisante présentation ! Mais en 1835 un essayiste saint-simonien, Lerminier, retour d'Allemagne, est très impressionné par la spéculation romantique allemande. Il croit y découvrir les éléments d'une religion nouvelle de l'humanité analogue au christianisme nouveau prêché par Saint-Simon : « Comme l'idéalisme grec a préparé le christianisme, dit-il, l'idéalisme germanique prépare la religion qui succédera au christianisme. » Et il salue en Novalis un des premiers apôtres de la religion future : « Abreuvé de panthéisme, amant de l'humanité, républicain rêvant d'une démocratie royale, triste avec l'ancien Évangile, possédé d'une allégresse enthousiaste au pressentiment d'un Évangile nouveau de bonheur et de félicité, Novalis a été dans notre siècle le Christ de Tidéalisme. » C'est beaucoup dire et Lerminier s'exprime avec emphase.
Montalembert s'exprime avec rhétorique. « C'est un événement plus grand et plus singulier qu'on ne pense que l'existence d'un pareil écrit {VEuropa de Novalis) à une pareille époque ; et la postérité admirera, avec raison comment, tandis que le faux libéralisme marchait invincible et impuni à la conquête du monde, il s'est élevé dans un coin obscur de la Saxe
une voix solitaire de vaincu pour prophétiser la chute et l'impuissance de ce géant, pour célébrer le grand édifice qui surgirait de ses ruines, une voix de protestant pour chanter les gloires méconnues et l'avenir éternel du catholicisme ; Novalis eut un mérite que le comte de Maistre seul peut lui disputer, celui de sentir tout le vide et le néant des idées du xviii° siècle au moment . de leur plus éclatant triomphe ; et celui plus éclatant de ne pas désespérer du salut du monde et de découvrir ce salut dans le retour à l'unité catholique > (1831). Montalembert parle énérgiquement, mais sans amabilité pour les temps modernes. Ainsi Lerminier voit dans Novalis le précurseur d'une religion nouvelle de l'humanité ; Montalembert le considère comme l'annonciateur de la restauration catholique en Allemagne. D'où l'on peut conclure que les idées de Novalis s'accordent incomplètement entre elles, ou qu'elles ne sont pas claires, ou que chacun les interprète suivant ses aspirations, ou suivant ses passions — mais en tous cas qu'elles attirent en France les esprits les plus différents. Et toutes ces conclusions sont raisonnables !...
Quelques années se passent. En 1854 Saint-René Taillandier tend à prononcer un jugement équitable et net. 11 voit bien que Novalis n'est ni un réactionnaire, ni un rationaliste ; c'est un « illuminé » pour qui la philosophie et la religion se ramènent à une extase tout intime et individuelle. « Le résultat du mysticisme de Novalis c'est l'enthousiasme et, disons-le franchement, le délire de la poésie. » Puis Saint-René Taillandier étudie Henri d'Oflerdingen, ce livre de Novalis que l'on a le plus de raison de relire quelquefois, ce livre où l'on voulut tout voir parce qu'il voulut tout y mettre, ce livre où l'on n'a pas le droit de voir tant de choses parce qu'il n'y mit rien entièrement. « La fleur bleue de Novalis, dit-il, c'est le calice céleste dans lequel repose ce qu'il y a de plus élevé, de plus sacré au monde, l'amour, la poésie, Fintelli-
gence claire et complète de tous les secrets de l'absolu.» Mais descendons les années jusqu'à nous...
Plus tard on déterminera exactement la pénétration des idées romantiques allemandes dans la littérature actuelle, à la suite de la musique de Wagner, de la philosophie de Nietzsche, des drames de Hauptmann peut-être, et le livre de M. Spenlé sera un guide précieux. On déterminera exactement, si Ton y songe, les affinités entre les symbolistes français et les premiers romantiques allemands. Dès aujourd'hui ne faut-il pas marquer que Maeterlinck étudia Novalis et traduisit quelque chose de ce poète dont l'incertitude lui plaisait?... Il ne voulut, c'est vrai, reconnaître en Novalis, ni le philosophe, ni l'artiste, mais seulement l'auteur de quelques fragments mystiques — âme incohérente, sans flamme et sans passion, qui promène sur le monde un regard étonné et doucement extravague. « C'est un mystique presque inconscient et qui n'a pas de but... Il sourit aux choses avec une indifférence très douce et regarde le monde avec la curiosité inattentive d'un ange inoccupé et distrait par de longs souvenirs... Il vit dans le domaine des intui* tions erratiques et rien n'est plus ondoyant que sa philosophie... C'est un Pascal un peu somnambule qui n'entre que très rarement dans la région des certitudes où se complaît son père. »
Que d'interprétations très diverses d'une âme ellemême très diverse ? Et ne pourrait-on croire que le jugement de Maeterlinck est le plus compréhensif, le plus exact ?
