AUX SEIGNEURS ET GENTILS-HOMMES DE VERTU
Je ne m'estonne assez de ceste tourbe espesse,
Qui de ses pas la terre inutilement presse.
Jugeant, d'un sens trop lourd, que la crainte grandeur
De ceux là qu'on cognoist, du monde la terreur.
Retire sa noblesse ou d'une ancienne race.
Ou bien, comme Ton dit, d'une fortune grasse.
Voyant le plus souvent qu'aveq leur gravité
Marche aussi le pouvoir aveq l'autorité;
Que tout tremble soubs eux, et que la révérence
Ne se traine assez bas, abordant leur présence;
Que leur puissant effort, à droit ou à travers,
Fait tourner à son gré ce terrestre univers.
Dieu qui, de ta parole, as appris à ta suitte De la pompe et grandeur éviter la poursuite, Lors que de tes cousins la mère eust bien voulu Que chacun de ses fils prez de toy fut esleu. Pour estre des premiers à ta dextre et senestre. D'un royaume mondain te pensant veoir le maistre : Anoblis moy l'esprit, et adextre ma main Pour rendre seurement à bon port mon dessein, Pour faire désormais remarquer la noblesse. Pour l'asseoir en tel reng qu'est deu à son hautesse. Pour faire veoir en fin qu'on se trompe souvent Et que sans la vertu noblesse n'est que vent.
De la noblesse donq la marque plus insigne Tire de la vertu son estre et origine, De laquelle esclairez nous y voyons si bien Que nous sçavons trier le mal d'avec le bien. Le droit d'avec le tort, la vérité naïve D'avec la fausseté, qui tousjours luy estrive.
Je ne fay point estât, en ce présent discours, D'esplucher les degrez que l'on void en nos jours Tenir à la noblesse, ains rien je ne désire Que d'esclaircir au vray, et nuement escrire, En termes généraux, où la noblesse git, Contre ce que le peuple en reçoit à crédit.
Car je ne puis penser que celuy là se puisse Dire noble à bon droit, dont on veoid la malice. L'ignorance, l'abus, et toute indignité.
N'avoir rien en horreur que toute intégrité, Quoy que de ses ayeulx l'extraction ancienne Première de nos ans un chacun la retienne; Et que le sort heureux luy soit si familier Qu'il semble qu'en richesse il est veu le premier,
D'autant qu'en race et biens le sort tant ne l'avance Qu'en vices on le void estre une pestilence.
Tenir roide la bride à toute passion,
Attiédir le bouillant de son affection.
Du sentier vertueux suyvre tousjours la trace.
Rabaisser de l'orgueil l'impudence et l'audace.
Embrasser doucement l'humble bénignité.
Avoir plus que les yeux chère toute équité.
Cela est si séant à la noblesse rare
Que, qui le suit de prez, d'elle point ne s'esgare :
Voire qu'estant issu du plus infime lieu
Se peust noble attiltrer si tost qu'un demydieu.
Que de la grand nature on ne se scandalize,
Qui semble, en aymant l'un, que l'autre elle mesprise,
L'un noble et l'autre ignoble, ainsi diversement
Les faisant apparoir trop inégalement;
Car, sans avoir esgard à biens, ny à puissance,
Ny à ce qu'à la race on donne d'excellence.
Je dy quant h l'esprit, en mesme sorte naist
Celluy qui, demy-nud, d'un grossier drapelet
Se sent enveloppé soubs quelque toict de chaume,
Que celuy qui, naissant héritier d'un royaume.
De linge Holandins, de pourpre, et de fins draps,
Si délicatement sent trousser pieds et bras.
Car rien, moins que cela, monstre la différence
Qui est plus noble d'eux : des vices la meschance.
Ou des vertus l'honneur, fait veoir tant seulement
Qui mieux, sans se flatter, sçait vivre noblement.
Amy de pieté, de sagesse et prudence.
