‹ Les satires de Sonnet de CourvalChapitre 4 sur 5 · M LES SATIRES · texte numérisé non relu

M LES SATIRES

Ijoitont , tlniis quelques éditions , les titres suivants :

1" Des pervers ecclésiastiques ;

2° Contre le sacrilège de la noblesse ;

3" Contre les gardes dismes , vulgairement appelez custodinos et confidentcrcs ;

4° Contre la corruptcle et malversation des pervers officiers de judicatures ;

5° Contre le larrecin des desniers du roi commis par les meschans financiers (1).

Malgré la rigueur apparente de cette division , ces cinq satires n'en composent en réalité que trois ayant trait à l'état des finances , à la vénalité des charges judiciaires et h la mauvaise distribution des bénéfices ecclésiastiques. Les trois premières , dont nous avons transcrit scrupuleusement les titres , se rattachent toutes au même ordre d'idées; ce qu'elles attaquent, ce qu'elles flétrissent, au respect tout à la fois des prélats et de la noblesse laïque , n'est pas autre chose , en définitive , que la simonie sous ses diverses formes et spécialement sous celle de la confidence , si commune au XYI* siècle.

C'est à ce point de vue exclusif que Sonnet se place pour juger les ordres privilégiés , et diriger contre eux ses critiques les plus acerbes.

Dans sa préface , il avait à l'avance fait connaître ses intentions et précisé , avec une remarquable énergie , le but qu'il se proposait d'atteindre :

« Si nous entrons dans l'église , nous trouverons

(1) Les Satyres du sieur de Courrai contre les uhus et desordres de la France. Rouen, 1626, p. 5, 20, 32, ^6, 88.

« que la simonie y est comme en son zénith et on •< son solstice méridional; nons y verrons une banque « ouverte à tous raarcliands, une mercerie, caroterie, « maquignonnage des biens spirituels ; nous n'en « sortirons pas sans y rencontrer une caravane de '« custodinos et confidentiaires qui , pour trente de- « niers, pour une légère pension, vendent au traistre « Judas le sang du Crucifié , à la noblesse laïque « ouvrent les portes , abattent les ponts-levis de l'ar- « senal de l'église , y donnent libre entrée pour y « prendre et ravir, d'une main sacrilège et prophane, « les biens et revenus de l'autel destinez aux mi- « nistres de Dieu , qui portent le divin caractère « empraint au sommet de leurs testes. »

Ce passage significatif, qui relate tous les griefs du poète , résume aussi l'esprit de cette partie de son œuvre. Il annonce ce parallèle vigoureux de l'ancien et du nouveau clergé , et ces peintures énergiques de la vénalité triomphante et de la vie mondaine de quelques hauts dignitaires ecclésiastiques.

Te n'esl do7ic pas ù eiil\ que j'adresse mes vers, Mais ù ces faux prélats , lubriques et pervers, Qui brusiez d'avarice exercent en l'église Un traflq tout public, une orde marchandise D'acheteurs et vendeurs qui, profanant ce lieu, Font un marché public en la maison de Dieu , Une balle, un tripot ou une banque étrange. A proprement parler, c'est la banque du change De Paris , de Lyon , de Venise ou d'Anvers. Ainsi les lieux sacrez aux marchands sont ouverts. Rien n'y règne aujourd'hui que toute sjmonie ; La sainte pieté en est toute bannie.

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Les maquignons pielals , d'iixarice oiilacliez. Vendent à purs deniers abbayes et evesrhez , Acheptent prieures , prébendes, bénéfices, Ainsi comme ils feroieiU de profanes oflices , L'église est une foire ouverte à tout marcliand , Où le bien de Tautel se vend au plus offrant (1).

Si aux abba\ es on voit arriver tel desordre ,

11 ne faut pas penser trouver un meilleur ordre

Aux riches eveschez , cures et prieurez ;

O que les sacrements sont bien administrez

Par ces foudres de Mars , ces evesques sans mitre ,

Sans crosse ces abbez et ces curez sans titre.

Qu'il fait beau voir ces gens jouyr des eveschez. Et l'espée au costé remettre les péchez ! Prescher , monter en chaire avecque la cuirasse Comme sur un espron , boulevard ou terrasse , Où ils vont de coutume animer leurs soldats , Et les encourager aux bresches et combats , D'un discours martial , tout brusque et soldatesque, Plus propre à un guerrier qu'à un savant evesque, Dont les graves discours, remplis de majesté , Ne doivent respirer que toute sainteté ; Puisez au coui-s sacré de la Sainte Escriture , Saincleté, qui répugne à la Gère nature D'un bravache guerrier, plus propre à gouverner Des soldats qu'à l'église un peuple endoctriner. Rien ne se peut donc voir si estrange et horrible , Qu'un capitaine armé interpréter la Bible. On peut en dire autant des layques curez. Lesquels sont de leurs sens tellement esgarez ,

(1) Les Satyres du .siViir de Courrai contre les ahus et desordres de la Finance, p. li.

Qu'ils auroient , que je cioy, assez d effronterie De monler en la chaire avec leur broderie, Et la rondache au poing, de pied et cappe armez, Enseigner leur trouppeau , en pasteurs reformez , Et comme dit quelqu'un, prescher à main armée Un Christ enipistolé , tout noircy de fumée {i\

Il conviendrait de citer tons les développements que l'auteur a donnés à sa pensée. En dépit des longueurs de sa phrase , chargée d'incidentes et de compléments , jamais il n'avait encore rencontré autant d'idées justes, de mots heureux et d'aperçus saisissants. Il perce à jour l'attachement naïf des seigneurs patrons aux bénéfices ecclésiastiques ; il dépeint , avec une verve sarcastique , les abbayes sans moines transformées en logis sieuriaux et occupées par les dames patronesses , par leurs gens et parleurs enfants. Il flétrit, avec un accent indigné, l'avarice de certains prélats , leur soin excessif de l'avancement de leur famille , et souvent même leurs folles et honteuses dépenses.

Ailleurs, il déplore, comme un moderne, le délabrement des bâtiments conventuels , la ruine imminente des grandes cathédrales , la destruction des vitraux , des sculptures sur pierre , ainsi que la dispersion à tous les vents des ornements précieux , des tableaux de maîtres et des tapisseries à personnages. La portion de son œuvre consacrée aux custocUnos ou confidentiaires (2) est particulièrement remarquable. Les

(1) Les Salyres du sieur de Courrai contre les abus et desordres de la France, p. 33 et 3!x.

