POLITIQUES
Par M™" Adam.
Une grande bonté règne en ces mémoires de M™® Adam. « Il faut aimer, c'est ce qui nous soutient, car, sans amour, il est triste d'être homme », disait Voltaire, qui n'aimait pas, qui n'était pas bon. M"»» Adam est toute bienveillance ; c'est pourquoi dans ce livre qui raconte sa jeunesse, elle est heureuse d'être femme et d'écrire. Sa bonté s'applique à tout le monde, à ses amis, à elle-même, à ses premiers livres, à ses ennemis et môme à M. La Messine dont elle fait un personnage historique ou un héros de roman et qui ne mérite ni d'être traité avec bonté, ni d'être un héros de roman ou de devenir un personnage historique.
Qu'est-ce que la bonté ? Je n'en sais rien ; personne ne sait exactement où la bonté commence et non plus où elle finit. M°^® d'Agoult, qui fut la première grande amie littéraire de Juliette Lamber, qui Tencouragea^ qui l'aima avec un peu de tyrannie, croyait savoir en quoi consistait la bonté. Elle croyait le savoir, et elle la définissait par des explications et des distinctions :
« Il y a trois sortes de bontés qu'il ne faudrait pas confondre, prononçait cette femme érudite, riche en idées générales et apte à écrire avec une abondance élégante et facile, celle qui réside dans l'intelligence,
celle qui a sa source dans le cœur, et enfin celle qui naît d'une certaine faiblesse, ou, pour me servir d'un mot moderne, d'une certaine impressionnabilité des nerfs. La première, plus grande, plus calme, plus constante, moins sujette à des excès et à des retours, mais un peu froide en apparence, se rencontre plus fréquemment chez les hommes. On pourrait la nommer la bonté virile. La troisième, passagère, superficielle, capricieuse, est hélas ! seule à l'usage de la plupart des femmes. Quant à la seconde, la bonté du cœur, je la tiens pour aussi rare que le génie. »
M""* d'Agoult est bien sévère pour les bonnes femmes. Ne pourrait-on pas dire que sa jeune amie, Juliette Lamber, était bonne de deux sortes de bontés, de celle qui réside dans l'intelligence et de celle qui a sa source dans le cœur, ce qui ne l'empêchait pas d'être quelquefois bonne, par suite d'une certaine impressionnâtbililé des nerfs tout simplement.
Consultons encore une femme sur la bonté des femmes. M""® de Staël affirmait : « L'habitude des occupations intellectuelles inspire une bienveillance éclairée pour les hommes et pour les choses... Tout comprendre, ce serait tout pardonner. » La bonté de Juliette Lamber provenait certainement de son habitude des occupations intellectuelles ; mais son cœur ne contredisait jamais son intelligence.
Parfois, Fauteur (ï% Mes premières Armes politiques et littéraires est méchante, presque méchante. Elle traite sans douceur Emile Ollivier. Elle le poursuit, elle le persécute. Mais qui donc est tendre à cet homme d'État qui a manqué sa vie ! Si Emile Ollivier, ce révolutionnaire à rebours, pense comme Robespierre que le plaisir de déplaire est aristocratique, il a dû éprouver dans son existence de bien grandes joies, et aristocratiques au plus haut point ! Mais peut-on se réjouir de déplaire à Juliette Lamber !
Si Emile Ollivier lui inspire des paroles méchantes, un certain nombre d'hommes politiques ne lui inspi-
222 LES SAMEDIS «.ITTÉRAIRES
rent que de la malice. Juliette Liwnber raillera volontiers o© boû, cet excellent Floquet. Je citais tout à l'heure Robespierre ; c'est sans doute parce que je pensais à Floquet. En ce temps-là, Floquel se proclamait fils de Robespierre. Il descendait de lui par les idées, et pourtant ne lui ressemblait point. La msAice de M"« Adam atteint la pureté de son langage, car elle déclare en toute simplicité que Floquet « avait l'apparence du poseur le plus stupéfiant qu'il y eût sous la calotte des cieux. » Floquet fut présenté à M^® d'Agoult par Adalbert Philis. Et M™® d*Agoult dit à ses intimes : 4c Nous aurons Floquet sans son légendaire chapeau sur la tête, hélas !... »
Floquet vient, il est là ; il n'y a plus que lui. Au bout de cinq minutes, il parle haut, il discourt, -fait les demandes et les réponses, tient sa main droite dans son gilet, apprend que, comme M™® d'Agoult, il est lié avec les Peruzzi de Florence. Il roule l'r du nom et le prononce à l'italienne, assure que Napoléon III ne cesse de donner des gages à la cause italienne, « cette cause admirable ajoute Floquet d'une voix éclatante, qui réunit un souverain traditionnel de la maison ducale la plus vieille d'Europe, Victor-Emmanuel : un chef de guérilla, Garibaldi ; un révolutionnaire audacieux, Mazzini ; un homme d'Etat, le plus grand diplo* mate de l'univers entier, Cavour I » '
Les amis de M'"' d'Agoult se regardaient et M"»*» Adam sourit encore du sourire qu'avait alors Juliette Lamber. Elle sourit et sa malice l'emporte ; et elle raille aussi Henri Brisson parce qu'elle le juge trop sévère et d'une sévérité trop maîtresse d'elle-même. Je crois que les idées d'aujourd'hui dominent en M°*a Adam et dénaturent ses souvenirs d'autrefois !
Ses souvenirs littéraires demeurent d'une sérénité plus complète.
Quels documents, quels jolis documents — et pas toujours exacts — elle nous fournit sur les mœurs littéraires d'une époque moins compliquée que la nôtre.
Proudhon avait écrit la Justice dans la Révolution, où il attaquait fort grossièrement George Sand et jVlaio d'Agoult. Juliette Lamber voulut défendre, ces deux femmes célèbres : elle écrivit Les Idées antiproudhoniennes. Elle eut de la peine, déjà à trouver un éditeur. Enfin, elle découvrit un libraire qui s^appelait Taripe, qui lui promit 500 volumes moyennant 70 francs, et le livre parut. Et tout de suite, comme s'ils n'avaient à faire que cela, les journaux le discutèrent,
Le Siècle écrivit sur l'heure cet entrefilet :
<€ Un livre destiné à produire une grande sensation nous a été remis hier. C'est une réponse à Proudhon et aux injures de son dernier livre adressées à George Sand et Daniel Stern. On le dit d'»ne très jeune femme, quoique très viril. Le titre du volume est Idées ântiproudhoniennes, signé Juliette La Messine. »
Oh temps ! oh mœurs ! Et cela suffisait pour préparer la gloire. Journaux et revues se préoccupèrent du livre. Juliette La Messine eut immédiatement pour amie M°^® d'Agoult, dont écrivains et artistes fréquentaient le salon. A cette époque, le talent joint à la beauté n'était pas méconnu.
Juliette La Messine continua d'écrire triomphalement, et commença d'illustrer le nom de Juliette Lamber, Elle régna un peu dans le salon que gouvernait M""® d'Agoult. C'est là qu'elle se fit sa conception du monde et de la vie contemporaine. C'est là qu'elle se créa des amitiés qui furent très fortes et quelques haines qui le furent moins. C'est de là qu'elle vit bien la société de son temps.
Et grâce à ses souvenirs déversés un peu en désordre dans ce livre charmant, où ils s'entassent et se poussent et se gênent parfois les uns les autres, nous pouvons admireu* les plus belles erreurs d'un moment. Ce
fut alors que des poètes qui se réunissaient dans une association parée de ce beau titre un peu ridicule : Union des poêles^ discutaient avec la même passion Les Fleurs du Mal et Denise, par Aurélien Scholl !
Comme les années passent tout de même ! diront les braves gens. Il y eut une heure où la publication d'une certaine Denise par Aurélien Scholl fut un événement de quelque importance dans la littérature française. Scholl, qui badinait avec application, avait écrit là une œuvre naïve, que l'on ne jugeait pas niaise mais où Ton applaudissait « quelque chose de sain ». Et Ton s'écriait: « Il est bien temps que lés moralités intellectuelles se réveillent ! > Et si, vraiment, Denise trompait son mari comme toute autre héroïne, du moins elle avait été délaissée, et elle Iç trompait d'ailleurs en vers nobles, sentimentaux et tellement idéalistes ! Baudelaire, au contraire, fi donc ! On approuvait les poursuites contre l'immoralité des Fleurs du Mal : louables dispositions d'un public ami de la vertu ! Nul ne les blâmera ! Mais qu'on ait. pu attribuer à Denise, par Aurélien Scholl, une iiîiportance comparable à celle des Fleurs du Mal, cela, on en conviendra, nous incite à ujae grande prudence dans nos jugements littéraires !
. Erreur ne fait pas compte. Les exagérations ne font compte qu'à demi. Mais chaque écrivain de Mémoires exagère forcément. Un saloa devient son petit univers; Les idées de ce salon deviennent ses idées. Il ne veut pas d'autres sentiments, et ne tolère point d'autres admirations.
Juliette Lamber admire M"^® Ackermann parce que Daniel Stern a découvert ce « grand poète ». C'était à Nice. M""^ Ackermann y vivait une vie étrange. On pouvait qualifier son esprit d'infernal, car elle était d'un athéisme provoquant et eût dit son fait à Dieu luimême, répétait-elle souvent, si elle y avait cru. Elle avait une conversation d'un imprévu stupéfiant, car elle savait tout, et parlait les langues anciennes comme les modernes. En outre, elle n'était point féministe.
€ Sans cesser d'être femme et de tricoter mes bas, disait-elle, je suis l'esprit le plus libre et le plus dégagé de mon temps. »
Elle avait horreur de l'amour, « cette maladie de tempérament », comme elle l'appelait ; et cette horreur la rendait cruelle contre toute ifemme défendant, éprouvant ou ayant éprouvé Ja passion. Cruauté qui n'était peut-être point d'un esprit très libre !
Elle se déclarait l'ennemie des choses, c'est-à-dire de tous les phénomènes stupides qui se produisent, en ignorant leur pourquoi. Elle ne croyait qu'à la science. La soif de savoir, de « repousser le mystère », la possédait. Elle luttait incessamment contre ce mystère et se grisait de ses superbes malédictions. Toujours révoltée, elle ne trouvait en rien l'apaisement, elle souffrait sans doute de n'être point apaisée, mais prenait quelque orgueil de ce précieux martyre. Elle ne croyait même pas à l'amitié. Et elle roulait en elle de hautaines pensées cependant que deux fois par semaine elle descendait à Nice pour « faire son marché ». Daniel Stern monta jusqu'aux solitudes de M™® Ackermann. Et comme elle s'étonnait de ne point voir sa terre égayée de quelques fleurs : « Je les déteste, "répondit cette femme moins philosophe qu'elle ne se plaisait à le croire, je les déteste ; les sourires et les parfums de la nature sont des mensonges ; les clartés, v les lumières, des tromperies. » Eh ! là ! aurait-elle ainsi parlé si son sourire à elle avait été plus attrayant^ si sa personne si philosophique n'avait été laide et vulgaire, son front trop large, sa figure à angles droits et masculine au plus haut point ! N'était-ce pas au fond des considérations sur elle-même qui nourrissaient son intellectualisme forcené !
Pourtant elle n'avait pas à se plaindre de la gloire. On goûtait sans se faire prier la séduction sévère de son œuvre. Sainte-Beuve se tenait pour enchanté par cette femme poète qui lisait dans leur texte les Fragments d'Alcée et les vers de Sapho. Mais, ô ironie ! il
citait surtout d'elle des vers où la solitaire de Nice, infiniment docte, infiniment grave regrettait Tamour ou quelque chose y ressemblant.
Serait-ce un autre cœur que la Nature donne
A ceux qu'elle préfère et destine à vieillir ?
Un cœur calme et glacé que toute ivresse étonne
Qui ne saurait aimer et ne veut pas souffrir ?
Ah ! qu'il ressemble peu dans son repos tranquille
A ce cœur d'autrefois qui s'agitait si fort I
Cœur enivré d'amour, impatient, mobile,
Au devant des couleurs courant avec transport !
Il ne reste plus rien de cet ancien nous-mêmes ;
Sans pitié ni remords, le Temps nous l'a soustrait.
L'astre des jours éteints, cachant ses rayons blêmes,
Dans l'ombre qui l'attend se plonge et disparaît:
A rhorizon changeant montent d'autres étoiles.
Cependant, cher Passé, quelquefois un instant
La main du Souvenir écarte tes longs voiles
Et nous pleurons encore en te reconnaissant.
Il y a beaucoup d'attendrissement passionné dans ces vers presque très beaux et où rien ne blesse, si ce n'est peut-être la main trop hardiment métaphorique du souvenir... Celle qui les a écrits pouvait avoir dans le cœur autant d'amour qu'elle avait de philosophie dans l'esprit. Mais elle n'était point une méconnue, M"^® Ackermann ; et on la retrouve avec une joie austère, mais sans surprise — dans les Mémoires indulgents de celle qui entendait Daniel Stern parler, parler encore de la poétesse inélégante de Nice et qui se demandait comment une femme peut s'y prendre pour n'être pas belle !
Hélas I on rencontre dans ces Mémoires — mais où donc n'en rencontre-t-on pas, et quel groupe, quel salon n'a pas aujourd'hui son méconnu, — on rencontre un autre méconnu qui semble être un incompris et devoir le rester. C'est un musicien, un philosophe, un poète : c'est Louis Lacombe.
