DE LA SEULLE LICENCE DES REPUBLIQUAINS
Sire, les doubles murs, donjons, forts et rarapars. Les guerriers soubs le voile en grand nombres épars. Les morions gravez, les harnois et les lances. Ne sont de vos citez perennelles defences. Car ce qui est forgé par l'ouvrier mortel. Comme fraisle et caduc, ne se void j ardais tel Qu'il puisse sur-vieilir les cours immesurables Des siècles et saisons, et des aages durables. Tout cela est caduc. Sire, cela n'est rien, Comme trop foible appuy et débile soutien; Car Dieu, tout autrement contre-pense et devise Que l'homme sensuel ne discourt et ad vise ; Dieu, par ses jugements, tout autrement decrette Que l'homme sensuel ne discourt et projette.
Sire, il a dict que cil qui, autrement qu'en luy, En son glaive esmouleu asseura son appui. Lors, qu'il l'emoussera; et si il dit, plus outre. Qu'il le convertira en faucille et en contre. Sire, le vray soutien, la targe, et 'e pavois De vostr' estât royal. Sire, ce sont les loix. Ouy, Sire, c'est la loy qui maintient et asseure En paix vostre repos et royale demeure. Qui tient et afiermist les bornes et les fins Contre l'hostile main de vos païs confins. Je n'entend celle loy de pareille e£&cace Que la table où eU' est, qui se souille et etïace.
Exposée aux hivers et aux froids tourbillons
Des vents injurieux et mutins Aquillons;
Loy qui semble au tableau qui tout soufiEre et endure,
Subjette au trait de plume et à tout' efiassure;
Non, ce n'est celle loy, mais bien nous entendons
Celle vestu' de nerfs, de muscles, et tendons,
Qui sont vos magistrats et vos souverains juges.
Des peuples affligez les recours et refuges.
Sire, le magistrat est le bras, l'ame, et l'œil.
Le goust, et l'aliment de tout vostre conseil;
Non, non, c'est le pillier, l'arc-boutant, et colomne
De vostre majesté et royale coronne;
Car, sans le magistrat, tout ce rond univers,
Comme desordonné, tumberoit à l'envers.
Tout iroit pesle mesle, et si le fort superbe
Raviroit au pupil sa moisson et sa gerbe.
Sire, cela s'est dit pour monstrer que les pleurs
Et les mordants regrets qui becquettent nos cœurs.
Dont nous voions ici, en nos fertiles pleines,
Volter tant d'estendars, de drapeaux et enseignes,
Cliqueter les hamois, et les corselets clairs
A l'object du soleil briller à grands esclairs.
C'est obstant que la loy est mise hors de la table
Où elle reposoit, pour estre escrite en sable.
C'est obstant que la loy n'a tant soit peu de sang.
Estant sans nerfs, sans os, sans artère, et sans flanc.
C'est obstant que la loy, comme une idole peinte
Dans le plan du tableau, est demeurée esteinte.
Las ! Sire, si la loy eust esté bien gardée, Ceste vermine là ne se feut hazardee De mutiner ainsi contre vous son vray Prince, Encontre vostre estât et ceux de sa province.
Or', Sire, vostre edit, vostre loy est que cil Qui, contre le sainct oint, herissra le sourcil.
153 GABRIEL BOUNYN
Qui reiifroignra son front, et son audace huppée,
Luy et ses partizants soient touchez de l'espee.
Sire, l'edict est tel que cil tant acreté.
Qui, mutin, grommelra contre la majesté
Et vostre estât roial, que le glaive n'espargne
Son chef, et soient ses biens acquis à vostre espargne.
Sire, de cette loy vous n'en estes l'autheur.
Nul roy de vos ayeux n'en fut onc inventeur :
C'est ce guerrier Caesar, qui, par sa loy Publie,
De ces republiquains damne, annott' et publie
Les vies et les biens, contre Testât romain
Pour avoir animé leur conjurable main.
