TIERS LIVRE DE L'ERYNNE FRANÇOISE
La nuict calme en repos se passe, et le silence.
Compagnon du sommeil, sillant l'œU de la France,
S'enfuit au frez matin; le bruit estourdissant
D'un murmure confus, par la plaine croissant.
Se levé avec le jour soubs la vermeille aurore.
Qui d'un teint safrané le clair Levant colore,
Embaulmant l'environ de mille et mille odeurs
Dans le plaisant tapis d'un nuage de fleurs;
Quand ce peuple guerrier, qui point ou peu sommeille
Sus la dure et paillasse, aussi tost se resveUle.
Il quitte d'un plein sault des logis la durté.
Reprend en un instant sa première fierté
Aux phifres et tabours et trompettes qui sonnent
La diane, et qui hault le boute-selle entonnent.
Qui va, qui vient, qui court, qui se retire à part. Qui, courageux, s'advance, et qui craint le hazard; L'un s'enqueste du mot, l'autre de son enseigne; Tel est tenu de tous brave à qui le nez seigne. Qui faict de l'empésché, qui, bien loing des dangers. Remet fort voulentiers l'honneur aux plus leigers. Et tout le camp brillant frémit, en la manière Que l'on voit frétiller une espesse fourmiere,
Alors que le passant, estant tout de loisir, Importune son fort pour se donner plaisir.
Ce pendant, du beau jour la poincte renaissainte
Maistrise de la nuict l'obscurité errante,
Et les rayons brillants de tous ses menus feux
Cèdent à la clairté de la lampe des cieux;
Lxïrs, les tonnants tabours de ces guerrières bandes,
Bruyant, sonnent aux champs parmy plaines et landes;
Des squadrons ordonnés la gaillarde façon,
Par plus et plus d'un tour, forme le limaçon;
Les enseignes au vent se jouent, desployees,
De guidons ventelants bravement costoyees.
Animants au combat, d'un et d'autre costé,
De ces deux osts voisins la mutine fierté
Qui marche à la faveur de cent et cent cornettes.
Apres qu'au desloger les clairons et trompettes,
Courants par les quartiers, et à mont et à val.
Rechantent clairement : A cheval ! à cheval !
Les tasquets reluisants, les cuirasses brillantes.
Et des haults morrions les crestes undoyantes.
Le cUquetis du heurt des glaives et hamois.
Des vaillants chevetains l'impérieuse voix;
Des chevaux tressuants, qui se donnent carrière.
Leur clair bannissement, la volante poussière.
Le furieux aspect, le grave démarcher
Du piéton que l'on void brusquement se marcher;
Du généreux roussin la nombreuse cadence.
Et de son cavalier la brave contenance;
Des chefs chevaleureux la haulte majesté.
De leur port asseuré la fiere gravité
R'asseuroit le courage à qui, paradventure
Se démentant, estoit veillacque de nature,
Mais qui, pour lors, des coups osoit bien approcher.
Couvrant un cœur de foin d'un semblant de rocher.
Lors, l'airin resonnant par la plaine replicque
D'un accent esclatant, bien plus, d'un vers bellicque.
L'alarme chaulde va par tous les régiments,
Et l'effroyable son des guerriers instruments
Ronfle : Dedans ! Dedans ! Tue ! Chocque ! Chamaille !
Heurte ! Fier ! Brise ! Fen ! Perce ! Romp ! Coupe ! Taille !
Le canon, qui vomit l'horrible fouldre, faict,
Près et loing bondissant, plus de bruit que d'eSect
Aux squadrons valeureux, qui, par la plaine large,
Débusquent, furieux, et s'en vont à la charge.
Quelle rage vous pousse, ô François insensez? Où sont les ennemys qui vous ont offensez ? Quelle estrange fureur vous trouble le courage? Allez, versez ailleurs ce foudryant orage De vos sanglants efforts, es pays plus loingtains; Là, là, tracez le seing de vos exploicts haultains Sus le dos ennemy d'une anticque arrogance, Et pardonnez au sang de vostre doulce France !
Ce n'est pas l'estranger qu'avez, par tant de foys,
Rompu, deffaict, contrainct de rendre les aboys;
En teste icy n'avez cette barbare audace
Qui vous usurpe encor plus d'une forte place;
Rien ne s'oppose à vous que vous mesme, et les champs
Coulpables, à regret, soustiennent tant de gens
Bandez l'un contre l'aultre, et dont la mesme langue
Ne sçauroit exprimer qu'une mesme harengue,
Ny l'usage autre habit, autre port ny façon,
Ny la nouveauté mesme encor autre leçon.