Et de toute justice, et de toute constance, Socrates fut cogneu, si docte et si sçavant, Que tant ne le fut onq nul autre auparavant,
LES SATIRES FRANÇAISES DU XV lo SIÈCLE 104
Ny depuis après luy, comme, soubs la courtine.
L'oracle d'Apollon ainsi le détermine;
Noble non seulement pour son rare sçavoir
De la philosophie, ains encor pour avoir
Fait que ses sectateurs de mesme honneur jouissent.
Lors que plus que leur cueur sa doctrine ils chérissent.
Son père, toutesfois, n'est autrement cogneu
Que de tailleur de marbre, et sa mère on a veu
Pour un gain journalier se rendre ayde aux gesines :
Mechaniques mes tiers, assez vils et indignes.
Aussi, quand en mourant il fust sollicité D'employer de quelcun le nom, l'authorité. Pour avoir de ses fils après luy souvenance. De sa femme suyvant la douce remonstrance : « Si mes enfans, dit-il, mes semblables seront, De la faveur d'autruy aucun besoin n'auront, Mais si c'est autrement, je ne veux que l'on face Aucun compte des miens n'ayant suivy ma trace. »
Les deux Tulles premiers, l'un sortant de berger, A toute servitu l'autre ayant veu renger Ses ans adolescens, de Rome encor naissante Tiennent la royauté, et, d'une main puissante, Estendent largement ses termes et ses bors. Et craints, et redoutez, et dedans et dehors. Chassent leurs ennemis, et rendent leur mémoire De triomphe enrichie, et de mainte victoire.
A ces deux grands héros je voudrois volontiers
Un Caton Censorin pour leur servir de tiers,
D'autant que, simplement, en. naissant de Tuscule,
A tout glorieux acte onques il ne recule.
Voire tant peu de luy la grand'sincerité,
Que d'un nom vénérable on l'a tousjours noté.
Estant, de ses vertus, la censure agréable Jusqu'à nous et plus loin encor recommandable.
Qui, si outrecuidé ny si presumptueux, Voudroit onques priver ces hommes vertueux Du titre de noblesse, encore que leur sceptre D'un tige infime et bas vienne prendre son estre?
Ce sont, ce sont ceux là que l'on estimera,
Et lesquels, à bon droit, un chacun jugera
Dignes d'un noble nom. et non pas ceste engeance
Qui le mérite grand et la magnificence
De ses vaillans ayeulx, le crédit, et l'adveu,
En dégénérant d'eux à tout coup met en jeu,
Gjmbien que de son siècle ell' soit la fable honteuse.
Car en lieu d'imiter sa race généreuse.
Un chacun la cognoit d'un debord ehonté,
Et n'estre que l'esgoust de toute volupté;
Car, comme le miroir, jamais représentée.
Ne rend, estant taché, la figure objectée :
Ainsi la renommée et gloire des majeurs
Ne luit où vicieux l'on void les successeurs.
D'un tas de desbauchez se rendre la franchise, Ne craindre pas beaucoup ny Dieu ny son eghse, Mespriser et ses loix et ses commandemens. L'irriter à tout coup par des reniemens. Blasphèmes, et jurons tant et tant exécrables Qu'un Turc n'en vomiroit à peine de semblables : C'est où gist bien souvent la noblesse et valeur D'aucuns déchiquetez, ne sçachans le malheur Dont HeU menacé se void par le prophète. Car, prédisant les maux qui pendoient sur sa teste. Il luy dit que ceux là qui Dieu mespriseront. Forbanis de sa grâce et ignobles seront.
LES SATIRES FRANÇAISES DU XF/« SIÈCLE ro6
Avoir l'oisiveté chère sur toute chose, A tout généreux acte avoir la porte close, Embausmer de senteurs la trace de ses pas, Les espérons dorez, et d'anneaux à grand tas Avoir cerclé les doigts, de soye et d'escarlate Estre tousjours vestu, tant qu'une rue esclatte D'un air tout flamboyant; au reste, sur tous biens. En repas surpasser les mets LucuUiens; Sans la suitte et amas d'une gent ramassée Qui rend plus la grandeur crainte que caressée : Il ressemble à plusieurs que par un pareil train La noblesse on assiet en degré souverain. Et qu'en cela, sans plus, tant nostre race est plaine De mauvaises humeurs, git la noblesse humaine !
