LOUIS XV ET M"* DE POMPADOUR
brune à la peau blanche, une des plus belles femmes de Paris avec tout l'esprit imaginable. » M. de Nolhac, parlant d'elle, a bien de la pudeur. 11 ne veut pas rechercher qu'elle fut la maîtresse de Paris de Montmartel. Il consent toutefois à ce qu'elle ait agréé les soins assidus d'un galant fermier général, Charles Le Normand de Tournehem, célibataire intelligent et magnifique, ami des artistes et des arts. Mais il se refuse à penser que Jeanne-Antoinette ait pu être la fille de Le JVormand de Tournehem. Il ne sait rien, pourtant. Et il faudrait aussi écrire l'histoire de cet homme obligeant qui n'entre pas dans l'histoire, mais dont la vie est si fertile en enseignements sur les mœurs d'une époque qui n'en avait guère... Et e'est ici que M. de Nolhac ajoute quelques renseignements aux renseignements fournis par les Concourt. Il s'y prend si bien que nous regrettons qu'il ne lui ait pas plu d'en ajouter davantage.
Cependant les Concourt l'obsèdent. Et, alors même qu'il leur reproche leurs procédés de romanciers, il les leur emprunte, à son insu. 11 donne dans la psychologie. 11 affirme avec gravité que, pour que M™« de Pompadour gardât, parmi tant de concurrentes, la place enviée, ce n'était pas trop de toutes les ressources de la femme, de toutes les adresses de la femme d'esprit. 11 n'hésite pas à penser que M"» de Pompadour fût femme au suprême degré et que cette simple observation sert peut-être à expliquer ses qualités, ses insuffisances, ses grâces et ses faiblesses. Lorsque l'amitié du roi a remplacé l'amour, il constate sérieusement que les joies de l'amour partagé, la santé, la jeunesse ont été bien courtes pour M™^ de Pompadour, que rien, au plus vif de ses triomphes, ne valut sans doute à ses yeux les enivrements de Tannée de Fontenoy. 11 généralise même : « Les femmes pourraient nous dire si les plus hautes vanités satisfaites consolent de n'être plus aimées, alors qu'elles aiment encore. » Les femmes diront ce qu'elles voudront, mais les historiens protes-
teront que c'est là de la psychologie, et que c'est là des procédés de romancier.
Au reste, lorsqu'il s'agit de politique, M. de Nolhac se demande un peu trop volontiers ce qui fût arrivé si le nez de Cléopâtre avait été plus court, et il pense trop aisément que la face du monde en eût été changée. « Si M'"'^ Le Normand d'Etiolés, née Poisson, ne fût point entrée à ce moment dans la vie de Louis XV le règne aurait pris sans doute une tout autre orientation. » Ah vraiment I Sainte-Beuve pense, au contraire, que le règne aurait été tout à fait le môme ! Qui croire ?
Espérons que M. de Nolhac, qui prépare un ouvrage sur Madame de Pompadour et les arts n'enlèvera pas par son érudition à cette femme aimable ce qui fait le meilleur de sa gloire. « Le temps, en s'éloignant d'elle, disaient les Concourt, jettera un voile sur la favorite, l'histoire oubliera la femme, et il restera de la maîtresse de Louis XV une ombre radieuse et charmante, assise sur un nuage de Boucher, au milieu d'une cour divine et de cette famille de Muses, la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Musique, la Gravure, les Beaux-Arts, que Vanloo jetait suppliants aux genoux du Destin pendant la maladie de M"^* de Pompadour.» En attendant ce livre plus originaldeM.de Nolhac, remercions de loin 1 adorable Pompadour qui, après nous avoir fait aimer Concourt, nous fait aimer Nolhac, et nous rend si sensibles à la mise au point distinguée, à la vulgarisation preste, allègre et facile de cet écrivain qu'enchantent noblement les grands décors de Versailles et qui cherche la belle marquise jusque dans l'appartement « d'en haut ». Remercionsles tous deux, car on ne peut guère les séparer, de nous faire aimer encore celle que Sainte-Beuve appelle la plus brillante des maîtresses royales, et que son ombre, désormais, soit toujours radieuse !
2 avril 1904.
Il est bon de se promener à travers les idées, mais on doit veiller à ne point se perdre.
Théodore Roosevelt et Andrew Carnegie peuvent s'égarer impunément parmi les idées les plus générales : ils seront toujours contents d'eux. Et ils inspireront toujours à quelques-uns de leurs lecteurs les sentiments d'admiration qu'ils ne font aucune difficulté à éprouver eux-mêmes pour eux-mêmes.
Tels quels, simples, pittoresques, amusants, très amusants, extrêmement amusants, ils représentent un peu la critique nouvelle. Laissez-moi sourire ! Ils sont si plaisants, ils sont si forts, ils sont si émouvants et ils sont si comiques, avec leurs considérations sommaires et imperturbables sur la vie du monde, leur style direct et leur joyeuse assurance! Ils représentent la critique nouvelle, la critique des hommes d'action. Je ne veux pas rechercher si le critique n'est pas forcément, à moins d'être le dernier des cuistres, le plus homme d'action qui soit entre les hommes. Mais ces vigoureux gaillards d'outre-mer, bon estomac, bon pied, bon œil et le reste, représentent en toute santé la critique des hommes d'action. Ah! vous ne viendrez pas médire de cette critique-là !
Comme dit ce bon Gaston Deschamps que nous retrouvons toujours aux moments les plus gais de la vie littéraire (j'ai gardé cette perle afin de l'offrir à Loyson- Bridet) : « Très attentivement à travers les vitres de ce lorgnon désormais historique qui lui donne l'air d'un
raine et la réforme sociale (se méfier des imitationsi exiger le véritable nom). M. Paul de Rousiers donna dans la philosophie et dans les considérations mora4 les. Son admiration est très alourdie d'idées générales... M. Albert Savine, lui, est un traducteur essentiellement bon garçon. 11 n'impose pas d'opinions, et pas' de préface. Il traduit simplement, avec une clarté rapide, la Vie au Hancho,les Chasses et parties de chasse ^New-i York de Roosevelt, la Grande-Bretagne jugée par un Américain de Carnegie. Et il lui suffît que nous lisions Lisons donc, et nous jugerons après. Mais quel diabl< nous pousse à juger d'avance quand il s'agit de livrei de grands Américains ; et quel démofi excite les traducteurs à nous imposer de prime abord une opinion 11
Auraient-ils peur par hasard que ces écrivains éga* lement gigantesques et pareillement Américains ne s contredisent ! Ils auraient raison d'avoir peur, mai croient- ils que leurs précautions oratoires nous empêcheront de voir les contradictions ? Elles les souli^ gnent !
Le bon milliardaire Carnegie est tout à fait convaincii que le progrès social dépend des bons milliardaires et que le bonheur du peuple est en raison directe de la multiplication des Mécènes. Il écrit l'Évangile de h richesse pour le prouver. Il expose à cet égard des idées économiques qui traînent dans nos encyclopédies et dans nos manuels depuis cinquante ans et qui, néanmoins, sont toujours justes.
Au reste, il accentue, il exagère, il force les eflfets.j Et son Évangile n'est vraiment que l'Évangile du bon milliardaire.
Il veut d'abord que l'homme gagne beaucoup, beaucoup d'argent. Après quoi, il doit le dépenser avec des gestes magnanimes.
« L'homme qui vivra la plus noble vie ne sera probablement pas l'homme qui imitera la vie du Christ , telle que Tolstoï nous la présente. Ce sera celui qui, j animé de son esprit, saura comprendre les change-j
LITTÉRATUBE ÉCONOMIQUE 161
ments survenus dans les conditions de notre existence, et qui travaillera au bien de ses semblables conformément à Tessencê de la vie et à l'enseignement du Christ, mais d'une façon différente.
« Voici à mon avis le de^voir de l'homme riche : donner l'exemple d'une vie modeste, sans ostentation et sans prodigalité ; pourvoir de façon modérée aux besoins de ceux' qui dépendent de lui; et, cela fait, considérer tout le surplus de ses revenus comme un dépôt qu'il a la mission stricte et sacrée de distribuer de la façon la plus propre à procurer à la communauté les résultats les plus avantageux. »
Ainsi sont habillées en Amérique, d'une façon un peu voyante et comme excentrique, les idées de solidarité qui animent de plus en plus toute notre vie française ; et c'est là du socialisme de bon milliardaire !
Carnegie précise et décide que le bon milliardaire doit donner, fonder, de son vivant, selon les préceptes de l'Évangile de la richesse, une université, une bibliothèque gratuite, des hôpitaux, des écoles de médecine, des laboratoires, d'autres institutions ayant pour but le soulagement des souffrances humaines, et plutôt la prévention que la guérison des maladies, des jardins publics, des salles de réunions, des établissements de bains, enfin des églises... Quand un milliardaire a créé Tune ou l'autre de ces institutions ou de ces bâtiments à son choix, il est un bon milliardaire.
Ainsi parle le jovial Carnegie. Mais comme nous disons en termes détestables « il ne traite qu'un côté de la question », Roosevelt traite l'autre côté et je veux citer une page entière de V Idéal Américain.
« On ne peut juger trop sévèrement les hommes riches qui sacrifient tout à l'acquisition de leurs richesses. Il n'y a pas au monde de type plus ignoble que celui de l'Américain chercheur de millions, insensible à tout devoir, indifférent à tout principe, ne songeant qu'à amasser une fortune, et n'employant cette fortune
qu'aux usages les plus bas, soit à spéculer à la Bourse,^ à ruiner des compagnies de chemins de fer, soit à permettre à son fils de mener une vie de paresse coûteuse et de grossière débauche, soit à acheter à sa fille quelque vaurien indigène ou étranger d'une haute situation sociale.
« Un tel homme est particulièrement dangereux si parfois il fonde un collège ou dote une église^ car les braves gens, qui sont généralement illogiques, oublient alors sa culpabilité. Ces homfnes s'inquiètent aussi peu de Vouvrier qu'ils oppriment que de VÉtat qu'ils mettent en péril. Ils ne sont pas nombreux, mais un très grand nombre d'hommes se rapprochent plus ou moin^ de ce type et dans la mesure où ils s'en rapprochent, ils sont une malédiction pour le pays... L'indifférence grossière pour le bien et l'aveuglement également grossier sur les résultais inévitables de la corruption et de l'injustice sont nuisibles au delà de toute expression, cependant ils sont la caractéristique d'un grand nombre d'Américains qui se croient parfaitement respectables et sont considérés par leurs paisibles citoyens comme paisibles et florissants »...
Eh bien ! que vous en semble ? Est-ce que notre confrère Roosevelt ne complète pas — en le contredisant un peu — notre confrère Carnegie ? Et le bon milliaidaire Carnegie ne pouvait pourtant pas raconter les péripéties sanglantes d'une grève inoubliables dans ses usines de Homestead ! Il ne traitait qu'un côté de la question. C'est peut-être ce qu'on est exposé à faire, quand on fait de la critique d'homme d'action.
Mais Carnegie prend sa revanche sur Roosevelt, en le contredisant à son tour et valeureusement I On sait quel impérialiste pratique fut, est encore, le grand Américain Roosevelt. Il ne s'autorise certainement pas de Topinion du grand Américain Carnegie sur l'impérialisme. Le bon milliardaire écrit en effet :
« A moins que l'Amérique ne prenne le parti de modifier de fond en comble sa politique républicaine,
LITTÉI^ATURE ÉCONOMIQUE 163
icpiî est d'enseigner à l'humanité les triomphes de la paix, bien plus glorieux que ceux de la guerre, et qu'elle ne revienne aux idées de gouvernement monarchique, elle n'aura point à construire de navires de guerre. Mais si elle veut abandonner la situation unique qu'elle occupe parmi les nations et s'abaisser au niveau des chercheurs de querelles, qu'elle batte les marines de la Grande-Bretagne et de la France, car les navires d'une puissance maritime faible sont certainement destinés à devenir la proie du plus fort en temps de guerre et en temps de paix ne servent à rien.
Quand je réfléchis à ce qui fait la gloire véritable j de l'Amérique, mon esprit se porte tout d'abord sur ceci : savoir qu'elle n'a pas d'armée qui mérite ce nom et qu'elle possède à peine un vaisseau de guerre dont l'inutilité serait absolue dans le cas où il faudrait le mettre en service actif, ce qui ne nous permet pas de nous abandonner à de bien fières espérances.
« Pourquoi l'Amérique s'évertuerait-elle à suivre l'exemple de nations brutales, batailleuses, qui sont ! encore sous l'influence des idées féodales, qui épuisent l leur budget à exercer des hommes dans l'art de mas- I sacrer leurs semblables, et à construire d'énormes 1 vaisseaux qui n'ont d'autre but que la destruction ! : Non, non, que les monarchies jouent leur jeu aussi ; longtemps que les peuples le supporteront, mais pour j la République « toutes ses routes sont celles de la paix. >
' Il nous sera permis de conclure que nos confrères d'outre-océan sont mal d'accord entre eux, et que nous avons le devoir d y regarder à deux fois avant de nous émerveiller de l'harmonie des idées, de la profondeur ! d'observation des grands Américains, de leur compréi hension exacte, incontestable des faits sociaux, et pour \ dire, en un mot, de leur sens critique prodigieux, admirable et vraiment américain...
Toutefois la critique d'hommes d'action à laquel se livrent avec pétulance et beaucoup de verve simpli ficatrice un apôtre opulent et un idéaliste avide com porte des leçons pour nous.
Nou^s ne sommes pas dépourvus d'études économiques sociales, morales, indépendantes, impartiales, approfondies qui, elles, « traitent tous les côtés de la question ». Cette littérature chez nous s'enrichit quoli diennement, et elle est peut-être plus ample et plus variée que dans aucun pays. Lisez, par exemple, ce .livre documenté, entraînant, de M. Maurice Schwob Avant la Bataille. Il faut en faire le plus grand cas : il est d'un habile observateur des faits et des hommes. Rien ne lui échappe de la vie économique de la nation.: Et il s'effraie très fort des dangers que lui font courir l'activité allemande et l'activité anglaise.
Il prévoit l'union de tous les Angio-Saxons contre nous, car le riche Américain est invinciblement attiré vers son vieux pays d'origine, de cette attirance étrange dépeinte par le romancier populaire Bret Harte, qui nous montre son héros Peter Atherly, à la recherche de ses ancêtres. Qu'adviendra-t-il alors de l'Europe et de la France particulièrement ! Mais comme M. Maurice Schwob redoute encore pour nous la concurrence anglaise ! Gomme l'Angleterre toute seule lui paraît puissante contre nous ! Il est évidemment dominé par le souvenir des théories présomptueuses et déprimantes répandues chez nous et affirmant la supériorité fondamentale des Anglo-Saxons... J'aurais aimé que M. Maurice Schwob lût ligne à ligne l'humouristique | récit de voyage de M. Carnegie de la Grande-Bretagne. Il y aurait vu que le bon milliardaire écossais, devenu Américain, n'est pas sans dédain pour l'initiative anglaise, qu'il reproche justement aux Anglais ce que les Anglais nous reprochent à nous et que nous 1 nous reprochons 'bien plus encore, car, il nous plaît d'aggraver nous-mêmes les reproches qu'on nous adresse et nous sommes ardents à nous discréditer...
