‹ Les satires francaises du XVIe [i.e. Seizième]Chapitre 12 sur 35 · A F. DE BELLEFOREST · texte numérisé non relu

A F. DE BELLEFOREST

GENTIL-HOMME COMMINGEOIS

Nature (dont les faits sont remplis de merveille)

Nous a tous composez d'une masse pareille

Dès le commencement, si bien qu'en race et sang.

Jadis, tous les humains tenoient un mesme rang,

Sans qu'il y eust entr'eux aucune différence,

Fust en tiltre d'honneur, ou pompeuse chevance;

Ains vivoient par les champs, les déserts et les bois.

N'estans assujectis à la rigueur des loix.

Et, francs d'ambition, voyoient couler leur vie,

Sans point estre enviez ny point porter d'envie.

Contents de leur party et rois de leurs désirs.

En plaine liberté prenoient mille plaisirs;

Car, guidez d'innocence, entr'eux le nom de vice

Estoit lors incogneu; et tous, purs de malice.

Et blanchissans de foy, d'aucune ambition

Ne brouilloient leur cerveau, ny d'autre passion.

Mais, comme peu à peu, cette saison heureuse

Totalement se change en une autre fascheuse.

Lors, entre les mortels le vice s'avança.

Et leur simple candeur et bonté se passa;

Le misérable soing d'acquérir d'avantage

Et de paroistre grands, bourrella leur courage,

Tirannisant à coup leur hbre aSection,

Si bien que les plus forts, bruslez d'ambition,

(Et eux se confiants en leur force et puissance)

Les plus foibles ont mis soubs leur obéissance.

En les faisans ployer soubs leur loy et vouloir.

Comme ceux qui n'avoient de résister pouvoir.

Incontinent sortit du centre de la terre

Discord, sédition, et furieuse guerre.

Et du sang des humains (meurdris de tous costez)

On veid en un moment les champs ensanglantez.

Lors, ceux qui es assaux, batailles, et alarmes.

Se monstroient les plus forts et adextres aux armes.

Furent par dessus tous honorez et prisez.

Et d'un commun accord les plus authorisez.

Comme libres et francs de la charge ordinaire

Que porte sur le dos le plus bas populaire;

Et deslors chacun d'eux choisit certain blason

AfiB.n de remarquer sa race et sa maison.

Voila comment jadis le tiltre de noblesse

Print l'origine sien, par guerrière prouesse,

Car tous enfans de Mars qui, au priz de leur sang,

Faisoient mieux le devoir acquirent un tel rang.

Et leur race, à jamais illustre et décorée.

De fils en fils estoit prisée et honorée.

Nobles ils furent dits, comme ceux qui montez

Sont aux degrez d'honneur, par leurs faits méritez,

Ou bien par la vertu de leurs ayeulx antiques.

Lesquels, ainsi que Dieu, par actes héroïques,

Reluisoient sur le peuple, et, après le trespas.

L'honneur par eux acquis en oubly n'estoit pas.

Un autheur de ce temps trois sortes de noblesse Nous propose aujourd'huy, dont l'une s'apparesse, Et caignarde chez soy par lascheté de cœur. De ses nobles parens obscurcit tout l'honneur. L'autre aux armes s'addonne, estendant la mémoire De son bruit et renom par faits dignes de gloire. De ses gentils ayeulx imitant la vertu. Qui, pour leurs Princes, ont vaillamment combatu;

L'autre hante la Court, où, avec mille peines. Des Princes et des Rois ell' quiert les faveurs vaines En admirant leur pompe, et vend sa liberté Pour un petit honneur servement achetté.

Assez grand nombre encor' de vaUlans Gentilshommes,

Et vertueux, sont veuz en ce temps où nous sommes.

Mais quant aux faits-neants, pestes du genre humain.

Et dignes de porter l'aiguillon en la main.

Non d'avoir au costé l'aluraelle tranchante,

(Tant sont effeminez et d'ame non-chalante)

L'on n'en voit que par trop; et tels hommes oiseux,

Mangeans en vain le jour, tousjours entre les preux.

