LETTRE DE MATHIEU MARAIS A LE VERRIER
A Paris ce 2 de May i^ao.
« Pour vous prouver, Monsieur, que je ne vous ay point oublié, vous trouverez cy joint douze grandes pages de Notes depuis la Satire XI où finissoient les premières jusqu'à la fin de toutes les Kpistres, il y a Lien des choses curieuses, et des critiques un peu sévères que vous ne révélerez pas. Je voudrois qu'un si grand Poète fust grand par tout, mais ce n'est pas à nous à publier ses petitesses et j'en suis toujours pour oter des notes tout ce qui regarde sa famille ou de certains faits personnels qui fondent sa critique non sur la justice, mais sur la colère où il étoit dans ce moment là. Vous verrez un \c sonnet sur Phèdre qui suposeroit les coups de bâton, mais je croy qu'ils n'ont jamais esté qu'en vers, et si quelqu'un les a eus c'est Racine, selon une certaine tradition qui m'est veniïe par un de mes amis contemporain du fait. Les laits de Bensserade et de la Ctiammeslé vous plairont, ils sont agréables et recherchés : Voilà comme il faisoit pour M. Bayle qui enchassoit tout cela dans son or. Je vous renvoyé aux Lettres de Bussy et au Menagiana (1710) dont je vous ay cotté toutes les pages à la fin de mes notes : La lettre de M. de La Monnoye sur les portraits de notre poète ne doit pas être oubliée. Je m'intéresse à la mémoire de M. le C. de F. que je croy le Comte de Fiesque <11 : je le connoissois fort, et il n'y a que ceux qui ne le connoissoient pas qui puissent mal parler de son goust qui étoit excellent. C'étoit luy qui conservoit dans la Cour de feu Monsieur le Duc une galanterie sçavante et un luxe poli. Dans le temps des Noels de M110 de La Force <->, il fit celuy-cy, fasché contre les Bouillon :
(1) Jean Louis Marie Comte de Fiesque, communément appelé « le petit Bon », iils de Charles Léon Comte du Fiesque mort en i658 et de Gillonne d'Ilarcourt. veuve du Marquis de Pienncs tué en i6$o au siège d'Arras.
(a) Charlotte llose de Caumont de La Force, petite fille de Jacques de \m Force, maréchal de France, et fille de M. de Caste! moron. Elle avait épousé le 7 Juin 1687 le (ils du Président Brion, mariage qui fut déclaré nul, sur l'opposition du Président Brion, en Juillet 1G89, voir la lettre de La Fontaine a Mgr le Prince de Conti de Juillet iG8«j (T. IX des Œuvres de La Fontaine de la Coll. des Grands Ecrivains de la France).
l36 NOTES DE MATHIEU MARAIS SUR LE COMMENTAIRE DE LE VERRIER
Seigneur, votre origine, Dit Bouillon au Bambin, Est-elle bien divine ?
Le monde est si malin.
Qii eussiez-vous comme moy fouillé tous les chapitres Et trompé Mabillon dondon On vous disputera là là Votre nom et vos titres.
Voilà un échantillon do son esprit et de sa critique.
« Il faut un peu donner sur les doigts à Mr de La Monnoye l{> qui trouve et cherche des obscénitez par tout. Plumez-le moy, je vous le recommande ainsy que ce Précepteur devenu Evesque (i) qui ne veut pas trouver de sublime dans l'Escriture et dans un endroit où un Payen en a trouvé; il a traité notre Poète comme un infâme à brusler ^, et dans toute sa vie
(i) La Monnoye (Bernard), poète, savant philologue et critique, membre de l'Académie française, né à Dijon, le i5 Juin i64i, mort à Paris le i5 octobre 1728.
(2) Daniel Huct, évéque d'Avranches, membre de l'Académie française, né à Caen le 8 février i63o, mort à Paris le 26 Janvier 1721. Marais fait allusion aux Mémoires de Huet publiés par Sallengre sous le titre : Commentarius de rebus ad eum pertinentibus. Amstclodami, 1718, in- 12. Il fut nommé sous-précepteur du Dauphin, fils de Louis XIV. La discussion avec Boileau est de 1680, elle portait sur un passage du traité du Sublime où Longin rappelle le « Fiat lux » de la Genèse, dans laquelle Huet ne trouvait de sublime que la merveille racontée.
