LE PESSIMISME SOCIAL D'EDOUARD ROD
Ne Fai-je pas plusieurs fois constaté? Le roman s'efforce de se rajeunir avant de mourir. Et nous sommes gratifiés maintenant du roman sociaL
Le roman social, qu'est-ce à dire? Le roman qui expose les questions sociales, les conflits sociaux et les arrange à sa manière, verse sur les plaies économiques ou morales d'une société en perpétuelle transformation le lénitif de sa générosité, ou les endolorit par l'excitation de sa fièvre, discute, agit, démolit et reconstruit le monde en trois cents pages. Il n'est interdit à personne de démolir le monde pourvu qu'en fin de compte on le reconstruise autant que possible. Il n'est interdit à personne d'écrire des romans sociaux.
Mais je pense que c'est dans une telle entreprise que la netteté des idées a son prix le plus grand. Il en est dans le roman social comme dans la vie politique. Il est fort recommandé de savoir ce que l'on veut. Et ceux mêmes qui ne savent pas ce qu'ils veulent doivent au moins le vouloir énergiquement. Edouard Rod, romancier social, laisse apparaître qu'il ne sait pas très bien ce qu'il veut, et qu'il ne le veut pas non plus très bien. C'est un inconvénient. C'est un danger. C'est un mal. Pourtant l'effort est louable que fait ce grand romancier de la vie intérieure pour se renouveler et décrire maintenant les phénomènes de la vie extérieure des sociétés sans oublier pour cela de scruter l'âme des êtres sociaux les plus représentatifs.
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L'effort est louable; il retient captives l'attention et l'estime, même si ses résultats sont incomplets.
Le sujet de ce roman social qui a pour titre — ironique? oui ou non? — Un Vainqueur. Le sujet? Il est <;omplexe et trouble. Il n'est pas déterminé avec une netteté vigoureuse.
Alcide Delémont, c fils de ses œuvres », ouvrier d'abord, maintenant propriétaire d'une grande bouteillerie, industriel riche, père de trois enfants que lui donna une première femme qu'il aima, remarié aujourd'hui avec une folle que guette la crise, recueille un neveu, le petit Valentin, fils d'une de ses sœurs oubliée depuis beaucoup d'années.
Que faire du jeune Valentin ? Alcide Delémont songe à faire de lui un apprenti verrier, puis un bon ouvrier, puis un bon contremaître, sous-ordre dévoué qui sera plus tard l'intermédiaire naturel — et précieux — entre son fils Bernard, ingénieur très diplômé et les travailleurs de la verrerie. Alcide Delémont ne croit pas devoir davantage à cet orphelin. Il l'emploie donc bien vite aux premiers travaux d'apprentissage. Mais son généreux fils Bernard et sa fille généreuse Alice et l'inspecteur du travail Antoine Burier, qui joue un rôle inattendu d'apôtre instruit des lois, lui représente que Valentin est de santé trop fragile pour résister à la tâche d'apprenti verrier. Aucun médecin ne le certifierait capable de cette dure besogne. Alcide Delémont se rend à cette argumentation à la fois sentimentale et judicieuse. Il pourrait employer Valentin à des travaux plus faciles. Non, il cède aux conseils aventureux de ses enfants et parce que le petit Valentin aime < apprendre » et parce qu'il est sensible aux beautés de la nature, il le place comme élève au lycée de Fontainebleau. Il aura des maîtres. Il verra la forêt. Sa santé et son intelligence prospère ront, sans doute... Mais Edouard Rod oublie Valentin dans s on lycée. Il ne nous parle plus de^ ce sympathique enfant qui semblait devoir occuper tout son roman.
Or, il est d'autres apprentis dans la verrerie, des petits Italiens amenés en France et exploités par un padrone. Leurs livrets sont falsifiés et Fapôtre, je veux dire l'inspecteur du travail Burier, fait poursuivre Delémont et le sous-directeur de la verrerie Soutre. Ils sont renvoyés des fins de la plainte, car ils ne sont pas complices de la falsification des livrets. Mais nous voyons clair comme le jour qu'il y a de grandes misères, sociales, et des patrons qui emploient parfois des apprentis au-dessous de l'âge légal.
En même temps qu'une verrerie, Alcide Delémont a une famille, trois enfants, Bernard, Alice, Estelle. Bernard jeune homme ardent à rénover la société et qui développe avec son père de vives discussions sur les meilleurs moyens d'organiser la justice universelle, Alice qui a les mêmes idées que Bernard, Estelle, sèche et rèche et pratique. Il est convenu qu'Alice épousera Soutre, le sous-directeur balourd, mais dévoué. Alice a consenti sans enthousiasme. A la veille du mariage, Soutre signifie son congé à sa maîtresse, elle était vertueuse ! et il lui avait promis le mariage ! Celle-ci furieuse — on le serait à moins — envoie une lettre anonyme à la charmante Alice qui refuse net d'épouser Soutre, parce que, n'ayant jamais eu d'amour pour lui, elle n'a plus pour lui d'estime... Alice aime l'inspecteur du travail Burier, qui Taime aussi. Ils s'épouseraient volontiers ; et j'aurais bien voulu que ce mariage se fît ; c'est la première fois, sans doute, ! qu'on aurait vu un inspecteur du travail épouser la j fille d'un grand patron verrier... Hélas ! ce mariage ne se fera pas. Estelle aimait en secret — je n'ai pas com- j pris pourquoi — ce lourdaud de Soutre ; elle n'a pas été révoltée par sa « muflerie ». Elle veut l'épouser. Alcide Delémont est satisfait de cet arrangement commode. On célèbre « la noce » en pompe. Au retour à l'usine, la maîtresse abandonnée tire un coup de pistolet sur son amant qui l'a lâchée ; elle tire et, atteint juste la noble Alice qui meurt. Alcide Delémont perd
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sa fille ; mais il est débarrassé de sa femme que la crise attendue de folie furieuse emporte dans une maison de santé... et à la fin du livre Bernard et Burier, qui pleurent tous deux Alice, se demandent ce que tout cela veut dire.
Telle est, bien mal résumée j'en conviens, l'histoire ou telles sont les histoires racontées dans Un Vainqueur, Mais je ne sais pas trop quel est le sujet de ce roman d'une marche un peu incertaine. Au reste, on peut être ému par les péripéties dramatiques ou ne pas être ému. Il faut surtout que les événements aient quelque correspondance logique avec les idées exposées par les personnages, dans un roman social. A ce point de vue l'incertitude du livre d'Edouard Rod s'aggrave encore.
Le sujet? Est-ce que Edouard Rod a voulu démontrer que la victoire de l'homme d'action Delémont est une fausse victoire, et que sa rudesse et son étroite brutalité seront en définitive vaincues par l'efTort de son fils Bernard et par l'évolution naturelle de la société. Mais d'abord je ne trouve pas que Delémont soit si rude ni si brutal. Il a la simplicité des idées d'un homme qui a soufflé des bouteillles depuis l'âge de treize ans. Il tient à l'argent parce qu'il l'a péniblement gagné, et au travail de ses ouvriers parce qu'il a lui-même travaillé durement. C'est un individualiste énergique, pas mauvais diable au fond. Il s'accroît, de la manière, de la seule manière dont il puisse concevoir l'accroissement d'une personnalité, en augmentant son chiffre d'affaires. Et il n'est ni vainqueur ni vaincu. Il vit la vie ordinaire de tous les hommes, succès et échecs, des bonheurs et quelques chagrins. Son fils Bernard n'est pas le prodigue fainéant qu'il pourrait être ainsi que le sont souvent les fils d'industriels rapidement enrichis ; il est animé d'un grand sentiment de générosité sociale très disposé à se répandre en paroles. Quand il aura « mis la main à là pâte », il parlera moins et tempérera l'excès impraticable de son
altruisme en acquérant le sens des réalités économiques. Sa bienveillante fille Alice meurt dans un fait-divers imprévu. Mais un événement aussi accidentel ne saurait comporter la moindre signification sociale ni morale. Et puis, sa fille Estelle consolera Delémont de toutes les petites mésaventures et de toutes les grosses douleurs que la vie apporte à un homme. Elle est mariée selon le vœu de Delémont, elle a les mêmes idées que lui ou peu s'en faut. Ce n'est pas à cause d'elle que la bouteillerie végétera. On peut donc ne pas envier Delémont. On ne peut le plaindre. Il reste le vainqueur qu'il a voulu être. Sa victoire est limitée : elle lui est acquise.
Le sujet? Edouard Rod a-t-il voulu démontrer que le succès d'un homme ou d'une entreprise exige fatalement des victimes ? L'exemple qu'il a choisi n'est pas pertinent. Les victimes sociales de Delémont, ce ne sont point ses enfants dont les sentiments n'ont jamais été contraints, et qui sont même assez forts pour exercer une influence modératrice sur leur père. Ce sont sans doute les petits Italiens, qui, embauchés par un padrone sans scrupules, travaillent malgré leur jeunesse à la verrerie... Mais ces enfants sont victimes d'un crime que Ton commettra toujours dans les sociétés les plus vigilantes. Ce n'est pas l'inéluctable loi sociale qui oblige à faire travailler des eofanls au-dessous de treize ans. Ce n'est pas non plus en vertu de l'inéluctable loi sociale que le padrone de ces Italiens lamentables leur vole leur salaire et leur nourriture... Ces enfants sont victimes d'un fripon, comme il y en aura toujours dans toutes les sociétés. Au reste, ils sont sauvés et leur exploiteur n'échappe que par la fuite au juste châtiment que lui prépare la société, un peu lente à intervenir. L'ascension de Delémont ne nécessite nullement le sacrifice des petits Italiens. Il aurait été tout de même « un vainqueur », si les petits porteurs de sa verrerie avaient été embauchés par un intermédiaire honnête et avaient eu réellement l'âge de treize
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ans qu'exige la prévoyance suffisamment tutélaire de la Société...
Le sujet ? Est-ce que Edouard Rod a voulu démontrer l'injustice fatale de certaines situations originelles ? Le petit Valentin est amené par son oncle à la bouteillerie. Delémont songe aussitôt à faire de son neveu un apprenti, puis un ouvrier, puis un contremaître, un collaborateur intime et fidèle de ses enfants ! Edouard Rod semble indiquer que cette résolution est barbare. Vouer ainsi l'enfant abandonné à une situation subalterne ! Eh ! mon Dieu ! précisons ! Parce que Alice et Bernard l'en conjurent, Delémont écarte bientôt Valentin de la bouteillerie et l'envoie au lycée. Là, Valentin apprendra, puisqu'il veut « apprendre ». Mais supposons que Delémont meurt soudain d'un coup de revolver mal dirigé comme celui qui tue la malheureuse Alice, supposons que la verrerie périclite, que la fortune des Delémont soit anéantie, que deviendra Valentin arrêté dans son instruction ambitieuse et vaine ! Comme il serait plus fort pour la vie s'il avait été pourvu, comme on dit, d'un métier, d'un gagnepain et s'il avait simplement suivi les cours du soir!... Delémont cédant à la téméraire bonté de ses enfants ingénus ne paraît pas très raisonnable. Cet homme expérimenté manque là de prudence...
Qu'adviendra-t-il ? Nous ne le savons pas encore. Edouard Rod a laissé Valentin pour d'autre héros 'plus pressants. Il le retrouvera sans doute en un prochain livre, et peut-être avec lui, la petite Dorothée, fille du deuxième mariage de Delémont, et qui probablement dira son mot pour se justifier complètement d'être au monde. Il est donc équitable de ne pas reprocher encore à Edouard Rod toutes les incertitudes où il nous jette.
En attendant, Edouard Rod soutient apparemment la cause de Bernard et d'Alice qui veulent que leur petit cousin Valentin, désireux d'apprendre, puisse apprendre, apprendre, apprendre... Il souhaite donc
que chaque enfant puisse réaliser, malgré les circonstances défavorables, sa personnalité tout entière. Il ne tolère point d'obstacle à l'ascension sociale de Tindividu. Il ne réclame point les « étapes » exigées par Paul Bourget, défenseur rétrograde et fougueux de bizarres privilèges.
Je rappelle Bourget et son dernier livre, les autres ne comptant plus que comme des dates insignifiantes d'un passé mort. Edouard Rod est évidemment imprégné de ce livre pesamment agressif : U Étape. Heureusement — et presque à son insu — il en secoue parfois la regrettable tyrannie. Néanmoins, ce livre le domine assez pour que Un Vainqueur — discussions d'idées ou combinaisons d'événements — soit comme le succédané de l'Étape, et, par exemple, il est bien évident que Romanèche, rappelle Monneron. Romanèche, ainsi que Monneron, est un universitaire démocrate C'est un piètre bavard en face du bon curé doucement agissant que nous présente aussi Edouard Rod. Homais était pharmacien. Edouard Roda voulu qu'il devînt professeur. Il s'est livré à cet exercice facile de lui faire exprimer des idées souvent excessives, mais parfois justes, en termes ridicules, de le faire agir comme un être onctueux, intéressé, jaloux, vaniteux, assez pleutre, avide de politiquer ambitieusement, prudent, sectaire et niais, est-ce tout ? J'avoue que rien en ce confident prolixe d'un drame industriel n'exigeait qu'il fût précisément universitaire. J'ajoute que je ne connais pas à Paris — car Romanèche est professeur dans un lycée de Paris — de professeur aussi ennuyeux que lui. Je comprends très bien que Bourget, faisant œuvre de parti, ait entrepris de créer un type d'universitaire naïvement idéologue, et faible d'esprit, mais je ne comprends pas que Rod, loyal au plus haut point, ait repris le môme type pour lui ôter encore quelque chose de sa noblesse. C'est une erreur que j'ai à cœur de lui reprocher..
On conclura plus précisément sur les tendances de
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ce roman social lorsqu'on connaîtra la « seconde vie d'AIcide Delémont». Mais ce premier tome d'une œuvre qui n'est pas complète en un volume, nous autorise à préciser deux lois, ou deux obligations du roman social.
Tous les romans sociaux que j'ai lus sont hérissés — est-ce une nécessité ? — de péripéties purement mélodramatiques. Il y en avait de bouffonnes du commencement à la fin de VÉtape. Il y en a d'étranges dans Un Vainqueur, Le petit orphelin — s'il avait un frère, nous aurions Les Deux Gosses — le brave ouvrier, second amant de la mère qui voudrait se dévouer à l'enfant en souvenir de la bonne femme qu'il aima — l'ouvrière séduite qui se venge, la mort de l'innocente, nous avons vu ça sur des affiches. Au sortir de l'église, un beau cortège, la fiancée en robe blanche, le mari en habit et l'air grave mais content. Derrière, des gens décorés de l'ordre national de la Légion d'honneur... Une foule qui contempIe.Dans la foule une jeune femme assez belle < dont le visage trahit la plus vive agitation » et qui tire au jugé un coup de revolver... Eh ! là!
Autour de ces complications, des tirades, des discours, des exposés de doctrines, et comme des comptes rendus de séances parlementaires... Mélodrames d'Ambigu et conversations de rhéteurs... qui ne voit cependant que, dans le roman social, ces péripéties mélodramatiques, exceptionnelles de nature, sont plus déplacées que partout ailleurs, puisque le roman social ne vaut que par la vérité des faits! Et qui ne voit que les tirades y sont pareillement déplacées puisque le roman social n'a de force significative que par la vie réelle dont il doit exposer avec sincérité les chocs précipités! Est-ce donc cependant que les discours et les combinaisons mélodramatiques sont des fatalités du roman social, puisque un maître romancier comme Edouard Rod ne leur échappe pas toujours !...
