INTRODUCTION
C’est le 6 juin 1876 que M. Naquet déposait à la Chambre sa première‘ proposition de loi tendant à rétablir de divorce en France. Or, à ce moment, la France, absorbée dans son travail de réorganisation économique et financière, était fort éloignée de penser au divorce. M. Hip. Faure le constatait en 1879 dans-son rapport sur le deuxième projet de loi de M. Naquet : « La grande masse du public, celle des électeurs des villes «et des campagnes, ne se préoccupe guère de la, question du divorce et peut-être y auraïti} un certain danger à jeter dans la population ce su- Jet de discussion auquel elle ne songe pas. » Si de pays était indifférent, la Chambre l'était aussi ME. Naquet put dire que lon ne voyait dans son projet qu'une pure « excentricité. »
Mais M. Naquet fit preuve, pendant huit années d’une ténacité rare et d'une inlassable activité. Il réussit à intéresser les esprits à son idée, et la presse, le théâtre et la littérature s’emparèrent de ce sujet nouveau.
Les partisans du divorce étaient d'une grande pru- dence ;ül n’y a qu’à lire les rapports qui inter vinrent Iors de la discussion du dernier projet de loï : Tous
ses MU
les rapporteurs montraient un grand respect pour le mariage et la famille : Le divorce n’était pas dans leur pensée un encouragement à linconstance, mais un remède douloureux à une situation plus douloureuse encore. Ils étaient aussi pleins de confiance pour l'avenir. < Nulle part la loi autorisant le divorce, disait M. Léon Renault, ne renconitrera plus certainement dans les mœurs publiques la limitation qui est nécessaire pour que le divorce conserve le caractère d’un remède et ne tourne pas en abus. »
« Grâce aux impressions, ajoutait M. de Marcère en 1882, que causera aux époux l’idée seule du divorce, grâce à da sévérité des magistrats dont i&s sentences contiendront, de même que la loi, une lecez salutaire, il m'est pas à craindre que les mœurs se prêtent à la imultiplicité des divorces qui seront! toujours vus avec une certaine défaveur bien propre à -en éloïgner les Français. >» Il pensait même que l'institution du divorce serait « de nature à rétablir dans les familles l'harmonie qui y manque aujourd’hui, »
Ainsi le divorce sauverait les mauvais ménages et, par la crainte qu’il inspirerait, préserverait les bons.
On sait ce qu’il est advenu du divorce et comment l:s promoteurs du mouvement ont été débordés par lui. 1
Le divorce, remède exceptionnel, est en traïn de passer au rang d'habitude, habitude qui s'appuie sur une institution préexistante et la déforme : Les demandes en divorce ont iété en nombre toujours croissant. Les Tribunaux judiciaires, amenés par la force des choses à considérer surtout l’intérêt des personnes qu'ils avaient à juger, ont accueilli toutes ces demandes, car il est parfois difficile (pour ne pas dire dangereux) d'obliger deux conjoints qui ne veulent plus
: — 11 — vivre ensemble à reprendre la vie commune : après comparution devant un tribunal, les esprits ne s’accordent plus, la reprise de la vie commune est quasiimpossible.
Au bout de quelques années, les Tribunaux s’apercurent bien que le divorce n’était plus le remède exceptionnel voulu par la loi et qu’ils étaient, bien des fois, en présence de plaideurs qui cherchaïent une évasion facile des charges du mariage ; ils se rendaïent compte que lies griefs étaient bien souvent simu-
“Jés, et que, s'ils existaient, üls étaient peut-être provoqués par la seule possibilité du ‘divorce, et qu'ainsi Fombre du divorce empêchait la vie commune de produire Peffacement des points saïllants du caractère de chaque individu sans lequel elle n’est pas possible.
La pensée que, sans le divorce, le conjoint coupable aurait peut-être fait un effort sur lui-même pour -dompter un caractère un peu difficile se fit de plus en plus tenace à l'esprit des magistrats qui ne pouvaient s'empêcher de considérer avec pitié les ravages causés chez l’innocent par celui qui m'avait pas su accomplir Peffort nécessaire pour se plier aux exigences de la vie commune, ou qui, parfois même, n'avait pas voulu.
Peu à peu l’idée se fit jour que le divorce ne devait plus présenter pour l’époux que gênent Îles liens du mariage un aspect agréable et attirant, mais bien un aspect plutôt décourageant. Et c’est aïnsi que la loi et la jurisprudence ont peu à peu élaboré autour die l'époux coupable tout un réseau de chaînes lenserrant de toute part, d’abord fragiles et faciles à briser, mais de plus en plus solides, perfectionnées en étendue et en force, de sorte’ que l'époux coupable s’échap-
. pe des diens du mariage pour tomber dans ceux du