Sont lasches et couarts; mais vers la populace

Ils sont puissants de fait, de parolle, et d'audace,

Ayans à contre-cœur les lettres et les arts.

Et seulement de nom sont des enfans de Mars.

Brief, ce sont fayneants, grosses masses de terre,

Ny bons en temps de paix, ny bons en temps de guerre.

Sur cest endroit icy je m'estonne de ceux

Lesquels, bien qu'ils ne soyent aux guerres paresseux.

Ains généreux, et plains d'un valeureux courage,

Mesprisent toutesfois des sciences l'usage.

Comme s'il fust contraire à celuy du hamois,

Qui paroistre les fait entre Princes et Rois;

Car s'ils n'avoient les yeux pressez d'un serré somme.

Ils cognoistroient assez que, sans sçavoir, un homme

De beaucoup ne diffère aux animants brutaux.

Mais, pauvres gents, pippez de l'ombre d'un bien faux,

Quell' extresme fureur, queU' ardane manie

Vostre sotte cervelle incessamment manie ?

Si qu'ainsi dédaignez la science, qui fait

L'homme devenir sage, admirable, et parfait?

Par la lettre il cognoist non seulement soy-mesme.

Mais aussi l'Etemel, auquel il seit, et l'ayme

De toute sa pensée; et au ciel son esprit

A toute heure se pend, où, cherchant Jesu-Christ,

Sa grandeur et bonté de si près il advise

Que toute chose humaine en son cœur il mesprise.

Si c'est un chef de guerre, ayant quelque sçavoir.

Par l'histoire il apprend quel est le sien devoir.

Soit à cheval, à pied, en bataille rangée,

En approche, en assault d'une ville cissiegee;

Il apprend comme il fault, d'un œil non endormy,

En embusche caché surprendre l'ennemy.

Et à bien animer au martial ouvrage

Des soldats estonnez le cœur et le courage.

En les rendant à coup aux armes furieux,

Par sa voix, qui leur met l'honneur dedans les yeux.

Brief, l'homme, par l'estude, a moyen de se faire

Guerrier brave et pratique en toute grand'affaire.

Tous les Uvres sont pleins, tant Latins que Grégeois,

D'exemples infinis des Princes, Ducs, et Rois,

Qui n'ont moins caressé les sciences et lettres

Qu'ils se sont montrez pieux et aux armes adextres;

Tesmoin Jules César, qui de nuit escrivoit

Tout cela que de jour exécuté avoit;

Tesmoin cest Empereur, qui tant aima Virgille,

Et cU qui tant prisa la trompette d'Achille.

Mesme de nostre temps, ce Roy le nompareil,

François premier du nom, qui tira du cercueil

Les lettres, et receut Minerve, qui de France

Chassée avoit esté long temps par l'ignorance,

Dont fut imitateur un du-Bellay, nommé

Le Seigneur de Langé, lequel n'a moins aimé

Du mestier de Pallas l'exercice ordinaire.

Que celuy du hamois et labeur militaire.

Le nombre est infiny des Princes qui, vivants,

Aux armes estoient preux et aux lettres sçavants;

Toutesfois aujourd'huy, plusieurs ne tiennent compte Des lettres ny lettrez, voire mesmes ont honte D'apprendre et de sçavoir, car par instinct certain. Beaucoup de nobles ont les Muses à dédain. Mais n'est-ce estrange cas que celuy qui se vante D'estre le plus orné de noblesse excellente, (Laquelle, de vertu son origine prend) Souventes fois est veu tout sot et ignorant? Certes, ne rien sçavoir est chose misérable, Mais encor' est-il plus vilain et détestable Ne vouloir rien sçavoir, et par commune erreur, Avoir toute science et doctrine en horreur.