V^kû^
Vous ne connaissez pas Louis Lacombe ? M"'® Adam parle de lui avec une douceur apitoyée. Il était très enthousiaste ; il était très timide, et il avait sans doute une sorte de génie. Il vécut sans bonheur et il mourut sans gloire.
Un jour, on avait joué de lui un grand chœur patriotique des Cimbres et des Teutons. Cinq mille exécutants ! Le succès avait été colossal comme la musique môme. Mais bientôt Louis Lacombe fut bafoué comme un précurseur. On refusait sa musique ou on la raillait.
Il fut réduit à disserter sur son art. Louis Lacombe, nous dit M™« Adam, a écrit sui la musique des pages admirables. Il en parlait de façon captivante, et pour ceux qui l'ont entendu, inoubliable. « Selon lui, la mélodie se confond avec l'harmonie, de telle sorte que pénétrées Tune par Tautre, elles forment corps et que la mélodie résultant d'un ensemble harmonieux peut être comparée à cette senteur délicieuse des bois au printemps quand la brise vous apporte, mêlés, d'innombra-^ blés parfums. » La musique était pour Louis Lacombe la voix qui exprime les idées et les sentiments de l'homme dans une langue universelle. Il ne la considérait . pas comme un jeu de sons combinés avec art ; il cherchait à préciser la pensée philosophique, le sentiment dramatique. Son épopée lyrique sur les progrès de l'esprit humain ressemble, dans un autre art, à ce que Chenavard a voulu faire exprimer par la peinture : la mondialité, Tuniversalité. Les idées d'Auguste Comte, celles de Littré influençaient l'art de façon curieuse. On ne rêvait que groupement, synthèse, humanité. L'infiniment grand à cette époque préoccupait autant que plus tard l'infiniment petit. Mais on embrassait trop pour bien étreindre.
Peut-être que Louis Lacombe embrassa trop pour bien étreindre. En janvier 1902, je reçus la visite de sa veuve : M"^® Andrée- Louis Lacombe. Elle est morte maintenant. Elle m'apportait un volume de vers de son mati. Elle parla du mort méconnu avec une noble volu-
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bilité. Elle m'assura que Lucien-Victor Meunier faisait de lui le plus grand cas, et me tendit un article signé de ce nom dans Le Rappel, C'était admirabJe, c'était .touchant. J'affirmai démon mieux que les génies ne restent pas toujours méconnus... et qu'un article de Lucien-Victor Meunier... Le lendemain, M"'® Andrée- Louis Lacombe m'apportait avec la même fougue un autre livre de celui à l'obscurité de qui elle se dévouait : Philosophie et Musique, Puis je lus les vers de Louis Lacombe. Ils n'étaient pas bons.
En retrouvant dans les Mémoires de M"^® Adam le nom de Louis Lacombe, qui avait excité un dévouement si magnifiquement impérieux, j'ai recherché son ouvrage : Philosophie et Musique, Il y a encore, à travers les pages de ce livre, l'article de Lucien-Victor Meunier, et Louis Lacombe n'est pas encore célèbre... Je viens de parcourir Philosophie et Musique. Certains passages sont obscurs... La plupart sont très clairs. Hélas! ils ne sont pas dépourvus de banalité.
Mais quelque chose n'est point banal. Et je ne sais rien de plus mélancolique. C'est, à la fin du volume, la liste des œuvres manuscrites de Louis Lacombe. Cette liste emplit quatre pages in-octavo de deux colonnes. Et il y a des opéras qui ne sont cités qu'en trois lignes ! Liste douloureuse ! Est-ce un méconnu que Louis Lacombe ?
jVjme Adam le pense. Mais elle juge avec bonté l'œuvre qu'elle ignore, à cause de l'homme qu'elle connut. Vraiment la bonté éclaire ces Mémoires et chacun rapproché des autres prend à ce contact une valeur inattendue. On ne voit dans ce livre, comme dans le salon de M""® d'Agoult, que des hommes charmants. Tous avaient de l'esprit et du cœur. Ils étaient les amis de M""® d'Agoult et de sa jeune amie Juliette Lamber. Et tous avaient le goût des idées et le désir de les exprimer noblement, poliment. A fréquenter ce petit groupe littéraire et politique, on se persuade que Chamfort a bien tort. Chamfort disait : « Quand on veut plaire dans
le monde, il faut se résigner à se laisser apprendre beaucoup de choses que Ton sait, par des gens qui les ignorent. » Ici, nul ne parle de ce qu'il sait ; et il en parle avec tant d'agrément ! Séduction suprême de cette sociabilité iiitellectuelle, qui est toute française!
Juliette Lamber n'avait que des amis chez M"^ d'Agouit. Celle-ci l'aimait assez pour lui vouloir donner un instrument de règne. Elle voulut l'aider à se former un salon, et à le conduire..; Un soir d'automne, elle lui avait dit :
« Petite Juliette, je rêve pour vous un salon tout petit, très choisi, avec les traditions du mien et nous le fonderons à votre rentrée. Je vous enverrai à ce propos cet hiver des instructions que vous méditée z . »
Et Juliette Lamber reçut les instructions que voici :
4c Le bonheur n'est fait que de renoncement et de sagesse. Pour grouper des hommes en nombre et quelques femmes intelligentes autour de soi, il faut avoir l'apparence sereine ou heureuse.
« Il faut unifier sa vie, ne point la compliquer aux yeux des autres, alors môme qu'elle serait troublée.
« Créer une atmosphère impersonnelle et paisible, qui repose, est nécessaire pour retenir l'amitié autour de soi.
< Consulter les premiers occupants d'un salon avant d'y laisser pénétrer les suivants, afin qu'il y ait des fondateurs ou qui se croient tels.
4c Éviter les confidences qui, échangées, créent des intimités trop grandes et obligent à donner des conseils qui, à certains jours, vous sont reprochés.
4c Soyez modeste sans vous annuler, soyez simple avec élégance. DDnnez confiance dans la solidité des opinions que vous exprimez ; qu'on vous sente à la fois inébranlable et tolérante.
« Entretenir la curiosité d'esprit de ceux qu'elle a groupés est le premier devoir d'une personne qui tient à conserver son salon.
« Faire bien comprendre à ceux qu'on groupe, et
le leur prouver, qu'on est plus occupé d'eux que de soi! »
I M"^« d'Agoult avait ajouté : « li faut vingt amis et
cinq amies pour fonder un salon. Vous les avez. Le mien restera le grand salon de l'hiver, le votre sera le petit salon de Tété, et notre milieu intime ne sera jamais complètement dispersé! »
Ainsi fit-on ! Juliette Lamber s'assimila tous les préceptes, fonda son salon, et au bout d'un an, elle était brouillée avec M"^« d'Agoult....
21 mai 1904.
On lance des poètes comme des plaisanteries. Les poètes sont rarement bons. Les plaisanteries sont toujours mauvaises.
Il y a beaucoup, beaucoup de poètes. Ils se lisent les uns les autres avec une grande vigilance critique. Mais la foule contemporaine lit peu les poètes. C'est peutêtre un crime. C'est probablement une faute. C'est certainement un mal. Crime, faute ou mal, la foule contemporaine lit peu les poètes. Ils sont trop. D'être si nombreux, cela les fait paraître moins nécessaires. Alors quelques-uns d'entre eux connaissant leur temps et que la concurrence est rude, emploient des ruses d'apaches du meilleur ton, pour usurper à leur profit la gloire entière qui devrait justement être disséminée sur tous, tous les poètes plus ou moins adroits ou plus ou moins malhabiles à faire fructifier un talent sensiblement égal à celui de leurs confrères plus ingénieux ou plus industrieux. On finit toujours par s'amuser des roueries de ces malins enfants des Muçes.
Mais quelquefois leurs efforts d'accaparement sont funestes aux discrets, aux timides, ou plus simplement, aux honnêtes poètes. Si ces victimes ont le don des vers émouvants et purs, vous conviendrez qu'elles sont faites pour nous intéresser passionnément.
Je crois que Charles Guérin qui n'est pas le plus célèbre poète de sa génération — il est né en 1873 — en est pourtant le plus original, le plus significatif, et
pour employer une épithète bien simple, mais bien claire, le meilleur. Que voulez-vous î il habite à Lunéville dans la "Meurthe-et-Moselle. Il ne se livre pas à des manifestations agitées. Il écrit seulement des vers que l'inspiration lui commande — plutôt que l'actualité. — Et il est content de son sort modeste. La gloire manquant, il fait de la Muse sa compagnie consolatrice.
Hélas I je porte en vain, poète, L'orgueil d'un labeur obstiné I Mon temps dans sa marche inquiète Ignore encore que je suis né.
Aussi mon cœur reste avec celle Qui nous sourit d^ns son miroir La fleur de sa bouche est plus belle Que la feuille du laurier noir ; .
La gerbe d*avoine qui plie Est moins svelte que son corps nu Et sa gorge ronde et polie Me console d*être inconnu.
Et poète, poète, poète enfin, sans souci des communications à faire utilement à la presse, il exprime ses inspirations avec un art précis.
L'humble potier, modeleur De l'obéissante argile, Façonne d'un ongle agile L'oiseau, Tinsecte et la fleur :
Et le galbe de son vase Parmi l'agreste décor Qu'il fouille et caresse encor, Finit en femme à la base, O fervents labeurs jumeaux !
Regarde agir le génie Du poète qui manie L'idéal limon des mots ; Il pétrit, ébauche, achève Et frémissante d'amour Sa main fixe le contour Invisible de son rêve.
11 ne se dissimule pas Tinanité de son rêve. Il exagère môme ses défiances de lui. 11 se persuade trop que son œuvre est inutile ; et nous verrons, au contraire, qu'il y a en lui plus d'énergie qu'il ne le concède, et plus de principes de vie active, et puisque, aujourd'hui, les poètes chantent la vie, doivent chanter la vie, Charles Guérin est mieux que quiconque — car son art est plus sûr, son inspiration plus forte, plus nuancée, plus neuve, — un poète d'aujourd'hui.
11 doute, néanmoins, il doute de lui, car il sait que rheure est inclémente aux poètes. Et il exprime ses angoisses et ses résignations en vers dont je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils sont beaux : lisez-les l
Moi, que rien de fécond ne tente dans la vie
La lutte ni Tamour, ni les simples travaux
Et qui trouve, ironique entre les philosophes,
A douter de moi-même une âpre volupté.
Je sens le cœur humain trop large pour mes strophes,
Le vieil air douloureux d'autres l'ont mieux chanté :
Leur nom nourrit encor les clairons de la gloire,
Pour moi qu'un rigoureux destin laisse inconnu
Je presse entre mes doigts la flûte usée et noire
Des pauvres, des railleurs, et des fous. Son bois nu
Est plus doux qu'un baiser savoureux à ma bouche ;
Elle est ma confidente obscure et mon enfant
Et répond comme une âme à Tâme qui la touche.
Un passant, que mon cœur sait émouvoir souvent
Au temps des raisins mûrs s'arrête pour l'entendre.
Je suis seul, et je joue, ignorant qii'il est là.
Tour à tour désolé, voluptueux ou tendre.
Chaque jour, sur les tons qu'hier elle modula,
Ma misère sanglote et demande l'aumône, ^
Et le passant muet songe et baisse le fro nt,
Il m'écoute et revient et trouve chaque automne,
La flûte plus plaintive et mon mal plus profond.
Charles Guérin voit bien — je viens d'en fournir une preuve — exprime admirablement les conditions peu favorables d'existence et de travail créateur que notre
temps impose aux poètes. Mais il est» enclin à juger notre temps avec une sévérité excessive. Il est trop aisément mélancolique, parce qu'il est trop facilement désabusé. Il ne nous accorde pas assez d'heures pour écouter sa voix, en goûter peu à peu le charme on ne peut plus pénétrant, chercher un guide en ce poète doux et fort. Il jette trop vite un poème de désillusion après une poésie d'espérance. Au reste, l'un et l'autre ont toujours cette harmonie profonde, cette harmonie sans effort des idées et des images, du sentiment et de la pensée qui parle au cœur.
Ma plume, cette nuit de doute et de ténèbres,
Pèse à mes doigts tremblants comme un sceptre abdiqué.
Manquerai-je au destin que vous m'avez marqué
Ou moii nom vivra-t-il entre les noms célèbres ?
Seigneur ! Interrogez mon œuvre. Elle répond
Que mo n labeur fut grand et mon âme sincère
Et telle que l'épi d'or fin jeté sur Taire
Qui, frappé des fléaux, éclate en grains féconds.
Il se révolte un peu — mais toutefois, avec douceur. Et puis il se demande s'il ne vaut pas mieux que tout le reste vivre calmement une vie médiocre et sage selon le vœu des antiques poètes.
Ton cœur est fatigué des voyages? Tu cherches
Pour asile un toit bas et de chaume couvert.
Un verger frais baigné d'un crépuscule vert
Où du linge gonflé de vent pende à des perches ?
Alors, ne va pas plus avant : Voici Tenclos.
Cette porte a*osier qui repousse des feuilles.
Ouvre-la, s'il est sûr, poète, que tu veuilles
Connaître après l'amer chemin le doux repos,
Arrête-toi devant l'étable obscure. Écoute
L'agneau bêle, le bœuf mugit et l'âne brait
Approche du cellier humide oii, bruit secret,
Le laitage à travers les éclisses s'égoutte.
