L'ART POUR TOUS
par Louis Lumet.
Ce n'est pas tout à fait de la littérature. Mais ce livre indique ce que peyvent faire, il annonce ce que feront les écrivains des générations nouvelles. Il pourrait même donner à beaucoup de jeunes gens bien intentionnés et suffisamment pourvus de loisirs l'idée de ne point publier d'ouvrages, mais de consacrer leur activité intellectuelle, qui est généreuse, à des travaux pratiquement utiles.
C'est pourquoi le recueil de conférences publié par Louis Lumet sous ce titre noblement ambitieux, VArt pour tous, est un bon exemple. Il fournit un document on ne peut plus significatif pour l'histoire assez compliquée des mœurs littéraires de notre temps ; à côté des prétentions fiévreuses, qui se montrent à l'excès par ailleurs, il met en relief les jolis dévouements d'écrivains et d'artistes qui n3 sont pas incapables d'idéalisme actif et de désintéressement agissant.
Et voici ce qu'ont voulu faire les fondateurs de VArt pour tousj qui est un groupe de propagande esthétique. Ils ont voulu « communiser la beauté ». Ils se sont • dits qu'animés par Tesprit de justice ils devaient faire participer tous les hommes à de rares et hautes émotions, en leur apprenant à connaître à comprendre les œuvres qui lès suscitent. Ils se sont demandés : « Si l'on admet que Fart cesse d'être la fortune exclusive de quelques-uns, n'y a-t-il pas une sorte dd pressant devoir pour ceux dont il a élargi et magnifié la vie,
d'en enrichir ceux qui l'ignorent ?» Et parce qu'ils \ sont avant tout des jeunes hommes de bonne volonté, ils se sont répondus instantanément : oui, ce devoir esl évident ; nous ne pouvons nous y so.ustraire. Et ils ont créé L'Art pour tous. Ils ont de Fardeur et du talent. V Art pour tous se développe, il prospère, il durera.
Louis Lumet expose l'origine de L'Art pour tous. Il dit les résultats obtenus, les projets nouveaux justifiés par ces résultats, l'influence qu'ils rêvent d'exercer pour le bien et le bonheur universels. Louis Lumet est le plus gentil réformateur de notre société. Il - a une douceur charmante, qui est celle des vrais apôtres. Il est persuasif parce qu'il est persuadé. Au fond, il est socialiste, et il a bien raison 3e l'être si cela lui est agréable. Il est surtout un très bon garçon, qui n'est pas heureux si tout le monde ne l'est pas avec lui. 11 travaille donc à l'amélioration de la vie humaine. Il y travaille avec un courage si loyal que chaque témoin de ses efforts est immédiatement enclin à les aider. Il se voue tout entier à une tâche d'éducation sociale, lui qui pourrait écrire seulement, écrire avantageusement pour sa gloire. Mais il lui plaît moins d'être célèbre que d'être bienfaisant. Lui qui dissertait naguère avec une vaillante conviction sur les philosophies et, naturellement, sur les sociologies dont est parée et chargée notre époque puissante pour édifier des systèmes et pour les démolir aussitôt ; lui qui exprimait jadis avec une sincérité passionnée, en des romans tumultueux et un peu troubles, mais forts et sains, La Fièvre, Le Chaos ^ les- aspirations contemporaines, il s'est adonné tout entier à former V Art pour tous, qui est vraiment l'émanation de sa personnalité, et profondément imprégné de ses sentiments généreux.
11 raconte les débuts avec une émotion cordiale, et le
romancier, le poètQ idyllique qu'il serait — si la société
était mieux constituée à son gré — viennent lui prêter
son concours.
C'était vers le milieu d'avril 1901 que se tint, sur son
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initiative et celle d'Édouaid Massienx, secrétaire de la Jeunesse socialiste du XIIP, la première réunion préparatoire pour la formation du groupe. Un soir, dans une petite salle de marchand de vins, une quinzaine de jeunes gens de métiers divers étaient réunis. Soir heureux, soir favorable, que son souvenir est doux à Louis Lumet ! Historiographe attendri, il pleure encore de bonnes larmes en se rappelant qu'il y avait là des tanneurs, des mécaniciens, oui, des mécaniciens et des tanneurs, des ébénistes aussi et des employés dîadministration. Et tous, les employés d'administration, comme les ébénistes, autant que les tanneurs et pas moins que les mécaniciens, lui parurent très résolus à consacrer à l'art la matinée du dimanche, leur jour de repos. Adorable sensibilité de Louis Lumet !
Louis Lumet fît, ce soir, une courte causerie. Les auditeurs le pressèrent de questions qui lui prouvèrent leur impatience de pénétrer dans un monde de choses dont ils soupçonnaient confusément la magnificence et la vertu éducatrice. Charme souverain des anecdotes simplement contées ! Louis Lumet écrit sans vanité.
« Il me fut très difficile d'être simple et clair, des visages tendus épiaient mes paroles et, comme vers la fin de notre conversation, une jeune fille s'était assoupie, la tête sur la table, entre ses bras, je me pris à sourire : « Excusez-la, me dit son frère, je la conduis dans toutes les réunions... Nous nous sommes couchés tard hier et elle est fatiguée... Mais vous verrez, elle ne manquera pas une seule visite. » En effet, cette jeune fille est devenue une de nos plus fidèles adhérentes. »
Cette jeune fille est un symbole, ni plus ni moins. Au reste, ce sDir-là, les nouveaux camarades de Louis Lumet l'accompagnèrent jusqu'à la plus prochaine station de tramways que, depuis ce temps Louis Lumet ne revoit pas sans émotion, et tout en descendant l'avenue des Gobelins, qui, la nuit tombée, entend généralement de bien autres discours, ils devisèrent fraternellement.
Louis Lumet chante alors : « C'était une nuit fraîche d'avril où l'on sentait toutes les sèves frémissantes de vie ; des étoiles limpides brillaient au ciel d'azur profond, il y avait dans l'air et dans les yeux de mes compagnons comme une allégresse de printemps. > O Louis Lumet, poète et apôtre !
Une autre réunion préparatoire eut lieu dans le môme temple humble et auguste d'un marchand de vins dont j'aimerais à connaître le nom. M. Emile Chaavelon, l'éloquent^ professeur di4 lycée Voltaire, y apporta des photographies, des chefs-d'œuvre. Ainsi fut commencée l'éducation artistique du peuple !
Les camarades se donnèrent rendez-vous le dimanche 21 avril 1901 à 10 heures au Musée du Louvre. La première convocation, tirée à l'autocopiste, était ainsi libellée :
VART POUR TOUS
Promenade au musée du Louvre Le dimanche 21 avril 1 90 1 , de 1 k i 1 heures.
Visite aux salles des Antiquités asiatiques : V Art Assy*
rien, VArt phénicien.
Les Origines de Tart sacerdotal et guerrier.