N'empêche que dans ce livre vous trouverez de la vie, de la vérité. Vous serez émus. Vous serez excités à de bienfaisan£s examens de conscience. Pour dire en
deux mots tout ce que je veux exprimer de plus élogieux, VOUS reconnaîtrez Edouard Rod lui-même.
... Un jeune critique, M. Albert Reggio, vient de publier un recueil d'études psychologiques sur les écrivains de notre temps. Je ne dis pas qu'il nous trouve des idées nouvelles sur ces écrivains. Mais il a pour, point de départ une idée neuve. Il s'est « appliqué à envisager de préférence les relations essentielles qui apparentent, jusqu'à l'en faire étroitement dépendre, l'art synthétique des écrivains, h la structure psychologique et morale de chacun d'eux ». Et son livre, où la langue française est un peu torturée, est un livre très distingué. Réjouissons-nous de cette renaissance de la critique. Après la génération des Brunetière, des Lemaître, des Faguet, des Rod, qui domine encore les esprits de ce temps, voici vraiment une nouvelle génération de critiques dignes de ce nom. L'année dernière, nous remarquions M. Jean Lionnet. Cette année-ci on ne peut omettre M. Albert Reggio.
M. Albert Reggio note justement la probité en quelque sorte constitutionnelle de l'esprit d'Edouard Rod,. « la sincérité éminemment morale de cet esprit si clair, si franc, si simple et si honnête. » Il parle on ne peut mieux « de cette âme qui s'ennoblit sans cesse à mesure qu'elle voisine davantage avec l'âme d'autrui, qu'elle y lit avec une lucidité plus généreuse et s'y reflète avec une fraternité plus condescendante, de cette âme qui n'est plus seulement respectable, mais qui est aimée pour tout ce qu'elle a révélé d'ellemême qui n'était que tendresse, honnêteté, vérité et sollicitude. » Peut-être faut-il dire que c'est cette loyauté même — elle éclate à toutes les pages de Un Vainqueur, — qui condamne Rod à embarrasser ses romans sociaux de tant d'incertitudes. Il cherche fiévreusement la justice, et considérant les efforts — divergents — de chacun, balance à condamner ceux-ci au bénéfice de ceux-là ; il n'ose nous guider, il hésite
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à prendre parti, n'éclaire personne et se perd un peu lui-môme dans une obscure confusion .
Enfin, son pessimisme lui est pernicieux. Edouard Rod (M. Albert Reggio le note à son tour) a ce pessimisme « qui naît de notre conception particulière des choses et qui ne peut pas avoir de bornes, comme il n'a pas de mesure, nous isole et nous dénature, nous irrite ou nous attriste, parce que, au lieu d'être soumis et déférent aux choses, il les censure et, en définitive, les méconnaît. A travers lui, la vie ne nous apparaît plus que comme une somme d'événements plus ou moins hostiles à notre sentiment particulier du bonheur... » Edouard Rod croit volontiers que la vie, toujours semblable à elle-même, n'est qu'un triste chapelet de déceptions et de regrets, que tous nos désirs, toutes nos joies et toutes nos vanités, portent en eux-mêmes leur irrémédiable principe de mort. Il persuade aisément que la vie est monotone et décevante, que seul le mal est réel, grouille au fond de r toutes choses, alors que le bien n'est qu'une concep- ' tion de notre esprit...
I On comprend à quelles conclusions désolées peut I conduire ce pessimisme appliqué à la vie sociale. Et I aussi bien, nous sommes épouvantés par les observa- ! tions inquiètes de Rod. A lire son tableau de la vie industrielle, et son exposé des principes qui la régissent, on ne voit que bourreaux et que martyrs et qui pis est, martyrs innocents et bourreaux malgré eux, qu'idéologues impuissants plus dangereux encore que les autres, s'ils descendent de la chaire ou de la tribune aux réalités de la vie .. On serait découragé à jamais si on ne se rap()elait au moment critique le pessimisme fondamental d'Edouard Rod. On lui répond alors qu'il faut considérer la vie sociale avec optimisme si on veut pratiquement l'adoucir, car seul l'optimisme aide à l'action, et qu'enfin les théories éloquentes sur le * progrès industriel qui broie les faibles, sont impressionnantes, mais qu'il y a, monsieur, la loi du 2 juil-
let 1892 sur le travail des femmes et des enfants dans les manufactures, qu'on peut de cette loi améliorer incessamment les détails, qu'on peut élaborer des lois analogues et qu'on y travaille, qu'on agit peu à peu pour agir efficacement et que, en fait, tout est à peu près supportable dans un monde à peu près passable.
25 juin 1904.
Il ne fut pas un homme tout à fait ordinaire, le comte Joseph-Alexandre de Hûbner, né à Vienne, en 1811, mort à Vienne en 1892. Il observa son siècle en bon témoin.
Sa naissance et la fortune lui permirent d'occuper des postes avantageux à ceux qui les occupent, dans la diplomatie et dans les conseils de l'État. Il fut toujours égal à sa situation, mais la correction même de ses idées et de ses manières mondaines l'empêchait toujours de paraître supérieur à cette situation. Il accomplissait partout sa tâche avec une ponctualité distinguée, il ne travaillait pas pour la postérité.
II fut d'abord attaché d'ambassade à Paris, secrétaire d'ambassade à Lisbonne, consul général à Leipzig. Il devint, en 1 8 i8, directeur de la correspondance diplomatique auprès de Tarchiduc Rénier, puis du prince de Schwarzenberg qu'il affectionna. En 18i9, Hubner fut envoyé à Paris comme ministre plénipotentiaire auprès de Louis Napoléon avec le titre d'ambassadeur.
C'est ainsi qu'il concourut à de grands actes, s'il ne les effectua pas lui-même. 11 fut l'un des signataires du Congrès de Paris en 1856.
La déclaration de guerre de 1859 l'écarta d'une ville où cet homme profondément sociable vivait volontiers. On lui conlia des missions à Rome, à Naples, puis le portefeuille de la police qu'il garda peu. Et il termina
sa carrière, brillante sans éclat, à Rome de 1865 à 1868. 11 aurait pu couler ses jours laborieux non sans oisiveté ; mais il avait l'esprit cultivé. Il voyagea à travers le passé et à travers le monde. 11 écrivit un ouvrage sur Sixte- Quint. Il raconta ses pérégrinations parmi l'univers. Membre à vie de la Chambre des seigneurs, baron devenu comte, associé étranger à notre Académie des Sciences morales et politiques, Htibner était donc en môme temps qu'un gentilhomme heureux de l'être quelque chose comme un écrivain, satisfait \ de passer pour tel.
Ce goût littéraire n'échappe pas à l'attention d'un lecteur de ses Mémoires, Ils sont écrits d'un style j raide et comme légèrement distant. Mais on y rencontre des récits où le conteur véritable mit tous ses j soins.
Ne cherchons pas, à moins que vous n'y teniez particulièrement, ne cherchons pas dans ce journal d'un ancien ambassadeur des renseignements diplomatiques d'autant plus précieux qu'ils auraient été jusqu'à présent inédits. 11 y en a peut-être. Hûbner participe à des négociations dignes de remarque. Il assiste à des événements influents sur la vie universelle des gouvernements et des peuplés. Mais il n'est point, j'ose le dire, un de ces diplomates dont l'exemple reste comme une leçon pour les diplomates des siècles suivants.
Hûbner observe simplement les faits. Il ne néglige' pas de les préparer ou de les deviner ou de les empêcher. Réellement, il n'empêche, ou ne devine, ou ne prépare que peu de chose, mais aussitôt qu'un incident s'est produit, il note de la meilleure foi du monde qu'il l'avait bien prévu et il en écrit à son ministre. Tout cela est fort impersonnel.
Mais Hûbner a au plus haut degré Tesprit de société. Il n'est point « l'homme du monde ». Il est intellectuellement et moralement supérieur aux sots de cette espèce. Mais il trouve dans la vie de société toute son originalité. C'est là que véritablement il se sent vivre.
li juge tous les événements dans leurs rapports avec la vie de société. Il est bien désolé des complications intérieures de la politique française en 1851 car, si l'on donne à dîner, il est difficile de composer la liste des invités. Les nouveaux ministres le blessent car ils ne sont pas « du monde ». Il excuse Saint-Arnaud, quoi qu'il fasse, car Saint-Arnaud aune physionomie parlante et « jusqu'à un certain point les manières du monde ». C'est le gentleman doublé de l'aventurier. Il déteste Magnan qui est simplement troupier et a l'air commun. Il rira longtemps de Boulay de la Meurthe, vice-président de la République, assez vulgaire pour lui dire : « Eh bien ! comment ça va-t-il en Autriche ? Cela se civilise-t-il un peu ?» A ce mot il a jugé pour toujours l'homme et le régime, 11 s'afflige parce que la République contraint à fréquepter des gens de basse Ipiourgeoisie. Aux Affaires étrangères chez Baroche, dîner avec toutes les notabilités politiques. Croiriezvous que parmi les invités, il y a le docteur Véron, rédacteur du ConstituUonnely « qu'on ne voit nulle part ». PliJfsieurs des convives du ministre s'en formalisent. « Ces messieurs sont par trop difficiles en temps de ^République », dit Hûbner avec plus de mépris çiicore.
Il a cette faiblesse de juger le mérite des hommes d'après l'aristocratie des noms qu'ils portent ou qui les ppjrte. Quand il a dit : « Le prince Félix de Shw^artzenberg était un vrai grand seigneur », il a tout dit en un seul mot. U tient pour certain que la France est vouée à un abaissement définitif parce que les changements politiques diminuent l'élégance des réceptions officielles. Le soir du 2 janvier 1854, il y a grande réception à la Cour. Leurs Majestés se placent sur l'estrade. Le défilé des femmes commence, M'"« Fould en tête. Elles passent une à une devant l'Impératrice, traînant après elles des queues énormes et faisant leurs révérences plus pu moins profondes. La princesse d'Essling, « qui a grand air » les nomme à Sa Majesté.
Hûbner écrit dédaigneusement : « Si on pense qu*en France la génération actuelle n'a pas vu de manteau de cour, ni de cérémonie semblable et que, à très peu d'exceptions près, les femmes de la haute société ne paraissent pas aux Tuileries, on trouve merveilleux que tout se soit passé si convenablement et sans trop prêter à la plaisanterie. Il y avait bien la femme d'un général qui ressemblait à ^une paysanne déguisée, et une autre, dont l'affublement grotesque excitait l'hilarité mal contenue de l'assemblée — un regard courroucé de l'Impératrice nous en punissait — mais ces 400 femmes dont fort peu portaient des noms aristocratiques se tiraient d'affaires assez bien. » Il s'irrite candidement de tout ce qui peut atteindre le prestige de l'aristocratie. Il ■ écrit avec une indignation plaisante : « Vu au Gymnase, mais pas jusqu'à la fin — cela m'eût été impossible — une pièce de George Sand, Ftaminia. Une grande dame anglaise éprise de son valet de pied. De pareils sujets plaisaient il y a trente ans. Aujourd'hui on les trouve grotesques. » Hubner les eût trouvés grotesques dans tous les temps. Il est des monstruosités qui lui sont intolérables.
Les dîners lui paraissent donc l'acte le plus significatif de la vie d'un homme élégant, les dîners et les bals. Dans ses mémoires, cet ambassadeur rappelle, comme dignes en effet d'être rappelés, presque tous les dîners qu'il donna, et les noms des personnes à qui il les donna. Il ne cite pas les menus. Je suis supris. Il entre beaucoup d'élégance aussi dans l'art de composer un menu.
Ce n'est pas que ce gentilhomme, exagérément épris d'aristocratie, s'arrête uniquement aux puérilités de la vie de société. S'il aime ce qu'il appelle « le grand monde », s'il l'aime d'un amour absolu et pour toutes ses séductions extérieures, s'il s'enchante, même beaucoup d'années après, d'un dîner « où se ^rencontraient les noms les plus illustres de l'aristocratie » cosmopolite, il saura aimer en même temps cette vie
de société pour les plaisirs intellectuels qu'elle favorise et pour les élégances d'esprit dont il semble qu'elle assure le règne. Il goûte l'art de la conversation ; il n'est pas éloigné de croire que cet art est surtout français et de faire l'aveu de "sa conviction. Il regrettera le départ des Affaires étrangères de l'incapable qu'on appelait « le beau la Hitte » il le regrettera parce que c'était « un gentilhomme de la vieille roche ». Mais par compensation, il éprouvera une sorte de joie profonde à entendre € causer » Viel-Castel et Montebello chez la princesse de Lieven. « On entend toujours dire que l'art de causer se perd en France. Il me semble, au contraire, que c'est Part d'agir (jui se perd. » Il demeure ravi d'uu dîner qu'il donna, où Dupin, Thiers, Cousin, Mignet, Ghangarnier, Kisseleff, Antonini, James de Rothschild sont les convives, et où l'on cause. Il suit la conversation errant autour de la table^ scintillante et sautillante, mais ramenée aussitôt au sujet principal qui est le fond de toutes les préoccupations, c'est-à-dire la situation politique. « Cette causerie animée, spirituelle, parfois superficielle, jamais banale, ni triviale, ne tarissait pas un instant ni pendant, ni après le repas. Thiers pérorait. Cousin endoctrinait, Dupin interrompait par des calembours comme lui seul en savait faire. Enfin, c'était une soirée vraiment parisienne. Seulement, même à Paris, ces jeux d'esprit, faute de combattants, deviennent de plus en plus rares. Cette raillerie implique un regret. Il adore le comte Mole, parce que fort aristocrate bien entendu, mais aussi parce qu'il sait causer, < raconter avec l'entrain d'un jeune homme et avec cette grâcequi lui est propre. » On voudrait qu'il exprimât plus souvent sa tendresse pour la conversation française. Mais Hûbner est aristocrate avant d'être homme d'esprit.
Il ne lui est pas incommode d'avoir toute l'impersonnalité que comportent la perfection des manières et l'obéissance aux lois et aux tyrannies innombrables de
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la sociabilité. Être imperturbablement coiirect lui parait de plus de conséquence que d'exprimer au dehors les charmes d'une nature originale.
C'est pourquoi une légère « gaffe » inattentive, distraite^ oubliée soudain par la victime, reste comme un évé&ement notable de sa vie. Il est à Dresde, en avril 1854. Il part pour Vienne, la nuit. Il s'installe dans un coupé réservé, lorsque, au moment du départ, un jeune officier ouvre la portière et lui dit que le prince de Wasa l'invite à prendre pliKce dans son compartiment. Hiibner prend son interlocuteur pour l'aide de camp du prince qui est de ses amis. Il répond : « Dites que vous ne m'avez pas trouvé, vu, n'importe quoi, mais épargnez-moi le. supplice de voyager avec ce roi des ennuyeux. » L'officier en saluant militairement réplique; « C'est bien, je ferai votre commission à mon beau-père. » — « A ce moment le train partait. L'officier était le prince royal de Saxe. Sa ressemblance avec l'aide de camp du prince de Wasa, celle des uniformes autrichiens et saxons et l'obscurité qui régnait dans la gare, fort mal éclairée, expliquent ma bévue. J'étais comme anéanti. »
S'il est anéanti pour une maladresse mondaine, il est fort résistant aux catastrophes humaines. L'homme de société devient presque insensible. Il a du flegme. Il ne s'émeut que convenablement. Les circonstances font de Hiibner le témoin des derniers moments de Donoso Certes. Le malade reçoit devant lui l'extrême-onction. 11 embrasse le crucifix avec ferveur. « Deux foi# il me serra la main, ayant l'air de me reconnaître. Des devoirs du monde m'obligèrent de le quitter, et il expira quelques minutes après mon départ, vers 6 heures du soir, à l'âge de 44 ans. » Donoso Certes pouvait mourir seul. Le comte de Hûbner avait une visite à faire.