C'est le soir. La maison rêve ; regarde- la
Vois le feu qu'on y fait à l'heure accoutumée
Se trahir dans l'azur par une humble fumée
Mais tu cherchais la paix de l'âme ? Entre : elle est là.
ÎLÏ+V
11 cherche la paix de Tâme, mais malgré lui il se laisse aller aux émotions les plus puissantes que la vie nécessairement procure à tout esprit, à tout cœur.
Il s'anime et s'exalte dans la nature. Il aime la nature parce qu'elle est beUe, parce que sa beauté lui inspire des chants mélodieux, lui donne à lui-même conscience de sa force, et presque de sa souveraineté. Il célèbre incessistmmeni la nature amicale.
Je vais sur la pelouse humide de rosée.
D'un pas léger, les yeux riants, Tâme grisée
De tendresse, dp joie indicible et d*amour.
Le jour descend en moi comme un baiser» le jour
Me pénètre et m'enlève à la terre. J'adore.
Le jardin resplendit sous le ciel frais. L'aurore
A troué les pins drus et noir^ d'un rouge orteil.
Une perle d'eau claire étincelle au soleil
L'herbe est comme une mer où l'onde poursuit l'onde,
L'allée a de lascifs contours de femme blonde.
Le lierre en feu frissonne à la crête d'un mur
Un oiseau que le vent balance dans l'azur
Chante sur le bouleau sans feuille encor. Je rêve
Au sein d'une lumière heureuse, ivre de sève
Et d'air, le front tourné vers l'orient et tel
Qu'un jeune dieu qui vit son matin immortel.
II crie ainsi son enthousiasme et, pour cela, comme il arrive aux poètes, son enthousiasme tombe ; mais la nature, à ce poète qui la sent et qui la comprend donne toujours un nouveau réconfort.
Ayant dit, et soudain déchu de mon orgueil
Je m'arrête et j'embrasse encor, d'un long coup d'œil
Le grand jardin natal aux brillantes allées,
Derrière elle, laissant les heures écoulées,
L'ombre plus courte atteint le milieu du cadran
Chaque toit bleu chatoie au soleil comme un paon
Et tandis que le ciel de midi sur le sable
Epanche en flots de feu son urne intarissable '
Indifférente au drame obscur de mon esprit,
La nature féconde et forte me sourit.
Il trouve dans l'amour même de la femme les mêmes causes de joyeuse exaltation, de tendre mélancolie et furieuse désolation.
L'amour nous fait trembler comme un jeune feuillage
Car chacun de nous deux a peur du même instant
Mon bien-aimé, dis-tu très bas, je t'aime tant...
Laisse... Ferme les yeux, ne parle pas, sois sage... »
Je te devine proche au fond de ton visage.
Ma tempe en fièvre bat contre ton cœur battant
Et, le cou dans tes bras, je frissonne en sentant
Ta gorge nue et sa fraîcheur de coquillage.
Ecoute au gré du vent la glycine frémir,
C'est le soir ; il est doux d'être seuls sur la terre
L'un à l'autre, muets et faibles de désir,
D'un baiser délicat tu m'ouvres la paupière,
Je te vois et, confuse avec un long soupir,
Tu souris dans l'attente heureuse du mystère.
Il sait aimer aussi avec une frénésie sensuelle que ne compromet point la correcte douceur du style.
Je te vois anxieuse et belle de pâleur ;
Le sang fiévreux afflue et palpite à tes tempes.
Ferme les yeux, prends-moi plus près de toi, sois tendre
Et que ma chair se fonde à ta bonne chaleur,
La force du désir gonfle ta gorge en. fleur ;
Un sanglot fait mourir tes caresses plus lentes
Et le bruit de nos cœurs, tombe au fond du silence.
Mes lèvres à tes cils cherchent le sel des pleurs ;
Un grillon chante, Tâtre est noir, la lampe éteinte,
Tu m'attires vers toi dans un demi-sommeil
Et mon baiser t'arrache une amoureuse plainte.
L'heure, comme un ruisseau dans les herbes, s'écoule ;
Et je rêve d'un seuil accablé de soleil
Où le fidèle essaim des colombes roucoule.
S'il est perpétuellement inquiet dans la nature, et plus encore dans l'amour, c'est surtout parce qu'il croit en Dieu tout en ayant peur de ne pas croire suffisamment en lui. Il a un sentiment religieux qui l'obsède et
GïURLES GUÉRIN 237
le persécute. 11 devient un martyr. 11 est intellectuellement, moralement torturé. Toutes ses sensations l'effraient au moment qu'il les goûte le mieux. Quand il va s'apaiser, il recommence à être presque épouvanté. II sent l'amertume, faut-il dire le dégoût, la déchéance de l'amour. Il se crée mille ennuis merveilleux, dont il jouit délicieusement, douloureusement.
Des cloches. C'est le jour de Pâques, sombre cœur.
Toi seul, et quand les gens du peuple et les servantes
Reçoivent Jésus-Christ sur leurs lèvres ferventes,
Toi seul obstinément tu chéris ta rancœur.
Solitaire parmi la foule fraternelle
Tu ronges ta fureur et ton silence amer ;
Ton orgueil — car en toi l'esprit corrompt la chair, —
Contre ta foi vivace encore se rebelle.
Et c'est ton grand remords et ton acre tourment
Devant ces vrais chrétiens qui vont au divin Maître
D'avoir, âme incertaine et trouble, cessé d'être
Un pauvre homme qui croit en Dieu tout simplement.
Dieu ne jrépond pas à ses objurgations désolées, et bientôt le poète s'en prend à lui-môme avec une injuste cruauté. 11 s'irrite, il s'afflige, il s'indigne de ses ardeurs intellectuelles et sentimentales ; il s'accuse et il se. condamne.
Te voilà nue, avec tes bijoux, toute en fleur : Mon âme, je te livre aux passants. Conte-leur Ton passé, ton amour fidèle et ta douleur Mon âme, ta douleur surtout ! Que chacun goûte A tes cils Pâcre sel des larmes goutte à goutte I Ces gens diront, rendus joyeux par ton chagrin : 4c La peau de cette fille est certes d*un beau grain, La ligne est délicate et son corps souverain. Elle est docile... Entrez, les coureurs de ruelles ; C'est dans ce lieu qu'on vend des voluptés cruelles. C'est ici qu'on peut voir souffrir pour un peu d'or, Nue et parée, au sein d'un merveilleux décor. Une enfant qui malgré la vie est vierge encor : Car il est sûr qu'avec les charmes d'une vierge On achalandé un livre aussi bien qu'une auberge. »
Chante ta peine, oui, pauvre âme, tords-toi les bras Ët^quand lasse, quittant l'estrade, tu viendras Quêter des pleurs de groupe en groupe, ces ingrats Te salueront en chœur d'une longue huée Servante du plaisir public, prostituée !
II exagère ses douleurs et ses remords et pou tant il personnifie bien les hommes de sa génération, inquiets, souffrants, fervents, prompts aux espérances, aux désespérances, ayant moins de loisir pour s'analyser aussi profondément peut-être, moins de penchant à se retremper dans la nature, et pourtant ! Mais puisque aujourd'hui, les poètes, dit-on, ont la mission de chanter la vie, la vie, la vie, rien que la vie, toujours la vie... Charles Guèrin, avant les autres et mieux que beaucoup d'autres, traduit les aspirations de seâ contemporains à la vie violente et utile et belle ; il les traduit dans toutes leurs incertitudes, c'est-à-dire dans toute leur vérité.
C'est la beauté de la vie qu'il adore dans la nature.
La nature sereine et sûre de sa force
Se repose à mes pieds dans un sommeil fécond.
Le monde harmonieux des formes qui naîtront
Circule en tourbillon sans fin sous son écorce.
La nature éternelle engendre sans tourment,
Sévère ou souriante, elle rêve, et la vie
Déborde de son rêve inépuisablement
Je l'écoute, au sommet de la pente gravie,
D'un grand souffle paisible et profond respirer,
Mesurant son labeur et mesurant le nôtre,
Poète, je voudrais défaillir et pleurer...
C'est la beauté de la vie qu'il chérit dans l'amour.
O mon ami, mon vieil ami, mon seul ami, D'entre tout ce passé, déjà mort à demi Rappelle-toi nos soirs de détresse commune, L'été, dans un jardin public, baigné de lune. Après avoir de rue en rue longtemps erré Nous nous asseyions là, le coeur désespéré,
ail
Sous le feuillage noir entouré de nuit claire.
Il faut croire, être bon, sourire, admirer, plaire.
Aimer, soupiraient l'ombre et Teau, toutes les voix
Nocturnes, qui parlaient et chantaient à la fois.
Il faut aimer, venez, nous avons d'enlaçantes
Caresses, murmuraient près de nous des passantes :
Et la brise à travers les fleurs et les rameaux
Faiblement répétaient encor les mêmes mots.
Il faut aimer, disaient les bouches sur les bouches;
Mais leurs tendres conseils nous rendaient plus farouches
Et nous restions crispés par un orgueil pervers.
Un air léger glissait sur nos yeux entr'ouverts.
La lune bleuissait nos bosquets immobiles
Et dans l'obscurité des berceaux, les idylles
Chuchotaient.
[ Et si dans son isolement il sent trop péniblement sa détresse, alors il aspire à vivre la vie consolatrice.
Vous qui passez là-bas, connaissez-vous ma peine, La peine que je porte au fond de l'âme? Elle est Pâle comme un soleil déclinant sur la vigne, PVaîche comme le grès d'une jarre de lait Et frémissante aussi comme un duvet de cygne Peine qu'on ne saurait nommer, chagrin sans'cause D'orphelin qu'à la nuit nulle chanson ne berce, Pareille sous les pleurs aux fléchissantes roses Dont le calice est lourd de pluie après l'averse, Ma peine qui jadis ressemblait à 1 hostie Éblouissante et nue au cœur de l'ostensoir Cette peine est vraiment trop obscure, ce soir, Qu'on ouvre la fenêtre au large, sur la vie l
Et il vivra une vie féconde en bienfaits pour les hommes.
Moi, je suivrai l'exemple heureux du laboureur Qui va, portant de cendre une besace pleine : Et la lance aux sillons luisants, et son labeur Avant d'ensemencer fertilise la plaine.
Ainsi mon âge ardent ayant marqué sa fin Par un flocon d'azur, là-haut, qui s'évapore
J'en crible la poussière acre et douce, et ma main Dans les cœurs large ouverts la répand, chaude encore Et si tendresse, amour, douleur, révolte et foi, Si dans mes vers un peu de l'homme se résume Un jour j'aurai l'orgueil d'entendre autour de moi Des fils puissants monter de ma pauvre amertume.
II sera animé de toutes les générosités que multiplie notre époque, qu'elle précise, auxquelles elle donne une application plus pressante :
O jeunesse qui fut la mienne, ô douloureuse î Je te laisse clouée à ta croix amoureuse Avec un poids mortel de roses sur le front, Les femmes qui t'ont fait souffrir te pleureront..- Pour moi je redescends la colline gravie D'un pas viril, les yeux plus larges vers la vie. Forger, lutter, brandir l'épée ou le marteau, Partager aux errants des routes son manteau, /'Are bon, être pur, être grand, être un homme Que le seul bruit du bien qu'il a semé renomme, Entrer comme un rayon d'azur dans les taudis, Remplir d'amour le cœur âpre et sec des maudits Visiter les chevets et les âmes sans joie Dire : « Croyez en Dieu, car c'est lui qui m'envoie » Se sentir chaque soir plus paisible et meilleur,... Ce rêve d'une fin de nuit d'avril, Seigneur, Ne sera-ce qu'un rêve encore après tant d'autres? Où compterai-je un jour au nombre des apôtres Qui satisfaits d'avoir accompli leur destin.
Meurent, les yeux ouverts sur l'éternel matin?
Ce rêve, qui dans notre temps ne songe au moins quelques minutes à le réaliser? Qui donc! mais Char- . les Guérin ressent tout l'orgueil dont nos contempo- J rains sont emplis. II veut agir pour le bien des hommes, ji mais imposer sa personnalité. '
Mais les hommes? Beaucoup m'ont ignoré; les autres Indifférents aux cris profonds jaillis du cœur Opposent à ma voix ce silence moqueur Par où le siècle ingrat accueille ses apôtres. •
Pourtant, s'il est parmi les fils du sang, s'il est Un être pitoyable à ses frères qu'enivre Cet âpre instinct d'aimer, de pleurer et de vivre Que le sein maternel nous verse avec le lait.
Cet être, assurément, c'est lui, lui que surexcite une noble ainbition, impatiente de demi-victoires.
Plutôt qu'un médiocre honneur accordez-moi, Dieu juste, de mourir jeune encore et l'âme ivre De volupté, d'orgueil puissant, avec la loi Que j'aurais été grand si vous m'aviez fait vivre !
Est-ce que dans cette poésie ne résonnent pas tous les échos de notre âme ! Elle ne célèbre pas le bienfait d'une loi sur les syndicats, ou l'héroïsme des pompiers parisiens dans l'incendie du quartier Ménilmontant, mais est-ce qu'elle n'est pas profondément humaine ?