(2) Les confidentères , ou plutôt confideuliaires , éluionl ceux qui

abus qu'il signale avec une loyale énergie n'élaient que trop réels. Les bulles des papes , les décisions des Conciles, les arrêts des Cours souveraines avaient été impuissants à les extirper. La confidence, flétrie par les censures ecclésiastiques, poursuivie devant les tribunaux séculiers, llorissuit nonobstant, à la manière des plantes vivaces , et il est curieux de retrouver dans les satires que nous analysons, sur cette situation anormale, les idées et jusqu'aux expressions des jurisconsultes les plus graves et des théologiens les plus autorisés.

Le poète a les mêmes ape: eus, il fulmine les mêmes malédictions; mais il a en plus le sarcasme et la passion: Pi.m\ie&ci(slodinos, s'écrie-t-il, aspics venimeux, perfides Esalis , vous avez vendu votre droit de primogéniture ; comme les soldats au pied du Calvaire , vous avez joué aux dés la sainte robe du Christ; et, quel est aujourd'hui le fruit de vos trahisons?

De maistres vous voila serviteurs devenus, Esclaves malheureux qui demeurez tout nus;

possédaient ces bénéfices en coiifîilence pour un autre, et qui, obligés d'abandonner la plus grande partie des revenus, laissaient tomber en ruine les églises , vendaient ]es vases sacrés, et rançonnaient les malheureux, sujets à la dîme (Viollet-le-Duc, /?i7</it>(/i(}</«e puélique , p. 408).

Innocent III veut qu'on punisse, comme simoniaques, les clercs qui se fout pourvoir d'un titre, à ccnditiou qu'il n'exigeront rien des droits temporels qui y sont attaches. On a depuis appelé confidentiaircs les clercs qui se rendent coupables de ce crime ( Lois ecclésiastiques de Louis de Héricourt, p. Ii7). Cf. Guy Coquille, Dialogue sur les causes des misires de la France.

Chimériques abbés, \rais curez eu peinture, Qui comme huguenots n'avez rien qu'en figure; Et les nobles seigneurs ont la realité , Ils en ont le profit et vous la qualité ; Ils prennent le trésor puis vous jettent la cruche , Ils tirent cire et miel et vous laissent la ruche , Ils vous quittent Tescaille et ils ont les noyaux , Le nid seul vous demeure et ils ont les oyseaux (Ij.

Toutes les comparaisons méprisantes ne lui sullîsent pas ; il retoujno , pour ainsi dire , le fer dans la plaie en opposant , dans une série d'antithèses , le luxe arrogant de l'un à la pauvreté de l'autre ; et , comme si ce n'était pas assez, il esquisse à grands traits , dans une tirade à la l'ois bouffotnie et désolée, le portrait du confidentère, oubliant sa dignité de prêtre et perdu dans les derniers rangs de la domesticité :

Helas ! que servent-ils aux logis des seigneurs Que d'escumeurs de pots , ou faillis procureuis, De bouflons fiagorneurs, ou de mener fricasse, Qui les chiens de messieurs decouplent ù la chasse.

Au lieu que vous devriez graves f^iire roQice De curez et pasteurs et posséder les biens Destinez ù l'autel, vous servez d'instruments Aux grands pour en jouir ; gros asnes sans mérites Vous n'avez d'autre but qu'escumer leurs marmites, Blasphémer , ivrogner avec les cuysiniers , Vous rendre compagnons des puants palfreniers ,

[i] Les Satyres du sieur de Courial, p. /il.

iO LES SATIRES

Faiie ensemble avec eux quelque friponnerie, Vous estriller l'un l'autre à bouchon d'écurie , Le jour rouler les (lez , et la nuit paillarder , Des cartes plus souvent qu'un bréviaire porter (I).

Malgré l'esagération de certains détails , il est impossible de ne pas reconnaître dans ces vers le ton vrai de la satire. Le trait y est , il n'y manque guère que la mesure et la précision. Quant aux idées , elles méritent d'être prises en considération , et elles pourraient donner lieu à de curieux rapprochements. Pour ne pas quitter 'a poésie , Ronsard aussi a traité à sa manière cette grave question des bénéfices ecclésiastiques ; et si sa phrase est moins vagabonde , elle n'est à coup sûr ni moins colorée ni moins incisive. Les vers auxquels nous faisons allusion se rencontrent dans le Discours sur les misères du temps , protestation en faveur de la foi catholique , lancée comme une réponse aux Tragiques du calviniste Agrippa d'Aubigné :

Il ne faut s'eslonncr, chrestiens, si la nacelle Du bon pasleur saint Pierre en ce monde chancelle , Puisque les ignorants, les enfants de quinze ans. Je ne sais quels muguets, je ne sais quels plaisans , Ont les biens de l'Fglise , et que les bénéfices Se vendent par argent ainsi que les offices. Mais que dirait saint Paul, s'il revenait ici, De nos jeunes prclals qui n'ont point de souci De leur pauvre troupeau dont ils prennent la laine Et quelquefois le cuir; qui tous vivent sans peine,

(1) Les Satyres du sieur de Courrai , p. Zi3.

DE SONNET UE CQURVAL. -i l

bans piesclier, sans prier, sans bons exemples d'eux , Parfumés, découpés, courtisans, amoureux. Veneurs et fauconniers, et avec la paillarde, Perdant le bi< n de Dieu dont ils n'ont que la garde.

Il n'est pas besoin d'aller chercher ailleurs : toute la satire de Sonnet est là , non dans l'arrangement qui lui appartient en propre , mais au moins dans les vues d'ensemble et dans la tendance générale. Le poète virois est Ronsardiste par l'expression ; il l'est aussi , s'il est permis de parler ainsi, par la nuance de ses opinions politiques et religieuses. 11 soutient la royauté , mais il appelle la destruction des abus ; il aime le catholicisme et cond:)at les nouvelles doctrines ; mais là encore il indique dans l'organisation matérielle des modifications , et , tout en respectant l'autorité sous ses diverses formes, il maintient à rencontre de tous , amis ou ennemis, son droit d'examen et son indépendance.

Les satires consacrées aux gens de justice et à la finance complètent l'exposé de ses principes, et manifestent de plus en plus ses vues de réformation et ses illusions chimériques peut-être , mais à coup sûr généreuses. — La première , qui porte dans les recueils le n" 4, est de beaucoup la plus étendue. Dès le début, Soimet prodigne les éloges aux Parlements, et après s'être ainsi mis en règle avec les puissants du jour, il dirige ses attaques avec d'autant plus d'aisance contre les juridictions inférieures. Il était, du reste, bien placé pour les observer; il avait pu se renseigner dans sa propre famille , et son ami Angot, dont la vie se passa en discussions et en piocès de

toute nature , n'avait pas été sans lui raconter les procédés arbitraires dont il croyait avoir été victime. Fortifiées par cet ensemble d'informations diverses , ses satires n'épargnent personne , et elles distribuent les critiques, avec une libéralité impartiale, aussi bien aux membres du barreau qu'aux officiers de la judicature :

Geste chicanerie, arsenul de fallace,

De haute volerie est la parfaite chasse ;

Les pervers advocats sont les chiens claiiaudeurs ,

L'auditoire le champ , les perdrix les plaideurs,

Les juges corrompus sont les oyseaux de prove

Perchés haut es barraux sans longe ni couroye ;

Ce sont les Ihiercelets et gerfauts bien appris

A voiler les plaideurs, leurs cailles et perdrix (1).

