‹ Les samedis littérairesChapitre 15 sur 24 · EMILE VERHAEREN · texte numérisé non relu

EMILE VERHAEREN

la renaissance des lettres belges, Verhaeren a fendu à notre littérature ce service colossal qu'on ne pourra jamais suffisamment reconnaître, d'élargir, par ses doctrines comme par son œuvre, le domaine de la langue française. Grâces lui soient rendues ! Et marquons, nous en avons le devoir strict, à cette heure où son œuvre éditée, rééditée s'impose à nous tout entière et dans son ensemble, marquons avec une certaine complaisance tout ce qui peut affermir sa personnalité caractéristique par son indépendance, approfondir son action puissante par son originalité.

C'est donc un rude tempérament qui se développe ; c'est cela surtout, et presque uniquement. Mais il faut dire plus : ce tempérament se développera d'accord avec le tempérament physique du poète, en dehors de toutes les écoles, ou malgré elles, à même la vie. Il n'est rien de plus spontané que ce poète — si ce n'est sa poésie. C'est pour cela qu'il n'est rien de plus robuste ou de plus fiévreux, de plus sain ou de plus malsain, en tous cas rien de plus naturel.

Une jeunesse ardente et joyeuse, avide de participer à toutes les jouissances; puis des troubles de santé qui produisent des troubles moraux et je ne sais quelles déformations intellectuelles, des inquiétudes et des aspirations imprévues. Après cela plus de calme, des recherches et des réflexions. Un effort pour voir le inonde extérieur tel qu'il est, le comprendre, l'aimer, l'aider. Enfin, maturité laborieuse et paisible d'une énergique constitution. La fougue de la santé n'a point décru, mais elle est plus disciplinée. Apte plus que jamais à vivre physiquement, Verhaeren est plus apte que jamais à chanter la vie. Il est fort et conscient de la force et de ses effets bienfaisants. Il s'exalte lui-même en exaltant la vie. C'est le poète ; c'est son œuvre.

D'abord les peintures maturalistes des Flamands où

la vulgarité est si intense qu'elle devient grossière. Insistance des descriptions et des imaginations, abus de couleurs. Réalisme exaspéré. Joie de vivre qui s'usera en se dépensant trop vite. Rapide usure. Les Soirs^ les Flambeaux noirs, les Débâcles l'indiquent.

Je suis le fils de cette race

Dont les cerveaux plus' que les dents

Sont solides et sont ardents

Et sont voraces.

Je suis le fils de cette race

Dont les desseins ont prévalu

Dans les luttes profondes

De monde à monde.

Je suis le fils de cette race

Tenace

Qui veut, après avoir voulu

Encore, encore et encore plus !'

Verhaeren pourra le chanter plus tard. Alors il semble que son cerveau soit fatigué de tant de voracité. Il est las de vouloir avec excès. On redoute les irréparables dégénérescences. Ses œuvres chantent avec fureur et incorrection, la tristesse, la douleur, l'horreur de vivre, de penser, de sentir, l'inquiétude torturante de la nuit et du jour, l'effroi morbide de chacun et de tout. Cette exaltation poétique d'un mal naturel produit des œuvres belles par leur bizarrerie hallucinée. Mais qu'adviendra-t-il demain ? Les mots se refusent presque à exprimer les imaginations sinistres, terrifiées, désespérées, folles du poète. Voici heureusement dés heures plus pacifiques, une inspiration en même temps qu'une santé plus maîtresse d'elle-même. Naturellement, la philosophie de Verhaeren se transforme à mesure que sa vie se pondère. Du pessimisme déprimant il arrivera bientôt à un optimisme tonique.