Le poète Hésiode, entre diverses choses Qu'il a divinement en ses escrits encloses, Trois sortes nous descrit et manières de gents. Dont les uns sont pourveuz d'un esprit et d'un sens Si excellent et vif, qu'ils peuvent bien cognoistre D'eux mesmes tous les arts, sans l'aide d'aucun maistre; Tels, en perfection tiennent le premier lieu. Si bien que chacun d'eux est prisé comme un Dieu. Les seconds ne sont pas d'une ame si subtile Comme sont ces premiers, qui toutesfois docille Se montre volontiers; et tels font bon accueil Tousjours aux doctes gens qui leur donnent conseil; En tous leurs faits cherchant l'avis des personnages Qui, par estude, sont rendus prudents et sages; Et, bien qu'en excellence accomplis ne soient tant. Grand 'louange et honneur ils méritent pourtant.

Les derreniers sont ceux qui, du tout sans science. Ne veulent acquérir aucune intelligence Des lettres ny des arts, voire mesme escouter Ne daigneroyent ceux-là qui les vont exorter.

Tels sont noz fayneants, qui leurs races insignes Obscurcissent par mœurs dépravez, et indignes

Sont d'avoir honneur, mesme entre les artisants; Toutesfois, nous voyons faire des suffisants Icy, le plus souvent, à ces lames ferrées Qui pour leur race et sang à tort sont honorées. Puis que de leurs majeurs vertueux et bien nez, Ne tiennent que le nom et sont efieminez. Au lieu que les premiers, par vertu et proësse. Acquirent ce beau tiltre et degré de noblesse.

Entre ceux-là d'Egypte estant quelque Seigneur, Jadis, par mort ravy, avecques grand honneur Il estoit inhumé, et faisoit-on mémoire De toutes ses vertus et faits dignes de gloire; Mais un tel chant funèbre, après le sien trespas, Tant seulement un mot allégué n'estoit pas De son hgnage et sang, pour montrer que nature Nous a tous faits égaux, subjects à pourriture.

Il est bien vray que ceux qui suyvent la vertu. Suants et travaillans, soit que le fer pointu. Hardis, tenans en main, ils défendent leur Prince, Ou soit que par sçavoir ils ornent leur Province, Méritent plus d'honneur que ceux lesquels sont nez De vulgaires parents, combien qu'ils soyent ornez De sagesse et vertu : comme une belle pierre Enrichist l'anneau d'or qui en son rond l'enserre.

Mon cher BeUe-forest, dire en passant je veux Que tu es tout ensemble et noble et vertueux. Ayant, depuis vingt ans, d'une féconde plume, Tant en prose qu'en vers escrit maint beau volume; Et chacun jour encor', sans prendre aucun repos, Travailles pour la France, en une estude enclos, Ne voulant obscurcir le tiltre de noblesse (Acquis par tes majeurs) d'une molle paresse;

OÙ tu as plus de los et d'honneur mérité Que d'avoir ainsi qu'eux les armes supj)orté, Car tes œuvres ont plus accreu ta renommée Que si Mars furieux ton ame eust enflammée, Veu que des anciens les faits de plus haut pris Nous seroient incogneuz sans tes doctes escrits.

Quant à ceux qui, br usiez d'ardante convoitise,

En la court des grands Rois engagent leur franchise,

Plusieurs se plaisent tant à leur cœur desguiser,

Qu'en violant leur foy on leur voit abuser,

D'un fard trompeur, celuy qui en eux a fiance.

Ainsi que j'en ay fait moy-mesme expérience.

Mais (comme dit Ronsard) ces grands Dieux de la court

Me happent à la gorge et me font taire court,

De façon que parler je n'ose d'avantage

Des mœurs des courtisans, ny de leur feint courage.

Je diray seulement que ces ambitieux

Ont le cœur tout rongé de pensers soucieux.

Car un espoir trompeur leur esprit ensorcelle,

Et la frayeur aussi l'ame et le sang leur gelle,

Craignants leurs faveurs perdre et tomber, d'un beau sault.

Aussi bas comme Us sont en crédit montez hault.

Ils sont fort curieux de bien se contrefaire.

En ployant le genou mesme à leur adversaire,

Et, contraints d'endurer l'effort des mesdisants.

Ecoutent chacun jour mille propos cuisants.

Bon Dieu ! que de regrets, de misères, de géhennes.

