Vicoœte de Rougé, Mémoire sur les campagnes de Sésostris
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mêmes que la province \ c'est-à-dire une forme adminis- •
trative de la subordination, à peine supérieure au régime de la domination militaire. Fiebat orbis Urbs, a dit Varron. La servitude collective des peuples, telle était la loi »
des vaincus. Simple élargissement du principe qui réduisait en esclavage les prisonniers de guerre.
Cicéron cependant a une aspiration plus haute. Il représente le gouvernement du monde conquis par les légions romaines comme destiné à jouer un rôle tutélaire. « Palrocinium orbis lerrarum poilus quam imperium ^ », un patronage plaitol qu'un commandement. Le droit des gens s'ébauchait dans son esprit sous la forme d'un droit octi'oyé. Il lui apparaissait comme une cancessioBL du conquérant, sinon comme un privilège naturel des vaincus. Le dictateur était préteur et consul; il cumulait les fonctions du général et du juge ; il tenait d'ime main les plateaux de la balance et de l'autre le glaive. C'est à lui qu'appartenait la vengeance. Oseraiton dire qu'il rendît la justice? Il maniait la force, mais cette force avait-dle le caractère impartial et désintéressé d'une sanction ? Oui et non. Dans la mesure où ce pouvoir n'était qu'une force il di^painit avec toutes les forces de l'Empire romain. Dans la mesure où il était une sainction il refleurit avec Charlemagne et la Papauté.
i . Lavisse, Vue générale de l'histoire de V Europe j p. 7. 2. De officiis, liv. II.
Là SANCTION POUTIQDE DAMS LE SAINT EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE
Le Saint-Empire romain germanique, dont les pacifistes évoquent trop rarement le souvenir, a été par certains (le ses principes, sinon dans toutes ses appJications, la première ébauclie d'une sanction politique internationale. A ce point de vue, il mérite d'être étudié ici.
On se rapj)el]e comment il sélail con&tiliii^.
L'Empire d'Orient, survivant depuis l'an 470 à TElmpire d'Occident, défendait à grand'peinje ses frontières contre l'envahissement des barbares, et n'avait plus, pour le représenter en Italie, qu'un simple préfet. Mais au moment môme de cet aHaiblissement du pouvoir temporel, un pouvoir spirituel nouveau grandissait dans la ViUe Eternelle et allait assumer les responsabilités de la direction du monde '. La papauté avait eu de bien modesles commencements. L'évêqiie de Rome n'avait été longtemps qu'un évêque, mais il était devenu ie chef, déjà incontesté, de ses pairs. Un jour, le préfet de l'Empire dût fuir devant lui. Ce préfet représentait un gouvernement d'iconoclastes, et les chrétiens d'Italie, qui tenaient à leurs idoles comme à un vieux fonds de paganisme dont le nom seul avait changé, chassèrent eu-v-
1. Nous avons étudié, dans notre deuxième partie, l'aspect ecclésiastique de cette sanction. Nous D'en examiaerons ici que l'aspect politique.
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mêmes celui qui voulait détruire leurs images. A partir de ce moment le Pape gouverne seul à Rome.
Mais comment gouverner la masse confuse des convertis et des inconvertis, des barbares de toute dénomination et des Romains restés fidèles à leurs traditions nationales, des soldats confiants dans leurs multiples moyens d'action et des civils retranchés derrière leur force d'inertie ? Comment assurer la soumission des chefs, la libéralité des riches, la docilité des petits, alors qu'on ne dispose soi-même ni d'une armée, ni dune caisse, ni d'une ad<ministration ? L'Eglise comprit qu'il lui fallait un bras séculier \ Elle discernait son but. Le but à atteindre détermina le choix du moyen. Elle avait de grands avantages à mettre au service de celui qui lutterait pour elle. Le continuateur de Saint Pierre prétendait naturellement détenir les clefs du Ciel et de TEnfer. Maître de la destinée future des hommes, il dispensait en outre la bénédiction ou la malédiction sur les entreprises du temps présent. De lui dépendait Tadministration ou le refus des sacrements, le baptême des enfants et des néophytes, la consécration des liens conjugaux, l'absolution des mourants. La foi n'était peut-être pas toujours aussi sincère qu'on le prétend, puisque beaucoup de conversions étaient l'effet de la crainte, et que les abjurations des nouveaux convertis étaient nombreuses, mais la crédulité était intense, et le pouvoir spirituel qui disposait des sanctions religieuses les plus redoutables, devait être un allié précieux pour les rois et pour leurs
i. M. Ernest Lavisse écrit : L'église... cherchait un nouveau peuple de Dieu qu'eUe pût charger de l'œuvre de Dieu ». (Vue générale de V histoire politique de l* Europe ^ p. 27).