Bien loin du jugement du Cynique raiUard Détestant si avant de ses pompes le fard. Qu'il dit que le mespris d'une telle piafeure Plutost l'homme anoblist, l'exalte, et le bienheure.
Comme aussi la vertu différer l'on cognoit Du vice monstrueux, et le sçavoir on void Détester l'ignorance, et comme la vistesse Diffère de tout point de la tarde paresse : Ainsi cest attirail et ces frais superflus Ne sentent sa noblesse et ne sont, au surplus, Qu'un gouffre empuanty de toute incontinence. De prodigaUté, et de toute bobance.
Comme ne le sont moins les dorez bastimens De tout marbre enrichiz, de Flamens paremens, De meubles si exquis, façons si singulières, Que l'art elabouré surmonte les matières; Et où, en cent tableaux, images, médaillons, Qui chambres, sales, courts, et tant de pavillons
Ornent, pourtraite on void, de maint et maint ancestre
La vertu si aimable et la vaillance adextre;
Car tout cela ne sert que d'admiration.
Et tesmoigne plustost l'habomination
De celuy qui, bavard, de ses ayeulx se vante,
Dont il pert le beau los par sa vie meschante.
Et bien qu'ainsi vivant, le pompeux despensier Pense atteindre à l'honneur, qui est le vray loyer De la digne vertu, lourdement il se trompe Avecques tout l'amas de sa prodigue pompe, Ne sçachant que, jadis, on voyoit proprement A Rome, de vertu le sacré bastiment Joindre au temple d'honneur, où n'aborde personne Si l'huis de la vertu entrée ne luy donne.
Cahgule, Néron, et Claude incestueux.
En villes, ports, et ponts, et thermes sumptueux, Théâtres, aqueducs, despensifs se monstrerent. Et à la mer souvent le passage fermèrent. Comme en Syrie aussi, imitant les Romains, Herodeà entreprit d'ouvrages souverains Desquels il vint à bout, mais tant fut admirable Leur superbe labeur, plaisant, ou proufitable. Tant s'en faut, toutesfois, qu'ils fussent renommez Ny pour nobles tenus, qu'ils estoient estimez Monstres si tygreans, que leur pesteuse rage Surpassoit en fureur toute beste sauvage.
Et si l'erreur commun pour nobles les tenoit, Veu leur puissant effort qui seul les maintenoit Aux tortionnaires droits de toute tyrannie. Ignoble estoit pourtant recogneue leur vie.
Le Cynique, aussi bien, à qui tout est permis, Ceste umbre de noblesse en tel reng il a mis
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Qu'il dit que ce n'est rien que belle couverture De meurdre, de pillage, et de tort, et d'injure.
Voila pourquoy il est nécessaire et besoin
Que le nom de noblesse on rejette bien loin,
Où ceux vrais nobles soyent qui, d'esprit, de doctrine.
De grandeur, de courage, et de douceur bénigne.
De prudence, industrie, excellent dignement
Ceux qu'on void obeïr à leur commandement.
Car que de la vertu ne sorte la noblesse, Il est aisé à veoir, par ceste reigle expresse. Que ceux qui font estât ainsi de leurs ayeuls On void souvent moquez en dégénérant d'eux. Sans crédit, sans honneur, et sans faveur aucune, Non respectez des grands et moins de la commune.
Le nom des Scipions et cil des Fabiens, En pris et en valeur estans des anciens La seconde mémoire, et la grand 'éloquence. Qui, Roy du plaidoyé, fit appeller Hortense, Ne peurent jamais tant, vers maint leur successeur, Qu'on n'en veid aucuns d'eux subjects à deshonneur, Pour n'avoir imité la grandeur mémorable D'oncles, pères, ayeulx, d'honneur inestimable. Comme Antoine, Clodie, et SyUe ensanglanté. Et Catiline encor, mourant peu regretté. Honnirent leurs maisons, et leur race excellente. Par cent et cent forfais et audace impudente.