Le rêve ancien est mort et le nouveau se forge. Verhaeren quittera l'égoïsme ou Tégotisme maladi-

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pour l'altruisme le plus valide. Les Apparus dans mes c/iemms rachemineront à la sympathie humaine; il y touche, il y est : les Villages illusoires^ les Campagnes hallucinéeSy les Villes ientaculaires, les Visages de la Vie, les Aubes, les Forces tumultueuses se succèdent qui indiquent bien la route suivie par le poète à la recherche des idées directrices de rhuroanité. Il s'est penché avec tendresse sur la douleur humaine. Il a fait mieux que de la déplorer en beaux chants vibrants avec étrangeté ; il en a déterminé, avec, après elles les causes générales, les raisons plus précises ; et il a pensé que l'exode effarant des campagnes hallucinées vers les villes tentaculaires était la cause de la souffrance et de l'inquiétude universelles dans notre âge' contemporain. Il a évoqué en de larges et émouvants symboles tous les phénomènes de cette vie sociale et moi aie bouleversée; il a dépeint ce que lui révélaient ses observations, ses visions. Acceptons Tidée de M. Désiré Horrent qui déclare : « Son évolution psychologique conformément à son tempérament et à son caractère s'arrête aujourd'hui à la fougueuse admiration des individualités puissantes grâce auxquelles s'accomplit lentement la rénovation de la vie moilerne. » Ne redoutons pas de dire que son évolution physiologique détermine son évolution psychologique, et avec quelle force omnipotente! Nul poète moins que lui n'est subordonné I aux petites inspirations factices d'écoles disposées à I toutes les petitesses : il se répand largement à travers I la vie, pour la vivre et pour la chanter.

[ Aussi qu'elle uniforme vigueur en ces chants même f désordonnés I II offusque votre goût, il blesse votre sensibilité. Peut-être, et encore prenez garde de montrer un goût trop sage ou une sensibilité trop bourgeoisement éduquée I Mais connaissezr-vous un poète plus loin de toute banalité? Ce n'est pas lui qui jouera le petit air de flûte accoutumé de nos pâles poètes d'aujourd'hui. Et s'il chante par hasard l'amour, selon l'habitude de tous les poètes, il faudra du moins qu'il

anime son chant d'une force et d'un mouvement singuliers.

Dans le jardin contradictoire et rouge

De nos désirs tordus

Où les rosiers de tes amours brûlent et bougent

Je me veux égarer une suprême fois ;

Je renierai mes cris en écoutant ta voix

Je ferai ma raison de tes paroles

Nettes ou folles,

Je serai serf, avec ténacité

Et nous irons à deux, si bellement domptés

Par le vouloir d'être ivres de nous-mêmes

Que nous oublierons tout jusques à Dieu.

J'aurai pour flamme en ma tête tes yeux,

Pour sagesse ton rire ou ton blasphème

Et pour haine tout mon passé.

Nous dresserons nos corps ardents et enlacés

Comme un thyrse de chair, au clair des étendues

Les caresses, les ors, les rages éperdues

Des vents et des soleils les mordront tour à tour.

Nous serons un désir inassouvi d'amour,

D'accord avec le cœur inassouvi du monde,

Et réglant notre fièvre aux battements du sien I

Oh! il n'est pas un aimable poète, Verhaeren, il n'est pas un poète joli, mais il a toute la force précise, compatible avec toute la fougue d'une inspiration constammeut active et toujours un peu agitée. Son animation poétique est d'abord immense et comme désordonnée. Elle transforme tout, même la réalité. Elle exagère, elle intensifie, elle élargit, elle grandit. Verhaeren est « le peintre du paroxysme ». disait Albert Mockel. Ce n'est peut-être pas toujours vrai. Mais il est certain que son imagination exaltée l'entraîne perpétuellement à l'outrance : vous devinez au reste quelle vigueur communique à ses poèmes cet élan initial que le poète ne peut modérer et comme il

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est différent des placides ouvriers en poésies que nous côtoyons chaque jour !

Le style suit de son mieux le mouvement des pensées et des sentiments. S'il est inégal, c'est qu'il est torrentueux et fatalement il entraîne en sa course précipitée les bizarreries, les épithètes superflues ou médiocres, les mots roides et rudes qui se choquent avec brutalité, les images incohérentes, et les métaphores comme celle-ci :

... Et les désirs dont tu t'allèges

Quand nous parlons de nous-mêmes, le soir

Sont clairs, fougueux, soudains, mais sont étranges

Comme un panier d'oranges

Vidé soudain sur de la neige.