grands capitaines. Les dynasties rivales se seraient volontiers dôspulé sa faveur et son influence. Il n'entrait cependant pas dans le plan de TEglise d'accorder tour à tour l'appui de son prestige aux uns ou aux autres. Se croyant universelle elle voulut que son bras séculier fut universel aussi, et pour cela elle aspira à une alliance unique et définitive avec un prince dont elle pourrait assurer la suprématie sur le reste du monde. C'est dans cette pensée qu'elle travailla à la cxMistitution du Saint- Empire, et qu'elle lui assura le caractère d'une sanction inlernalionale.
Pour réaliser une telle œuvre le seul effet d'une tendance à l'unité religieuse et à l'unité politique n'eût pas été suffisante. Le monde était trop morcelé ; les barbares trop divisés, les vieux tronçons de l'Empire trop affaiblis. Entreprendre au milieu de ce chaos un nouveau grou{>ement des peuples eût été une œuvre vaine. Ne pouvanit escomplett' ravenii*, la papauté eut rii-abileté die se rattacher au passé, en s'appropriant le prestige de l'ancien Empire romain qui survivait dans l'esprit des foules à son démembrement. Les Césars avaient en effet légué au monde l'idée d'une monarchie universelle dont le principe était faux, puisque l'unité apparente et fragile n'en avait été due qu'à la contrainte des armes, mais dont la conception pouvait être restaurée par un pouvoir assez prudent pour demander au consentement général des populations le lien qui ne pouvait plus être obtenu par la force. L'Eglise sut vivifier cette conception en la purifiant, en l'idéalisant, en l'animant par l'idée d'un Dieu unique, commun à tous ceux que divisaient naguère les antinomies de leurs panthéons particuliers. Et, à l'idée d'un Dieu unique, le christianisme ajoutait l'intui-
lion sublime d'un Dieu d'amour qui chérit ses créatures et veut qu'elles se chérissent entre elles. Le sentiment de la fraternité est le complément nécessaire de celui de la paternité. Alors, comme aujourd'hui, les hommes ne pouvaient réfléchir sérieusement à leur commune oi*igine sans admettre entre eux des obligations de réciprocité, et l'Eglise sut meltre à profit le résultat de ce raiï^onfuement instinctif.
Il était d'autant plus naturel de renouer en ce sons la chaîne des traditions et des temps, que les époques de renouveau sont celles où les idées se traduisent le plus facilement dans les faits. La naïveté populaire du VHP siècle aurait eu peine à se j>erdre dans des abstractions métaphysiques. Le chiiffre des hommes instruits était infime. On ne pouvait croire sérieusement qu'à condition de retrouver dans des institutions concrètes l'objet de sa foi. Au point de vue religieux, cet état d'esprit favorisait la constitution d'une Eglise visible ; au point de vue politique il tendait logiquement à un Etal universel.
11 y a une phrase bien démonstrative dans un écrit de l'époque * : « Una est sola liespublica lolius populi Chrisliani ; crgo de neccssitale eril et unus solus princeps et rex itlius Reipublicx. » Le peuple chrétien tout entier ne foraie qu'un seul Etat: il faut donc de toute nécessité qu'il ait un seul chef, un seul roi. L'insertion dans cette proposition des mots « ergo de necessitale » indique bien le lien de cause à effet qu'il y avait entre l'universalité de la religion nouvelle et celle de TEtat nouveau dont on édifiait les bases. L'Empire n'a été
i. De ortu et fine Imperii Romani, par Engelbert.
que la conirepartie de la Papauté, si Ton peut ainsi parler, et de siècle en siècle, le parallèle se poursuit entre ces deux puissances qui entrent presque immédiatement en conflit. Elles scandaliseront la chrétienté par leurs continuels désaccords, mais, même dans toute l'ardeur de la lutte, elles se soutiendront mutuellement et ne pourront" jamais se passer l'une de l'autre. Mauvais ménage, s'il en fut, mais union indissoluble.
