I. Le Pere Desmâres, fameux Prédicateur
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Parlons sans hyperbole et sans plaisanterie.
Tu viens de mettre icy l'Hymen en son beau-jour.
Entens donc, et permets que je prêche à mon tour.
L’Epouse que tu prens, sans tache en sa conduite.
Aux vertus, m’a-t-on dit, dans Port-Royal instruite,
Aux loix de son devoir réglé tous ses désirs.
Mais qui peut t’assurer qu’invincible aux plaisirs,
Che^ toy, dans une vie ouverte à la licence.
Elle conservera sa première innocence?
Par toy-mesme bien-tost conduite à l’Opera,
De quel air penses-tu que ta Sainte verra Dun spectacle enchanteur la pompe harmonieuse.
Ces danses, ces Héros à voix luxurieuse ;
Entendra ces discours sur l’amour seul roulans.
Ces doucereux Renauds, ces insensej Rolands ;
Sçaura d’exix qu’à l’Amour, comme au seul Dieu suprême. On doit immoler tout, jusqu’à la vertu même;
Qu’on ne sçauroit trop tost se laisser enflammer.
Qu’on n’a receu du Ciel un cœur que pour aimer;
Et tous ces Lieux communs de Morale lubrique Que Lully rechauffa des sons de sa musique?
Mais de quels mouvemens dans son cœur excités Sentira-t-elle alors tous ses sens agités?
Je ne te répons pas qu’au retour, moins timide.
Digne Ecoliere enfin d’ Angélique et d’Armide,
Elle n’aille à l’instant, pleine de ces doux sons,
Avec quelque Médor pratiquer ces leçons.
Supposons toutefois qu’encor fidelle et pure.
Sa vertu de ce choc revienne sans blessure :
Bien-tost dans ce grand Monde oit tu vas F entraîner. Au milieu des écueils qui vont l’environner.
Crois-tu que, toûjours ferme aux bords du précipice. Elle pourra marcher sans que le pié luy glisse ;
Que, toûjours insensible aux discours enchanteurs D'un idolâtre amas de jeunes Séducteurs,
Sa sagesse jamais ne deviendra folie?
D'abord tu la verras, ainsi que dans Clélie,
Recevant ses Amans sous le doux nom d’Amis,
S'en tenir avec eux aux petits soins permis,
Puis bien-tost en grande eau sur le fleuve de Tendre Naviger à souhait, tout dire et tout entendre.
Et ne présume pas que Venus, ou Satan,
Souffre qu’elle en demeure aux termes du Roman. Dans le crime il suffit qu’une fois on débute.
Une chûte toujours attire une autre chute.
L’honneur est comme une Isle escarpée et sans bords. On n’y peut plus rentrer dès qu’on en est dehors. Peut-estre avant deux ans, ardente à te déplaire. Eprise d’un cadet, yvre d’un Mousquetaire,
Nous la verrons hanter les plus honteux brelans. Donner che:^ la Cornu rendez-vous aux Galans;
De Phèdre dédaignant la pudeur enfantine.
Suivre à front découvert Z... et Messaline;
Conter pour grands exploits vingt Hommes ruinej. Blessez, btittus pour Elle, et quatre assassinez;
Trop heureux si, toûjours Femme desordonnée,
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Sans mesure et sans réglé au vice abandonnée,
Par cent traits d’impudence aisés à ramasser Elle t’acquiert au moins un droit pour la chasser !
Mais que deviendras-tu , si, folle en son caprice, N’aimant que le scandale et l’éclat dans le vice.
Bien moins pour son plaisir que pour f inquiéter.
Au fond peu vicieuse, elle aime à coqueter?
Entre nous, verras-tu d’un esprit bien tranquille Che\ ta femme aborder et la Cour et la Ville ?
Tout, hormis toy, chej toy rencontre un doux accueil : L’un est payé d’un mot, et l’autre d’un coup d’œil.
Ce n’est que pour toy seul qu’elle est fiere et chagrine : Aux autres elle est douce, agréable, badine-.
C’est pour eux qu’elle étale et l’or et le brocard.
Que cheq toy se prodigue et le rouge et le fard.