Elle Pest, et la beauté de la forme assure à Tinspiralion du poète son efficacité tout entière., Quand il commença d'écrire, l'anarchie régnait sur la prosodie française et la bouleversait. Il subit d'abord les influences détestables, chercha l'originalité dsjAS la bizarrerie et Taffectation du vocabulaire. Il lui arrivait d'écrire :
Parmi d'ailés guinguenottis de rossignols...
Que la voix du soleil poupeline nos songes...
Il n'évitait pas les perversions du rythme. Sans doute, il tempérait par le bon goût son penchant à utiliser les « réformes» prosodiques ; il hésitait. Tantôt il écrfvait une poésie complètement régulière ; tantôt il pratiquait maintes irrégularités commodes : et par exemple, — comment expliquer cette fréquente anomalie ? il acceptait la forme classique fixe du sonnet, et 1 s' astreignant à enclore tout le développement d'une pensée ou' d'une impression en quatorze vers, il remplaçait les rimes par des assonnances... Sa poésie où ^ies combinaisons de rythme sont toujours peu variées,
redevient plus traditionnelle, et plus rég^ilière^ elle proscrit toutes les licences, ne tolère plus que tes libertés du vers auquel le génie même de la langue fraiH çaise a imposé ses formes immuables. En même temps^ sa poésie devient plus harmonieuse : son style plus pur.
Comment dire cette harmonie pleine et sobre, et forte de poèmes nets et doux, vagues et fermes, nua* geux et précis qui s'imposent à votre mémoire !.
Vous, le charme et l'honneur de mon jardin natal, Enfant qui secouez dans les herbes aiguës Pour en faire tomber des bêtes de métal,
Le parasol blanc des ciguës Vous qui vivez, naïf et frais, toujours fêté, Cette heure de la vie où Ton pleure sans cause. Aujourd'hui, jeune dieu rose et blond de l'été, Mon frère je vous vis déchirer une rose, La brise en dissipant les feuilles les mêla Aux libres papillons du cifel, et vous, volage. Ayant fui vers des jeux nouveaux, je restai là Songeant que vous aussi vous atteindriez l'âge Où Ton rêve devant la fleur au sein nacré L'âge, hélas ! où l'amour sur les âmes se pose. Ou le cœur pressentant la femme est déchiré,
Par la simple odeur d'une rose.
Tant d'autres poèmes exquis de grâce simple et musicale, de sentiment délicat, d'images finement nuancées, et si souvent d'une resplendissante magnifî* cence !
Son œuvre chaque jour se perfectionne, car Charles Ouérin, contrairement à tous les autres poètes, n'a point commencé par écrire des chefs-d'œuvre. Mais, le Semeur de Cendres est sans erreur possible l'un des plus beaux livres de vers publiés depuis dix années, n'est-il pas le plus beau ? et vous sentez bien que je prétends donner à ce qualificatif immense toute sa force et toute son étendue ! Si les poètes de trente ans
.Viffi
ne reconnaissent pas en Charles Guérin leur maître, ils pèchent par vanité ou par ignorance. Ignorants ou vaniteux, ils sont bien coupables. Et le rare talent un peu méconnu de Charles Guérin n'en a que plus de prix.
28 mai 1904.
CASIMIR STRYENSKI
Le 19 juin 1892 les admirateurs privilégiés de Stendhal se réunissaient au cimetière Montmartre- pour inaugurer le monument funéraire d'Henry Beyie, et M. Casimir Stryenski eut l'occasion de dire alors de quelle façon il aimait l'auteur de la Chartreuse de Parme»
C'étaient véritablement des paroles d'amour qu'il prononçait.
« Il y a, disait-il, il y a pour nous dans Henry Beyle, dans son atmosphère, un charme indéfinissable, charme intellectuel et charme physique.
« C'est une sensation, un frisson qui nous fait lui pardonner toutes ses boutades, ses mystillcalions, ses sarcasmes. De même Shakespeare, une fois qu'on a été saisi par lui, on ne pense plus à ses étrangetés, on prend patience, sûr de trouver de quoi avoir Pâme remplie, le cœur débordant.
« C'est la cristallisation. Et ce qui nous fera toujours aimer dans Stendhal même l'homme, c'est ce fonds de tendresse qu'il cache aux yeux du vulgaire. »
M. Stryenski parlait encore « d'une famille^ de la vraie famille d'Henry Beyle, de la famille intellectuelle et intime qu'il s'est créée ». La famille Stendhal ienne! n'est-ce pas plutôt l'armée stendhalienne qu'il faut dire, car les amis de Stendhal ont employé pour imposer sa gloire et propager son influence, d'audacieuses manœuvres qui étaient des manœuvres de guerre»
CASIMIR STRYENSKI 245
, M. Casimir Stryenski est Tintendant général des armées stendhaliennes; c'est lui qui les approvisionne de sujets nouveaux \ d'admiration.
La gloire de Stendhal, on le sait, fut lente à naître.
Stendhal disait lui-même : « Je serai compris vers
1880 ». Mérimée écrivait ces mots dans la notice qu'il
publia en 1850 sur son ami mort : « Je m'imagine que
quelque critique du xx** siècle découvrira les livres de
Beyle dans le fatras de la littérature du xix® siècle et
qu'il leur rendra la justice qu'ils n'ont pas trouvée
auprès des contemporains. » Balzac, cependant, avait en
1840 célébré — quoique prudemment, le « grand talent»,
! le « génie » de Stendhal. Ajouterai-je que Balzac écri-
; vant ces mots après la Chartreuse de Parme ignorait
i presque le Bouge et le Noir, Cette réhabilitation était
i pour Stendhal la pire façon d'être méconnu.
Taine commença la réhabilitation dans les Philo- \ sophes français du xix® siècle où il appelle Stenj dhal « ce grand romancier, le plus grand psychologue I du XIX® siècle. » Sainte-Beuve proteste; Flaubert hurle I sa colère et son mépris. Taine récidive en 1866 dans t ses Essais de critique et d^ histoire. Il crée le culte I de Stendhal qui, décidément, devient le méconnu à la mode. Paul Bourget, même critique, n'était pas homme à ne point avoir Tair de suivre la mode mieux que personne. Dans ses Essais de psychologie contemporaine^ il exalta Stendhal. Vint Maurice Barrés qui insista avec raffinement. Jules Lemaître, dans les Contemporains^ témoigna de quelque défiance. Emile Zola, dans les Romanciers naturalistes^ s'exprima avec mesure, avec équité et, disons-le, avec beaucoup de force critique : il tâcha à modérer l'enthousiasme afin sans doute de le faire durer. Est-ce que M. Stryenski ne serait pas de ceux qui ont travaillé le plus utilement pour que Tadoration de Stendhal ne devînt pas du fétichisme ?
Il s'y employa avec originalité en publiant les œuvres inédites du méconnu soudain déifié. Il donna,
soit avec le concours de M. François de Nion, soit par ses seuls soins, le Journal, les Souvenirs d* Exotisme, la vie de Henry Brulart, Lamiel, Ce faisant, peut-on dire qu'il servit la réputation de Stendhal auprès de la postérité? Eh mon Dieu! ces œuvres sont inégales et si leur publication fortifia le courage dé l'armée stendhalienne, elle put donner quelques arguments de plus à ses adversaires, et si je dis ainsi, c'est paice que les admirateurs de Stendhal et ses détracteurs semblaient bien être rangés en deux camps, s'excitant les uns les autres à des controverses qui étaient de véritables batailles.
Mais les publications effrénées de Casimir Stryenski
— je n'oublie pas non plus celles où s'appliqua Jean de Mitty — eurent pour résultat de préciser davantage et de compléter la physionomie de Stendhal. Elles le firent mieux connaître, mieux aimer de ceux-ci, de ceux-là mieux détester. M. Stryenski n'avait rien négligé pour que l'admiration stendhalienne fût dans tous les cas documentée à l'heure où il importait le plus qu'elle se documentât, — et donc disciplinée — d'une discipline favorable à sa durée.
Chercheur actif, infatigable et pieux, il accomplit avec tous les scrupules de la dévotion beyliste des travaux d'héroïque dévouement. II. dépouilla la collection
— immense — des manuscrits de Beyle que possède la Bibliothèque de Grenoble et qui se compose do soixante-dix volumes ou liasses, dont le désordre respecté, multiplie encore la redoutable importance. Ainsi devintil le bénédictin du Beylisme, comme l'appelle Paul Bourget ; l'homme d'affaires de la famille beyliste, comme l'appelle Maurice Barrés, l'archiviste du Stendhal Club comme l'appelle l'historien méticuleux de Be}'le, M. Arthur Chuquet.
Pour garder son courage en cette tâche colossale il fallait vraiment qu'il eût ces sentiments d'amour dont il fit l'aveu au cinquantenaire de Beyle devant le monument du cimetière Montparnasse. Il fallait qu'il bru-
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lât d'un autre amour plus vague, et non pas moins puissant, celui des lettres, des belles et bonnes lettres tout simplement. Son amour des lettres, M. Stryenski le proclame chaque fois qu'il peut. 11 éc^itdans une de ses clairvoyantes préfaces : « Jamais le maître n'aura été plus étudié. Et je suis très heureux d'avoir fourni une partie des documents nouveaux qui permettent aux critiques déjuger Beyle avec plus de sécurité. » Il écrit dans l'introduction de cette Histoire des œuvres de Stendhal que nous devons à M. Adolphe Paupe : « Je crois avoir bien mérité des lettres en encourageant M. Adolphe Paupe à consacrer ses loisirs à ce chapitre important de l'exégèse stendhalienne. » Il écrit encore dans sa jolie préface aux Mémoires de la comtesse Potocka : « J'ai eu le plaisir enviable de déchiffrer le premier plus d'un intéressant manuscrit, et j'avoue que mon ambition est satisfaite ou à peu près. »
Bien mériter des lettres : c'est Tunique but de son ambition. Trait significatif ! Voilà un homme qui aime les lettres d'un amour exceptionnel et rare ! II ne leur demande que des joies intellectuelles. Et tenez pour certain qu'il a cette supériorité de savoir goûter de grandes joies intellectuelles ! Satisfaire sa curiosité d'esprit, c'est pour lui s'assurer le bonheur tranquille et profond. Il ne suppose point de bonheur préférable. Quelles élégance de pensée, quelle fine urbanité d'esprit révèle cet intellectualisme qui conviendra de plus en plus à l'honnête homme dans la société ! Vous le voyez aisément. Quelle nature aristocratique il suppose, je dis aristocratique dans le sens absolu du mot, et si j'emploie ce mot c'est parce que Casimir Stryenski l'emploie volontiers en parlant de Stendhal. Quelle existence riche en émotions nobles ou gracieuse» a dû se former cet homme d'un si bel air intellectuel dans l'intimité de Beyle ou de personnages historiques découverts par lui et bien faits pour plaire à tous les esprits excellents et délicats !
Suivons M. Casimir Stryenski à la recherche de
ses sensations raffinées ! Il aime soudain la comtesse Anna Potocka qui nous fait la grâce de rédiger ses Mémoires en notre langue française. Ces Mémoires^ M. Stryenskiles publie et louons-le parce que de tels Mémoires nous donnent mille renseignements sur l'Empire — sur l'Empire nous ne nous lasserons point d'avoir des renseignements nouveaux quand même ils contrediraient et ruineraient ceux que nous possédons déjà — et parce qu'ils nous les fournissent avec le bon sens et Tesprit les plus charmants du monde. La comtesse Anna Potocka naquit en 1776 et mourut en 1867 ; elle fut aimée, elle aima ; elle observa la vie et ne la détesta point ; mourante, elle put dire : Que la vie est belle !
Belle ? parce que sans entrer dans l'histoire la comtesse Potocka assista de près à ses glorieux bouleversements ! Elle ressentit pour sa patrie polonaise un patriotisme passionné, elle admira l'Empereur parce qu'elle espérait de lui, parce qu'elle attendait de lui la délivrance de la Pologne que ne permit pas le destin. Parce qu'elle admirait l'Empereur, elle fut tendre à la France, « nation aimable autant que spirituelle, délicieux pays ! Si j'avais à recommencer cette tâche qu^on appelle la vie, c'est Française que je voudrais renaître ! Non je ne renie pas ma patrie, le ciel m'en préserve l Plus elle est opprimée, plus elle a de droits à être chérie de ses enfants : Mais si on avait le choix, avant de s'être engagé, ne serait-il pas permis d'améliorer son sort, afin d'échapper à tant d'espérances déçues, à tant de malheurs irréparables. » Parce qu'elle aimait la France elle fut aimée des Français. L'un d'eux, dont l'amoureuse amitié l'accompagna toujours, Charles de Fy., lui remettait son portrait avec cette devise :
C'est la pure amitié, tendre sans jalousie ; Des hommes qu'elle enchaîne, elle charme la vie ; Mais auprès d'une femme elle a plus de douceur ; C'est alors que d'amour elle est vraiment la sœur, C'est alors qu'on obtient ces soins, ces préférences,
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Ces égards délicats, ces tendres complaisances Que les hommes entre eux n'ont jamais qu'à demi, On a moins qu'une amante, on a plus qu'un ami.
M. Casimir Stryenski a pris la succession de Charles de F... qui était homme à trouver bons ces vers de Legouvé, puisqu'ils exprimaient son amour avec des réticences plus claires que des aveux ; il a pris cette succession auprès de cette femme artiste, lettrée, spirituelle, et cependant assez bonne. li s'est fait d'elle une compagnie, dont sa vie intellectuelle est tout illuminée.