Donc, Sire, authorisez vostre sainte Justice,
A vos vrais magistrats faite qu'on obéisse;
Quand ferez un edit, une loy désormais.
Faites qu'irrévocable elle soit à jamais.
Et si quelqu'importun en demande la glose
Ou retractation, dittes luy : « Quoy? Qui ose
S'opposer à ma loy ? Retirez vous d'icy.
Qu'on ne m'en parle plus, je veux qu'il soit ainsi. »
AUors vous florirez, voire de race en race.
Et conquestrez citez, païs et forte place;
Allors les trois fleurons de la gent des Vallois
Et leur haute valleur, d'icy jusqu'aux Indois,
Et de r Indois au Maure, et des Scytes au Thrace,
Voire, par tout ce rond, sera bien loing esparce.
Sire, ces mirmidons qui en leur teste ont mis
Le casquet contre vous, ces maseaux, ces fourmis.
Ces brodes ehanchez, ces grues, ces Pygmees,
Comm' un glas au soleil s'en iront en fumées.
Quoy? Sire, mais comment ces petits hommelets
Pourroient ils guerroier dessoubs les corselets?
Assaillir et choquer, et venir à la charge.
Quand ne peuvent traîner leurs rançons et leur targe?
Tant se travaillent ilz pour leurs armes traîner
Que, quand l'on vient aux mains, ne peuvent halainer;
Quand il faut chamailler, cette gent est si vaine
Pour pleier sous l'harnois qu'ell' en est hors d'haiaine.
Tous ces coporiaux, ces rustres, ces faquins, Ces gentils polliceurs et beaux Republiquains, Ces portefais poussifs et nettoyeurs de rues. Tous ces banqueroutiers et picqueurs de charrues, Feroient mieux de reprendr' leurs picqs et leurs crochets Sans si sauvagement s'accoustrer d'halecrets.
Sire, il me semble voir quelques hideuses quines,
Voiant ces fols mitrez de vieilles brigandines.
Et morions forgez à l'espreuve des dens
Et des ongles crochus, où y nichoit dedans
La race des souris; et quant à leurs épees.
Elles sont au vieil loup, d'un fer aigr' attrempees,
De mode qu'à les voir ainsi marcher de front.
Faisans leur tran tran tran, sembl' à voir que ce sont
Les prestres de Bacchus, confrères des Menades,
Estans ainsi coiffez de leurs vielles saUades.
Mais, bon Dieu ! quel ennuy, quell' aigreur, quels dépits
Eguillonnent ces gens de faire tout au pis ?
Qui émeut et époint cette peuplade mince
D'ainsi s'enorguillir contre son Roy et Prince?
Sire, je voy que c'est : c'est faute d'un bon mords
Pour tenir en arrest ces peuples si discords,
Ouy, c'est pour n'avoir mis et tenu roide en bouche.
Un mords à ceste gent, et peuple si farouche.
Ouy, c'est pour ne l'avoir reprins et rudeié
Lors que du vrai sentier il s'est.oit devoié.
Qui l'arbréau tendron dés jeunesse ne taille. De le tendre envieUly ccluy en vain travaille.
155 GABRIEL BOUNYN
Car le tendre arbréau, et tous jeunes taillis, De gros rameaux branchus s'estans enorgueillis, Ne sont plus jeunes laiz, hantes, ne bois de cherpe. Qui cèdent au cousteau et à la courbe serpe.
Donnez de l'œil icy, or'. Sire, oiez les plaincts.
Les clabaudans abois de ces republiquains :
L'un, Sire, vous requiert liberté de sa pance.
Et l'autre, tout douillet, la quiert de sa conscience.
L'autre, de mal verser veut estre dispensé.
Et l'autre, en vostre court désire estre avancé.
Bref, les hergneux Timons et ploreux Heraclites
Riroient efiErenément de voir ces hypocrites
Qui ne quierent sinon que pure liberté
De mesfaire à autruy, avec immunité
De tous droicts décimaux, de tributs et de tailles :
Or', voilà le plaintif de toutes ces quenailles.