Et qu’une main sçavante, avec tant d’artifice,
Bastit de ses cheveux le galant édifice.
Dans sa chambre, croi-moy, n'entre point tout le jour. Si tu veux posséder ta Lucrèce à ton tour,
Atten, discret Mari, que la Belle en cornette Le soir ait étalé son teint sur la toilete.
Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis.
Envoyé au Blanchisseur ses roses et ses lys.
Alors, tu peux entrer; mais, sage en sa presence.
Ne va pas murmurer de sa folle dépense.
D abord l’argent en main paye et viste et comptant. Mais non, fay mine un peu d’en estre mécontent.
Pour la voir aussi-tost, sur ses deux piés haussée.
Déplorer sa vertu si mal recompensée.
Un Mari ne veut pas fournir à ses besoins!
Jamais Femme après tout a-t-elle coûté moins?
A cinq cens louis dor, tout au plus, chaque année Sa dépense en habits n’est-elle pas bornée ?
Que répondre? Je voi qiéà de si justes cris Toi-mesme convaincu déjà tu t’attendris.
Tout prest à la laisser, pourveu qu’elle s’appaise.
Dans ton coffre en plein sacs puiser tout à son aise.
A quoy bon en effet t’allarmer de si peu?
Hé! que seroit-ce donc si, le Démon du jeu Versant dans son esprit sa ruineuse rage,
Tous les jours, mis par elle à deux doigts du naufrage, Tu voyois tous tes biens, au sort abandonnés.
Devenir le butin d’un pique ou d’un sonnés!
Le doux charme pour toy de voir, chaque journée.
De nobles Champions ta Femme environnée,
Sur une table longue et façonnée exprès D’un Tournois de basset te ordonner les apprests;
Ou, si par un Arrest la grossière Police D un jeu si necessaire interdit l’exercice.
Ouvrir sur cette table un champ au Lansquenet,
Ou promener trois deq chasse j dans son cornet ;
Puis sur une autre table, avec un air plus sombre.
S’en aller méditer une vole au jeu d’ Ombre ;
S'écrier sur un as mal à propos jetté.
Se plaindre d’un gâno qu’on n’a point écouté ,
Ou, querellant tout bas le Ciel qu’elle regarde.
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A la Beste gémir d'un Roy venu sans garde!
Chej elle en ces emplois l’Aube du lendemain Souvent la trouve encor les cartes à la main. Alors, pour se coucher les quittant non sans peine, Elle plaint le malheur de la Nature humaine,
Qui veut qu’en un sommeil ou tout s^ensevelit. Tant d’heures sans jouer se consument au lit. Toutefois en partant la Troupe la console.
Et d’un prochain retour chacun donne parole.
C’est ainsi qu’une Femme en doux amusemens Sçait du temps qui s’envôle employer les momens. C’est ainsi que souvent par une Forcenée Une triste famille à l’hospital traînée.
Voit ses biens en decret sur tous les murs écrits De sa déroute illustre effrayer tout Paris.
Mais que plûtost son jeu mille fois te ruine.
Que si, la famélique et honteuse Léqine Venant mal à propos la saisir au collet.
Elle te reduisoit à vivre sans valet.
Comme ce Magistrat de hideuse mémoire Dont je veux bien ici te crayonner l’histoire.
Dans la Robbe on vantoit son illustre Maison ; Il estoit plein d’esprit, de sens et de raison; Seulement pour l’argent un peu trop de foiblesse De ces vertus en luy ravaloit la noblesse.
Sa table toutefois, sans superfluité,
N’avoit rien que d’honneste en sa frugalité.
Che^ luy deux bons chevaux de pareille encolure
Trouvoient dans l’écurie une pleine pâture.
Et du foin^que leur bouche au râtelier laissait.
De surcroist une mule encor se nourrissait.
Mais cette soif de l’or qui le brûlait dans l’ame Le fit enfin songer à choisir une Femme;
Et Vhonneur dans ce choix ne fut point regardé.
Vers son triste penchant son naturel guidé Le fit dans une avare et sordide famille Chercher un monstre affreux sous l’habit d’une fille, Et, sans trop s'enquérir d’où la Laide venait,
Il sçût, ce fut asseq, l’argent qu’on luy donnait.