Carnegie parvient avec ses amis au village d'Edenbor. Au cimetière ils visitent les tombes et lisent les ppitaphes.
I L'une datée de 1818 semble destinée à conserver la |mémoire d'un valet de charrue qui fut assez téméraire [pour quitter son état et en prendre un autre :
Quand il partit ce jour-là avec la voiture,
11 ne se doutait guère que son sablier était vide.
Mais s'il avait gardé sa charrue en main,
Il eût pu pendant plus de temps cultiver la terre.
; Et Carnegie moralise aussitôt :
' « On ne s'attend pas à ce que la morale enseignée ici doive trouver bon accueil auprès de nos Américains. Comment la puissante République aurait-elle atteint sa grandeur actuelle et groupé la majorité des hommes de langue anglaise qu'il y a dans le monde, si ses enfants n'avaient pas été ambitieux, s'ils n'avaient point troqué leur occupation pour une autre? « Attachez-vous fortement à votre dernier « état » c'est une maxime qui ne trouve son application que dans les pays monarchiques, où le peuple croit aux classes.
« Ce jeune homme était de la bonne sorte, et il eût mérité d'avoir un éloge en vers sur sa tombe au lieu de cette inscription qui contient un blâme indirect. »
relativité des choses humaines I Le bon milliardaire accuse les Anglais de manquer d'initiative, de n'avoir pas Tesprit d'entreprise... Que n'a-t-on pas fait cependant pour nous donner à croire que ces défautslà sont des défauts français, bien français, exclusivement français !... La lecture de ces hommes d'action montés dans la critique est donc propre à nous guérir de cette défiance eiîroyable que nos meilleurs amis nous ont infligée. M. Maurice Schvvob, examinant avec clairvoyance notre situation, fait tout ce qu'il peut pour se débarrasser du découragement préalable. Mais ne reste-t-il pas encore un peu persuadé que nous
manquons seuls de l'esprit d'initiative et d'entreprise On nous l'a tant dit.
Ah ! que cette critique d'hommes d'action nous débar rasse aussi de cette foi naïve aux^ idées extrêmemen générales grâce auxquelles on nous condamne. Les bons milliardaires et les anciens colonels de rough riders manœuvrent les idées très générales avec un sans-gêne excellent pour nous, et bien capable de nous prouver que les idées très générales (de races, etc.) n'ont que la valeur que la puérilité des hommes consenl à leur attribuer. Il nous appartiendra de leur attribuer une valeur nulle.
Au surplus, ces critiques bien portants accordent généreusement à leur pays le bénéfice de principes que seule vérifie la vie de la nation française... Le bon milliardaire Carnegie pense, tout comme Gecil Rhodes ( — et M. Stead, je comprends, et M. Arthur Maillet, je comprends moins, sont tous deux ébahis d'admiration par ce rapprochement) que la race de langue anglaise a pour mission de travailler au progrès de l'humanité. L'un et l'autre se demandent quelle est la race qui « a le mieux établi son état social sur ces trois pierres angulaires : « Justice, Liberté et Paix ». Ils concluent naturellement que « la race qui, à l'heure actuelle fait et qui, vraisemblablement dans l'avenir, contribuera à faire le plus d'efforts pratiques et utiles, en vue d'établir le règne de la Justice, de la Liberté, de la Paix, c'est la race de langue anglaise... > Ça, c'est une idée. Les faits ne se soucient pas d'elle et proclament, au contraire, que le progrès social est dû beaucoup à la France et d'abord à la France...
Puisque donc ces hardis idéalistes sont si préoccupés du progrès moral de l'humanité, nous pouvons compter encore, nous Français, sur quelque suprématie universelle. Mais au moins apprenons de cette critique d'hom^ mes d'action l'optimisme systématique qui seul peut exciter, selon le vœu de M. Maurice Schwob, nos énergies actives. Hâtons-nous de nous juger loyalement,
sainement, et de ne pas nous affaiblir par notre sévérité I contre nous. Alors cette littérature économique, sociale i et morale pourra se développer chez nous de la ^ manière la plus avantageuse pour nous. Alors, étant optimistes nous-mêmes, mais avec mesure, nous cesse- I rons enfin d'être dupes de l'optimisme tonitruant et I contradictoire du Président Roosevelt, esprit cultivé i certes, mais sommaire, très sommaire, dont le lorgnon historique nous fascinera moins, et du bon, du joyeux milliardaire Carnegie, qui voit simple et qui est toujours prêt à mener le monde des idées et des hommes ' comme il menait jadis ses ouvriers de Homestead... L'intérêt que nous prendrons toujours à leur grosse critique d'hommes d'action un peu barbares ne risquera plus de nous être funeste.
\ 8 a\Til 1904.
L'auteur du Pervers sentimental (1) (déjà nous le connaissons), n'écrit rien que de rare.
Gomme il s'attardje en la compagnie de ses livres pour les écrire avec une lente application et une finesse point exempte de recherche, nous devons nous attarder à notre tour en la compagnie d'Alfred Poizat. Il est l'homme de peu d'ouvrages, qui sont tous une réunion de morceaux excellents assez mal reliés entre eux. Mais il appartient à notre imagination de créer le lien nécessaire.
Jadis Alfred Poizat étudia l'influence du mysticisme, j'allais dire de la mysticité dans les âmes; et plus simplement il étudia l'influence de la religion, de la foi. Il avait reçu cette éducation religieuse, catholique, dont nous nous préoccupons sifortaujourd'hui, que nous concevons si vigoureuse et si profondément insinuante. Il avait subi l'empreinte de maîtres voués au service de Dieu ; et il leur était reconnaissant d'avoir marqué sur lui cette empreinte que Ton se plaît à dire ineffaçable. Entreprenant d'écrire, il fut tout de suite ambitieux d'écrire pour la religion, pour la plus grande gloire de Dieu, ni plus ni moins.
Je vous prie de croire que l'histoire de cet esprit assez original est très digne d'intérêt. Il dédiait sa première œuvre romanesque, sa première œuvre à un prêtre; cette jeune dédicace était un exposé de principes, une confession sentimentale, une offre d'apostolat. Dauphinois, il envahissait Paris et ayant apporté à l'enseigne de l'Homme
ALFBED POIZAT 169
qui bêche — Fac et spera — un livre, il adressait publiquement cet ouvrage fait pour la gloire à M. le chanoine Penin, ancien professeur de rhétorique et directeur au séminaire de la Côte Saint-André, curé de la cathédrale de Grenoble. Ce chanoine allait-il donc entrer dans l'immortalité par les soins généreux d'un de ses disciples, habile à écrire ? Adhuc sab judice lis est.
Le disciple toutefois écrivait valeureusement :
€ Ce livre vous appartient, cher maître, étant sorti de vous aux jours où vous preniez soin de notre adolescence. Bien qu'il ne soit pour ainsi parler que le crépuscule de votre pensée, il reflète suffisamment, je le crois, le souci de l^ antique beauté que vous nous recommandiez comme le signe de ce qui dure.
« En le plaçant sous les auspices d'un nom respecté de tous, j'ai le désir et l'espoir de le rendre agréable à beaucoup; le sens des œuvres que nous écrivons, dans une large mesure, dépend de l'esprit de leurs lecteurs. Le lisant d'un cœur préparé, vos nombreux élèves, mes camarades, feront peut-être que cet humble petit livre soit encore pour eux un bon livre. »
L'inspiration est noble : la phrase se balance avec grâce et aussi avec gravité ; elle se présente bien pour l'avenir. Et cela s'appelle débuter ! Ainsi, les écrivains s'introduisent parfois dans la vie, après la vingtième année de leur âge. Ils ont reçu une éducation dont ils ne sont pas encore dépris; ils possèdent sur le monde € des idées toutes faites » ; ils ont la volonté d'agir sur le monde. Fervente jeunesse ! Quelques années passent, et ils oublient beaucoup de gens, et beaucoup de choses, beaucoup de maîtres et beaucoup d'idées et de sentiments que ces maîtres ont introduits en eux.
Alfred Poizat, tout imprégné de catholicisme, voulait écrire un bon livre. Un bon livre? Qu'est-ce donc qu'un bon livre ? Mais je pense bien qu'au sens où il entendait alors cette expression incertaine et impérieuse, son livre était" un livre détestable et qu'il fournissait très peu de sages leçons pour la conduite de la vie.
L'auteur impétueux affirmait cepetidant, car il mettait partout des professions de foi et après une dédicace quelque chose comme une épigraphe,
« Voici quatre nouvelles où le sentiment religieux est le principal élément d'émotion, où l'on peut dire qu'il est le sujet même.
« Elles chanteront la douceur des victoires remportées sur la chair ; elles diront la foi indestructible de plusieurs aux destinées d'une Religion, fille aînée de la Pensée antique. "
« A l'heure, en effet, où des œuvres d'une beautétéméraire se dressent contre notre Idéal, il était bon que l'art affirmât la vitalité catholique. »
L'auteur parlait ainsi. Son ardeur était violente, son style était élégant, et dans son livre Avilâ des Saints y annoncé avec cette magnificence, le sentiment religieux faisait faire de grandes sottises et, tout le long des pages, jetait de douloureuses victimes.
Avila des Saints ! Par une fin de journée splendide et morne, Antonio de Manrique et Maria de Bustamante, deux jeunes fiancés reviennent par la route qui longe l'Adaja, au trot léger de deux mules. Ils cessent tout à coup de se parler parce qu'ils sentent s'élever en eux une inquiétude attristée et comme une menace d'orage. Ils ont peur d'eux-mêmes ; ils tremblent de ne plus pouvoir s'aimer. Dieu les appelle. Déjà ils aperçoivent les murs et les tours d'Avila, que le couchant fait étinceler ; jamais l'ombre qui en tombe ne leur est appa-^ rue plus formidable. Il leur semble que ces remparts doivent écraser le monde sous leur pesée vertigineuse et que leur ville s'est changée tout à coup en prison. Ils rencontrent soudain un vieillard de grande allure*
« Enfin ! dit celui-ci, comme se parlant à lui-même, j'aurai donc pu arriver, avant la nuit, dans la ville des saints. » Il vient là afin de finir ses jours dans la cité où est revenue la séraphique Térèse. Il parle, il pro-* phétise un peu, et les jeunes gens sont accablés.
— O Maria, dit à voix basse Antonio^ tout m'annonce
que je vais te perdre, et tu m'aimes î... Ah ! que ne pouvons-nous fuir ensemble I
— On ne se dérobe pas à Dieu, répond-elle, car Dieu se jette sur les âmes comme un ravisseur.
Dans Avila régnent les religieux des grands ordres monastiques, se partageant le domaine des cœurs/ Il y a, presque confondus avec le menu peuple, les petits frères, les franciscains, tels à peu près que leur exquis fondateur a rêvé qu'ils fussent, ouvriers populaires de la parole, ingénus et touchants, rudes et frustes, entraînants et familiers. Il y a, pareils en leurs costumes à de superbes vautours, les fils de saint Dominique, ces oiseaux de proie de la charité, hantés du sombre génie indigène, inquisiteurs que le zèle du royaume de Dieu dévore. Mais un collège nouveau s'est formé. Un gentilhomme du siècle, touché de la grâce, une sorte de Ximenès, persuasif et volontaire, a rêvé pour l'Église d'un grand corps diplomatique, avec de savantes méthodes pour la restauration des âmes, un plan admirable pour émousser l'hérésie, la pénétrer, la troubler dans sa marche, la dissoudre et la désagréger peu à peu. Une aristocratie d'intellectuels s'est rangée autour de Loyola, abdiquant leur volonté, prêts à se faire tout à tous, phalange unique au monde et dans les siècles par la souveraine distinction de l'esprit et de la race, incarnation la plus hautaine de ce que la noblesse espagnole peut receler de beauté particulière. Enfin, par dessus tout cela, sorte d'ateliers fermés où s'oeuvrent les vertus sublimes, le silencieux Garmel et la grande Térèse du Jésù couvrant l'Espagne de son ombre à la fois terrible et douce.
A ce spectacle, qui n'est plus tout à fait le spectacle d'aujourd'hui, car le grandiose s'en est allé du monde, Alfred Poizat s'exalte convenablement parce qu'il a du mysticisme dans l'âme et de la littérature dans l'esprit. « Ce sera, dit ce missionnaire très raffiné, ce sera la gloire incontestée de cette Espagne traînant au bout de l'Europe, comme une chaloupe dernière, de nous avoir
fait connaître, en pleine période moderne, en pleine Renaissance, le plus chevaleresque effort que rhomme ait jamais tenté pour sortir de l'homme et ressembler aux anges, et cela en conservant jusqu'à la fin je ne sais quelle séduction suprême, quelle allure lettrée qui fait qu'on leur prête à tous, pour leur finesse et pour leur profondeur, les traits des figures de Vélasquez. »
Pendant ce temps, Antonio de Manrique est accablé. « Oh ! dit-il tristement à sa fiancée, un instant, j'avais espéré que nous ne serions dans la chaîne des ancêtres et des fils qu'un anneau intermédiaire, que Dieu nous oublierait, ne demandant que l'offrande de nos cœurs purs et mêlés. Hélas ! voilà qu'il nous appelle, et que sa voix nous arrive grossie de toute la voix de ce peuple qui se rue au sacrifice ! » Mais Maria de Bustamante lève vers le ciel ses beaux yeux découragés. « Nous ne sommes que de pauvres créatures errantes, dit-elle ; et Dieu veuille prendre en pitié notre indigence. Il a mis en nous un amour plus grand que les forces humaines et nous ployons sous le présent qu'il nous a fait. Que. deviendrons-nous s'il nous rend à nous-mêmes ! »
Puis, la nuit, agenouillée devant son crucifix, elle raisonne non sans sophistiquer. Du regard, elle parcourt la vie, et, en dépit de sa jeunesse, elle comprend qu'elle est courte et qu'en soi elle serait vide, impuissante à emplir un cœur si une raison supérieure ne lui donnait un sens. Certaine pudeur aristocratique lui fait apparaître, en outre, ce qu'on est convenu d'appeler le bonheur comme un signe de médiocrité, et le sacrifice douloureux comme la marque des grandes âmes. Elle aime Antonio ! Loin de lui, la lumière du jour perd son charme. Tant mieux ! il . n'y aura que plus de noblesse à se séparer de lui pour jamais; et lui-même, le jeune héros, en digne fils du Cid, la comprendra, l'approuvera et dans un suprême élan de passion, il saura pousser l'amour jusqu'à l'ivresse de cet oubli. Et Maria de Bustamante, subtile, pense : c'est encore une façon de l'aimer que de se le représenter
ALFREDv POIZAT 173
capable d'un tel renoncement. EUe.est prête pour Dieu.