En négligeant toutes les digressions et tous les détails accessoires , le but principal de la satire paraît être de raconter l'établissement de la vénalité des charges et les conséquences funestes de ce nouveau régime. Mais les recherches historiques n'en forment, à vrai dire, que la partie la moins piquante : l'intérêt véritable est ailleurs et se révèle surtout dans les descriptions variées que l'auteur fait successivement passer sous nos yeux , soit qu'il dépeigne , à la manière antique, les abords ténébreux des auditoires, soit qu'il dénonce, par suite de la vente des offices, la manière scandaleuse dont le personnel judiciaire se recrutait à tous les degrés de la hiérarchie :

(1) Les Sahjrcs du sieur île Couviud , p. 50.

DE SONNET DE COUllYAL. Ali

Quelle pitié de veoir un nsne mercenaire, Un ignorant brutal , fils d'un riche bouvier, Président, conseiller ou quelque autre officier!

Mais ce qui plus me fasclie, c'est de veoir des enfants, Lesquels auront à peine atteint quinze ou vingt ans, Posséder maintenant les offices de France, S'asseoir aux fleurs de lis , donner leurs jugements Comme gens très experts et grands entendements ; Et n'est-ce pas les loix remettre en leur enfance ? Pour moi , je ne crois pas qu'un arrest ou sentence Se puisse bien donner par ces jeunes cerveaux Nouvellement esclos (I).

La critiqtie n'est ni moins acérée ni moins judicieuse, quand elle signale avec eflroi la longueur interminable des procédures et le nombre toujours croissant des ofiiciers royaux , deux calamités , remarque Sonnet, qui se touchent de près par le motif, aisé à comprendre, que cette nuée de fonctionnaires, vivant du produit de leurs charges , lui semble à bon droit intéressée à perpétuer les discussions et à multiplier ainsi les occasions d emolumenter.

Le nombre en est si grand que chacun s'en étonne ;

Il n'est pas tant de fruits en la saison d'automne ,

Ny de fleurs au printemps, en hyver de glaçons ,

Le chaud esté n'est point si fertile en moissons,

Comme il est d'officiers et de gens de justice ,

Se servant à dessein de subtil artifice

Pour tenir les procez en extresme longueur :

On n'obtient jamais d'eux un procez qui soit seur,

Arrest définitif, car l'interlocutoire

Sont erres seulement d'aller à l'auditoire.

(i) Us Satyres du sieur de Courval , p. 59 et 60.

Par quoy certain plaideur demandait à la Cour , Qu'on lui donnast arrest qui fust cliaslré et court , Car cil qu'il avoit eu tcnoit lieu de semence Pour faire rcgcrmer une maudite engeance De proccz querelleux.

Un peu plus loin , il attaque l'abus des épices et les ingérences des familles puissantes ; ailleurs , il paraphrase une poésie de Passcrat , et s'il lui enlève quelque peu de sa finesse , il communicjue , en revanclie, à cette accumulation de comparaisons légères, une vigueur acrimonieuse qu'elle n'avait pas da'ns l'original.

Les procès et les dieux ont grande aflinilé :

Les dieux, pour rendre à tous leur \enue incertaine,

Marchent, comme l'on dit, avec des pieds de laine ;

Les procès au venir marchent si doucement,

Qu'on ne s'en aperçoit à leur commencement ;

Puis d'un son esclattant leur présence est connue.

Les dieux et les procez sont voilez d'une nue.

Aucunes fois les dieux se rendent partisans,

Comme au siège de Troie ils firent pour dix ans,

!\Iais d'un commun accord en la dnuziesme année,

La livrèrent aux Grecs pour estre ruynée.

Advocats aux barreaux on voit s'injurier,

Prests à se prendre au poil , et en sorte crier

Un chacun pour son droict, que tout le parc en tremble.

Et au sortir de là ils s'en vont boire ensemble (1). »

Ce dernier trait , aiguisé comme une tlèche , termiue la tirade et nous parait digne d'un compatriote de Bassclin et d'un contemporain de Jean

(1) Les Salyves du sievr de Couvval , édit. de 1G27, p. 63.

Le Houx. A travers la satire générale, il y a là une observation locale qui trahit le terroir , et qui pourrait s'appliquer d'une manière spéciale au joyeux barreau virois.

Les larcins des meschants fmonciers succèdent à la description de la corniptele des gens de justice (1). Dans sa préface, Sonnet avait déjà laissé pressentir sa manière de voir : « Aussi faut-il que les financiers (( confessent , disait-il , qu'entre ce grand nombre de (( dignes et utiles membres , dont leur corps gênerai « est composé, il s'en remarque quelques-uns, comme « la lie au bas du vin et la crasse au-dessus du « plomb , qui , comme avortons dénaturés , volent le « roi et le public, qui sont ceux dont j'entends parler « en ma quatriesme satyre , gens dont on ne peut « louer la vie que par paradoxe , desquels les mains « sont si frétillantes , poisseuses et si pleines de glu , « que tout leur est de guerre et de bonne prise , (( gens en un mot si accoustumés à friponner, que si « ce n'estoit l'ange et le chien , desroberoient la « peste à l'image saint Roch. » La satire reprend à loisir toutes les idées de cet exposé, et après le narré des larronneries multipliées des gens de linance , on est peu surpris des mesures violentes que Sonnet conseille au roi pour mettre un terme aux dilapidations :

11 faut, en les pressant, leur faire revomir Ce sang qui de l'Estat la face a fait blesmir ; Les deniers desrobés ne sont en Allemaigne , En Turquie, Italie, Angleterre ou Espaigne,

(1) Les Satyres du sieur de Courval au lecteur.

A la banque ils ne sont chez les Vénitiens, Ou en celle d'Anvers. Ces larrons opulens, Gorgés (le nos deniers, chez nous font résidence (1).