Il se fait cepen(Jant un ami plus sévère en Sénac de Meilhan. Mais il est encore enchanté de son ami.
Gabriel Sénac de Meilhan, fils de Jean Sénac, médecin de Louis XV, était un homme très intelligent et très cultivé, bon observateur des hommes et bon critique des idées, dont la fortune fut peut-être inégale à son mérite. 11 fut le témoin des grands mouvements de notre vie française à la fin du xviii° siècle, et se manh* festa d'autant plus antirévolutionnaire que, par son origine, il tenait de plus près à la médiocre bourgeoisie, bénéficiaire de la Révolution. Il vivait dans l'intimité de la noblesse contemporaine et des grands écrivains de tous les temps. Il était mécontent, mais heureux. Casimir Stryenski lui rend hommage en publiant (F. Funck Brentano adjuvante), l'is'miy/re, moins roman que recueil d'observations morales et sociales, fort oublié dans tous les cas, ayant donc sans contredit ce mérite d'être supérieur à son destin, comme Sénac de Meilhan luimême, qui sait!
Mais quand on a cette chance de pouvoir vivre dans le passé, quelle faiblesse que de revenir au présent Sous le prétexte un peu vain que Sénac fut émigré (ce qui ne veut pas dire exilé), M. Stryenski ne balance, pas à citer une fois encore le vers excessivement connu.
Oh I n'exilons personne ! oh ! l'exil est impie !
Et cet historien, pourrait-on lui pardonner ! condes-l cend à juger la politique du jour:
« Plus impies eiicore sont ceux qui, au sein môme d'un pays, méconnaissant les principes qu'ils croient défendre, fon|. naître des circonstances telles que des citoyens, souvent pris parmi les meilleurs, se voient obligés de prendre le dur chemin de l'exil ! »
Dieu garde les historiens de la rhétorique et de la politique! Comment ne voient-ils pas que s'abaissant aux discussions contemporaines, ils affaiblissent notre foi en leurs tableaux pourtant fidèles du passé!
Pourquoi M. Stryenski nous donne*-t-il ces inquiétudes, lui historien pourtant sage, ne faisant des documents que leur usage naturel, les interprétant avec science et conscience, habile aussi à les grouper dans l'ordre qui leur convient et à établir ainsi des livres d'histoire , clairement ordonnés, de cette ordonnance qui est une . grande preuve de sincérité et la plus élégante parure des livres français.
Historien, M. Stryenski étudiera les hommes et surtout les femmes qui sont proches de l'histoire, qui ne lui appartiennent que parce qu'ils en ont été peut-être les victimes, grands personnages, petits héros, médiocres acteurs, vivant avec mélancolie leur existence parfois tragique, êtres que l'historien peut aimer car ils ne firent point de mal ou parce qu'ils subirent résignés le mal qu'on leur fit. Marie-Josèphe de Saxe la mère des trois derniers Bourbons, prudente bourgeoise, historique, sage et dévouée à toute sa famille, qui précéda de grandes tragédies où elle fut à peine admise à titre de confidente ; ce gendre de Louis XV Don Philippe Infant d'Espagne et duc de Parme, qui ne fut que duc de Parme, Infant d'Espagne et gendre de Louis XV, mais ne fut rien autre, cette jolie et légère princesse Rosalie Lubomirska qui mourut presque en riant sur l'échafaud pour avoir été jolie et légère, si jolie et si légère !
CASIMIR STRYENSKI 251
Casimir Stryenski raconte sa vie brève, sa mort cruelle avec un attendrissement irrité.
Sénac de Meilhan était tout surpris de l'insouciance
des Parisiens devant les « crimes » révolutionnaires.
« Le sang coule à flots, disait-il, et les théâtres sont
remplis. L'insensible Parisien qui se rend à la Comédie
voit son char brillant heurter la charrette qui conduit les
malheureux à la guillotine, et cette rencontre ne lui fait
pas plus d'effet que lorsque nous étions arrêtés pour
faire place à un convoi. Paris présente un spectacle
atroce, dégoûtant... une barbare tranquillité règne dans
le peuple... » Dans sa courte histoire de la princesse
i Lubomirski^, Casimir Stryenski donne maint témoi-
i gnage de c^jÉ». tranquillité barbare. Lui ne fut point
demeuré si paisible. Au matin de « l'exécution » de la
princesse, il aurait suivi la charrette sanglante, il aurait
: protesté contre « l'assassinat » avec une générosité qui
: l'eut immédiatement désigné pour le supplice et empri-
I sonné sur l'heure, il aurait versé des larmes désespé-
i rées, non point sur lui, mais sur la belle Polonaise
* morte à vingt-quatre ans !
Elle méritait sans doute celte dépense de sensibilité
à laquelle je crains bien qu'elle ne fut restée inatten-
. tive. La princesse Alexandre Lubomirska, née Rosalie
Clodkiewicz, qui arrivait à Paris vers la mi-octobre 1792,
était une des plus jolies Polonaises de son temps :
[ 23 ans, petite, cheveux blonds, grands yeux bleus, nez
régulier et bouche moyenne. Complétons ce signale-
; ment de passeport. Elle avait un teint de lys et de
' roses, des cheveux bouclés qui retombaient sur les
' épaules, «on regard était langoureux et rêveur. On lui
donnait le surnom de princesse printanière et le style
. du temps proclamait qu'elle était belle « comme on
nous peint Vénus ».
Elle venait à Paris se distraire, s'amuser, s'amuser
à ce n^oment-là ? Mais bientôt elle fut l'amie de M"** du
Barry qui menait une vie somptueuse dans son pavil-
I Ion de Louveciennes, et qui, sous Finfluence du duc de
Cossé-Brissac, puis après sa mort, en souvenir de cet ami très aimé, voulait sauver la prisonnière du Temple. La princesse Lubomirska écrivit à M°»^ du Barry. Ses lettres furent saisies. La princesse fut arrêtée. Condamnée, elle obtint un sursis à l'exécution car elle se déclara enceinte. On l'avait d'ailleurs condamnée en la cbnfondant un peu avec une de ses cousines... Elle veut vivre parce qu'elle aime la vie. Elle écrit à Hippolite Bleszynski, jeune officier polonais :
Le 2 floréal de la Conciergerie de Paris.
4c Le temps de me prouver si vous avez été réellement digne de mon estime est arrivé... Je me suis couverte d'opprobre pour sauver la vie de votre malheureux enfant... Vos compatriotes font cas de vous, vous avez de nombreux amis... La nation française ne refusera pas ma grâce à leurs vives et pressantes soUicita- )Lions.... Mais le moindre retard me conduit à l'échafaud. Il faut de la chaleur, de l'activité, du zèle... Vous n'avez pas de temps à perdre si vous voulez me sauver, me dérober à là honte du supplice, si enfin vous chérissez l'enfant infortuné qui, avant de naître, est déjà exposé à l'abandon, à la misère et à toutes les calamités de la vie.
< Adieu Hippolyte, adieu l'ami de mon cœur. 'Que ne pui^je me flatter de l'espoir de vous revoir encore une fois I !
« Adieu ! adieu ! »
Rosalie.
C'était bien le dernier adieu. La princesse Lubomirska fut exécutée et M. Stryenski pleure encore sa* jeunesse perdue !
Versons des larmes avec lui qui ne nous conviera plus guère à gémir sur de pareilles aventures d'un romanesque ensanglanté. Il préfère les moindres drames quotidiens d'existences plates et nues. S'il étudie
CASIMIR STRYEiNSKI 253
le gendre de Louis XV c'est surtout pour conter la vie de Louise-Elisabeth, la fille môme de Louis XV. Vie pénible et médiocre ! Comme elle ressemble à celle de Marie-Josèphe de Saxe ! Moins brillante encore et plus vulgaire, mais traversée des mêmes tracas qui n'ont même pas le mérite et l'excuse d'intéresser la grandeur des nations : peines d'amour-propre, soucis d'argent.
Mariée à l'indolent et sot Don Philippe, Infant d'Es. pagne et duc de Parme, qui remplit ses matinées par les soins de sa toilette, entend la messe, va à la promenade, fait de la musique, assiste à l'Opéra, ou bien joue au pharaon et n'a jamais le loisir de réunir un conseil des ministres, Louise-Elisabeth est contrainte de mener toutes les affaires. , Quelles affaires ? Il faut surtout obtenir une pension de la cour d'Espagne qui ne veut rien entendre. Et on multiplie les démarches humiliantes ! On se reprend, on recommence. On aboutit enfin. Misère I A-t-on l'argent, ce sont mille autre petites intrigues qu'il faut conduire, pour gagner des appuis, établir les enfants, conclure l'avantageux mariage. Et Louise-Elisabeth se charge de tout ! Elle vient à la cour du roi son père. Elle travaille comme plusieurs ministres, écrit des heures 'entières, subordonne tout à ce qui peut faire avancer ses projets. Si elle va à un laisser-courre, c'est parce qu'elle y rencontrera certain personnage à qui elle demandera un service. Peu lui importe de périr d'ennui et de chaleur à suivre la chasse. Le théâtre ne l'amuse guère. Elle en manque l'heure volontiers, s'oubliant, comme elle dit, à avancer ses écri^ tures. Elle ne joue que par nécessité, soit pour faire la partie de la reine, qui, souvent, n'a personne auprès d'elle, soit pour entretenir un ministre sans éveiller les soupçons. Elle est la parente pauvre qui se prête à tout, afin de tirer de tout quelque profit. Elle peine tellement pour l'établissement de sa famille qu'elle n'a pas le temps de l'aimer tout entière ; et elle parle de sa fille aînée avec une dureté glacée... Mais ayant
vécu cette vie de bourgeoise besogneuse, Louise-Elisabeth meurt à la tâche sans avoir reçu sa récompense, femme énergique, hautaine, rusée, faite pour les premiers rôles peut-être, mais qui fut mal mariée.
Touchants développements de ces existences petites et banales, près des trônes î Rapprochez ce livre : Le gendre de Louis XF du précédent ; Ia Mère des Trois Derniers Bourbons, Ce sont deux tableaux qui se complètent. Traits bien dessinés, précis et profonds, demiteintes, nuances grises, et en fin de compte pénétrante émotion !
Telle est donc, très en raccourci, l'œuvre de M. Casimir Stryenski. Y a-t-il entre les différentes parties de cette œuvre, d'autres liens que celui de^ la fantaisie ? Quel enchaînement de causes peut conduire cet esprit curieux de la bibliothèque de Grenoble où dorment les manuscrits de Stendhal aux archives de Parme où l'on peut ranimer la vie de descendants, un peu déchus, de familles dont T illustration est sans pareille, et qui deviennent de petites gens couronnées ? Sans doute, c'est simplement sa curiosité intellectuelle qui le pousse au gré des circonstances. Elle lui est un bon guide. U n'en veut point d'autre. Et malgré des travaux apparemment disparates une personnalité très nette èe constitue, qui n'est point sans originalité.
Il n'y a rien de vulgaire dans l'effort de cet homme de haute culture et d'esprit distingué, évitant la présomption de ses contemporains des lettres tous empres ses à dominer le monde ou à le conquérir, qui entreprennent souvent plus qu'ils ne peuvent faire et bientôt fléchissent. Il a consenti à des travaux de recherches qui semblent subalternes mais sont précieux infiniment. Il les a effectués avec bonheur. Et sans doute y a-t-il trouvé des agréments intellectuels d^ qualité bien rare. Il s'efface ensuite parmi la compagnie brillante de femmes jolies, fines, gracieuses, intelligentes, actives ou bonnes, ou spirituelles. Il se plaît à les mettre toutes en relief ces séduisantes héroïnes — un
CASIMIR STRYENSKI 2d5
peu à ses dépens s'il le faut. Il lui suffît de s'être constitué un petit monde où il vit doucement la meilleure vie de l'esprit. Il s'isole avec bonheur dans ce monde recherché, mais il permet à d'autres de s'isoler avec lui et de prendre un peu du plaisir gracieux qu'il goûte incessamment. N'avons-nous pas surtout besoin aujourd'hui de ces écrivains de ton discret et de manières réservées qui ne veulent que nous offrir les jouissances délicates de l'esprit et du cœur — et nous reposent ainsi de la violence fatale de la vie contemporaine.
Il s'efface. Mais sa personnalité est d'autant plus visible qu'elle se dissimule davantage. Son élégante modestie lui donne bien du charme.
4 juin 1904.
HÉRAULT DE SECHELLES
Vous cherchez des sujets de romans. L'histoire vous les fournit. Elle vous donne des réalités, supérieures à toutes les imaginations, et romanesques à souhait, des existences préférables à tous les rêves combinés avec art, des personnages qui sont plus que des héros, qui sont des hommes.
Pourquoi écrire des romans ? Écrivons l'histoire. Traçons des « portraits français », comme dirait M. Edmond Pilon, jeune écrivain qui a le sentiment très profond de toutes les élégances traditionnelles de notre esprit national et, par surcroît, un style joli où se laissent encore reconnaître, car M. Edmond Pilon est tout jeune, les bons auteurs du xviii® siècle. Mais un jour viendra sans doute où Ton ne reconnaîtra plus ces auteurs dans les phrases de M. Edmond Pilon, qui continueront d'être d'un style joli, mais seront, en outre, d'un style plus personnel... Constituons de notre mieux des portraits français fins et de lignes délicates comme ceux qu'il esquisse... Nous écrirons ainsi les plus beaux romans, sources intarissables d'émotions fortes et douces. Et nous entrerons ainsi dans l'intimité de beaucoup d'âmes variées.