Hiibner évitera toujours les excès de sentimentalité. Un de ses collègues, le nonce Gariboldi succombe à une attaque d'apoplexie. On l'enterre à 1 1 heures. Le convoi en passant par les quais met plus d'une heure
pour arriver à Noire-Dame. Mais arrivé devant le portail de la cathédrale on a toutes les peines du monde pour descendre le cercueil, démesurément grand à cause de Fobésité du défunt, et il faut des coups de hache pour le dégager du char funèbre. « La cérémonie se termine seulement à 3 heures, en sorte que ce bon prélat qui n'avait jamais causé durant sa vie un moment d'ennui à ses collègues, a trouvé moyen de les impatienter par la manière dont il a fait son exit de ce monde. » Voilà-t-il pas une oraison funèbre dépourvue de larmes conventionnelles I En voici une autre dont la concision fait merveille, mais non pas la sensibilité. < Mercredi 3 août : J'apprends la mort de la marquise d'Osmond, décédée aujourd'hui dans son hôtel de la rue Basse-du-Rempart. Encore un de nos rares salons de moins. » Cet homme de société ne voit dans la mort d'une femme qu'il fréquente que le dommage causé à la société. La femme n'est rien, la société, la vie de société sont tout. Elle fait bientôt ses esclaves de ceux qui la cultivent. Elle les annihile presque à son profit. Elle leur ôte du moins toute ardeur de sentiment.'
Elle ne les dispose point aux dévouements fatigants. Hubner fait, en 1852 seulement, la connaissance de la princesse Bagration qui, au commencement du siècle, a joué un rôle dans le monde élégant européen. Dès qu'on a franchi le seuil du bel hôtel qu'elle occupe rue du Faubourg-Saint-Honoré, on se trouve en plein Empire, l'Empire du premier Napoléon. Un suisse colossal frappe le parquet de sa hallebarde pour donner réveil aux valets de chambre qui, poudrés et l'épée au flanc, vous introduisent dans un salon, pur style Empire, où des rideaux d'une lourde étoffe de soie jaune et des arbustes odoriférants laissent à peine pénétrer le jour. Là, étendue sur une ottomane, drapée dans des voiles flottants de gaze, repose la dernière survivante des déesses qui ont jadis brillé aux congrès de Vienne, d'Aix-la-Chapelle, de Vérone. Mais, est-ce bien un être vivant ? Pas une goutte de sang n'anime le teint mat
et terne de ce visage décharné. Le regard de ces yeux éteints semble se perdre dans le vague ; mais un sourire gracieux vous dit que vous êtes le bienvenu. Et quelles grandes manières ! Cependant, malgré la grâce et malgré les grandes manières, Hûbner ne reviendra pas. C'est bien le type de 1§ dame russe errante de haut bord des temps passés. Ses épigones ne gagnent pas à la comparaison. Mais le visiteur n'éprouve qu'un désir, celui de s'enfuir. Il faudrait être réduit soi-même à l'état de momie pour résister à l'atmosphère tropicale et à Texcès de parfums qui remplissent ce mausolée. » Sèche ironie qui trahit une âme ! Hûbner, essentiellement homme de société, ne consentira aucun sacrifice à. cette reine oubliée dont la compagnie négligée n'est point indispensable. 11 l'a connue, car il était convenable de la connaître. Il ne saurait faire autre chose, ni plus que ce qui est strictement convenable. »
Au contraire, il sera le servant d'une autre déesse des* grands congrès qui exerce encore activement son prestige, de la princesse de Lieven. Il n'est point retenu chez elle par la sympathie, mais il est de bon ton d'y aller souvent. Il y va souvent. L'an passé, le livre de M. Ernest Daudet nous apprenait à connaître ou mieux nous aidait à deviner la princesse de Lieven. Déjà nous l'apercevions telle qu'elle est, commère impérieuse de la politique internationale.
Gomme les documents nouveaux, les témoignages supplémentaires apportés par les souvenirs de Htibner justifient nos inductions! Il est une vérité psychologique que l'on distingue tout de suite et sûrement même où les documents sont médiocres ou sont incomplets. Je doute que la princesse de Lieven apparaisse plus noble et plus attrayante à mesure que des mémoires publiés nous la feront connaître davantage. Elle n'est ni attrayante, ni noble.
Hûbner a discerné toute sa prétentieuse puérilité de politique bavarde. "Elle est une « femme importante >, maladivement. Le matin du 2 décembre 1851, la prin-
cesse de Lieven quoique encore couchée, reçoit Hiibner pour échanger ses nouvelles avec les siennes. Plus lard dans la journée, ses salons ressemblent à un quartier général, les informations employées par des parlementaires s'y croisent avec celles des amis de l'Elysée. Elle veut être une « femme d'État ». Ses amis se moquent un peu d'elle. Mais Hûbner la juge vraiment grande dame dans toutes les vicissitudes de la vie. Oui, elle l'était peut-être parce qu'elle voulait passionnément l'être. Au lendemain du coup d'État, elle se métamorphose en une Élyséenne fervente. Elle oublie ses amis de la veille. Elle ne garde que Guizot, délaissé maintenant dans son salon.
Restant folle de « haute société », elle qui ne sort presque jamais, elle va pourtant chez M"® Jules de TAigle, parce que ce salon est l'un des plus élégants et des plus exclusifs du Faubourg-Saint-Germain. Elle distribue des hommages pour en recueillir.
, Avec cela, tenant volontiers dans son boudoir des conseils de guerre politiques, ne quittant Paris que lorsque la diplomatie est calme, discutant gravement du retour de Palmerston au ministère, se flattant d'être consternée de la tournure que prennent les afl'aires d'Orient, haussant le ton et se haussant Tesprit, mais plus naturellement friande de « petits potins », discutant avec une curiosité vive des chances qu'a M"* de Montijo de devenir impératrice, s'engouant de toutes les modes comme une bourgeoise qu'elle était restée au fond, bien au fond, atteinte comme toutes les autres de l'épidémie des tables tournantes qui sévit à Paris à l'automne de 1853. « Ce matin j'assiste chez la grave princesse de Lieven, pour la première fois, à une séance de ce genre. M"® Royer (du Nord) toute rouge d'excitation, sa ravissante jeune fille et Miss Marion Ellice (quoique non-croyante jusqu'au dernier moment) font tourner une petite table qui a aussi la complaisance de répondre aux questions qu'on lui adresse. La science méprise ces jeux, l'Église les condamne. Mais
298 LES SAMEDIS LlTlÉRAlBES
la mode les protège, et elle a le dessus. Je connais une foule d'esprits qui ne croient ni en Dieu ni à l'esprit malin, mais qui croient aux tables. » M*"® de Lieven y croit aussi longtemps que la mode les protège.
Hûbner juge que le salon de la princesse de Lieven n'est qu'un noble nid à commérages. Et il le sait bien, puisqu'il y passe chaque jour une heure ou deux, La princesse est « un répertoire ambulant des intrigues de cour et des faits et gestes de la haute diplomatie de son temps ». Elle arrache d'un interlocuteur des secrets qu'elle communique aussitôt à la cour de Rusâie. Et Hûbner est bien certain que cette diplomatie féminine, cet espionnage ingénu ne servent à rien, et que toute l'existence de la princesse n'est qu'agitation vaine!...
Mais il faut se borner. Rappelons-nous seulement que ces mémoires de Hûbner fournissent mieux que des détails ignorés et significatifs; ils nous donnent un document psychologique. Ils nous font connaître dans sa vérité nue l'homme de société. C'est un homme très pourvu de charme mais non pas de bienveillance, Chamfort écrivait : « Tout homme qui vit beaucoup dans le monde me persuade qu'il est peu sensible, car je ne vois presque rien qui puisse y intéresser le cœur, ou plutôt rien qui ne l'endurcisse, ne fût-ce que le spectacle de l'insensibilité, de la frivolité et de la vanité qui y régnent. »
Ne peut-on rêver d'une société qui garderait toute sa politesse, mais y joindrait la générosité!
2 juillet 1904.
Ce bon Deschamps consacrait l'autre jour une étude (?) aux œuvres du jeune poète Fernand Gregh qui, âgé de 32 ans à peine, nous a gratifiés de trois recueils de poèmes peu abondants et d'un petit volume intitulé : La Fenêtre ouverte^ recueil d'articles et d'interviews et de poèmes en prose et de manifestes disparates dans lesquels ce jeune homme parle avec une égale faveur d'Anatole France et de lui-même.
Il paraît que Fernand Gregh est en butte aux haines de toutes sortes d'ennemis qui le persécutent. Ce bon Deschamps le plaint bien. Il écrit ces lignes que je tiens à citer comme un document singulier de la critique contemporaine. Ce sera long, mais ce sera beau.
« Les hommes ! Rien ne vient excuser ni ennoblir leurs méchancetés et leurs faiblesses. Ah I les faux amis dont les serments sont des mensonges et dont la poignée de main se détend et vous abandonne dans l'instant précis où vous auriez besoin d'une aide affectueuse! Les camarades jaloux qui s*embusquent au détour du chemin et qui vous suivent pour essayer de vous donner sournoisement un croc-en-jambe. Et les « bons maîtres » aux gestes bénisseurs et à la voix sacerdotale (à vous SuUy-Prudhomme î) de qui vous avez recueilli la doctrine et propagé la renommée (ah ! je savais bien que SuUy-Prudhomme devait beaucoup à Fernand Gregh !) à qui vous avez voué en des temps difficiles joutes les forces défensives de votre jeunesse, les bons
maîtres qui, en échange de votre attachement quasi filial, vous doivent bien un peu d'affection paternelle, et qui, dès la première alerte, affolés, se réfugient avec armes et bagages dans le camp injuste d'où l'on tiraille sur vous et sur les vôtres ! Il faudrait une bien longue énumération pour dénombrer toutes les variétés et toutes les laideurs de la mascarade grimaçante qui gambade en tirant la langue, autour du poète, toute prête à le pousser, s'il bute contre Un caillou et à le piétiner s'il tombe à terre. Quel lamentable défilé de figures difformes, haineuses, laidement colériques et impuissantes! Uy a dans cette troupe la collection à peu près complète de toutes les sottises dont est capable l'homme encore mal dégagé de l'animalité (sic). On y distingue le perfide sourire de la flatterie qui rampe à vos pieds comme un serpent (sic). On y discerne le hideux rictus de l'ingratitude qui se retourne contre vous afin de mordre la main naguère prodigue en bienfaits. Le poète a des yeux perçants à qui rien n'échappe, une intelligence lucide qui voit et qui juge. Hélas ! il a aussi un cœur aux fibres innombrables merveilleusement disposé à souffrir et à saigner. Les méchants le savent bien. C'est pourquoi ils le taquinent et le navrent, et le harcèlent de coups d'épingle lorsqu'ils ne peuvent pas lui faire de plus mortelles blessures {sic). Lui cependant, conscient de sa force, fier de sa mission... »
De pareilles considérations assénées sur un poète pourraient le ridiculiser à toujours. Pour moi, je ne sais pas si de vilains méchants ont fait du mal au petit cœur de Fernand Gregh ! mais, que diable ! puisqu'il veut « être homme », comme il le dit puissamment, c'est le moment de l'être. Il sait biçn que la vie littéraire est un combat dont la première palme est au ministère de l'Instruction publique, la deuxième à l'Académie... Il est capable, je l'espère, de souffrir pour la gloire et pour le reste. Qu'il se rassure, du moins, ce n'est pas ici qu'on lui fera « les plus mortelles blessures » dont parle ce bon Deschamps. Je ne lui mon-
trerai pas non plus « le perfide sourire de la flaltçrie qui rampe à vos pieds comme un serpent. »
Je citerai tout simplement ses vers. Ce jeune homme mérite d^ntéresser les observateurs impartiaux par sa vive ambition, un peu ingénue. Bourgeois, ignorant la vie, ayant tout reçu d'elle, attendant plus encore il n'a pas voulu voir les conditions exactes de l'existence litrtéraire. Il y a en France 30.000 ou 40.000 poètes, dont beaucoup ont du talent. Il est l'un d'eux. Il a cru que tous consentiraient à lui rendre un hommage spécial et, pour ainsi dire, un hommage préalable. Il s'est trompé. Les poètes, innombrables, sont enclins à se juger sévèrement les uns les autres. Ils ne vantent que des talents soigneusement contrôlés. Peu résistent à leur critique, âpre mais impartiale. Si les poètes de 30 ans admettent la suprématie de Charles Guérin, c'est parce que l'œuvre, l'œuvre seule de Charles Guérin impose cette suprématie. L'œuvre de Fernand Gregh ne l'impose nullement. Fernand Gregh peut entretenir quelque bruit favorable autour de son nom, être plus notoire que tel ou tel autre poète de talent (il paraît trois ou quatre volumes de vers par jour) qui demeure dans quelque petite ville, mène une existence humble d'homme sans argent, est chétif ou contrefait, privé de relations. Il ne peut être, en aucune manière, le capitaine que souhaite ce bon Deschamps aux « combattants du peloton d'avant-garde » qui a publié la Foi nouvelle. Ses poèmes ne le désignent pas pour le commandement, d'abord parce que chacun écrit sans avoir besoin de se choisir un chef de sa génération, ensuite parce que les idées ou les inspirations de Fernand Gregh âont faibles et contradictoires, enfin parce que son talent ne se développe pas avec sa réputation et parce que ses Clartés humaines sont un livre bien plus faible que La Beauté de vivre ^ qui est un ouvrage inférieur à la Maison de V Enfance,
Fernand Gregh avait chanté avec bonheur la chanson accoutumée des poètes de 20 ans. La Maison de
V Enfance n'était pas dépourvue de sentimeuts gracieux, de mélancolique douceur, de grêle délicatesse. Son œuvre était jeune ou, si vous voulez, juvénile, ou, si vous préférez, printanière. Il y avait en elle de la ten- ; dresse et, presque toujours, de la sincérité, une lan- , gueur aimable, une candeur exquise et point trop quintessenciée. Des incertitudes parfois et parfois des miè- ' vreries. Mais il fallait se plaire néanmoins à l'ingénuité précieuse, un petit peu agaçante peut-être de cet enfant persistant, qui chantait — en appuyant — ses élans, ; ses émois, ses ardeurs, ses fièvres et ses peines d'adolescent content et naïf. Il fallait être ravi de cette banalité agréablement jeune. Si le poète abusait déjà j des épithètes inexpressives, imitait trop Verlaine ou ' Baudelaire, manquait de personnalité, trahissait un souffle court, laissait apparaître son inaptitude aux grandes inspirations, on consentait volontiers à être charmé par ses petits airs gentillets modulés sur la flûte élégante. Son succès fut alors un peu « soufflé » à la suite de circonstances et d'adresses judicieuses quoique précipitées. Néanmoins, un plaisant poète s'annonçait.