Moins prompt, Antonio est extrêmement malheureux. Dans une entrevue suprême, l'infortuné fiancé et Texaltée Maria échangent de superbes paroles, encore que Maria « fasse un peu de littérature ». Il faut citer.
4c Emportés par la sublimité de leur rêve, les deux jeunes gens, les yeux tournés vers l'Adaja s'étaient pris la main et ne se disaient plus rien, tout entiers à ce sentiment amer et splendide que l'amour comme le comprennent les hommes n'est qu'une chimère — et cependant tumultueusement jetés l'un vers l'autre.
Des mariniers dans le crépuscule chantaient des litanies.
Tous deux s'agenouillèrent et récitèrent les prières des passagers.
— Des tentations de la chair, délivrez-nous, Seigneur !
— Va-t'en, fit-elle en se relevant. Va-t'en, le crépuscule est tombé, les brises soufflent vers nous, chargées de parfums. Va-t'en, supplia-t-elle.
• — Où seras-tu quand je reviendrai ? dit-il. Elle songea, très grave.
— Écoute, dit-elle... Deux cent cinquante monastères du Carmel dispersés à travers l'Espagne et le monde formeront autour de la tombe anonyme où, vivante ma pensée sera ensevelie, une ceinture de deux cent cinquante murailles et de deux cent cinquante villes. Et aucune trace ne signalera nulle part la présence do celle qui fut Maria de Bustamante, ta fiancée à jamais disparue. Déjà dans Téternité, je serai celle qui n'a plus de visage.
— A Dieu donc, fit-il. Nous nous retrouverons là-haut.
— Là-haut, Antonio, nous aimerons l'Amour et la pure Beauté ; .là-haut, nous aimerons Dieu !...
Alors la jeune fille retourne à son crucifix et s'enfonça dans la prière. Le soir son père lui dit : « J'ai entendu tout à l'heure l'inexorable adieu que tu* as
adressé à ton fiancé. Fille de mon sang, poursuivrastu jusqu'au fond de ton cœur aussi Timage tremblante de ton père ? Réponds-moi. N'ai-je plus d'enfant ? »
Sans rien dire, elle l'enveloppa de ses bras et baisa en pleurant ses cheveux blancs. Le lendemain elle entrait au monastère. Elle était une des douze religieuses qui soutenaient aux processions du Carmel d'Avila, la petite vieille paralytique dont le nom dépassait en autorité et en éclat celui des plus puissants monarques : la mère Thérèse. »
... Ainsi Alfred Poizat consent alors à ce que l'amour de Dieu répande où il passe les ruines, et fasse des martyrs. Pères, fiancés, jeunes filles, tout succombe sous ses terribles coups ! L'exaltation religieuse, une mysticité un peu bien effrayante maîtrise, absorbe les âmes, évidemment exceptionnelles que décrit Alfred Poizat. Mais, du moins, nous les comprenons. Nous les comprenons violentes et magnifiques comme celle de Maria de Buslamante, chimérique et sublime mais simple comme celle de M™<* Sainte-Odile dans La Sœur., Nous les comprenons et nous goûtons, avec quelque terreur, l'œuvre émouvante et austère et hautaine qu'elles inspirent...
Mais je l'ai dit : on est apôtre, et puis quelques années passent. Les impressions premières s'effacent ; ce ne sont plus que des souvenirs avec lesquels on vit tranquille... Alfred Poizat a subi Taclion du temps et il a cessé de vouloir que, en présence des œuvres d'une beauté téméraire Part affirmât la vitalité catholique.
Alfred Poizat a conservé la haine des esprits vul« gaires, Téloignement des âmes communes. Il a conservé son goût du distingué, du fin, . du précieux,, lamour du beau style tout harnaché de littérature» Mais il n'a pas gardé l'inspiration religieuse.
On ne la trouvait plus dans le Pervers sentimentaL
Ê^^Jast
Elle est entièrement absente de La Dame aux Lévriers. Et il ne reste rien pour nous faire pénétrer la psychologie de ses hérbs déconcertants. Jadis ses personnages étaient singuliers, mais leur exaltation catholique qui les écartait des êtres ordinaires nous les rendait explicables. Aujourd'hui ses personnages sont des malheureux, des fous comme Antonio de Manrique ou Maria de Bustamante, mais sans, rien qui les soutienne dans la réalité, sans rien pour expliquer leur malheur ou leur folie. Leur folie paraît de toute autre sorte, et ils ne semblent plus être que des déséquilibrés.
Je ne sais rien de moins attachant que les héros de La Dame aux Lévriers^ car ils échappent à tout effort pour les deviner ; mais je ne sais rien de plus impressionnant que ce livre. On en sort comme d'une maison de fous. On déteste les individus qui habitent l'ouvrage : puis on ne peut se débarrasser d'eux, ils vous poursuivent, ils vous obsèdent comme un cauchemar. La Dame aux Lévriers et les deux ou trois personnages qui l'entourent sont en proie aux aventures les plus menues, drames insignifiants d'existences, drames effroyables d'esprit et de cœur... Peut-être vous apparaîtront- ik tels que des gens très naturels et, par surcroît, très simples. Moi, j'avoue que je les ai compris rarement et que je ne me tiens pas rigueur dé ne pas les avoir compris. Franchement je crois qu'ils sont un peu fous, complètement fous.
Alfred Poizat devine l'impression qu'ils nous causeront, et il se justifie en se dandinant.
« L'histoire que j'entreprends de conter est un roman de décadence. Ces personnages presque extraordinaires s'y agitent plus qu'ils ne s'y meuvent, et pourtant à peu près tout se passe en conversations. 11 me semble que notre vie contemporaine si curieuse, si sautillante, si encombrée et si stérile en somme, peut-être, ressemble quelque peu à ce petit roman touffu, mal composé et décevant comme elle. J'espère que s'il en reproduit assez bien le décousu et Timpuissance finale, il
en exhalera aussi le charme languissant et amer, » Que d'affaires, mon Dieu, que d'affaires ! Nous ne ferons pas à Alfred Poizat plus de reproches qu'il ne s'en fait. Mais nous dirons surtout que son livre est décevant.
La. Dame aux Lévriers a l'air d'être égarée dans l'existence terrestre. Elle est la poésie perdue dans la réalité. Elle n'est surtout pas aisée à définir. Le jeune, homme qui l'aime se flatte de la discerner tout entière : « Ton père était poète. Il composait des idylles avec l'âme d'un Théocrite? Eh bien! ta sœur c'est la pensée vivante et agissante de ton père... L'instinct latent de beauté a commandé depuis ce temps-là ses attitudes. Elle est devenue une créature de poésie. Voici maintenant qu'elle revient peu à peu à ce qu'elle fut autrefois qu'elle revient de l'obscur paganisme où elle s'était enfoncée ,à des idées chrétiennes.. », ce fisychologue amoureux n'est pas très sûr de son fait, non plus que de ses inductions ou déductions et bientôt... « Le jeune homme sentit sa main froide. Il se demanda alors si cette femme, qui de loin troublait sa chair et dont le contact le décevait toujours n'était pas la projection de son propre désir et l'insaisissable illusion que son cœur malade dressait et emportait devant lui... » Nous nous le demandons aussi.
On croirait qu'ils s'appliquent à traduire dans la vie cette ritournelle maniérée et naïve que l'amoureux Philippe Trézal découvre avec ravissement sur un mur.
Je sais aimer comme vous savez plaire, Si je plaisais comme je sais aimer.
Vous m'aimeriez comme vous savez plaire Vous m'aimeriez comme je sais aimer.
C'est simple et c'est charmant ! Répétez-le plusieurs fois, et je vous mets au défi de vous y retrouver. Voilà le roman d'Alfred Poizat, simplicité ingénue, subtilité forcenée — je le dis sans nulle satire — une rengaine
ALDBED POIZAT 177
quinlessenciée...EIle est chantée d'ailleurs par Tartiste le plus délicat ; et au moment qu'on va le déclarer insupportable, il séduit.
Mais ces héros restent insupportables. Après avoir tourné longuement autour de la Dame aux Lévriers, Trézal conclut avec complaisance :
« Trézal songea non sans mélancolie que son destin était ainsi : partout où il allait, c'était au début une légère agitation, puis quelque chose tombait à l'eau et il se trouvait tout à coup mêlé à la vie des gens, si pareil à eux qu'il n'en était même plus remarqué, avec cette différence pourtant qu'eux gardaient le gouvernail et que lui allait vers le mystère de sa destinée ayant pris, par hasard et pour un jour, place sur le même esquif. Aucun ne semblait se douter que ce passager pensif, dont le visage hanté de rêves devenait si vite, par sa tristesse, un visage habituel, les quitterait bientôt ner laissant parmi eux que le souvenir d'un autre regard amical, d'une autre voix familière qui s'élevaient à peine au-dessus des leurs et finiraient par s'y confondre, comme un écho d'eux-mêmes, désormais disparu...
« Qu'avait-il fait pendant ces quelques mois ! Rien, rien au moins de ce qu'il avait voulu. Mais avait-il voulu quelque chose ! Et quelque chose valait-il d'avoir été voulu ? Quoi ? Il eût pu sans doute, avec plus de décision, faire sa maîtresse de M"* des Hurtières. Et après ?
« Non ! l'amour ne saurait être le but des âmes fortes. Il est l'épreuve nécessaire où celles qui résistent s'assouplissent et se nuancent. Dans le labyrinthe sentimental qu'il venait de parcourir, le jeune homme avait appris l'art de s'émouvoir avec mesure et d'appeler les subtilités d'un esprit ingénieux au secours d'un cœur qui refuse de s'amollir. »
Avais-je pas raison de dire que ces petits héros sont insupportables î Ils se perdent eux-mêmes à travers leurs analyses. Ils sont en quête d'eux-mêmes, se cherchent perpétuellement auprès les uns des autres. Ils
178 LES SAMEDIS LITTÉRAIRES j
s'anéantissent dans leur inutilité. Et une tristesse épouvantable domine leur existence vide, comme le roman où ils la traînent en dissertant avec une merveilleuse et insaisissable finesse...
N'est-il pas bizarre que le jeune apôtro qui voulait régénérer Tart par Tinspiration catholique écrive aujourd'hui de ces livres raffinés à l'excès et intellectuellement malsains et pervers ! Il manque à ses héros étranges ce qui emplissait les héros étranges d'Avila Hes SaintSy et les animait, l'inspiration, l'exaltation catholiques ; à cette inspiration, à cette exaltation aujourd'hui absentes, Alfred Poizat n'a encore su rien substituer et c'est pourquoi ses héros comme ses livres ne sont que des anal}' ses sans âme, ou des âmes sans vie... Ses romans ont Tair de chapelles désaffectées. C'est un peu à quoi ressemble son esprit.
Si Alfred Poizat avait persisté en cette volonté d'affirmer par l'art la vitalité catholique dont il faisait montre en son premier ouvrage Avila des Saints, il eut été très puissant pour nous faire oublier les niaiseries que prodigue certaine littérature de catholicisme édulcoré, écœurant. Et il se serait constitué dans les lettres contemporaines une personnalité originale au plus haut point. Il n'a pas persisté... |
Il a su fuir la banalité tout de même, et si bien qu'il ] ne risque plus guère d'être atteint par elle. Passionné des analyses excessives et vaines, il est un artiste singulier. Et il est très différent de qui que ce soit, adonné à écrire. Ni ses imaginations ténues n'exciteront d'autres imaginations littéraires ; ni son style, apprêté, subtil comme sa pensée, précieux, distant, ne paraîtra comme un exemple, encore que sa correction, son élégance, le sentiment qui s'y manifeste des beautés traditionnelles de la langue française fassent de lui un modèle ; mais une élite recherchera les livres d'Alfred Poizat, certaine que la foule des livres quotidiens ne leur est point analogue.
16 avril 1904.
Je disais : associés tx)U9 tes deux^les frères Margueritte demeurent les fils du général Margueritte, qu'on n'a pas oublié. C'est dans cet esprit, d'abord, qu'ils ont écrit une épopée bien militaire. Elle est terminée maintenant (1).
Depuis que par une initiative hardie, Victor Margueritte, officier et poète, s'est uni à son frère si doux pour écrire abondamment des livres en prose, ces deux frères rapprochés ont témoigné d'une activité tellement forte qu'elle attira les attentions les plus réfractaires. Ils eurent constamment des livres sur le métier — où ils ne les remettaient jamais vingt fois; — perpétuellement des ouvrages en chantier. Prompts à concevoir des livres, plus prompts à les exécuter, laborieux on* ne peut plus, ils personnifient très convenablement notre époque occupée et pressée.
Intelligents, pratiques, et désireux d'exercer partout une juste influence, ils voulurent avoir pour tributaires tous les publics. Ils écrivirent sur les petits garçons et sur les petites filles des ouvrages délicats et faciles, pour le charme des petites mamaas. Ils écrivirent toujours avec délicatesse et encore avec facilité des romans gentils, destinés particulièrement aux jeunes filles, et quipeuvent étremisdans toutes les mains. Petits efforts; repos après de grands efforts ! Poum ! Zette ! Vous en souvenez- vous? Peut-être. Mais sans doute avezvous oublié Le Carnaval de Nice ou Le Poste des Neiges ou Le Jardin du Roi! Je ne puis vous en blâmqr. Il
• 1. Voir la littérature française d'aujourd'hui : Paul Margueritte.
paraît tant de livres aujourd'hui! Et les frères Margueritte eux-mêmes en publient beaucoup.
Amusements d'esprits curieux et solides. Rien ne leur est indifférent de ce qui constitue la « Grande actualité » sociale. Ils souhaitent avec générosité d'assurer la condition des Femmes nouvelles. Bons observateurs du temps présent, ils s'offensent avec sagesse du vice, des crimes de certaines lois; ils veulent réformer la législation barbare du divorce. Et ils écrivent Les Deux Vies, Par une coïncidence que l'on signale, ils publient, au même moment que leur livre, une pétition à la Chambre des Députés pour V Élargissement du Divorce. On se demande si la pétition intervient pour soutenir le livre, ou le livre pour appuyer la pétition. Malheureusement le livre contredit un peu la pétition» L'impression que l'on éprouve à la lecture des Deux Vies diminue l'effet produit par la méditation de V Élargissement du Divroce, C'est la pétition qui a raison. Il faut élargir le divorce, afin de l'améliorer, de le rendre plus équitable, plus humain.