M. Ernest Daudet nous donne les moyens de tracer le portrait de Hérault de Séchelles, de ce révolutionnaire de bon ton et de cruauté décente qui fut jusque vers l'échafaud le délicieux Séchelles. A vrai dire, M. Ernest Daudet ne peint pas le portrait lui-môme»
II ne rassemble pas les traits de cette physionomie plus séduisante encore qu'elle n'est haïssable. Il ne s'aperçoit pas qu'il laisse ces traits un peu épars, tant il est absorbé par la recherche de la seule vérité historique. Recherche incommode ! Il manque des documents. Il en est d'autres qui, trop abondants, se contredisent. Nous ne saurons jamais quel fut le père du délicieux Séchelles. Nous ne saurons jamais quels furent les sentiments exacts de l'insouciante et passionnée Adèle de Bellegarde pour le plus beau des révolutionnaires qui dut gagner à la Révolution bien des femmes. Nous ne saurons jamais qui adressa le dernier adieu au délicieux Séchelles s'en allant à la mort avec une noble indifférence. « Le matin du supplice, Séchelles descendit le premier de la charrette... Il regardait du côté du Garde- Meuble une main de femme qui, à travers les volets entr'ouverts, lui envoyait un dernier adieu. » Etait-ce la main d'Adèle de Bellegarde ? Nous ne le saurons jamais. Mais il est une vérité psychologique, une vérité morale que nous distinguons parfaitement. Elle est pour nous la plus « intéressante » qui soit au monde et la plus précieuse. Elle nous suffit touchant cet homme délicieux qui ne joua qu'un rôle secondaire dans l'histoire de la vie française, alors que les femmes jouèrent le premier rôle dans l'histoire de sa vie.
Hérault de Séchelles était apparemment le fils d'un jeune colonel qui fut d'abord capitaine comme vous le pouvez croire, mais le fut si peu ! En 1754, cet officier est au camp de Sarrelouis ; en 1755, au camp de Richemond, près de Metz, dans l'état-major du général Chevert. Il y a seize ans à peine, M. Ernest Daudet, qui est un juge bienveillant, déclare: « Sa précoce raison, ses qualités d'esprit, son activité corporelle, le rendent digne du grade qu'il a obtenu. » Ne nous hâtons pas d'attribuer au fils les qualités que M. Ernest Daudet aperçoit instantanément en ce père mort à vingt ans. Il est permis de supposer que ce ne fut là pour le délicieux Séchelles qu'un père putatif.
L'ami de la comtesse de Bellegarde naquit plutôt du maréchal de Contades, qui perdit si bien la bataille de Minden et ne fut pas moins fier pour cela. A la vérité Contades passait pour un bon général. Comme il avait en même temps de Tesprit, il démontca donc que le désastre était le fait de son lieutenant Broglie. Comment décider entre les deux coupables ? Le roi nomnaa Broglie au grade de maréchal et proclama que Contades était toujours un bon officier. Mais la bataille de Minden était toujours perdue. Le jeune colonel Hérault de Séchelles y était mort.
Son fils est tendrement élevé par deux femmes, sa mère et sa grand'mère. Elles le poussent à la magistrature. Il laisse faire.
Dès Tâge de vingt ans, il est avocat du roi au Châtelet. Il prétend au beau style et au beau langage. La Clairon lui apprend à bien dire. Qui donc lui apprend à bien penser ? Il admire Jean-Jacques Rousseau et Buflbn. Il se nourrit de ce style grand, relevé mais simple qui généralise tout, qui découvre une multitude de rapports, dont on ne peut changer ni déplacer un mot. 11 adore les lettres et les lettrés ; les idées et ceux qui les ont. Toute la culture du xviii® siècle entre en ce jeune homme. Mais il est en même temps un dégénéré de l'aristocratie. Son éducation par des femmes trop ardentes à choyer sa beauté grandissante accuse sa dégénérescence. D'où le déséquilibre de sa vie. Les circonstances se chargeront d'en accroître l'indiscipline fatale.
On le voit maintenant le plus gracieux des savants, le plus plaisant des magistrats. L'interprète des lois, porte à l'accoutumée une redingote de bazin anglais, doublée de taffetas bleu, de l'effet le plus seyant mais non pas le plus sévère. Et dans son appartement de la rue Basse-du-Rempart, à côté de la bibliothèque où le laborieux Séchelles passera ses nuits, s'ouvre un boudoir où le délicieux Séchelles passera ses jours. Ce boudoir est tendu de papier jaune anglais avec bordure en
arabesques, des amours au plafond, un lit de repos et une glace qui va de haut en bas.
Ainsi se forme un caractère. Séchelles sera savant et libertin avec une élégance extrême. Faites-le vivre dans des temps paisibles. Toutes les femmes s'emploient à son bonheur, travaillent à sa fortune. Il atteint les premiers rangs de la magistrature. Il entre à l'Académie française. Il est appelé aux Conseils du roi. Il est égal à sa fortune et à son bonheur, car il vit sa vie et « suit sa chance » avec une aisance d'homme bien né, chez qui les dons de l'esprit complètent justement les avantages point encore méprisés de la naissance, ceux jamais méprisables de la beauté. Il orne cette galerie incomparable où se rencontrent tous les exemplaires raffinés de la civilisation ' française la plus délicate et la plus gracieuse.
Voilà son destin dans une époque sans trouble. Mais l'heure est mouvementée, et le délicieux Séchelles est jeté d'un excès dans un autre excès. Malgré sa forte culture, il sera bientôt victime de sa dégénérescence aristocratique.
Mais d'abord il vit les jours flatteurs que sa destinée semble lui promettre pour longtemps. Son existence est ornée de tous les succès. Ce jeune magistrat travaille. Il commence des livres où se liraient de rudes maximes.
« Crois-toi, connais-toi, respecte-toi. La pratique de ces trois maximes fait l'homme sain, bon, éclairé, heureux. — Ayez une haute idée de vos facultés et travaillez, vous les triplerez ! — Un livre et un homme même médiocres sont utiles à un méditatif. Ce sont des prétextes pour penser. De plus, la bêtise rafraîchit l'homme échauffé par le génie ou l'esprit. »
Le délicieux Séchelles sera-t-il le Montesquieu ou le la Bruyère de demain ? 11 ne se presse pas à le devenir, mais alors M. l'avocat général Hérault de Séchelles fait plus volontiers des promenades au bois et le soir venu paraît dans les salons de la duchesse de Polignac sa
cousine, ou chez son oncle M. de Marville, ou bien il se glisse chez quelqu'une des filles à la mode, à moins qu'il n'aille la rejoindre dans une petite maison « temple des plaisirs ». Il est lui-même à la mode. La duchesse de Polignac Ta présenté à Marie-Antoinette. La reine a vu avec faveur ce jeune magistrat chez qui les grâces de l'esprit égalent celles du visage et qui, partout où il se montre, brille au premier rang. Le jour où, par les soins aimables de la reine, le délicieux Séchelles est nommé avocat général au Parlementr Marie- Antoinette lui offre brodée de. sa main la ceinture dont les magistrats ceignent leur robe. Hélas! la Révolution nous privera d'un galant esprit qui se Xût déployé librement dans une époque d'intellectualisme et de sociabilité élégante et frivole. Nous aurons peut-être un héros violent. Au 14 juillet 1789, le délicieux Séchelles suit la foule qui marche contre la Bastille.
Tout le précipite vers les temps nouveaux et les idées nouvelles. Il devient l'homme le plus immodéré qui soit. Désir effréné de gloire, déséquilibre de volonté, dégénérescence imprécise et pourtant absolue, cet homme qui passe là, vêtu d'un habit couleur noisette, à collet rabattu, les revers du gilet blanc étalés sur ceux de l'habit, une ample cravate formant jabot, les cheveux poudrés bouclés aux extrémités, la figure douce, grave, l'œil mélancolique avec une expression de bonté, cet aristocrate fait pour les salons où prospèrent les qualités les plus aimables de l'esprit français entre dans les assemblées révolutionnaires. Lui à qui l'ancienne société réserve tous les privilèges en lui donnant même par surcroît l'illusion qu'il les mérite, s'introduit audacieusement dans la nouvelle société; lui à qui la reine fait un présent inestimable, il votera la mort du roi!...
Quoi donc pousse le disciple poudré de Jean-Jacquesf Eh! je crois que ce n'est pas son intelligence qui détermine ses idées ; mais bien plutôt ses mœurs. Il lui faut vivre avec frénésie la vie galante, mal compatible
avec l'exercice des magistratures. Il faut qu'il pousse tout à l'extrême! Il faut qu'il tombe en un désordre qui ne sera jamais sans élégance.
Révolutionnaire, il règne encore sur les femmes. II est aimé de M™® de Sainte-Amaranthe qui aime avec facilité et avec mobilité. Il est aimé de M"® Quinquet- Morency, extravagante et jolie. « La connaissance que j'ai des hommes, disait-elle, m'a appris à traiter l'amour cavalièrement ». Et elle n'était point femme à ne pas appliquer ses principes. Mais le délicieux Séchelles la fixa quelque temps, et elle garda de lui un long et doux souvenir. Quant à lui, il cédait au courant, attristé parfois, prévoyant sa mort, s'écriant parmi les fêtes amoureuses : « Je veux me hâter de vivre. Lorsqu'ils m'arracheront la vie, ils croiront tuer un homme de 32 ans. J'en aurai 80, car je veux vivre en un jour dix années. » En attendant il réformait le monde et courait les tripots, fréquentait des aigrefins et exprimait avec noblesse de beaux sentiments qu'il éprouvait avec force. Et puis il meublait des appartements pour ses maîtresses. Il voulait même faire obtenir à Morency un bureau de loterie. « Attends-moi bhez toi; j'irai te prendre dans mon cabriolet à 4 h. 1/2 pour te mener à dîner chez M. M... Cet homme a de Pinfluence à l'administration. Je ne doute pas qu'il ne fasse avancer ton tour en possession. Mets ton joli petit chapeau jaune, il te sied si bien, ta jupe bleue, ta redingote blanche ; de cette manière, tu es à croquer. » Le délicieux Séchelles n'aimait pas seulement les femmes, il aimait la femme, toute femme à cause de sa douceur tumultueuse et parce que son visage et ses gestes sont harmonieux.
.11 était donc toujours prêt à aimer définitivement. G*est pourquoi d'ailleurs, il eut tant d'amours éphémères et comme provisoires. Mais envoyé en Savoie par la Convention; il en revint avec un amour décisif.
Il y rencontra, au château des Marches, deux jeU' nés femmes, Adèle de Bellegarde et sa sœur Aurore.
Adèle mariée à un vieux mari dont elle est éloignée.
Adèle a vingt ans. Elle est belle, ardente, passionnée. Son imagination est enthousiaste et capricieuse; son cœur est crédule. Elle est prête à l'amour que le mariage lui refusa. Entraînée par caprice aux idées nouvelles, elle va voir à Chambéry le cortège des commissaires chargés par la Convention d'organisçr le département du Mont-Blanc. Elle aperçoit à peine Philibert Simond, Grégoire, Jagot... mais comment ne verrait-elle pas le plus beau des quatre, Hérault de Séchelles, « tin grand brun », séduisant d'attitudes, resplendissant de grâce hautaine dans son uniforme presque militaire de conventionnel et sous un chapeau superbement empanaché. Elle Taime déjà.
Ce fut un bel amour un peu fou. L'union d'Adèle et du délicieux Séchelles ne. peut que nous charmer. Maïs nous sommes bien choqués s'il est vrai que la jeune Aurore aima Philibert Simond dont Tâme était si vulgaire! Quoi qu'il en soit, ces belles aristocrates du château des Marches adoptent tout de suite les modes républicaines, car c'est ainsi que doit se marquer chez de jolies femmes la transformation des idées. Elles paradent, ceinturées d'écharpes tricolores, une cocarde à la poitrine, la taille serrée dans une carmagnole, et même coiffées d'un bonnet rouge avec des sabots aux pieds lorsqu'elles vont fraterniser avec le peuple afin de témoigner publiquement de leur civisme. Elles sont toujours bien jolies.
Elles sont légères aussi, coquettes, peut-être infidèles, toujours amoureuses. Elles le sont au point de tout abandonner pour suivre à Paris les commissaires rappelés. Adèle de Bellegarde s'installe vraisemblablement chez son délicieux ami. Aurore ne quitte point sa sœur. Elles assistent toutes les deux aux succès de Séchelles. Elles le voient avec bonheur figurer comme président de la Convention à la fête donnée le 10 août pour célébrer la mise en œuvre de la Constitution de 1793 et commémorer la prise de la Bastille... Elles le
voient dans tous ses triomphes. Adèle divorce alors pour être toute à lui. Mais la haine de Robespierre va les «éparer; Hérault de Séchelles, suspect, sera bientôt accusé de trahison. Accusé, il sera condamné. Il marche au supplice avec un stoïcisme assez complet pour demeurer sans emphase. « Mon ami, montrons que nous savons mourir, dit-il à Camille Desmoulins qui s'agite éperdu. » Arnault, dans ses Souvenirs d'un \ sexagénaire, écrit ces lignes:
« Le calme d'Hérault de Séchelles était celui de l'indifférence, le calme de Danton celui du dédain. La pâleur ne siégeait pas sur le visage de ce dernier ; I mais celui de l'autre était coloré d'une teinte si ardente I qu'il avait moins l'air d'aller à l'échafaud que de reve- ^ nir d'un banquet. Il paraissait, enfin, détaché de la vie. »
Ce héros de roman est mort avec grandeur !