Mais Fernand Gregh voulut imprudemment que sa flûte retentît comme une trompette. Il cria trop fort ses petits airs. Il fut visiblement inférieur à lui-même. Le jeune homme, sentimental et « pleurard » avec attrait qui sortait de la Maison fleurie de l'Enfance, voulut conduire les hommes. Il chanta la beauté de vivre. Notez-le bien,. c'est son immense originalité. Il ne célèbre pas la bonté de vivre, mais la beauté de vivre. Il a souffert, mais il s'est exalté. Cette souffrance et cette exaltation, encore qu'elles se manifestent un peu puériles, sont de nobles sujets de poèmes. La poésie de Fernand Gregh est inégale à ces nobles sujets. Il s'applique trop pour exprimer avec ampleur des idées amples. Ce n'est pas son genre. Ne forçons pas notre talent, nous ne ferions rien avec grâce. Il perd sa grâce à vouloir aboutir au grandiose qu'il n'atteint
pas. Son inspiration est sincère mais pauvre ; sa poésie est laborieuse mais froide. On goûte encore de petits poèmes légers et pénétrants, mais il ne consent plus à en écrire beaucoup. Il traîne à terre pour avoir voulu monter sur ses grands chevaux. Pégase est rétif. Le poète est désarçonné. Toutefois, son succès ' factice s'affirme en même temps que son impersonnalîté réelle.
Les observateurs scrupuleux voient bien alors les limites de son talent poétique ; il ne leur est plus possible de voir les limites de son ambition.
Ce jeune homme annonce superbement au monde qu'il va régner sur le monde. Il sort de sa tour d'ivoire ; et c'est un événement extraordinaire. Il chante la beauté de vivre. Ah! c'est qu'il la connaît la vie î Cieux! écoutez sa voix I Terre, prête l'oreille.
« Nous nous jetterons dans le tourbillon. Nous nous i mêlerons à la vie, nous communierons avec notre ■ temps par la pensée, et s'il le faut, par l'action...
4c Nous vivrons de la vie de tous ! C'est notre devoir, et ce sera notre joie. De la beauté ? Nous en trouverons dans la vie autant, plus que dans le rêve ; car elle ne sera pas morte. Où trouver plus de beauté que dans ce temps ?... Pour se plonger dans la vie, on ne devient pas aveugle à la beauté ; on élargit au contraire son regard à voir de plus amples spectacles ; et c'est encore en scrutant le plus d'humanité qu'on sonde le plus d'éternité. »
Ces belles phrases sont-elles mieux que du galimatias ? Ce jeune conducteur des poètes tombe tout de suite dans la métaphore et dans le pathos :
< On nous dira : qu'allez-vous faire dans cette galère? « Qu'importe !
4c Ce que nous allons faire dans cette galère ?
< Ramer à notre banc, rythmer de la voix la cadence des rames, arracher la barre aux timoniers s'ils mènent la nef aux abîmes, entrer avec elle, tous les pavillons au vent dans l'avenir.
4: Et c'est encore sur mer, à bord d'un navire en marche, que Ton voit le mieux les étoiles... »
De cette rhétorique assez médiocre naquit l'humanisme. D'autres mieux que moi vous expliqueraient comment. Il y eut des incohérences où je me perds. Mais un jour le bouillant Gregh s'écria : Soyons des hommes ! et l'humanisme fut fondé : avec lui fut créé l'école humaniste et, si j'en crois le témoignage de Fernand Gregh, le chef de cette sympathique école fut bientôt trouvé.
Deux lettrés de Belgique, MM. Fonsny et Van Dooren ont constitué avec soin une anthologie des poètes français riche de documents de toutes sortes et nécessaire aux témoins attentifs de la vie poétique (1). Ils ont dû demander; à chaque poète des renseignements sur lui-même. Toujours est-il qu'ils se sont informés auprès de Fernand Gregh des destins de cet humanisme révélé par Fernand Gregh, imposé par Fernand Gregh, dominé par Fernand Gregh. Voici la réponse :
« L'École des Humanistes comprendrait, diaprés M, Gregh lui-même, Barbusse, André Rivoire, André Dumas, Maurice Magre, M'"^ de Noailles, Adolphe Boschot, Léonce Depont, Jean Vignaud, Amédée Rouquès, Lucie Mardrus, etc. Le manifeste de V Humanisme a paru dans le Figaro du 12 décembre 1902. »
Le maître Fernand Gregh a quelques bons disciples. Mais ce maître est-il égal à ses disciples ? Nous admirons sa ferveur de renouvellement poétique (tout ce qu'il introduit dans l'humanisme existe chez les poètes qui l'ont immédiatement précéiié), son activité litté-
(1) Vous m'en voyez consterné. Mais lorsque notre confrère G. Deschamps, reproche à MM. Fonsny et Van Dooren d'avoir oublié dans leur anthologie, TesLimable poète Louis Mercier, je dois protester contre ce reproche. MM. Fonsny et Van Dooren sont des gens sérieux. Ils ont donné à Louis Mercier la place dont le rend digne son talent. Il suffit de lire non pas même le Uvre, mais simplement la table des matières, pour s'en rendre compte. Voir Fonsny et Van Dooren, pages 351 à 584 et encore page 380,
I raire, son désir de ne laisser méconnaître par les Béoi liens que nous sommes aucun effort de sa pensée... Il 1 faut considérer sa dernière œuvre élaborée depuis qu'il I a constitué non sans bruit l'humanisme.
' Cette œuvre frêle et trouble a ce titre vigoureux et I lumineux : Lés Clartés humaines. C'est un recueil sans : unité, de tendances contradictoires. C'est un recueil ; sans nouveauté. On a l'impression qu'on « a lu ça partout ». Cette impression devient plus forte et comme I obsédante lorsqu'on rencontre — et ils sont si nombreux — des vers pastichés ou transposés d'après Albert Samain (voir surtout la poésie : Un soir), d'après Verlaine et quelquefois d'après Baudelaire.
Quelle est donc la forme de ces poèmes humanistes? Fernand Gregh renouvellera-t-il la métrique française ? Il ne sait. Tantôt il écrit les vers les plus irréguliers qui soient. Tantôt il écrit les vers parnassiens, exactement. Et je n'aperçois nulle correspondance entre la différence des sujets et la différence des mètres.
Au reste, dans les deux cas, ses vers sont sans , rythme, absolument sans rythme. Ce qui manque le plus à ce poète lyrique, c'est le lyrisme. 11 versifie avec une peine émouvante. On sent l'effort à chaque lig.ie. Les vers ne naissent pas en lui par la fougue irrésistible de l'inspiration. 11 les élabore lentement pied par pied. C'est très curieux. Les vers ne vont pas par strophes ; ils vont un par un. Et que de difficultés pour établir un vers, un vers tout entier !
C'est pourquoi les épithètes pullulent. Il n'y a pas de poèmes contemporains plus remplis d'épithètes que ceux de M. Fernand Gregh. Son livre ; Les Clartés humaines en contient plus qu'aucun autre livre: mais ce sont presque toujours les mêmes qui sont répétées, les moins colorées, les plus banales, qui s'affaiblissent les unes les autres.
Je suis tremblant, hagard, brisé, tendu, nerveux. Je me sens incertain, épars, divers, nombreux.
Toujours de mon enfance à Tâme tendre et vive Dans Tombre du labeur tdril et soucieux
Tombe, douée pluie !
Sur le jardin iorride ou crépitait VéU Sar le jardin ardent et strident , exalté^ Exaspéré comme un cœur jeune qui s'ennuie Tombe douce pluie !
AprCy aridcy avide^ éperdue
Amsi qu'un grand bouquet mélancolique et las
La plaine... .
Vague entrelacs fossile au sombre éclat changeant.
Doux souvenirs obscurs, beaux regrets miroitants
C'est un beau jour sonore, ardent et bleu de juin
Acharné f frémissant, douloureux, irritable
Lorsque les os poudreux^ brisés, broyés, moulus
Un art audacieux, un art inattendu
Plus fluide, plus frais, plus flottant, plus fondu.
Toujours ainsi. Les figures souffrent de la même pénurie que les épithètes, et reparaissent identiques et pauvres à la lueur des Clartés humaines. Partout la nuit douce, Vomhre exquise. Veau argentée, le ciel paie, Vazur pâle, le parc bleu, la grève bleue, les tilleuls bleus, la paix auguste,, , Il écrira :
Longtemps sous la douceur du crépuscule exquis Parmi le blond parfum des tilleuls alanguis
Nous, pleins de mille soins émus et diligents Avec ce doux respect tendre des jeunes gens,..
F^RNAND GREGH 307
Vers d'amateurs, vers de salons, vers de provinces I vers d^amateurs de salons de provinces !
Quand il se risque à fabriquer une image avec ses propres ressources, il aboutit à ceci :
C'était un de ces jours inquiets et déserts i Où parfois l'écheveau enchevêtré des nerfs i Se tord au creux sensible et chaud des mains crispées (?)
Naturellement, il y a six ou sept épithètes. Jamais i moins. S'il veut être audacieux, il parlera d'une fenune
I Et dont les cheveux longs, restés sous ses paupières Traînaient encore épars dans son cœur amoureux (!!)
Im^e baroque, n'est-il pas vrai ! On s'est amusé à I compter le nombre d'épithètes contenues dans la pièce [ intitulée Norvège. l\ y a 109 vers et 127 épithètes! Cette [ poésie est trop signiiicalive de la manière du poète. [ Rhétorique sans aisance. Il s'est imposé un sujet ; et sans
imagination, sans inspiration, il développe. Verbiage. I II développe surtout des banalités. Son style est indi- ' gent parce que l'idée, le sentiment sont indigents, j Lisez Norvège. Tout ce qu'on peut dire de convenu sur
la Norvège y est accumulé. Eddas, Sagas.
Norvège des Eddas, Norvège des Sagas
C'est un vers. Ibsen, Bjornson, Thaulow, les iiords, l'aurore boréale, le pôle, la neige, les longs hivers, les brusques étés, allez donc renouveler la poésie avec des inspirations pareilles î
S'il abandonne le petit tableau, la gentille bluette où il excelle encore (Voir Avril, voir Rosée), il exprimera avec un prosaïsme effréné des médiocrités lourdes.
Il n'y aura pas eu de printemps cette année
Hélas I avril et mai n'ont été qu'une fin
D'hiver sombre et boueuse et lentement traînée
De jours froids en jours froids jusqu'aux chaleurs de juin.
Ou bien :
Les saisons, par Teffet de sourdes influences Echo (?) d'un autre ciel ici répercuté Dans l'hésitation subtile des nuances Ont passé brusquement de l'hiver à l'été
Ce langage n'est pas simple ; mais il est plat... Il n'exprime guère que ces constatations que l'on fail dans des conversations où Ton ne sait que dire, mais où l'on parle, parce qu'on n'a pas le droit de se taire, Fernand Gregh a pourtant c€f droit. Et quoi donc l'obli-l geait lui poète avide d'être généreusement novateur, à' écrire ces vieilles petites niaiseries :
Quand bal, théâtre et régate A l'équinoxe ont pris fin Et qu'on est déjà le vingt A Dinard, comme à Houlgate Seul sous son kiosque peu sobre (sic) L'orchestre finit le mois .Et dans un décor chinois Bruit jusqu'au premier octobre
S'il veut encore badiner, il écrira des enfants :
Leurs pieds suivent, au vol, leurs désirs vagabonds Habiles à sauter dix mètres en trois bonds Quand il s'agit de fuir loin des justes taloches La peur des coups attache à leurs grosses galoches En hiver, à leurs pieds nus dans l'herbe en été Des ailes de mystère et de vélocité !
Quelle application et pas heureuse! La fantaisie n'est pas « le genre » du poète humaniste. Mais quand il hausse le ton, il ne s'abstient pas de ses développements lents de rhétorique glacée.
Trop tard ! C'est l'ennemi patient de la vie
Il déçoit plus encore le souhait et l'envie
Que son frère cruel Jamais aux grands yeux froids.
Cependant notre poète humaniste a eu une vision « qui n'est pas dans une musette » ; et il la rapporte en des vers sombres et rocailleux auxquels Chapelain reconnaîtrait son fils.
Celait comme ce goût de fiel mêlé de miel Cet avant-goût amer et suave du ciel Que des Esprits jadis déchus aux pâles nimbes , Auraient dans quelque cercle inférieur des limbes Lorsque, laissant glisser sur eux un tiède rai, Une porte d'en haut parfois leur ouvrirait Le jardin où le cœur des élus se devine Et les rapprocherait de la face divine...
Au cours de la vision il nous donnera mille preuves de la dureté de la langue française. Ainsi :
Ou bien, car nous cachons tant de mystère en nous Que Ton pourrait sans fin le scruter, ou bien même Entrevoyais-je alors, dans cette lueur blême Que ce qu^ont espéré nos pères, était vrai, Que notre âme au delà de la mort revivrait,
Et ce visionnaire continue à exprimer des idées fortes et neuves en une langue neuve et forte. Ainsi :
Loin de ce Paris âpre où l'on ne connaît pas, Sinon hâtivement, en de trop bref repas Qui même nous assoient souvent la bouche amère Les yeux perdus, chacun regardant sa chimère. Cette antique douceur d'être enfin réunis Sous le toit à goûter des instants infinis...
Que cela est donc pauvre !
Mais pour que le poète de la Maison de VEnfance consente à ces médiocrités, à ce « gnangnan » accusé encore par je ne sais quelle surprenante impuissance verbale, est-ce donc qu'il est dépourvu de philosophie ? Si, Fernand Gregh a une philosophie, et plût au ciel qu'il n'en eût point, car celle qu'il a est vide et plate î
Il a d'abord, ainsi qu'il sied à un poète humaniste.
des aspirations sociales bien généreuses et que nous ne pouvons trop approuver. Mais ce n'est pas ma fauté] si dans sa poésie traînante et prosaïque, elles app; raissent comme d'un Déroulède pacifiste, sans animj tion et sans verve, mais toujours sans style. Fernj Gregh s'adresse à son aïeul « blond liseur de Rous-| seau » et lui dit :
Comme j'aurais, clément aux vaincus, doux vainqueur
Acclamé, {glabre et long, Lamartine au grand cœur
Et juré comme lui qu'on ne tarderait guère
A voir sous Tarc-en-ciel fuir le vol delà guerre î
— Et je songe que maintenant, si tu vivais
Tu serais devant moi sur la route où je vais, 1
Que tu m'approuverais de rêver une France j
Plus tendrement penchée encor sur la souffrance, I
Et que voyant en moi ce que tu fus jadis
Parfois tu sourirais, grave à ton petit-fils.
Il interroge maintenant la vie et la destinée. Le résultat de ses inte rrogations n'est pas assez imprévu : la façon dont il est exprimé ne l'est pas davantage.
Et j'ai dû m'avouer tout bas Vieille et jeune vie Éternelle Que Ton ne te corrige pas, Qu'il faut t'accepter telle qu'elle.
Je t'ai comprise, et c'est pourquoi D'avance, va, je te pardonne Même encor cruelle avec moi Je te répéterai : tu es bonne.
Cela ne Tempôche pas de se contredire immédiatement : sans oublier pour cela qu'on peut mettre beaucoup de prose dans la poésie.
Je suis las de la vie et ne veux pas mourir
Je veux être et pourtant ne plus me sentir vivre.
Heureusement il se ragaillardit :
FSftMAND GREGfl 311
Moi, ciel ou mer, azur ou givre Joie et tristesse, toat m'enivre * Je vis de la beauté de vivre.
Ah ! voilà, il y a la beauté de vivre qui suffit à tout. Sans elle, la conception du poète serait un peu hésitante. Aussi bien a-t-il tort d'insister pour devenir un penseur. Ce n'est pas non plus son genre. Quand il a dit, avec une sagesse un peu prudhommesque qu'il faut travailler.
Les morts sont les morts et la vie Est là simple, forte, éternelle
Allons, trêve au regret stérile !
Au lieu de t'attendrir, travaille !
Fais ton devoir, vaille que vaille, Accomplis ton œuvre virile.