Du moins, ce ne fut pas l'ignorance ni la passion française qui excitèrent* des jugements si différents sur un esprit qui ne se ressemblait jamais à lui-même. En Allemagne, les jugements sur Novalis se battent perpétuellement entre eux. N'est-ce point décidément Novalis qui excite tous ces combats?
Ah! comment décider de l'influence d'un poète, d'un philosophe, quand l'on comprend de tant de
façons la moindre expression de sa moindre idée ? Et comme l'homme échappe, ainsi qup sa pensée! Faut-il dire que la critique allemande crée peu à peu Novalis en l'étudiant sous tous ses aspects ou qu'elle le déforme en cherchant à le connaître et à l'expliquer. L'ami de Novalis, Just, le présente comme un jeune homme rangé, appliqué, ponctuel, consciencieux dans le fonctionnarisme et dans les lettres. « Il ne faisait rien à la légère; il approfondissait tout. Il était du reste admirablement servi par ses dons naturels, par son esprit merveilleusement équilibré et par une extraordinaire facilité. » Ce poète maladif était donc le plus pondéré des hommes, et à peine littérateur! Bon! Frédéric Schlegel, cependant, le tient pour missionnaire, Schleiermacher pour une « personnalité tragique ». Son œuvre est idéalisée comme sa personnalité^ 11 apparaît un instant comme un médiateur poétique entre Dieu et l'humanité, comme un jeune homme divin qui ne fit que passer sur terre pour bientôt prendre de nouveau son essor vers le pays bien aimé de sa nostalgie. Novalis est pour ceux-ci un oracle ; pour Jean Paul Richter un de ces nihilistes poétiques, un de ces génies passifs, « un de ces androgynes qui, lorsqu'ils conçoivent, s'imaginent procréer », pour Schelling un tàcheux exemple de « cette frivolité intellectuelle qui consiste à venir flairer tous les objets sans en pénétrer aucun » ; pour Hegel « le cas-type » du romantisme décadent... Et tous ces jugements sont de contemporains. Je vous laisse à penser le travail effectué dans la suite par la pensée allemande, sur Novalis, sur l'homme et sur l'œuvre, ce que devient l'un, ce que devient l'autre selon le flux et le reflux des idées, et quelle légende se substitue à la réalité, l'amplifie, la déforme, la transforme dans le pays même où l'on connaît le mieux Novalis, où on l'étudié avec tantôt plus de tendresse et tantôt plus d'hostilité, toujours avec une plus tenace attention I
Pourtant c'est la réalité qui peut fournir l'aliment le plus solide aux imaginations ! Et de Novalis, si on se résolvait à négliger l'œuvre obscure, fragmentaire à Texcèâ, hardiment incohérente, il faudrait se remémorer la vie émouvante, et tous ses efforts pour réaliser, pour concevoir seulement la tâche qu'il n'avait point la force d'accomplir !
11 naquit, en 1772, d'uil père piétiste et d'une mère malade, qui transmit à ses enfants une prédisposition à la phtisie, une certaine faiblesse d'organisation dans le caractère, des tendances à l'hypocondrie et à la rêverie, une sorte d'hystérie morale. Les Hardenberg — Novalis s'appelait Hardenberg — étaient tous voués à la mort prompte.
L'éducation religieuse de Novalis laissa sur son cœur et sur son cerveau une empreinte ineffaçable. Mais à 18 ans, honnêtement doté par sa mère, il se rendit à l'Universjité d'Iéna pour y faire ses études juridiques. Là il fit du droit et des vers, subit l'influence de Schiller, fréquenta les Schlegel et prit des attitudes. 11 fait preuve d'une mobilité effrénée, il témoigne d'une joie toujours remuante et inquiète. Il aspire vers une sublimité morale toujours mal définie. 11 est enthousiaste, il est passionné, il est mystique. Les caractères fondamentaux de sa personnalité se dessinent nettement et M. Spenlé les reproduit avec une forte exactitude : « une sorte d'hyperesthésie morale du moi, se traduisant par des crises éducatives, des bouleversements profonds de la personnalité, des vocations subites, qui sont autant de formes variées que revêt la même préoccupation — celle de son perfectionnement individuel, de son éducation morale. » — Etc'est en même temps une âme voluptueuse. Et il ressent toutes les impressions jusqu'à leur maximum d'intensité, et il est toujours sur le point d'en faire des poèmes ou des systèmes. 11 commence, puis il s'arrête, car d'autres impressions le sollicitent, le surprehnent ; et ce ne sont qu'ébauches et fragments.
