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CHAPITRE IV

Le siège pacifique.

Puisque les théoriciens du droit international ont admis depuis longtemps le blocus pacifique des ports maritimes, on ne s'explique pas qu'ils n'aient jamais songé à la possibilité d'un siège pacifique. Ou plutôt on se l'explique trop bien. Les théoriciens du droit international ne* sont pas des imaginatifs. Rarement ils inventent quelque chose. Ils suivent pas à pas les faits de l'histoire. Lorsque le même fait leur apparaît comme s'étant renouvelé pluscieurs fois, ils disent qu'il y a fréquence, qu'il y a usage, qu'il y a tradition ; et cette tradition, ils la commentent timidement à la manière des légistes qui étudiaient nos vieilles coutumes avant leur première rédaction, sans oser les trouver mauvaises, sans songer à proposer rien de mieux.

On dirait que l'unique conviction des théoriciens du droit international c'est que le droit international n'existe pas, ou que s'il existe, il ne comporte aucun principe absolu ; qu'il n'y a pas d'autre limite aux violences des Etats que celles qu'ils veulent bien s'imposer eux-mêmes; que les scrupules diun Etat à un moment déterminé ne lient pas cet Etat à un autre moment et ne lient pas les autres Etals à un moment quelconque ; que, dès lors, la doctrine ne doit se permettre aucune généralisa-

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lion, aucune revendication, aucune espérance; qu'elle ne peut se livrer tout au plus qu'à des calculs de probabilités. Les meilleurs formulent des vœux dont l'exécution est livrée à la bonne volonté des gouveniements. Ma^'s aucun ne se propose la tâche de vaincre la force par le droit.

Il y a même eu, chez les juristes, un plus étrange point de vue. Ils ne se sont pas contentés de déclarer immuable tout ce qu'ils n'avaient pas le courage ou l'esprit de critiquer. Ils l'ont déclaré utile et satisfaisant. Pour la plupart d'enti^e eux, le mal nécessaire n'est pas un mal, c'est une loi de la nature qu'ils incorporent dans leur doctrine, en prétendant qu'elle est juste et bonne. De même que les anciens tyrans avaient des historiographes chargés de trouver matière à louange jusque dans leurs fautes, de même les iniquités internationales ont pour elles tous les hrgiciens du fait accompli, qui persuadent aux peuples que l'injustice est la chose la plus normale du monde. C'est ainsi que les juristes ont employé leur temps à édifier une théorie de la souveraineté destinée à rendre les l^^tats intangibles au droit des autres, et cette théorie est le prineipal obstacle que rencontre la conception d'un siège pacifique. Lorsque les papes, au plus fort de leur domination théocratique, soutenaient que la puissance spirituelle devait tout juger et n'être jugée par personne, ils admettaient au moins qu'au-dessus d'eux planait le jugement de Dieu. La théorie de la souveraineté est plus absolue, puisqu'elle ne place au-dessus des Etats ni Dieu ni droit. C'est le régime du bon plaisir approuvé et doc- Irinalisé.

Aloi's pourquoi l'idée d'un siège pacifique serait-elle accueillie autrement que par des sourires ? On veut bien

■^fri^savsjm^

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nous parier du blocus pacifique des ports, parce qu'il a convenu à cerlains Etats d^ le pratiquer.en certaines circonstances, et qu'on est en présence d'un tait qui comporte des commentaires. Mais comme il n'y a pas encore eu de siège pacifique, personne n'en parlera. !1 ne saurait y avoir de droit tant qu'il n'y a pas de fait, puisque c'est le fait qui est générateur du droit.

Quant à nous, nous continuerons à nous placer avec la doctrine pacifiste à un point de vue diamétralement o)ipo.5é. Nous prenons pour base de nos raisonnements, non pas ce qui est, ni ce qui a été, mais ce qui <loit être, et s'il est vrai que le siège pacifique soit désirable, nous en conclurons qu'il doit être pratiqué. Quei est le désir dont la volonté humaine ne puisse, avec le concours du temps, faire une réalité ?

Le siège pacifique devrait-il être? Toute la question est là. Pour la résoudre, iJ faut se rappeler que nous étudions les sanctions de l'arbitrage international, et que nous ne songeons nullement à instituer une [orme nouvelle de belligérance. S'il s'agissait d'inviter une nation déjà engagée dans une opération militaire à se contenter de faire des promenades pacifiques autour des remparts et des forteresses de son adversaire, la proposition serait vraiment illusoire et ridicule, et nous n'aurions pas la naïveté de la formuler. On ne s'imagine pas qu'une nation déterminée à faire la guerre, et qui aurait traîné jusqu'aux portes d'une ville ennemie ses troupes et ses canons, puisse se résoudre à rester l'arme au pied jusqu'à la reddition volontaire de la place. Une armée tout entière ne se résigne pas au simple rôle de sentinelle ; les hommes de troupe s'en contenteraient peut-être, mais le

corps des officiers est ardent à se battre, el une fois qu'il se sent sur le terrain de la luWe, on ne le retient plus.

Il faut connaître la psychologie de l'assiégeant, Ténervement des longues attentes, l'impatience de l'assaut, la férocité que développent les appétits belliqueux.