L'Interprétation des monuments funéraires : une statue ^
un temple.
Sous la conduite du citoyen Louis Lumet.
Remarquez ici la conscience du citoyen Louis Lumet. 11 ne choisit pas pour cette première visite un sujet attrayant, mais un sujet austère. Au risque de les décourager, il éprouve les dévouements. Il ne veut point les faciles succès. Il les fuit.
Aussi bien, le dimanche, au rendez-vous, place Saint-Germain 1 Auxerrois, huit personnes seulement l'attendent. Il les guide bravement au musée des Antiques. Quelle est sa causerie? Il s'applique moins à énumérer des dates et à citer des noms propres qu'à évoquer, à propos d'une statue ou d'un fragment de
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temple, le milieu social qui les a produits. Il essaie de rendre là vie aux pierres taillées qu'examinent avec curiosité ses camarades en ressuscitant les idées et les sentiments qui ont modelé leurs formes, réglé leurs attitudes, distribué l'ordonnance de leurs groupements. Ce n'est pas comme archéologue, avec une méthode critique, qu'il parle des œuvres qui nous Bont parvenues des antiques civilisations assyriennes, mais il provoque chez ses auditeurs la sensation d'une époque telle qu'il l'a eue lui-même, assez conforme du reste à ce que nous pensons être la vérité historique dans l'état actuel de nos connaissances.
Us étaient huit pour l'art assyrien. Ils étaient quinze pour l'art égyptien. Plus de quarante se présentèrent pour la troisième réunion où M. Emile Chauvelon parla de la Peinture française aux XV"^ et XV/« siècles. Et maintenant le groupe est définitivement établi. Il compte plus de deux mille adhérents. Il a reçu aussi les adhésions collectives de différents groupements : la Fédération des Universités populaires, la Société Amicale des Anciens élèves de VOrphelinat de Cempuis, l'Union syndicale des ouvriers et ouvrières doreurs sur bois y la Chambre syndicale des cantonniers, ouvriers et ouvrières de la direction des Travaux de la Ville de PariSy V Association générale des gardiens des musées nationaux y la Chambre syndicale des ouvriers graveurs et ciseleurs sur tous métaux^ VUniversité populaire de Meaux, V Association générale des sous-agents des postes et télégraphes de France et des Colonies. Les créateurs de VArt pour tous ont organisé plusieurs centaines de visites dans les musées, dans les manufactures nationales, dans les divers monuments de Paris, dans les ateliers d'artistes. Ils ont conduit leurs adhérents à Dieppe, à Bruxelles, à Beauvais, à Rouen, à Versailles, à Chantilly. Ils ont créé une section enfantine, une section musicale, une section littéraire... Et ils ont de ^ands, de très grands projets. Ils veulent atteindre Xoutes les sources de la vie humaine, individuelle, fami-
Kale et publique. Ils veulent créer des coopératives de production d'objets d'art, des magasins de vente en eomfiku&y en dehors de l'agio des marchands, modifier le cosiumer décorer l'intérieur de la famille, diriger le goût daos le choix du mobilier et des accessoires vers la simplicité, rharmonie sobre et légère, détruire ce préjugé que les objets de luxe sont des objets d'art, orner les écoles, les édifices publics, parer les cérémonies laïques, ennoblir les fêtes nationales.
Louis Lumet cite tous les auxiliaires, leur rend hommage. Il oublie seulement de se rendre justice à luimême. Ne songeons qu'à lui. Il est l'âme de cette oeuvre, VArt pour tous, qui peut être Uïie très grande œuvre.
Ne forcera-t-elle pas la critique d'art à se renouveler un peu ! Les conférences que Louis Lumet a {Hibliées dans ce livre sont fatalement disparates; comme le^rs sujets et comme leurs auteurs. J'aurais donné comoie modèle celle, complète, où Georges Lecomte étudie Eugène Carrière et, pour résumer l'impression que ce nom d'Eugène Carrière éveille en nous, dit que « c'est dans une sorte de brume lumineuse, le surgissement de formes puissantes, de gestes expressifs, de regards aigus, de lèvres souriantes ou anxieuses, de fronts resplendissants de lumière, et qu'on pense tout de suite à une œuvre de tendresse représentant la méditation de l'homme devant la vie, son effort pour la comprendre^ pour la dominer en l'aimant, pour préserver ceux qui l'entourent de ses pièges et de ses ruses. » C'est là de la critique d'art faite par un artiste qui n'est certes pas étranger aux sentiments sociaux. Mais je vois que M. Emile Chauvelon, dans sa conférence très claire^et très fine quoique très systématique sur Puvis de Ghavannes, expose les principes essentiel^ de la critiqi] faite par les orateurs de VArt pour tous.
Ils savent que le peuple est apte à goûter et à cor prendre les chefs*d'œuvre de l'art. VArt pour tous i donc une œuvre d'enseignement et d'éducation arti^
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ques et esthétiques. Mais c'est une œuvre d'un genre tout particulier. Les auditeurs viennent librement, parce qu'ils aiment l'art sincèrement, soit pour en nourrir leur imagination, leur esprit et leur cœur, soit pour le réaliser selon leurs goûts et leurs moyens comme ouvriers d'art et comme artistes. Et, comme le dit M. Emile Ghauvelon qui est orateur, « c'est avec respect, respect de leurs convictions et respect de la Beauté qu'ils portent la main à la coupe sainte de l'émotion artistique et qu'ils prennent place au banquet où VArt pour tous les convie. »
Bien médiocre était le Banquet que célébra Platon. Socrate, qui aurait dû le présider, n'y était qu'un invité, n'y avait que son tour de parole, et Alcibiade y étalait avec trop de complaisance son moi plus bourgeois encore qu'aristocratique... Alcibiade, Aristophane, Agathon, — la fleur de l'esprit athénien, — croyaient, non sans orgueil, disserter sur le pur Amour et sur Tabsolue Beauté. En réalité, ils s'efforçaient, mais en vain, de donner à leurs fantaisies individuelles, à leurs égoïsmes raffinés, à leurs préjugés distingués, l'éclat incorruptible de la Vérité et de la Philosophie. Mais la Vérité et la Philosophie échappaient : ils n'en possédaient que le fantôme, ils n'en apercevaient que le mirage.
C'est que, en effet, il n'y a de vraiment beau que ce qui est rationnel, que ce qui est humain, que ce qui est valable pour tous. Or, Athènes était une ploutocratie tempérée par l'esprit et par Fart, mais une ploutocratie. L'idéal de Platon lui-même était un idéal égoïste de caste. Tout le monde n'était pas convié au Banquet. Et si les convives s'égarent parfois dans leur casuistique sur ce qu'ils appellent la Vision céleste, M. Emile Chauvelon est certain que cette erreur est la conséquence et le châtiment d'une première faute irrémissible, celle-ci : ils acceptaient, avec une sérénité criminelle, de vivre dans une Cité où étaient esclaves et les femmes des hommes libres et leurs serviteurs et
presque un demi-million de travailleurs... Mais VAri pour tous se propose d'abolir rapidement cette dure loi de sélection étroite et exclusive, à base ploutocratîque et censitaire. UArl pour tous est donc très sérieusement une société esthétique de rénovation sociale.