Toutes ces distractions gracieuses, et tous ces graves travaux de réformation sociale par le roman pourraient absorber d'autres écrivains que les frères Margueritte, mais non pas eux, merveilleusement ardents à écrire. Si l'on se permet de négliger tous ces ouvrages, les frères Margueritte sont encore assurés de notre estime^ car ils sont les auteurs de l'épopée en quatre tomes de 1870 et 1871.
Ils ont depuis huit ans, avec tous leurs autres livres écrit : Le Désastre, Les Tronçons du Glaive^ Les Braves Gens, La Commune, Ils ont ainsi affirmé plus complètement leur ambition avouable d'exercer une influence sur les idées de la bourgeoisie ou du peuple. Ils s'occupent de tout ce qui les occupe. La crise intense de 1870 a déterminé presque toutes nos façons de penser nationales. Les frères Margueritte semblent avoir entrepris de les préciser, et peut-être de les magnifier. Il n'est rien qui ne porte les écrivains
de nos jours à recueillir dans leurs ouvrages les frémissements de la nation, à traduire et à exalter par rimagination les problèmes et les sentiments sociaux. Les frères Margueritte ont suivi le courant de l'évolution; ils l'ont suivi assez rapidement pour avoir l'air de le précéder et en quelque manière de le diriger un peu. Cela ne saurait étonner personne, car les frères Margueritte sont des intelligences alertes, lucides, qui comprennent leur époque et, s'il le faut, la devinent. Au surplus, leur entreprise était noble.
Us Tout exécutée fort honnêtement.
Donc ils ont raconté ces drames effroyables de 1870 qui annihilèrent à Metz, par le crime d'un chef, une armée valeureuse : Le Désastre, Ils ont raconté, les efforts suprêmes de la France après cette catastrophe, sa volonté d'arrêter quand même l'envahisseur, les hauts faits malheureux mais glorieux des combattants de TEst, du Nord, de la Loire : Les Tronçons du Glaive. Ils avaient réuni beaucoup de documents et parce qu'ils voulaient que l'épopée fût complète et que ces documents ne fussent point sans emploi, ils ont ajouté un tome aux deux premiers tomes, racontant les épisodes héroïques et sanglants d'une résistance désespérée. La chevauchée au gouffre, Sedan, Bitche, Belfort : Les Braves Gens. Ils ont raconté les discordes civiles qu'avait excitées la guerre, et les lamentables aventures que ces discordes ont produites : La Commune.
Leur dessein fut grandiose. Ils furent persévérants à le réaliser. On leur saura gré de Tampleur de cet effort et de ce travail patient. Concevoir de vastes projets, n'est-ce pas la meilleure façon de se distinguer de la cohue des écrivains d'aujourd'hui disposés, pour le succès immédiat, à des improvisations de peu de portée et de peu de conséquences. Il est beau de prendre possession d'un grand sujet, de ne point le diminuer, mais au contraire de l'approfondir et de l'amplifier plutôt, de se dévouer à lui, de lui consacrer tous les soins qu'il mérite et de donner ainsi l'exemple, sinon le modèle^
182 LES SAMEDIS LlTTÉBAIRES
d'une œuvre méthodiquement conçue et lentement élaborée. Les frères Margueritte ont eu cette vertu singu— lière. Tout de suite ils furent récompensés d'avoir courageusement voulu s'égaler à leur sujet, car ils découvrirent le secret des proportions nécessaires et le moyen de vivifier par Tordre une œuvre qui eût péri par la confusion. Paul Adam fut ambitieux de rapporter en ^ne sorte d'épopée toute l'histoire intellectuelle et morale de la première moitié du xix* siècle. 'Mais^ téméraire, il ne sut pas mesurer la tâche ; imprudent, il se perdit en elle dans le trouble de ses développements^ et il ne put s'y retrouver. Plus sages, plus prudents, connaissant mieux leurs forces et sachant mieux les utiliser, les frères Margueritte ne furent point accablés par leur œuvre, car s'ils la voulurent immense, du moins ils la voulurent déterminée; s' aidant l'un l'autre, ils surent grouper les documents difficiles à dénom-, brer, en tirer avantage avec discipline, restés maîtres d'eux-mêmes comme de leur sujet.
Tout les soutint, et d'abord le succès. Je pense qu'ils ne furent point maladroits à se l'attacher. La littérature des frères Margueritte sera toujours une littérature opportune, ou, comme on disait encore lorsqu'ils commencèrent d'écrire leur épopée, une littérature opportuniste. Ils excellent à faire tenir leurs ouvrages pour des livres nécessaires.
Les idées et les discussions du moment sont-elles l'écho de leurs livres ; ou comme il sera sans doute plus raisonnable de le croire, leurs livres sont-ils l'écho des idées et des discussions du temps I Qu'importe ! pourvu qu'il y ait du bruit autour d'eux. Ce bruit, dirons-nous que les frères Margueritte ne savent pas le distribuer et le ménager pour qu'il dure? Non, il ne nous est pas permis de leur imputer cette maladresse.
Qui sait même si, désireux toujours d'être les bons compagnons fidèles des esprits et des âmes en mouvement. Us ne sont pas des compagnons trop dociles et
prévenants à l'excès, ils ont très bien profité de l'émotion persistante de nos défaites militaires; ils ont de nouveau entr' ouvert la blessure pour la fermer mieux ; puis ils ont écouté les grands débats qui occupaient la France et le monde cependant qu'ils écrivaient; ils n'ont plus perdu le souvenir de ce qu'ils avaient entendu, et ils ont bien compris l'influence de ces débats sur notre vie nationale... Partis patriotes fiévreux, surexcités par le drapeau tricolore, ils sont arrivés plus calmes, mais tout imprégnés de générosités nouvelles que mettent dans les cœurs les nouvelles idées... C'est ainsi que leur philosophie est un peu indécise et vague et médiocre pour s'appliquer trop à exprimer tout juste l'ensemble des idées en vogue à Tinstant qu'ils les expriment.
Ils professaient dans leur préface des Tronçons du Glaive :
4c Nous avons, en ce livre écrit avec un ardent amour de la France, essayé d'être les peintres fidèles d'une époque dont trente ans à peine et pourtant un incroyable passé d'oubli nous séparent.
« Nous n'avons voulu taire aucune des défaillances pour pouvoir chanter mieux toutes les gloires.
« Heureux si par ce tableau douloureux, mais sincère, nous avons su inspirer l'horreur de la guerre et de ceux qui, outrageant l'humanité, oseraient encore l'imposer aux hommes.
« Horreur d'autant plus tragique quand la guerre, défense nationale, devient le devoir inéluctable, sacré ; * quand un peuple lutte pour l'intégrité de son territoire, pour le culte et le maintien de sa race! »
Profession de foi qui sourit de tous les côtés en même temps! Mais les auteurs de La Commune proclamaient en la préface de ce dernier volume :
« En remettant en lumière les deux figures qui, après le désastre et à travers la lutte des braves gens, personnifièrent la nation: là, Gambetta, inspirateur héroïque de la défense nationale, ici, Thiers, libérateur d'un ter-
ritoire qu'il n'avait pas jugé bon de disputer par les armes jusqu'au bout, ce que nous prétendîmes montrer c'est la nécessité impérieuse, vitale de la guerre, de la guerre acharnée quand elle défend le sol de l'avenir de la patrie, c'est sa barbarie odieuse, quand elle ne sert que des intérêts de lucre et de conquête ; c'est sa dégradante imbécillité, surtout quand elle met aux prises des hommes de même terroir, — des frères. »
Et quelques-uns de nous savaient déjà sans doute que la guerre peut être hélas! nécessaire (toute nécessité est impérieuse) qu'elle peut être barbare ; et que la guerre civile est forcément imbécile sinon dégradante... Mais les frères Margueritte répètent avec tant de conviction des distinctions simples et compréhensibles, qu'ils ont l'air de les avoir inventées et d'exprimer sur la guerre des pensées bien originales. Ils continuent avec ce beau sentiment patriotique qui ne les abandonne jamais.
« La tâche, en ces dernières pages, nous fut particulièrement pénible. Mais si parfois la plum.e nous semble lourde, à décrire les temps d'angoisse où cédant — c'est le mot de Thiers — à « l'envahissement de l'esprit public », notre pays faillit tomber sous l'invasion, en vain tenta de se redresser pour retomber encore, sous la Commune — (cette lutte des forces organisées du passé contre les troubles énergies de l'avenir) — jamais nous ne doutâmes des ressources profondes, du secret ressort de l'âme française .
• « Toujours, même voilée, nous sentions briller, brû,- 1er la flamme, cette clarté qui en 89, en 48, éblouit le monde et qu'aujourd'hui encore, partout où les idées sont en marche — malgré les régressions apparentes, telle une éclipse momentanée, — les peuples cherchent des yeux, saluent comme un reflet d'aube sur la route. »
Évidemment ! Évidemment ! N'est-ce pas une philosophie d'officier supérieur en retraite devenu membre actif de la Ligue pacifiste ! Mais le sujet ne comportait pas d'autre philosophie ! — Alors il était superflu d'en
exposer si souvent les petits principes sans complication.
Or, les romans militaires des frères Margueritte s'ils ne sont pas tout à fait de la philosophie, sont de l'histoire-.
Le mélange du roman et de l'histoire, l'acceptezvous ? Il le faut bien, et on ne le peut empêcher. Le roman est le genre littéraire le plus extensible ; il englobe le plus naturellement du monde tout ce que l'on veut introduire en lui. Au surplus, chacun sait que l'histoire esL le plus intéressant des romans.
Les frères Margueritte, qui ne sont pas éloignés d'avoir des principes en tout, expliquent encore dans cette préface un peu pauvre de La Commune et qu'il eût été bon d'écrire avec plus de soin : « Pourquoi d'abord nous mîmes le roman au service de l'histoire ? Ainsi nous parut-il possible d'intéresser à ce qui fut la leçon terrible du passé — leçon trop oubliée — plus de Français vque nous ne Teuseions pu espérer en nous bornant à'I'étude stricte des documents. Et tout ensemble, par cet effort de citoyens autant que d'écrivains nous avons cru, loin de diminuer notre art, l'honorer plutôt. »
Sans vouloir déprécier l'effort de citoyens des frères Margueritte, cet exposé de principes ne contient guère que deux ou trois erreurs capitales. Leurs phrases semblent assez disposées à signifier tout ce que l'on veut ! Prenez garde. Elles enferment des doctrines littéraires. Et ces doctrines sont fausses. C'est un devoir de marquer la fausseté des doctrines, car l'autorité de ces doctrinaires est grande.
Qu'est-ce donc que cet art que l'on ne diminue pas mais que l'on honore plutôt ? Les genres littéraires n'ont-ils pas tous même dignité ! Un récit d'imagination peut réaliser la pure beauté littéraire. On ne l'honore point en le chargeant d'histoire ; on le fait seule-
ment plus lourd. Le roman aujourd'hui se transforme, s'amplifie : toutes les thèses philosophiques, sociales, économiques, s'insinuent en lui, Toccupent et parfois Fancombrent, de même les événements historiques. Le roman où s'étale l'histoire et dont les auteurs font effort de citoyens autant que d'écrivains, n'est ni plus ni moins noble que le roman tout nu ; il est autre .
« Pourquoi nous mîmes le roman au service de l'histoire? » se demandent aussi les frères Margueriite afin de se répondre. Le roman au service de l'histoire ! c'est leur erreur fondamentale. On peut mettre l'histoire au service du roman, mais non point le roman au service de l'histoire qui n'a pas besoin de service de cette sorte... Je pense bien qu'une telle affirmation ne vous paraît pas discutable. Non, elle ne l'est pas, pas du tout. J'ajoute que l'histoire, colossale et si proche racontée par les Margueritte, pouvait moins que toute autre supporter les services indiscrets du roman. Nous la connaissons trop, elle nous domine trop, elle est trop précise et trop minutieuse, trop nette en même temps dans ses développements terribles, trop vivante et d'une vie trop particulière dans les luttes effroyables de ses héros nombreux et variés pour que tout mélange qu'on lui fait subir ne vienne pas l'adultérer.. . Les frères Margueritte ont eu besoin de toute leur dextérité pour ne pas compromettre l'histoire par les services du roman qu'ils lui infligeaient. Mais retenons ceci : l'histoire au service du roman si vous voulez! Le roman au service de l'histoire ? Jamais !
En outre, est-ce que vraiment les frères Margueritte pouvaient se flatter « d'intéresser (avec l'aide du roman) à ce qui fut la leçon terrible du passé, leçon trop oubliée, plus de Français que nous ne l'eussions pu espérer en nous bornant à l'étude stricte des documents ? » Nullement. Ces livres ont été beaucoup lus. Tant, mieux. Parce qu'ils mariaient le roman à l'histoire ? En aucune façon, la vie et le mouvement du récit historique justifient le goût des lecteurs. D'autres circons-
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tances aussi que les frères Margueritte n'ont pas négligées, assuraient la faveur aux récits patriotiques... Mais le roman n'est pour rien dans l'affaire, je veux dire dans le succès de citoyens, et aussi dans le succès d'écrivains qu'obtinrent les Margueritte. Erreur de croire que le roman est le piège où se font prendre les lecteurs en plus grand nombre? Le bon roman peut conquérir 50.000 lecteurs. Le bon livre d'histoire en obtient 50.000 aussi. C'est un fait que l'on peut constater depuis quelques années : si le roman attire encore la foule des lecteurs, cette puissance d'attraction n'est plus pour lui un privilège exclusif. Avis aux amateurs de gros tirages ou bien aux ambitieux de grandes influences. L'heure est propice à faire autre chose que des romans.
De si mauvais principes, les frères Margueritte ont tiré les meilleures conséquences. Il nous est bien difficile de suivre avec passion les aventures individuelles des membres de la famille Real dans l'épopée historique où ils sont audacieusement jetés. En lisant La. Commune nous ne sommes que faiblement émus par le mélodrame d'Ambigu qui traverse et termine la vie de Rose et de Louis, nièce et fils du cordonnier Simon. J'avoue que les personnes distinguées qui entourent M"® Bersheim et le commandant du Breuil me laissent aussi indifférent... Mais les frères Margueritte ont utilisé de leur mieux ces personnages et leurs aventures pour ordonner les événements historiques. Et c'est miracle que dans des livres si désespérément abondants, ils aient pu maintenir tant d'ordre qui éclaire et qui anime. Scènes populaires, scènes bourgeoises, psychologies de leurs héros, un peu bavards tout de môme, ils ont multiplié tout cela avec cette délicatesse que l'on goûta si fort jadis aux romans de Paul Margueritte et cette décision, cette fermeté, cette netteté que l'on attribue justement à Victor Margueritte. Et pourtant ce sont leurs tableaux d'histoire qui retiennent toute l'attention.