Sire, de ces mutins les yeux sont obscurcis,
C'est pourquoy ce grand Dieu a ses bras accourcis.
En son ire, sur eux; c'est pourquoy, dans la voie.
Au plaisir de vos gens Ll les a mis en proye.
Ouy, Sire, c'est pourquoy ilz ont leur chef navrez
Du glaive de là sus, comme gens reprouvez;
C'est pourquoy ce grand Dieu, le Dieu des exercites,
Foudroira tout à main, eux et ceux de leurs suittes.
Dieu, qui parois plus haut que les mons de Seon, Ni que les oliviers des montagnes d'Hermon, Qui triomphes là-sus, et as ta force aux nues. Les superbes hautains qui deforce de nues. Qui passes en hauteur les chesnes de Basan, Les Ciprés haut festez et Cèdres du Liban : Armes ta forte main, aigris toy, et te courbes, Mi-panché, et du ciel, sur ces hostiles tourbes.
Dardes epoissement, de ton bras punissant. Tes dru-brillans esclairs et fouldre rougissant.
Mais quoy? poisons un peu l'eSet de la requeste
De ce monstre testu et si horrible beste,
De ce vulgaire bas, ignare, defeal
A vous. Sire, leur roy, et vostr' estât roial.
Quoy ? Sire, où est la loy, soit civille ou tant saincte.
Qui reçoive l'efiet de leur si lourde plainte?
Quel octroy veuUent ils de pure liberté
Que celuy là qui est, et tousjours a esté?
Que celuy là qui est donné es temps prospères,
Quand la loy florissoit, et vivoient nos saints pères ?
Ce faire ne pouvez, non, Sire, car les Rois
Ne sont qu'exécuteurs et ministres des loix.
Sire, sur ce que bruit cette folle commune.
De dimes et tributs prétendant estre immune.
Ce sont gens mal racis, quintifs, et forcenez,
Car les droits et devoirs proprement destinez
A vostr' estât public et roialle personne.
Ce sont devoirs fiscaux subjets à la coronne.
Hors de tout hypothèque, et de leur qualité
Subjets à l'entretien de vostre majesté;
Devoirs quittes et francs, et desquels aussi, Sire,
Jamais la qualité et nature n'empire :
Sire, c'est le dommaine et just' hérédité
Que des Rois voz ayeuls vous avez hérité.
Mais, Sire, voiez vous ces faiseurs de menées Qui veulent quereller les choses destinées A vostr' estât roial, cuidant diminuer Ce que Dieu et la loy vous en veulent donner !
Sire, ce bien icy et royalle largesse
Est accordé de Dieu à vous et vostr' hautesse.
157 GABRIEL BOUNYN
Afin de pollicer, defiendre, et soustenir
Vos subjets naturels, et pour les maintenir
En paix et seur repos, es cœur de vos provinces,
Contre les Rois voisins et tous estranges Princes,
Afin qu'ils puissent. Sire, en commode saison,
Serrer leurs petits biens, leurs fruits et leur moisson,
Accroistre et amander leurs doux champs et leurs terres,
Affranchis de discords et de civilles guerres,
De leur propr' et acquêts, pour les garder en fin
A leur plus proche hoir, leur parent et affin.
O race de Dathan, Philistins, Moabites, Enfans de Canaan, peuples Gomorroïtes, Peuples plus incensez, félons, et abrutis. Qui du sentier de paix vous estes divertis ! Helas ! que ce grand Dieu or' s'atriste et courrouce Dont avez délaissé, vostre appuy et recousse. Dont du joug social vous vous estes demis, Abhorrart vostre Roy: pour vous estre permis Licentieusement toutes sortes de vice.
