‹ Les sarcophages chrétiens de la GauleChapitre 33 sur 96 · MARSEILLE · texte numérisé non relu

MARSEILLE

Il est en France des lieux célèbres où la piété de nos pères avait réuni les restes attribués aux saints el aux martyrs : à Clermont, la crypte de Sancta Maria inter sanctos; celle de saint Honorat, à Arles; à Saint-Maximin, celle de la Madeleine. Afin de recevoir plus dignement des dépouilles vénérées, on y rassembla un grand nombre de sarcophages sculptés, sepulcra de marmore pario, comme les appelle indistinctement Grégoire de Tours, et que recherchaient les anciens. Parmi ces tombes, chrétiennes pour la plupart, se mêlèrent quelques sépulères païens, choisis pour la richesse de leur travail et dont sans doute les sujets n’étaient pas toujours bien compris. Il en fut ainsi dans la crypte de l'église Saint-Victor de Marseille, sanctuaire vénérable entre tous les autres par la réunion des tombes saintes où reposaient, avec Cassien, le fondateur du monastère, les restes de saint Maurice, des saints Marcellin et Pierre, l'un des saints Innocents et l’évêque saint Mauront, déposés dans des sépulcres païens.

Au xr° siècle, saint Isarn admira la majesté du sanctuaire où l'on avait groupé ces tombes. «Dès qu'il fut à Marseille, écrit l'historien anonyme de sa vie, le jeune religieux se hâta de visiter les sépultures des martyrs; il se fit guider par quelques frères, nouvellement rétablis dans le couvent, car ce monastère, autrefois construit par le bienheureux Cassien et célèbre dans tout le monde, avait été détruit par les Vandales et était demeuré en ruines. Touchés de la piété du jeune homme et satisfaisant son désir, les religieux le conduisirent dans tous les hypogées. “En ces lieux vénérés, où l'on ne prie jamais en vain, se trouve, lui dirent-ils, «l'armée des martyrs, entourée d’un peuple de confesseurs, autrefois moines de «ce couvent même; ici repose, dans une chapelle distincte, la troupe des vierges «sacrées. Cette crypte, taillée dans le roc, renferme les reliques redoutables de *ceux qui furent les premiers témoins du Christ; elles ont été apportées par notre «fondateur, le bienheureux Cassien, de Bethléem.» À ces mots, le jeune homme, enflammé d'amour pour les saints, s'écria en soupirant : «Dieu de bonté, que «ce lieu est terrible! Je l'ignorais, et c'est là cependant ta vraie demeure et la «porte du ciel?.»

Ce sanctuaire, dont la vue arrachait à saint Isarn les paroles mêmes du patriarche Jacob, et qu'il nous eût été précieux de voir tel que l'avaient disposé nos pères, ce sanctuaire, dis-je, a subi de cruels ravages; les tombes, les beaux débris antiques qu'on y avait rassemblés, colonnes, pilastres de jaspe, urne d'albätre

? Un texte plus ancien donne sur ce lieu le même détail. (Passio SS. Victoris, Alexandri, $ 17. Ruinart, Acta sincera, p. 299.) — * Via S. Fsarni, abbatis S. Victoris, 5 6 et 7. (Bolland. 24 sept.)

= VIENNOISE. 35 oriental, ont été dispersés ou détruits, et le musée de Marseille n'en a recueilli

que quelques épaves.

Ainsi que la crypte de Saint-Victor, dont il existe un vieux plan détaillé et qui

nous la montre telle qu'elle était avant la Révolution?, l'église même contenait quelques monuments funéraires.

Je m'occuperai d’abord de ces marbres, aujourd'hui disparus.

Peirese, Bibl. nat., ms. latin n° 6012, fol. 99. — Rufh, t. IT, Histoire de la ville de Marseille, 9° éd., p. 123. — Mali, Galliæ antiquitates, p. 151. — Garrucci, Storia dell arte cristiana, t. V, p. 68 et tav. CCCXLI, n° 4.

C'est dans le vestibule de l’église supérieure que se trouvait, au rapport de Rufhi, un sarcophage anciennement brisé * et dont il ne reste plus rien aujourd'hui.

Au centre, dans une couronne à lemnisques que soutenaient deux génies ailés rappelant le type de la Victoire, était le Christ, assis sur un trône à scabellum, tenant le livre de la loi et étendant la main droite. Au côté gauche, le combat de David et de Goliath. D’après la copie de Ruffi, le jeune pâtre, qui tient sa fronde, aurait porté en même temps une palme, que le dessinateur de Peirese paraît avoir également vue. Ne serait-ce pas plutôt un pedum, comme nous le remarquons sur un sarcophage de Reims“? Ici et sur d’autres monuments de même sorte, le défaut de souci d’exactitude a fait représenter de même taille l'enfant et le géant philistin. Au-dessus du jeune berger se voyait, si nous devons nous en fier aux vieux dessins, la figure d’un ange ailé. La partie droite du tableau nous montre Saül assis entre ses gardes et David lui apportant la tête de Goliath.

Rare dans les peintures”, la représentation de David combattant le Philistin

! Ruffi, Histoire de la ville de Marseille, 9° édition, & Il, p. 132, 133, 319; Grosson, Recueil des antiquités et monuments marseillois, p. 137.

> Notice sur les cryptes de l'abbaye de Saint-Victor-lez- Marseille (par M. Van Kothen), pl. VI.

* Un croquis ancien: et très rapide d'un fragment de la partie droite existe dans un exemplaire interfolié de

Rufi provenant de la bibliothèque de M. Michel de Léon, célèbre collectionneur de Marseille. Ge volume appartient au savant abbé Albanès.