Il résume sa philosophie dans une maxime qui clôt le volume. Il s'adresse au poète et compare, l'éternité à une.perle dissoute dans une liqueur, profonde naturellement, il lui apprend avec gravité que « la vérité suprême c*est de vivre ». Ça, c'est très bien.
... Poète admets ta vie , Admets-la, aime-la d*une âme inassouvie
Goûte l'infini de Tinstant
Et l'absolu de la seconde !
Dans la coupe d'opale ou d'azur que nous tend Le doux ciel nuageux, le beau ciel éclatant, Bois fendu en Tessence innombrable des temps , Comme une perle aux Ilots d'une liqueur profonde L'éternité dissoute en chaque heure du monde, Sans chercher, sans pleurer, sans rêver, — sans souf-
[frir 1
Telle est la conclusion où aboutit ce poète créateur d'une poésie nouvelle. Elle ne signifie pas grand'chose, dites-vous ? C'est mon avis...
Il est bien entendu . que, dans ma critique, il n'y a
que les citations qui comptent. J'en ai fait beaucoup : si vous les trouvez belles, je serai bien content. J'aurais voulu les entourer de commentaires plus flatteurs ; mais ite eussent été moins justes. Il y a aujourd'hui trop de poètes inconnus, méconnus ; nous sommes trop peu nombreux à suivre régulièrenient, | consciencieusement, le mouvement littéraire pour qu'on I puisse se permettre d'attribuer par pure sympathie à ' ce gentil garçon de Gregh une gloire dont Les Clartés humaines le rendent bien indigne. Vous trouverez d*autres critiques pour dire qu'il est le premier poète du siècle, ou de l'année : moi je ne puis, car ce n'est pas vrai. Son dernier volume, malgré quelques poésies assez gracieuses : A Vautomne, Vertige, Air connu,.. airs lointains, airs heureusement ressouvenus de la Maison de V Enfance est d'un rhétoricien qui écrit avec une application pas toujours récompensée, ses devoirs en vers ; il n'est pas d'un bon poète.
Pourtant, avec quelle joie nous l'eussions qualifié grand poète, ce jeune homme qui a un appétit de gloire, glouton, mais au demeurant très noble. Sujet aux visions, il a vu Victor Hugo en rêve et il l'a tutoyé. Et il a de hautes ambitions. 11 s'adresse au vent d'automne qui. Dieu merci, ne l'écoute pas, et lui dit :
Fais, dussé-je comme eux pleurer, crier, souffrir, Que mon nom soit illustre à Theure de mourir, Et même jette-moi jeune dans la mort noire, Si ton soufile à mon tour m'emporte vers la gloire.
Et il s'attriste parce qu'on a dit que ces vers se traî- .naient lourdement sur leurs pieds.
Ils ont injustement parlé de moi : je souffre, La vie était un clair chemin... Elle est un gouffre Soudainement, où je me sens descendre et choir D'âme en âme, de rêve en rêve, dans du noir, Je ne me souviens pas même de leurs paroles.
Qu'elles aillent au vent, les mauvaises, les folles !...
Non, je ne souffre pas de ce mal qu'ils ont dit, Ma fierté me compare à d'autres et sourit.
Mais ils croient — et pourtant hier, je les aimais !
Que j'aurais de la haine envers eux désormais :
Ils croient qu'il est fatal que, moi, je leur en veuille.
Bons sentiments, mauvais vers ! Je voudrais dire à Fernand Gregh: « Ne vous occupez pas des jugements que Ton porte sur vous. Ne les quêtez point, ces jugements. Vous y perdrez votre peine. Votre œuvre pour vous parlera mieux ou plus fort que vous. Imitez Charles Guérin qui établit son œuvre, sa très belle œuvre, loin du bruit. La renommée va le chercher, presque malgré lui, à Lunéville. Et c'est lui très probablement, lui que ses « amis et admirateurs » ne citent pas avec prodigalité dans les échos des feuilles publiques, c'est lui qui sera probablement le maître de sa génération — la vôtre. D'autres aussi travaillent obscurément — et nous avons confiance en leur patient effort. Ils ont le recueillement nécessaire pour Tœuvre poétique. Vous ne l'avez pas : cherchez-le... Et peut-être relrquveronsnous bien loin des Clartés humaines, le poète de la Maison de l'Enfance !
Néanmoins, Fernand Gregh « prend de la place ». Je voulais célébrer les débuts de M. René Puaux dont la Muse pédestre a de la grâce, de l'aisance, presque trop d'aisance, un sourire sage, et chante elle aussi la vie, la beauté de vivre ainsi que la solidarité de M. Léon Bourgeois, mais sans forcer la note, avec un calme persuasif... Je voulais dire le talent nuancé de M. Charles Epry, lamartinien railleur qui, en dépit de son inquiétante facilité, conserve presque toujours une souveraine harmonie. Je voulais marquer l'inspiration si fprte de Marie Dauguet qui chante magnifiquement la nature. Je voulais indiquer la venue d'un vrai poète Tancrède de Visan qui a une originalité prétentieuse, contournée, mais de la jeunesse, de la finesse, de la hardiesse, et
. Je I
par surcroît beaucoup d'obscurité philosophique voulais revenir à Pœuvre délicate d'Edouard Duooté, m'attarder au Beau Voyage d'Henry Bataille, suivre avec Albert Mockel, les rêves de Charles van Lerbe^r ghe... Il a fallu déblayer le terrain. Le travail était pénible, mais indispensable. Il est fait.
9juiUet 1904.
Plaisanteries qui ne cessent pas !
Un certain nombre de jeunes femmes qui consacrent à écrire des livres un temps qu'elles emploieraient plus utilement à d'autres occupations, sont entourées d'une tourbe d'admirateurs surexcités. Ces courtiers de gloire clament dans les journaux, dans les salons, dans les carrefours qu'un nouveau chef-d'œuvre enfin est venu enrichir, embellir, ennoblir notre littérature. Ils poussent ces cris plusieurs fois chaque année, car ces géniales jeunes femmes sont prodigues de leurs aptitudes à écrire des chefs-d'œuvre, et elles ne s'offusquent pas des éloges sans goût, sans grâce, sans modération, sans mesure. Elles aiment les madrigaux retentissants.
Ces petites agitations sont de peu d'importance, car les petits ouvrages qui les animent sont de peu de prix. Ce ne sont pas des chefs-d'œuvre. Les chefs-d'œuvre sont beaucoup plus rares qu'elles ne le pensent. On n'en compte qu'une quantité restreinte dans l'histoire d'une littérature. Aussi bien ils sont immortels, tandis que les leurs ne vivent qu'un mois ou deux ou trois... Nous en avons pendant ces quatre-vingt-dix jours les oreilles rebattues. Mais cette période passée, nous sommes bien vengés, car nul ne parle plus de cette œuvre éternelle. Les admirateurs exaltés des premières semaines, en oublient le sujet et le titre ; ils ne savent plus si l'ouvrage, dont ils ne discutaient qu'avec extase, est
écrit en vers ou en prose ; ils ne sont jamais sûrs de ne pas confondre le dernier-né des chefs-d'œuvre avec les premiers-nés ensevelis dans la mort.
Dédaignant ces exagérations qui ne sont point significatives de révolution littéraire de notre époque, mais, le sont plutôt du bouleversement de la société et de la sociabilité modernes, devons-nous dire que tout au moins les femmes conquièrent, ainsi que certaines personnes paraissent le croire, le premier rang dans la littérature d'aujourd'hui ? Nous ne pouvons le dire et, au surplus, il est bien malaisé de décider qui est du premier rang et qui donc ne peut que demeurer dans un lang subalterne : c'est une décision toujours aventureuse. Les femmes n'écrivent ni plus, ni moins, ni mieux qu'elles ne firent en d'autres temps. Si elles sont plus nombreuses, pauvres femmes, à publierdeslivres qui sont le plus souvent des livres d'imagination, c'est que cent ou mille personnes écrivent- maintenant alors que naguère cinq seulement ou peut-être dix écrivaient. C'est que chaque écrivain d'aujourd'hui écrit dix ou cent fois plus que ne faisait chaque écrivain d'autrefois... Conséquences des transformations de la vie économique des hommes et des femmes de lettres, mais cela n'offre aucun rapport avec le développement même de la littérature française. Cohue de livres qu'on n'a pas le loisir de distinguer : il en yient des villes et des villages et ils se pressent, ils se pressent et, se poussant les uns les autres, ils s'engouffrent immédiatement dans Toubli. Pauvres femmes I Pitoyables victimes de leur précipitation et de leur multitude. Ecrivez, écrivez, vous fondez un triste chef-d'œuvre. Vous m'entendez bien, Myriam Harry n'a point écrit de clief-d'œ.uvre. Telle quelle, néanmoins, son œuvre imparfaite, mais où chaque livre réalise un progrès apparemment prodigieux, suggère beaucoup plus d'idées et de sentiments donne le spectacle de beautés beaucoup plus nombreuses et diverses que cette œuvre-ci ou cette œuvre-là composées ainsi que vous l'avez entendu dire, de chefs-
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d'ceavre, rien que de chefs-d'œuvre et de quels chefsd'œuvre ! L'œuvre de Myriam Harry n'est point incomparable à d'autres. Elle ne domine pas, elle n'écrase pas la littérature du passé, du présent, de Tavenir. Mais elle est vibrante, variée, réaliste et poétique, colorée, presque neuve. Elle annonce une radieuse originalité littéraire.
Prenons garde d'accorder trop d'attention à des détails où s'accroche toujours l'admiration des badauds, détails révélateurs d'une de ces précocités intellectuelles qui sont brillantes mais dangereuses. A treize ans, Myriam Harry publie un roman écrit en allemand. Elle en publia d'autres encore. Puis elle écrivit en anglais. Maintenant, c'est en français et en bon français qu'elle écrit.
Est-il possible de posséder l'usage de langages si différents et d'écrire une seule langue avec ce naturel et cette pureté qui sont, dit-on, la vertu principale des oeuvres de littérature? Nous verrons bien. Mais nous ne serions pas surpris si le style de Myriam Harry, qui est maintenant d'une assez noble élégance, manquait longtemps d'une certaine familiarité, relevée bien entendu, et si je peux dire, d'intimité...
Et nous détestons assurément les révélations aguichantes auxquelles trop d'écrivains se complaisent, qui ne nous laissent rien ignorer des petites aventures de leur vie sentimentale et bourgeoise, ni de leur régime à la campagne, ni de leur ameublement de salle à manger. Cache ta vie,- dit le sage ; l'homme de goût le dit aussi. Mais il est des existences d'écrivains qui expliquent tout leur talent, qu'il est absolument nécessaire de connaître pour comprendre leur talent. Telle est l'existence de Myriam Harry. Il ne peut nous être hidifférent de savoir qu'elle naquit à Jérusalem, enfant de races extrêmement mélangées, qu'elle demeura dans la Palestine, qu'elle fréquenta l'Europe et la Méditerranée, qu'elle habita Saigon, qu'elle connaît les routes de Mandchourie mieux que les stratégistes russes,
qu'elle a presque tout vu de la vie universelle, de la vie primitive comme de celle que l'on nomme la civilisée, que cette observatrice vagabonde de notre petit globe terraqué, s'est donné, en outre, une culture intellectuelle, sans méthode peut-être, mais ample si ce n'est profonde, que son înl^ligence a été perméable à toutes les influences, qu'elle a recueilli dans son âmetous les échos du monde, et qu'elle est maintenant une jeune femme, simplement!
Tout cela qui est rare, presque exceptionnel et peut nous émerveiller nous le découvrons dans son œuvre. Mais nous y découvrons par surcroît cette allégresse d'écrire qui est le signe de l'écrivain, et ce joli sourire de l'esprit qui donne du charme à la mélancolie ellemême. « Il y a dans la femme une gaieté légère, disait Bernardin de Saint-Pierre, qui dissipe la tristesse naturelle de l'homme... » Cette gaieté légère d'une femme qui a vu tant de spectacles et n'exagère pas même l'importance de la douleur, flotte sur l'œuvre grave de Myriam Harry. Elle en est l'enchantement !
Myriam Harry a écrit un recueil de nouvelles, Passage de Bédouins, et deux romans Petites Épouses, la Conquête de Jérusaleni,
Que ces exercices d'enfants sublimes sont de faible avantage ! On nous dit que, dès l'âge de treize ans, Myriam Harry composait des romans en toutes les langues I Pourtant son premier livre Passage de Bédouins n'est qu'un essai. Ouvrage de débutante qui a cette seule force : elle doute d'elle-même. Elle hésite, et elle n'écrit que des nouvelles courtes, toutes identiques, monotones par conséquent. Ce sont des histoires bien simples, presque simplettes, où s'expriment une pensée et une âme très jeunes.
Sans doute la vie orientale y frémit; et on y voit paraître aussi les habiletés littéraires qu'on a coutume d'utiliser en Occident pour les récits d'Orient. L'harmonie du langage est soignée on ne peut mieux, et les enfants eux-mêmes parlent comme René Bazin écrit.
t-es procédés scolaires pourraient dissiper toute l'émotion du conteur, si elle n'était, au fond, très forte. L.*amour, la mort : voilà ce qui émeut Técrivain ; et Lloutes ses héroïnes ne font qu'aimer et mourir, prier aussi avec une confiance omnipotente et vague. Chaque nouvelle d'un symbolisme aisément pénétrable, montre la rapidité, l'irrésistible brutalité de l'amour, et qu'on renonce plus facilement à la vie qu'on ne renonce à l'amour.
Et déjà Myriam Harry témoigne des préoccupations qui l'animeront dans la Conquête de Jérusalem, Elle est cruellement blessée par l'incompréhension moderne de l'auguste simplicité des souvenirs antiques. Elle décrit avec désolation un Noël à Bethléem. Les croyants pénètrent dans une entrée devant TÉglise, où des Turcs et des Arabes, sous prétexte de veiller à l'ordre, fument leurs narghilés et boivent du café en disputant sur le prix des femmes et des chameaux. La vaste salle qui suit, supportée par des colonnes en granit rouge, est grandiose, mais les autels et les chapelles des différentes sectes détruisent tout noble sentiment de confraternité religieuse.
Deux escaliers séparés conduisent à la crypte.
Ici passent les catholiques romains, et là les catholiques
I grecs. Horreur! La grotte de la Nativité est déjà envahie
: par des Américains qui ont payé leurs places à prix d'or.
Et dans ce lieu où jadis des pâtres glorifiaient l'Enfant-
Dieu par des chants sincères, les prêtres chamarrés
d'or récitent distraitement l'Évangile de Noël. De
r l'étage supérieur on entend lire une messe rivale par
un pope nasillard. La paille sur laquelle Marie enfanta
^ son fils a été remplacée par un lit de marbre où l'on
montre encore l'empreinte de son corps. A la place de
; la crèche, si humainement misérable avec ses couches
i loqueteuses s'élève un autel en porphyre, criblé de
I pierreries, chargé de dentelles et d'hermines. Une dalle
d'albâtre prétend indiquer la place des genoux des
Mages et de tous les côtés pendent des ornements hor-
ribles et somptueux... Myriam Harry raille avec colèr ces atroces profanations. Ce sont des spectacles et d émotions d*une autre sorte qu'une âme délicate demand à la Terre Sainte ; ce sont d'autres leçons.
Mais partout les civilisations se heurtent, et Myriam Harry considère ces chocs inévitables avec une grande mélancolie. Elle est allée vivre la vie indo-chinoise. Elle fut le témoin de la gracieuse barbarie à laquelle se mêle le raffinement européen, qui ne détruit point la barbarie mais en aldultère la grâce. Et voici le roman douloureux et tendre des Petites Épouses^ que dis-je ! le roman ! c'est la vie véritable de ces petites fleurs d'Annam que tout contraint à l'esclavage senti- j mental, qui serait le pire de tous, si elles n'inventaient ] l'art de s'y soustraire par des procédés aussi perfec- j tionnés que ceux auxquels les Européennes doivent | une partie de leur gloire.
