SATYRE
Toujours à tes costés je rencontre un Abbé Qui fait semblant d'avoir le plaisir desrobé. Si tu es avisée, en arrière ne laisse Le gain qui se présente et moissonne sans cesse; Tonds ce mouton doré tandis que tu le tiens. Puis, quand tu le verras despouillé de ses biens, Dy luy que derechef il cherche une Abbaye Et qu'il aille crosser s'il n'a point d'autre amie.
Le sexe féminin est amy des grandeurs Et des ambitions et tiltres des seigneurs, Mais il aime sur tout le poLx et la lumière Du métal que produit la plus riche minière.
Quelquefois, me trouvant en l'air d'un beau jardin, En quelque grande salle ou en quelque festin. Ou dessus un beau gué, proche voisin d'un fleuve, J'ay connu que mon dire est certain, par espreuve; J'ay veu que le plus riche est le plus carressé. Et que le moindre en biens se trouve délaissé; D'où vient qu'on dit encore, en proverbe champestre : Si tu n'aportes rien, mené les vaches paistre.
Pour dire vérité, si tost que j'aperçoy Que l'on fait plus de cas d'un Abbé que de moy. Je connois le party, et pense qu'on m'envoye Chercher en Orient quelque luizante proye; Je croy qu'en la mer rouge on m'envoye pescher Des perles qu'on acheté et qu'on revend si cher; Je croy que l'on m'envoye en un païs estrange Acheter des tableaux faits par un Michel Ange.
Si l'on ne se présente aveq force valets Dedans la gallerie ou salle du Palais, T. II. 7
Si en une grand foire on ne donne peintures, Anneaux, carcans, miroirs, bouquets, et confitures, C'est n'estre point au monde, et qui n'ha tel moyen Doibt du pôle Antartic se faire citoyen.
Le siècle estoit heureux quand les Princes suprêmes Ne portoient sur le chef de riches diadesmes. Et contens, demeuroient en un petit logis Que le chaume couvroit et non pas l'or exquis.
Le siècle estoit heureux quand l'argent ny la soye N'eblouissoient noz yeux en passant par la voye; Le siècle estoit heureux quand la belle Cypris Prizoit le plus grand cœur et non le plus grand prix; Le siècle estoit heureux quand les Abbés bien sages. Moines se renfermoient dedans leurs hermitages.
Lors, leurs troupeaux n'estoient ny ravis ni veincus. Et si tant de maris ne se trouvoient cocus. Abbés, muguets d'amour, je cesseray ma plainte; Je suis assez vangé quand de pareille atteinte Vous estes, tour à tour, chassez de vostre rang Par ceux qui portent ceinte une espee à leur flanc.
Plaignez vous donq aussy de ces beaux porte-espees Par qui le plus souvent nos dames sont pipées, Souz ombre que bienhaut ilz vantent leur grand cœur Pour défendre en tous heux d'une dame l'honneur ; Mais ilz sont les premiers qui leur gloire diffament, Car les discrets entre eux comme lourdaux se blasment.
Plaignez vous donq. Muguets, de tous ces Rodomons :
Les petites souris naissent de ces hauts monts.
Puis il y a plaisir, ce me semble, à mesdire
De ceux qui sont joyeux quand nous avons du pire.
(Le Second Volume des Œuvres, 1584.)
Les Œuw« de Guillaume Du Buys suppléent aux omissions de La Croix du Maine et de Du Verdier. Seul, parmi les bibliographes, l'Abbé Goujet a résumé la vie du poète d'après ses écrits; la sereine honnêteté qui s'en dégage inspira pour une fois au sévère critique une sympathie sans mélange. Nous ne pourrions mieux faire que de suivre l'abbé Goujet dans l'étude de ce « Juvénal pondéré », trop indulgent aux honmies pour les maudire sans retour, mais aussi trop véridique pour leur dissimuler leurs écarts. La fermeté du style, sans laquelle il n'est point de grand satirique, et qui ne trouve sa trempe que dans l'emportement, fait défaut à Guillaume Du Buys; pourtant, l'élévation de sa pensée, la pureté de ses intentions, lui donnent une place assez honorable dans l'histoire de notre Satire.
« Guillaume du Buys, dit l'auteur de la Bibliothèque française, étoit du Quercy; et il avoit résidé assez longtemps dans sa patrie poiu: s'y faire aimer, et en être regretté lorsqu'il en sortit... Du Buys abandonna le Quercy pour se retirer à Toulouse, où... il remporta quelque prix de poésie à l'Académie des Jeux Floraux. Ensuite, quittant encore Toulouse, il alla faire son séjour en Bretagne, où il se fixa. Je ne sçai de quelle Province il partit pour visiter ritaUe. Je vois seulement qu'il étoit à Rome au mois de juin 1559 et qu'il n'en étoit pas encore sorti lorsque Henri II mourut le dixième de juillet de la même année... Du Buys, par son esprit, sa prudence et sa conduite sage et réglée, se fit un grand nombre d'amis en Bretagne, surtout à Quimper et aux environs ; il avoue qu'il ne devoit guères moins à cette Province qu'à son Pays natal, vu les faveurs qu'i ]y avoit reçues. J'ignore s'il s'engagea dans les liens du mariage... On voit par ses poésies, qu'il avoit beaucoup lu et réfléchi; qu'il avoit étudié les hommes, leurs humeurs, leurs caractères, les différentes conditions qu'ils peuvent embrasser, et qu'il envisageoit toutes et chacime de celles-ci en Philosophe, depuis le sceptre jusqu'à la houlette.