Le loup n'estrangle l'autre, et l'ours à l'ours pardonne. Chacun auprès des siens paisible se façonne. Nul que le furieux contre soy ne forfaict. Inhumain est celuy qui soymesme deffaict.
Revenez donc à vous : celuy vrayment est saige
Qui aux talons d'autruy reconnoit un passage;
Et l'autre avec le fol symbolise aisément
Qui de noms factieux paist son entendement :
Car en leurs factions les factieux périssent.
Et de leur glaive mesme eulx-mesmes se meurtrissent.
Croyez vous plus d'un Dieu ? avez vous double foy ? Hé, pour Dieu, dictes moy, avez vous plus d'un Roy? Mais quoy? avez vous plus d'un naturel langage? France n'est-elle pas vostre commun partage? Qui vous faict donq ainsi, d'un courage endurcy. Pour deux noms ruineux combatre sans mercy ?
Si vous estes brutaux, sans chef, sans connoissance, Vous serve la fureur, l'abandon, l'ignorance; Mais vous estes Chrestiens, vivez chrestiennement ; Mais vous estes au Roy, servez fidellement; Mais vous estes Françoys, vivez doncques en France Paisibles, sans combat de l'un l'aultre à oultrance. Et ne rensanglantez en vostre mesme flanc Vos glaives enyvrez de vostre propre sang.
Ainsi les partisans, le flambeau de l'Itale,
D 'eulx-mesmes ont esté la ruine fatale;
Et de deux noms aussi la folle invention
Apporta le subgect de leur perdition.
Quand pour se prévaloir, des estrangers liguez
Ouvrent la porte à ceulx qui les ont subjuguez,
Et maintenant, ce mal, n'y trouvant plus que mordre,
S'acharne dessus nous et met tout en desordre.
Qui, appellants à nous le Thedesque avec eulx,
Nous trouverons en fin de mesme malheureux.
Se trouve-t'il çà bas chose plus dangereuse
Que d'un puissant voysin la caresse envieuse ?
Pour-dieu ! pensez à vous, et saiges, practicquez
La ruse des ciseaux l'un sur l'autre picquez.
De ces mutins ciseaux la façon ordinaire
Est de se paistre entre eux d'une feinte colère,
Mais ils ont bien aussi pour ancienne leçon
De ne porter jamais le mal de leur tençon.
Et s'appaisent tousjours au dam de qui, plus proche.
Pensant les demesler, sottement s'en approche.
Ne voyez-vous, le drap les ayant descouverts,
D'un despiteux semblant l'un dessus l'autre ouverts
(Prests à s'entre-choquer d'une félonne audace.
Et resouluz de vaincre ou tumber sus la place)
Prochain de leur fureur, se vient mettre entre-deulx,
S'entre-meslant, peu fin, de la querelle d'eulx ?
Il tasche à despartir, par sa foible entremise.
Le danger apparent de leur fiére entreprise.
Mais si tost ne s'est mis à faire le ho-là
Que son corps démembré tout en pièces s'en va.
Puis ces frères uniz se rient à leur aise.
Aux despends de ce fol se meslant de leur noyse.
Qui s'apperçoit trop tard de sa faulte, et ne sert
Que d'exemple à celluy qui de mesme se perd.
Le conseiller, en vain le furieux enhorte; Où le glaive reluit, raison demeure morte. Et ne sert le conseil, en cas fort advancé. Non plus qu'à regretter le caillou ja lancé : Car il fault que le cours de chaque destinée Vienne au poinct limité de sa loy ordonnée.
Las ! malheur ! en cecy tous mes conseils sont vains, Puis que ces forsennez sont ja venuz aux mains. Ils sont ja. colletez, les voylà pesle-mesle. Et, de plombs fouldroyez, cette mortelle gresle.
Sus le t^rrein sanglant, a desja abatuz
Mille et mille guerriers, du malheur combatuz
Plustost que de l'adrece, ou que de la vaillance
D'un plus grand cœur, ou bien d'une plus grande lance.
Le fer entreprend tout, et par tout inhumain,
Discourt pour retrencher l'espoir du lendemain.