Tout est roman dans sa vie désorientée.
Cependant qu'il mène un peu la Révolution, deux femmes, sa mère et sa grand'mère pleurent sur lui, prient pour lui, veillent aiissi sur lui. Elles ont tout pardonné à cet enfant qu'elles adorent. Elles ne vivent que pour lui ; après qu'il est mort, elles se laissent mourir.
Mais Adèle de Bellegarde ne veut point mourir encore. Elle préfère se consoler. Elle est arrêtée avec sa sœur, emprisonnée avec la charmante Aimée de Coigny. Les dames de Bellegarde sont traitées avec douceur. Et c'est même en prison qu'elles « contractent des liaisons de société ».
La frivole Adèle ne pouvait se passer d'amour. Aimée de Coigny qui s'entendait aux infidélités du cœur écrit gentiment : « M. Hérault le député, avec lequel (les dames de Bellegarde) étaient venues en France périt bientôt après. Mais elles le voyaient depuis si peu de temps que malgré le grand attachement qu'il leur avait inspiré, le regret très vif aussi qu'elles en conçurent fut bientôt calmé. »
Adèle aima immédiatement ailleurs. Elle aima Mailll Garât et fut même distraite au point d'avoir de lui u\ fils. Mais voici que les dames de Bellegarde prolonge] les mœurs du xviii* siècle. Elles conservent une liberl d'allures que rien ne gêne, mais elles ont cette poli tesse d'idées et d'esprit qui reste le charme souveraû de la société française. Rien n'est médiocre autoi d'elles.
Leur amitié pour Aimée de Coigny communique leur vie une grâce renouvelée. Elles habitent ensemble à Epinay-sur-Orge. M™* Vigée-Lebrun est invitée à 1< voir. Elle y va et confesse qu'elle fût charmée pal l'amabilité des trois amies. La duchesse d'Abrantès, qi les rencontra chez M"^° de Genlis, rend hommage à leui amitié fraternelle, à la douceur et à la bienveillance de| leur commerce. Plus tard le biographe de Louis David trouvera dans les papiers du peintre des notes révélant que la comtesse de Bellegarde, qui a posé pour Y Enlèvement de Sabine, «était une brune extrêmement jolie, mais avec l'élégance et la liberté de costume de ce temps. Elle profitait de sa jeunesse et de sa réputation de femme à la mode pour vivre et s'exprimer comme bon lui semblait. Tandis que cette dame profitait, du laisser-aller des mœurs républicaines à Paris tout en affectant Félégance de la Cour que l'on avait détruite, son mari officier supérieur au service de l'Autriche se battait contre les armées de la France... » Que faisaient alors les dames de Bellegarde ? Ainiée de Coigny nous le révèle obligeamment.
« M»"" de Bellegarde sont du petit nombre des personneg qui, en 1794, ont eu le courage de tirer les matériaux de l'ancienne société du chaos sanglant où ils étaient tombés et qui ont contribué à édifier la nouvelle. On doit même ajouter que ces matériaux se sont nettoyés chez elles quoiqu'elles ne soient jamais arrivées à les ranger en ordre. En effet, on a rencontré dans la maison, séparément ou ensemble, les éléments les plas opposés. Mais le fond de leur société est resté
le même, composé d'artistes et de gens de lettres. » Elles furent répandues dans la société du Directoire et du Consulat. Dans leur salon ou dans ceux qu'elles fréquentaient, chez la princesse de Vaudémont ou ailleurs, elles ont reçu les hommages des hommes de leur temps : Saint-Aignan, Pasquier, Mole, Lavalette, Montliveau, Dalberg, Vitrolles... Puis, à l'impérieuse prière de la vicomtesse de Laval, elles organisèrent chez elle un dîner hebdomadaire où venaient converser, Alexandre Duval, le peintre Gérard, Talleyrand luimême.
Enfin l'amour d^ Dieu les toucha. Elles devinrent pieuses, d'une piéié passionnée. Je veux croire qu'elles priaient pour le délicieux Séchelles.
Le roman était fini, bien fini. Mais le souvenir n'en est point encore évaporé. Le parfum de Tamour est persistant.
11 juin 1904.
C'est aussi une puUulation.
Tous les ans venaient de province quelques livres qui s'offraient avec une sympathique timidité à la curiosité parisienne. Leurs auteurs demeuraient dans la province où leur œuvre était éclose. Maintenant ces livres nés en province sont innombrables ; leurs auteurs demandent à Paris cette consécration littéraire que Paris seul peut donner, dit-on. Ils la demandent systématiquement, avec moins de timidité qu'autrefois, mais avec une douce ténacité. C'est de Paris qu'ils veulent •dominer leur monde, leur petit monde provincial. Et voilà un phénomène nouveau dans notre vie littéraire.
Que signifie cette multiplication rapide des livres et des auteurs de province ? Peut-être rien. Elle n'est peut-être que la conséquence du penchant universel de nos contemporains à écrire. Les écrivains provinciaux ont donc cet avantage particulièrement appréciable dans la confusion d'aujourd'hui de rattacher solidement eux et leurs livres à un petit coin de terre, où les ouvrages et aussi les écrivains prennent toute leur valeur et se voient attribuer quelquefois un peu plus que leur valeur. Mais ils veulent en outre l'applaudissement de Paris. Est-ce leur renom provincial qui doit leur attirer la gloire souveraine de Paris? Est-ce. le renom consenti par la capitale qui doit fortifier ou simplement assurer la gloire que dispensera le chef-lieu? Hypothèses! Incertitudes! Et pendant ce tpmps-là une
fotile d'hoDDÔtes gens des villes et des campagnes écrivent, écrivent.
Dieu qui est bon récompensera leurs efforts. Les amis des lettres ne doivent pas les observer d'un œil indifférent. Ces écrivains provinciaux si disparates élargissent, en effet, le champ littéraire. Ils ne sont pas sans apporter à notre littérature romanesque une certaine nouveauté. Autrefois l'observation de la vie des provinces était conventionnelle autant que superficielle. René Bazin, qu'on a voulu faire représentatif dans notre littérature, n'est guère, malgré son application au réalisme, que l'héritier circonspect de cette fadeur idyllique. René Boylesve, avec toutes les grâces savantes de son esprit précieux, travaille à découvrir jusque dans sa profondeur la vérité des menues âmes provinciales. Entre l'optimisme rose de George Sand et de ses successeurs affaiblis, et le pessimisme noir d'Emile Zola, une place se fait pour la vérité quelle i que soit sa couleur. Les écrivains provinciaux, écrivains 'l sans art ou artistes patients et frustes, ou bien nous ; apportent ces œuvres réelles, ou bien nous procurent les documents minutieux de la vie des êtres et des choses qu'utilisera tôt ou tard un créateur. Tous étendent ainsi, selon leurs moyens, le domaine de la littérature. Ils y introduisent des sujets nouveaux, des âmes neuves. Qu'ils restent obscurs ou que la gloire aille les visiter chez eux, leur œuvre n'est pas inutile. Ils assurent à notre littérature contemporaine, dans cette surabondance qui la stérilise, un peu de cette variété qui la vivifie.
La province est bienfaisante à qui l'observe de près. Écrivains qui n'ont point quitté leur sous-préfecture, adolescents installés déjà dans Paris avec le roman conçu là-bas dans la maison paternelle, réservistes de la littérature qui, de la caserne, aspirent à régenter les
groupes littéraires et notent, notent à perdre haleine les observations dont leur vie quotidienne de jeunes citoyens leur fournit l'occasion et le sujet, tous enrichissent leurs livres de début de détails précis et pittoresques qui donnent à leurs œuvres de la force, je dis même de l'originalité.
Le roman de M. Verlhac-Montjauze : Les Héritages, n'est peut-être point indispensable à l'empire de la littérature française dans le monde. Il raconte un drame psychologique à la fois trop fin et trop sommaire ; les épisodes de ce drame ne sont pas extrêmement variés ni émouvants au plus haut point. Mais M. Verlhac- Montjauze demeure à Tulle ou bien à Brive. Il connaît la vie rurale, l'existence des chefs-lieux de canton. Il sait nous en instruire en quelques tableaux, quelques anecdotes, quelques traits de mœurs, par quelques silhouettes d'une vivante netteté.
Le style facile de M. Armand Delmas n'est pas éloigné d'être vulgaire. Les histoires qu'il . rapporte aisément n'ont pas assez de prétention. Elles sont simples, très simples comme les personnages qui les animent. Pourquoi donc ce livre : Les Menettes de Boumégoux se présentent-ils à nos yeux avec un charme presque neuf? C'est que tout un petit monde spécial d'humbles filles au béguin blanc, de bonnes femmes et de paysans d'Auvergne, de paisibles curés de campagne y est ressuscité. Et tous ces héros modestes y vivent librement leur vie particulière, gauches et naïfs, mais francs et vrais. Légendes d'autrefois, histoires d'aujourd'hui ! Armand Delmas les conte si savamment, avec une science si avenante et si sûre d'elle-même ! Il mérite l'éloge que lui décerne son préfacier mi-sérieux, mi-railleur, M. Jean de Bonnefon. Il a eu l'élégant courage de rester Auvergnat en littérature. Et cela lui fait comme une personnalité.
Le livre audacieux de M. Lucien Aubert : Eve ou Dieu, ne serait qu'un vigoureux essai de jeune écrivain, si l'on n'y voyait les preuves d'une connaissance appro-
fondie de la vie des hobereaux.il y a là aussi un tableau de la petite ville de Montbrison, qui suffit à désigner son auteur à l'attention. Ce jeune homme embrasse un grand sujetet risque de Tétreindre mal. Mais il est assez sage pour ne pas oublier le coin de province auquel il appliqua d'abord sa hardiesse aventureuse d'observation- Exercice excellent de ses aptitudes psychologiques. Tout de suite, on distingue M. Lucien Aubert.
De M. Emile Moselly que dites- vous? Sous ce titre : Jean des Brebis, ou Le Livre de la Misère, il propose à notre admiration quelques récits de la vie paysanne des Lorrains. Le « prière d'insérer » joint à son volume déclare sans ambages que « la signature d'Emile Moselly s'annonce comme devant être une des plus glorieuses de notre littérature. » J'en accepte l'augure et le veux espérer. On serait surtout sensible à son étrange virtuosité d'imitation. II connaît presque jus- ^ qu'à Pexcès tous les livres de France ou d'ailleurs, où passent des héros analogues aux siens ! Il a le respect amoureux des maîtres. Il réciterait Flaubert sur l'heure. Je ne lui tiens pas rigueur d'avoir écrit une scène de comice agricole, celle môme intitulée : Jean des Brebis, à l'inspiration de laquelle . le chapitre célèbre de ]yfme Bovary n'est point totalement étranger. Mais qu'il prenne garde d'éviter des réminiscences gênantes :
Madame Bovary.
C'était une de ces coiffures d'ordre composite..., une de ces pauvres choses enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d ' expression comme le visage d'un imbécile.
Jean des Brebis, p. 182.
Dans la vie de tous les hommes^ il y ^ des instants où les laideurs quotidiennes prennent une profondeur d*expression véritablement émouvante, comme des imbéciles tenant des propos qui les dépassent.
Curieux effet de l'assimilation chez un écrivain nourri de lectures. Quoi donc nous retient un instant
mO LES SAMEDIS LITTÉRAIRES
à M. Emile Mosselly ? 11 a vu de près les miséreux , lorrains dont il dit la douleur de vivre, et malgré ses procédés factices de conteur trop expérimenté dans l'art délicat de l'imitation, il atteint à la vérité émouvante.
Que la province est bonne â ceux qui la décrivent avec amour ! Qu'un Breton bre tonnant écrive un livre sur la Bretagne, alors même que son récit est tout simple et nu, il parvient à un relief singulier qui l'écarté du banal. M. Th. Caradec a voyagé Autour des Iles bretonnes^ et Charles Le Goffîc qui a de l'imagination, lisant à Paris ce récit de voyage, a cru recevoir constamment des bouffées d'air salin ; il a cru sentir constamment la grisante haleine iodée de la mer de Bretagne. L'effet de ce récit vif et familier est aussi complet que celui de Ylle d'Epouvante^ où M. Emile Vedel dépense un art littéraire si attentif. 11 n'est que de bien connaître et de bien aimer la province que Ton décrit, et rien n'est comparable à l'impression produite par la sincérité du cœur.