Mais, en 1795, il aime Sophie von Kûhn, la petite rose de Grûnnigen. Il Taime, et plus tard il racontera Tidyllë, la naïve histoire des amours de Hyacinthe et de Petite-Fleur-des-Roses ! « Charmante Petite-Fleur-des- Roses ! On eût dit qu'elle était de cire, avec des cheveux de soie d'or, des lèvres rouges comme des cerises, une taille de poupée et des yeux ardents, noirs comme le corbeau. » Et voici le jeune fiancé Hyacinthe, jouvenceau fantasque, rêveur et capricieux « qui se chagrinait pour des riens et des vétilles », et « tenait aux animaux et aux oiseaux, aux arbres et aux rochers les propos les plus déraisonnables et leur contait des histoires bêtes à mourir de rire. » Un beau jour un vieux sorcier vêtu d'un costume bizarre, est venu on ne sait d'où, s'est assis devant la fenêtre d'Hyacinthe, et il a commencé à lui conter les histoires les plus extraordinaires. A partir de cette heure c'en fut fait du bonheur de Petite-Fleurdes-Roses. Dans le cœur inquiet du rêveur, les .récits merveilleux de l'Étranger ont éveillé une indicible nostalgie. Il lui faudra quitter parents, amis et la fiancée bien-aimée, tout son petit paradis idyllique, car son coeur troublé ne trouvera plus de repos que là-bas, au pays féerique et enchanté où émerge, parmi les frondaisons élyséennes, le temple mystérieux d'Iris. Sans doute, on doit reconnaître dans le vieux magicien les préoccupations mystiques et théosophiques qui s'étaient emparées de l'esprit de Novalis en pleine période de bonheur et l'avaient détaché de l'objet de son amour terrestre.
En réalité, Sophie mourut, et Novalis après avoir fait de la volupté le but de la vie, se consola parv l'exaltation de la souffrance, de la maladie et de la mort. « Il faut que je ne vive plus que pour Elle, que je n'existe plus qu'à cause d'Elle, non pour moi ni pour personne d'autre. Elle est ce qu'il y a de plus haut, la chose unique. » De son journal à ses hymnes on peut suivre les progrès de cet état d'esprit ou de cet état d'âme. Il s'exalte frénétiquement, et il parvient à je ne sais quelle union extatique avec la morte.
De la philosophie il se laisse tomber à la vie. Il hésite entre les spéculations mystiques et les occupations pratiques. Voué tout entier au culte idéal de la morte, il devient subitement amoureux d'une fille coquette et jolie de M. de Charpentier, conseiller supérieur des mines de Freiberg. Nouvelles fiançailles. Il meurt en 1801.
On ridéalise-alors, on le transfigure, mais vraiment il fut une nature essentiellement voluptueuse et passive, il ne connut de Texistence que les crises sentimentales L de la jeunesse. Il réalisa dans la littérature le type du I sensitif raffiné et maladif, du jouisseur intellectuel et ' mystique, tel qu'il s'en rencontrait fréquemment dans j la société aristocratique et piétiste du temps. Mais son ! tempérament maladif développait, intensifiait tellement I chacune de ses impressions contradictoires, qu'il faisait de chacune d'elles une inspiration littéraire.
Une inspiration! Pas davantage, car toute sa philoso^ phie se perd dans le vide. Il voulut cependant croire à la poésie, comme le mystique croit à ses visions. Toute son énergie de penseur, et toute son imagination d'artiste, il les a employées à justifier cette foi poétique, à l'enraciner dans son esprit. Il peut donc passer à ce titre, conclut M. Spenlé qui juge avec modération son héros, pour le représentant le plus conséquent, le plus sincère, le plus hardi, de l'idéalisme romantique. « La poésie est le Béel absolu. Tel est le noyau de ma philosophie. Plus il y a de poésie, plus il y a de vérité! » Certes !
I Une inspiration! Pas davantage, car l'exécution de ses r œuvres est déconcertante, qu'il s'agisse des poèmes ou ' d'Henri d'Ofterdingen, On cherche à comprendre. En vain! Son œuvre est énigmatique, obscure, inachevée, incohérente et prophétique. Elle est comme lui-même, phtisique génial.