De desespoirs, de peurs, de choleres haultaines,

De remords inhumains, et de soucis mordants.

Comme loups affamez les rongent au dedans I

Mais, Muse, que fais-tu ? veux-tu compter l'arène

Que le vent fait voler es champs blonds de Cyrene,

De penser déclarer les travaux et ennuis

Qu'à la Court on endure et reçoit jours et nuits?

Doncq', repren ton propos, 'traittant de la noblesse

Qui maintenant s'aquiert par pecune et richesse.

Aristote nous fait quatre genres divers De tous nobles qui sont en ce rond univers, Disant que par vertu (qu'on ne sçauroit abattre) Quelques uns ont acquis ce droit à bien combatre ^ Ainsi qu'avons déduit), les autres par sçavoir. Les autres par chevance et par mondain avoir, Et les autres aussi par sang et par lignage; Mais l'on prise (sans plus) en ce malheureux âge Et vray siècle de fer, ceux qui tous comblez sont De biens et de chevance, et qui grand's suittes ont De valets, de chevaux, avec maisons dorées Et sumptueux palais, dont on voit peinturées Les voultes d'un esmail fait de riches couleurs : Car p>our avoir suivy la troupe des neuf sœurs, Tous les jours de sa vie, et remply sa poitrine (Par assidu labeur) de science et doctrine, Ny p>our estre facond, gentil, et bien acort, Ny pour estre aux combats adroit, vaillant, et fort, Ny pour estre sorty d'illustre sang et race, Nul n'est icy prisé, quelque chose qu'il face. S'il n'est bien opulent. Au rebours, p)our n'avoir Ny force, ny vertu, ny doctrine et sçavoir. Pour estre aussi extrait de parents mechaniques 'Ayants, d'un vil mestier, travaillé aux boutiques) L'homme tient le plus beau et honorable lieu. Et, adoré de tous, il est ainsi qu'un Dieu, Pourveu qu'il ait beaucoup d'argent et de chevance. De cens et revenus, et face grand'despense.

Pour cette occasion maint poète, en ses escrits, A célébré de l'or l'excellence et le pris; Entre autres, Philemon soustient que d'Amalthee La corne, tant de fois es vieux siècles chantée, N'est rien que l'argent pur, lequel, icy, nous fait

141 JEAS LEJMASLE

Avoir incontinent toute chose à souliait : Soit noblesse ou amis, beauté et bonne grâce; Ce qu'a depuis esté rechanté par Horace, Qui fait de la pecune une Royne, disant Que par ell' un gros fat est veu beau et plaisant. Car richesse est l'escu de la race, et sottise. De maints que le vulgaire icy admire et prise, Veu que s'ils ne l'avoicnt sots on les noinmcroit. Et moins que crochetteurs chacun les priseroit. Apres, de Jan Second la plume ingénieuse De cette Royne-là descrit la cour pompeuse. Et, pour alléguer ceux de nostre temps encor', Ronsard un Hymne a fait des louanges de l'or. Pour montrer que le tiltre et degré de noblesse N'est rien que mocquerie où defïault la richesse.

Quand Marins entra, triumphant et pompeux. Dans la ville de Rome, et qu'on faisoit des feux Et clameurs devant luy, en signe d'allégresse, Qui, pour lors, eust osé doubter de sa noblesse ? Mais aussi quand il fut, par l'effort de Sylla, Son ennemy mortel, honteusement de là Chassé, comme un coquin, voire devenu herre Jusques à mandier par la Punique terre (Où sa retraite il fist) son misérable pain. Qui doute qu'il ne fust lors estimé villain? Fait-on nul cas de ceux dont paroist la chair nue. En maint lieu, par dessoubs une robbe rompue? Mais combien voyon-nous encor' de nobles gents Qui, estants devenus pauvres et indigents, Demeurent obscurcis parmy l'espesse tourbe Du populaire bas, qui, sans fm, le dos courbe Au labeur et travail? Au contraire, plusieurs Sont nobles estimez, et appeliez Messieurs D'un chacun aujourd'huy, qui sont extraicts de race La plus vile qu'on treuve entre la populace.