Aussi, M. Emile Chauvelon n' « a-t-il pas son pareil » pour démontrer que Puvis de Chavannes fut, avant tout, un « peintre bourgeois ». Il étudie, par exemple, VAlma Parens du grand amphithéâtre de la Sorbonne. Il atteste aussitôt que, selon VArt pour tous, la science doit être bienfaisante à tous et que la philosophie doit être vraiment la conscience du genre humain tout entier, et il prononce avec exactitude :
« Cette idée était étrangère à Tintelligence de Puvis de Chavannes. La philosophie de Thumanité et de la science ne dépassait pas le niveau d'une culture bourgeoise distinguée, mais sommaire et médiocrement artiste. Cette lacune devait se trahir le jour où il tenterait de symboliser l'ensemble du savoir humain. Aussi est-elle très sensible dans la composition qui orne l'hémicycle de la Sorbonne. Cette œuvre, considérée dans sa facture, et en fonction de la culture littéraire bourgeoise dont elle est l'expression, est aussi belle qu'elle pouvait l'être. Mais c'est peut-être celle qui date le plus de toute la série. »
M. Emile Chauvelon nous apporte ainsi une critique d'art que nous n'attendions pas. Allons néanmoins à VArt pour tous ! Et que les jeunes gens qui, avant de se marier et d'entrer dans « l'état bourgeois », écrivent un ou deux livres que personne ne lit, veuillent bien considérer que cette œuvre de conciliation universelle par l'amour et l'admiration de la beauté pourrait être un bien meilleur emploi de leur activité indécise ! Qu'ils aillent donc à cetle œuvre utile et cessent d'écrire inutilement ! Qu'ils aillent tous, d'un cœur généreux, à Louis Lumet, ce charmant apôtre.
6 août 1904.
Par Paul Bourget
Oh î non, je ne dirai pas que ce roman me réconcilie avec Paul Bourget. Mais une sérénité assez noble a remplacé dans Un Divorce la brutale virulence qui se manifestait injurieusement dans L'Etape, Je ne crois pas que Un Divorce résiste à la discussion : du moins il la supporte. Le moderne auteur du Disciple se fait de plus en plus Tesclave d'idées caduques, le serviteur de sentiments barbares ; et je demeure stupéfait de l'étrange perversion de cet esprit. Toutefois, ce paladin lourdaud du passé s'efforce à rendre quelque justice aux adversaires dont il a pitié. Il n'est plus tout à fait rinjuste et un peu grossier combattant de VÉtape. Il est loyal dans la lutte qu'il pousse, non sans vigueur pressante, contre des doctrines qu'il prohibe avec une impérieuse horreur.
Sans doute, on reconnaîtra partout le Bourget des années précédentes. Est-ce le style dont vous vous préoccupez? Il est ici plus massif que partout ailleurs. Forme massive, recouvrant l'idée massive. Tous les moyens sont employés, qui peuvent rendre le style plus pesant. Comparaisons longuement maçonnées.
« La nature, toujours une sous la variété des phénomènes, emploie dans Tordre moral et dans l'ordre physique des procédés tout pareils. Lorsqu'une maladie résulte non pas d'un accident, mais de cette disposition générale qui constitue une diathèse, ses acci-
dents se manifestent, non pas sur un point de l'organisme, mais sur plusieurs. II en va de même du malheur quand il dérive, non pas de telle ou telle circonstance mais d'un état », (etc.).
Ou bien, pour choisir un autre exemple — on en rencontrerait plusieurs en chaque page — :
€ Ce second mari a beau déployer les plus touchantes délicatesses, faire preuve des plus délicats scrupules (médiocrité de ces répétitions!) son beau-fils et lui ne descendent jamais à cette profondeur d'intelligibilité réciproque, absolument nécessaire à la famille et que produit seule l'identité du sang. »
L'idée est on ne peut plus contestable et il y a des parents et des enfants parfaitement inintelligibles les uns aux autres. Mais je veux seulement observer que ce style, convenable aux traités spéciaux de droit ou de médecine, est moins convenable aux romans qui réclament plus de limpidité facile. En outre, le défaut constitutionnel du style de Paul Bourget s'aggrave dans ces romans d'idées, abondants en longues conversations, et qui ne sont guère que des dissertations plus ou moins frémissantes. Tous les personnages en arrivent à parler une langue identique — et c'est là pour le livre un redoutable péril de monotonie, — et cette langue n'offre que peu de rapports avec le langage ordinaire des conversations , même les plus sérieuses et les plus élégantes. Elle est char^^ée de matériaux pénibles à remuer. Et les héros du Divorce causent entre eux comme badinent des pachydermes.
Si vous êtes curieux encore du Bourget qui autrefois vous était cher ou insupportable, mais non pas indifférent, vous le retrouverez ici dans son admiration toujours béate des € gens du monde ». Il ne dépouillera jamais cette admiration ingénue qui est son indestructible nature. Le soin qu'il met d'abord à prouver que sa noble héroïne Gabrielle Darras est une vraie « p< ^ sonne du monde » est touchant, mais ne laisse j is d'être puéril. Elle est bien un peu candide aussi f n
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application à faire dignement mourir un aristocrate, de F Chambault, qui a indignement vécu... car il n'est ^ point pour l'indulgent Paul Bourget d'irréparables dégradations dans Taristocratie... Mais voilà, oui, voilà ; le Bourget que vous connaissez dès longtemps, qui ne ; se transforme, ni ne se renouvelle... Tâchons à décou- L vrir quelques caractères d'un Bourget moins prévu... ^ Je l'ai dit, le pamphlétaire compact de V Étape \ s'efforce, dans Un Divorce, à une discussion équitable \ et sereine. Cela, c'est une grande nouveauté. Au reste, '\ ses efforts ne sont pas toujours heureux.
[ On sourit d'abord, lorsque cet observateur ponctuel de la vie nous présente un prêtre « victime des abominables mesures de 1903, contre les congrégations ». On ; hausse leâ épaules lorsqu'il juge ainsi les bourgeois ' républicains d'aujourd*hui : « Quelques-uns parmi ces \ Jacobins nantis ont étalé du luxe et tenu des salons — \ par devoir! On entend bien ainsi qu'il ne s'agit là que 5 des membres naïfs du plus corrompu et du plus désho- : noré des partis. » Les uns concluent que Paul Bourget : est fort ignorant de l'histoire et que son ignorance est coupable. Les autres s'étonnent que Paul Bourget puisse se contenter d'affirmations aussi sommaires et [ dépourvues de nuances sur des questions capitales, lui qui justifie d'ordinaire par des explications innombrai blés les moindres gestes de ses moindres personnages et jusqu'aux moindres détails de leurs moindres actes, ou de leurs moindres pensées; ils en infèrent durement que ce psychologue effréné manque de sens criti- ' que. D'autres doutent seulement que ce satiriste violent et rudimentaire puisse aboutir à Timpartialité.