Mais son nom -est porté dans l'histoire littéraire. Novalis fut l'initiateur, l'annonciateur de l'idéalisme romantique allemand. « Son âme, dit un critique Arnold Ruge, vers 1880, recelait en une formule essentielle et
concentrée, sous forme d'intuition artistique et d'émotion lyrique, toutes les aspirations qui, de son temps et longtemps avant lui ont agité la conscience allemande dans ses profondeurs, et partout il a touché droit au cœur de notre génération... >
Mais il y a mieux pour prolonger l'immortalité de ce « jeune homme divin », pour qui le mopde entier était un large poème. Disons avec M. Spenlé, qui assemble fidèlement tous les témoignages, disons avec M. Spenlé, d'après Wyzewa : « Les Contes d'Hoffmann, Ondîne^ Henri Ofterdingen^ tout cela doit être considéré avant tout comme des scherzos, des andantes, des impçomptus, à la manière de Schubert, ou de Schumann, et quiconque ne connaît point Mozart est hors d'état d'apprécier les « lieds » de Novalis. » Si, en effet, la littérature classique allemande semble déjà plonger dans ce que Nietzsche appelle « le génie de la musique », on peut dire que le romantisme prenant conscience de cette étroite parenté, a opéré de plus en plus la fusion intégrale des deux arts... Disons encore avec M. Spenlé, d'après Henri Lichtenberger : « Richard Wagner... est l'héritier de cette foi romantique en même temps chrétienne et panthéistique, le successeur d'un Fichte, d'un Schleiermacher, d'un Novalis... Poète national, il a mené à bonne fin l'œuvre entreprise par les romantiques... »
Novalis avait en lui des énergies poétiques qui ne parvenaient pas à se formuler. Sa destinée fut de rentrer de plus en plus en lui-même et de n'écouter que des voix intérieures. Il devint ainsi, sans le savoir, un des premiers annonciateurs dans la littérature d'une esthétique nouvelle, romantique et musicale surtout. Novalis précurseur de Wagner, précurseur indispensable. Elle fut donc utile, la vie de ce jeune homme, malade de corps et d'esprit, qui mourut à 29 ans !
12 mars 1904.
BARBAZANGES
C'est un de nos mérites que, si un auteur nous gratifie d'un bon livre, nous attendions avec une sorte de tendre intérêt et suivions avec une estime d'ores et déjà sympathique toutes les œuvres qu'il lui plaît de nous donner ou de nous promettre. Marcelle Tinayre bénéficie très justement de cet intérêt el de cette estime. L'auteur de la Vie amoureuse de François Barbazanges est digne d'obtenir maintenant la récompense du plaisir que nous procura la Maison du Péché. Et puisqu'elle n'a pas voulu accumuler dans la Vie amoureuse de François Barbazanges toutes les beautés dont elle avait chargé soigneusement la Maison du Péché, mais y maintenir plutôt quelques-uns de ses défauts, il est équitable qu'enlisant l'ouvrage agréable et banal de cette femme trop intelligente, trop habile aux assimilations littéraires, trop pressée peut-être de transformer en succès présent la gloire à venir, nous lui faisions crédit jusqu'au livre prochain qui sera probablement moins précipité et qui sera sans doute tout aussi avenant, mais plus profond, je Tespère, et plus neuf.
Marcelle Tinayre a douté de notre bonne volonté. Elle a eu tort, mais on sent bien à chaque page qu'écrivant cette brillante et facile Vie amoureuse, elle a peur que nous oublions méchamment qu'elle était Tauteur de cette Maison du Péché, forte et « prenante ». Alors pour nous rappeler mieux qu'elle ne cessait pas d'être l'auteur de la Maison du Péché, elle s'est beau-
coup souvenue elle-même qu'elle l'était. Et c'est ainsi que de plusieurs façons, l'auteur de la Vie amoureuse de François Barbazanges reste encore l'auteur de la Maison du Péché,
Ces deux livres se ressemblent. L'un est la reproduction adoucie de l'autre, et dans un milieu différent, mais que Ton peut peindre d'après les mêmes procédés. Augustin de Chanteprie et François Barbazanges sont deux adolescents blonds, aux yeux bleus, d'un visage doux. Ils ont tous les deux une vieille nourrice qui leur conte à tous deux des histoires. Ils sont tous les deux élevés par des femmes . Tous les de|ix ils sont d'une intelligence dont on a vite mesuré retendue, et ppur cela enclins à la piété autant qu'à la rêverie. Ils sont l'un comme l'autre éloignés des femmes, et d'ailleurs, ou conséquemment, recherchés par elles. Il se trouve par hasard que ces femmes ont l'âme païenne. Ainsi Fanny Manolé. Et voici que maintenant, la vulgaire et touchante amie de François Barbazanges, Margot, a l'âme aussi peu chrétienne qu'une faunôsse des bois. Mais l'un comme l'autre, Augustin et François sont en proie à un amour unique dont ils meurent tous deux -dans des circonstances assez dissemblables, à la vérité, mais dont enfin ils meurent, ayant cessé depuis hier d'être des adolescents, n'étant qu'à peine desjeunes gens. Le parallélisme est constant entre les deux pâles héros. Même ici, mille détails accessoires évoquent des scènes ou des incidents que nous avions remarqués là. Marcelle Tinayre décidément est très possédée par le souyenir de la Maison^du Péché !
