‹ Les sanctions de l'arbitrage internationalChapitre 28 sur 96 · ConcUior, t. X, p · texte numérisé non relu

ConcUior, t. X, p

germanique, le fier successeur d'Auguste, de Charlemagne et d^Othon le Grand ramper aux portes du château de Canossa,vêtu d'un simple cilice et pieds nus dans la neige, jusqu'au jour où Grégoire VII l'admit à lui baiser l'orteil \

Une réaction soudaine se produit. La Lombardie, qui redoute la puissance de Rome, offre son concours à l'empereur Henri IV, et celui-ci, oubliant aussitôt les engagements qui lui ont valu le pardon conditionnel du Pape, recommence une lutte implacable. De nouveau, Grégoire VII l'excommunie. La diète de Pforzheim vient d'élire empereur Rodolphe de Souabe. L'Allemagne du Nord soutient celui-ci, tandis que l'Allemagne méridionale et les ennemis de la papauté sont groupés autour de Henri IV. Grégoire VII somme les deux partis en présence de se soumettre au jugement de l'Eglise. Ses efforts vont-ils rester infructueux ? La sanction morale est-elle affaiblie? Non. La terreur des anatlièmes est tout aussi profonde, mais de même que le pape a opposé empereur à empereur, Henri IV a l'habileté d'opposer pape à pape, c'esi -à-dire sanction morale à sanction morale. A côté du pape qui maudit, il y a l'antipape qui bénit, et, grâce au concours spirituel de cet antipape, l'empereur ose se fier au succès des armes, qui lui sourit de nouveau, et se laisse persuader qu'il est quand même dans son droit. J-A mort de Rodolphe, la défaite des troupes de la comtesse Mathilde à Mantoue, et finalement la prise de Rome en 1082, lui permettent de se faire couronner par l'antipape à Saint-Jean de Latran, tandis que Grégoire VII,

1. Voir Téloquent tableau que retrace de tous ces événements Prévost-Paradol, ii^Ma« sur /'Aw/ot>e universelle, t. II, p. 135 et s.

refoulé ]mr les assiégeants, reste retranché dans le château Saint-Ange. Mais (hi fond de cette retraite montent cependant les anathènies du vrai pape, et l'un de ces anathèmes est la paraphrase emphatique mais convaincue du passage de Saint Paul : « Si Angelos judicabilis, cur (» non et secularia ? »

• ;\cc&urez maintenant, disait la sentence, ô très saints c( et très vénérables [)ères et princes, Pierre et Paul, afin « (pio tout l'univers comprenne et sache que si vous pou- « voz her et délier dans le ciel, vous pouvez semblablea ment sur la terre, selon les mérites de chacun, donner <i et reprendre les empires, les royaumes, les principau- (. lés, les marquisats, les duchés, les comtés et tout ce - que possèdent les hommes \ »

Grégoire VII n'assista pas au triomphe de cette sanction. La mort le surprit à Salenie, où il avait été emmené par les Normands qui l'avaienl délivré au prix du pillage de sa ville, et il expira en prononçant une parole de découragement : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité, « c'est pourquoi je meurs dans l'exil. »

Mais sa sanction lui survécut. La contré-partie pontificale de Clément III n'avait pu paralyser ses effets que temporairement. Certaines de ses malédictions avaient eu des allures de prophéties, et ces prophéties se réalisèrent. En effet, Henri IV ne recueillit pas le fruit de ses victoires. II vit ses fils se retourner contre lui, et il termina ses jours à Liège dans une complète indigence, sollicitant pour vivre une place de chantre. En apprenant sa mort, Pascal II le fit déterrer ; pendant cinq ans son

1 . J. Bryce, Le saint empire romain germanique^ trad, Emile Domer^e, p. 208.

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cadavre resta sans sépulture, et lorsque le clergé de Liège voulut recueillir ses cendres, Rome insista sans pitié pour Tobservation des effets i)osthumes de sa sanction.

L'imagination populaire ne pouvait qu'être impressionnée par une telle rigueur. D'autant plus que si Henri IV avait quelque temps tenu tête au Pape, tous les autres souverains que Cirégoire VII frappa ou menaça de ses foudres cédèJ*ent à sa parole. L'empereur grec Nicéphore Botoniale finit sc6 jours dans un cloître, tandis qu'Alexis Commène se faisait proclamer à sa place. Boleslas le Hardi, roi de Pologne, excommimié à cause de ses cniautés et de ses vices, s'enfuit au couvent de Villach, où, pendant plusieui^s aimées, il fut réduit à des emplois domestiques, sans laisser soupçonner à personne son identité. Salomon, roi de Hongrie, fut chassé de son trône en 107 i, api'ès avoir reçu les remontrances de Grégoire Vil. Et combien d'autres princes ont accepté ce Pape comme seul juge de leurs querelles. On sent que ce n'était pas en vain que les archevêques délégués par la diète de Mayence auprès dllenri IV avaient osé lu» dire: « N'est-ce pas à nous qu'il appartient d'installer (( les rois et de les détrôner quand nous les avons mal a choisis ? »

Deuxième période. — L'apogée.