Il y tend, néanmoins, dans ce livre passionné. Un Divorce, composé un peu trouble de deux ou trois romans, qui sont deux ou trois réquisitoires que Bourget a enchaînés de son mieux les uns aux autres ; et ce n'est pas tout à fait sa faute si le mieux a été Tennemi du bien.
Réquisitoire contre le divorce, réquisitoire contre
Tunion libre, réquisitoire contre Téducation et la morale sans Dieu ; tous ces réquisitoires sont dans ce livre. El voici comment ce procureur, qui veut être véridique, mais qui reste procureur, précise « les circonstances de Ja cause ».
Gabrielle Nouet, « personne du monde », a épousé d'abord M. de Chambault, alcoolique mais gentilhomme. Elle a eu de lui un enfant, Lucien de Chambault. Elle a divorcé, puis elle s'est remariée avec un ingénieur . Albert Darras. Elle a de son second mariage une fille, Jeanne.
Albert Darras est libre-penseur. 11 a cependant permis à sa femme de donner à la petite Jeanne une éducation catholique. Or, Jeanne va faire sa première communion. Sa mère sent renaître en elle-même sa piété d'autrefois qui n'était point complètement disparue. Elle veut se rapprocher de la religion d'où l'éloigné son second mariage, non reconnu par l'Église. Un vieux prêtre, l'abbé Euvrard, lui donne le conseil peu moral et peu social de quitter son second mari pour venir à Dieu. Gabrielle Darras commence à juger la situation difficile. Elle pleure; elle prie Dieu qui l'exauce, tue bien à propos son premier mari, l'alcoolique gentilhomme. Maintenant le mariage religieux est possible avec Albert Darras. Gabrielle, pour y contraindre Albert, que ses principes écartent de l'Eglise, s'en va du domicile conjugal, emmenant sa fille avec elle. On nous laisse comprendre à la fin que le longanime Albert satisfera toutes les fantaisies mystiques de sa femme, raisonneuse autant qu'exaltée. Paul Bourget a voulu démontrer, par toutes ces complications, que le divorce est une cause de désordre fatal dans les familles.
Mais il y a une bien autre histoire ! Lucien de Chambault a été élevé par son beau-père Darras. Il a accepté avec enthousiasme toutes ses doctrines de libre-penseur. Il a vingt-cinq ans maintenant. Il veut épouser une étudiante, Berthe Planât, qui a eu déjà un enfant
d'un drôle par qui elle fut séduite et abandonnée.
Albert Darras s'oppose à celte union. Lucien discute
longuement avec son beau-père, qui n'est pas à court d'arguments. A la fin, Lucien répond à Darras qu'il
: n'est point son fils et donc qu'il n'a pas à se soumettre à l'autorité inexistante d'un beau-père. Il vivra avec Berthe Planât et Tépousera. Paul Bourget a voulu démontrer par ces complications que le divorce est une cause de désordre fatal dans les familles.
A-t-il réussi à le démontrer ?
Les faits allégués ne sont pas pertinents. Il semble nécessaire que les romans à thèse, d'où doit découler une leçon sociale, ne développent que des événements communs, fréquents, ordinaires à la vie de tous les hommes, pour que tous les hommes puissent profiter de la leçon. Or, par une anomalie qui détruit toute la portée de la thèse, la plupart des romans à thèse sont
^ fabriqués avec des laissés pour compte de mélodrame. Paul Bourget n'évite pas le péril auquel tant d'autres ont succombé. Et les incidents de son roman, qui devraient avoir une vérité générale, ont au contraire le caractère exceptionnel d'accidents assez vulgaires de mélos. Je ne parle même pas de ces enquêtes de police que Bourget emprunte avec trop de désinvolture à Xavier de Montépin. Je ne parle même pas de cette mort trop opportune d'un alcoolique oublié, que Bourget régénère et anéantit soudain pour mieux prouver aux partisans du divorce que le divorce ne mérite pas d'avoir des partisans. Mais cette aventure feuilletonesque dont Lucien de Chambault est le héros en « tombant amoureux » d'une jolie étudiante, sérieuse encore que fillemère, est d'une invention vraiment trop facile ; et réellement ce n'est pas parce que sa mère a divorcé que Lucien de Chambault aime Berthe Planât. Ces deux faits « ça n'a pas de rapport ». Et cet incident est, au surplus, trop médiocre pour supporter solidement toutes les discussions que Bourget retourne contre le divorce par l'effet trop singulier d'un étrange choc en retour.
Dans ce livre grave et déséquilibré, les événements sont d'un côté, les thèses de l'autre côté — et ne se rencontrentjamai8.
Aussi bien, les personnages sont des dissertations en marche, mais non des êtres véritablement vivants. Un seul vit d'une vie intense, c'est Dieu qui domine Touvrage et ne joue pas le rôle d'un personnage sympathique. Il est terrible. Il est abominable. Il passe son temps à décourager la vertu, Gabrielle Darras a été la plus honnête des femmes ; elle est terrorisée par Dieu. Son courroux la poursuit. « Ah ! dit-elle à son mari qui la plaint bien, tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir Dieu avec soi et de ne l'avoir plus. Quand je t'ai épousé, j'avais été si malheureuse, tu m'aimais tant ; j'ai voulu me démontrer que j'avais le droit de refaire ma vie avec toi. Je sais aujourd'hui que je ne l'avais pas. Non, je ne l'avais pas. J'étais la femme d'un autre devant Dieu... J'ai du remords... Devant quel Dieu ? me demandes-tu. Mais le Dieu de ma mère et de mon père, de ta mère et de ton père; le Dieu que j'ai appris à prier quand j'étais toute petite ; le Dieu que ma fille apprend à prier ; le Dieu de l'Évangile et de l'Église, de mon Église. J'avais perdu la foi en lui, je l'ai retrouvée... Ce qui s'est passé depuis trois jours me prouve trop que j'avais raison... notre foyer est maudit. Nous sommes frappés parce que nous sommes en révolte contre lui, parce que nous l'outrageons tous les jours, parce que— parce que nous ne sommes pas mariés ! » Que voilà un Dieu de méchant caractère I Nous sommes accoutumés à concevoir un Dieu plus doux, de meilleure humeur et plus disposé à pardonner les offenses... Est-ce que les idées de Paul Bourget ne seraient pas contemporaines de ce Dieu cruel et constamment irrité qui a heureusement abdiqué en faveur d'un Dieu clément !