On restaura donc l'Empire. On lui conserva le litre de Romain, puisque Rome restait le siège du gouvernement spirituel du monde. On lui ajouta l'épithète de Saint pour marquer le caractère religieux d'un pouvoir qui tiendrait toujours sa couronne de l'Eglise. Et on compléta la définition par le mot germanique, qui rappelait que la Papauté n'avait pas craint, après avoir vu tomber le sceptre des mains trop débiles des empereurs de la décadence, de consacrer en la [)ersonne des barbares la raison des plus forts.
Le premier bénéficiaire de la couronne impériale fui Charlemagne. Déjà le pape Etienne II avait sacré Pépin le Bref, qu'on avait récompensé par le titre de palrice de ses luttes héoroïques en faveur de l'Eglise. Mais ce titre rappelait simplement des ser\âces rendus ; il n'impliquait pas encore de suprématie internationale, comme le titre d'Empereur qui allait échoir à Charlemagne. Il serait superflu de retracer ici l'histoire de celui-ci et de rappeler la glorieuse série de combats et de victoires dont la Papauté avait retiré pour sa part les premiers fondements de son pouvoir temporel : l'exarchat de Ravenne, la Pentapole, le Pen'ugin et le Duché de Spolète. Evoquons seulement l'apothéose du jour de Noël en l'an 800. Charlemagne, en tenue de patrice romain, assis
dans la basilique de Saint-Pierre ; devant lui le clergé entouré d'une multitude enthousiaste, et le pape Léon III, saisissant subitement le diadème des Césars, et le posant sur le front du barbare, tandis que la foule s'écrie au milieu des acclamations et des chants: <« Carolo Auguslo a Deo coronato magno el pacifico imperatori lila et Victoria. » (Vie et victoire à Charles- Auguste, couronné par Dieu, grand el p-a^^ifique empereur des Romains !)
Pacifique Empereur ? Imperator pacificus ? Quel pouvait bien être le sens de ce titre appliqué au guerrier qui, depuis trente ans, n'avait cessé de porter les armes contre les Saxons, contre les Lombards, contre les Sarrazins, contre les Bavarois, contre les Avares ? Etait-ce un pieux mensonge, un euphémisme, ou une dérision ? Non, ce n'était rien de tout cela. Les acclamations populaires étaient trop enthousiastes pour n'élis pas sincères ; et la foule ne voulait ni renier le passé belliqueux dont elle fêtait si brillamment les résultats, ni blâmer son héros à l'heure même de son apothéose. Mais alors l'expression de pacificus était-elle vide de sens ? Pas davantage, et la haute signification en devient évidente dès que l'on a compris que ce que Ton saluait en Charlemagne ce n'était pas un homme qui n'avait pas fait la guerre, mais c'était le pacificateur, celui qui mettait un terme aux séditions, ayx rivalités de races et aux luttes intestines ; celui qui plierait sous le joug d'une administration imique tous les peuples jusqu'aloi^ divisés, et qui saurait, — du moins on respérail, — imposer son autorité à toutes les ambitions et à toutes les factions ; celui, en un mot, qui n'était pas seulement le conquérant de l'Europe, mais qui en était le civilisateur.
L'Empire reconstitué s'étendait au delà des Pyrénées
jusqu'à l'Ebre ; il couvrait tout l'espace actuel de la France, de la Belgique, de la Hollande, de la Suisse, de l'Allemagne; tout le nord de l'Italie: et à l'Orient, où ses frontières étaient plus indécises, il se prolongeait et s'achevait insensiblement chez des p>euples tributaires, les Slaves, les Avares et les Tchèques. On eût dit qu'en ce jour de Noël 800, la foi du peuple s'attachait déjà aux subdivisions hiérarchisées qui allaient marquer la centralisation du pouvoir, à l'organi.sation des duchés et de^^ margraviats, à la subordination des comtés, des centaines et des dizaines, à l'institution des missi dominiez qui assureraient sur tout le territoire l'unité de la justice et de l'administration. Le peuple exultait donc, car pour la pi'emière fois il voyait apparaître une sanction internationale, et il la croyait perpétuelle.