Dieu ne vous sera plus comme jadis propice, Ains vous fouira aux pieds en son ire et fureur. Et si vous bannira, mais, ô Dieu ! quel horreur ! Du saint mont de Sion, et de son sanctuaire. Comme gent à son Roy rebourse et refractaire. Ou il vous exclu'ra du lieu des saints éleus. Comme ses devoiez et ses plus mal-vouleus. Vostr' oeil, vostre lueur du tout sera esteinte. Et du sang de voz flancs la terre toute teinte, Voz bleds, voz oliviers, et tout genre de fruits Seront treuvez es champs tous bruslez et recuitz. De mode que cherté, faim, et dures famines Vous mettront à ce point de vivre de racines.
Peuple hostil et mutin, as tu bien tant mespris Contre ton Roy et chef, que d'avoir entrepris.
Las ! aiant tant osé, que de battre l'estrade
Sur le dos de nos champs, et en la pleine rade,
Morgant, fendant, mutin, mettant tout en deroy.
Disant : « Sus ! tuons tout ! car il n'est plus de Roy ;
Vive la liberté ! Sus ! soldats, qu'on s'appreste
De France ruiner qui nous est en conqueste !
Sus donc ! venons aux mains ! c'est trop temporisé.
Le conseil n'est plus riens, ou tout est advisé. »
Quell's raisons sont cecy ? quels propos, et quels thèmes ?
Sinon purs argumens de frivols anathemes?
Non, non. tu as un Roy. peuple fol, abbruty.
Auquel servillement Dieu t'a assubjety.
Du fait de ton ayeul. le peuple IsraeUte,
Qui t'y oblige ainsi, et tout ceux de ta suitte.
Cette obligation de son efiet entier.
Par fiction de droit passant à l'héritier.
Comme toy réputé une et mesme personne
Que cil qui t'obligea au droict de la coronne.
Ores, d'en appeller. s'en plaindre, ou reclamer,
C'est alléguer sa faute et soy mesme blasmer,
Puis qu'il y a arrest registre au sainct livre.
Par lequel ce grand Dieu oint, bénit, et délivre
Un Roy, pour commander sur ces peuples discords.
Et punir durement leurs fautes et leurs torts.
Or tu te tais, mutin, tu n'as plus de repUcque, Tu ne regimbes plus, encores qu'on te picque. Ores, comme vaincu tu rougis, tout honteux. En remarquant tes faits si beaux et merveilleux. Reconnois donc en toy, ô trop mutine tourbe ! Que le Dieu de là haut çà bas se panche et courbe, Pour oeHlader ton Roy, le guigner, et des yeux L'advertir sagement des cas avantureux.
Dieu l'a oint et beny; Dieu a touché sa bouche. Son sceptre diademal, et son lit, et sa couche; Dieu luy guide sa main, son œuvre, et si ses pas
159 GABRIEL BOUNYN
Sagement il mesure et les dresse au comp>as. Afin que son alleure et son pied ne s'absente Ou ne s'écarte au loin de la plus droite sente. Du levain de bonté Dieu a petry son cœur Et si l'a abreuvé de sa douce liqueur, De son royal' manoir, au plus haut du pinacle, Ayant posé son seau, sa marque et son signacle.
Tout ainsi sur la mer que le chenu naucher,
Sage, pour échapp)er le hurt du dur rocher,
Ou qu'un vent boréal, de sa dépite halaine.
Ne froisse les timons de sa viste Carène,
Hatif, cale la voile, évitant à l'efiFort
Des vagues, et prudent à la guide du nort.
Tenant le gouvernail et peaultre du navire.
Attendant un Zephir' qui plus doux luy aspire.
Calant aux flots marins, soudain gaig^e le port
Et jette l'ancre à fond. Ainsi le Dieu très fort
Est du Roy le naucher, la guide, et le pilote.
Afin que notre Roy, de la marine flotte,
Ne soit veu assailly, ains plustost que son cœur
Ne soit emmertumé de fierté et rancœur.
Mais à nous, ses subjets, soit doux, aimable, tendre,
Enchn de son instinct et facile à entendre
A nos cris. Ainsi Dieu tient son cœur et ses yeux,
Ses lèvres et ses pieds, et le tout de son mieux.