Comme quand les fureurs de Boree et de l'Austre, Par le vague animez, tempestent l'une l'aultre. De leurs poulmons enflez poulsants l'esbranlement Qui du monde estonné sape le fondement, Lors, les verdes forests mantelans les orées Et les flancs raboteux des haults Hyperborees Esmeues peu à peu par l'effort aleneux De la gueule orageuse et de l'estomach creux De ces vents despitez) au souflement s'esbranlent, Des cimeaux jusqu'au pied les troncs plus puissants tremblent, Les branchages fueilluz, librement agitez. Des aultres plus prochains heurtent les som mitez, Des rameaux estenduz la secousse undoyante, A ce heurt fléchissant, s'entrenuit, innocente. L'environ en gémit, tout voUe par esclats. Le bas en hault s'esleve et le hault donne à bas, La forest ruinée en un tas s'emmonceUe, Difforme, et sans honneur, mesme en soy se recelle. Ne luy restant en tout, des orages passez. Que le piteux object des arbres entassez.
Triste comparaison, hé ! demeure imparfaicte : Honteux, je tay le poinct auquel tu es subgecte; Peussé-je ainsi celer cette confusion Que je rentreroy bien en ma conclusion !
Rien ne se peut cacher en chose manifeste. Qui ne void en plain champ la civile tempeste ?
Je voy les lys parens, ennemis s'attaquer,
Et les mesmes canons contre canons bracquer;
Les enseignes, jadis communes et unies.
De contraires partiz en fureur sont suivies.
Et les mesmes squadrons, sus eux-mesmes courants.
Pour s'entre-massacrer vont par tout discourants.
Quelle brutale erreur, François, quelle impudence
D'abandonner ainsi le sang de vostre France
Au barbare estranger ! Que vous sert la valeur
De vos bras employez sans nul espoir d'honneur?
Hé ! que peut mériter vostre insolence folle,
Ny de vos cœurs félons la vaillance frivolle ?
Jà, jà, les fiers Angloys, du monde distinguez, Pourroyent estre depuis vos troubles subjuguez; Des pays plus haultains les testes desloyales Debvroyent aorner le front de vos maisons royales; Ces peuples arrogants qu'au poix vous acheptez, Soubs vos bras valeureux debvroyent estre domptez. L'Asian, l'Apliricain, l'Ethiope et le More, L'Inde et toute autre gent, s'il en est point encore Coulpable, outre le North, soubs le char estoylé De l'Ourse, ou vers le bas du globe recelé. Nos Uz, enracinez es plaines Idumees, Fleuriroyent au milieu des terres empalmees; Leurs sceptres, s'eslevants richement chaqu'un an, Lairroyent soubs leur haulteur les cèdres du Liban. Nous verrions parmy nous la plante Egyptienne Embaulmer les entours de la superbe Seine, Et tous peuples flechiz apprendroyent lé François, Avec l'humble façon de courtiser nos Roys.
Chaque party soustient et faict sa cause bonne, Et les armes au poing la raison il se donne. Mais de sçavoir qui d'eulx s'arme plus justement, C'est entreprendre un peu trop dangereusement.
Pax plue et plus d'un coup ces fureurs animées Ont exposé au sort leurs puissantes armées, Et plusieurs foys aussi (mettants leurs armes bas) Paisibles, ont mis fin à leurs sanglants combats. Mais comme deux taureaux, dont la fierté despite En colère et fureur es prez herbuz s'irrite. D'un menaçant reguard, d'un profond muglement. D'un pied terre-grateur qui met la pouldre au vent. Front à front se joignants, l'un sur l'autre s'advance. Fourchent leurs chefs armez, combatent à oultrance, Tant qu'au combat, lassez, prennent quelque respit, Pour retourner plus frez à leur premier despit. Et puis, ayants repris la vigueur retournée. Exercent leur fureur le long de la journée.
Telle la France, estant quelque temps en repos, Heureuse, respiroit, quand, trop mal à propos. D'un et d'autre costé la noyse renouvelle. Et les armes on prend pour la vieille querelle. Le cartoche est bourré, le pulverin est fin. Le chien est abatu, le reste est au destin : Si bien qu'au declicquer, tant est fine la pouldre, Le plomb, du feu poussé, devancera le fouldre.
Aussi en 'temps si chauld et qui encor bouilloit. Beaucoup de paiUe au feu attiser ne failloit Pour ranimer soubdain la flanmie presque esteinte. Et renverser du tout l'accord d'une paix saincte.