Et tel est le roman qu'elle raconte aujourd'hui.
Le 17 juillet 1673, M"»" Catherine La Poumélye, femme •de M. Jacques Barbazanges, conseiller au présidial de Tulle, accoucha d'un garçon beau comme le jour, et qui fut appelé François. M. Barbazanges fut soucieux d'établir le « thème de nativité » de son fils. Le Cygne planait au Zénith ; le Serpent menaçait Hercule. Vénus qui s'était levée comme une perle nue sur la grèves
pourpre du Couchant commençait de descendre effrayée par le vieux Saturne dont la face maléfique apparaissait de l'autre côté du ciel, entre les quatre étoiles du Capricorne. M. Barbazanges fut donc très assuré que François participerait des influences de Vénus et de Saturne. Et il termina ainsi son horoscope :
« Si Dieu lui faict la grâce de vivre, ses qualités seront principalement qu'il sera très bien fait, civil dans ses meunières et son langage, et, nonobstant sa complexion mélancholique, poly, aimable et point avaricieux. Mais l'opposition des planètes me porte à craindre qu'étant très beau de corps et de visage, il ne soit pas fort aimé d'un chacun, et surtout des femmes par lesquelles luy pourrait arriver malheur... Aussy, je pry Dieu qu'il le fasse homme de bien, régulier en Jésus- Christ et fort éloigné de tout libertinage. »
François Barbazanges ne fit pas mentir les astres qui lui promettaient — avec menace — une si galante destinée. Il commença de plaire dès qu'il commença de vivre, et sans y penser même, il exerça sur les yeux et les cœurs féminins la plus étrange tyrannie. Enfant, il était adoré par les deux petites Peschadour qui se le disputaient et le battaient pour se l'arracher. Il éprouvait ainsi dans un âge trop tendre l'heur et le malheur dé plaire aux dames. Enfant, François, le joli François, était adoré par une dentellière de la boutique de M^'* Contrastin, Margot Ghabrillat, dite « Margot la Ghabrette » et plus chèvre que fille assurément par la maigreur, la couleur, le caprice et l'impudence. Toujours sautante et virevoltante, les pieds nus, lesjupons troués, le mouchoir ouvert, la tignasse crépue sur les yeux, elle s'approchait de la fenêtre près de laquelle se trouvait François, le joli Frab^çois.
— Eh! bonjour disait-elle avec force contorsions et cérémonies En! bonjour monsieur de Barbazanges, Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!... Si votre ramage était pareil à votre plumage, vous seriez le phénix du Bas-Limousin...
Elle disait ainsi parce que, en 1683, les petites dentellières de Tulle connaissaient parfaitement les fables de La Fontaine. Elles les apprenaient dans les écoles primaires, qui n'étaient pas encore laïcisées.
François cependant lisait, conseillé par sa mère, les histoires de lAstrée. Et la compagnie des héros et des infantes Tenchanta si fort qu'il conçut un dégoût étrange des filles et femmes du commun. Non qu'il méprisât ces personnes par orgueil et dureté d'âme, — il était au contraire, le plus poli du monde et toujours prêt à les obliger — mais dans leurs manières et dans leurs propos il sentait la vulgarité naïve de leurs sentiments et la bassesse de leur origine. Il n'avait, au surplus, que dix ans. Mais il grandissait en âge et en beauté, et les ouvrières de M^''' Gontrastin le regardaient avec une infatigable amitié.
Il fut aimé par M'"^ de Phelletin, belle personne grande et grosse et rouge qui s'ennuyait en son logis. Elle eut un prétexte amical pour le convier chez elle et le voulut séduire. Mais François Barbazanges se souvint à temps que la ruse était grossière et d'une scène qu'il avait lue dans le Roman Comique de Scarron et que Marcelle Tinayre devait lire après lui» Ouand il se retira de chez M™^ de Phelletin, il était encore vertueux; ; mais heureux — et fâché — d'avoir eu, puis évité la plus cruelle mésaventure : rêver d'une Astrée depuis l'enfance et connaître l'amour aux bras d'une lourde coquette.