Rien ne le rebuta, ni sa veuë éraillée.
Ni sa masse de chair bizarrement taillée-.
Et trois cens mille francs avec elle obtenus La firent à ses yeux plus belle que Venus.
Il V épouse, et bien-tost son Hostesse nouvelle Le prêchant, luy fit voir qu’il estait au prix d’elle Un vrai dissipateur, un parfait débauché.
Luy-même le sentit, reconnut son péché,
Se confessa prodigue, et, plein de repentance,
Offrit sur ses avis de regler sa dépense.
Aussi-tost de chez eux tout rosti disparut -,
Le pain bis, renfermé, d'une moitié décrût ;
Les deux chevaux, la mule, au marché s’envolèrent; Deux grands Laquais à jeun sur le soir s'en allèrent : De ces Coquins déjà l’on se trouvoit lassé.
Et pour n’en plus revoir le reste fut chassé.
Deux Servantes déjà, largement soufletées,
SATIUE X.
Avaient à coups Je pié descendu les montées,
Et se voyant enfin hors de ce triste lieu,
Dans la rue en avaient rendu grâces à Dieu.
Un vieux Valet restait, seul chéri de son Maistre,
Que toujours il servit et qu'il avait veu naistre.
Et qui de quelque somme amassée au bon temps Vivait encor chej eux partie à ses dépens.
Sa veuë embarrassait , il fallut s'en défaire :
Il fut de la maison chassé comme un Corsaire.
Voilà nos deux Epoux, sans valets, sans enfans.
Tout seuls dans leur logis libres et triomphans.
Alors on ne mit plus de borne à la lépne :
On condamna la cave, on ferma la cuisine ;
Pour ne s'en point servir aux plus rigoureux mois.
Dans le fond d'un Grenier on séquestra le bois.
L’un et l’autre deslors vécut à l’aventure Des présens qu'à l'abri de la Magistrature Le Mari quelquefois des Plaideurs extorquoit.
Ou de ce que la Femme aux Voisins excroquoit.
Mais, pour bien mettre ici leur crasse en tout son lustre, Il faut voir du logis sortir ce Couple illustre ;
Il faut voir le Mari tout poudreux, tout souillé,
Couvert d’un vieux chappeau de cordon dépouillé,
Et de sa robbe, envain de pièces rajeunie,
A pié dans les ruisseaux traînant l’ignominie.
Mais qui pourroit compter le nombre de haillons,
De pièces, de lambeaux, de sales guenillons,
De chiffons ramasseq dans la plus noire ordure.
Dont la Femme aux bons jours composoii sa parure? Décrirai-Je ses bas en trente endroits percés,
Ses souliers grimassans vingt fois rappetassés,
Ses coëffes d’où pendait au bout d’une ficelle Un vieux masque pelé presqu' aussi hideux qu’Elle? Peindrai-je son juppon bigarré de Latin,
Qu’ensemble composaient trois Theses de satin.
Présent qu’en un procès sur certain Privilège Firent à son Mari les Regens d'un Collège,
Et qui sur cette Juppé à maint Rieur encor Derrière Elle faisait dire Argumentabor?
Mais peut-estre j’invente une fable frivole.
Déments donc tout Paris, qui, prenant la parole,
Sur ce sujet encor de bons témoins pourveû.
Tout prest à le prouver, te dira : Je Vqy veû.
Vingt ans j'qy veû ce Couple, uni d’un même vice,
A tous mes Habitans montrer que l’avarice Peut faire dans les biens trouver la pauvreté.
Et nous réduire à pis que la mendicité.
Des voleurs, qui chej eux pleins d’esperance entrèrent. De cette triste vie enfin les délivrèrent :
Digne et funeste fruit du nœud le plus affreux Dont l'Hymen ait jamais uni deux Malheureux !
Ce récit passe un peu l’ordinaire mesure.
Mais un exemple enfin si digne de censure Peut-il dans la Satire occuper moins de mots?
Chacun sçait son métier. Suivons nostre propos. Nouveau Prédicateur, aujourd’huy, je l'avoué'.