Le guidant droitement, pour crainte qu'il ne verse
Par les détroits mondains et si dure traverse
De ce rond ici bas. Sire, ores je m'en ris
De tous ces mal-contans, déplaisans et marris :
L'un grommelle, mutin, et en soy se refroigne;
L'autre croise les bras, et l'autre fait la troigne;
L'autre, ayant enfoncé son chappeau sur les yeux,
D'un pas froid-alanty marche, tout marmiteux;
L'autre, tout enfumé, roidement se pourmeine.
Discourant à part luy, et, d'une grosse haleine.
LES SATIRES FRANÇAISES DU XV I^ SIÈCLE i6o
Se lamente et gemist. des soupirs enfantant,
Comm' un homme attristé faisant le mal contant;
L'autre, se pourmenant, à plusieurs fois s'aixeste.
Ores parlant des doigts et ores de la teste.
Et l'autre, transporté de ses profonds discours,
Comm' un homme éperdu répond tout au rebours.
Mais quoy? que veulent ils? cette troupe dépite
De ses debtes passifs veut elle qu'on l'acquite ?
Pour vous avoir servy tant seullement un jour.
Ou pour s'estre trouvez au choc de Moncontourt,
Ces messieurs veulent ils que soudain l'on leur ouvre
Ou leur baiUe les clefs des finances du Louvre?
Mais quoy? indignement voudroient ils bien ranger
Au siège où il vous plaist les Princes arranger ?
Il y a tel seigneur qui pour vous fait défense.
Qui onc ne vous pria luy faire recompense.
Combien sont ils de grands, qui ne suyvent vos cours,
(Comme font chacun jour ces donneurs de bons jours)
Lesquels ont dépansé or, terres et chevance,
Pour le juste soubtien de vous et vostre France,
Mais pour cela, pourtant, à fin de leur donner
Ils ne sont point icy pour vous importuner?
Il y a tel aussi, envieilly en vos guerres.
Qu'il a tousjours suyvi es plus lointaines terres.
Lequel, estropié, froissé, vous sert icy.
Le transi mal-contant sans contrefaire ainsi.
Sire, c'est à vous seul de juger des services
Que vos serviteurs font, chascuns en leurs offices;
Faut que vous alliez. Sire, un chacun remarquant,
A fin que, quand aurez quelqu'office vacquant,
Quelqu'estat, quelqu 'honneur, et dignité insigne,
Celuy en soit pourveu qu'en voirrez le plus digne.
O Dieu ! que ces mutins sont fols et mal rassis D'ainsi eux dépiter et faire des transsis ! O quels reformateurs des polices civiles,
i6i GABRIEL BOUNYN
Des empires hautains, des citez et des villes ! Ils veulent tout muer, altérer, et changer. Et à leurs seuls ad vis toutes choses ranger; Ils veuUent reformer, par leurs si folles quintes. Les edits, les statuts, et mesme les loix sainctes !
Sire, ces gens icy sont si fols et quintifs. Si mal-ingenieux et si lourds inventifs, Qu'ils veullent gaulloïer toute la voûte ronde, Arpanter tout ce rond, et puiser l'eau profonde Du gouffreux Océan; quant à l'ordre des cieux Et de ses mouvemens, ces beaux ingénieux VeuUent tout r'abiUer et de nouveau refaire. Et voire mémement les cercles de la Sphaire. Ils veulent mettre et voir le chartier Ericthon, En la place et endroit de l'ourse Caliston. O nobles trop mutins, gens félons et rebours. Nourris dedans le creux des Liepards et des ours ! Gens qui avez osé, dans les gauloises pleines. Lever les blancs drapeaux et hostilles enseignes Contre Henry vostre Roy, Prince chevalleureux, Roy de tous redouté pour ses faicts vaUeureux ! Roy, le prime des Rois; Roy qui, en tout le monde, GDmm' un PhœnLx roial n'a Roy qui le seconde ! Roy les armes au poing qui son nom va bornant, A l'œil de l'estrangier, du levant au ponant ! Roy ! cher mignon des cieux ! Roy lequel, s'il s'embarque, Il conquestra les mers et se fera Monarque ! Roy qui a adjousté aux beaux fleurons de liz Ce que va entoumant le fleuve de Rudiz ! Roy esleu de Poloigne, et Prince de Russie ! Roy des Gracchoniens, duc de Lihuanie ! Mais quoy? peuple mutin, ose tu t'afironter A celuy là qui peut tout un monde dompter ? •Qui, gamy du conseil si saint et salutaire De la Roine sa mère, auguste et débonnaire, T. II. 11
Domptera sous ses loix les Princes plus rebelles. Leurs villes et citez, et fortes citadelles?