Il fut aimé par Louise Baluze qui rougissait doucement en lui passant au doigt une bague d'émeraude. Mais il ne l'épousa point, car lui ne pouvait l'aimer.
Il fut aimé par toutes les femmes, car il les ensorcelait toutes. La plus humble fut celle qui l'aima le mieux, et jusqu'à en mourir. C'était Margot. Fille vagabonde d'un père ivrogne, elle n'avait point une moralité très exigeante et n'attendait son bonheur que de la satisfaction de ses désirs spontanés.
Elle était la maîtresse d'un voisin le Galapian, mai-
tresse aussi par moments de plusieurs autres qui lui plaisaient un instant. Mais on nous donne à entendre qu'elle savait très bien que la sensualité est une chose et que l'amour est une autre chose. Cette fille simple et vive arriva même à des complications assez raffinées de psychologie amoureuse. Tout son amour de fillette sans perversité allait à François souverainement séduisant. Or, Françpis avait un camarade, Pierre Broussol, qui n'avait pas le moindre éloignement des jeunes femmes. Pierre Broussol s'approcha donc de Margot, adolescente facile. Celle-ci fit mine de J'aimer, car avoir près de soi Pierre Broussol, qui approchait constamment François Barbazanges c'était avoir quelque chose de François. Mais, en vérité, elle ne l'aima point, n'aimant que François. Si bien qu'un jour, n'en pouvant plus d'amour et de douleur, elle se voulut noyer. On la retira d'un torrent, mais elle devait mourir. Du moins elle mourut consolée, car François vint vers elle et lui tint ce discours :
— « C'est moi Margot, c'est moi François Barbazanges; c'est moi votre ami, votre amant... Admirez ici la" victoire de votre tendresse qui a triomphé de mon indifférence et de mes injustes mépris. Vous m'avez aimé sans connaître mon âme. Je n'ai pu connaître votre âme sans vous aimer ! »
Margot fut infiniment sensible à cette psychologie tardivement clémente. « Oh! mon Seigneur, dit-elle, oh! mon doux maître. Je n'ai eu de souffrance que de vous, de joie que de vous. J'ai vécu de vous. Je meurs de vous! » « Sois heureuse, murmurait François, je ne te quitterai plus, ma chère mie. » — « Ah! fit-elle, c'est à vous d'être heureux, maintenant. Puissiez-vous aimer comme je vous aime et mourir comme je meurs! » Puis elle mourut. Et son souhait fut accompli.
En effet, François^ Don Juan malgré lui, pleura de concert avec Pierre Broussol celle qui avait été sa victime pour n'avoir pas été sa maîtresse, et ses parents affectionnés voulurent « le changer d'air ». Ils l'envoyé-
rent en Auvergne avec son ami. Ne donnez pas votre cœur si vous voulez conserver votre vie, lui dit son père qui savait quelles influences astrales subissait François, et ne pouvait donc formuler pour son fils les souhaits sentimentaux et bien littéraires de Margot la Chàbrette.
François partit donc avec Pierre. Ils allaient à cheval, le plus gaiement du monde, lorsque se dirigeant vers Combareilh, ils rencontrèrent un pêcheur de truites qui avait la mine martiale et la fierté d'un gentilhomme. Ils causèrent et le pêcheur leur dit se nommer Jean Dragon. François ne cacha pas qu'il allait à Combareilh saluer au château la marquise que connaissait son père. L'homme sembla s'irriter. Ils reprirent leur route néanmoins. Et pendant que Pierre avec les valets se reposaient dans une auberge, François se dirigea vers le château. 11 aperçut au bord de la Clidane une baigneuse aux formes divines... et sans grossière pensée, sans profane désir, par un miracle de prescience, il devina les possibilités infinies de bonheur que promettait cette beauté vraiment unique. Il ne réfléchit pas, il ne s'étonna point : l'amour inévitable, fatal, le frappa comme la foudre.
Cette déesse c'était Hyacinthe, la belle-fille du marquis et de la marquise de Combareilh. Le soir François dînait avec elle, Hyacinthe regardait François. François regardait Hyacinthe. Puis la nuit !... la nuit François fait un beau rêve. Il lui semble que Hyacinthe est près de lui. Leurs lèvres ne se quittent plus : Ils tremblent et soupirent, et se pâiïient, et s'étreignent. Alors François comprend que l'amour à la façon des Scudéry n'est que fadaise et faribole et que les jeunes bouches ont meilleure grâce à s'entre-baiser qu'à discourir.