Le prestige de la vérité tragique s'exerce invincible-
ment, mais c'est, n'en doutons pas, Thistoire qui a le mieux inspiré le talent des romanciers Marguerite, c'est l'histoire.
Leurs personnages fictifs sont impersonnels et inexistants. Ils se meuvent et ils parlent automatiquement. Ils ont mission d'exprimer dans telle circonstance, telle opinion. Nous les attendons. Ils arrivent, et ils disent ce qu'ils doivent dire et que nous attendons aussi. Ils le disent longuement pour se donner l'illusion qu'ils existent. Mai? ils existent bien peu. Ils ne sont point des caractères, ils ne sont point des hommes. Au contraire, quelle vie dès que les Margueritte commencent, sans le service (!) du roman, les récits d'histoire. Quelle vie surtout lorsqu'ils analysent et suivent les personnages historiques. Depuis les généraux du Désastre jusqu'aux membres si pittoresques de la Commune bariolée, il y a dans les quatre volumes des frères Margueritte une série considérable de portraits d'un dessin précis, d'une couleur sobre, émouvants ou piquants^ tous bien vrais, bien vivants. On arrive à eux avec bonheur et le reste ne les fait point oublier.
Ils n'ont diminué la force de leurs excellentes qualités d'historien que lorsqu'ils ont voulu paraître encore même dans » l'histoire des romanciers; ils ont jugé Thiers en romanciers ; ils l'ont mal jugé. Je ne chercherai point les motifs de cette hostilité subite contre Thiers. Dans les Tronçons du Glaive, ils l'appréciaient avec une modération certaine; dans La Commune, ils l'accablent d'invectives continues, vitupèrent ses basses ambitions et nous donnent à chaque fois licence de le traiter de bandit et, par surcroît, d'assassin... Expliquerez- vous cette contradiction?
N'expliquons rien, mais aujourd'hui il n'est plus possible de se tromper sur le rôle et sur la psychologie de Thiers en 1871. On rend justice exactement à ce petit bourgeois qui avait l'âme fière. Il accomplit une tâche dont peu d'hommes dans aucun pays eussent été capables : il conclut la paix, il répara les maux causés par
la guerre, il assura à la France une forme politique durable. M. Hanotaux, dans YHisloire de la France contemporaine, recherche si Thiers n'aurait pas pu conclure un traité plus avantageux, et s'il n'aurait pas pu sauver Metz. M. d'Haussonville. répond {Varia) que ce n'était p^s possible. Et quant à son rôle dans la Commune, ce n'est pas lui qui le choisit, c'est la Commune qui le lui donna. Les Margueritte disaient : Nous avons mis le roman au service de l'histoire. C'était affirmer que l'histoire gardait dans leur livre l'importance capitale. Et pourtant le roman subalterne envahit l'histoire, et, toutes les fois qu'il s'agit de Thiers, la [ dénature. Il y a là une contradiction que les frères Margueritte auraient pu éviter. Mais ont-ils voulu l'éviter? Ces historiens n'ont-ils pas été complices du mauvais tour que le roman joue à leur histoire?
C'est le propre des œuvres sérieusement conçues d'appeler mainte discussion. Pour avoir dit le vice de l'œuvre imposante des ifrères Margueritte et que le roman ne saurait être admis à se placer au service de l'histoire, est-ce que je méconnais les qualités de leurs ouvrages?,.. Ces livres sont austères et nobles, d'une vaillante mélancolie, ils sont de très bon ton, toujours évitant les déclamations faciles comme la rhétorique; ils sont trop longs, mais précis et forts, animés souvent par une puissance d'évocation qui s'applique heureusement à des sujets faits pour émouvoir. Ils sont écrits d'un style modeste. Et c'est là justement un excellent style d'historien.
Les frères Margueritte ont voulu « faire effort de citoyens autant que d'écrivains. » Ils ont été bien avisés de le vouloir» Plaise au ciel que tous les écrivains soient «désireux d'être socialement utiles! Le courageux exemple des frères Margueritte s'est produit à la bonne heure. De leur succès d'écrivains, félicitons les citoyens.
23 avril 1904.
Par Jean Dornis.
Jean Dornis est à la fois romancier et critique. On a pu goûter pour la délicatesse de leur psychologie des romans comme La, Voie douloureuse et La Force de vivre. C'est encore l'esprit le plus fin qui se montre dans ces ouvrages d'une critique agréablement et utilement documentaire : La Poésie italienne contemporaine^ Le Théâtre italien contemporain.
Nous n'apprendrons rien à personne en déclarant que nous avons en France absolument besoin d'ouvrages de cette nature. Il nous faut, oui, il nous faut des guides, simples et discrets, mais sûrs, à travers la littérature de chaque pays. Notre curiosité intellectuelle est intense. Elle est perpétuellement active. Nous sommes empressés à découvrir incessamment des écrivains par delà toutes nos frontières. C'est l'une de nos plus nobles et de nos plus heureuses tendances nationales. Mais cette tendance doit être disciplinée, pour que ces avantages inévitables ne soient pas comproinis. Nous risquons, par une générosité louable en son principe, détestable en ses conséquences, d'attribuer plus d'importance qu'il n'en mérite et qui pis est plus de signification qu'il n'en a, à un écrivain qui nous est soudainement révélé. Une telle erreur nous incite à des appréciations bien fâcheuses sur le pays d'où cet écrivain nous arrive. Nous ne risquons pas de méconnaître un écrivain considéré comme génial — c'est un mot que Jean Dornis emploie volontiers, et ce mot dit
tant de choses ! — dans le pays où il se développe. Nous ne risquons pas de le méconnaître, car nous sommes plutôt disposés à nous en faire accroire et plus prompts à augmenter l'originalité d'un écrivain étranger qu'à la mesurer parcimonieusement. Il est donc indispensable qu'un auteur également instruit de la vie littéraire en France et dans le pays où ses prédilections porteront et retiendront son attention, nous fournisse un tableau avant tout exact et fidèle de la littérature de ce pays, nous aide à mettre chaque chose à sa place et jchacun à son rang, nous empêche de confondre les caporaux avec les généraux, de prendre les disciples pour des maîtres, et surtout d'accepter bénévolement pour nos maîtres ceux qui, à beaucoup d'égards, sont peut-être les disciples des maîtres français.
Nous chercherons là Futilité durable des œuvres critiques de Jean Dornis. Il met en ordre nos idées sur la littérature italienne d'aujourd'hui, et les découvertes que nous avons faites peu à peu en elle. Il classe les écrivains qui nous sont devenus familiers, mais le sont devenus avec trouble, par suite de circonstances indépendantes de leur talent... Et c'est ainsi que les livres de Jean Dornis sont de véritables manuels, dans le sens de ce mot dont il ne faut plus abuser, mais dont il faut enfin savoir se servir. Jean Dornis éclaire notre marche, guide nos pas, fait plus encore car il élargit nos sympathies pour les œuvres qui sortent encore, tout armées pour lavenir, du vigoureux génie latin.
Jean Dornis a une qualité bien rare. Il n'encombre point ses livres critiques d'une personnalité impérieuse, qui veut tout de suite imposer les opinions qu'elle soumet. Jean Dornis possède cette sagesse de ne point vouloir nous expliquer par des raisons ingénieusement enchaînées ce que nous ne savons pas encore ; il lui suffit de nous faire d'abord savoir ce que nous nous expliquerons bien nous-mêmes lorsque nous le saurons. Sa critique est donc narrative, descriptive, biographique, anecdotique : c'est la meilleure manière qu'elle ait
d'être vraiment critique. Elle nous révèle la vie des hommes, l'origine et la destinée des œuvres. Que peutelle faire de mieux ? Je vous le demande. Il sera toujours temps pour nous, ayant cette vérité en notre possession, de la dénaturer par des argumentations avantageuses et fallacieuses... Mais en attendant, que ce guide aimable est donc précieux, et que ses services nous sont agréables ! Si même, par aventure, il se laisse aller jusqu'à -discuter lui-même les écrivains qu'il a seulement entrepris de nous présenter, nous suivons avec goût sa discussion qui est trop raisonnable pour se prolonger et qui disparaît com'me elle a paru sans qu'on sache pourquoi... uniquement sans doute parce qu'il fallait que ce guide excellent nous suggérât aussi les débats qu'entretiennent en Italie les écrivains italiens.
Ces débats ne peuvent être encore ni très profonds, ni très variés, car le théâtre en Italie est encore à sa première période de vie. Il est encore en quête de ses caractères essentiels et de son influence.
Malgré les précurseurs comme Goldoni et comme Alfiéri, toutes sortes d'obstacles s'opposaient encore au développement d'un théâtre italien national. Les théâtres italiens semblaient surtout empêcher, retarder la naissance du théâtre italien.
Jean Dornis se tient pour assuré que la comédie des patois, le théâtre dialectal, qui alimentera un jour le superbe débit de la langue, calme et unifiée, est la source même la plus riche du théâtre national : « Il y a, dit-il, un symbole antique qui reflète un aspect persistant des conditions de la vie : c'est la légende du géant Antée, fils de la Terre, qui reprend des forces chaque fois qu'en s'abaissant il se rapproche de sa mère nourrice. Ceci est l'histoire même du théâtre italien contemporain. » Avant qu'il n'y eût un théâtre italien, il y avait un théâtre pié montais. Il se meurt maintenant
en dépit de tous les efforts' pour le vivifier. Chaque jour, en effet, f urin et Milan abandonnent leur originalité locale pour devenir italiennes, ou même cosmopolites. Ce sont deux villes universitaires très cultivées : la bourgeoisie abandonne l'emploi du dialecte ; seule, l'aristocratie se flatte d'en maintenir l'usage. Mais que peut l'aristocratie? Il y avait aussi un théAtre milanais, bolonais, vénitien, napolitain, sicilien. Peut-on dire qu'ils disparaîtront tous, que Venise oubliera l'exemple de Goldoni, que. Naples laissera déposséder par de nouveaux personnages dramatiques le seigneur Pulcinella ; que la Sicile se privera du théâtre où s'exprime la vie sicilienne avec toute sa vigueur et dans tout son relief, cette vie dont Pasquino est la personnification ? Non pas !
La comédie de dialecte, ayant représenté un progrès dans l'histoire du théâtre italien, subsistera plus forte ici, là plus faible, mais toujours vivante : « Elle a fait, dit Jean Dornis, uue condition meilleure à l'art dramatique — puisque l'occasion lui a été donnée de pousser des racines dans le sol provincial, — aux auteurs et aux comédiens, puisqu'elle leur a assuré des publics fidèles, bienveillants, prêts à saisir toute allusion à l'actualité, à permettre toute excursion sur le terrain des mœurs nationales. » Cependant, grâce à la comédie de dialecte et contre elle, le théâtre national trouve alors ses initiateurs, Paolo Ferrari, qui rajeunit la comédie goldonienne, et s'efforce à une vérité tempérée. Achille Torelli, qui s'approche davantage de la réalité, anime des personnages qui sont vraiment des hommes et ne sont que cela, exprime avec simplicité les mœurs de la civilisation italienne.
Ce n'est point la manifestation de ces mœurs qu'on cherchera dans le théâtre historique de Corra, de Gavalotti, de Gubernatis, de Bovio, de Gorradini, mais voici venir les écrivains modernes. A chacun d'eux Jean Dornis consacre non point un portrait, non point une critique, mais une étude qui est à la fois critique et
194 LES SAMEDIS LITTEBAIRES
portrait. Partout Jean Domis les raconte^ eux et leurs pièces. Et leurs silhouettes précises sont dessinées dans notre mémoire.
C'est Giacosa, facile, aimable, gracieux, heurekisc, toujours facile, toujours aimable, toujours gracieux, toujours heureux. Il se permet d'abord d'obtenir uh triomphe avec une bluette : Une partie (T échecs. Il met en vers le pittoresque du moyen âge, un moyen âge trop doucement pittoresque pour être réellement moyen âge. Il n'attend pas qu'on se lasse. On l'avertit qu'il faut changer de sujets, de manière. « Il faut, lui dit Carducci, que vous arriviez à un art plus vrai, plus contemporain, plus profond. » Giacosa est docile, ij change. Et il est de plus en plus heureux. Il analyse des caractères comme il faisait des fantaisies sans caractère. Il subit avec originalité toutes les influences. Il n'en redoute aucune, et toutes lui sont profitables. C'est le plus heureux des dramaturges. Les professions de foi et les exemples réalistes et naturalistes qui partaient de France, arrivent jusqu'à lui. Il accepte les uns et les autres. Et il écrit hardiment des œuvres vraies. *S'il connaît les échecs injustes c'est pour connaître bientôt les justes réparations. Il parvient ensuite au triomphe immédiat. On édite en 1900 sa comédie en quatre actes Comme les Feuilles et les éditeurs, à moins que ce ne soit l'auteur, y glissent cette note :
«... Le théâtre italien ne se souvient pas d'avoir enregistré un succès aussi enthousiaste et aussi unanime que cette soirée du 31 janvier 1900 où a été donnée la comédie de Giacosa Comme les Feuilles ; un autre fait qui est, lui aussi, sans exemple, a été l'unanimité avec laquelle les journaux de toutes nuances ont loué cette œuvre. »
Et les éditeurs publient les articles de tous les crititiques ! Émouvante unanimité ! Ils s'entendent pour louer ; ils consentent à louer aussi pour les mêmes motifs. Cet accord est encore plus singulier. Ils attestent que Giacosa corrige les mœurs en riant' et que
c'est justement la mission du théâtre. Il est convenable à l'Italie, où la passion est plus forte que partout ailleurs pour créer et pour détruire, que le théâtre présente la protestation de la société contre les fantaisies et les égoïsmes de l'individu. Ainsi fait Giacosa, qui, ayant fait tout le reste, peint ses compatriotes et détermine l'exacte valeur sociale de chacun d'eux. Giacosa personnifie donc avec bonheur toutes les métamorphoses du théâtre italien d'hier et d'aujourd'hui ; il est assez heureux pour personnifier la métamorphose prochaine du théâtre italien de demain.
Verga n'a point cette plasticité. Son originalité est plus profonde et plus forte. Il est Sicilien, il reste Sicilien. Il a d'autant plus de chances de le rester que d'abord il avait failli ne pas s'apercevoir qu'il l'était. Il donnait dans la fantaisie conventionnelle, factice, mais enfin il s'aperçut que la vie rurale pouvait être sujet de littérature, que les mœurs rudes^ l'âme tragique des paysans étaient dignes d'inspirer un artiste. Il écrivit Cavalerie rustique. Il eut la vertu de l'écrire avec simplicité, avec sobriété. Et- ses paysans siciliens sont depuis vingt ans des héros inoubliables et jeunes. C'est l'entrée glorieuse du fait divers dans l'art. Il n'est point philosophe, il n'est pas moraliste, il est dramaturge. Tant de dramaturges ne sont que moralistes ou ne sont <jue philosophes ! Jean Dornis le compare à Mérimée et s'excuse de la liberté grande. Verga est aussi heureux que Giacosa.