En tous cas, ces idées groupées en plaidoiries ou en réquisitoires sont peu persuasives I Est-ce l'indécision naturelle à un esprit loyal en qui persistent au fond, tout au fond, des doutes ? Je ne sais, mais l'argum^ l-
Itiâ-tion de PaulBourget — qui ne fait qu'argumenter dans joo livre — contre le divorce ou l'union libre est inconrsist.«inte et fragile ! Probablement, Bourget a voulu utif lisor les seuls arguments habituels des dissertants pro- \ fossionnels de TEglise. Mais qu'elles s'appuient sur î'au- \ l;oirîté d'ecclésiastiques vénérables ou de sociologues , qui ne plaisantent pas comme le professeur Enrico Morsolli, il est cependant des sottises que Paul Bourget ; n'aurait pas dû prendre à son compte. Entre autres, . celle-ci : « Dans les pays où le divorce existe, le chiffre dos criminels, des fous, des suicides, est proportionnellement décuple chez les divorcés, » Cela, avec votre permission, ne démontre pas que le divorce est une cause d'anarchie et de dégénérescence, mais tout simplement que les divorcés, tombés dans le crime ou la folie,, étaient a fortiori incapables de vivre dans l'état cl« mariage, et qu'il était bien heureux que le divorce existât pour débarrasser les êtres sains du contact pernicieux de ces êtres malsains. Le grand nombre de fous, de criminels ou de suicidés parmi les divorcés ne condamne donc pas le divorce, mais bien plutôt le jus- . tifie. Paul Bourget oserait-il dire le contraire ?
Il est vrai que Paul Bourget ne pensera pas que rien puisse justifier le divorce, car le divorce est opposé à l'immuable loi divine qui a façonné les immuables lois humaines, d'après lesquelles la famille doit être immuablement organisée... Le livre tout entier de Paul Bourget a pour base cette doctrine : j'avais bien raison de dire qu'il est peu d'accord avec la vie.
Enfin, les contradictions n'y manquent pas, qui affaiblissent la thèse étroite et absolue. Et on est d'autant plus choqué de ces contradictions que Paul Bourget a voulu davantage se montrer à nous comme un imperturbable logicien.
D'abord il faut nous présenter Gabrielle Darras telle [u'elle est, c'est-à-dire femme vertueuse avec délica- 3sse, naturellement encline aux sentiments les plus urs et les plus nobles. Il est donc bien entendu que
Gabrielle n'a divorcé que parce qu'elle était la victi douloureuse de son premier mari, brute alcoolique Toutrageait et la battait. Nous sommes convaincus, nous aurions encouragé Gabrielle à divorcer plus tôt» Mais ensuite il faut démontrer que le divorce est le destructeur liaïssable de la famille et de Votôçg social. Alors Paul Bourget oublie que le Ghambault était au^ début du livre un incorrigible dépravé, et il nous fait^ croire que Gabrielle aurait très bien pu corriger lesj petits défauts de son premier mari en y mettant de lai patience, et qu'elle a eu tort de quitter sans le régéné-j rer l'ivrogne qui la rouait de coups, mais dont les ins- 1 tincts n'étaient peut-être point si mauvais...
Détail, pensez-vous. Il est des contradictions essen-j tielles. Tout le drame naît d'une conversation entre j Gabrielle Darras, déjà en proie à sa crise mystique, et un vieil Oratorien, l'abbé Euvrard. Gelui-ci affirme une intransigeance implacable. L'Église, qui marie volontiers les filles- mères, ne peut en aucun cas excuser le j divorce, ni tolérer un mariage après divorce, car le < divorce est le pire des crimes. « Vous vous êtes associée, dit ce prêtre sévère, à cette œuvre d'ébranlement (social et moral) dans la mesure où vous l'avez pu. Vous avez sacrifié la société à votre bonheur individuel. Vous avez, votre second mari et vous, constitué, dans votre humble sphère, un type de foyer anarchique d'autant plus funeste que vous y avez donné l'exemple par vos vertus, de la décence dans l'irrégularité, d'une apparence d'ordre dans le désordre. » Pour se réconcilier avec Dieu, Gabrielle Darras doit donc bouleverser sans retard son nouveau foyer, quitter son mari... Bizarre moyen de rétablir l'ordre. Mais Dieu a ses exigences précises; il n'admet aucune concession, vous le comprenez bien, aucune, aucune concession. La pieuse Gabrielle qui ne se sentait pas si criminelle, est affolée. On le serait à moins... Mais à la fin, quand le premier mari a rendu à Paul Bourget le service de mourir, quand Albert Darras laisse supposer que plus tard,
l peut-être, il aura la générosité de consentir à l'union ^ religieuse que pourtant , il condamne, alors Tabbé ! Euvrard devient conciliant jusqu'au prodige. Il n'hésite pas à conseiller à Gabrielle Darras de rester dans son foyer anarchique, de vivre avec son mari qui n'est pas son mari et d'attendre les événements... Où l'Église gagne quelque chose, l'ordre social ne saurait rien perdre.
Autres contradictions, Paul Bourget professe que le divorce est une cause de désunion irrémédiable; Or, ce ménage de divorcés qui ne sont point valablement mariés fournit le plus bel exemple d'union qui se puisse voir. Et on se demande si elle aurait été d'une vertu sociale plus efticace l'union — indestructible — de Gabrielle avec de Chambault Talcoolique, qui eût conduit sa femme jolie et sage à la misère, peut-être à la dégradation, compagne assidue de la misère, et il lui eût infligé des enfants héritiers des lares paternelles, voués à tous les vices et à toutes les maladies... Ah! oui! nulle part la puissance du sentiment de la famille n'apparaît mieux que dans cette association — coupable — de divorcés, puisque ce sentiment résiste à toutes les causes de divisions religieuses et morales... Et alors que Paul Bourget a été très préoccupé de démontrer l'infériorité de la morale moderne — de cette morale moderne qui admet le divorce — de la morale moderne qui n'a d*autre religion que celle de la conscience et d'autre principe directeur que celui du devoir, il arrive que les . seuls personnages raisonnables et énergiques du roman sont ceux qui la professent : le jeune Robert de Chambault qui a subi l'influence de son beau-père, Berthe Planât qui n'a point trahi les principes dont elle fut d'abord la victime, et surtout Albert Darras dont la sagesse pratique dénouera le drame créé par la violence antisociale de la loi divine...
Il ne s'agit point d'opposer une thèse à la thèse de Paul Bourget, Il suffit d'observer qu'il n'est pas parvenu à déterminer rigoureusement sa thèse dans ce
livre, où il est moins, moraliste que casuiste de la* morale. Il est, là, défenseur acharné de la doctrine catholique la plus étroite et cle ses applications sociales les plus complètement détruites par le progrès des esprits et des mœurs. La haine et le mépris de son époque l'animent. Est-ce que son intransigeance sert la cause qu'il veut défendre ? Vous le direz. Estr-ce que même ces romans de combat dont V Étape et Un Divorce offrent des exemples très différents, peuvent exercer quelque influence ? Vous en déciderez.