Cet appel aux rigueurs aveugles des chambres artlentes ou aux passions de la foule est , à vrai dire , toute la satire ; mais, par bonheur pour nous, Sonnet a jugé à propos , pour donner plus de relief à sa pensée, de décrire, en regard des populations pressurées par le fisc , le luxe insolent de tous ces parvenus, (( engraissés de la substanee du pays et grandis , dans une nuit , comme des champignons malfaisants. » Grâce à ses investigations inquisitoriales , nous avons là , sous une forme exacte jusqu'à la minutie , le tableau ressemblant des grandes existences d'autrefois, et, pour un instant, nous voyons passer sous nos yeux ces splendeurs princières si rapidement évanouies... Voilà bien les hôtels avec leurs décorations sculpturales, les pavillons de chasse^, les métairies perdues à l'ombre des grands bois , et les états de maison plus largement organisés que l'administration des provinces. Par la force des choses , la satire se transforme en une énuraération infinie, où figurent sans ordre les carrosses, les litières et les chars dorés, les vaisselles précieuses , les vins exquis , et ces merveilleuses chambres tapissées , parfumées à l'orientale , chautfées en hiver par des hypocaustes , et

(1) Les Salijrcs (lu aieur (le Qnirval, p. IH.

11 est curieux de lapprocher des vers de Sonnet la poésie latine du célèbre jurisconsulte Gu\- Coquille, intitulée: C'oufva fisrdles fures. A voir le caractère excessif des remèdes proposés, on peut juger de l'étendue du mai.

rafiaîcliies en été au moyen d'appareils ingénieux ; le détail est encore plus abondant lorsque le poète , entraîné par les séductions du contraste qu'il poursuit, aborde ce sujet multiple et inépuisable du luxe de la toilette , qu'il a traité ailleurs , mais qu'il n'a , dans aucune partie de ses œuvres, fouillé plus profondément. C'est , en etfet , aux reines de la finance , qu'avec une complaisance perfide , il réserve , pour ainsi dire exclusivement , les entrelacs capricieux des guipures vénitiennes et les combinaisons compliquées dans lesquelles s'associent les velours , les satins , les taffetas changeants et les étoffes lamées d'argent. Pour elles, il prodigue les carcans d'or, les perles, les roses , les briUants , les émeraudes , les saphirs , les rubis , les turquoises et toute la tribu des pierres précieuses; il les sème avec profusion dans leurs cheveux, il les étale sur leur gorge , il les fait scintiller à leurs poignets , et , en présence de ce luxe fastueux qui insulte à la misère générale , il conclut résolument à l'extermination de tous les financiers , receveurs , contrôleurs , commis et surintendants. Ici encore Sonnet est conséquent avec lui-même , et la fin de son œuvre répond aux prémisses qu'il avait posées.

Ces voleurs, enricliis aux despens et dommages Du peuple ruyné, entretiennent à gages Aumosniers, chappelains , chantres et argentiers, Escuyers, sommeliers, cuysiniers, palfreniers , Pages, maistres d'hostel, laquais et secrétaires; Puis ils ont par surtout leurs intendants d'affaires ; Ils ont à poinct nommé , pour leurs contentements , Danseurs , joueurs de luths et autres instruments.

Ils ont cscurieux, marmots, singes, guenuches ,

Paons, perroquets, phaisans, hérons, cygnes, autruches;

El pour oyseaux de proie, on trouve en leui"s chasteaux

Laniers, sacrés vaultours, thiercelets et gerfauts.

Us ont meule de chiens, et levrettes de chasse,

Barhcts et chiens couchants, limiers de bonne race ;

Us nourrissent chez eux grand nombre d'oysiilous,

Linottes , chardonnets , rossignols et pinçons ,

Et mille autres oiseaux enclos dans des volières.

Pour ouyr leur musique et chansons journalières,

Voulant de tous plaisirs leurs sens rassasier,

L'œil, l'oreille, le nez, la main et le gosier.

De couleurs, sons, odeurs, touchements, friandises,

Donnant ù chaque sens chacun ses convoitises :

A l'œil , les beaux tableaux et meubles précieux ;

A l'oreille, les luths et chans harmonieux ;

A nez , l'ambie et le musc avec les eaux muscates ;

A gosier, les bons vins et saulces délicates;

A la main, le toucher chatouilleux de Cypris,

Avecques cent beautés achetées à grand prix

Par ces dieux du bureau, ces Jupiters infâmes,

Qui ne sont pas contents de leurs Junons, leurs femmes:

Voyla le paradis des financiers larrons ,

Basty du sang du peuple et des royaux doublons (1).

11 faudrait se garder de ne voir dans ces déclamations que des fantaisies de littérateur ou de simples exercices de rhétorique. Elles avaient malheureusement une signification sérieuse et positive. Inspirées par le spectacle d'une situation déplorable , elles attestaient les haines sourdes et implacables qui couvaient dans le peuple, et qu'expliquaient trop bien les exactions des traitants et l'appauvrissement général. Quelques aimées plus tard, le mal était arrivé à son

(1) l.es Sohjres du sieur de Courrai, p. 94.

comJjle ; ni les remontrances des Parlements , ni les doléances des États , ni les vers de notre poète n'avaient pu en arrêter les progrès ; et, en 1639, la sédition des Nu-Pieds , qui gagna rapidement toute la Normandie , se chargea de répondre, par ses violences et par ses crimes , aux excès de plus en plus intolérables d'une fiscalité dévorante. Une haine farouche contre les Monopoliers , les Gabeleurs et les Maltôtiers caractérise cette singulière prise d'armes, et l'esprit révolutionnaire des satires de Sonnet reparaît tout entier dans les factums séditieux répandus en Basse-Normandie , et aussi dans les manifestes du capitaine Jean-Nudz-Piedz , général de Varmée de souffrance (1).

Au reste , même à sa date, et malgré le dévouement bien connu du poète virois à la royauté , la publication des satires politiques n'était pas une entreprise sans danger. — Sonnet le comprit ou en eut au moins le pressentiment. Nous n'en voudrions pas d'autres preuves que la dédicace du Recueil <à la reine-mère et certains passages de la préface , où l'on reconnaît aisément, à côté de ses fanfaronnades ordinaires , la trace d'assez vives préoccupations (2) :

(1) Diaire ou voyage du chancelier Séguiev en Normandie après ta sédition des Nu-Pieds, et documents relatifs d ce voyage et à la sédition, publiés par Floquct. Rouen, 18i2, p. il3 et 399.

(2) Le but de cette dédicace à la reine et des éloges enthousiastes qu'il lui adresse se manifeste naïvement dans un sixain qui figure en tête de Tédition de 1627.