Hélas ! cette unité et cette sanction ne devaient pas survivre à Charlemagne. On connaît la lamentable histoire du démembrement de son I^lmpire, la discordance d'éléments associés par principe et non encore par habitude, la faiblesse des princes suivants, l'indocilité des grands seigneurs, les antagonismes des races, les nouvelles invasions. Et pourtant, cent cinquante ans plus tard, le grand dessein de la Papauté allait être repris, et le Saint-Empire reconstitué, pour durer encore pendant (les siècles, avec un centre d'influence malheureusement différent, et un champ d'action chaque jour plus restreint, mais avec la même aspiration à l'unité et à la sanction internationale. Ce que Charlemagne avait réalisé pour un temps, Othou le Grand le réalise à son tour. A l'hégémonie des Gaules succède seulement l'hégémonie de l'Allemagne.
L'histoire d'Othon commence d'une manière romanes-
que. Des fantômes de rois ont rogné le tronçon italien (le l'ancien Empire. La veuve de Tun d'eux, Adélaïde, est enlevée par Bérenger : elle appelle à son secows le chevaleresque germain qui vient, la voit, l'épouse, et s'installe en Italie comnae pacificateur. Ses exploits soulèvent l'admiration des foules qui le saluent d'un tili^e nouveau: Irnperalor Augustus, Paler Patriœ, et le 2 février 962, le pape Jean XII le couronne et se reconnaît son sujet. Le caractère universel de la prérogative impériale apparut si nettement à ce moment que les électeuis pontificaux jurèrent de ne plus choisir de Pape sans l'assentiment de rEmj)ereur. Désormais les relations de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle allaient se poursuivre sous Temblème caractéristique de l'âme et du corps : l'âme du monde et le corps du monde, agissant, pour des fins différentes, dans la même sphère d'action internationale et surhumaine ^
En fait, l'âme et le corps allaient être en lutte continue '. Les papes," abusant de leurs prérogatives matérielles, et méconnaissant la sainteté de leurs vœux. Les empereurs plus convaincus que jamais que la résistance au Pape était un péché mortel, mais commettant ce péché tous les jours.
I^es contradictions les plus flagrantes vont se heurter sous l'étreinte de symboles plus respectés que jamais. Le môme Othon, qui venait de recevoir la couronne des mains de Jean XII, dépose ce pape presque aussitôt, et
i.Voir Paul Janot, Histoire de la science politique, t. I, p. 346 à 398.
2. M. La visse a 1res bien dit : ^< L'office le plus clair de Tempet< reur étant d'être Tavoué de Téglise, il dut se charger des desti- « nées de la papauté..., puis après lui avoir donné la force de lutter « contre lui, lutter contre elle ». (Loc. cit., p. 54).
dans les rues de Rome devenue sa capitale, n'hésile pas à Jivi'er au caniage ceux qui se soulèvent en faveur (lu pontife déposé. Jean XII à son tour i^éussit à rentier dans Rome et s'y exerce à d'atroces vengeances. Et. ce n'est là qu'un exemple des épisodes tantôt tragiques, tantôt comiques, qui ont divisé pendant tant de siècles les deux puissances qui prétendaient Tune ou l'autre à l'universalité et qui admettaient chacune l'universalité de l'autre, mais qui n'ooit jamais pu se mettre d'accord sur le point de savoir si, tout en n'étant que deux formes, deux manières d'un même tout, elles devaient se considérer ou non comme superposées. Cette rivalité a été au point de vue international d'autant plus regrettable qu'elle a fini par ruiner d'une manière défînilive le prestige du Saint-Empire comme sanction politique, non moins que le prestige de la Papauté comme sanction morale du monde.
C'était sans doute la conséquence fatale de la dualité (les pouvoirs. Une monarchie universelle aurait pu théoriquement finir par se démocratiser, par s'humaniser et |)ar conséquent par se perpétuer en demandant à la libre adhésion des populations la force qu'elle n'aurait plus trouvée en elle-même. Une dyarchie n'aurait pas cette chance. Ses deux éléments étaient historiquement destinés à s'enlredéchirer au nom même du principe d'unité qui lui servait de base. Comment, en effet, ce qui a pour credo essentiel d'être un, supporterait-il longtemps d'être deux ?