Après Grégoire VII, la Papauté peut croire qu'elle a fait reconnaître sa suzeraineté par la plus grande partie du monde. Le pape est comme le seigneur haut justicier de tous les rois. S'ils n'obéissent pas il saura les contraindre, en appuyant l'autorité de ses sanctions morales

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par les paroles insidieuses de ses légats et par les armes de ses vassaux les plus fidèles.

Contre Henri V rexconimunicalion fil les mêmes effarls que conti'e son père, mais avec un succès inégal. Il semble que la maison de Franconie ail été moins sensible que les autres aux malédiclions de l'Eglise, soit que ia dignité impériale fût alors si élevée que ceux qui en étaient revêtus persistassent jusque sous les coups les plus cruels à se croire invulnérables, soit que l'Allemagne fût déjà travaillée par cet esprit d'indifférence aux menaces de Rome, qui deviendra quelques siècles plus tard la principale force de la Réforme.

Si impartial que l'on soit dans l'étude du rôle international du Saint-Siège on a peine à retenir un sourire en présence de la manière ridicule dont la Papauté, à l'apogée de sa puissance, abusa d'une sanction qui eût dû être réservée à la répression solennelle des plus graves félonies. Voici Henri V, qui, tout en nourrissant une secrète haine conti^e le Pape, vient à Rome et lui baise l'oi-teil pour obtenir la faveui- du couraimement. Le Pape énonce ses conditions. Aussitôt il est arrêté par celui qui rampait à ses pieds et on l'enferme dans une forteresse où une crainte puérile lui fait signer rengagement de ne jamais excommunier Henri V. 11 est rendu à la liberté sur la foi de cette promesse, et, dès qu'il est libre, il assiste à la séance où les cardinaux prononcent avec son assentiment l'analhème qu'il s'était interdit de prononcer lui-même. Hemi V ne s'en porte pas plus mal, marche contre Rome, y entre en triomphateur et se fait couroraier par Bourdin, tandis que Pascal II s'enfuit à Bénévent. Calixte II l'excommuniera de nouveau et n'en

signera pas moins avec lui le concordat de Wornis en

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La puissance des papes se trouve ensuite fort affaiblie jM^nilant (jiielques années. In mouvement d'indépendance, dont Arnaud de Brescia fut l'agent le plus actif, s'empare de Tllalie. J-e peuple réagit contre la théocratie et établit au Capitole un sénat de cinquante-six membres après en avoir chassé Innocent II. C'est alors qu'un pape plus avisé, Adrien 1\', a l'idée d'appeler à son secoufô le représentant de cet empire que Rome avait s» violemment combattu, tout en le considérant conune son bras séculier.

Frédéric Barberoiisse passe les Alpes et étouffe dans le sang le mouvement insmrectionnel. Il livre Arnaud de Brescia au Pape, qui le fait brûler vif. Mais la brouille éclate entre l'empereur et le souverain Pontife. Aussitôt hors de danger celui-ci avait voulu, comme ses illustres prédécesseurs, réaffirmer son pouvoir sur tous les Etals, y compris ceux de son libérateur. Henri II, roi d'Angleterre, applaudit à cette ingérence, puisqu'elle détermina Adrien IV, qui était d'ailleurs Anglais, à lui donner l'Irlande, dont il se disait le suzerain. Guillaume le Mauvais, roi de Sicile, moins satisfait de ce pape qui soulevait conli*e lui ses vassaux, accepte cependant l'excommunication comme juste châtiment de ses cruautés. Seul, Frédéric Barberousse ne témoigne ni la satisfaction du premier roi, ni la docilité du seconil. Son animosité contre l'esprit de domination du pape éclate à propos d'une lettre où Adrien IV parlait de sa couronne comme d'un bénéfice qu'il lui aiu^ait conféré. Aux protestations de Frédéric Barberousse le i)ape répond en affirmant à nouveau ^es droits de suzeraineté avec une a^su-

rance j>ropre à liumilier un empereur. « llâlez-vous " vous amender, de peur qu'en vous allribuant ce " ne vous appartient pas, \ous ne perdiez la courw '. dont nous vous avons gratifié. i> Ce langage aJ devenir un casus bdli, lorsque Adrien IV mounit en p nonçani, dit-on, l'excommunication de Frédéric.