Sur ceiix qui se sont offencez de la liberté de ses satyres. Un nombre d'esprits sourcillcui , De ma veine libre s'Irritent ,

« Je diiuy donc à ces Lydiens eUeminés à ces « asmes lasclics et pusilanimes que le désir que j'ay (t toujours eu de faire triompher la vérité sur les « abus de ce royaume et les desordres de l'Estatm'a « dispensé de sacrifier à la peur comme les peuples de « Libye. Ancré sur ce ferme rocher et atfermy sur le « cube de ceste belle resolution, je me suis efforcé de « reprendre les vices du temps et les erreurs du siècle, « tout hardiment sans rien craindre que le ciel et « mon roy , tout librement pour ne rien tenir de ser- « vile , tout au naif et au naturel pour n'estre point " tlatteur, tout brusquement et d'une plume hardie « pour tascher à remettre les François desbauchés <( au train de leur devoir et sur les pas de leur an-

(( cienne vertu Peut-être on me dira qu'il y a des

>' traicts bien libres et bien hardis en mes satyres — (( mais c'est pour censurer des erreurs et abbus si « évidents et si dignes de reprimende qu'il y a moins <( de mal aies dire qu'à les faire, et, comme dit nostre <■ historiographe françois, la liberté des paroles est .' défendue aux ignorants qui ne savent ce qu'ils « disent, aux impudents qui ne peuvent rien taire, « aux meschants qui parlent contre le propre sente timenl de la raison

« S'il y a de la meschanceté à escrire les choses

Et les grands qui sont chatouilleux

A se venger de moy incitent ;

Mais, malgré tous leurs vains discours ,

Mes satyres auront leur cours.

Sans craindre des grands la disgrâce ;

Puisque la Reine les soutient

Je ne crains nullement le vont ,

Ni le foudre de leur menace.

« fausses, c'est une grande lascheté que de dissiu muler les vrayes. 11 n'y a péril si évident qui doive «. obliger celuy qui reprend les vices en gênerai de « celer la vérité ; bien que sa rose soit espineuse , sa (( parole peu amoureuse — et qui picque le plus sou- •< vent au lieu de chatouiller, si est-ce toutefois qu'il (( faut tousjours faire ferme sur la vérité. — La plus « grande disgrâce qui puisse arriver à celuy qui la « descouvre ce$t d'cstre menasse de chose qu'il ne peut <■ éviter, les coups les plus mortels ne le peuvent rendre « qu'immortel (l). »

Si Courval n'avait écrit que des satires en vers , notre tâche toucherait à sa fin ; mais , sans déserter précisément son genre favori , il a do plus composé un Traité en prose contre les charlatans et pseudomédecins paracelsistes (2). L'ouvrage date de l'année 1610 ; et s'il ajoute peu à la physionomie littéraire de

(d) Les Satyres du sieiir de Courrai contre les abus et desordres de la France (1627).

(2) Satyre contre les charlatans et psevdo-medecins empyriques. En laquelle sont amplement descouverles les ruses et tromperies de tous Tlieriacleurs, Alchimistes, Chimistes, Paracelsistes, Distillateurs, Extracteurs de Quintessences, Fondeurs d'or potable, Maistres de l'Elixir et telle pernicieuse engeance d'imposteurs ;

En laquelle d'ailleurs sont refutées les erreurs, abus et impietez des Latromages ou médecins magiciens, qui usent de charmes, billets, paroUes, characteres, invocations de démons et autres détestables et diaboliques remèdes en la cure des maladies. — Par M'' Thomas Sonnet sieur de Courval, Docteur en Médecine, gentil-homme Virois. Paris, Jean Millot, 1610.

Nous ne comprenons pas dans Ifs œuvres de Sonnet la Satyre du temps ù Théophile, publiée par Cœursilly, en 1623, à la suite de la Satyi-e Menippce , ci qui païaît être du poète Desançon. Cepeii-

Sonnet , il u en revanche la valeur d'un témoignage authentique de son orthodoxie médicale , et il jette en outre quelque lumière sur les querelles de la Faculté au XVr siècle, sur la situation des médecins, sur les sectes et les écoles qui se partageaient la faveur du public , et enfin sur les croyances et les préjugés populaires.

Après une préface dédiée au comte de Fiers, une introduction au lecteur et une ode au peuple français, l'auteur entre brusquement en matière et commence ce qu'il appelle sa campagne contre les empoisonneurs de la santé publique. Mais on méconnaîtrait fortement les habitudes de l'époque et les tendances de notre écrivain, si l'on s'imaginait qu'il arrive immédiatement au sujet qu'il vient d'indiquer.

Les excursions pédantesques, l'appareil scientifique, avec son cortège bizarre de citations empruntées à toutes les langues du monde, étaient beaucoup trop à la mode pom* que les choses pussent se passer avec autant de simplicité. Après tout , lorsqu'à propos de questions possessoires les avocats remontaient, en plein XVIP siècle, aux origines du monde , les médecins avaient bien le droit d'invoquer dans leurs querelles les philosophes grecs, l'Écriture sainte et les Pères de l'Église. Fidèle à la coutume établie, Sonnet, tout d'abord, semble perdre complètement de vue le but qu'il s'était proposé. Des charlatans, il n'en est pas question. L'éloge de l'économie du corps humain,

(lant il est piqiKint de rapprocher celte production anonyme d'une revue lilléraire du même genre, insérée par Sonnet dans sa première satire politique, et où se révèle une fois de plus son admiration pour Ronsard et son dédain profond pour TÉcole qui lui succéda.

le ménage des différents organes, la relation des privilèges appartenant aux médecins , l'histoire des diverses écoles semblent l'absorber tout entier; il s'égare même, à cette occasion, dans une polémique assez aigre contre un commentateur mal avisé qui avait considéré comme abrogées par le non-usage certaines lois concédant aux docteurs en Faculté des avantages pécuniaires et honorifiques.

L'auteur de cette proposition, le savant Bugnyon, devient à ses yeux un resveur cornu, un plaisant enfileur de lois , un abrogeur à simple tonsure , et sa manière de voir, consignée dans le Traité De legibus abrogatis , est proclamée hâve, éthique, descharnée et semblable à un squelette. Il est vrai que par compensation on célèbre avec enthousiasme , en vers et en prose , la haute perspicacité du Parlement de Normandie qui , dans un récent arrêt , avait adopté une doctrine contraire à celle du malheureux Bugnyon. Toutes ces dissertations , d'étendue fort inégale, nous amènent , après bien des circuits , au charlatanisme multiple que notre satirique s'est donné la mission difficile de combattre et qu'il classe préalablement en trois catégories :

« Soubs l'estandartou enseigne de la première secte, « je rangeray les theriacleurs, charlatans, coureurs, « estalons d'assemblées, qui vagabondent de ville en « ville, de bourgade en bourgade, par les marchez « plus signalez et foyres plus célèbres.

« Soubs la seconde, les alchimistes et spagyriqnes t extracteurs de quintessences , distilateiirs, fonce deurs d'or potable , Maistres de l'Elixir ou grand (( œuvre.