Ne craindrez-vous pas la monotonie ? Un écrivain vivant dans sa province du Quercy la dépeint avec une fidélité héroïquement scrupuleuse. On admire aussitôt l'exactitude patiente de ses tableax, la pureté, la simplicité des lignes, la couleur douce un peu grise, la vigueur néanmoins de l'ensemble. Et ce peintre grave et solide recommence avec la même perfection ses peintures. Ainsi fait Emile Pouvillon de Césette^ de Jean de Jeanne, des Antibel à ce Jep à la fois idyllique et violent, dont nous aurions bien tort de ne pas goûter maintenant le charme, sauvage et tendre comme les personnages mêmes dont il émane. Négligerionsnous cet artiste discret et nuancé, parfois rude, toujours identique à lui-même, en notre époque où il est bon que chaque écrivain se renouvelle tôt. La province, il €st vrai, il est bien vrai, n'incite pas à se renouveler. Emile Pouvillon est devenu presque immédiatement maître. 11 est resté le maître qu'il était. 11 ne disp^-
raît ï>a9, il ne s'efface pas ; mais on est accoutumé à le voir. Tranquille, il continue sa tâche déterminée ; il la complète. Son œuvre sera un beau document de la vie rurale.
Et ne disons pas que 4: la province » étouffe et dissimule les talents. Il semble qu'elle les aide à naître et à prospérer. Il y a quelque temps nous voyions Hugues Lapaire porté par son amour de la province berrichonne, et soutenu par lui, devenir le poète de la terre natale. Qu'il est révélateur aussi le cas de Arsène Vermenouze, poète de TAuvergne I
Arsène Verme^ouze, quinquagénaire allègre, est maintenant célèbre comme poète à Aurillac où il fut d'abord connu comme distillateur. Il écrivit un recueil de vers languedociens : Flourde Brousso, Décrit maintenant des vers français avec toutes les habiletés des i poètes de cénacles parisiens. Et l'Académie lui attrijbue le prix Archon-Despérouses. Ce poè^e provincial entre dans la vie littéraire. Il y entre en vainqueur. iQue lui apporte-t-il?
Arsène Vermenouze chante exclusivement son Auvergne. Il la chante avec une tendresse passionnée de brave homme attaché au sol où vécurent ses aïeux, où lui-même vit et travaille. Cette tendresse n'est point raffinée ni compliquée. Elle impressionne surtout par sa loyale simplicité. Ce que je chante, dira Arsène Vermenouze,
C'est toujours mon pays, mon humble coin de terre, C'est mon village, mon clocher, Penclos bénit. Où mes morts sont rangés sous le même granit ; I C'est mon toit qui grisonne et vieillit, solitaire ;
C'est^ma châtaigneraie âpre, au sol ruiné, 1 C'est ma bruyère en fleurs, si souvent parcourue, i Mes genêts, mes bouleaux, ma montagne bourrue ' Que je chante : c'est le pays où je suis né. Et je voudrais trouver de ces paroles douces Que les amants ravis se disent à mi-voix.
Des mots nobles et fiers et tendres à la fois
Enveloppants et caresseurs comme des mousses,
Pour dire la beauté qui lui vient de Dieu seul, ,
Sa rustique simplesse et ses grâces naïves,
Le charme de ses verts gazons, mouillés d'eaux vives
Et de sa neige — immense et lumineux linceul.
Pour chanter ce pays, où j'achève de vivre
Je voudrais que mon verbe éclos loin des cités
Dépouillât sa rudesse et ses rugosités
Et que par lui l'amour palpitât dans mon livre.
C'est qu'il est bien persuadé qu'il doit à son affectioû pour le pays natal toute son inspiration, tout son sentiment poétique.
C'est lui qui m'a voulu poète et qui m'inspire. Combien de fois, rêvant ou rimant, j'ai cru voir Dans l'azur, ses sommets herbeux, couleur d'espoir, M'encourager d'un tendre et paternel sourire.
En serez-vous surpris ? Non pas, car vous apercevez bien que Vermenouze a perpétuellement cet enthousiasme, cette exaltation qui sont particulièrement favorables à la création poétique. Aucun pays ne peut être comparé avec son pays.
Nulle part les fleurs n'ont le parfum de ses fleurs
Ni lés eaux la fraîcheur de ses sources courantes,
Et dans aucun pays les bruyères mourantes
Ne s'efî'euillent avec d'aussi roses pâleurs.
Et pour qu'un peu de joie en mon âme renaisse
Il me suffît de voir s'éclairer son doux ciel
Ou que de ses blés noirs monte un parfum de miel
Dont je m'enivre ainsi qu'au temps de ma jeunesse
Tous les êtres m'y sont plus qu'ailleurs indulgents ;
Je m'y sens accueilli des choses et des hommes,
C'est un salut d'ami qu'ont pour moi sous leurs chaumes
Ses fermiers, mes voisins, qui sont de braves gens.
L'attendrissement d'Arsène Vermenouze est tel que les lessives mêmes du village font naître en lui des vers.
Ce ruisseau qui là-bas dort sous ua dais de branches
Me fait songer à des lessives d'autrefois
Et dans les aulnes qui s'y baignent je revois
Les linges de jadis flotter en ailes blanches,
Hélas 1 — telles la neige et la brume d'antan —
Se sont évanouis et vos blancheurs si vives
Et vos battements d'aile, ô joyeuses lessives
Sur qui s'épanchait Tor d'un soleil éclatant,
Mais ayant reflété votre image éphémère,
Ce ruisseau s'en souvient, et sous nos blonds étés
Il évoque toujours vos neigeuses gaîtés,
Lessives de chez nous que surveillait ma mère. '
Naturellement, il aura plus que personne le sentiment de la famille et de la solidarité des générations entre elles. Le souvenir des parents reparaît toujours dans ses vers, celui des lieux qu'ils ont habités, des fêtes chaque année revenues qui marquent la course des temps et rapprochent les esprits et les cœurs les uns des autres, les paysages devant lesquels se forma son âme, fleuves et montagnes, soirs et matins, le vent môme du pays.
Quand nos monts, hérissant leurs neigeuses crinières, Se cachent dans le ciel que l'on voit s'obscurcir Lorsqu'un vent subit hurle au fond des sapinières Gomme un troupeau de loups cinglés par des lanières Et qu'on entend beugler les vaches, c'est l'éçir
Et il dira toutes les raisons de cet attachement au pays que les émigrants ne quittent jamais sans retour:
Au fond ces Auvergnats n'habitent pas l'Espagne ; Et comme vers son nid retourne le gerfaut, Leur âme à chaque instant s'envole vers là-haut. Vers les pays et les plombs de leur âpre montagne.
Il dira encore — et mal — les motifs innombrables pour quoi il faut éviter la dépopulation des campagnes, et, terrien, travailler la terre.
Pars!.,, mais sache qu'ayant la faculté du choix
Pouvant faire pousser des froments et des seigles
Ou traire les troupeaux sur nos monts près desaig'les
En préférant Paris tu faillis et déchois,
Moi, quand je sens frçmir la terre sous le contre.
Ou quand je jette aux vents les blé à pleines mains^
Je regarde de haut tous les emplois humains
De quelques noms pompeux que l'orgueil les accoutre.
Lui, il a l'orgueil .du pays natal et des occupations qu'impose aux habitants fidèles de l'Auvergne la nature du sol; et c'est cet orgueil qui anime ces vers et qui les ennoblit. Placez Arsène Vermenouze dans les milieux ordinaires où les poètes prodiguent leur facilité. Il aura écrit lui aussi abondamment sur le printemps, l'amour et les roses. Mais vous ne serez sensible qu'à la prolixité de ses descriptions. Vous serez choqués par l'incertitude de ses métaphores et de ses images. Ces peintures de la nature « extérieure », vous les tiendrez pour exagérément énumératrices et trop superficielles. Vous n'apercevrez que le rhétoricien dans le barde.
Mais il a chanté seulement la province qu'il aime. Il l'a célébrée avec une constance touchante, avec une ardeur communicative. 11 a fait passer son âme entière dans ses chants. Et vous êtes émus comme lui. Vous êtes frappés par la sonorité mâle, l'ample fermeté de ces vers nets et forts. Vous n'êtes plus sensibles aux défauts de métier de ce poète qui a beaucoup de métier. Vous oubliez le rhétoricien ; vous applaudissez le barde. L'inspiration provinciale a produit ce miracle : d'un versificateur habile est né un bon poète.
Arsène Vermenouze parvient à la « littérature ». Il ne se laisse pas absorber par elle. Ce serait un phénomène étrange qu'un écrivain aujourd'hui ignorât tout de « la littérature ». Mais ce phénomène n'est pas impossible, Emile Guillaumin l'a prouvé en écrivant La Vie d'un Simple^ Mémoires d'un métayer. Il paraît que dans le Bourbonnais, oix il habite, on appelle
Emile Gruillaumin récrivain-paysan. II n'est ni tout à fait écrivain, ni tout à fait paysan. Il vit la vie des champs en petit propriétaire qui surveille les travaux plutôt qu'il ne les accomplit. N'empêche que cette œuvre rurale est bien l'œuvre d'un rural. Elle est comme la manifestation spontanée de la vie des travailleurs ruraux. La Vie d'un Simple est l'histoire du paysan Tiennon, depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse. Tiennon a vécu sa vie tout entière dans le pays bourbonnais; et il fut toujours occupé aux labeurs agricoles. Il fut berger, il devint métayer. Il vécut dans sa terre et pour elle. Marié, père de famille, il ne juge bien de l'utilité d'une femme et des enfants que d'après les services qu'ils rendent dans les champs. Il a subi toutes les vicissitudes des saisons et des années qui suivent implacablement les années. Il fut honnête et courageux. Il fit un peu la fortune du propriétaire dont il était le métayer. Et lui, pauvre maintenant, courbé vers la terre, il va paisiblement à la mort qu'il rejoindra demain, et, pauvre comme devant, enfin n'en pouvant plus d'effort et de douleur, il met bas son fardeau, il songe à son malheur dont il a le sentiment de plus en plus clair; il se demande si la vie est bonne, si la société est juste. Lisez donc ce livre qui, suivant au jour le jour la vie réelle du paysan, a un peu le défaut d'être un guide pratique des travaux des champs.
« Les séances du nettoyage des étables, le samedi matin, étaient bien dures aussi. C'est avec le Louis que j'effectuais ce travail. Nous avions une grosse civière de chêne que je trouvais déjà lourde sans qu'elle fût chargée. Munis chacun d'un « bigot » nous piquions violemment dans la couche épaisse de fumier chaud et nous entassions sur la civière des « bigochées » monstres... »
Oui, mais ce livre est beau, parce qu'il est le livre de la terre. Il contient l'infini de la vie rurale. C'est un livre qu'on ne refait pas. Mais il nous manquait. L'écrivain-paysan nous l'a donné.
... Tant de livras provinciaux, d'écrivains provinciaux que Paris attire mais ne retient pas tout à fait ! J'en cite quelques-uns. J'en oublie beaucoup. Ils sont innombrables : c'est un fait caractéristique. On les accueille favorablement: c'est un autre fait caractéristique. Autrefois, toutes les provinces lisaient avec ferveur les romans parisiens. Faut-il dire que maintenant tout Paris lira les romans provinciaux I
Du moins, presque tous ces écrivains veulent faire des œuvres de patriotisme local et y réussissent. L'écrivain normand Jean Revel écrit dans la préface des Hôtes de VEstuaire ces lignes qui s'appliquent parfaitement à Emile Guillaumin.
« Si chaque écrivain de terroir voulait faire revivre les « hôtes » du coin de terre où lui-même vit, s'il essayait de ressusciter le passé de son habitat, il y aurait une surprise, une joie, la révélation de quelque chose de grand.
« Il verrait que le sol est consubstantiel à ceux qui naquirent du sol et qui grandirent alimentés par lui. Apparaîtrait en toute clarté la chose que voici : le pays se laisse pénétrer par un de ses paysans devenu intuitif plus aisément que par un étranger.
« Le pays se communique à l'écrivain aborigène avec une sorte d'empressement, quelque chose comme une prédilection, en accord avec la parole biblique : « Celui-ci est mon fils parce qu'il est issu de moi ; j'ai « mis en lui toute ma complaisance... »
« Par une sorte de réflexe, de vue intérieure, par retour sur soi-même l'écrivain, qui pense, ne fait qu'imaginer, interpréter simplement, traduire, retrouver d'anciens types oubliés, des états d'âme évanouis, tout un peuple d'images, d'idées, d'actions. Il ne crée pas, il évoque. »
D'autres écrivains veulent organiser la vie des provinces. Ainsi Marcel Mielvaque, l'auteur de La Vertu du sol. Il a voulu, dit-il, peindre la vie d'une commune française sous ses divers aspects : politique, religieux,
sentimental, moral. » Et il pense bien que son effort littéraire ne sera pas pratiquement inutile dans la vie sociale de la France.
Mais, en attendant, cette floraison de livres écrits sur nos provinces, dans nos provinces, par des écrivains qui vivent presque tous la vie provinciale, est un témoignage heureux de l'activité intellectuelle de ces provinces mêmes. Elles perdent de plus en plus leur originalité extérieure ; leurs coutumes et leurs mœurs s'uniformisent. Mais elles accroissent en môme temps leur existence réelle. Elles allaient mourir. Elles renaissent. Et il est visible ainsi que notre vie littéraire est la plus riche, la plus diverse, la plus active qui soit. 11 y a partout des centres de rayonnement intellectuel. Paris exerce toujours son attrait ; mais son attrait n'est point absorbant. Et elle est augmentée plutôt, que contrariée par cette animation littéraire des provinces françaises, la domination de Paris qui impose notre prestige intellectuel à l'Europe.
18 juin 1904.