Plus et plus d'une foys a esté combatu, Et plus et plus d'un coup le Protestant batu, Qui plusieurs fois aussi, a bien cœur et audace De se remettre sus et presser qui le chasse.
Comme un dogue hardy, lequel, robuste et fier. Le taureau généreux ause bien deffier.
Et sans doubler en rien sa redoubtable force, D'en venir au dessus par tous moyens s'efiorce. Puis, ayant essayé que c'est d'un repentir, (Par plus d'un rude coup qu'il luy a faict sentir) Ne veult pourtant céder à si haulte puissance. Quand, plus fort repoussé, plus courageux s'advance, Cet indomptable chien, qui d'ungles et de dents, D'une gueule escumeuse et de ses yeux ardents, Fouidroye tout autour, l'entreprenant pour proye, Quoy que souvent le Taur aux pieds le foule et broyé.
Ainsi le Protestant, habUe et courageux. Se ressourd, accablé du destin oultrageux. Comme Anthee, abatu d'Hercule contre terre. Se relevoit sus pieds plus habile à la guerre. Jamais il ne perd cœur, quoy qu'il soit combatu ; Il ne peult faire joug soubs la force et vertu De l'ennemy vaincueur; jamais U ne s'oubUe, Son asseuré cerveau ne s'esgare, ains ralie Le soldat formené, qui çà et là espars. Sans guide, avau-deroute, erre de toutes parts. Il r'asseure des chefs la prouesse troublée; Il remet cœur en pance à l'armée esbranlee. Ses forces il r'assemble, et se void, désormais, Prest à recommencer, plus gaiUard que jamais.
Qui veit onq le filet d'une foible eau descendre De l'Apennin cornu, aval, humble, se rendre. En cachette couler, tout craintif et honteux. Et puis se r'enforcer soubs l'orage venteux. Qui, du chef enneigé, par une moite nue, La coifie blanchissante en liqueur a fondue ? Un déluge se faict, qui se verse à l'endroit De ce ruisseau tapy dans son canal estroit; Il s'enfle, et (orgueilleux en sa force augmentée. Par l'effort surcroissant de la mare enfantée)
Terrible devenu, fièrement s'escoulant.
Les rochers derocquez dans ses eaux va roulant. Les arbres il arrache, et les hameaux emmeine. Et les troupeaux beslants pesle-mesle en la plaine, Soubs sa force asservie, et les valons aussi Près des monts assiégez, qu'il tient à sa mercy; Mais l'orage escoulé, un simple guarson passe, A pied sec le conduict de son eau humble et basse. Et ne croyroit-on pas (tant le faict est nouveau) Qu'il y eust eu jamais aulcune trace d'eau. Tout tel, le Protestant aux forces infinies (Apres tant de succez contraires re-unies) Marche, terrible et fier, et porte, quant et soy. Au Romain Catholic et l'horreur et l'efiroy. Et, les armes au poing, par tout il se faict voye, Et tout ce qu'il rencontre il terrasse et fouldroye.
Mais tout en un instant (voyez comment est vain Et trop mal-asseuré le jugement humain) Lors que victorieux ce partizan pense estre. Que tout luy va riant, et qu'il se faict paroi stre Comme ayant le dessus, l'espine vient soubdain Se mettre entre l'espy et son heureuse main. Qui luy faict lascher prise et quicter la victoyre A plus heureux que luy, qui s'aome de sa gloire.
C'est toy, prince aux liz d'or, dont le bras valeureux A dompté puissamment les plus che valeureux; C'est toy, prince royal, dont la brave vaillance Des plus forts a vaincu l'invisible puissance ; Toy seul, à qui le ciel ce triumphe debvoit. Car l'impossible aussi nul que toy ne pouvoit; Alors qu'adolescent ta gloire faicts estendre, Claire, beaucoup plus loing que ce grand Alexandre, Qui souspire, envieux, et, du tout despité, Mauldit de son destin la partiaUté,
Qui se préfère à luy, voyant qu'en plus bas âge (Qu'il n'entreprit le monde) as bien eu le courage, Maistrisant la fortune, en despit des dangers. Au tendrelet printemps de tes ans passagers. D'attenter si grand chose, où la puissante crainte Des plus rudes guerriers a bien failly d'ateinte. Mais ta force et valeur, ton heur, et ton destin. Ont à point coronné ton oeuvre par la fin.