Le lendemain il part, il va rejoindre son ami Pierre à l'auberge. 11 est tué d'^un coup de feu au détour du chemin, tué parce que le pêcheur de truites Jean Dragon ne s'appelait pas Jean Dragon et n'était pas un pêcheur de truites. C'était tout simplement M. de La Roche-Dragon qui avait convoité jadis Hyacinthe et sa
dot, et savant en magie noire autant qu'habile aux armes, se vengeait, en leur jetant des sorts ou en les assassinant, de tous ceux qui approchaient Hyacinthe et pouvaient être aimés d'elle. François Barbazanges fut sa dernière victime car la triste Hyacinthe devint religieuse cloîtrée chez les Ursujines et la Roche-Dragon fut pendu. ^
Cy finit l'histoire de François, beau comme le jour. Et Marcelle Tinayre se demande raisonnablement. « Si Ton regarde le train du monde et le peu qu'est la fortune, et le néant qu'est la gloire, et le mensonge qu'est l'amour, ne faut-il pas envier ce François Barbazanges qui, dans une nuit sans lendemain, vécut son rêve amoureux ou rêva sa vie amoureuse ? »
Nous nous le demanderons une autre fois ; et nous n'en déciderons jamais, car si nous ne conservions pas avec un soin jaloux des incertitudes essentielles, ce serait la fin de toute littérature... Mais après avoir lu ce livre avenant et bizarrement dramatique, il est plus urgent de se demander ce que Marcelle Tinayre se proposa.
Gomme on est obsédé perpétuellement par le souvenir un peu tyrannique de la Maison du Péché, on se persuade que Marcelle Tinayre constitue par grands tableaux, ressemblants et variés, une Histoire de la littérature dans ses rapports avec Tamour, ou une Histoire de l'influence de la littérature sur l'amour. Nous avions le chapitre de la littérature janséniste et l'âme d'Augustin de Chanteprie. Nous avons le chapitre de la littérature romanesque, depuis VAstrée jusqu'à La Clélie et l'âme de François Barbazanges. Et nous attendons la suite. Mais si Marcelle Tinayre entreprit cette histoire elle a vraiment trop facilité sa tâche. Il est commode de façonner une âme d'enfant ou d'adolescent, et l'on comprend bien la toute-puissance des lectures sur un jeune esprit, sur un jeune cœur instruit de la vie par
elles seules. Il est aisé de faire lire à Augustin de Chanteprie des livres j aasénistes et rien autre ; il est aisé de faire lire à François Barbazanges des, romans romanesques et rien autre. Ces jeunes gens n'existent point dans la réalité. Ils sont seulement des créatures du romancier... Et on se demande même pourquoi Marcelle Tinayre a pris soin de replacer François Barbazanges dans Tépoque où le livre de d'Urfé, ceux de la Calprenède et de M^*® de Scudéry exerçaient toute leur action ; et pourquoi, au contraire, elle a laissé Augustin de Chanteprie lecteur des jansénistes, dans le monde contemporain... On est tout étonné, mais on est tout de même ravi car la Vie amoureuse de François Barbazanges a toutes sortes d'amabilités.
Avec, par malheur, des contradictions et des disparates, ce livre est en somme l'étude d'une âme exceptionnelle façonnée par l'hérédité et encore plus par les lectures. II est en dehors de la vie. Il est une création de poète érudit et amplificateur. En môme temps Marcelle Tinayre s'applique à faire la peinture la plus réaliste du milieu de petite ville du xvii® siècle dans lequel grandit François Barbazanges. Tout vit avec exactitude autour de lui. Et lui n'est qu'un rêve. Que dis-je ! réalisme des tableaux et des personnages accessoires, bourgeois, ouvriers, chanoines, dentellières, et fantaisie baroque des événements, complications merveilleuses des péri-*péties dramatiques les plus irréelles! Marcelle Tinayre excelle en tous les genres, mais elle a tort, je pense, de mêler un peu confusément tous ces genres en un livre.