Dont les parents estoient, ainsi que crocheteurs.

Cinquante ans n'y a point, sans biens et sans honneurs;

Et tels hommes, sortis de bas lieu et Hgnage,

Changent incontinent de race et de langage,

S'estimants demy-Dieux, quand fortune leur rit.

Et perdants le meilleur alors de leur esprit.

Leurs plus proches parents ne daignent recognoistre,

Ny ceux lesquels, aussi, pauvres les ont veu naistre.

Tant la richesse bande et esblouit les yeux

De ceux qui sont, en biens et trésors, plantureux.

Mais ainsi qu'un vaisseau fait d'airain ou de cuyvre,

Bien doré par dessus, après qu'il est dehvre

De cest or précieux qui lustre luy donnoit.

Se monstre tel qu'il est, ainsi en fin se voit

La lascheté de cil qui faulsement se vante

Du tOtre de noblesse, et en ce monde, attente

D'aparoistre bien grand, ores qu'il soit extrait

Quelque fois d'un porcher ou cureur de retrait.

Mais où est Pharamond et toute sa lignée.

Laquelle aux armes fut sans cesse embesongnee?

Que sont Clovis, Pépin, et Martel devenus.

Et ceux qui de leur sang sont aussi provenus ?

Certes, ils sont tous morts, et plus, la geniture

Et race d'aucun d'eux en ce monde ne dure.

Comment donq' se pourroient long temps perpétuer

Ces petis compagnons, que nous voyons suer

Apres ce tiltre et nom spécieux de noblesse,

S'efiorçants de le prendre et usurper sans cesse.

Puis que Princes et Rois, et leurs races aussi,

Ne peuvent mesmement tousjours durer icy ?

Que je nae ry de voir ces nouveaux gentilastres

Leur antique noblesse eslever jusqu'aux astres.

En tous leurs beaux discours, nombrants, par ordre et rang,

Jusqu'au temps d'Abraham les Ugnes de leur sang.

Tant ils sont impudents) et tous leurs plaisants comptes

Ne sonnent que Barons, que grands seigneurs, ou contes ;

Mais, si de leurs majeurs quelqu'un le bonnet rond

Autrefois a porté, jamais ne l'advou'ront.

Car ces gros ignorants, qui ne sçavent rien faire,

Pensent totalement cette marque contraire

A la noblesse illustre, attendu qu'on la voit

Porter aux gents sçavants qui ont appris le droit

Et les loix, à cell' fin d'administrer Justice

A ceux de leur Province, en punissant le vice,

Premiant la vertu, et faisant tout devoir

D'hommes bien vertueux d'esprit et de sçavoir.

Apprenez, ignorants, apprenez qu'en la sorte

Que l'un et l'autre bras de l'homme se rapporte

Egalement au chef, et, comme un corps humain.

De membres et d'humeur bien tempéré et sain.

Se rend, obeyssant franchement à la bride

Du chef, qui, çà et là, à son plaisir le guide;

Ainsi le Roy, qui a souveraine puissance.

Et auquel tous estats doivent obéissance

Comme membres au chef, a, pour son dextre bras.

Justice qui esteint les procès et débats.

Et la noblesse, née aux combats et alarmes,

Est le senestre bras; et, partant, l'homme d'armes,

Mespriser ne doit point ceux-là du long habit,

Ny les voir (comme il fait) d'un visage despit.

Or, veu qu'il fault avoir une tres-grahd'richesse A celuy qui commence à bastir sa noblesse. Je m'estonne d'aucuns petis galands, qui ont Aussi peu de moyen, comme dessus le front Ils ont trop d'impudence, entendu qu'Us aspirent A ce tiltre et degré, tant les honneurs désirent. Et pensent acquérir un grand los et renom Si tost qu'ils ont escrit par un de leur surnom.

Pauvrets ! enflez d'orgueil, enflez de vanterie.