Poursuy donq, Prince heureux, mais drece à aultre usage
Tes armes, car le ciel te promet d'advantage.
Et te doibt départir je ne sçay quoy çà bas.
Pour te rendre plus grand troys foys que tu n'es pas.
Lors, quelqu'un chantera, peult estre, en meilleur stile
Le glorieux renom de ta force invincible.
Ta vertu, ta bonté, ta royale équité.
Et de ton port hautain la digne majesté.
Tandis, je poursuy vray, d'un mètre pitoyable. Tous les embrasements, et l'horreur effroyable De tant de sang versé, le pays fourragé, De mille indignitez le bas peuple oultragé. Des vefves sans confort les pleintes désolées, Les durs gémissements des vierges violées, Les frères regrettez et les pères aussi. Des parents et amyz le remordant soucy. D'un et d'autre costé le destin misérable, Et du royaume entier la perte irréparable.
Le sang arrosé tout, et les champs sont couverts
De cadavres gisants, les cercueils sont ouverts
Dans les. temples polluz, dont l'aire prophanee
Blasme la deité en vain tant réclamée.
Qui, sourde à nostre voix, permet si longuement
L'impiété régner çà bas impugniment.
Mânes qui, voletants au-tour de vostre cendre,
Dans l'oubly stygieux différez à descendre.
Que faictes vous, errants entour voz os troublez ?
Allez à la bonne heure, allez, umbres, allez.
Et par l'air frof rotants, employez la nuict brune
A rechercher, légers, le cercle de la lune.
Là, vivants en repos, exempts de passion.
Ne craindrez des malheurs la dure affliction,
Heroës devenuz; et proches des célestes.
Vous rirez franchement de ces dures tempestes
Que soufltistes vivants, et qu'encor vous souflLrez,
Trop inhumainement dans vos cercueils oultrez.
Allez, Mânes, allez, quitez à la bonne heure
A nous, pauvres chetifs, cette triste demeure.
Qui, versants de nos yeux une mare de pleurs,
Courbez dessoubs le joug de si cuisantz malheurs.
Ne regrettons sinon de vous avoir veuz naistre.
Et, fiers, parmy les rangs, plus que Caesars paroistre.
Puis, tout en un instant, furieux devenuz,
Vous qui fustes François, à vous-mesme inconneuz.
Contre vous-mesme armer vos dextres trop cruelles,
Et périr, entassez de playes mutuelles !
Ainsi la fiere gent qu'en armes enfanta Le champ Bœotien, où Cadme s'arresta Sus le serpent oultré, ne fut pas plustost née Qu'elle fut à peu près sus l'heure exterminée. Sus soy-mesme courant, et sans occasion. L'occasion trouva de sa destruction.
Vous, guerriers généreux, qui, à vostre dommage. Et d'une brave erreur, avez vengé l'oultrage Sur vos noms entrepris par l'envie du temps. Vivez à tout jamais sur la course des ans; Puisque vostre renom glorieusement vole D'une aile qui fend l'air de l'un à l'autre pôle.
Perte de vie est gaing, quand de la perte sort L'honneur d'un hault exploict où se gaigne la mort. Anthoine l'aultre honneur et la claire excellence De l'antique maison royale de la France), De ta haulte valeur les honneurs méritez Ne furent onq d'aucun trop dignement chantez. Prince, si quelque-foys ton oreille enchantée Aux accords de ma voix, vivant fut contentée, Reçoy tes derniers chants sus ta cendre, et reçoy En gré ces tristes pleurs que je respan pour toy.
Robuste Guysien, ton audace terrible Et ta vaillance extrême estoit toute invincible Quand, d'un plomb aguetteur, poussé mal à propos, Contrainct fus de cercher au ciel plus seur repos.
Toy, franc Montmorancy, tu coronnas ta gloire Au milieu des estours d'une riche mémoire. Quand, ayant longuement, chargé d'honneurs, vescu. Par une illustre mort la mort mesme a vaincu. Et toy, Loys (duquel la prouesse estimée Laisse arrière bien loing ta haulte renommée), Le ciel tesmoigne encor, où tu viz bien-heureux. L'immortelle valeur de ton cœur généreux !
O dure loy du temps ! cruelle et importune
De laisser après vous l'inutile commune;
Quoy qu'on voye, éternels, tous vos beaux noms fleurir,
Jamais ne deviez naistre, ou jamais ne mourir.