Mais on est stupéfait, en lisant Un Divorce^ de la transformation profonde qui s'est opérée dans l'esprit et Fâme de Bourget. Lui qui a consacré presque toute son œuvre à étudier l'amour et la femme, à excuser ou à expliquer, ce qui revient au même, les amours des femmes, à parer de charmes, en dépit de toutes les restrictions possibles, les manifestations de ces amours féminines, il s'emploie maintenant à célébrer la sainteté du mariage. Il attribue à la vie des femmes la mission la plus austère. La femme ne lui paraît aimable que dans le sacrifice. Gabrielle Darras qui dit à son second mari : « Nous avons été trop coupables, moi surtout, qui croyais^ en cédant à la terrible tentation de cette | loi impie du divorce. Il n'y a pas de code humain qui puisse prévaloir contre l'ordre divin. On ne divorce pas des sacrements », elle se persuade que Fordre divin lui imposait Tobligation de demeurer avec son prernier mari et de fonder dans les pleurs une famille de rachitiques et de dégénérés... Tel est l'avis de Paul Bourget !
Évidemment, les préoccupations de Paul Bourget sont aujourd'hui nobles et hautes. Il ne convertira personne à sa doctrine féroce. Mais les adversaires de ses idéee lui sauront gré d'avoir dessiné cette bçlle physionomie d'Albert Darras, qui est l'homme moderne avec sa force souveraine et rayonnante de bonté, et qui sort seul vivant de ce livre destiné à anéantir la détestable
société moderne. En faveur de cette impartialité^ ils parionneront peut-être les violentes injustices de L Étape k Paul Bourget, contempteur systématique du temps présent.
13 août 1904.
MARCEL MIELVAQUE
On peut tout admettre, et il est permis de décidefi que le roman est un genre littéraire qui réunit les avantages des autros genres littéraires, mais n'offre aucun de leurs inconvénients, qu'il est extrêmement propre à l'expression de tous les sentiments et de toutes les pensées, qu'évoluant sans cesse et se renouve-' lant sans fin, il est appelé à devenir la forme princi^ j)ale de notre littérature. Tel n'est point mon avis.
Cependant si chaque livre est roman ou convié à l'être tôt ou tard, retenons que le roman est avant tout et devrait bien rester après tout un récit... romanesque, dont l'observation de la réalité et la vérité des faits ne sont pas plus absentes qu'elles n'y sont inutiles, mais où l'imagination conserve encore sa part, qui est grande.
Je vois néanmoins un jeune écrivain habile à réfléchir sur la vie sociale des pays qui l'environnent, curieux de déterminer les traditions, et les lois qui déterminent cette vie des hommes et des groupements sociaux. Dix ou quinze ans, il prolonge ses études et ; SCS réflexions. Quand il les expose et lorsqu'il exprime les idées que la considération des faits lui suggère, on s'aperçoit que ses études furent véritablement approfondies et que ses réflexions furent certainement profondes. Il s'est constitué lui aussi pour son usage personnel et probablement pour le bienfait universel un système de la société. Il est trop g;énéreux pour ne
MARCEL MIELVAQUE 305
S nous convier à tirer profit de ses patientes découvertes... Et il écrit des romans ! Des romans ? Est-ce Ipossible ?
! il écrit des romans, et délibérément il écarte du ^man tout ce qui donne au roman, je ne dis pas son prix et son charme, mais son caractère. Il déclare, comme on professe une foi : « Nous ne voulons point faire briller notre style, ni témoigner d'une imagination romanesque. Nous nous sommes seulement proposé une démonstration. Et plût à Dieu qu'elle pût se réduire à la sécheresse géométrique. Porte tout ton eûort à éviter Tart des littératures et à réduire la pro- |)osition aux formules d'un théorème. Il importe seulement que l'on comprenne et que l'on profite. »
Il s'est proposé ce sévère dessein. 11 persiste à l'exécuter. Et lorsqu'il écrit son deuxième livre, qui est un deuxième roman, il signifie sans ambages à son lecteur :
' J^ te veux avertir, premièrement, de te détourner si lu cherches ici les grâces et les beautés des lettres. Tu ne les trouveras pas. Je suis ignorant des artifices admirables du langage. Comment les saurais-je ? Je ne suis qu'un paysan cultivateur... »
Mais alors, puisqu'il est à ce point l'ennemi des qualités particulières aux romans, pourquoi donc est-ce seulement des romans qu'il écrit ? Ne cède-t-il pas à l'entraînement prodigieux des générations littéraires où tant de romans furent publiés qui n'étaient point des romans, à la vérité, mais confondaient dans le développement d'une intrigue romanesque la matière de toutes sortes de livres !
Lui-même, Marcel Mielvaque, a un but important lorsqu'il écrit. Il veut exercer une influence sur les institutions :
« L'été, c'est le temps d'agir. L'hiver, c'est la saison de réfléchir pendant de longues heures inoccupées. Une foule de questions nous préoccupent, nous aussi. Le train universel du monde ne nous est pas indiffé-
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rent. Une nouvelle invention change noire nos habitudes et nos mœurs. Les lois sociales l blent notre économie et nous suivons avec attend les discussions des Parlements et les idées des è vains.
« D'elles dépendent les institutions futures. Na nous inquiétons, ami lecteur, de ce que seront ces i titutions, et l'éducation des fils qui doivent contioi notre œuvre, de la fille étrangère qui viendra d notre maison pour la gouverner selon l'honneur tra tionnel. Après y avoir longuement réfléchi; Te nous prend à nous aussi d'écrire notre pensée pour 1 communiquer à ceux que les mêmes soucis agitenL C'est ainsi que j'osai écrire ce livre.
«... J'ai écrit dans un but pratique. »
L'ambition est belle ; mais est-ce surtout par le roman qu'on la peut réaliser ?
Du moins, les idées de Marcel Mielvaque sont extrè« mement précises. Elles s'affirment dans leur énergie' et leur netteté à travers ses trois romans : VAme de b Bace; le Piège ; la Ver lu du SoL
Il veut d'abord exposer l'histoire d'un déclassé souffrant par le fait de l'instruction et montrer la condition misérable à laquelle cette instruction le condamne. Et je vous assure que cet investigateur des réalités sociales ne dissimule rien de ses découvertes.
Avant que Maurice Barrés n'analyse avec pénétration la situation des déracinés, Marcel Mielvaque étu-| die celle des déracés. Arraché par l'instruction à son j village natal, le déracé n'a plus de naturelles assises. Je cite les jugements sévères de Marcel Mielvaque :
« En effet, le milieu où il devait vivre par son origine ne lui convenait plus ; et celui pour lequel il avait été dressé lui était fermé par la force des choses. C'est pourquoi il souffrait beaucoup, ayant des désirs et des goûts qu'il ne pouvait satisfaire.