>' Soubs la tioisieme, les iutiomages ou médecins « Magiciens qui usent de billets, charmes, paroUës, i< caractères, incantations et cliiraagrces supeisti- M tions, à la cure des maladies. Toutes lesquelles sectes « joinctes ensemble marchent à la campagne soubs la « Cornette generalle des empyriques (1). >■

Dans ce long pamphlet , la première partie , qui a trait exclusivement au charlatanisme des rues, a été particulièrement remarquée. — M. Leber ne semble avoir vu qu'elle dans l'œuvre entière , et , deux ans après son apparition , elle était réimprimée à part dans un format populaire, contre Tabarin et ses confrères du Pont-Neuf. L'opportunité d'une pareille pul)licatiun n'avait jamais été mieux justifiée. S'il faut en croire les témoignages contemporains , la fin du XVP siècle était l'Age d'or des charlatans répandus en France, en Italie et en Allemagne. Ils tenaient leurs grandes assises sur les bords du Rhin, et rayonnaient de là sur tous les pays environnants , qu'ils parcouraient en magnifique équipage, au grand détriment des médecins docteurs en Faculté :

« Hz ont de constume d'aller en houlse par les rues <( des villes, vestus de superbes et magnifiques ves- (( tements , portans au col des chaisnes d'or qu'ils « auront peut estre louées de quelque orfebvre, et (( montez à l'advantage sur des genêts d'Espaigne, (' coursiers de Naples ou courtaux d'Alemaigne , ac- (( compagnez d'une grande suitte et caravane d'es- <( cornitleurs, batteurs de pavé, bastelcurs, comédiens, « farceurs et harlequins, recherchent en ce superbe

Al i(('//;r coHlre 1rs iliurlnlnns , \\. 81 fl 82.

DE SONNtT DE COl'RVAL. t)0

u équipage les carrefours et places publiques tles villes « et bourgades où ilz font ériger des eschafaux et (( théâtres sur lesquels leurs bouffons et maistres (( Gonins amusent le peuple, par mille singeries et (( tours de passe-passe (i). »

Il faut ajouter à cet appareil prestigieux de trèsamples lettres-patentes remplies du récit de cures admirables et des expériences théâtrales , exécutées tous les jours sous les yeux du public , tantôt sur dos patients bénévoles, tantôt sur le charlatan lui-même. Alors tlorissait un certain Florentin, dont le portrait a été tracé avec agrément par notre Yirois et qui peut passer pour un des types les plus curieux de cette nombreuse classe d'aventuriers :

« Je veis, il y a sept ou huict ans à Paris, nous dit « Courval , un insigne et effronté charlatan qui sap- « pelait il signore Hyeronimo, lequel avoit fait ériger (( un théâtre en la court du Palais sur lequel estant (( monté en bonne conclie et superbe équipage , la « grosse chaîne d'or au col, il desployoit les mai-

« tresses voiles de son cajol Et à fin qu'il ne

« manquast rien à sa charlatanerie il avoit

(( quatre excellents joueurs de violon qui avoient « séance aux quatre coings de son théâtre lesquels « faisoient merveille accostés d'un insigne bouffon « ou plaisant de l'hostel de Bourgongne nommé Gali- <( nette la GaUna — qui de sa part faisoit mille sin- « geries , tours de souplesse et bouffonneries, pour (1 attirer et amuser le peuple, lequel s'approchoit (( comme à la fouUe de son théâtre tant pour re-

(1) Satyre contre les charlatans, p. 9/i.

« paistre ses yeux en la contemplation du boutt'on (1 cjue pour contenter ses oreilles en la douce har- « monie et baimonieuse douceur des instruments, <( sans qu'aucun dessain les y eust portez. Si est ce « neantmoins, qu'ils se trouvoient tellement charmez « par le cajol affecté et babil etlVonté du dit char- « latan qu'ils estoient contrains d'acheter de ses « drogues, tant la curiosité et la persuasion avoient « gaigné sur eux (1). »

Mais Hyeronirao ne s'en tenait pas là : il se brûlait publiquement les mains jusqu'à les couvrir d'ampoules et les guérissait, séance tenante, avec un baume d'une composition particulière. Il se perçait la poitrine à grands coups d'épée et le même baume cicatrisait immédiatement ses plaies saignantes sous les yeux des spectateurs ébahis. Enfin , il arrachait les dents sans douleur et sans autre instrument que ses deux doigts. Le passage de Courval qui a trait à cette dernière opération est trop intéressant pour ne pas être cité dans son entier :

« Et pour décevoir et attirer le peuple plus facile- « ment soubs le voille de charité et de courtoisie, et pour (I s'achalander et se mettre en crédit, iltiroit et arra- « choit les dents de ceulx qui en vouloient faire tirer « sans prendre aucun argent de sa peine, usant à (( ceste fin d'un grand et merveilleux artifice de les (( tirer et arracher , sans exciter aucune douleur ni (( même sans user d'aucun instrument ou polican « que de ses deux doigts, à sravoir le poulce et (( l'index ; mais pour descouvrir la tromperie et la

(l; Salijic contre les charlatans, p. 101.

« trouver en son gistc avant que d'arraclier la dent (( que le patient vouloit faire oster, il la touchoit de « ses deux doigts au bout de l'un desquels il mettoil « subtilement, en babillant, un peu de poudre nar- (( colique ou stupefactoire , pour endormir et ence gourdir la partie , afin de la rendre stupide et sans « aucun sentiment, et à l'autre doigt il mettoit (( une poudre merveilleusement caustique, laquelle « estoit d'opération si soudaine qu'en un moment (i elle faisoit esquarre et ouverture en la gencive — « descbaussant et déracinant tellement la dent qu'aus- (( sitost qu'il la toucboit de ses deux doigts seulece ment, il l'aracboit et quelquefois tomboit sans y « toucher (i). »

Bien qu'au dire de la Faculté , le procédé d'extraction fût diabolique , il est regrettable , si tant est que Sonnet n'en ait pas admis l'existence un peu légèrement, qu'il soit aujourd'hui perdu. Notre docteur a beau s'écrier : « Voila donc les ruses et tromperies (( dont se servoit ledit charlatan pour pipper les plus « crédules,... s'aquerir de la réputation et bastir le <( fondement de sa pseudo-pratique cliarlatanesque (( sur les masures et ruines de la santé du pauvre « peuple (2). »

Bien des gens admireront comme nous , malgré toutes les insinuations, il signore Hyeronimo, qui, devançant le progrès des âges , remplaçait , au XVI* siècle, l'éther et le chloroforme par sa poudre narcotique, et supprimait en même temps, au moyen

(1) Satijre contre les cluirlaluns, p. 107. (2, Ihifl. , Piog.

de sa poudre caustique , les pinces , les clefs et tout l'appareil chirurgical. Aussi Courval, pour atfaiblir le côté merveilleux de ces opérations, allîrme-t-il , en dernière analyse et contie toute vraisemblance, que les clients du Florentin moururent plus tard de lluxions et de catharres, causés par l'introduction dans leur bouche des poudres dont nous avons parlé.