Vous servez au commun de fable et mocquerie

De tant vous eslever, parce qu'il cognoist bien

Quel est vostre lignage et quel est vostre bien.

Doncques, si m'en croyez, sans plus vous contrefaire,

Affables vous serez au menu populaire,

Veu mesmement que Dieu, qui toute chose peult,

Pert et maintient des Rois les sceptres comme il veult;

Car ainsi que le vent tout en ce monde passe.

Soit biens, honneurs, estats, illustre sang, et race,

Brief, rien n'est icy veu que ne change le temps.

Fors la seule vertu, qui deffle les ans.

Et demeure, sans fin, d'éternelle durée;

De là faut inférer la noblesse asseuree

Se bastir seulement sur icelle vertu,

Non par l'avoir mondain ou le glaive pointu.

Car, tout ainsi que l'or a la terre pour mère. De noz esprits aussi le hault ciel est le père; Or, cela que la terre engendre est fresle et vain. Tels les biens de fortune et tel le corps humain. Mais l'esprit, qui du ciel a pris son origine, (Comme estant une part de l'essence divine) Est immortel et pur. Donq', les nobles vertus, Dont les gents de bien sont ornez et revestus. Nous devons plus priser que toutes les proesses Qui procèdent du corps, ou mondaines richesses.

Ainsi point ne suf&t, pour noble devenir.

Ou bien pour la noblesse au monde entretenir

De ses premiers majeurs, d'estre chault à la guerre,

De tenir maint beau fied et spacieuse terre.

Si l'on tasche d'accroistre en grands biens sa maison.

Contre Dieu, contre droit, contre toute raison.

Opprimant les petits par trop grand 'convoitise,

Ou bien si l'on s'adonne à l'orde paillardise.

A la cr?pule salle, ou quelque autre péché,

Veu qu'en ce point, du tout est polu et taché

(Je dy polu de tache et macule éternelle)

Le beau lustre du sang et race paternelle.

Mais (ô l'abus trop vain !) chacun aujourd'huy tend

A telle qualité, et noble se prétend;

Toutesfois, où sont ceux lesquels noblement vivent

Et qui de la vertu l'estroit chemin ensuyvent?

Plusieurs, le temps passé, sortis et provenus

De sang assez obscur, sont nobles devenus

Par leur gentU esprit, car le ciel a puissance

De changer es enfans la loy de la naissance.

Et, ainsi que le hs peult naistre d'un fumier,

La rose d'un buisson, ou, comme un jardinier,

Qui, sur un tronc sauvage ou de soy tout stérile.

Ente quelque bon fruit, ainsi, de race vile

Beaucoup d'hommes, jadis se cognoissants extraits,

Se sont icy rendus excellents et parfaits,

Si bien que, de leurs noms et faits dignes de gloire,

Jusques à ce jourd'huy l'on prise la mémoire.

De quels parents yssit cest orateur, nommé

Marc Tulle Ciceron, si sçavant renommé ?

De quels, Virgile, Homère, et autres maints poètes,

Qui ont porté le myrthe et laurier sur leurs testes

Tandis qu'ils ont vescu, puis d'un los se sujrvant,

Tousjours icy leur nom est demeuré vivant?

Qui doute qu'ils ne soient (quant à la geniture

De leurs antecesseurs) de race fort obscure?

Je me tais de maint Prince, et Empereur aussi. Dont le père a vescu ignoble et obscurcy Au milieu du commun, lequel, par sa proësse Et guerrière vertu, au degré de noblesse. Souverain a monté; seulement de l'un d'eux, Martius appelle, remémorer je veux Le notable propos, qu'il se mist lors à dire,

Qu'à Rome on l'eut choisy pour gouverner l'Empire, Bien qu'autrefois il eust exercé le mestier Mecaniq' de forgeur, ou simple serrurier :

« Mes compagnons (dit-il) je ne fais doubte aucune

Qu'on ne me puisse bien ma pristine fortune

Et estât reprocher, mais j'ajnne beaucoup mieux

Ouyr dire de moy le fer victorieux

Avoir esté plustost (ainsi que bien cognoistre

Le peult chacun de vous) manié de ma dextre.