« L'instruction et les livres en sont la cause. Les
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i livres sont un poison dangereux et subtil. Ils font I notre malheur. Ils ornent notre esprit et développent r outre mesure notre intelligence. Cela est mauvais. -« L'intelligence se développant altère la bonne simplicité de notre nature. Il ne faut point comprendre trop de choses, ni soumettre l'univers à notre critique. Par là nous détruisons les instincts, les préjugés et toute la partie obscure de nous-mêmes à Taide de quoi nous nous dirigeons.
« Ces instincts et ces préjugés sont ceux du milieu où nous sommes nés. C'est là qu'ils se satisfont. Ils dirigent nos désirs. Et quand nous les conservons intacts nous restons en harmonie avec le monde qui est autour de nous et nous ne désirons rien que nous ne puissions satisfaire. C'est pourquoi nous sommes heureux.
« Si nous les détruisons, nous n'avons plus aucune règle fixe. Nous sommes comme suspendus dans le vide, ballottés au vent de tous les désirs. Nous n'atteig-aons rien de ce que nous vouloirs et nous sommes malheureux. »
La conclusion de tout ceci : c'est qu'il faut conserver VAme de la Race naturelle, faite des instincts héréditaires, et qui est, pour ainsi dire, dans les molécules de notre chair et dans les globules de notre sang ; ne pas la laisser dominer par l'autre, artificielle, faite des principes généraux et absolus, non point propre à une race, mais convenant à tous, c'est-à-dire contraire à chacun.
Ayant démontré ces vérités utiles, Marcel Mielvaque écrit le deuxième chapitre de son essai sur la vie sociale de notre temps, et c'est un deuxième roman : Le Piège. Vous avez bien vu la marque caractéristique de cet écrivain. Il a des idées, il les justifie par ses observations, si ce ne éont pas ses observations qui lui ont peu à peu suggéré ses idées. Il a confiance en ses idées. Il sait qu'elles sont justes et qu'il est avantageux pour la conduite de la vie d'avoir des idées
justes. Il veut tout de suite en partager le bénéfice avec son prochain. Et il écrit un roman. 11 écrit deux romans. Il écrit trois romans. Il écrira d'autres romans encore, ce sociologue, les romans naissent d'une sociologie, comme ils pourraient naître d'une philosophie. Ils ne sont pas le produit d'une imagination en mouve- ] ment.
Aussi bien, quand vous connaissez l'esprit à la fois ! curieux et généralisateur — il a pourtant l'horreur : des généralisations — de Marcel Mielvaque, vous ne demandez pas : quelle histoire va-til nous conter ? Mais de quelle idée sociale va-t-il rechercher les sources, les applications et les conséquences ?
« J'ai voulu examiner la manière dont se fait aujourd'hui le mariage », déclare l'auteur du Piège. On discernera tous les intérêts vulgaires des familles, intérêts dont les jeunes gens destinés à être fiancés, puis époux, deviendront, suivant leurs chances, tout simplement, les bénéficiaires ou les victimes. On met ces jeunes gens en présence l'un de l'autre, et Ton compte que le Désir, adroit oiseleur, les pourra prendre à son piège. En effet, bientôt, « le Désir, subtil enchanteur, met en eux la piété et la religion mystique des amants ». Cela dure un temps très court ; et il y a en France un nouveau ménage de petits bourgeois qui ressemble à tous les autres ménages de petits bourgeois.
O poésie familière de ce sujet! Mais la poésie ne suffit point à cet historien, à ce théoricien social, à Marcel Mielvaque. Et dans les péripéties d*un mariage de chef-lieu de canton roulent des idées sans nombre. Elles sont claires, elles sont ordonnées méthodiquement, elles complètent on ne peut mieux celles exposées d'abord — chaque chose a son temps, chaque idée son roman — dans VAme de la Race, L'enquête sociologique de Marcel Mielvaque sur la vie intime d villages français est menée avec un soin expérimenl. avec les scrupules d'un savant pondéré.
Nous saurons quelles sont les conséquences exacte
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âe la Révolution française sur la moralité bourgeoise. Les bourgeois sont enclins depuis ces temps mémo- ■rables à réclamer constamment la protection de TÉtat, ^ le dieu sauveur à qui Ton a recours en toute difficulté ». Ou bien, « l'argent reste le seul titre de noblesse dans une société qui a détruit toutes les distinctions sociales. »
Nous saurons quelles sont les conséquences exactes de Finstruction moderne sur les affections familiales. Et comme il est certain que Marcel Mielvaque est moins préoccupé de nous raconter de belles histoires que de nous convaincre! Il a examiné dans VAme de la Race les effets de Tinstruction sur un jeune homme lancé par elle en un milieu complètement nouveau, où rien ne l'attache solidement. Il examinera dans Le Piège les effets de l'instruction sur une jeune fille qui ne pourra point se séparer du milieu familial, mais qui lui deviendra étrangère. Et pourquoi ? Parce que « ces messieurs, les professeurs de lycées, sont les commis-mai'chands de la science moderne. Ils la répandent et ils louent ses bienfaits. Ils s'attachent à détruire avec zèle la concurrente d'en face, la famille, qui, avant eux, régnait seule et formait par les traditions la personnalité de Tenfant. Ces messieurs effacent avec soin cette première empreinte et regrettent de ne pouvoir détruire même les tendances héréditaires, afin d'édifier une bâtisse droite, pareille chez tous, et construite selon les principes rationnels ».
« Et deuxièmement... > ajoute avec sa gravité habituelle Marcel Mielvaque qui n'a jamais fini de démontrer...
Comment se dissocient, et comment se constituent les familles, nous le savons par VAme de la Race, par Le Piège sans qu'il soit possible d'en ignorer encore quoi que ce soit. Marcel Mielvaque, romancier consciencieusement didactique, nous a tout appris. Il élargit maintenant ses études sociales. Troisième roman. Troisième chapitre de l'enquête sociologique à laquelle il
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consacre infatigablement son opiniâtre perspicacité, étudie dans La Vertu du Sol la commune, « runif sociale la plus simple et comme la cellule de ce ^< organisme complexe qu'est la nation. » Les titres desS livres de Marcel Mielvaque sont des programmes, aiaâ\ que ses préfaces et que ses livres eux-mêmes. C'est bieB| « la vertu du sol » que nous allons connaître. Les êtresl qui agissent dans La Vertu du Sol sont de ceux à qiiij la fortune ne permet pas de loisirs et qui donc n*ont pas de fantaisies. Leurs actions et leurs pensées sont étroitement dictées par les exigences matérielles de leur condition. Romancier que vous êtes, vous avez patiemment recherché et presque inventorié les nécessités économiques qui les font esclaves et déterminent leur conduite î!