(3) Voici le passage des Mémoires de Daniel Huet (trad. N isard) auquel Mathieu Marais fait allusion : « Il y avait déjà quatre ans que j'avais publié ma Démonstration évangélique lorsque « Boileau en fit une seconde de sa traduction du traité du Sublime par Longin. Il avait écrit des « satires qui étaient à la vérité très-spirituelles et dont la versification enchantait l'oreille, mais « elles étaient pleines de médisance, infectées du venin de la plus noire malignité, et diffamaient « et déchiraient horriblement la plupart des gens de mérite et de bien. Il s'était fait par là une « réputation immense dans le public très-médisant lui-même, et aimant avec passion la médisance. « Dans un chapitre de l'ouvrage où je m'étais proposé de prouver l'antiquité des livres de Moïse, « j'avais donné une liste des auteurs qui depuis Moïse jusqu'à Jésus-Christ avaient fait dans leurs « écrits l'éloge du législateur des Juifs et, parmi eux j'avais cité Longin; j'ajoutais cependant cette « remarque que le passage de Moïse rapporté par lui n'offrait pas trace de sublime, que la chose a exprimée dans ces livres était à la vérité sublime, mais que les termes en eux-mêmes étaient « simples et tout à fait dépourvus d'ornements, que, pour cela il me paraissait vraisemblable que « Longin avait pris sa citation, non dans Moïse lui-même, mais dans quelques versions d'écrivains « plus récents. Despréaux ayant cru que mes remarques étaient une grave atteinte à la réputa- « lion et à la dignité de Longin, vengea, dans une nouvelle édition de ses satires, l'injure faite à « Longin, en m'ont rageant moi-même, selon sa coutume. Informé de ce fait par le duc de Mon- « tausier, qui haïssait la médisance de Despréaux, j'écrivis au satirique une lettre, où je mainte- « nais mon opinion sur le passage en question et où je réprimais son insolence. Je n'avais pas « dessein de la publier, au contraire, mais vingt-trois ans après, j'appris qu'elle était sortie de « l'endroit où je l'avais cachée dans ma bibliothèque pour tomber entre les mains de Jean Leclerc, « à Amsterdam, sans que je sache par qui ni comment, mais assurément contre mon gré. Le judi- « cieux critique était complètement de mon avis. Il inséra ma lettre dans sa Bibliothèque choisie, « et il en fortifia les raisons par d'autres pleines d'esprit et de solidité. Le prince des poètes médi- « sants, indigné qu'on osât différer de sentiment avec lui, l'arbitre de la gloire et de la honte des « gens de lettres, laissa, en mourant, à ses amis le soin de répandre sur Leclerc tout le venin « qu'il avait préparé à cet effet; en quoi il fut si bien obéi, que cette faction insolente renchérit « encore sur les outrages du maître, comme si clic eût regretté qu'il eût été trop modéré. Toute « la bile, toute la méchanceté, toutes les noirceurs dont le poète, selon eux, avait été trop avare, « ils les tirèrent de leur propre fonds, et, dans la dernière édition de ses ouvrages, ils m'accablè-
« rent de toutes ces ordures, dans le moment même où atteint d'une maladie mortelle, j'étais « presque expirant. »>
DES SATIRES XI ET Xll ET DES EPIT11ES DE BOILEAU \'S'J
qu'il a écrite luv mesme on ne voit qu'une conduite frivole, légère, indigne «l'un Evesque, il fait entendre qu'il étoit beau dans sa jeunesse, bien fait, qu'il dansoit bien et qu'il faisoit 'des portraits pour les dames qui faisoient aussy le sien suivant l'usage de ce temps là, il parle du Moyen de parvenir qu'il a vu entre les mains de la Heyne de Suède comme d'un Livre simplement plaisant : il loue Lafontaine par ses Contes. Enfin au langage prez qui est très Latin c'est un fort mauvais Livre : aussy il est puni de sa vanité et de sa légèreté par un radotage perpétuel qui ne le quitte point, il parle mal des médecins, et veut faire croire que dans une grande maladie il a guéri sans aucuns remèdes, et cependant je scay de son médecin qui est le mien qu'il Ta saigné et purgé comme un autre homme. Vous serez certainement indigné de ses sarcasmes contre notre ami et je ne sache que Mr Le Clerc qui puisse prendre son parti comme il a fait dans la querelle de Longin M.