Rovetta ! Il semble antérieur à ceux dont il est pourtant le contemporain. Il écrivit des drames par gajeure et un peu par amour. Ce sont là des amours et des paris dangereux. Je ne sais si Rovetta gagna l'gmour qu'il voulait, mais il gagna son pari. 11 fit pluç puisque, ayant commencé par hasard d'écrire pour le théâtre, il continue par habitude. C'est un dramaturge aisé. Jean Dornis l'apprécie avec agrément: « La Trilogie de Dorine contient, en germe, les qualités et les défauts de Rovetta. Il s'y révèle comme un peintre
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excejlent des milieux, et comme un analyste superficiel des caractères. Tant que le rideau est levé, on a un sentiment intense de la réalité, de la vie : tout est vrai, le décor, les mouvements, les événements ; au moment où le rideau tombe on est déçu. A supposer que la pièce s'achève dans les faits, elle ne finit pas dans les âmes — ni dans l'âme des personnages, ni dans la nôtre. C'est que ces gens-là n'étaient pas des caractères. Nous avons cru qu'ils étaient en chair et en os comme nous, — c'étaient de prodigieux automates au service de l'imagination et des sentiments tour à tour brillants et délicats de l'auteur. » Au reste, Rovetta oublie souvent de conclure. Il termine ses pièces, mais ne les veut point dénouer. Incertitude d'esprit ? Insuffisance de philosophie ? Qu'importe à celui qui cueille le succès en passant et le respire ! Rovetta le rencontre partout. Réaliste et moderniste avec la Trilogie de Dorine, Réaliiéy Les Déshonnêtes, il écrit souvent Romantisme et pourquoi ? « J'ai écrit Romantisme dans la pensée de ressusciter l'ambiance de notre vie italienne pendant la révolution vénitienne et lombarde. Mon but était de montrer l'état d'esprit de ce temps-là, le contraste des préoccupations de ces exaltés avec celles des gens, d'aujourd'hui. Je faisais jouer un drame patriotique en plein socialisme ! Le succès imprévu prouve que le patriotisme n'est pas mort chez nous quoi qu'on dise... > Rovetta a mis beaucoup dans son œuvre. L'opinion y mit encore davantage et c'est un triomphe, Rovetta l'explique avec une loyale bonhomie : « Le roman et le drame historiques ne renaissent pas par un regain d'amour pour l'histoire en ellemême, mais parce qu'ils sont une réaction idéaliste. Le public en use cette fois dans son engouement comme jadis lorsqu'il soutint les naturalistes contre le romantisme de carton qu'on lui avait offert pendant vingtcinq ans. Il était las alors de voir des fantoches sur la scène au lieu d'y applaudir de l'humanité vivante. Quand cette humanité-là s'est produite, parlant, agis-
sant, souffrant, on a applaudi, ce qui est bien. Mais la ! vérité est tombée aujourd'hui à une réalité trop vulj gaire et le public veut -du nouveau, c'est-à-dire qu'il souhaite qu'on lui apporte de la vérité encore, mais, cette fois, enveloppée d'un certain idéalisme poétique... Il a assez au théâtre de cette platitude ajoutée à celle qu'il côtoie inévilablement dans la vie... » Et cela prouve que Rovetta comprend les goûts du public ou qu'il les devine. Et cela prouve que Rovetta est lui aussi un dramaturge heureux.
Et suivrons-nous ici Marco Praga, Roberto Bracco, Camillo Traversi. qu'il ne faut pas confondre avec Giannino Traversi, Giannino Travers! qu'il ne faut pas confondre... et — hors cadres ! — d'Annunzio à qui nous devons ces œuvres d'un lyrisme éblouissant et verbeux et ce titre à nul autre pareil : Les victoires mutilées, et , Butti, Enrico Butti, si différent des autres. Enrico Butti dramatise les débats qui, entre la science et la foi, se i livrent dans les consciences. 11 expose ses idées, car il en a et les croit bienfaisantes, lise pique d'avoir en sa possession une vérité humaine, et il désire que ses contemporains en fassent leur profit. Enrico Butti, nous dit Jean Dornis, s'en tient à ce fait d'expérience : le cerveau de l'homme qui enchaîne les causes avec les effets veut que la douleur ait une cause ; il souffrira plus cruellement que de la douleur même de la pensée scientifique que la douleur est un incident sans explication. 11 exige que l'on tienne compte de l'instinct qui n'admet point que l'épreuve soit perdue, mais qui veut que le sacrifice ait un but et que ce but soit divin. 11 met en scène des hommes et des femmes qui sont engagés dans des études scientifiques où l'on apprend qu'il est vain de chercher le pourquoi des choses et qu'il faut se contenter d'observer le comment des phénomènes, les uns et les autres, il amène ces champions du rationalisme devant le drame de la mort, il rompt brusquement les fils de tendresse qui les rattachaient à un être adoré et leur demande : « Que voulez-vous ? Que
souhaitez-vous ? Quelle consolation trouvez-vous dans vos doctrines? Quel adoucissement pouvez-vous répandre autour de vous ?» Et quand il les a convaincus par le spectacle de la souffrance des autres comme par celui de leur propre douleur que la négation les laisse sans ressource d'espoir, sans force de vie devant le fantôme de la destruction totale, il les oblige à entendre par la bouche d'un être simple, femme en larmes, jeune homme amoureux et désespéré, la vieille leçon de la sagesse humaine qui dit : votre science n'en sait pas plus long c|ue mon ignorance sur ce qui est essentiel et elle nous laisse sans soutien devant l'irréparable.
Jean Dornis définit fort bien ce jeune philosophe de juste milieu qui, pour vouloir concilier tout le monde, est attaqué de toutes parts. Et au moins voilà un dramaturge italien qui ne ressemble pas aux autres comme un frère. ^
Car les autres se ressemblent tous. Ils sont tous un peu falots, prudents et adroits, cherchant l'inspiration «ans audace, peu portés à heurter le public qu'ils préfèrent caresser... Ce n'est point la faute de Jean Dornis s'ils nous paraissent tels. Ils sont tels, en vérité. Et, , sans doute, on peut lui reprocher de les avoir tous présentés sur' le même plan, et nous avons besoin de beaucoup d'érudition personnelle pour distinguer à travers ces études ceux qui sont des créateurs et ceux qui sont des assimilateurs... Certes, Jean Dornis nous aide à les distinguer, et nous avons assurément l'érudition qui convient, mais peut-être que Jean Dornis s'est fié à nous exagérément I Par suite, nous discernons assez mal dans ce livre où Ton aperçoit pourtant le reflet de toute la critique italienne l'influencé exercée par chaque écrivain. Mais qui sait d'ailleurs si cette influence est <5ommodément saisissable ! qui sait si elle est assez profonde pour valoir la peine d'être comptée ! Au moins, et encore que j'eusse aimé sur ce point un chapitre riche en documents, on devine bien l'influence exercée par les littératures étrangères sur le théâtre
italien, les Scandinaves et les Allemands d'un côté, de l'autre toute la littérature française contemporaine, celle-ci perpétuellement présente et perpétuellement agissante.
C'est pourquoi nous pénétrons facilement les dramaturges italiens, nous les connaissons et nous les reconnaissons. Nous les aimons d'autant mieux. Jean Dornis ne néglige rien pour fortifier le goût que nous avons de leurs œuvres. Il n'insinue pas que nous les devons fréquenter et goûter. Il ne plaide pas pour eux.. . Non, mais U prouve par son exemple qu'un esprit cultivé, qu'unev âme distinguée doit se plaire en cette compagnie. La sympathie pour la littérature italienne, une sympathie chaleureuse et contenue, vivifie ces ouvrages élégants et simples et leur communique la plus aimable personnalité. Lorsque Jean Dornis, après la Poésie et le Théâtre^ nous aura donné le Roman italien contemporain, nous posséderons ainsi le tableau complet de la littérature d'imagination dans un pays où l'imagination ne laisse pas d'être reine et maîtresse de la littérature, un tableau précis, bien ordonné, tout éclairé de fraîches et vives couleurs.
30 avril 1904.
René Bazin est peut-être le seul académicien <le France qui habite Angers (Maine-et-Loire). Il a été étudié avec amour par le vicomte de Broc, homme de lettres, lauréat de l'Académie.
Cet écrivain, c'est le vicomte de Broc que je veux dire, prononçait ce beau jugement psychologique : 4( Cet attachant écrivain — cette fois-ci c'est René Bazin que le vicomte de Broc veut dire — ce délicat romancier est professeur de droit. Le roman Ta disputé au dédale des lois. L'imagination habite partout. Celle de René Bazin ne l'a pas conduit à la jurisprudence; elle l'a plutôt aidé à en sortir. Sa plume a vite conquis les esprits d'élite. Les sentiments les plus élevés, la plus saine morale distinguent ses œuvres, où les qualités du style ont obtenu les suffrages des meilleurs juges. »
Et le vicomte de Broc, homme de lettres, lauréat de l'Académie, critique littéraire dont il ne faut pas négliger les appréciations, résumait ainsi une existence utile à la littérature contemporaine.
« Dès ses premières productions, René Bazin a fait concevoir les espérances qu'il a réalisées. La Sarcelle bleue, M^"^ Corentiney Ma tante Giron n'étaient que l'aurore des jours qui se sont levés pour lui. Une tache d'encre attira l'attention de l'Académie qui couronna en 1896, par le prix Vitet, l'ensemble de ses œuvres. Humble amour ^ De toute son âfne, La Terre qui meurt.
Les Oberlé, Donatienne, sont les étapes d'un chemin brillamment parcouru, et les degrés de l'ascension que doit ambitionner tout artiste et tout écrivain. »
On est bien fâché de ne rendre qu un hommage insuffisant et précipité au vicomte de Broc, homme de lettres, lauréiat de l'Académie. Mais nous allons nous servir de ses idées pour nous guider à travers Tœuvre pas très compliquée de René Bazin, professeur de droit, voyageur, romancier, et, pour tout dire, académicien.
Il est bon dé diviser René Bazin pour le comprendre, bien. Il y a en lui le voyageur. Il y a le rural. Il y a le patriote. Il y a le réaliste. Il y a l'idéaliste. Et tout c îla ne fait que René Bazin.
Sachons aimer les récits de voyage de René Bazin. Ils sont vraiment aimables.
Le vicomte de Broc, homme de lettres, lauréat de l'Académie, en a parfaitement saisi et non moins parfaitement exprimé tout le charme délicat et discret. Il a écrit :
« Les voyages ont été pour M. René Bazin un. moyen de peindre avec les couleurs de son pinceau les couleurs observées avec les yeux d'un lettré. Il en a rapporté Sicile, Terre d'Espagne, les Italiens d^ aujourd'hui. Croquis de France et d* Orient,
« Il n'a quitté la terre natale que pour y revenir, et dans tous ses écrits il s'est inspiré des sentiments, des croyances qu'on respire en province plus qu'ailleurs. Il a décrit la campagne en campagnard, les paysans en psychologue compatissant, la nature en poète. »
C'est certain. René Bazin est animé d'un sentiment intense de la nature, qui paraît dans son œuvre tout entière, et lui communique sa séduction la moins discutable.
René Bazin lui-même a fait fort sagement sa décla-
ration d'amour de la nature et expliqué de la manière la plus persuasive pourquoi il Taime.
€ Il y a la campagne, la vraie, celle des guérets, des landes, des bois, des montagnes, la campagne reposante et pleine de rêve. Celle-là, je sens que j'en parlerai avec prédilection. Je Tai connue tout enfant, à Tâge où les petits qui soiit toucheurs de bœufs commencent à prendre l'aiguillon, portent la soupe aux hommes qui fauchent, et reviennent si fiers, le soir,, dans le silence des brumes, à califourchon sur la vieille jument qui a l'air de les bercer. Et je crois que ceux qui ne Font pas vue avec leurs yeux de 10 ou 12 ans ne l'aimeront jamais de cet amour-là. Elle veut des âmes tout à'elle, des âmes fraîches, parce qu'elle est fraîche, des âmes jeunes parce qu'elle est Téternelle jeunesse. Hélas! et nous changeons tandis qu'elle demeure : mais il nous reste une faculté d'émotion et l'harmonie se retrouve ensuite au premier appel du passé, ppur un lointain dé futaie bleue, pour une branche de pommier fleuri, pour un jardin de banlieue avec trois brins de lilas et un vieux peuplier. »
Joli couplet doucement passionné ; mais René Bazin ne le chante pas toujours car il est un homme plein de retenue. Et dans ses récits de voyage, il apparaît surtout comme un reporter de bonne compagnie.
Il dit simplement des choses simples. Il est curieux de la nature, de l'art et de la vie, un peu de ceci, un peu de cela, et ses récits ne sont pas très profonds, ou très véhéments, mais calmes, raisonnables et « sages comme des images ».
Ils instruisent, notez-le, ils instruisent des hommes çt des mœurs. Ils instruisent avec une aimable légèreté qui parfois se fait badine autant qu'il est permis, mais rarement. Ony trouve des documents, des tableaux, des esquisses, des idées générales et des anecdotes. René Bazin est un honnête homme en voyage. Je crois bien que quelqu'un l'a dit avant moi, et que ce n'était pas le vicomte de Broc.
Sachons aimer les récits des voyages de René Bazin , 1 parce qu'ils sont le genre de littérature où sa plaisante ■ netteté le sert le mieux, et parce que à ses observations fines et justes, son imagination ajoute quelque chose. Et ici son imagination paraît assez riche ; ailleurs, dans ses romans elle semble plutôt un peu pauvre.
i Mais aimons tous les récits de voyage quels qu'ils soient, surtout s'ils s'appliquent aux régions françai- I ses. Nous avons été prodigues d'oeuvres admirables sur les paysages et les mœurs de toutes les nations. Apprenons à nous regarder de plus en plus nous-mêmes. Ayons de la reconnaissance pour les écrivains qui ont voulu contempler avec plus d'attention les beaux spectacles de la terue de France. Aimons, entre les autres, Jean Ajalbert qui dans son livre sur r Auvergne paraît voyageur, curieux et subtil, et parfois délicieusement attendri. René Bazin a observé, avec une gracieuse complaisance, d'autres provinces, et les récits de ses voyages ne sont-ils pas le meilleur de son œuvre î
i Mais le vicomte de Broc nous appelle et nous fait res- I souvenir que René Bazin ne fut pas un voyageur seulement. Laissons donc ce voyageur qui nous agréait, et suivons jusque dans ses métamorphoses, qui ne le modifient guère, le talent assez uniforme d'un écrivain qui a beaucoup entrepris.