La seconde partie , remarquable par le caractère capricieux de son érudition, s'adresse non plus aux charlatans des rues, mais aux docteurs qui suivaient à la cure des maladies des méthodes extravagantes et condamnées par la Faculté. L'état du corps médical, les querelles intestines qui le divisaient, les pratiques ridicules que l'on suivait généralement et que l'on imposait aux patients, étaient de nature à justifier des diatribes encore plus véhémentes que ceUes du médecin bas-normand. Sonnet était trop convaincu de l'excellence de son art pour arriver au scepticisme de Montaigne ; mais le spectacle de toutes ces variations ne laissait pas que de le scandaliser, et c'est avec une véritable irritation qu'il poursuit ces nouveaux charlatans beaucoup plus dangereux h son sens que les premiers. — La situation était d'ailleurs particulièrement critique. Les adhérents à la science médicale sérieuse, comme il l'entendait, diminuaient tous les jours ; les dissidences se multipliaient et l'amour du merveilleux aveuglait les meilleurs esprits. C'était l'heure de l'épanouissement de l'alchimie et de tous ses procédés étranges et superstitieux.

Les célébrités d'autrefois étaient dédaignées , et l'on voyait surgir, de tous les côtés, des sectes qui se comballaicnt avec acharnement, .\lors tlorissaient

DE SONNET DE COURVAL. o9

Alexjindi'e de Lu l'ourelle, Abelli, Gobory, La Brosse, La Rivière, Boiiieval et du Mont, alchimistes qui eurent leur jour de célébrité, mais dont la postérité connaît à peine les noms.^ — Quant aux écoles, elles se subdivisaient cà l'infini , et l'on connaissait tout à la fois les Tubalistes, les Magrélistes , les Paracelsistes, les Piémontistes, les Herraeliens, les Bricquevillistes, les Bragardinistes, les Talmudistes et les Acomistes.

Les préparations en usage répondaient à l'incohérence de toutes ces doctrines , et les plus singulières n'étaient ni les mixtions d'antimoine, ni le sel des Pèlerins, ni l'or potable, ni l'élixir ou grand œuvre , ni même l'huile du Soleil, de la Lune, ou la Vénus et le Jupiter philosophiques. Ce moment d'inexprimable désordre , prélude nécessaire d'investigations scientifiques plus sérieuses , est parfaitement décrit par Sonnet , et, après l'énumération de tant de panacées ridicules, il faut lui savoir gré des paroles modérées par lesquelles il conclut :

« Nous ne voulons pas neantmoins estre tant dis- « courtois envers la chymie que de la reprouver et (( chasser du tout du corps de notre Faculté; mais nous (( luy voulions faire garder son rang et tenir le lieu de i( la plus basse et infime servante et marmitonne de la « médecine, et non pas luy laisser empiéter le nom et « l'authorité de maistresse, en la reprenant trop eftVon- « tement et en lui mettant le pied sur la gorge (1). »

Quant aux Paracelsistes, en général, le portrait qu'il en trace n'est guère plus flatté que celui des charlatans forains, et il propose en fin de compte

(1) Satyre contre tex c'iar.'atati'i , \). 229.

d'en débarrasser le pays au moyen d'une St-Barthélemy générale, procédé semblable à celui que nous lui avons vu réclamer précédemment contre les financiers enrichis des deniers du roi :

« Ce sont gens de sac et de corde qui trop mieux « se sauroient aider d'un couteau en une presse que « ne feroit un bon suisse de son espée , escumeurs « de repues franches , grands persécuteurs de bou- " teilles, tondeurs de nappes, escornitleurs de caban rets, bouches fraîches, escervelés, batteurs de pavé, « souffleurs d'alchemie, atheistes , cabalistes et ban- « queroutiers, ». . . ail faut les brusler et enfumer , (( comme renards en leurs tasnieres ; ou comme « fraisions en leurs trous et fourneaux, ou les bouillir « avec leurs huilles distillées et alambiquées comme « on faict les choux en Dauphiné (1). »

La troisième partie n'a pas la même valeur; la verve de l'écrivain s'est épuisée, et ses idées semblent empruntées à plusieurs traités contemporains « sur « les resveries populaires au faict de la médecine. »

Cependant tout n'est pas à dédaigner dans cette compilation, qui énumère assez exactement les paroles, charmes et billets auxquels on attribuait alors des intluences magiques et des propriétés curatives. Par une singularité piquante, l'auteur lui-même , si indépendant et si dégagé de préjugés , n'a pas échappé complètement à la contagion des superstitions de son temps , et son travail se clôt par une série d'affirmations qui ne sont guère moins surpre-

(1) Salyre contre les charlulanx, p. 239.

nantes que celles dont il s'est si impitoyablement raillé (1).

Sonnet , malgré le nombre assez considérable de ses œuvres en prose et en vers , n'était pas au bout de ses projets : il avait composé ou au moins préparé une infinité d'autres productions dont il annonçait, dès 1608 , la procbaine mise au jour.

Celte petite Hotte d'écrits qu'il tenait en réserve, se composait , disait-il dans la préface de la Menippée , « de sept navires dont les quatre premiers '< sont chargés de quatre satyres : la première contre « les usuriers, la seconde contre les chicanevrs , la « troisième contre les charlatans et pseudo médecins « paracelsistes , la quatrième et dernière contre la « vanité^ superfluité et inconstance des habits. Les trois « autres vaisseaux sont chargez de plusieurs et diverses « sortes de marchandises ; dans le pi^emier sont mes « Amours de Francine, au second mes Meslangespoetia ques tissues de plusieurs espèces de poésies, comme « Sonnets , Stances , Odes , Discours , Elégies , Epice grammes, Anagrammes, Epithalames, Chants royaux, « Cartels et Mascarades. Le troisième et dernier a « pour charge seize Epitaphes ou Tombeaux desquels « je t'en ay voulu attacher six seulement à la queue « de cet esquif. — Contente toy donc , à présent

(1) D'après lui, le cœur de riiiroiidelle augmente la mémoire; celui de la tourterelle guérit les fièvres intermittentes ; le canard, le scorpion , l'araignée, les yeux de la grenouille, la dent de la taupe, le jarret du lièvre, le crâne de l'homme, les boyaux du loup , la cervelle du passereau et la dépouille du cerf jouissent de vertus tout aussi singulières. — ia/yre contre les charlatans, p. 319 et 320.

(• de cet esquif, Amy Lecteur, auquel si tu iaicts bon « visage et monstre un doux et gracieux acueil, tu te « peux asseurer que je ne difîereray point longtemps « à cingler à rames et veilles tendues vers ton liavre « françois. Sinon je prendrai port ailleurs où le vent, « le destin, l'orage et la fortune me guideront (1). » A la fm de la Thimethelie, nous trouvons des renseignements un peu ditterents et qui demandent aussi à être recueillis.