Le poète on void aussi s'escrier à propos. Et dire franchement que la gloire et le los De race et Bisayeulx ne se doit dire nostre. Car quiconque prétend faire une belle monstre De générosité, doit faire estât du sien, Prouvenant de vertu, non d'un sang ancien;
Bien que de nos majeurs la valeur singulière, Qui n'a rien délaissé qui fut digne en arrière, Puisse beaucoup servir à celluy qui les suit, Et à qui leur vertu comme un astre reluit; Estant bien moins de mal de veoir sa vie extraite De quelque ignoble lieu, et toutesfois honeste, Qu'estre issu d'un Cecrops, et n'imiter en rien Ce qu'en luy recogneut le peuple Athénien.
Mais, si aux trespassez aucun sens or' il reste. Ils déplorent des leurs la vie si funeste, Regretant à bon droit que leur postérité Abastardit ainsi leur honneur mérité D'une ame caignardiere, aboutissant la gloire. Laquelle, en lettres d'or, les couchoit en histoire. Enfumant de leur vice et rendant abbatus Cent trophées et arcs tesraoins de leurs vertus.
Que si Dieu permetoit à leur cendre gelée De s'eschaufer encor, estant renouvellee. Pour jouyr de ce monde et y faire séjour. Combien on les verroit fâchez, à leur retour. Pour la vie des leurs, trop et trop détestable, A tout homme de bien du tout abominable, Ayans, en ce pendant, et portant sur le front La mesme majesté de ceux qui nobles sont. Tellement qu'irritez contre leur race mesme Ils luy feroient sentir, d'une vengeance extrême, Ce que Cassie, Brute, et Torquat, à lemrs fils Firent sentir, ayant contre Rome mespris.
Je ne dy pas qu'aucuns, et mesme en nostre France, De race, de vertus, et voire de vaillance. Ne soient vrais successeurs de leurs ancestres vieux. Par cent titres d'honneur placent leur nom aux cieux.
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D'autant que, seulement en cela ils n'esgalent
Ceux dont, de main en main, bien heureux, ils devaient;
Qu'en sciences et arts, quand tout est bien conté.
Ils semblent surpasser la mesme antiquité.
Quoy que soit, des majeurs la gloire tant prisée Ne rend de non valans la race autorisée. D'autant que la vertu et la noblesse font Que jamais l'amitié entre elles ne se rompt. Et desquelles aussi la saincte Sympathie Ne se plaist à rien moins que d'avoir pour amie La justice honorable, et laquelle on peut veoir Tenir heureusement tout le monde en devoir.
C'est celle qui esmeut les valeureux courages De se mettre en danger, empeschant les ravages De ceux qui, obstinez, taschent, trop malheureux. De mettre à feu et sang un pays plantureux.
C'est celle qui permet au plus doux et paisible De s'aigrir quelquefois, lors que, par trop nuisible, Quelcun le veut tromper; voire, qui luy permet De s'armer contre cil qui en armes se met.
C'est celle là qui fait que les lois on révère. Que l'esprit plus cruel s'adoucit et tempère. Que l'innocent ne craint le plus cruel tourment, Deust il marcher piez nus sur l'axdent élément.
C'est celle qui, jadis, du vice dechassee. Prés du trosne divin fut pour un temps placée. Et qui revint au monde : aussi, sans son appui. Ce seroit peu de nous encores aujourd'huy.
C'est celle qui ne veut à aucun faire outrage. Qui à chacun le sien esgalement partage.
Et qui veut que chacun sur le front ait planté. Pour vivre heureusement, l'aimable honnesteté.
C'est celle qui se rend tousjours inexorable Quand on veut d'elle avoir ce qui n'est équitable, Et qui se plaist aussi de rendre contenté Celuy qui ne poursuit d'elle que l'équité.