M. Alain, fonctionnaire colonial, débarque à Saigon. Il vivra la vie du pays. Pour la vivre tout entière, il épouse, à la mode annamite, M^^® Frisson-de-Bambou, née dans la ville de Cholen où son père avait été régisseur des pompes funèbres. Par lui elle appartenait à la famille chinoise des Min-King, dont la généalogie remonte au xii® siècle. Son véritable nom était Thi-Moï, numéro-Dix. Mais selon la mode de Chine son père l'avait gratifiée d'un nom honorifique choisi ainsi parce que, au moment de sa naissance, le bambou avait fris- | sonné. Jeune fille accomplie, Frisson-de-Bambou savait jouer du luth en s'accompagnant du chant, fabriquer 39 sortes de gâteaux, découper des fleurs fraîches pour en faire des corolles artificielles. Elle pouvait, en outre, peindre son nom et déchiffrer quelques caractères idéographiques. Elle avait quatorze ans quand M. Alain l'épousa. Il l'aima et ne la comprit jamais. Elle l'aima, ne chercha pas à le comprendre et le trompa de mille et une manières. Il eut un enfant qui s'appela Zim- Zi-Zi ou Bébé-Alouette. Il l'aima aussi, et il vécut avec eux des jours traversés de soupçons. Mais, un
soir, Frisson-de-Bambou le quitta. Elle ne revint que quatre jours après. Elle revint mourante. La fièvre la tua le lendemain. Alain pleura sa petite fleur d'Annam emportée par le vent. Après quoi, il apprit que, si sa congaie avait été la plus jolie fille de Saigon, elle avait été la plus folle. Il fut aussi triste en apprenant ces choses que Charles Bovary faisant, après la mort d'Emma, les découvertes que vous savez. Puis il quitta rindo-Chine laissant là-bas^ où il vit encore, le petit Zim-Zi-Zi...
Que c'est simple tout cela, et quel drame cependant! Le petit roman est composé avec un ordre merveilleux. Il est le vrai manuel de la vie indo-chinoise. Il est précis et complet. 11 fournit comme à plaisir tous les
^ documents... Habileté qui risque de rendre l'ouvrage un peu sec. Heureusement, il n'en paraît rien. Et la précision même du livre est tout éblouissante de poé-
! sie. Myriam Harry a su alléger l'exotisme pittoresque mais d'une couleur trop éclatante que nous connaissons déjà. 11 s'y trouve cependant. Nous avons toute la bimbeloterie annamite que nous pouvons souhaiter. Mais ce n'est point là de Fexotisme de pacotille :
[ Myriam Harry a compris qu'il ne se suffisait point à lui-môme. Et si nous rencontrons les ébéniers et les ibiscus nécessaires, nous avons plus que ces détails superficiels dont se satisfont trop souvent les romanciers des pays lointains. Nous sommes véritablement dans les paysages de ces régions, et la lumière et la chaleur du soleil d'Orient pèsent vraiment sur nous. Les femmes, ne se présentent pas seulement avec ces gestes menus et plaisants, ces noms d'oiseaux, ces allures d'animaux gentils qui sont les leurs. Nous les sentons vivre. Et lorsqu'elles satisfont à toutes les coutumes bariolées d'un pays qui adore la couleur, ces coutumes ne sont pas décrites pour ajouter seulement au livre un attrait supplémentaire et factice. Nous comprenons quel sentiment se font ces petits êtres de la tradition des aïeux et de quel élan naïf elles élèvent leur âme
incertaine vers les divinités confuses et toutes puissan* tes. Nous entrons dans ces âmes féminines si frètes, si simples, et peut-être inexplicables. Myriam Harry, dans ces cœurs de congaïes frivoles, a démêlé Punîversel du cœur féminin... Et si elle nous montre tous les éléments de la société européenne transportée là*bas, monde des fonctionnaires, des soldats, des marchands, et ce monde interlope qui vit entre les deux sociétés, ce n'est pas seulement pour enrichir son livre par la diversité des personnages, elle anime à nos yeux cette société même... Elle excelle à montrer les mélanges de civilisations et de races et comment ces fusions ne peuvent totalement s'accomplir, et comment Pamour, identique à lui-même, émeut partout le corps de l'homme, et comment les drames sentimentaux suscitent partout d'aussi poignantes émotions.
Petites Epouses est plus qu'un joli tableau peint avec une application qui a la pudeur de paraître, une minutie éblouissante. C'est une œuvre attendrissante et douce, qu'éclaire le sourire sans méchanceté d'une femme pitoyable à son héros infortuné» et qui souffre en s'égayant d'eux. Elle a eu dessein d'enclore dans ce livre toutes les mœurs et la civilisation d'une région disparate. Elle y a réussi. Elle ne fut pas moins ambitieuse en écrivant la Conquête de Jérusalem. Elle a justifié son ambition.
Cette romancière étonne parce qu'elle ne cède pas, comme la plupart des autres femmes écrivains, à une impulsion irrésistible qu'elles expriment avec force en des pages spontanées. Myriam Harry a autant* de raison que d'imagination et de sensibilité. Et d'abord c'est la raison qui commande en elle.
Elle se propose donc de vastes sujets, et bien vite elle s'égale à eux. Il est impossible de ne pas être saisi en lisant la Conquête de Jérusalem par la grandeur de la conception et par l'ordre, l'ordre souverain avec lequel ce livre plein de magnificence est disposé. L'art de la composition, maître de lui, sûr, triom-
MYRIÂM HARRY 323
phant des obstacles systématiquement multipliés, émerveille.
Résumer un tel livre : est-ce possible ? Je dirai seulement qu'Hélie Jamain, savant et pieux, romanesque et naïf, décide de reconquérir Jérusalem à la foi, non plus par le glaive, mais par sa science d'archéologue, cette grande évocatrice des temps révolus. « De la poussière, il exhumerait les vestiges sacrés du culte ancestral ; à Taide de la* pierre, il confirmerait le * livre»; peu à peu il suivrait le christianisme dans I aa Yoie de douleur et sur son chemin de gloire. Il age- ' nofnllerait son orgueil au pied du Saint-Sépulcre et t en de belles pages érudites, il enflammerait Tindiffé-
rence e| confondrait le doute. »
' Jl arrive à Jérusalem et que voit-il ? Partout dans cette partie, évangélique, l'intolérance et la haine. L'Eglise du Saint-Sépulcre, labyrinthe de chapelles, de cryptes, .cje cloîtres hétéroclites et hétérodoxes, est XJX temple- de discorde âpre et hurlante. Aussi la ville. Et bientôt Hélie Jamain perd ses illusions et son enthousiasn^e. Il perd aussi sa foi, et son cœur devient désolé cpmme un tombeau vide.
Malade, il est soigné par une blonde diaconesse qui le guérit. L'amour les unit. Hélie épouse Cécile, mais il s'aperçoit qu'emprisonné par sa religion tyrannique Cécile se refuse à l'amour, à la vie. Elle s'écarte de lui qui représente le bonheur terrestre. Lui s'écarte de l toute religion, et emporté par la science, il s'applique [ à ressusciter le paganisme favorable à la vie, à l'amour! Il professe que l'indulgente bonté est plus grande que la vertu sévère et sèche. Tous le combattent. Sa femme est son ennemie. Alors il s'exalte avec tous les idéalistes généreux et bienfaisants, cependant que Cécile travaille rageusement à conquérir les fidèles moins à son Dieu qu'à sa secte. Quand elle meurt, soudain^ il n'a plus la force de lutter contre le milieu hostile, et il se suicide par désespoir de n'avoir pu réaliser son rêve.
Ce qu'il faut dire, c'est que ce livre est immense, n'est pas seulement un roman d'amour.' Il est le roman de l'homme, le roman de l'intelligence et du cœur. II; englobe le mystère de l'humanité et de la divinité, le présent et le passé, toutes les civilisations, les religions et les races. Doutera-t-on de son extrême variété ? Il est j d'une science solide et claire et qui n'est jamais pédante. \ Il est d'une gravité majestueuse, sans impertinence. Les idées y pullulent mais ne l'embarrassent point... Et les dons les plus rares des romanciers s'y manifestent avec bonheur. .
Le doti de la vie surtout, ce don qui suppose à peu près tous les autres. Hélie et Cécile vivent avec intensité, mais les personnages accessoires, les pasteurs et leurs femmes, les prêtres, les musulmans, les lépreux, les silhouettes mêmes qu'on ne fait qu'entrevoir vivent d'une vie si forte et si personnelle qu'on ne les oublie pas! Et rien n'échappe à Myriam Harry de ces mœurs si composites dont Jérusalem offre le bizarre spectacle. Et ces mœurs, elle les met naturellement en action, sans effort, parce qu'elle est capable de tout animer. Elle n'est pas moins habile à décrire les paysages que les hommes. Moins encore que dans Petites Epouses, \ elle use ici des ressources que prodigue aux roman- ' ciers des pays lointains l'exotisme superficiel du ciel, de la terre, des éléments... Mais elle a le sens de la nature. Elle sait peindre la beauté* dénudée des environs arides de Jérusalem, les splendeurs desséchées du désert, la luxuriante majesté des terres chargées de 1 végétations ensoleillées. Et partout elle use des termes les plus simples et les plus généraux. Et l'impression produite par ses peintures est lente à s'évanouir... C'est qu'elle a, pour compléter tous ces dons et les rendre efficaces, le sentiment de la beauté et de la vérité, et de la poésie de l'une et de l'autre.
Et maintenant elle a su parvenir à la pureté éclatante du style. Dans ses premiers livres, surtout dans Passage de Bédouins, elle tâchait à enrichir son vocabulaire par
des expressions dont la langue française s'est passée jusqu'ici : diadémer, attirances, se réhellionner, erran-» cesy girandole, banderole, sHrruer, fragances, se mélancoliser, guenilleux, a* il limiter,,., expressions que je cite pour qu'elle cesse de les employer. PaHois les temps des verbes étaient mal d'accord dans ses phrases, les présents, les imparfaits, les passés définis faisaient mauvais voisinage. Elle a désormais abjuré ses erreurs. Son style élégant, précis, d'une couleur ardente, est presque toujours d'une poésie merveilleuse, et il est traversé d'images rapides et fulgurantes...
Qu'adviendra-t-il de cet écrivain qui écrivit plusieurs langues européennes, dit-on, avant d'écrire la langue française ? Myriam Harry vient de. composer, avec une discipline inspirée, un des livres les plus « vastes » que j'aie lus ces dernières aunées, et elle connaît l.a vie de l'univers. J'espère de Myriam Harry des œuvres variées comme le monde, et dont l'originalité ne sera pas médiocre.
16 juillet 190 i.
Là vie intellectuelle de Camille Mauclair, critique, romancier, dramaturge, poète, est la moins languissante qui soit. Et le beau cortège, un peu désordonné, de ses idées se déroule avec plus de rapidité encore que de pompe. La vie, c'est le mouvement. Ici, le mouvement est intense; la vie est énorme. Camille Mauclair est un infatigable témoin, témoin qui juge tout ce qu'il a vu, avant môme de l'avoir vu complètement, car déjà il le devine, le suppose, le reconstruit, l'amplifie, l'embellit, le recrée. Et cet esprit critique est orné d'une puissance d'imagination que pourraient envier les écrivains d'imagination, qui ne sont point des esprits critiques.
Précoce activité d'une intelligence infiniment généreuse I A 20 ans, Camille Mauclair avait élaboré son système du monde : que dis-je I il en avait élaboré plus d'un et avait même oublié tous ces systèmes les uns après les autres; il était sur le point de découvrir la vérité philosophique ; en tous cas, il savait que les philosophes de tous les temps ont tristement erré ; il avait tout découvert à vingt ans! Et son esprit avait fait d'immenses conquêtes qu'il a détruites depuis lors pour les transformer ou les remplacer par d'autres, car il faut agir, agir, agir intellectuellement, édifier des doctrines, généraliser avec audace, étudier un détail avec érudition, raconter des histoires, chanter ses rêves, et surtout écrire, écrire, écrire.
CAMILLE MAUGLAIR 327
On peut être effrayé par cette inquiétante aptitude à j traduire en un livre chaque idée qui passe. Il faut bien [ d'abord être séduit par cette richesse d*esprit qui se I dépense incessamment et se renouvelle en se dépensant. Tous les livres innombrables de Camille Mau clair, nous les verrons peut-être incohérents et légèrement contradictoires dans leur ensemble ; mais chacun d'eux a sa i force, sa vertu qui lui est propre et quelque chose 1 comme sa personnalité. Ils s'engendrent les uns les ; autres, en étant assez mal enchaînés les uns avec les I autres. L'étude de critique où Camille Mauclair consacre toute sa fougue imaginative^ son habileté d'induc- ' tion ou de déduction, et tantôt synthétise frénétique- \ ment, et tantôt analyse patiemment, l'étude de critique ^ lui suggère aussitôt un roman : là vivraient des personnages qui représenteraient en paroles éloquentes et I abondantes les idées que la critique a fait momentané- ■ ment prisonnières de son imagination, mais qui s'im- [ posent à leur geôlier au point de ne plus le laisser libre...
Puis tout cède à ce mouvement perpétuel d'une intel- ; ligence magnifiquement ardente... et d'autres idées I surgissent, maîtresses qui animent le critique en le domi- ; nant, qui tyrannisent le romancier en l'embarrassant. I Mais alors les idées anciennes flottent encore dans son I souvenir, et d'être maintenant affaiblies, éloignées et comme estompées, lui paraissent plus chères, et le ; poète n'est pas insensible aux mésaventures de l'idéologue qui s'éprend parfois si furieusement des idées et il chante...
J'ai vu des femmes qui s'en vont Légères au crépuscule, Et leurs images se défont Dans le soir vague et profond.
Depuis longtemps leurs voix sont mortes Depuis longtemps au coin des seuils, Leurs mémoires au coin des portes Dorment fanées avec les feuilles.
Ainsi qu'un pauvre, pour dormir,
Fera lit de ces feuilles d'or, •
Couche-toi mon souvenir
Sur ces mémoires et t'endors.
Et prends-les aussi sur ton sein.
Pour avoir chaud encore sans elles,
Afin, aussi, que leur parfum
Te reste au cœur et dans les mains.
Ainsi naissent les livres, après les livres, d'un élan intellectuel toujours aussi fort et spontané, mais le cours violent des idées les emporte souvent vers des rivages où on ne pensait point qu'ils dussent aborder.
Prenez-les néanmoins, prenez-les tous.
Camille Mauclair, qui a fait plusieurs fois déjà au cours de sa vie intellectuelle, et toujours avec précipitation, le tour du monde des idées, a su pourtant s'attarder aux endroits les plus beaux, étudier à fond avec l'admiration la plus pénétrante les merveilles spéciales qui le retenaient, ou discerner dans toute leur ampleur les grands panoramas. Dans ce livre : VArt en silence^ des études comme Edgar Poë idéologue, Flaubert lyrique, l'Esthétique de Mallarmé, si particulières et si déterminées, sont complètes, approfondies on ne peut mieux, et autant qu'on le peut dire encore, définitives... Mais Camille Mauclair n'est pas moins adroit à saisir le sens d'un mouvement général, et son étude sur le symbolisme est assurément, de toutes celles que je connais, l'étude qui fait le mieux comprendre ce que le symbolisme fut.et tout ce qu'il aurait pu être ; ses origines, ses causes, ses tendances, ses impuissances, ses efforts, ses résultats. C'est exprimer de façon banale les qualités vivifiantes de l'œuvre de Camille Mauclair. Mais comment faire? A suivre un par un tous §es ouvrages — il n'en est point qui soit négligeable — on semble énumérer les articles d'un catalogue immense. Et en fin de compte, dans ses romans, poèmes ou drames, Camille Mauclair se retrouve toujours lui-même, avec ses enthousiasmes
documentés de critique impétueux. Le critique pourtant n'absorbe point le romancier, le poète.