Que le vin, ou les fleurs, ou les femmes, ainsi

Que faisoit GaUien, qui rendit obscurcy,

Par sa lascheté grand', de son sang tout le lustre.

Indigne se faisant d'un père tant illustre.

Qu'on me reproche donq' tant qu'on voudra mon ar.

Pourveu que toute gent, demeurant autre part

Qu'en ItaUe, sente, à son dam et dommage.

Que j'ay traité le fer tout le temps de mon âge.

Tant qu'il leur soit advis, oyant le nom Romain,

Que c'est un peuple dur plus que fer ny qu'airain.

Quant à vous, estimez d'avoir choisy non Prince, .

Pour défendre et garder vous et vostre Province,

Qui onques n'a rien sceu, fors manier sans fin

Le fer. auquel il est de sa nature enclin. »

Ainsi cest Empereur (dont la Romaine histoire

Remarque la vertu), à son honneur et gloire

Prenoit d'avoir, premier, forgeron esté veu,

Puis en fin, d'un tel sceptre et couronne pourveu;

Comme signifiant qu'il est bien plus louable

De prendre en nostre fonds ce nom tant honorable

De noble, et en orner après noz successeurs,

Que l'avoir seulement de noz antecesseurs.

Mais plusieurs, aujourd'huy, yssus de sang illustre,

De leurs nobles majeurs eflEacent tout le lustre,

Par leurs vices infects et par leur lascheté.

Usurpants faulsement leur tiltre et qualité. Que si les saintes loix punissent tout faulsaire. Que doit-on, par justice, à ces impudents faire. Lesquels, contre tout droit, prennent le nom sacré De noblesse, qui est à vertu consacré ?

J'entends bien leur défense, ils diront que cogneue Est assez leur Noblesse, et jusqu'à eux venue, Tousjours, de père en fils, dés et depuis mil' ans. Et quelquefois encor' depuis un plus long temps, Si qu'ainsi, leur estant de longue main acquise. Jamais en controverse aucun ne l'avoit mise. De tant qu'il ne fault point, par sur l'Antiquité, S'enquérir nullement, tant a d'auctorité. Outre-plus, ils diront avoir la jouissance De maint Dommaine et Fied, et d'une ample chevance; Partant, ont le moyen de tenir leur maison Magnifique et ouverte, en tout temps et saison; Qu'Us peuvent en plaisir chacun y faire vivre. Comme Lièvres et Cerfs à la chasse poursuyvre. Ou voler la Perdrix, ou, à d'aultres esbas, S'occuper tout le jour, ayant pris le repas.

Voila certainement la plus commune marque

De laquelle aujourd'huy l'homme noble on remarque.

Mais quant à moy, je dy que celuy qui donter

Ne peut sa chair rebelle, et les maux suporter

Que le Ciel luy envoyé, avecques patience;

Qui ronge ses subjects par force et violence.

Ou par finesse caulte, et qui passe le jour

En plaisirs, n'ayant Dieu que le ventre et l'amour;

Brief lequel adonné et endurcy au vice

Mesprise l'Etemel le Roy, et la justice :

Tel meschant est vilain et deshonneste, encor

Qu'il eust pour ses majeurs Francion ou Hector.

Parquoy nous concluons que celuy seul se nomme, A bon et juste droit, vray noble, ou Gentil-homme, Non celuy dont la faux moissonne au champ d'autruy Le tiltre de noblesse, ayant, pour tout appuy. L'honneur et los acquis par ses malheurs antiques, Lesquels ont sur le roc de leurs faits héroïques Fondé telle noblesse, et n'ensuyt leur vertu : Mais celuy qui (estant orné et revestu De sagesse et valeur), de sa propre matière La bastit par science ou proësse guerrière, Sans vouloir s'enrichir d'un trésor emprunté, Alléguant ses majeurs pour toute authorité.

(Les Nouvelles Récréations Poétiques, 1586.)