Représentez-vous ce réveil subtil de tous les instincts meurtriers que l'ordre de mobilisation a été secouer dans les bas-fonds de l'animalité humaine. Depuis l'heure de la déclaration de guerre, la mentalité et la moralité des hommes se sont transformées. Dans le pays tout entier la vie est devenue fiévreuse. On n'a eu d'oi'eilles que pour le bourdonnement des casernes et des camps. Devant la porte des quartiers une foule audacieuse a suivi les préparatifs de l'équipement et fait le .compte patriotique des provisions et des munitions, des chevaux et des hommes. Dans la rue, les marchands de journaux ont crié leurs tirages exceptionnels. I^s feuilles de tous les partis ont été réconciliées par la communauté du danger et de l'espérance. Elles sont toutes consacrées à la défense de l'honneur national, et l'abondance des dépèches vraies ou fausses s'accumule, se presse et déborde tout le long de leurs colonnes trop étroites. Allez donc leur parler de sièges pacifiques. Ce qu'il leur faut, c'est la frénésie de Ladysmith ou de Port- Arthur. C'est le sac de la ville, les ruisseaux de sang dans les rues, le viol au coin des bornes. N'avez-vous pas entendu les notes frissonnantes de la musique militaire et les propos échangés à l'heure du départ? Les familles qui ont perdu leur soutien, les ménages où la plus douce affection s'est brisée, ont su essuyer toute larme et refouler tout regret. Les égoïsmes particuliers se sont dépouillés pour revêtir une forme collective. Mais on veut que ces déchirements et ces sacri-

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ils vont, et on sait qu'ils n'iront pas plus loin. Le péril de la puissance bloquée reste circonscrit. Il n'y a aucune surprise à craindre.

Ici encore l'opposition qu'on voudrait créer entre le blocus et le siège n'a rien de décisif. Le siège pacifique pourrait respecter le territoire. Il y, a des villes frontières qu'on peut cerner, grâce aux progrès de la balistique, sans aucune violation de territoire. Et il y a surtout des gares frontières qui se prêteraient admirablenient au but d'un siège pacifique. Il ne s'agit pas, en effet, de raser une forteresse, d'emmener une garnison en captivité, d'humilier une population civile. Il s'agit tout simplement d'établir un embargo sur certaines marchandises, et d'atteindre l'adversaire dans des intérêts commerciaux assez précieux pour que la résistance soif paralysée. Dans des gares comme Petit-Croix, A\Ticourt, Genève, Vintimille,slationnent de longues rames de wagons étrangers chargés des marchandises les plus diverses. L'Etat compétent n'a qu'à établir tout autour une ligne de défenvse. La circulation des trains est aussitôt arrêtée. Les voies sont obstruées. Plus d'arrivages et plus de départs. Cette opération a des répercussions immédiates qui se ressentent dans toutes les maisons de commerce du pays réfractaire. Comment celui-ci ne céderait-il pas ?

Voici que se présente une troisième et dernière objection. Loin de décourager la résistance de l'Etat réfractaire, cet embargo territorial risque de devenir un casus belli : le siège pacifique provoquera une déclaration de guerre, et l'Etat qui était dans son tort, puisqu'il refusait d'exécuter un arbitrage, va pouvoir prétendre qu'il est dans son droit en prenant les armes non pas pour résister, dira-t-il, à une sentence dont il ne sera plus question,

mais pour repousser une inlervention qu'il déclarera contraire à sa sécurité. Dans le blocus pacifique, le casus betli n'csl pas à craindre, parce que les puissances bloquantes sont en nombre et que l'Etal réfractaire sait qu'en déclarant la guerre, il se heurterait à trop forte partie. Mais le siège pacifique d'une gare-frontière ne peut se comprendre que de la part d'une seule puissance à la fois, et cette puissance qui redoute la guerre, puisqu'elle n'a pas voulu la déclarer, pourra-t-elle la subir impunément si on la lui déclare ?

A ceEle objection on peut tout d'abord répondre que le siège pacifique n'est proposé que comme une des nombreuses sanctions possibles de l'arbitrage international, et qu'il faut supposer assez de sagesse et d'esprit [>olitique aux Etals, pour ne pas recourir à cette unique sanction, lorsqu'il y a plus de mal que de bien à en attendre. Mais au surplus, on peut remarquer qu'il est possible d'imaginer le con<;oiu"s de plusieurs puissances à un •^iège pacifique, tout comme à un blocus. L'Etat réfraclairc a toujours plusieurs frontières et par conséquent des gares-frontières ouvertes à l'action de divers Etats. Oi', si l'on admet que, même en dehors de toute fédération universelle ou continentale, l'élablisscmcnt d'un ordre juridique entre les Etats leur impose l'obligation réciproque de concourir à l'exécution des sentences, on doit reconnaître qu'il est logique et légitime d'esi)érer que l'Etat réfractaire sera l'objet de sièges pacifiques sur jilusieurs frontières en même temps. Déclarera4-il la guori-e à tous les assiégeants à la fois? Rarement il se sentira assez fort ; rarement aloi-s il affectera de voir un Lasiis belli dans une opéralion qui n'atteint en rien son

indépendance. Comme la Grèce en 1886, il préférera s'incliner.

Tout ce qui précède paraît être du domaine de la fantaisie. Pour montrer que nos suggestions et nos rêves sont cependant conformes aux réalités de l'histoire comme au génie de la race française, il suffira de rappeler que déjà, à l'époque des invasions, les Francs avaient quelquefois recours à des démonstrations militaires purement pacifiques. Agathias rapporte qu'ils se mettaient en ligne devant l'ennemi, comme s'ils devaient l'attaquer, maii5 qu'ils restaient l'arme au j>ied, sachant qu'il suffisait de ce moyen d'intimidation pour obtenir les satisfactions qui leur étaient dues. En parlant de siège pacifique nous demandons seulement le rajeunissement de cette méthode, où les Français peuvent voir une tradition nationale.

Toute ironie mise à part, on peut évoquei* le souven-r héix>ï-comique du fort Chabrol. M. Waldeck- Rousseau en fit réellement le siège j>acifique. On vit couler des flots d'encre, mais pas une goutte de sang.

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