Au reste, il est dans ce style une puissance et une trouble magnificence qui emportent tout. Tel quel, il sert admirablement l'inspiration du poète, et il accroît encore sa fougue. Récemment deux critiques curieux et clairvoyants, les frères Marins Ary Leblond apercevaient en Verhaeren et en sa poésie la survivance des conquistadores ardents à toutes les conquêtes passionnées, violemment réalistes et âprement mystiques... Us apercevaient tout cela. Henry de Gourmont se contentait jadis de voir en Verhaeren un romantique après l'heure. « Fils discret de Victor Hugo, môme après son évolution vers une poésie plus librement fiévreuse, il. est encore resté romantique ; appliqué à son génie ce mot garde toute sa splendeur et toute son éloquence. > Et voilà qui est bien vrai. Verhaeren a tout le tempérament d'un poète romantique. Il en a la fougue lyrique et la vaillance épique.

Ainsi, d'une indépendance frémissante en son œuvre totale, il se délivre naturellement des contraintes qu'il

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paraît s'imposer, et ne se tient pas pour engagé aux écoles dojit on peut lui attribuer la fondation.

S'il fut avec Gustave Kahn, de Régnier, et Viélé- Griffinrun des créateurs du vers libre —qui n'est point la poésie libérée — reconnaissons d'abord que sa pratique du vers libre lui fut pernicieuse. Mais cette pratique chez lui ne fut qu'éphémère et elle reste occasionnelle encore, Verhaeren revient au vers classique, au vers romantique dégagé d'obligations trop impérieuses. Il y vient, il y restera.

Ses premiers vers étaient d'une régularité traditionnelle. Ils étaient harmonieux et puissants. Il arriva au vers libre dans ses poésies les plus maladives, celles des Soirs, des Flambeaux noirs, des Débâcles. Mais il n'accepte pas la révolution intégrale par laquelle les poètes du symbolisme bouleversent la métrique. Sa poésie même libre abonde en ressouvenances d'une poésie plus noble et plus pure, plus parfaite. Maintenant il s'achemine à une versification dégagée d'un joug trop pesant et trop étroit, mais obéissante aux règles d'où dépend toute harmonie de la langue poétique française.

. De quelle aide eût été la versification régulière à ce poète pour refréner une fougue dont l'excès engendre tou& ses défauts, pour régulariser le cours de ses inspirations trop véhémentes I Quelle protection contre les vices d'un style promptement désordonné I II ne voulut point s'en servir toujours, et refusa souvent de lui emprunter ces garanties de sagesse et de goût grâce auxquelles s'accroît en étendue, en durée, l'empire des poètes.

Mais si sa versification parfois semble l'emprisonner dans une période close de notre vie poétique, son inspiration le rattache au temps présent et fait de lui

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l'un des premiers maîtres de la nouvelle génération poétique. .

On a entendu des poétereaux crier avec tout le petit fracas qu'ils étaient capables de produire, qu'enfin ils allaient sortir de leur Tour d'Ivoire, quitter les régions du Rêve où les symbolistes avaient vécu sans I efficacité, se mêler à la foule, l'exalter, la conduire, et qu'on allait voir ce qu'on allait voir... En vérité, je vous le dis, c'est à Verhaeren que tous ces poètes doivent apporter leur hommage, à Verhaeren qui les a devancés, qui les a préparés et qui pour longtemps les : a déjà dépassés. Toute la poésie nouvelle qu'ils annoncent, il l'a déjà réalisée. Les grands mystères de la vie contemporaine ont eu en lui leur interprète. Et il fut ' le premier apôtre, éclatant, de la foi nouvelle parmi I les poètes. Il le fut :

Et Pégase sentit ces visions nouvelles ! Si largement éblouir ses prunelles.

Qu'il fut comme inondé d'orgueil et de lumière. Et que les dents sans frein, le col sans rênes, I 11 délaissa soudain sa route coutumière, ; Et désormais le monde entier fut son arène.

Verhaeren vit l'existence des hommes bouleversée, les campagnards fuyant la paix des champs.