René Bazin a. voulu développer dans ses romans des sujets grandioses, s'égaler à ses grands sujets. N'est-il pas un joueur de flûte qui veut battre du tamhfour ? un jeune David, au cœur généreux, qui s'applique à porter les armes de Goliath, mais est accablé par leur poids ? Du moins, René Bazin, par l'heureux choix de ses sujets, a su accrocher à son nom des discussions considérables; et son nom, à quelques-uns, parut considérable, lui aussi.
Comme le dit noire ami le vicomte de Broc, homm de lettres, lauréat de TAcadémie :
« Les tentations qui appellent les familles ruralei loin des champs désertés où ne retient plus Tamour du pays natal excitent de justes plaintes et de patriotiques alarmes. Ce grave sujet a inspiré La Terre qui meurt Le thème, souvent traité par les économistes, y est développé sous une forme éloquente et plus persuasive que le raisonnement. »
La, Terre qui meurt, c'est la ferme vendéenne de la Fromentière. Elle n'est plus le lieu sacré que tous aimaient, défendaient, d'où personne ne songeait à s'éloigner. Toussaint Lumineau, vieux paysan attaché à la terre qu'ont cultivée tous les siens, est resté veuf avec cinq enfants. JMais tous les enfants veulent quitter la campagne et courir les villes, sauf Roussille qui personnifie l'amour du sol et les énergies de la race, Roussille qui aime la terre dont elle est l'enfant, terre fldèle, terre brave, terre d'amour, tour à tour mouillée et brûlée où Ton dort le dernier sommeil, dans le vent chanteur, à l'abri de la croix. Roussille épousera le valet de ferme Jean Nesmy, et tous deux rendront la vie à la Fromentière.
Cependant ils ne parviennent pas à donner la vie au roman qui conte l'histoire de la Fromentière. Sans doute nous trouvons dans ce livre des tableaux champêtres qui témoignent une fois de plus que le cœur de René Bazin frémit devant la nature modérée de sa région natale. Quelques caractères sont posément et lentement tracés. Mais quelle mollesse dans un livre où il aurait fallu tant de vigueur ! René Bazin a voulu plaider lontre l'abandon des villages, danger social dont on ne saurait trop s'inquiéter. 11 n'a pas vivifié la thèse par le roman ; c'est la thèse qui a soutenu le romancier. Le romancier avait grand besoin de soutien.
Or l'économiste judicieux qui s'effraie de la . dépopulation des campagnes allait se transformer en
patriote curieux de Tétat d'âme des provinces perdues. Proclamons l'habilelé de René Bazin à choisir les sujets les meilleurs pour' émouvoir des lecteurs français-
« Nous avions suivi, écrira le vicomte de Broc, critique littéraire, la marche d'un talent en possession de lui-même et qui s'est affirmé avec éclat dans ses dernières productions où Les Oberlé occupent une grande place. »
Oui, Les Oberlé occupent une grande place dans les dernières productions de René Bazin. Est-ce une raison suffisante pour leur en faire occuper une très grande dans les dernières productions de la littérature française contemporaine ?
Le sujet est un drame profondément humain, mais surchargé et diminué par les vaines agitations d'un mélodrame superflu. René Bazin a voulu étudier les conflits familiaux qui naissent fatalement de la situation d'une province conquise : tous ces conflits se présentent k la fois dans la famille des Oberlé.
Le grand-père Oberlé, ancien député protestataire, balbutie sa douleur de la défaite et la persistance de son patriotisme français qu'une paralysie ne lui permet plus de crier comme autrefois. Son fils, au contraire, entraîné par les intérêts pratiques de la vie active, subit d'un cœur consentant la domination du vainqueur. Sa femme lui obéit, mais n'est pas sa complice, car elle demeure attachée à Tancienne Alsace.
Les enfants sont divisés. Jean, le fils, garde l'amour de la France ; il a l'instinct de la race. Sa sœur Lucienne est Allemande car elle est ambitieuse et parce «qu'elle aime le lieutenant von Farnow qu'elle doit épouser, Jean, de son côté, aime on ne peut mieux Odile Bastian, patriote française comme lui. Que de drames, mon Dieu, que de drames se préparent I Ils s'accomplissent tous.
Jean déserte l'armée allemande où il a été incorporé comme volontaire d'un an. Il est dénoncé par son futur
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beau-frère von Farnow qui obéit, ce faisant, au devoir militaire. Jean n'épousera pas Odile, Lucienne n'épousera pas le lieutenant.
Il est des sujets heureux. Celui-ci dans sa tristesse en était un. Il est des livres heureux. Celui de M. Bazin, malgré son abondance indolente et lente, en est un. Il est des auteurs heureux. M. René Bazin en est un. Il est même un auteur trop heureux. Je me demanderai, toute ma vie durant, comment il se fait que Française du Rhin, le meilleur roman de Charles de Rouvre, paru quelques mois avant les Oberlé, qui développe avec beaucoup plus de force et de rapidité le même drame ou, si vous voulez, la même tragédie que les Oberlé, qui est plus pittoresque et plus varié, qui a^ par surcroît, des qualités de même nature que les Oberlé, qui est écrit dans une langue correcte et discrète comme la langue de René Bazin, demeure aujourd'hui encore un livre presque inconnu, alors que les Oberlé sont devenus presque populaires dans la bourgeoisie.
Je me le demanderai toute ma vie et peut-être que jamais on ne me répondra. Mystères impénétrables du succès littéraire ! Le succès a ses raisons que la raison ne connaît pas î
Sans doute, quelques personnes bien intentionnées sont promptes à exalter l'œuvre estimable et grise un peu plus qu'il n'est indispensable ou qu'il n'est équitable. Et si nous quittons le spécialiste adroit de la dépopulation des campagnes et du patriotisme douloureux des provinces annexées dont on a voulu faire le grand romancier social des temps modernes, pour considérer le romancier d'imagination paisible et faible qu'il fut depuis Sléphanetie jusqu'à Donatienne, nous verrons encore qu'on ne veut point nous laisser notre liberté de jugement et qu'il y a dans différents milieux
en faveur de René Bazin un parti-pris de glorification dont il pourrait bien un jour devenir la victime.
Evidemment, notis sommes sensibles aux progrès réalisés. Il y a loin du romancier innocent et conventionnel déjà gracieusement nuancé, mais un peu naïf tout de même de Sarcelle Bleue, de Une tache d'encre, de Madame Corentine ou de Ma tante Giron, à l'auteur , de Donatienne, qui possède enfin quelque sentiment de la vérité.
Nous suivons volontiers l'histoire de cette Donatienne mariée au pauvre Breton Jean Louarn qui, mère de trois enfants, et poussée hors de chez elle par la misère, accepte une place de nourrice, qui lui est offerte à Paris. Là, elle se laisse prendre aux séductions que le séjour de la capitale multiplie, comme on sait, pour les nourrices. Elle oublie dans le vice pénible et mesuré son mari jusqu'au jour où le souvenir de ses enfants, ravivé en elle par un procédé de petit mélodrame, la ramène au foyer. Nous sentons ce que ces ruraux bien disants ont de factice.
« Louarn pensait : Comme elle raisonne déjà î II faudra faire attention, avec elle ! Ça souffre déjà presque comme une grande,
« Allons, mes petits, fit^il tout haut, levez- vous ! Venez en bas ! // faut vivre !
Et tant d'autres exemples ! Nous savons gré à René Bazin de n'avoir pas consenti à nous présenter encore les horribles paysans que les naturalistes faisaient vivre — avec tant d'intensité d'ailleurs — d'avoir substitué à leur pessimisme excessif un optimisme môme exagéré, d'avoir prêché avec une onction élégante la religion de lasoufifrance humaine, et nous ne lui tenons pas rigueur d'avoir créé pour nous des paysans de salon, qui surveillent un peu trop leurs idées, leurs sentiments et leur langage. Mais quand on vient nous dire que René Bazin a enfin, enfin I donné ce roman social que nous attendions depuis plusieurs siècles, quand on vient nous dire que l'évolutiqn de notre littérature aboutit
naturellement à Donatienne, à René Bazin et les rend possible, l'un et l'autre, que Balzac, George Sand, Flaubert, Zola et leurs héros sont* bien incomplets si on les compare aux héros de René Bazin et à René Bazin, nous protestons malgré nous contre les hardiesses aventureuses de' cette critique méridionale, et parce qu'on a trop voulu le comparer à Balzac, nous voyons surtout les ressemblances de René Bazin avec l'auteur de la Neuvaine de Colette ou avec celui de Mon oncle et mon curé. Ne louons point furieusement, envers et contre tous !
En fait, René Bazin, qui a gardé quelque chose du bon jeune homme, est avant tout un honorable « esssayiste s^. C'est un sage et charmant bourgeois des lettres. Il est romancier aussi complet qu'on peut le devenir lorsqu'on n'est pas un romancier-né. Il a le culte de la beauté morale ; comme nous l'approuvons î Il a toutes sortes d'excellents sentiments étriqués. Ses idées sincères et prudentes sont fades et candides, un peu écœurantes à force d'être douceâtres. Mais sans doute le sirop de René Bazin, bien préparé selon la formule, est tonique. Tant de vertu et tant d'honnêteté !
Du moins toute son œuvre manque de fermeté et de sûreté. Elle se recommande, — cette œuvre si recommandable ! — par le style. Harmonie toujours nouvelle de notre langue ! Clarté, pureté, sobriété, douceur traditionnelle ! La vigueur manque seule à ce style, mais c'est parce que René Bazin ne lui fait pas traduire de pensées vigoureuses.
Ses livres sont raisonnables à outrance, pondérés, précis, polis et lents, car René Bazin habite dans l'exquise province française où chacun a le privilège de n'être jamais pressé. Ils sont élégants, ils sont distingués ; ils ont tous les mérites qui n'empêchent pas les livres et les écrivains d'être un peu insignifiants. René Bazin est assez dépourvu de personnalité pour que cela finisse par lui en constituer une. Ou plutôt il n'a de personnalité que par contraste avec les autres. Il ne fut
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pas Parisien quand tout le monde le fut. 11 n'était pas 4c rosse » quand tout le monde l'était. 11 n'est pas ceci, il n'est pas cela ; il ne ressemble pas à celui-ci, il ne ressemble pas à celui-là... A l'heure où toute la littérature nouvelle est inquiète et vibrante, la sienne est , paisible et molle. Elle est une honnête littérature d'arrière-garde.
On comprend très bien qu'elle rencontre des admirateurs discrets. C'est parce qu'ils sont discrets que ces braves gens dont je suis (et je m'en vantej se justifient d'être admirateurs.
7 mai 1904
Une érudition artistique sans égale ; un goût développé et cultivé on ne peut mieux; l'aptitude aux lentes et profondes analyses des âmes et des œuvres; le scrupule dans la critique ijiinutieuse des hommes et des idées ; une forte patience qui le porte à considérer tous les aspects d'un écrivain ou d'un livre, à en deviner l'inspiration cachée, à en découvrir les procédés, même adroitement dissimulés ; une curiosité constamment avide de connaître et de confronter toutes les manifestations de la vie intellectuelle, esthétique et sentimentale de la France où cette vie est d'une activité toujours si frémissante; une tendance trop généreuse à proclamer que la France doit beaucoup à l'influence des nations étrangères, je dis trop généreuse, car si la nation française ne doit pas, semblable à .Bélise, se croire l'unique amour du genre humain, elle a peut-être plus donné que reçu dans l'échange perpétuel et universel qui rapproche de plus en plus tous les peuples ; une vigoureuse fermeté et pourtant presque partout je ne sais quelle mélancolique douceur communiquant beaucoup de charme à une œuvre qui sans elle vaudrait surtout par son austérité un peu sèche et comme hautaine ; en outre, et constamment, une noble ardeur intellectuelle, de la science et du courage ; tout cela animé, vivifié par une incomparable puissance de sympathie pour les belles oeuvres des penseurs et des artistes, puissance telle qu'ail est fort capable de demander à ces belles œuvres et de recevoir d'elles non seulement
tous ses plaisirs les plus intenses, mais si Ton peut dire, sa conception même du monde et le sens qu'il a de la vie : voilà quelques-uns des traits principaux de la physionomie littéraire de Paul Fiat.
Il s'est dispersé — mais au fait, est-ce bien le terme exact ? — en des œuvres apparemment assez dissemblables : roman, critique d'art, histoire de l'art, critique littéraire, je n'ai pas besoin d'ajouter ici critique dramatique... Et cette dispersion — si c'en est une — prouve mieux la variété d'un talent souple et solide, mais n'en détruit nullement l'unité.
Je voudrais dire au moins que ses Essais et ses nouveaux Essais sur Balzac lui assurent dans l'histoire de la critique littéraire le rang ^ plus distingué. Il n'est pas de balzacien qui ne fasse de ces ouvrages circonstanciés un grand cas. Maison peut tout ignorer de Balzac et de tels livres inspireront le violent désir d'entrer dans le monde créé par l'imagination magnifique du romancier. Les livres de Paul Fiat, en effet, non seulement font comprendre Balzac, mais le font aimer. Ils situent son œuvre avec une impérieuse précision dans l'évolution des genres littéraires ; et ils sont arrivés à la bonne heure pour empêcher que ces travaux inesti mables de Balzac ne souffrent un peu de la confusion qu'engendre fatalement la multitude des œuvres d'aujourd'hui.
Paul Fiat admire Balzac sans marchandage et comme un génie complet. Il l'admire pour toutes sortes de rai^ sons déduites avec cette patience pénétrante qui rend sa critique si persuasive, et malgré cela avec un enthousiasme presque toujours lyrique. Cet esprit prudent, qui constamment s'interroge, a néanmoins de fréquentes exclamations ravies. Il accorde au génie des droits sur la critique et sur le critique. Et Balzac est un génie entraînante sa suite tout et tous...
Notez qu'il ne laisse rien obscur des caractères essentiels de ce génie. Il voit très bien la fougue, exclusive de toute eurythmie, et que cette fougue, que cet excès
est justement ce qui constitue son génie. Il parvient à cette définition très exacte d'un esprit qu'il est si malaisé de définir.