Si ses romans sont, avant tout, des œuvres où Camille Mauclair met en mouvement des idées, si les héros de ses romans ne font souvent que personnifier des doctrines, si le fond même des complications romanesques est constitué uniquement par des luttes de systèmes philosophiques, esthétiques, sociaux, Camille Mauclair a, néanmoins, le don de la vie qui, jusqu'à plus ample informé, est le don principal du romancier. Dans le Soleil des morts, dans VEnnemie des Rêves, dans les Mères Sociales^ dans la Ville Lumière, les personnages vivants, bien vivants, sont nombreux, et s'ils témoignent de leur ardeur de vivre surtout par des conversations, ces conversations n'ont point cette mollesse morne des romanciers sans fièvre ou des discoureurs sans animation.
Mais il est des heures où Camille Mauclair semble se reposer de ses véhéments combats pour des idées qui ne sont pas toujours exactement les mômes idées, mais qu'il aime toujours d'un amour sans seconde... à l'instant qu'il les exprime. Alors, pour se reposer mieux, Camille Mauclair écrit encore : le poète chasse un moment le métaphysicien, l'esthéticien, le sociologue, le constructeur généreux de mondes presque parfaits, . mais bientôt renversés pour faire place à d'autres mondes plus près de la perfection; et le poète chante des chants vagues et doux, mélancoliques comme des crépuscules délicats, et qui vont vraiment à l'âme. Et peut-être lui reprochera-t-on seulement d'être un innovateur trop hardi dans la métrique exagérément libre de ses poèmes. Il parvient à détruire parfois toute harmonie, et sa poésie se traîne comme une proie traînante. Pourquoi persiste-t-il ainsi dans cet enthousiasme dès longtemps suranné pour les rythmes irréguliers ? Lui qui se plaît à tout prévoir annonce que la poésie à rythmes libres, à assonances, à cadences conformes à la chanson populaire, prendra place à côté de l'autre...
Ses chansons populaires en effet (il y en a plusieurs gracieuses ou d'une tristesse passionnée dans le sang parle,.,) sont de la mélodie la plus musicale, mais qui m'expliquera par quelle faute de logique apparente ou réelle, ce logicien infatigable qu'est Camille Mauclair s'est approché dans ses chansons populaires plus que dans ses autres poèmes de la prosodie régulière et traditionnelle! Mais n'est>-il pas bien émouvant, ce petit drame si simple?
Bon vigneron foule au pressoir Le raisin noir du matin jusqu'au soir Et le blanc raisin du soir au matin En sifflotant un vieux refrain, Bon vigneron dedans sa vigne A trouvé sa femme maligne Demi-nue avec un amant, Elle penaude et lui tremblant.
L'enfant dormait quand ils rentrèrent^ Tout avait un air de pardon, Bon vigneron n'a pas tué la mère, A pleuré longtemps sur Tenfant; Bon vigneron foule au pressoir Son chagrin noir et son sang noir, Ses larmes du soir au matin.
11 foule avec le blanc raisin Sang et larmes avec le moût, Vin cette année aura fin goût:
Mais cloches sonnent glas profond Pour vigneron du bon pardon.
Prendra-t-on le soin de rechercher Camille Mauclair et de le reconnaître à travers les métamorphoses. Il disparaît un peu parmi ses ouvi'ages. 11 est un de ceux qui communiquèrent à sa génération les impulsions leSv plus vives. 11 sera sans doute l'un des maîtres de sa génération, lorsque sa génération en sera venue à ce point où chacun doit proclamer ses maîtres.
Mais on oublie parfois ses livres; et lui-même, est-ce
<]ue quelquefois on ne Toublie pas quand on le devrait nommer d'abord?
Il a écrit trop de livres et exprimé trop d'idées. Assurément il est, comme tous les autres, la victime des oonditions de la vie littéraire dans la société d'aujourd'hui. Mais dans n'importe quel temps et quelles que fussent les circonstances, Camille Mauclair eût été l'homme de beaucoup délivres. Seulement, aujourd'hui plus que dans tous les temps on est prompt à voir le déchet.
On le voit d'autant plus aisément dans l'œuvre énorme de Camille Mauclair qu'aucun de ses livres n'est réellement terminé. Chacun est inspiré, commencé avec une fougue qui ne peut se ralentir : mais rinspiration ne va pas toujours ausst vite que l'écrivain, et dans les dernières parties d'ouvrages dont le début émerveille, on sent que l'auteur n'écrit plus que par entraînement, et parce qu'il ne peut plus s'arrêter... II a pris trop d'élan.
Dans ses romans surtout, ce défaut est sensible. Us roulent tous des mondes et des mondes en eux ; et d'abord l'écrivain semble bien ordonner tous ces mouvements, mais ensuite les mouvements le dépassent, e les mondes roulent comme ils peuvent. Et ce sont des déceptions assez amères après de grands espoirs! C'est que, voyez-vous, quand on commence à lire un livre de Camille Mauclair, on espère toujours une manière de chef-d'œuvre.
Camille Mauclair soutient l'espérance sans la réaliser. Et son style môme n'est pas tellement fort qu'il puisse assurer à chaque livre une personnalité durable. Camille Mauclair écrit avec la môme fougue qu'il pense ou qu'il imagine. La pensée ne se fait jamais attendre; et les mots s'empressent constamment pour l'expression la plus noble de la pensée.
Ils s'empressent si bien qu'ils arrivent tous à la fois. Mais si le style est d'une impressionnante luxuriance, il n'a pas tout ce relief singulier qu'on pourrait ^,0 uhai-
ter, et parfois la phrase à force d'être opulente et chargée de mots précipités est un peu confuse, d'une somptuosité grise et d'une fastueuse incertitude. Le style est le serviteur très docile des idées, mais il accomplit avec trop de hâte sa tâche considérable, et, si je peux dire, il effectue constamment le jour même, avec quelle prestesse! ce qui pourrait être remis au lendemain.
Or, c'est un principe de styliste scrupuleux qu'il faut toujours remettre au lendemain ce qu'on peut faire la veille.
Camille Mauclair est incapable de ces temporisations, car son esprit est trop actif, trop proche et trop varié.
L'est-il au point de s'égarer dans toutes les routes intellectuelles et de se perdre dans toutes les contradictions qu'on a dites ?
Évidemment, rien ne ressemble moins à Camille Mauclair, que Camille Mauclair lui-même. Il a été depuis quinze ans le disciple de toutes les doctrines et de tous les écrivains qui ont exercé quelque influence. Il suivit la discipline de Mallarmé, de Barrés, de Maeterlinck. Son drame, Le Génie est un crime, est d'un habile admirateur d'Ibsen. Mais Camille Mauclair se rit de notre manie de classification et de l'étonné ment que nous éprouvons lorsqu'un écrivain donne deux livres qui se contredisent.
C'est de la meilleure foi du monde qu'il adopte tour à tour toutes les doctrines philosophiques ou esthétiques. 11 aime tellement les idées qu'il les veut toutes avoir pour favorites; et il ne faut pas être surpris si ces favorites sont, d'aventure, mal d'accord entre elles. Il les comprend toutes, car rien ne résiste à l'effort de son intelligence, prodigieusement active et d'une effarante mobilité.
Nous pouvons, toutefois, supprimant de son œuvre ce qui est accessoire, discerner des tendances à l'unité. Et voici comment se constituera le plus nettement la personnalité de Camille Mauclair.
V' tw
Il faut le considérer essentiellement comme critique. Et il sera d'un puissant secours pour la prospérité de la critique. 11 pense que la critique est salutaire, qu'elle est indispensable. Il veut qu'elle soit forte. Il travaille donc à détruire le préjugé de Finfériorité du critique au producteur, à les réconcilier, à reconstituer une critique homogène, consciente de ses droits. Il tâche à faire comprendre au public ce que peut et doit être « la mission humaine de la critique supérieure ». 11 s'applique, enfin, à constituer un dogmatisme nouveau.
Où donc trouvera-t-il les principes d'une critique nouvelle ?
« Si la comparaison, dit-il, si le parallèle entre producteurs d'un môme art ne sont que des procédés stériles, la comparaison entre les quatre arts, évoqués systématiquement, peut devenir le plus puissant moyen d'explication et l'accès même de la critique supérieure.
4c Nous sommes ramenés à trouver dans ranal;yse des identités la base d'une critique synthétique, seule capable de répondre au grand désir qui commande tous les efforts de lart moderne, le désir de la fusion des arts ; au dogmatisme spécialisant de plus en plus les visées de chacun d'eux, nous pouvons opposer un dogmatisme unifiant leurs principes communs et remontant au-dessus a'eux-mêmes pour s'appuyer directement sur ce qui ne change jamais, bien qu'en se transformant toujours, sur le rythme, sur l'émanation môme de la vitalité, sur l'échange éterneLde la conscience et des phénomènes. »
Alors, peu à peu, le critique reprendra son vrai rôle, « celui de l'alchimiste grave et patient, penché sur le corps simple du génie pour surprendre l'essence mystérieuse du don, isoler dans le creuset de l'analyse les éléments de la création, dire à l'humanité pourquoi et comment la perception des analogies mentales et naturelles est accordée à certains êtres, réduire le mystère du génie à une nouvelle loi psychologique, — et ainsi créer, puisque créer c'est pour Thomme, transformer
33 i LE3 SAMEDIS LITTÉRAIRES
une chose révélée en vérité universellement perceptible ! »
Vaste conception ! On comprend qu'en s'acheminant à elle et jusqu'à l'heure où il aura élaboré dans ses détails tout ce système mirifique, Camille Mauclair ait un certain nombre d'indécisions et même de contradictions. On lui reprochera de « perdre pied » souvent. On lui reprochera de chercher la pierre philosophale de la pensée. Mais du moins, il siéra de reconnaître que cette ambition téméraire d'un écrivain, que son intelligence inexorable pousse toujours, toujours, à des spéculations imprévues, aura ce résultat pratique de donner à sa critique une précieuse nouveauté : Mauclair aussi érudifc que généralisateur saura considérer tous les arts à la fois, et, de ses observations, faire jaillir des idées favorables à chacun d'eux...
Mais je crois qu'il importe d'abord à la critique d'accomplir une mission plus humble, de suivre de plus près la vie sociale où se heurtent les écrivains et les œuvres, de juger la moralité des intentions et des influences... Camille Mauclair serait homme lui aussi à remplir cette tâche de régénération littéraire, car il est d'un intellectualisme héroïque. Et ce vaillant, ce fervent intellectuel a seulement le défaut dé ne pas regarder la terre d'assez près. ^
23 jmllct 1904.
LA DÉCHÉANCE, PAR LÉOxN DAUDET
C'est une bien terrible histoire que nous raconte le roman-feuilleton de Léon Daudet. Elle m'a prodigieusement amusé.
D'abord il y a une dédicace — et il faudra un jour écrire un beau chapitre de philosophie profonde, mais souriante, intitulé: Le rôle de la dédicace dans la littérature et ses rapports avec les transformations des mœurs littéraires — d'abord il y a une dédicace :
Au Colonel Marchand
Poète de l'action.
En témoignage d*nne amitié fraternelle Je dédie cette histoire morale,
LÉON Daudet.
Brave poète de l'action, que de mélodrames on commet en ton nom ! Le mélodrame de Léon Daudet est commis avec verve et avec jeunesse. Ah î ce livre est bien amusant, mais je crois l'avoir déjà dit.
« A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa fille unique Marie Aubryet, lequel tombait le 18 mai, c'était fête chez Laure Montmélian, seule propriétaire, depuis la mort de son mari, des immenses magasins Au Paris Nouveau qui font le coin du Boulevard Montmartre. »
Laure Montmélian n'habitait pas, comme on le poursait penser, « au-dessus » de ses magasins qui font le coin du Boulevard Montmartre — quel coin ! — elle
possédait un luxueux hôtel privé rue de Bourgogne. Moi, je n'aime pas ce quartier-là.
Dans les salons de Laure Montmélian, il y avait ce soir-là beaucoup de gens que Léon Daudet déteste fougueusement depuis qu'il s'est « lancé », sans bonheur littéraire, dans la politique militante, trépidante et parfois incohérente. On rencontrait Gustave Gbaramol député, ancien ministre tombé dans la déconfiture, le type du primaire arrivé, comme dit Léon Daudet qui se sait gré d'avoir inventé une expression inexacte, le type encore du professeur de philosophie pour classes du soir et dîners d'athées (51c), hteî, un républicain, peutêtre un combiste, une canaille. On rencontrait aussi Paul de Fonteroy, fils du duc, personnage falot, malingre et maniaque, avare et démocrate, destiné à disparaître de ce livre où on meurt beaucoup ; Pierre Froncin, chef de bureau à l'Instruction publique qui < se suicidera de ses propres mains », selon une parole célèbre de François Coppée. Du sang ! Du sang ! Marianne Froncin, son infidèle épouse ; Henri Saverne, dessinateur aux yeux cruels, aimé des femmes et qui en meurt, lui aussi. Vous n'en épargnez point et chacun a son tour. On rencontrait Mina Murmelthier, « fille d'un . repoussant Israélite berlinois qui dirigeait une agence francophobe de renseignements politiques, paravent d'une louche officine d'espionnage international ». Trop de « sales juifs », Léon Daudet ! Gela date.
On rencontrait enfin — et ce n'est pas trop tôt — les héros de cette histoire extraordinairement tragique et qui n'est pas médiocrement gaie.
G'était François Aubryet, fils d'un auteur dramatique célèbre qui paraît avoir le béret de M. Sardou, les « fiches » de M. Glaretie, « la littérature », de l'un et de l'autre. François Aubryet, élégant et fatigué, sans volonté surtout, est l'époux de Marie Montmélian.
G'était Jane Verneuil, presque sœur de Marie Montmélian, élevée avec elle, fille extrêmement naturelle de Sophie Verneuil vaguement artiste, bohème et musi-
cîeiine. Or, François est follement amoureux de Jane. Et. tout à l'heure ils doivent partir pour les Espagnes. Lo moment du départ est drôlement choisi. Avec, eux partira le secrétaire de Sophie Verneuil, Marc Darnopolis, dit Darnot, dont nul ne connaît les intentions, los ressources, ni les origines.
Ils partent en effet pour Madrid.
« Tous trois confortablement installés dans la meilleure cabine- du sleeping eurent une exclamation d'allégresse quand le sifflet du départ retentit. Le rastaquouère sortit de sa valise une bouteille de Champagne et trois gobelets :
« Ce Marc, il pense à tout ! s'écria familièrement Jane. Elle appuya sa main fine sur son épaule :
— Je vous gobe, et depuis longtemps... François, à l'avenir ! à la fuite... à notre grande tendresse I »
J'ai compris immédiatement que cette jeune femme si familière était prête à toutes les déchéances.
Pendant ce temps-là, Marie Aubryet, l'épouse abandonnée^ pleurait à Paris toutes les larmes de ses yeux, car elle aimait encore ce faible et charmant François. Puis elle réclamait le divorce et devenait sans retard la maîtresse du dessinateur Saverne aux yeux cruels et 'qu'elle aimait aussi.