C'est celle qui assiste aux Royales puissances. Tirant de leurs subjects devoirs et redevances, Et qui, voyant contre eux les seigneurs se fâcher. Elle vient la douceur de leur sein arracher.
C"est celle qui fermist les bornes d'un empire,
Y faisant pour jamais la douce paix reluire.
Et ne f>ermettant point que quelques hobereaux.
Qui ont, pour la pluspart, de vent pleins les cerveaux,
Mastinent à leur gré le plus foible et le moindre.
Car elle à la raison les contraint de se joindre.
C'est celle qui semond et rend officieux
Ceux là qu'elle cognoit plus apparens des heux.
Sages et advisez aux functions publiques,
Pour, d'un soin tout Chrestien, faire cesser les piques.
Pourvoir au bien public, et rendre plus veillans
Un tas de veauneants trop et trop sommeillans.
C'est celle qui peut bien, de vertu sa compagne, Amollir celuy là qui point ne se dédaigne De labourer la terre, estant presque incogneu. Comme Attile Serran se contentant de peu; Ou comme Cincinnat, qui eust cest avantage De se veoir dictateur parlant du labourage; Ou comme Agrippe fut, appaisant le débat Tant et tant dangereux du peuple et du Sénat;
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Publicole, Aristide, et d'autres dont la vie A tant et tant servi à leur chère patrie, N'ayans pourtant dequoy à dresser l'appareil Pour pompeux faire veoir leur funèbre cercueil.
La force n'est pas moins utile et nécessaire A cil qui, droicturier, ne tache qu'à bien faire; Car sans elle, souvent la Justice languit : Aussi quand, sans Justice, elle seule s'aigrit De toute iniquité, on la void l'asseurance Où le moindre accablé reçoit du grand l'offence.
Et toutefois, du corps la force délaissant. Et celle de l'esprit bien plustost embrassant, Elle est propre à celuy qui, de bon cueur, propose Se rendre vertueux, et qui, sur toute chose. N'oublie rien qui soit qui luy puisse servir Pour noble, adroit se dire, et d'un chacun ravir L'amour, la volonté, la bienveillance et grâce, Aân qu'en ce faisant un chemin il se trace Pour retrouver le temple, où, avec tout honneur. De la noblesse on void la puissance et splendeur. Ayant à ses costez celle là qui ne pense Qu'à départir le droit d'une esgale balance.
Geste force d'esprit, ou magnanimité.
Pour se rendre asseuree a le sens indomté.
Le mespris de soymesme, avec l'expérience
De destendre les las de la concupiscence.
Tant qu'ainsi, se rendant de soy l'homme vaincueur,
La colère jamais ne luy trouble le cueur;
De toute ambition le pourchas il dechasse
D'un accident mauvais il ne craint la disgrâce.
Il ne s'enorgueillit, ayant le vent à gré.
Et pour trop s'eslever ne change de degré.
Sinon lors qu'on le juge avoir la suflâsance
Pour servir aux estats de plus grande importance;
De chacun les honneurs souvent il n'aymera.
Et de jouyr de ceux, sur tout, luy suflira.
Qui peuvent seulement apporter tesmoignage
Combien est deu d'honneur à un grand personnage.
Aux superbes terrible, aux humbles tout humain,
Libérale au besoin il doit tendre sa main.
De tout plaisir receu haster la recompence.
Et perdre d'un bien fait tousjours la souvenance;
Et, comme un médecin rend souvent allégez
De face et de propos ceux qui sont affligez
De quelque maladie, ainsi l'homme notable
Qui void désespérer un peuple misérable.
Atteint cruellement de la nécessité.
De cent et cent espoirs le doit rendre arresté*,
Luy remettre le cueur, et aleg^rir sa face.
Et faire qu'csp>erdu ses forces il ramasse;
Trait qui ne sort jamais que d'homme valeureux
Qui ne s'estonne point d'un hazard dangereux,
Conservant, en despit de la Parque meurdriere.