Son successeur, Alexandre III, confirme cet analhè iiiachevé. A la tôte de la ligue lombarde, il oppose Uomain.s à l'Fmpereur avec autant de convicl qu'Adrien IV avait opposé l'empereur aux Romains, après la défaite de I.«gnano, on vil Frédéi'ic Bar rousse, humlilo ut |!éTiitenl, tenir l'élrier du Pape et haiseï" les pie^Js. .\ la même (époque, Alexandre III voyait une courniine au roi de Portugal afin qu'il fut qu'il ne régnait (jne par son con^^entcment. Cet liai syMéine de conqiensalions produisait ce rt^iillat qu': avait lotijoiii-s quelque souverain disposé à reconna les sanctions du pape dont les di-oils inlernalioni ('(happaient ainsi à toulc prescription.

I-e conirôlo inleinational de la papaulé s'affirme y nellemenl sôus riénw?nl ITf, lorsiiue celui-ci veut c li'iiinilie IWnglcIerre cl la Fran40 à se réconcilier dan; Iiul de rendre possible leur concoius commun pour troisième croisade. Jusqu'ici nous avon.s siirlout vu papauté cliercRer à soutenir par l'excommunication ]>ropi-e siizerainelé. Cette fois-ci nous la voyons \}H fupéc do résoudre pacrfiipicnietd. un conflil siiiTi entre des lieis. l'hilipjie-.ViigusIc n'ailuiit pas celle inl \enlion. I' Appartient-il à Rome de menacer ou de Ir (' bler mes Ffals, déclara-l-it, lorsque je juge à pro| " de nielire à la raison des vassaux rebelles ? » Mal colle fin de non recevoir les deux rois parficipèrcnt i

croisade. Clément III recevait donc la satisfaction qu'il désirait. La sanction restait souveraine.

•Nous approchons du moment où cette dyarchie de l'empereur et du pape, qui, depuis Charlemagne, maintenait la fiction ^inon la réalité de l'unité européenne, commence à s'affail)1ir. La suzeraineté spirituelle du pape, la suzeraineté politique de l'empereur avaient donné jusque-là à toutes los inten^entions internationales l'apparence d'une solution d'autorité. Si le titulaire de l'épée de Saint Pierre et le titulaire de l'épée de Saint Jean avaient été en liiltc continuelle au sujet du droit de priorité qu'ils revendiquaient l'un et l'autre, ils étaient toujours restés d'accord sur ce point qu'ils étaient également souverains vis-à-vis des tiers. Ils n'avaient pas apaisé les révoltes en jugeant, mais en commandant. Et si l'on avait constamment résisté à leur double pouvoir, d'une manière générale on n'en avait pas contesté le principe.

Mais maintenant, des nationalités indépendantes vont se constituer. Plusieurs Etats échappent à la mouvance de l'Empire et à colle du Saint-Siège. En Allemagne même une profonde division va se creuser entre les maisons de Souabe et de Saxe. T^ne haine implacable va éclater entre l'Angleterre et la France, et en Orient des difficultés sans nombre vont se produire entre le gouvernement de Conslantinople et les Croisés. Le pape se croira obligé d'intervenir d'autant plus souvent entre ces belligérants que l'autorité de l'empereur sera plus contestée. Et comme son autorité politique subira le même déclin que celle de son bras séculier au sort duquel elle est liée, il dissimulera, sans les renier, ses prétentions à la domination et se présentera souvent aux rois comme

un médiateur ou comme un juge plutôt que comme un suzerain. Les foudres de l'Eglise resteront son grand moyen de contrainte, mais leur caractère de sanction remportera quelquefois sur leur caractère d'acte de souveraineté.

Innocent III, dont le pontificat éclipse par sa puissance et par sa gloii'c celui des autres papes, usa tour à tour de l'une et de l'autre manière. Il renouvela au roi de France et au roi d'Angleteire l'injonction de Clément III en leur ordonnant de réunir une assemblée d'évêques et de gi^an-ds seigneurs pour délibérer sur le rétablissement de 'a paix. Philippe-Auguste résiste. Le pape insiste. On leur explique ([ue si la guerre n'est pas approuvée par l'assemblée proposée c'est qu'elle n'est pas juste, et qiu si elle n'est pas juste elle constitue un péché que le pape peut punir \ Les deux rois sont tour à tour excommimiés. En outre, le territoire entier de l'Angleterre est frappé d'interdit et Jean sans Terre ne retrouva son royaume, déjà livi'é par Rome aux entreprises de Philippe-Auguste, qu'en consentant à le reprendre à genoux des mains du légat Pandolf.

Le même Innocent III se fait juge des compétitions entre Philippe de Souahe et Othon de Saxe. L'issue des événements le favorise puiscjuc Philippe meurt assassiné el qu'Othon IV, en épousant sa fille, veut profiter de cette alliance pour refuser au pape l'héritage de la comtesse Mathilde. Le pape l'excommunie, non pas comme juge cette fois, mais ])ar intérêt personnel, et comme la bataille de Rouvines écrase sur ces entrefaites Othon IV

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