C'est la ville tentaculaire,

La pieuvre ardente, et l'ossuaire.

Et la carcasse solennelle,

Et les chemins d'ici s'en vont à l'infini

Vers elle.

11 se demanda quelle vie régénérée sortirait de cette mort... Ah !

La plaine est morne et ses chaumes et granges, Et ses fermes dont les pignons sont vermoulus ; La plaine est morne et lasse et ne se défend plus, La plaine est morne et morte, et la ville la mange,

Mais une immense espérance a traversé la terre.

race humaine, aux astres d'or nouée, As-tu senti de quel travail formidable et battant Soudainement depuis cent ans, i

Ta force immense est secouée ?

C'est un labeur universel que prépare un monde 1 nouveau. Lequel ? j

Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier, j

Chacun troue à son tour le mur noir des mystères,

Et grâce à ces labeurs groupés ou solitaires,

L'être nouveau se sent l'univers tout entier.

Et c'est vous, vous les villes

Debout

De loin en loin là -bas, de l'un à l'autre bout

Des plaines et des domaines.

Qui concentrez en vous assez d'humanité,

Assez de force rouge et de neuve clarté,

Pour enflammer de fièvre et de rage fécondes

Les cervelles patientes ou violentes

De ceux

Qui découvrent la règle et résument en eux

Le monde.

Mais lui le poète qui contemple ces efforts, il les admire et les magnifie passionnément. L'action, dirigée parla science, mènera le monde. Elle le mènera, mais d'abord à travers quelles secousses et quelles catastrophes.

Oh ! dans le monde entier, ces tempêtes d'idées !

Prisons, bouges, autels, trônes et Péchafaud,

Le mal, le bien, le vrai, le faux,

Toutes les forces barricadées

Face à face, derrière un mur d'airain ;

Puis tout à coup, dans le lointain,

La foule et sa clameur et sa force nouvelle.

Seule d'accord

Avec les forces éternelles.

Qui prend d'assaut la vie et repousse la mort.

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Et il y aura des victimes que le poète doit plaindre et quUl doit aimer, car il est sympathique à la douleur, pitoyable à la faute. La bonté éclaire maintenant et vivifie ses poèmes.

Pareils à ces rayons vêtus de soie et d*or.

Qui seuls, avant de s'endormir dans la vallée,

Baisent de leur lumière et ravivent encor

Le front triste et rugueux des roches isolées,

Mes vers s'en vont vers vous,

Hommes de lutte et de souffrance, âpres visages,

Proscrits et révoltés, qui maintenez

Debout,

Malgré la croix où le destin vous cloue,

Et votre foi et votre rage !

Voici donc paraître Tavenir.

11 nous fraudra scruter les lois les plus profondes

Qui font s'entrenouer la vie et s'attirer les mondes,

Pour que le peuple entier des volontés

S'engage, en des chemins de paix et d'harmonie,

Et sente aussi, à travers lui, l'effluve et la clarté

De l'attraction blanche et infinie.

Celui qui prouve et sait vaiacra celui qui croit.

Simple, serein, puissant et droit.

Dans le cirque géant des forces familières,

L'homme organisera sa vie aventurière ;

Les forts s'imposeront non plus en oppresseurs

Mais en élus....

L'évidence subjuguera l'esprit si fort

Que nul n'aura le cœur de tenter les désastres

Ni de barrer par sa clémence ou sa fureur

La route en joie et fleurs vers le bonheur.

Les liens humains seront les liens mêmes des choses,

Noués entre eux pour resserrer le droit,

Et le monde, roulé dans les métamorphoses.

Après avoir eu foi en Dieu croira en soi.

Avais-je pas raison de dire que l'inspiration de A 3rhaeren domine et détermine celle des jeunes géné-

rations poétiques ! Et s'il ne persiste point à combiner des jQctions dramatiques à Tordonnancement desquelles il ne peut se plier, n'est-ce pas lui qui écrira — et il a déjà commencé de l'écrire — l'épopée merveilleuse des temps nouveaux !

26 mars 1904.

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