XIV INTRODUCTION
Nous nous éloignons encore par d’autres points des lypes courants. Une seule fois apparaît chez nous l'arche de Noé, fréquemment reproduite en Italie; nous n'avons ni le groupe, si étrange dans un bas-relief chrétien, de Psyché et de l'Amour, ni celui d’Orphée charmant les bêtes sauvages; peu répandue hors de la Gaule, la scène du passage de la mer Rouge se présente souvent sur les monuments provençaux !.
L'un de nos sépulcres de marbrerrappelait une lugubre histoire : un malheureux prêtre, disait-on, y avait élé emprisonné vivant?. Une autre tombe richement sculptée perpétuait la touchante mémoire de deux époux chrétiens pour lesquels l'amour avait été plus puissant que la mort. La femme du sénateur Hilarius y était descendue la première, et son mari voulut qu'on l'y déposät auprès d'elle; quand vint pour lui la dernière heure, son cadavre se ranima au moment où on le plaçait dans le cercueil, et devant la foule émerveillée il élendit le bras pour étreindre doucement la tête de la morte®.
Plus que tout autre pays, la France évoque ainsi, devant ces monuments, les souvenirs historiques ou les anciennes légendes. Nos pères y ont salué les sépultures de quelques acteurs de l'Évangile : l'aveugle-né, Marthe, l'hôtesse du Christ; Madeleine, la grande repentie"; celle des vieux marlyrs, saint Andéol, saint Andoche, sainte Quiterie®. La tradition nous reporte de plus aux temps des fils de Constantin, à celui des princes wisigoths?, d’une héroïne des chansons de gestes, la fantastique reine Pédauque , des guerriers, des saints mérovingiens”, des invasions sarrasines ©, de Charlemagne et de ses preux !!,
de Louis le Débonnaire ?, et même, dit-on, à l’âge des combats en champ clos”. Chacune de nos riches sépultures devait avoir ainsi ou son histoire ou sa légende. Tout est muet maintenant pour plusieurs, dont l'attribution, füt-elle imaginaire , aurait pour nous son intérêt; on ne sait à qui furent destinés, entre tant
d’autres, l'étrange sarcophage de Charenton, ceux de Lucq-de-Béarn, de Val-
! Voir pour ces sujets divers la (able du pré- Del sent volume et celle des Études sur les sarcophages as ns d'Arles. SP 120112 ? Greg. Turon., Hist. Franc., IN, xn. JP 0e.etc. 3 De gloria confess., xun. SPAS 117, 140.
1 P. 30 ct150. 1 P. 117, cf. p. 88 et ci-dessous, p. xvi.
% P.2, 99, et Millin, Voyage dans les départe- MP ments du midi de la France, {. H, p. 120. RDA
INTRODUCTION. xv bonne, de Saint-Honorat, tous les quatre retrouvés pourtant dans de célèbres abbayes, la plupart des tombeaux qui sanctifiaient une église de Clermont, celui qui, de Provence sans doute, fut transporté dans un village voisin de Paris !.
Ces marbres nus et mutilés, devant lesquels l'antiquaire s'arrête presque seul aujourd'hui, ont eu leurs siècles de splendeur; la plupart étaient, je viens de le dire, affectés à la sépulture des saints, et Grégoire de Tours avait songé à composer un livre avec leur seule histoire ?. Souvent on les proupait dans des sanctuaires où s'empressaient les fidèles; ainsi fut-il fait à Saint-Honorat d'Arles, à Marseille dans les hypogées de Saint-Victor, à Saint-Maximin, à Clermont, où l’église qui les contenait reçut de leur réunion le nom de Sancla Maria inter Sanctos. Des balustrades entouraient ces sépulcres* peints et dorés" qu’abritaient des ciboria® surmontés de croix gemmées®; de riches étoffes les recouvraient 7; on suspendait au-dessus d’eux des colombes d’or; on les jonchait incessamment de fleurs et de verdure”; des lampes, des cierges brülaient devant eux nuit et jour "; les fidèles en prière les couvraient de larmes et de baisers !!; autour d’eux se voyaient des ex-voto sans nombre, les fers, les chaines des prisonmiers délivrés par la vertu des saints ?, les armes des guerriers venus remercier le ciel de leurs victoires ©. Des serments solennels se prêlaient sur ces marbres sacrés !*. Là venait limmense légion des misérables, les fiévreux, les aveugles, les paralytiques, les boiteux, les fous F et les épileptiques si nombreux alors que, laissés libres et errants, ils communiquaient leur mal par la vue même de ses attaques. Ils étaient À, s'agitant furieux dans les sanctuaires Ÿ, hurlant auprès
Page 8. 11 ist. Franc. , X, xxx; Glor. mart., xuv; Mirac.
? Devitis Patrum, Proleg. : + Statueram. . . illa s. Martini, HU, x, xxxix, xx; Vütæ Patrum, IX, m.
tantum scribere quæ ad sepulcra beatissimorum martyrum confessorumque divinitus gesta sunt.» 3 Glor. conf.,
‘ Ci-dessous, p. 142.
XII @t XXX.
5 Glor. mart., L, xxvni.
5 Mirac. s. Jul., xx.
1 Gloria mart., Lxxu.
S Ibid.
Glor. mart., xx1; Glor. conf., 1; Vitæ Patrum, VIE, vr.
10 Glor. conf., xxvn; Fortunat., Vita s. Hilar,
(LAON, ote
2 Hist. Franc., IN, xx; Vite Patrum, VIT, vi et x: Vita s. Aridi, x.
13 Ci-dessous, p. 149, note 1.
4 Hist, Franc., V, xxx.
15 «Ad templum sancti Maximini antistitis accessit, in eujus alrio post multas debacchationes tres energumeni pressi sopore quiescebant, » (Greg. Turon., Vitæ Patrum, ce, xvn, $ h. CF. De murac. s. Martini, 1, xxxvur; Vita s. Licinü, e. v,$ 29 [ Bolland..
3 febr.]; Translationes et müracula s. Filiberti, c. 11,
$ 29 [Bolland., 20 august. ], et la note ci-après.)