Ores, Sire, ma nef, trop lasse de ramer Par les flots orageux de cette ondeuse mer. Soufflée d'un zephir' qui doucement la pousse. Aborde icy vers vous, son havre et sa recousse, A fin de vous prier, premier que débarquer, A vostre estât Roial de tousjours bien vacquer. De veiller chacun jour, soigneux, sur votre charge. Comme votre devoir et Dieu le vous encharge. Faites que vos subjects ayent facile accez Vers votre majesté; et quand, de quelque excez. L'on vous sera plaintif, commandez que justice En soit faicte soudain. Ceux qui vous font service, Comm' ils mériteront qu'ils soient recompensez. En crédit et honneur près de vous avancez : Sire, recognoissez vos suppôts et vos Princes, Aimez et soulagez vos pauvres peuples minces, Sur tout, aimez la paix en la cerchànt la sus; Si l'étrangier n'en veut et vous en fait refus. Servez vous. Sire, aUors, de loyaux Capitaines Que soudain envoirez aux depesches lointaines. . Faites que vos edicts à leur estroit désir Soient gardez, et si. Sire, il vous vient à plaisir D'en faire autre, selon et ainsi que l'urgence Le necessitra lors, poisez en l'importance Premier qu'il ne soit veu ne leu dedans vos cours. Quand sera publié faites qu'il ait son cours; Si aucun en requiert, comm' en forme d'attache. Interprétation, ne souffrez ceste tache, Sinon lors que ce feut pour à plein éclaircir Ce qui de vostre edict vient le sens obscurcir; Chassez de vostre court tous faiseurs de divorces, Ceux qui ne vont le droit et cerchent les detorses; Sire, chassez ceus là, pour avoir rente ou cens
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Qui vendent leurs parfums, leur fumée et encens; Chassez de vostre court tous ces faiseurs de fourbes. Ces menteurs éisseurez et ces bailleurs de bourdes.
Faites, Sire, une loy, ordonnance et edict
Que cil là qui bouffonne, et blasonne, et mesdit.
Soit puny; mais surtout, retirez voz aureilles
De tous ces rapporteurs et semeurs de nouvelles.
De cil là qui médit en cuidant s'avancer.
Des autres detractant pour loin les devancer.
Quant aux derniers et soude, et tout ce qui s'enrollc.
Tenez en soubs la clef un estât et un roUe.
Sire, prenez plaisir à voir parler souvent
De ce qui vous afiaire, et voire si avant
Que vous mesme entendiez Testât de vostr' affaire.
Voire, Sire, aussi bien que cil qui la doit faire;
Soigneux, enquerez vous de quelques bons seigneurs.
Signalez gens de bien, et non point exacteurs.
Fort expérimentez es polices des guerres.
Pour régir vos citez, vos païs et vos terres;
Et quant à gouverner les bornes et les fins
De vos païs frontiers, n'y mettez que gens fins.
Vieux soldats, et, pour chefs, gens qui vous soient fidelles.
Pour garder comme l'oeil vos forts et citadelles.
Sire, je ne remarque, en toute la rondeur
De la terre peupleuse, un plus brave vainqueur.
Plus courageux guerrier que vostre de La Chastre,
Qui, possédé du ciel par l'influs de son astre,
Moullé dedans l'anneau du céleste lambris,
A exploité, vainqueur, des faits de si haut pris.