« Je n'ay rien à vous dire sur M. Brillon (-), je me sers de son dictionnaire M et puis c'est tout. Il y a beaucoup à ajouter à ces sortes d'ouvrages : ils sont utiles et commodes pour les matières, et c'est comme une table générale de tous les jurisconsultes. Je ne sçavois pas que votre Livre v fut entré, je l'en estime d'avantage.
« On achève la 'M édition de Mr Bavle en t\ volumes ,l», nous allons voir bien des choses nouvelles car il y a un volume presque entier d'additions de sa main.
« Le Recueil des Œuvres de la Fontaine est toujours ,5>au mesme état : M. Houlier avoit un de ses amis qui s'y intéressoil, mais il va longtemps que je ne l'ay vu, j'en ay écrit à Prosper Marchand depuis peu, je n'av point de réponse, les Hollandois ne sont pas si curieux qu'on le pense : quand Mr l'ambassadeur de Hollande sera un peu de loisir, je luv escriray, il a tout le goût et la sagacité qu'il faut pour faire réussir cet ouvrage.
(i) Dans l'Appendice «le l'édition de la traduction des Mémoires de Daniel Huct, éveque d'Avranches, par Charles Nisard, Paris, i8,">3 (H. N. L n 37, y<jfa) se trouve une lettre de M. Iluet, ancien évèque d'Avranches. à M. le Duc de Moutatisicr, dans laquelle il examine le sentiment de Longin sur le passage de la genèse : Ht Dieu dit que la lumière soit faite et la lumière fut faite et la réfutation d'une dissertation de M. Le Clerc contre Longin par Hoileau.
(2) P. Jaeq. Brillon, jurisconsulte, né à Paris le iô Janvier 1671. mort le 39 Juillet i-."W.
(3) Nouveau dictionnaire civil et canonique de droit et de pratique. Paris, 1717, in-î*. I*a première éd. est de 1G97.
(4) Dictionnaire historique et critique, 111' éd., revue, corrigée et augmentée |»ar l'auteur (pulil. avec des remarques, par Prosper Marchand), Rotterdam, Michel Dohin, 17-10, \ vol. in-folio.
(5) Il s'agit probablement de ledit, des Œuvres diverses de 1-a Fontaine que Mathieu Marais voulait publier et pour laquelle il avait écrit une Histoire de la vie et des ouvrages de J. La Fontaine qui a été imprimée pour la première fois en iSn (Paris, llcuouard, in-rj de VI et i3a p.) et réimprimée par Paul Lacroix en tête de l'édition des Contes et Nouvelles de La Fontaine (Paris, i858, Bibl. Gauloise) et à la suite des Œuvres inédites de La Fontaine (Paris, Hachette, i863).
l38 NOTES DE MATHIEU MARAIS SUR LE COMMENTAIRE DE LE VERRIER
« Mr Le Duchat (1) infatigable en recherches vient de nous donner le journal d'Henry III et la Confession de Sancy en f\ volumes {->. Cette Confession qui est une mauvaise Satyre ne méritoit pas un si ample commentaire, où on ne trouve le plus souvent que des choses obscures sur des gens obscurs. D'ailleurs Mr Le Duchat est embrouillé dans son stile, il n'a rien de vif, il est partial, jamais un catholique ne fait rien de bien, et le huguenot ne fait point de mal. Ce n'est pas là comme écrivoitMr Bayle vivement, impartialement et chez qui le discours Bien ou Mal dit toujours quelque chose.
« L'accommodement de la constitution produit déjà beaucoup d'escrits. Je voudrois avoir vu le dernier et voir l'Eglise en paix.
« Je vous prie de ne pas manquer de me renvoyer mes notes quand vous en aurez tiré ce qui vous conviendra. Je suis toujours très parfaitement, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
Marais. »
(i) Jacob Le bûchai, philologue, conseiller au Parlement «le Metz, ne à Metz le :i3 Février J» mort à Berlin le '2~> Juillet x^'ST).
(:ii « Journal des choses mémorables advenues durant le règne de Henri III, roi de France ^ Pologne, ou Mémoires pour servir à l'Histoire de France (depuis le 3o Mai i."»-4 jus • " 3o Août i58«j). Nouv. éd. aug. de plusieurs pièees, notes et remarques (par Jaeq. Le Ducfc. i Den (iodefrov). flologne, P. Marteau, i-'ïo », 'i vol. in-8.