Et quand on suit dans sa fantaisie et dans sa vérité cette reconstitution romanesque des mœurs, des idées, des sentiments, des aspirations idéales de la société d'une époque, on se prend à croire que ce genre de reconstitutions appelle nécessairement certains procédés, certaines scènes, et pour tout dire certains poncifs. On se remémore la Rôtisserie de la Reine Pédaaque, et c'est facile car voilà un liVre qui est toujours discrè-
tement présent dans la mémoire. On aperçoit dans la .Vie amoureuse de François Barbazanges et dans la Rôtisserie, beaucoup de scènes, beaucoup de traits analogues. Vie des petits boutiquiers et des ouvrières de la rue Saint-Jacques, vie des dentellières de Tiille ; prêtres qui philosophent avec des sourires, gentilshommes ou bourgeois adonnés à l'astrologie ou à la magie;, drames identiquement combinés, la mort de l'abbé ou celle de François amenée de la même façon, dans des paysages différents, mais tels que l'un évoque l'autre, et cette scène-ci cette scène-là, et le roman d'aujourd'hui, le roman d'hier. Naturellement, Marcelle Tinayre n'y a point songé. C'est à son insu qu'elle a fait une « reconstitution » selon la coutume dé toutes les reconstitutions récentes... Et enfin ce n'est pas faire un éloge médiocre de la Vie amoureuse de François Barbazanges que de dire qu'elle rappelle La Maison du Péché et qu'elle multiplie en nous les réminiscences de la Rôtisserie de la Reine Pédauque.
Mais voici surtout le défaut de ce livre enchanteur, disparate, heurté et de parties mal jointes. Tous les héros d'Anatole France parlent comme Anatole France. Tous les héros de Marcelle Tinayre parlent non point comme Marcelle Tinayre, mais comme les livres qu'a lus Marcelle Tinayre pour écrire son ouvrage. Et elle en a lu beaucoup, et elle les a lus avec une habilité sans bornes ! Cependant, que ces héros soient si livresques, cela diminue l'intensité de leur vie, arrête l'élan de leur âme, corrompt la sincérité de leurs sentiments. Il n'est pas jusqu'à la petite Margot, la Chabrette qui ne fasse en termes élégants de fines analyses psychologiques. Il n'est pas jusqu'à Pierre Broussol de Saint- Hilaire d'Obazine qui causant d'amour avec Margot, ne se serve des « fiches » de Marcelle Tinayre : « Seriezvous saturnienne et mélancolique ? En ce cas, ma fille, il vous faudrait suivre les excellentes prescriptions du médecin Antoine Meynard. Il assure que les personnes de cette humeur doivent avoir l'air bien corrigé, un peu
chaud et humide, et les fenêtres de leur maison ouvertes sur l'Orient ». Il n'est pas jusqu'à François Barbazanges qui pressé, par M"»® de Phelletin, ne se souvienne que Marcelle Tinayre vient de lire le Roman Comique, qu'elle y a justement pris l'idée de la petite aventure où elle le compromet et François, toujours obligeant croit aussitôt voir la scène de Scarron : la grosse dame Bouvillon, dévergondée, avec son tablier et son peignoir à dentelle et la jupe de noces de sa bru; le jeune comédien Destin, enfermé quasi de force dans la chambre de cette effrontée dont la gorge et le visage tout enflammés auraient été entre guillemets pris de loin pour un tapabor d'écarlate. Mais ces lectures par ailleurs, nourrissent des descriptions pit-^ toresques et précises d'un quartier de Tulle auxviii® siècle, de l'entrée de Mascaron à Tulle... et les romans de Marcelle Tinayre encore une fois sont tout pleins, tout débordants, d'une attrayante érudition.
Erudition des faits, érudition du style ! Sans doute, cette application à restaurer le style du xvii® siècle se traduit par des excès, en somme flatteurs pour tout le monde. Les gens du peuple parlent trop volontiers la langue élégante et châtiée des bons auteurs leurs contemporains, et Margot a le tort de connaître cette langue aussi bien que Marcelle Tinayre. Nous ne lui en demandions pas tant, ni même tant à Marcelle Tinayre elle-même, car son élégance acquise communique à Télégance naturelle de son style un peu d'apprêt ; et l'aisance devient compassée.
Aimons pourtant cette « romancière » si profondément sensible aux beautés traditionnelles de notre langue française. Aimons-la d'autant plus que le souci de cette tradition est plus utile aujourd'hui à notre littérature. On serait donc bien coupable de prétendre après cette incomplète et adroite et un peu scolaire Vie amoureuse de François Barbazanges lui enlever quelque chose d'une juste gloire littéraire à laquelle elle ne prétendit rien ajouter. Pardonnons-lui de bonne grâce d'avoir
voulu rester quelque temps encore l'auteur de la Maison du Péché simplement et attendons avec confiance qu'elle sorte d«5 livres pour entrer dans la vie, qu'elle cesse de chercher la vie dans les livres pour la chercher enfin dans la vie elle-même !
19 mars 1904.