Le los si vertueux de sa dextre guerrière;
Mais, comme la constance est propre à l'homme né
Pour le salut commun, qu'on ne void estonné.
Se voyant rechargé de tant et tant d'affaires
Qui luy sont bien souvent trop et trop ordinaires.
Aussi, pour dignement s'en pouvoir acquiter,
Il ne doit peu l'oreille au sain conseil prester
De la sage prudence, estant de toute adresse
Et des autres vertus à peu près la maistresse,
La reigle de la vie, et du mal la santé,
L'asseuré gouvernail sur le flot tourmenté.
Par icelle tousjours, et des choses hautaines Et de celles qui sont recogneues humaines, T. IL S
L'homme a la cognoissance, et pas icelle sçait Tant soit il important se demesler d'un fait; Car la saine raison jamais ne l'abandonne. Aussi ses actions dignement il coronne.
Fuyant tousjours l'appas des ordes voluptez, Et rendant de l'esprit les mouvemens domtez. Elle sçait saisonner si bien une entreprise Que l'exécution n'en est jamais reprise, Loin, loin de tout delay, paresse, et tardité; Aussi la gentillesse et la dextérité De la digne vertu en action consiste Et aux aguets mondains heureusement résiste.
En meurs, en faits, en dits, doit estre continent
Celuy là qui jouyst d'un degré eminent,
Celuy qui non à tort à la noblesse aspire,
Celuy qui, bien apris, s'esloigne et se retire
Du sentier qui trop large a le commancement,
Celuy qui sçait si bien meurir son jugement
Que ces deux ennemis qui dedans nous combatent
Il appointe à tout coup que tant ilz ne debatent,
Faisant à la raison obeïr l'appétit.
Et que de sa prison porte la clef l'esprit.
Ainsi qu'à troubler tout s'ayme l'intempérance, Marquant tousjours les siens de quelque irrévérence. Aussi de son contraire on void l'homme advisé Des perturbations l'amas rendre appaisé, Et les infirmitez de l'ame languissante Sçavoir si bien guérir que mal elle ne sente, Ce qui n'est moins requis à l'homme noble et fort Qu'à cil qui court fortune est de trouver un port.
Sur tout, l'homme qui veut que pour un on le conte De ceux qui nobles sont, doit faire que la honte
Soit comme un fondement de l'honneste désir
Qui le pousse à tout bien et qui le vient saisir;
Aussi, par ce moyen, on void la différence
Des brutes animaux avec l'intelligence
De l'homme raisonnable, et qui, de ce costé,
Sur toute créature est le plus haut monté.
Je parle toutefois de toute créature
Qui tienne, après son Dieu, de la mère nature.
Où soit doncq' que quelcun se vante, et non en vain,
De descendre du tige, ou d'un Priam hautain.
Ou d'un chenu Nestor, ou encor qu'il se donne
Tant de los que d'issir de la race bessonne
Qu'une Louve allaicta, ou de plus loin, s'il peut :
Si en ses actions il ne tend à ce but
Que de voir confirmer chose si précieuse
Par ce que peut encor la vertu glorieuse.
De ses ancestres vieux le renom tant prisé
Ne pourra de beaucoup le rendre autorisé.
Que de Crasse et Xerxez les richesses il tienne.
Et de chevance autant qu'est la grandeur Persienne,
D'un Crœse Lydien qu'il jouysse des biens,
Que la terre luy rende encor les trésors siens.
S'il n'a de la vertu l'heureuse cognoissance.
Ignoble et roturier, il aura jouyssance
De la peste des maux, qui rend ses nourriçons
Malheureux bien souvent et subjets des chansons.
Sans que pour ses talents il puisse onques atteindre
A la vraye noblesse, et qui semble s'esteindre
Quand de ces biens mondains l'homme est trop amoureux.
Le pouvant dégrader du rang des généreux.
Que d'un cault Annibal et vaillant tout ensemble, D'un Alexandre hardi sous qui le monde tremble. D'un César courageux, d'un Pyrrhe grand guerrier. D'un Aphricain, en guerre et en paix si entier.