Qui t'a fait Pape? Qui t'a fait Empereur? Ces deux questions jetées successivement par chacune des puissances à la face de l'autre n'étaient susceptibles que d'une réponse unique : Moi, L'Empereur n'était tel que du
fait du Pape, qui lui-même ne se soutenait que par le concours aussi empressé qu'indocile de son bras séculier. Mais lequel était vassal de l'autre ? Lorsque le droit féodal, qui voulait que chacun relevât en dernière analyse d'un suzerain déterminé, posait le problème en ces termes, la querelle s'envenimait, car celte question était sans réponse. Elle ne pouvait et ne devait se trancher qu'en dehors de la théorie des mouvances et des principes féodaux, et cela toujours pour la même raison Ils étaient deux ! Et se croyant tous deux irréductibles ils rendaient insolubles toiiles les questions de subordination. Le système féodal, sous ses apparences d'émiettement, avait en réalité, grâce à ses théories d'interdépendance et de hiérarchie, un principe d'unité plus solide que l'édifice à deux colonnes de la Papauté et de l'Empire. La multiplicité des seigneurs pouvait s'accorder finalement avec l'unité de suzerain. Mais le Pape et l'Empereur faussaient au préjudice l'un de l'autre la
notion de la souveraineté Ils étaient deux. La longue
querelle des investitures n'aboutit pas à une solution, mais à une transaction. Le concordat de Worms donna à chacun une petite satisfaction. Au Pape l'investiture des titres ecclésiastiques par la crosse et l'anneau, à l'Empereur l'investiture par le sceptre de tous les biens séculiers. Mais on ne sut pas davantage, après la transaction, qu'avant, lequel des deux pouvoirs domine sur l'autre. On ne le sut pas davantage au cours des guerres entre Guelfes et Gibelins, qui ensanglantèrent l'Italie pendant quatre siècles sous le même prétexte de prééminence. On ne le sait pas encore aujourd'hui. Le duel se poursuit encore dans chaque pays entre l'Eglise et l'Etat Ils restent deux.
Malgré cette rivalité constante avec la Papauté, le panorama de l'histoire fait passer devant nos yeux le*? tableaux les plus intéressants d'empereurs faisant les efforts les plus louables pour parvenir à ce qu'il nous plaît d'appeleir la sanction internationale '. La Maison de Franconie succède à la Maison de Saxe, et est remplacée à son tour par celle des Hohenstaufen. Sous au cune de ces dynasties, l'Empire ne retrouva les limites de Charlemagne. Mais cependant la Maison de Saxe réunit sous sa main la Lotharingie, la Bohème et l'Italie. La Maison de Franconie ajoute le royaume d'Arles aux possessions de l'Empire, et, sous les Souabes, Frédéric Barberousse acquiert des droits de suzeraineté sur le Danemark et la Pologne, nominalement soumise depuis Othon le Grand. Et vis-à-vis de l'Espagne, de la Hongrie, de l'Angleterre, de l'Ecosse, les prétentions de l'Empire se sont hautement affirmées quoique sans résultat positif. Louis le Bavarois n'avait-il pas voulu que le roi anglais Edouard III lui baise les pieds? Et loreque, après les victoires de la Maison de Castille sur les Maures, Ferdinand le Grand avait voulu prendre le titre d'Hispania* Imperator, Henri III ne l'avait-il pas obligé par ses remontrances à se démettre d'une dignité qui n'appartenait qu'à lui seul ? Les rois de Chypre et d'Arménie, perdus dans les profondeui^ de l'Orient, s'étaient déclarés vassaux d'Henri VI. Seuls les Byzantins, retranchés sous le gouvernement de leur Basileus, restaient éternellement réfractaires et manifestaient leur opposition au Saint-Empire par des protestations orgueilleuses qui
1. u Le pape avait prétendu iasUtuer un empereur unique et universel ». (Lavisse, /oc. ciL, p. 34).
révélaient plus de dépit que de force. L'empereur était donc bien devenu le dominus mundi. Il reste à examiner quelques manifestations de ce pouvoir international.