Narrateur scientifique, vous définissez par avance vos héros, afin que nul lecteur ne s'en aille les interpréter au gré de son imagination : « Ce sont des hommes qui tirent toutes leurs ressources de la terre. C'est la terre qui, par sa générosité ou sa parcimonie, change leur fortune, Taccroît ou la restreint et par là modifie leurs âmes mêmes. Sous la plupart d'entre eux vous retrouverez le sol, agent principal du drame, invisible et toujours présent. Et, en face du sol, des éléments de richesse nouveaux qui lui sont étrangers et ennemis et qui rendent l'homme indépendant de la terre en diminuant la puissance exclusive de la nourricière. Ce sont l'argent sous sa forme moderne et le commerce lointain, des inventions nouvelles aussi — causes de bien-être, causes de misère ? — causes certaines des drames présents, des luttes mortelles où s'effondrent des existences jadis heureuses, prospères, honorées, des existences qui s'écoulaient tranquilles, confiantes- dans les antiques ressources du passé... » Voilà votre conte, ô conteur!
Bien entendu, nous cheminerons toujours parmi des idées. On ne nous laissera oublier aucun moment quelle force est l'union de la famille. Et Marcel Mielvaque
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parlera avec révérence de « cette haute loi, méconnue par notre société moderne, que les individus sont puissants lorsque le ' groupe naturel dont ils font partie est puissant. » On discutera de l'émigration vers les villes; oui, on discutera beaucoup de l'émigration vers les villes. « Émigrer ! cela te semble facile à toi qui, vivant dans des bureaux avec des livres, as devant les yeux des statistiques et non des hommes. Tu répartis les unités au mieux des intérêts du moment. Mais ces unités, dans la réalité, ce sont des êtres vivants, grands ou petits, bruns ou blonds, d'un tempérament sanguin ou lymphatique selon les races et les climats. Ils sont adaptés à un sol, formés par lui et pour lui. La transplantation est malaisée. Ne viens-tu pas de voir Joanny? (Joanny, je savais bien qu'il devait servir pour une démonstration!) Il est façonné par la terre, non pas une terre quelconque, mais cette teri'e où nous sommes, cette terre à petite propriété, teire^de collines ensoleillées et caillouteuses qui, par la volonté de la nature, impose certaines cultures. Il y a déjà là un destin inéluctable, la force de la nécessité et des éléments où la raison n'a aucune prise I... »
Puisque Mai'cel Mielvaque est ainsi volontairement un romancier d'idées et d'idées sociales, on pourrait croire qu'il est le défenseur d'idées caduques et que le progrès est son ennemi personnel. Sans doute, il ne cache rien des troubles pernicieux que le Progrès inflige à l'existence des humbles familles et des modestes villages. Il ne cache pas non plus que cette existence est petite et chétive. Rassurez-vous, Marcel Mielvaque est un romancier impartial ! Il est un romancier qui a l'impartialité d'un savant !
Mais il est un romancier. Je passe UAme de la Race, roman de début, qui a un peu trop l'air d'un théorème en action et quelquefois en mauvaises actions. Et cependant, ce type de Denis Martin le déracé, le déclassé, vit d'une vie originale et forte. Mais Le Piège et La Vertu du Sol sont deux livres où s'épanouissent beau-
coup de qualités du vrai romancier. On voit dans ces livres les êtres les plus ordinaires. Marcel Mielvàque nous avertit en ses préfaces que ce sont justement ces êtres et non pas d'autres que Ton verra.
« Je n'ai pas le mérite d'une invention extraordinaire. Je ne réussirais pas à distraire par les arrangements de mon imagination. Je ne l'essaie pas et je me tiens aux propos communs. Tu verras bien aussi que naes héros ne sont point remarquables. Tu les as connus. Ils sont autour de toi et j'ai mis dans leur bouche le langage plat des conversations quotidiennes. > {Le Piège.)
« Mon but a été de peindre la vie d'une commune française sous ses divers aspects : politique, religieux, sentimental, moral. J'ai pris une commune qui n'a rien de particulier ni d'exceptionnel et les personnages que je mets en scène sont quelconques aussi. Les événements qui leur arrivent peuvent arriver à tous; Leurs sentiments sont ordinaires et ils sont semblables à tous les personnages de même catégorie que l'on peut observer dans l'humanité française. » {La Vertu du Sol.)
C'est vrai, mais tout le réalisme n'est constitué que de héros ordinaires et d'aventures qui ne sont pas extraordinaires. 11 faut donc dire que Marcel Mielvaque est romancier réaliste le plus minutieux qui soit. Tous les moindres mouvements de ses moindres personnages sont pris sur le fait. C'est de la réalité méticuleusement transposée avec l'art le plus sûr et la plus patiente habileté. Voyez dans Le Piège ou dans La Vertu du Sol vivre ces « personnages ordinaires », dont nous parle avec tant de réserve Marcel Mielvaque. Ils sont ordinaires, en effet, mais comme ils vivent ! Vous les connaissez effectivement mais avec quel plaisir vous les reconnaissez ! Bourgeoises enrichies, vieilles fille coquettes ou acariâtres, religieuses policières et dom' natrices, médecins philosophes, jeunes filles « élevée à la ville », propriétaires qu'affole la ruine, aubergiste
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politiciens, banquiers des chefs-lieux de canton adroits à attirer Targent, petits bonshommes de finances que leurs- compatriotes subissent avec une respectueuse terreur, et jusqu'à cette femme incomprise, cette M™® Glavert dont on peut rapprocher le nom du nom de M°^* Bovary : personnages de roman, je vous le dis ! Et ^'arcel Mielvaque sait décrire autant qu'il excelle à analyj r les caractères. Et il est sensible à la poésie des choses comme à leur réalité...
Néanmoins les idées encombrent ses livres qu'ils enrichissent. Elles arrêtent parfois la marche des personnages qu'elles doivent guider. Et peut-être que Fanecdote, si fertile en émotions qu'elle puisse être, est moins émouvante que toutes les idées agrégées autour d'elle. On se passionne moins pour Télection du maire de Beau val que pour le- destin de tous les villages français que le Progrès menace avant de les vivifier.
Marcel Mielvaque. est un sociologue trop sérieux, et solide et profond, pour que l'appareil romanesque où il jette ses idées ne paraisse pas fragile, léger et superficiel. Il serait romancier excellent, s'il avait moins d'idées. Il serait sociologue plus persuasif, s'il ne dispersait pas ses idées dans le roman. Il a suivi l'exemple de ses contemporains pour qui le roman sert à tout et suffit à tout. Le jour où il concentrera dans un essai ses doctrines si fortes, il obtiendra en autorité ce que ces romans ne lui ont pas fourni en gloire, et cet esprit sincère, vigoureux et clairvoyant, ne sera plus méconnu parce qu'il ne donnera plus à personne de prétextes à le méconnaître. Il s'est systématiquement jeté dans la confusion contemporaine, il ne tient qu'à lui d'en sortir.
20 août 1904.