LES SATIRES FRANÇAISES DU XVI» SIÈCLE ii6
Il ait encor la force, et que, de main hardie, Il aille conquérant mainte une seigneurie : S'il ne suit de vertu les bons enseignemens Il est comme la vie à faute d'elemens. C'est à tort qu'il se croid, et qu'en vain il essaye De donner quelque atteinte à la noblesse vraye, Comme sans la vertu, tant soit victorieux, Il ne mérite point le laurier glorieux.
Aussi bien, un chacun jugera sa noblesse, Noblesse de si peu que chacun la rabaisse, Noblesse qui le rend lourdement esventé, Noblesse qui le rend impudent, eflEronté, Noblesse qui plus loin que son nez ne regarde. Noblesse querelleuse, opiniastre, hagarde. Noblesse qui par trop s'arme d'un cueur despit. Noblesse despensiere à qui tout ne suffit. Noblesse qui l'honneur va mendiant sans cesse, Noblesse à qui défaut l'accorte gentillesse. Noblesse mécanique aux brodequins drapez. Noblesse qui de loin combat les plus hupez. Noblesse dont le cent ne vaut pas la douzaine, Noblesse à rez de terre, en apparence hautaine, Noblesse à picorer plus prompte qu'à l'assaut. Noblesse quelquefois proye d'un eschafaut, Noblesse dédaigneuse à qui rien ne peut plaire, Noblesse qui ne sçait ny parler ny se taire, Noblesse casanière, à qui, tout debatu, Desplaist in^finimcnt le lustre de vertu.
(Les Œuvres, 1585.)
Hubert- Philippe de ViUiers, dit La Croix du Maine, âorissait en 1567, et dut mourir postérieurement à 1585, date des Cinq Livres de VErynne française, son dernier ouvTage, à la tête duquel il prend la qualité de Conseiller du Roy, et Esleu en l'Election de Clamecy. Il dédia ce poème, composé depuis quatorze ans, à Philippe Desportes, au mois d'avril. Habert et Du Perron lui prodiguèrent des éloges qui se lisent dans le volume; cependant, écrit Goujet, toujours excessif dans ses sévérités, t ce fils aine fut assez mal accueiUi pour ne pas engager son père à exposer ses autres enfans au grand jour ».
UErynne Françoise est une épopée satirique en trois chants. Erynnis expose les agitations qui ont conduit les Royaumes à leur perte; le poète la supplie de détourner ses regards de la France, mais la Justice divine exige le châtiment de nos crimes. Erynnis, remplissant sa fonction vengeresse, arme les sujets contre le Roi, le fils contre le p)ère. Nous en avons reproduit le Troisième Chant, non pour sa valeur littérciire, qui est mince, mais en faveur d'un tableau de bataille qu'il est rare de rencontrer à l'époque, de quelques détails militaires, et, surtout, en terme de comparaison avec certains passages des Tragiques. Sachons gré à ce poète, trahi par ses moyens, d'avoir tenté la Satire épique, bien avant la publication du génial Agrippa d'Aubigné, et peut-être sans en connaître les projets.
Bibliographie. — Bref Discours du siège de Metz, traduit d'italien, Lyon, 1553; — Cinquante jeux divers et d'honnête entretien, industrieusement inventés par messire Innocent Rhinghier, et faits françoys par Hubert-Philippe de Villiers, Lyon, 1555; — Le Trophée d'Antoine de Croy, Prince de Portian, Paris, 1567; — Lettres amoureuses de Girolak Parabesque, avec quelques autres ajoutées de nouveau à la fin, traduites d'italien en français, Anvers, 1356; — Le Limas, Paris, 1574; — Cinq livres de VErynne française, Paris, 1585.
LES SATIRES FRANÇAISES DU XVI^ SIÈCLE Ii8
A CONSULTER. — GoujET, Bibl. Ff. t. XIII, 240. — Brunet, Manuel du Libraire. — La Croix du Maine et Du Verdier, Bibl. Franc.