Laisse donc ce suject pour l'employer ailleurs Contre les usuriers et paillards deceveurs Contre les Berlandicrs , et les gourmands yvrognes Les nez rubicondez , et ces bacchiques trognes , Contre un tas de villains , riches avares gens Qui languissent de faim auprez de leurs moyens ; Contre le fard trompeur des lasches demoiselles Qui replastrent leur front, durcissent leurs mamelles Revernissent leur sein, leur peau vont couroyant. Alignent leurs sourcils , leurs cheveux, vont poudrant ; Vermillonuent leurs joues, encroustent leurs visages; Repolissent leur cuir, pour démentir leurs aages. — Je veux reprendre encor les habits des François , Qui changent tous les jours de façon plus de fois Qu'un Prothée inconstant de forme et de figures Ou le Chameleon de diverses peintures.

J'espère mettre au jour tous ces tableaux divers Despeincts au naturel du pinceau de mes vers (2).

Tous les ouvrages de Sonnet, en y comprenant la

(I) Saixjre Meni]ipée , contre les femmes sur les poignantes traverses et in ommodilez du mari;ige avec la Thbiutlielie : '6' édit., 1023. - Lyon.

2) Satyre Meuipprc contre les femmes, etc., 1626. — L'édition de

satyre en prose contre les charlatans et les Exercices de ce temps, réalisent une partie de ses promesses, si complaisamment énumérées. Mais le programme n'a pas été rempli en entier (1).

Toutefois, nous ne saurions regretter les lacunes qui s'y font remarquer; la plupart des points signalés

1623, p. 105, renferme moins de détails, et, avant d'onivcr o»jc habits des François, elle dit simplement :

Laisse donc ce subject pour l'employer ailleurs Contre les usuriers et rus'^z chicaneurs, Contre les charlatans, trompeurs paracelsistes, Les pseudo-medecins et enfumez chimistes.

(1) Sonnet revient sur cette annonce et nous fait connaître les modiflcations survenues dans ses projet-;, au début de la satyre contre les charlatans :

« Amy lecteur, m'estant engagé de promesse par la préface de ma Satyre Menippce du mariage, de faire en bref aborder à ton rivage françois une petite flotte de sept navires chargez de plusieurs marchandises dilferentes pour la matière, semblables quant à la forme pour avoir été figurées et façonnées au caractère poétique. Mais depuis ayant eu advis que la façon et forme de telle marchandise estoit pour le présent trop commune et triviale en France, n'y ayant pour le jourd'hui si failly pedan d'escolle, mortepaye ou soldat des gardes qui ne s'efforce de donner à ses pedantesques ou soldatesques compositions et ouvrages le coin et le caractère poétique, cela m'a donné subject, craignant de demeurer chargé des dictes marchandises et n'en avoir par la prompte deffuicte, de changer et effacer leur première façon et figure pour leur donner le caractère de la prose

« Et voyant les orages et tempestes grondantes de l'envie et de la mesdisance agiter et borrasquer ordinairement notre océan françois, cela m'a empesché de faire advancer toute la flotte entière, craignant la risque et le hasard d'un futur naufrage, ains me suis contenté de faire cingler et aborder seullemsnt cette nave chargée

par Sonnet ont été abordés par lui d'une manière au moins incidente , et il est douteux qu'en les reprenant isolément il eût pu rencontrer des aperçus nouveaux et saillants. Quant aux poésies amoureuses qu'il annonçait, il est heureux, selon nous, qu'il ne les ait pas achevées. Son talent , dépourvu de fraîcheur et de souplesse, répugnait à ce genre de composition, et ses Amours de Francine n'auraient certainement rien ajouté à sa gloire littéraire.

Les développements étendus dans lesquels nous venons d'entrer nous semblent de nature à renseigner suffisamment sur la valeur de Sonnet de Courval.

Jusqu'ici l'opinion sur son compte a été très-diverse et très-contradictoire. Au XVIIP siècle, l'abbé Gouget et, à notre époque, M. Viollet-le-Duc (1) lui ont été assez favorables ; mais en revanche il a été attaqué avec une violence extrême par d'Artigny, par Lenglet du Fresnoy et par Dreux du Radier. Pour d'Artigny, Sonnet est le tj'pe par excellence du mauvais goût, de la grossièreté et de la pédanterie. Il raille sans pitié ses périodes interminables, et compare ses dissertations prétentieuses à la harangue célèbre que Furetière prête au prince Galimatias au moment où

d'une satyre contre les charlatans et pseudo-medecins enipyriques, laquelle j'ay choisie entre les autres pour faire anchrer la première comme plus ulille et nécessaire au public, en attendant que nous donnerons ordre ds faire advancer les autres qui ne sont de

telle conséquence que celle cy Intro'uction , SuUjre contre les

charlaians.

(1) Oliuvres complûtes fie Malhnrin Régnier, préccdfes de rjfistoire de la Satire en France, par M. Viollel-le-Duc. Paris, Jannet , 1853, p. 4.3, ii et iS.

i] va coiiibaltie la sérénispime princesse Hliétorique. L'abbé Le Clerc n'est pas éloigné du même sentiment. Quant à Dreux du Radier, voici en quels tei-mes décisifs il s'exprime sur le compte de notre poète, qu'il appelle quelque part un mauvais singe de Juvénal :

(c L'auteur, très mince versificateur, se jette dans (( des récits longs et ennuyeux, ne copie personne, et (i devient un modèle de tous les défauts d'un écrivain « sans jugement et d'un méchant poëte. Diction im- <( pure , images grossières , invectives outrées , lice cence etfrénée dans le fond des choses et dans le « style ; on ne conçoit pas que de pareilles pièces (( aient pu trouver des lecteurs après les satires de (( Régnier et du temps de Malherbe (1). »

Malgré l'exactitude de la plupart de ces critiques , la sévérité de d'Artigny et de Dreux du Radier airive a l'injustice. En relevant l'intempérance du langage de Sonnet , ses écarts de goût , son outrecuidance et son cynisme, qui ne dépasse pas celui de Régnier, ces deux écrivains ne tiennent aucun compte de sa richesse de description , de son esprit observateur, et de cette inspiration sarcastique qui donne à la satire sa principale valeur, et qu'il posséda dans une certaine mesure. Ils ne mentionnent pas davantage la recherche du détail précis qui caractérise ses œuvres et leur communique , en dépit de toutes les extravagances que l'on peut y signaler, un attrait de curiosité incontestable. Très-éloigné de Yauquelin de La Fresnaye pour la perfection littéraire, il reproduit beaucoup mieux la physionomie de son temps , et avec

(1) Dreux du Radier, Discours sur la Satire, Paris, 1772.

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