Madrid ! Grenade ! Alhambra ! Courses de taureaux. Ollé I ollé ! Amour I amour ! Mais qu'il fait chaud ! Et Jane boit déjà des coktails. Étape sur le chemin de la déchéance, écrirait Bourget, auteur de grand style. En outre Jane échange déjà de fâcheuses confidences avec Darnopolis dit Darnot. Elle le tutoie, par instants. Darnot lui fait une déclaration d'amour. Jane lui répond : « As-tu été l'amant de ma mère ? » Puis elle lui caresse la figure d'un geste de tendresse et d^ pitié :
« Patience, grande bête... Toutes les heures sonnent. » Pauvre François Aubryet ! Pauvre Jane Verneuil !
Marie Aubryet, à qui Saverne a fait des ennuis.
envoie en Espagne son fidèle ami Ignacio Palientâl pour reconquérir François. Jane essaie de séduire Ignacio. Il se réserve, car il brûle pour Marie d'un feu sans égal.
François confie à Ignacio : J'en ai assez ! Je n'en puis plus... emmène-moi. Ce Marc est un voleur et je soupçonne qu'on s'entend avec lui pour me dépouiller... C'est elle qui me l'a imposé, qui a exigé que nous par-* tions avec lui, moi je ne voulais pas, je lui trouvais une mauvaise tête, l'air fourbe. Elle m'a tellement harcelé que je lui ai confié notre argent, mon argent... S'il n'était qu'un escroc... mais c'est un corrupteur. Il a sur elle une influence déplorable. Il la rattache à son milieu, à sa mère, à tout ce dont je veux la séparer. Car c'est un peu raide que j'aie, moi, rompu tous les liens et qu'elle ne renonce ni à cette vieille Sophie Verneuil, ni à cette canaille de Darnot...
Ignacio ne répond que peu de mots — il repart seul en France ; François reste en Espagne avec Jane et Darnot.
Bientôt tous les trois sont rappelés en France par la mort opportune du père extrêmement oublié de Jane Verneuil, qui se trouvait être à Montmartre quelque chose comme un potier de génie. Enterrement d'un €omique achevé... Lisez-moi ça! c'est à pouffer de rire, Léon Daudet nous en conte de bonnes, de bien bonnes. Et maintenant à la tour de Nesle !...
C'est ici que commence la série des mésaventures joyeuses, mais déplorables, qui conduiront Jane, François à la déchéance, au crime, à l'infamie. Quant à Darnot, il y est depuis longtemps, Léon Daudet consent à appeler ce chapitre d'une histoire mouvementée, à la façon de M. Pierre Sales : Les Dessous de la Vie heureuse,
François, Jane, Darnot n'ont plus qu'une cenlaine de mille francs, moins peut-être. Ils s'installent place Vendôme au 35. Dix-huit mille de loyer. C'est pour rien. Ils meublent à crédit. Défilé des fournisseurs et
LA DÉCHÉAxNCE 339
des belles-mères et de leurs amies, annonciatrices des entremetteuses. ^
On reçoit beaucoup. On croit s'amuser autant. François Aubryet a retrouvé ses anciens camarades. Parmi eux, le comte PauldeFonteroy qui vient voir Jane. Paul de Fonteroy passait pour posséder un million de rentes et n'en dépenser que le dixième. Il tenait à son vieux noceur de père la bride serrée « dans l'intérêt de sa santé » affirmait-il. Leurs deux hôtels contigus du parc Monceau renfermaient des collections merveilleuses que le duc n'avait le droit ni de dissiper ni d'aliéner. Père et fils étaient camarades. «Contrairement aux usages de leur monde, ils se tutoyaient », écrit Léon Daudet à la manière de Paul Bourget.
L'argent manque chez Jane. François Aubryet joue et perd, Darnot détourne ce qu'il peut, le comte de Fonteroy devient pressant. Il donne à Jane un portecigarettes qu'elle revend aussitôt six cents francs rue de la Paix.
On a pris un appartement rue Pigalle au-dessus de la brasserie du Qu^en dis-tu ? Un soir, comme ils sont seuls, Darnot se rapproche.
— Jane, tu m'as dit en Espagne que les heures sonnaient toutes... Te rappelles-tu?... Jane je t'aime trop... Il faut que tu m'entendes.
Jane refuse, mais échange avec lui quelques insultes- Peu de jours après, Jane devient la maîtresse du comte de Fonteroy. Gela se fait tout simplement au cours d'une visite à l'hôtel du parc Monceau, après une scène plus violente que les autres où François avait déclaré formellement ne pouvoir s'astreindre à une occupation sérieuse. Fonteroy est avare. Jane est habile. Bientôt elle nourrit avec l'argent du comte Darnot et François qu'elle vient enfin d'épouser.
Cependant, l'argent du comte ne suffit pas. Dettes de tous côtés. Les créanciers menacent. Il faut agir. Il faut trouver quelque chose. Mais quoi ? La suite au prochain numéro.
Un an après, par une belle matinée de printemps, le duc de Fonteroy se décide à se retirer du monde, au ' Mas Bleu, près d'Arles. Au départ, il donne à son fils des conseils de père. « Mon enfant, prends garde à ta maîtresse. Elle court aux pires déchéances, François est un faible qui dégringolera dans le ruisseau quand elle lui donnera un croc-en-jambe et qui ne se relèvera pas. et surtout il y a Darnot ! Ah I Darnôt ! Nul ne sait d'où il tombe. Il fut inventé par Sophie Verneuil. Il a été marchand de cravates, receleur, cambrioleur, sous tous les noms et dans tous les pays. Il s'est appelé comte Brabantio à Londres, duc de Creilhan à Bruxelles... On ne connaît pas plus son âge que son pays, que son origine... C'est lui qui a lancé François jadis dans les bras de Jane. Je les ai vus rarement ensemble. Mais il a l'air de les dominer, de les fasciner. Prends garde ! »
Ainsi parle ce bon père avant son départ. Quelques heures après, Jane vient ; elle arrache 6.000 francs au comte avare mais amoureux, qui lui fait cet aveu imprudent : « Il y a ici dans cette maison 700.000 francs en espèces, au moins! »
Jane rentre rue Pigalle. Elle donne 4.000 francs à François qui court payer quelques dettes. Darnot arrive, réclame les 2.000 francs qui restent. Jane refuse. Darnot prend l'argent, après avoir souffleté Jane par deux fois. La déchéance I
Malheureuse Jane! Elle pleure sur elle-même î Hélas! il est trop tard pour pleurer utilement.
Mais Darnot « a causé » à la robuste Coco tenancière du Qu'en dis-iu ?, Il y a un coup à faire chez les Fonteroy; Coco est prudente. « Tu es trop hardi et trop pressé. Méfie-toi. Une affaire comme celle-là, ça ne s'établit pas en cinq minutes. Quand celle qui m'a précédé au Qu'en dis-tu ? la femme qu'on appelait le « Soldat », a fait le coup de Berthe de Richeville et barboté 75.000 balles, elle a travaillé six mois d'avance. Elle avait pris ses précautions.
« C'est pas comme une autre femme, celle qui a un
trou dans le front. Elle vendait des gants celle là. Elle travaillait, c'était merveilleux. Avec un poteau de sa connaissance, elle a amorcé un truc dans ce genrelà chez les dames de Saint-Mandé... mais trop tôt; ça n'avait pas mûri. On n'avait pas pris assez d'informations. Les gonzesses ont rappliqué de la campagne. Le type a été forcé d'en nettoyer une qui gueulait. Il a été pincé; et la bonne femme a tiré cinq ans de prison.
— C'est bon, dit alors Darnot à la grosse Coco. On se passera de vous. D'ailleurs, c'était pour rire. Tu m'as l'air d'une bonne fille, c'est pourquoi je te parle comme à un copain. Mais si jamais, rappelle-toi ça, tu causais, ça n'est pas le lendemain, ma mignonne, que je te ficherais un billet de cercueil. »
— Ça va bien. Ça va bien!
Mais Jane, Darnot et François avaient toujours plus de dettes que cent honnêtes gens n'en pourraient faire. François essaya d'abord de voler une de ses tantes. Mais ce maladroit ne réussit pas.
Alors Darnot réfléchit avec Jane. Tu conviens toimême, dit cet homme raisonnable, que Paul de Fonteroy mijote en ce moment avec sa canaille de père de te planter là, de nous laisser le bec dans l'eau ou plutôt dans la dèche... Et ça ne te remue pas le sang? .. Et ça ne te donne pas l'envie de barboter les 700.000 fr. que ce maniaque a chez lui cachés, pendant qu'il complote au Mas Bleu, Il ne les a pas emportés, c'est certain, puisqu'il revient dans six jours. »
Soudain Jane sortit d'un petit sac en mailles d'acier une clef brillante, et la fit miroiter entre ses doigts fins... C'était la clef de l'hôtel du Parc Monceau... La prévoyante Jane l'avait volée depuis un mois Admirable ! Et comme il est vrai que les romanciers ont besoin de tout prévoir I
Le mardi soir, vers huit heures, Jane entra dans l'hôtel sans être vue. Il pleuvait. Dans les rues, personne. Dieu favorise les criminels. La nuit tombée, Darnot et François arrivèrent.
342 LES SAMEDIS LITTÉBAIBES
— Ne nous frappons pas, déclara Darnol qui devenait le chef, et commençons par la bibliothèque; puisque la probabilité est pour elle, Jane guide-nous!
A dix heures, ils trouvèrent l'argent.
Et voilà I vous vous y attendiez n'est-ce pas ? Mais Darnot qui n'avait pas lu assez de romans-feuilletons ne s'y attendait pas du tout. Paul de Fonteroy n'avait pas pris le train directement pour le Mas-Bleu comme le supposait sa maîtresse. Il s'était arrêté à Dijon, le lundi, pour consulter dans cette ville un des nombreux hommes d'affaires qui géraient son immense fortune et ses multiples propriétés. Là il s'aperçut avec désespoir qu'il avait oublié un dossier indispensable pour les transactions projetées. Après plusieurs heures de perplexité, une nuit d'insomnie et une matinée de tergiversations vaines — comptez le temps avec précision — il adoptait le parti de rebrousser chemin, télégraphiait à son père à Arles, afin de le prévenir du contre-temps, au vieil Anselme, son domestique, à Sèvres, pour lui ordonner de revenir sur-le-champ au parc Monceau, et il montait lui-même le mardi à six heures du soir dans l'express qui le mettait à Paris à onze heures.
Onze heures et demie sonnaient à toutes les horloges depuis la Porte Saint-Martin jusqu'à la Porte Saint- Jacques, quand un fiacre découvert (pourquoi était-il découvert ?) déposa le gentilhomme et même sa valise. Ah ! le pauvre garçon !
A cet instant précis, Marc, Jane et François empilaient dans une serviette les liasses de billets bleus que leur avait livrés la bibliothèque. Ils les comptaient à mesure, aussi tranquilles et rassurés que des commerçants qui font leur bilan à la fin du mois.
Jane — vilaine petite Jane ! — annonçait joyeusement « cent vingt-cinq mille ! » quand le terrifiant vacarme d'un timbre électrique gela le chiffre sur ses lèvres et figea le geste de Darnot.
C'est le vieil Anselme, pensa Darnot. Mais Dai'not s
\ ^pompait et ce n'était pas le vieil Anselme. C'était le r <50inte de Fonteroy. 11 aurait bien dû le prévoir. Ça se i psisse toujours ainsi dans les romans !
[, Darnot, homme décidé, renversa Fonteroy. Il lui serra I la gorge avec les deux pouces écartés du poing ; et il |. s'appliquait à sa. besogne, ainsi qu'un chirurgien ou un bourreau, l'accomplissait en plusieurs stades, secouait sur le tapis la tête écarlate et ridée.
« Grâce, Marc » supplia Jane. Elle s'élançait. Mais
: elle rencontra l'œil de la victime, sanglant, désorbité,
<iéjà voilé d'ombre, et elle n'eut plus que la force de
s'affaisser sur le tapis en sanglotant, pour chasser cette
vision très désagréable.
« Toi, laisse-moi, si tu ne veux pas », rugit Darnot menaçant François qui tentait plus timidement d'inter- A^enir, et pour hâter le dénouement, du plat de sa main, ■dure et luisante comme un outil (ces romanciers, non, voyez-Vous ces romanciers !) il écrasa le cou de l'in- I fortuné. Les cartilages craquèrent. La langue sortit ^u-dessu6 de la mâchoire rabattue, entre les dents blanches d'écume. C'était écrit.
■ Ils laissèrent le cadavre et emportèrent l'argent. Qu'auriez-vous fait à leur place ? Mais Dieu ne protège pas les criminels, lautant que je le disais tout à l'heure. Jane, François et même Darnot, passèrent, rue Pigalle, trois jours tels que je n'en souhaite pas beaucoup de pareils aux pires champions de la littérature mercantile..
Darnot, péremptoire, déclara :
« C'est toi, Jane, qui nous a indiqué le coup, ouvert la porte, montré la cachette. C'est François qui a fait le guet. Je n'ai été que votre instrument. »
Les journaux annonçaient : Le crime mystérieux du parc Monceau, La brave Coco — aussi je me disais: que fait-elle en ce roman ? — les dénonça par un pneumatique bien compris et solidement rédigé.
\ Ils furent arrêtés le vendredi :
1 Dix ans après. — J'ai oublié beaucoup de morts dans
3 a LES SAMEDIS LITTÉRAIRES
ce roman où Ton tue à merveille : je ne parlerai donc pas de leurs veuves. — Dix ans après !
Jane était morte de la morphine en prison, re|>eii-. tante et désespérée. Je ne savais pas que les prisonniers eussent de la morphine ad libitum,
François, libéré de sa peine quelques mois auparavant, avait été recueilli par son père, le vieux Philippe Aubryet. 11 était à demi gâteux. Le père, l'auteur dramatique, Tétait complètement. Mais il écrivait encore des pièces. Darnot avait été tué au bagne, d'un coup de fusil, par un garde-chiourme, au cours d'une révolte qu'il avait fomentée.
Ignacio Palientés avait épousé Marie Aubryet. Ils étaient heureux, et ils avaient deux ou trois enfants. Et Léon Daudet conclut : « Tout déchoit et se cor— rompt dans une société sans idéal. » Moi, je veux bien.
J'ai lu je ne sais où que ce livre est une protestation contre le matérialisme contemporain. J'ai lu, je ne sais où, que ce livre est d'inspiration fraîchement idéaliste et chrétienne. C'est bien possible. Je ne m'en suis pas aperçu. J'étais tellement préoccupé par les aventures de Jane, de François et de Darnot. Je ne vous cache pas d'ailleurs que, si je m'étais trouvé à leur place, je n'aurais pas étranglé Fonteroy. Il suffisait d'éteindre l'électricité ! Darnot n'y a pas pensé. Léon Daudet non plus.
Bref, en lisant La Déchéance, on frémit à chaque page. On disait : Léon Daudet a perdu beaucoup de j son talent à travers ses articles politiques. Je tiens ' pour certain qu'il n'a pas perdu sa gaieté ni sa fantaisie. Je ne souhaite pas que Léon Daudet s'applique constamment à renouveler le roman-feuilleton. Mais on peut dire avec confiance pour son talent comme pour chaque chapitre de La Déchéance : la suite au prochain numéro. On lira toujours la suite. Elle sera émouvante ou joyeuse. Mais Léon Daudet n'a pas dû s'ennuyer en écrivant La Déchéance, ni le colonel Marchand lorsqu'il l'a lue.
30 juiU-t 1904.