GABRIEL BOUNYN

Gabriel Bounyn naquit à Châteauroux en Berxy. Il termina ses études à Paris et se fit recevoir avocat. « Depuis, dit l'Abbé Goujet il devint BaiUy du lieu de sa naissance, et, enfin, Conseiller et Maître des Requêtes du Duc d'Alençon, mort Duc d'Anjou en 1584. Du Verdier, et ceux qui l'ont copié, se trompent en lui donnant la qualité de Maître des Requêtes de l'Hôtel de Sa Majesté. Outre que cette charge n'eût pas été compatible avec celle de Bailli de Châteauroux, il est sûr que Bounyn ne prend point lui-même d'autres qualités que celles qu'on vient de spécifier, à la tête des Poésies Françoises et Latines, qu'il donna en 1586. J'ignore le tems de sa mort... » Ce fut son frère Jean qui exerça la charge dont parle Du Verdier.

En 1561, Gabriel Bounyn fit imprimer sa Tragédie de la Sultane, représentée l'aimée précédente, et qui a pour sujet la mort de Mustapha, fils de Soliman, victime des intrigues et des calomnies de la svdtane Roxane. Il la dédia, ainsi qu'une Pastorale, au Chancelier de l'Hôpital, qui paraît avoit été son protecteur. Les frères Parfaict font remarquer que Bounyn fut le premier qm ait mis un sujet turc sur la scène et un événement contemporain. Il précédait en cela Mairet, Dahbray, Desmarets, Magon et Tristan, qui traitèrent le même sujet sous les titres de Soliman, de Roxelane, de Tamerlan et d'Osman. Racine en semble moins audacieux, avec son Bajazet tiré d'im fait récent de l'histoire ottomane, trente ans après la mort du Prince.

t Un zèle vif et ardent pour la France s, dit Goujet, fait le principal mérite de ses poésies, telles que la Satyre au Roi contre les Républicains, et V Alectriomachie, ou joute des coqs, satire assez obscure, prise des diverses Histoires d'Elien. La Satyre au Roy est proprement une invective contre les Protestants, qui songeaient à partager la France en province fédérales, sous le gouvernement d'une Assemblée unique, projet sur lequel Brissac fit un mémoire dont il est parlé dans Sully « Mais, en relevant la puissance du

Roi, écrit Goujet, il tâche aussi de lui persuader qu'il ne doit rien faire au préjudice des Loix du Royaume, ni qvii aille au détriment du bien public. Ses avis sont sensés, quoique mal exprimés, mais ses déclamations sont un peu aigres. » Gabriel Boimyn, sans avoir la fougueuse aisance de Ronsard, écrivait dans le style de son temps; quant à l'aigreur que le critique lui reproche, où faut-il s'attendre à la trouver ailleurs que dans la Satire?...

Bibliographie. — La Sultane, tragédie, Paris, 1561 ; — Epigramtnata heroica,^Parisiis, 1586; — Harangue au roy, à la roine et aux hommes français, sur Venir etenement et réconciliation de la paix, et entrée dudict seigneur en ses villes, Paris, 1565; — Ode sur la Medée de Jean de La Péruse, imprimée dans les Œuvres de celui-ci; — Satyre au roy contre les républiquains, avec l'alectriomachie ou jouUe des coqs, Paris, 1565; — les mêmes, augment. de poés. franc, et latines, Paris, 1586; — Les Joies et Allégresses pour le bienveignement et entrée du très-illustre Prince François... en la ville de Bourges, in-4° 1576; — Tragédie sur la défaite et occision de la Piaffe et de la Picquorée et bannissement de Mars, Paris, 1579;

— Traité sur les cessions et banqueroutes, Paris, 1586; — Les Œconomiques ^'Aristote (trad.), Paris, 1554.

A CONSULTER. — GoujET, Bibl. Fr. t. XIII, 243. — La Croix DU Maine, Bibl. Franc., t. I, 247. — Les frères Parfait, W> du Théâtre franc., t. III, 325 sq. — Beauchamps, Rech. sur les théâtres.

— Paul Mesnard, Œuvres de J. Racine, Hachette, 1886, t. II.

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