Le premier exemple qu'il convienne d'en citer est assurément celui des croisades, où l'empereur a une prééminence marquée. C'est à lui que les peuples reconnaissent seule qualité pour commander les armées confédérées contre les infidèles, et pour se dresser devant le Turc comme le chef suprême de la chrétienté. La première croisade avait été simplement féodale. Tn mouvement d'enthousiasme avait précipité en même temps le fxeuple et la chevalerie dans une entreprise dont l'ardente foi de l'époque était le seul mobile. Mais dès la deuxième croisade, un but politique ayant été entrevu, c'est l'em pereur Coni'ad qui prend la tête de l'expédition. Louis Vil de France le suit avec son armée ; mais c'est Conrad qui est le chef. A la troisième croisade, c'est encore l'empei^ur Frédéric Barberousse qui part le premier et s'avance triomphalement jusqu'en Cilicie, où un accident personnel arrête sa marche. A la sixième croisade, c'est Frédéric II qui impose les conditions de l'Europe au sultan Malek-Kamel.
Autre exemple du ca.i'artère international de l'empereur. C'est lui qui convoque les conciles généraux, même lorsqu'il s'agit de statuer sur une contestation d'élection pontificale ou sur la déposition d'un pape.
C'est aussi de l'empereur que dépendaient directement les grands ordres de chevalerie, quelle que fût la nationalité pairticulière de chacun de leurs membres.
Enfin, et c'est ici l'exemple essentiel à citer : l'empereur avait le privilège de créer des rois. Les souverains de la Bourgogne, de la Bohème, de la Hongrie, tenaient
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de lui leur titre sinon leur puissance militaire. On dit de l'empereur Charles le Chauve, dans une vieille chronique : n Eum regem appellari jussii ■> (Il donna l'ordre de l'appeler Roi), en parlant de l'élection de Bason comme roi de Bourgo^e cl de Provence. De même aussi, lorsque Charles le Téméraire songea à constituer en un royaume les Etats dont il n'était que le duc, c'est à Frédéric III qu'il vint demander la permission '.
Plus on étudie ia structure du Saint-Empire, et plus on constate qu'en principe, sinon dans la complète réalité des choses, l'empereiu- était le «nzerain, le médiateur, le pacificateur et, pour dire le vrai mol, la sanction dernière des autres rois. Il symbolisait, par sa situation centrale au milieu des divisions et des révoltes des puissances secondaires, l'unité d'origine et de foi qui devait maintenir un lien commun entre les peuples chrétiens. Devant lui devaient s'effacer les distinctions de nationalités, les querelles de dynasties, les controverses des sectes, et jusqu'aux sourds complots des ambitions déchaînées. L'Empire était la forme convertie et renouvelée du vieux gouvernement des Césars. Seul en Europe, l'empereur portait ' alors le titre de Majesté, qui exprime sinon la vertu superlative, du moins une supériorté reconnue par rapport aux autres souverains. D'autres épilhètes expliquent ce titre en le complétant : Dux regum (conducteur des rois) ; Monarcha omnium regum (mo-
1. Sur tous ces points, voir Bryce, The holy Boman Empire, cb. XV.
2. Le litre de Majesté nefutcoaféré que par l'empereur lui-même, en 1633, aux rois d'Angleterre el de Suède, et en 1641, au roi de France.
SANCTrONS POLITIQOBS
narche, ou étyrooli^iquement chef unique rois). El œs titres n'étaient pas de simple usurpés ou arborés par orgueil, el désav reste du monide. C'étaient les souverains le pendants de l'Europe qui les décernaient e l'Empereur, dans leurs actes puUics. « \'os « debemus reverentiam Imperatori, lanqi " Begi, qui est caput et Dux regum. » (Ni sommes rois, devons le respect à l'Empea-eu Hoi supr&me, qui est la tête et le chef des I phrase caracléristique se trouve dans une le à Frédéric III par Alphonse, roi de Napli çois I", en projetant une expéditÏMi commu Turcs, disait spontanément ; « Cœsari nihil K cipem locum. » (A J'Empereur le premier Et par-dessus ces titres si glorieux pis ancien et le plus beau, celui dont la foi naï' avait salué Charlemagne à l'heure de son co <i Imperator pacificus. » Ce n'était pas, au des guerres du moyen âge, le litre qu'oi moins au sérieux. Lisez cette phrase du pap « Ut inimicis consternatis ejusdem in pacis j " sedeat populus Chris tianus... » (Afin que une fois mis en échec, la chrétienté puisse la splendeur de la paix (de l'Empire romaii sait tant de guerres que pour parvenir à la pereuiT devait en être la sanction. Si c n'était pas encore une institution, c'était ( sonne *.