LES SATIRES FRANÇAISES DU XV I^ SIÈCLE loo
» Dans sa jeunesse, il étoit sensible à la gloire qui vient d'une bonne réputation; il se plaisoit à composer en vers sur dififérents sujets, il montroit ses productions à ses cimis, leurs éloges le flattoient,.et il n'étoit pas fâché que l'on connût ses talents. Mais il craignoit le jugement du public; et, satisfait de l'approbation..., il refusa constamment de laisser imprimer ses ouvrages... Ces sentiments si peu connus, encore plus mal suivis, il les conserva jusqu'à la vieillesse. Enfin, lorsque son âge tendait à son occident et déclin, on le pressa tant..., qu'il ne put se refuser à ces instances. Dans cette vUe, il vint à Paris au mois d'Aoust 1581, et il se'préparoit sérieusement à remplir les vœux de ceux qui avoient arraché de lui ce consentement, lorsque la maladie arrêta tout à coup l'effet de sa bonne volonté... Comme l'hyver approchait..., il se hâta de retourner en Bretagne, se contentant de prier un de ses amis de veiller sur l'impression de ce qu'il vouloit bien se bazarder de mettre au jour. I Ce recueil parut dès 1582... Ce n'étoit qu'une partie des poésies qu'il avoit laissées; on ne l'avoit point consulté ni pour l'ordre qu'on leur avoit donné, ni sur les raisons qu'on avoit eiies de rejetter celles qui étoicnt omises... L'amour tendre d'un père pour ses enfans se réveilla alors : il fit faire à ses frais une nouvelle édition de ses poésies plus complète, plus exacte et plus correcte... Tout, dans ce livre, est instructif et même édifiant... » ^
Le recueil de Guillaume du Buys est divisé en plusieurs poèmes ou discours. Le premier, que nous reproduisons, est sur la Noblesse, le second sur V Aumône; le troisième sur l'Avarice et en faveur de la libéralité; le quatrième, intitulé l'Ame du Vieillard, sur les avantages et les imperfections de l'âge. Du Buys s'y est peint luimême. Le cinquième Discours a pour sujet le pécheur repentant; le sixième est une action de grâces au nom de plusieurs Dames sur la reprise de Concameau en 1577; le septième est ime peinture des maux de la Grandeur; et, dans le huitième, le poète étudie les causes qui apportent une déplorable fin à toute République. Il s'y rencontre avec Gabriel Bounyn, l'auteur de la Satyre contre les Républicains, que nous avons reproduite, en s'arrêtant aux troubles de la France dus au mépris des lois. Le neuvième discours est une explication des caractères de la Charité donnés par Saint Paul. Le dixième, Remonstrance faite par un Garamant au Roi Alexandre, Conquérant de l'Asie, est tiré de Quinte-Curce, et roule sur la guerre. Le onzième traite des devoirs des femmes envers leurs maris; le douzième est une paraphrase de la prière de Judith; le treizième, ime autre paraphrase de la prose des Morts; le quatorzième une traduction du discours de Josèphe aux Juifs assiégés par Titus. Le quinzième a trait aux Lettres et à leur protection; le seizième est une exhortation à un Prélat, et le dix-septième, enfin, qui a pour titre l'Oreille du Prince, est une instruction pour un Roi. Du Buys y invective les
loi GUILLAUME DU BUYS
flatteurs qui abusent de la facilité que les Grands leur accordent de les approcher. Nous aurions reproduit ce poème s'il n'était un des plus longs. C'est lui qui donne son titre à l'édition de 1582, c'est-à-dire la première. Le volume se grossit encore de nombreux poèmes : De l'infidélité et peu d'assurance de la condition de la vie humaine; Dialogue erAre le Passant et l'Occasion, imité d'Ausone; deux Elégies, des Tombeaux, douze sonnets à Pibrac, et 144 autres, presque tous moraux, adressés soit aux proches amis de l'auteur, soit à Pibrac, Ronsard, Âmadis Jamyn, Balf, Aubert, et Du Bartas.
Bibliographie. — L'Oreille du Prince, ensemble plusieurs autres œuvres poétiques, Paris, 1582; — Les Œuvra. Lontenant plusieurs et divers traictex, Paris, 1583.
A consulter. — GoujET, Bibl. franc., t. XIII. — Du Verdier et La Croix du Maine, Bibl. françaises. — V'iollet-le-Duc, Bibl. Poétique.