* Gi-dessus, n° 17.

* A la fresque depuis longtemps connue (Bottari, tav. LXTIT) il en faut ajouter une autre, découverte en 1882 dans la catacombe des saints Marcellin et Pierre.

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figure plus fréquemment sur les marbres des tombes; je viens de l'indiquer dans un bas-relief sépulcral de Reims; elle se retrouve aussi à Ancône ! et probablement à Vienne ?.

Comme les rédacteurs des épitaphes, les sculpteurs des sarcophages chrétiens me paraissent, je l'ai dit ailleurs, s'être inspirés des textes des liturgies funéraires; le sujet du marbre de Marseille traduirait ainsi pour les yeux le verset d’une antique oraison : Libera, Domine, animam ejus, sicut liberasti David de manu Goliath.

Peirese, Bibl. nat., ms. lat. n° 6019, fol. 109. — Rufi, t. IT, p. 125.—Recueil de Marchand, t. T, p. 89 (bibl. de M. l'abbé Louche). —Garrucci, Storia dell arte cristiana,t. V, p.130 ettav. GOCLXXX VI, HEME2 Les papiers de Peirese nous ont gardé la copie d'un tombeau autrefois déposé dans le vestibule de Saint-Victor. Sur ce marbre, aujourd'hui disparu, on voyait l'agneau divin debout sur la montagne aux quatre fleuves, où deux cerfs se désalté-

raient ", À gauche était sculpté le miracle de Cana; à droite, la multiplication des pains. Le couvercle portait au milieu le monogramme ÿ , accosté de six agneaux que séparaient des palmiers. A l'extrémité de droite, où le dessinateur de Rufh a vu un autre de ces arbres, le copiste de Peiresc a tracé une porte de ville, celle de Bethléem sans doute, comme le montre une mosaïque de Ravenne*; une se-

? Garrucci, Storia, tav. CCCXLYVT, n° 1. quis ibi transit ternos lapides secum defert et cos ibi pro-

? Ci-dessus, n°” 22 et 24.

3 Études sur les sarcophages d'Arles, p. xxx et suiv. Au milieu des fables sans nombre qu'un pèlerin des Lieux sains, au vi siècle, Antonin de Plaisance, a entassées dans son lüinerarium , se trouve la mention suivante: «De Jerusalem venimus in montem Gelboe, ubi occidit David gigantem Goliat. . . Jacet ibi Goliatin media via, ligneum habens ad caput acervum, et super eum congeries magna petrarum, ila ut a xx millibus non possis invenire lapidem quem movere possis, quia usus {alis est : quoties

jicit. Sed et nos similiter fecimus » ($ xxx1). Si je consigne ici ce passage, étranger à l'objet de mon étude, c’est parce que j'y trouve pour la première fois un texte relatif à l'usage mentionné par du Cange, sans référence aucune (v° Imblocare), de jeter et d'amasser des pierres sur les sépultures des maudits.

* La figure de l'agneau , très mal rendue dans 1e dessin du manuscrit de Peiresc, se reconnaît mieux dans la gravure, très imparfaite d’ailleurs, qu'a publiée Ruffi.

* Garrucci, Storia, tav. CCLIIL.

conde porte, celle de Jérusalem, figurait en pendant à la gauche, où le même copiste indique une mutilation !. Un troisième croquis, conforme sur ce point à celui de Peirese, m'a été obligeamment communiqué par M. l'abbé Louche, aumônier du pensionnat des Frères, à Marseille. I se trouve au folio 89 du tome [ d'un recueil de dessins et de notes formé, à la fin du dernier siècle, par Marchand, organiste du couvent des Dominicains de la même ville; c’est pendant la Révolution, et au moment où l’on détruisait les anciens monuments, que cet artiste a relevé une série de dessins aujourd'hui fort précieux ?.

Une représentation analogue à celle que me parait porter le couvercle de notre sarcophage se trouve sur un verre célèbre, publié autrefois par l’antiquaire Buonarruoti”.

al Ruffi, t. IL, p. 123. — Garrucci, Sloria, t. V, p. 129 et av. CCCLXXXVI, n° 1.

Une gravure donnée par Ruffi et dont je reproduis le fac-similé nous fait con-

naître un troisième bas-relief, qui, dit-il, se voyait avant d'entrer «dans l'église ». D'après ses dimensions, ce marbre semble avoir été le couvercle d’une tombe. Sous

un cintre soutenu par deux colonnes, et qu'accostent à droite et à gauche les douze agneaux, symbole des apôtres, nous voyons quatre livres ouverts, qui figurent les

! Un marbre de Vaison (ci-dessus, n° 36) semble re- lrefois déposée à Saint-Victor et maintenant perdue. Je présenter de même Jérusalem et Bethléem. la transcris dès à présent ici, en attendant la publication

* Cette collection, à laquelle j'aurai à faire d’autres prochaine de mon nouveau recueil des Inscriptions chréemprunts, donne la copie de l'inscription suivante, au- tiennes de la Gaule :

HIC REQYI ESCET BAS] LANYS IH PACEQYI VI XIT ANNI PT

S Vetri ornati di figure in oro, tav. VI, n° 1.

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ë ë ; ë . : mie Evangiles. Si rare que cette représentation soit sur les monuments funéraires,

elle n'est cependant pas sans exemple. Je l'ai retrouvée à Naples, où les livres sacrés sont peints de même aux arcosolia d'HELEVSINVS et de BITAUA'. Dans la derniére de ces deux fresques, les noms des évangélistes ont été inscrits sur les pages ouvertes.

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