Mais las ! le sort esgal mourir à tous ordonne.
Et à qui que ce soit la Parque ne pardonne :
Tous nos jours sont comptez, rien ne s'y peult changer,
Et le temps d'un seul poiact ne les peult alonger.
(Cinq Livres de l'Erynne Françoise, 1585.)
On suppose, d'après son Discours des incommodités de la Vieillesse, écriten mars 1568, oùil ditn'avoirpas encore trente-cinq ans révolus, que Jean Le Masle naquit vers 1533. H était de Baugé, en Anjou. Il perdit ses parents de bonne heure, et ce fut un de ses oncles, Mathurin Chalumeau, Sieur de Bemay, Avocat à Angers, qui se chargea de développer les heureuses dispositions qu'il montradt pour l'étude. Cet t Avocat droict, rond et entier, non touché de fallace, amateur de justice, et de la foy antique observateur », comme le dit le poète, lui inspira les mêmes sentiments d'équité et le même éloignemcnt pour la Réforme, qui nous préparait la pire des guerres civiles. II quitta Angers pour Paris, où il suivit les leçons de Tumèbe et de Dorât, lequel commentait alors Pindare et Théocrite. L'interprétation du Professeur Royal le « saisit d'xm chaud désir de suivre la douce poésie ». Mais il eut aussi la sagesse, étant sans fortime, de s'appliquer à l'étude du Droit, comme le lui avait conseillé son oncle. Il se rendit donc à Bourges, y apprendre « la science de Thémis » avec le fameux Cujas. Touché par les charmes de plusieurs Demoiselles, qui ne répondirent pas à sa passion, il s'en plaignit en des Elégies pleines de « regrets et de soupirs cuisans », qu'il se refusa de mettre en lumière. Cependant, la guerre civile s'étant allumée à Bourges, Le Masle regagna son pays, où il épousa la sœur du Lieutenant général de Baugé et de Clément Le Bigot, ReHgieux de l'Ordre de Saint-Dominique. Dès lors, il se fixa pour toujours dans sa patrie, exerçant sa profession d'Avocat, sans chercher d'augmenter sa fortune, et partageant ses loisirs entre le soin de sa famille et l'exercice de la poésie :
Ores louant les bons, et ores des pervers
Les vices reprenant selon qu'ils en sont dignes.
Mais, corrune il cultivant les Muses sans en attendre autre loyer que son propre plaisir, nous n'avons de ses ouvrages que la plus
petite partie, sans les Satires qu'il dit avoir composées, ni les Hymnes, ni les Cantiques Chrétiens, ni le Commentaire sur la Coutume de son pays. Même, dans l'instruction morale qu'il laissa à René Le Masle, son fils, il l'exhorte à ne point mettre au jour les œuvres qu'il s'était abstenu de publier. Outre plusieurs discours moraux, on trouve dans ses Nouvelles récréations une EpUre à Jean Le Frère de Laval contre les Poètes Lascifs, et une Saiire qui devait servir de préface aux autres pièces de ce genre que Le Masle n'a point publiées. Il y faut ajouter le Brief discours sur les troubles publié à Rouen en 1573.
On relève, parmi ses dédicaces, celles à Hurault de Chivemy, à François de Belleforest, le traducteur de Bandello et de Boccace, et à son maître Jean Dorât.
Bibliographie. — Deux Discours de l'origine du droit et de la Noblesse, Paris, 1578; — Brief discours sur les troubles qui depuis douze ans ont continuellement agité et tourmenté le royaume de France, Lyon, 1573; — Chant d'Allégresse sur la mort de Gasp. de Colligny, Paris, 1572; — Discours de l'Origine des Gaulois, ensemble des Angevins et des Manceaux, La Flèche, 1575; — De Bréviaire des Nobles, contenant sommairement toutes les vertus, et perfections requises à un gentilhomme pour bien entretenir sa Noblesse, Paris, 1578; — Les Nouvelles récréations poétiques, Paris, 1580, — Annotations sur le Criton de Platon, de la traduction de Philibert du Val, Evesque de Seez ; avecque la vie de Platon mise en vers, Paris, 1582.
A CONSULTER. — GoujET, XII, 380. — Brunet, Man. du Libraire.
Viollet-le-Duc, Bibl. Poét. — C. Ballu, Jean Le Masle. —
Lanson, Manuel Bibliogr.