4c Si nous envisageons l'artiste ainsi que le miroir où se reflètent les choses de la nature et que nous mesurions sa maîtrise à sa puissance d'exactitude et de grossissement, alors nous devons dire qu'ils conviennent bien à Balzac, car il fut un miroir rigoureusement fidèle et merveilleusement grossissant. Fidèle, en ce sens que, dans l'innombrable variété des sentiments qui composent l'âme humaine, il n'y en eûtpasun qui lui demeurât inconnu, pas un de ceux qui valent qu'on s'y arrête, dont sa pénétration d'observateur ne lui marquât l'intérêt. Grossissant enfin, puisque dans la peinture qu'il nous a laissée de la vie, l'imagination du poète a su transposer la réalité et mettre en leur valeur les éléments épars que cette réalité lui présentait 1 »
Attribuée ainsi judicieusement une place considérable à Balzac dans l'histoire de notre littérature, Paul Fiat esquisse naturellement un chapitre dans l'histoire de l'évolution du genre... Balzac fut un créateur d'art. Il renouvela le roman ; il étendit si bien son domaine qu'il lui permit d'envahir tous les autres domaines.
Au xviii® siècle, le roman était un prétexte à fin badinage, un cadre à dissertations philosophiques ; mais, dit Paul Fiat, et je crois qu'il exagère, le roman n'apparaissait que comme une distraction, comrne un amusement, et la notion d'art ou de beauté en était complètement absente... Balzac l'envisagea comme un art, le plus large qui fût, grâce auquel pouvait être exprimée la vie tout entière.
Est-il vrai que l'art littéraire n'existait nullement dans notre xviii® siècle français, et que la religion du Beau était encore inconnue chez nous ? Paul Fiat est convaincu que ce fut là le grand apport de l'esprit germanique dans nos races latines, l'apport de Gœthe surtout. « L'objectif de beauté sans cesse présent à ses regards qui faisait intervenir dans chacune de sesœu-
jt
vres le souci de l'artiste avant môme celui de l'écrivain eut une influence maîtresse et véritablement rénovatrice sur révolution littéraire. Son premier retentissement chez nous se fit sentir dans les productions de Chateaubriand ; mais ce n'était là que le point de départ d'une esthétique qui allait avoir pour conséquence de renouveler la Poésie et le Roman. De plus en plus, l'étude sincère de Pâme et la confession du moi allaient prendre une place prépondérante dans les manifestations littéraires et leur donper une importance qu'on ne leur ' avait pas encore connue. >
Balzac comprit ce que pouvaient ces sentiments nouveaux pour régénérer le roman et amplifier son influence. Si vaste que fût sa conception, il la traduisit totalement dans son œuvre. Romancier de mœurs et peintre do caractères, il prit pour champ d'action — comme dit Paul Fiat d'une façon bien significative — il prit pour champ d'action l'âme humaine. Et il sut créer des types éternels où se personnifie la passion sous toutes ses formes ..
Un créateur d'âmes, l'âme humaine, la religion du Beau, la peinture de la Passion : ah I je comprends pourquoi Paul Fiat rend d'un cœur si content justice au génie de Balzac ; c'est que voilà ce qui fait l'objet de toute sa littératuie, à lui.
Nulle part mieux que dans ce livre singulier, sans nulle banalité, je vous le dis, Pastel vivant, il n'avait étalé avec une franchise plus vigoureuse ses préoccupations littéraires qui, remplissant tout un roman, sont aussi le fond même de toute sa critique.
Suivez cette analyse étrangement perspicace d'états d'âmes qui ne sont point communs. C'est d'un art subtil et savant. Des sensations exquises y sont exprimées : sensations, situations, caractères d'exception, cela est vrai, mais vous serez émus par le pathétique intense de ce drame intérieur, dont les complications ne sauraient menacer tant d'êtres vulgaires qui s'agitent dans la vie quotidienne : oui, vous serez émus.
Sébran, le jeune héros de cette précieuse aventure, a fait toute son éducation intellectuelle et sentimentale dans le musée La Tour à Saint-Quentin. Et je vous laisse à penser quelle admirable critique nous donne Paul Fiat du talent de La Tour. Il l'aime surtout parce que La Tour voulut faire de ses œuvres des documents d'âmes. Il manifesta le culte de Tâme jusqu'à vouloir tout y subordonner ; et c'est bien pour cela qu'il parle si intimement à nos âmes. La Tour ne disait-il pas de ses modèles : « Ils croient que je ne . saisis que les traits de leurs visages ; mais je descends au fond d'euxmêmes et je les remporte tout entiers. » Il avait raison de le dire, car selon Paul Fiat, « il possédait à un degré suréminent, bien rare chez un homme de son épo^ que, l'intuition des instincts animaux qui con^ituent l'assise de l'âme humaine, le véritable tuf où se construit notre personnalité et faute de quoi l'observation psychologique ne dépasse pas la portée d'un divertissement de rhéteur. » La Tour fut ainsi l'interprète prédestiné de la société polie du siècle de l'esprit ; et chacun de ses portraits personniiSe la femme du xvin« siècle, où tant de finesse et de grâce spirituelle se jouaient et triomphaient dans des sourires frivoles, malins et parfois secs mais si séduisants.
Par exemple, voyez le portrait de M'^^ de Mondonville, « Observez cette physionomie mobile, cette tête charmante de finesse et d'acuité spirituelle, au front dégagé et dont le regard se fixe hardiment sur vous. La main droite repliée soutient le visage d'un geste méditatif et la gauche appuie ses doigts souples sur les rebords d'un pupitre à musique. Un pareil ensemble, par-dessus l'harmonie du personnage et du décor, dénote les préoccupations du modèle et certes, voilà une femme qui, aux dîners de M"»® Geoflfrin, comme dans le salon de M""® du Deffant, saura tenir sa place et donner la réplique aux plus illustres esprits. Je l'y vois très bien, entre Diderot et d'Alembert, avivant par sa présence le rayonnement de ces deux foyers spirituels
et leur dispensant à chacun le genre propre d'excitation qui pouvait le mettre en valeur. Ses yeux, animés d'une pé tillante flamme intérieure, vont avec bienveillance du conteur au philosophe et ne quittent l'un que pour reprendre l'autre. Aussi n'a-t-elle point dépouillé la grâce de son sexe, ni renoncé à plaire avec ses moyens de femme, ceux que la nature complaisamment lui départit.Ainsi Tentendait-elle et La Tour l'avait compris : le corsage délicatement entr'ouvert dégage une gorge blanche et ferme et la manche relevée découvre un poignet exquis agrémenté d'un bracelet. Faites état qu'avant d'être une femme lettrée, celle-ci fut une femme tout uniment et que s'il lui eût fallu choisir entre la culture de son esprit et les grâces de sa personne physique, son hésitation n'aurait point été longue. »
Charmant portrait, et de sa description Paul Fiat sait faire un tableau de la société raffinée du xvni» siècle, et sur elle il ne nous trompe pas. Mais il est une autre œuvre de La Tour plus expressive encore ; c'est le portrait de M"® Fel, où la recherche si visible de la vie intérieure fait vraiment de La Tour notre contemporain. Quel psychologue fut cet artiste !
Aussi, son influence est grande sur le jeune Sébran de P..., adolescent, d'autant plus noble qu'il aime plus immodérément la solitude, et qui, par surcroît, a un grand pouvoir exceptionnel de recueillement. Mais rien ne laisse pressentir les ardeurs secrètes de ce jeune homme. La vie intérieure existe seule pour lui. Il a le sens et l'intuition profonde de son développement intérieur, avec cette foi enracinée qu'il est de son devoir de s'y employer tout entier; mieux encore, il possède une âme infiniment sensible, en qui toute acquisition nouvelle, aussitôt prend vie, qui vibre comme un bel instrument, et parh\ il appartient à la catégorie d'êtres exceptionnels, et généralement malheureux, où se recrutent les poètes et les artistes. Et il est amoureux de Beauté. La beauté de la Nature l'enchante, et le culte des beautés de l'art l'amèneront à l'adoration de la
beauté vivante. La beauté règne souverainement sur lui.
Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre
Et mon sein où chacun s'est meurtri tour à tour
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière,
Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris.
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
Les poètes devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs-jours en d'austères études;
Car j'ai pour fasciner ces dociles amants
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!
Sébran sera l'amant docile de la beauté, mais d'une beauté qui se précise à ses regards, car Sébran est le familier du musée La Tour, et La Tour devient l'éducateur de son jeune cerveau : La Tour et les souvenirs de quelques-uns de ses contemporains. C'est ainsi que W^^ de Lespinasse l'enchante : il admire en cette grande amoureuse, et fort infidèle, « une cruelle impuissance à lutter contre la passion absorbante et cette conception toute virile de l'amour qui prend moins souci de son objet que de l'emploi de ses facultés. Pour lui, l'intensité de la passion, semblable au rayonnement de la flamme, purifie tout ce qu'elle approche. Et il déplore de ne point rencontrer l'admirable figure de M*^® de Lespinasse dans la galerie de La Tour. Il le déplore, mais son amour de la beauté et son goût de la passion collaborent à ses rêveries, et il revoit dans toutes ses pensées le portrait de ces femmes dont M^'® de Lespinasse eût été là une adorable compagne, entre autres le portrait de M"® Fel, à raison du charme puissant qu'exercent sur les âmes tendres celles qui furent passionnément aimées. » Il va, il pense, il rêve, il s'analyse, il revoit la mollesse langoureuse et la grâce exotique
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de M^'® Fel, et ce jeune homme vertueux est en proie • à la mélancolie.
Il souffre, mais un jour, en un crépuscule d'automne, dans^a basilique, il aperçoit une jeune fille, une jeune femme qui a justement ces yeux, ces mêmes yeux du pastel, ces yeux qu'il aime et qui le poursuivent dans tous ses rêves... cette bouche rosée, ce sourire, ce front... c'est elle ; et la jeune fille le regarde doucement... et ils échangent instantanément leurs âmes.
Bientôt Sébran saura que cette jeune fille est Alberte de Tarragon, dont la vie solitaire la rend prête à recevoir son empreinte . Et Sébran devient le guide intellectuel et sentimental d' Alberte : La Tour sera le maître qui les conduira tous les deux.
Délicieuses promenades au Musée où vit tant de beauté gracieuse ! Alberte et le pastel se ressemblent trop. Sébran aimera Alberte comme il aime M^^« Fel, . Alberte cède au mystérieux entraînement. Les conditions de la vie sociale séparent ces jeunes gens si indifférents à la vie sociale, et si éloignés d'elle. Sébran ne peut épouser Alberte, Sébran devient prêtre, et lé jour de la profession publique de prêtrise on pouvait voir à la cérémonie, dans la chapelle de la Vierge, à l'endroit même où le premier regard s'était échangé, celle qu'un si rare amour avait marqué de son influence : la tête plongée dans les mains, le visage recouvert ^'un épais voile de dentelle, elle se tenait penchée dans l'attitude d'une humble pénitente, différente certes de l'insoucieuse et souriante figure esquissée par le peintre, mais combien plus belle par ses qualités expressives, d'une beauté qui devait tout à l'empreinte de la vie !
Là, il faut que j'abandonne hélas ! une analyse d'impressions raffinées où l'on ne peut que se complaire, mais dont on diminue fatalement la force et que l'on dénature presque en les résumant. Tout rapproche ceè deux êtres que la société sépare, Alberte revient se soumettre à la direction du prêtre, comme à celle du jeune
homme qui Tinitiait aux beautés de La Tour. Ils n'ont plus souci que de leur tendresse passionnée. Rien n'est plus rien pour eux. Et dans leur amour, enfin contenté, ils devinent par quels liens délicats, par quelles subtiles et merveilleuses attaches le sentiment d'amour se trouve uni à celui du Beau... « Les plus hauts principes d'esthétique, dit Sébran, font partie intégrante avee les mystères du sentiment... Voilà ce que je soupçonnais jadis, ce qui s'éclaire maintenant à mes yeux d'une lumière resplendissante... voilà le bénéfice incomparable d'un amour tel que le vôtre ! Parce que mes yeux dans vos yeux ont plongé jusqu'au point de pénétrer les plus subtils mouvements de l'âme ; parce que, à: de certaines minutes, nos mains unies et nos lèvres jointes nous ont communiqué la sensation de l'infini, j'ai vu plus clair en moi-même et j'ai mieux étreint la notion d'Absolu qu'à la faveur d'une révélation surnaturelle î Oui — j'en suis de plus en plus convaincu — l'Absolu, nous le portons en nous, dans les aspirations, dans la faculté d'étreinte que possèdent nos âmes. Chaque fois qu'en nous une émotion sacrée amène des larmes au bord des yeux — jouissance sublime de l'art ou volupté sainte de l'amour — c'est alors la plus parfaite communion dont notre être soit capable avec l'Infini... et nous sommes proche aussi proche qu'un mortel peut l'être, des secrets de la vie. »
Alberte meurt. Et Sébran n'eut plus d'autre occupation que de revoir son image au musée La Tour. Et il | n'était pas dans le désespoir d'une morte, mais dans la tristesse d'une absente qui tarde à revenir, mais dont le retour est certain... « Quelques années plus tard « il mourut comme un saint » : dit le témoin fidèle de son existence. Traduisons : Il se dit : Je vais la retrouver...
Ce sera la supériorité de ce livre qui ne ressemble à nul autre de susciter mille idées différentes selon les dispositions de ceux qui le liront, le reprendront, ecommenceront à le lire comme une œuvre riche de
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substance et propre à animer les intelligences et les imaginations... Je n'en veux tirer aujourd'hui qu'un tout petit enseignement. Voici des héros qui ne sont point liés par les exigences de la vie de société. Ils ne sont pas dominés par elle, non plus que par ses lois. Ils sont fièrement individualistes ; ils sont gravement anarchistes. Exaltés par la passion ils ne voient plus rien du inonde. Ce sont des héros exceptionnels qu'a grandis leur sentiment violent de la beauté. Incomparable puissance excitatrioe de la beauté et de l'amour.
Ahl frappe-toi le cœuri c'est là qu'est le génie. C'est là qu'est la pitié, la souffrance el l'amour !
Ils aiment, et leur amour les élève au-dessus de l'humanité, les place en dehors d'elle. Ils aiment et ils deviennent des êtres effrénés... Mais pourtant, par la qualité de leur sentiment, ils fournissent comme un exemple social. Ils purifient, en vérité, le sentiment qui est le fond de tous les rapports sociaux !
A travers les merveilleuses complications sociales de leur existence incomparable aux autres, on aperçoit qu'ils divinisent le sentiment de l'amour, et ils le parent de toute cette délicatesse par laquelle seule peut se réaliser le perfectionnement de la vie moderne... Les héros nous donnent cet exemple, le roman nous en donne un autre : il est une réaction contre tant de romans qui, ne s'occupant que de l'amour, ont néanmoins abaissé, avili le sentiment de l'amour en dépeignant seulement ou surtout ses manifestations extérieures, ses gestes les plus monotones et les plus vulgaires. Ici tout est noblesse et beauté.
Ainsi s'affirme et se développe la personnalité originale d'un écrivain avide de faire comprendre à tous l'amour de la beauté, la beauté de l'amour.
li mai 1904.