Si beaux, si signalez, si que la terre toute
Comm' un autre Caesar l'on cherist et redoute.
Voire le fier Anglois, l'Espagnol, l'Allemant,
Tesmoing Amaleduc, où nostre régiment
Pleioit sous l'ennemy, s'il n'eust prias en sa garde De nostr' ost là campé la Françoise avant garde; Tesmoings nous sont à l'oeil les rebelles parois. Les murs démantelez des mutins Sancerrois, Leurs rochers sourcilleux de superbe nature. Qui hurtoient du sourcU la céleste vouture. Lequel, par ses efforts et tempesteux orage. Par assaults furieux et martial ouvraige. Par outils, a ses rocs superbes desassis Et dejettez en bas du plan de leurs massis. Si que ces hauts rochiers, jadis si roidroissez. Par son glaive vangeur sont ores r'abaissez. Ouy, je di r'abaissez, et limez de la lime De l'outil martial, si qu'Us n'ont plus de cime, Mi-panchans contre val, dérochez, et tous corbes. Pour estre martelez et battus de coups orbes. Sire, vous le sçavez, Charles, Roy, ce monarque, Vivant le reputoit pour un grand chef de marque, Lequel pour le conseil l'appeUoit son Nestor, Son Ulysse facond, son belliqueux Hector, Voire qu'il l'eut doté de ses plus hautes marques De son estât Royal, si des mortelles Parques N'eut esté prévenu. Or', Sire, aimez-le donques. Autant que favory que vous aimâtes onques. Aimez les gens lettrez. Sire, et les avancez; Faites de leur labeur qu'ils soient recompansez; Car sont ceux, à l'autel de la saincte mémoire. Qui consacrent vos ans, vos faicts et vostre gloire, Qui consacrent vos ans à toute éternité. Et aux siècles futurs de la postérité.
Ainsi srez redouté, ainsi cest Eternel Rendra vostre Couronne et sceptre perennel; Dieu vous fera fiorir sur toutes les hautesses. Et vous soumettera citez et forteresses; Il vous fra triompher sur les rois étrangiers En vous affranchissant de périls et dangiers;
i65 GABRIEL BOUNYN
Il accroistra bien loin vos frontières limites,
Voire jusqu'aux Indois et pardelà les Scythes;
Il assuj étira tous peuples sous vos mains;
Bref, Sire, il vous fera le plus grand des humains.
Tout tremblra dessous vous, et mesme les Monarques
De là outre les mers singLront voile à leurs barques
Pour voguer jusqu'icy, à fin de vous ofiErir
Eux et leurs royautez, vous priant de soufltrir
Qu'ils régnent vos subjects et humbles tributaires.
Sire, quant à ceux là qui vous sont refractaires,
Comm' invincible Roy vous en triompherez.
Et de leurs partizants; ouy. Sire, vous serez
Redouté d'un chacun; et si Paix, la Déesse,
Chère fille de Dieu, vous donra à largesse
Toutes sortes de bien; si que félicité
Ne s'éloignra jamais de vostre Royauté.
(Satyre au Roy, i ^^6.)
CLAUDE DE TRELLON
Suivant Guillaume Colletet, Claude de Trellon naquit à Molose, en Provence; selon l'Abbé Goujet, à Angoulême, et M. Pierre de Lacretelle, à Toulouse. Ce dernier critique fonde son assertion sur l'existence de Gabriel de Trelon, conseiller au Parlement de Toulouse, auteur de Six chants de vertus, qui contiennent un sonnet de Claude, son frère. Ils seraient, avec un Gilbert de Trelon, mainteneur des Jeux Floraux, de 1592 à 162 1, les fils de Claude de Terlon, né à Toulouse en 1525, capitoul en 1555, et député aux États- Généraux d'Orléans en même temps que Guy du Faur de Pibrac. Terlon se serait signalé dans le parti catholique, au cours des guerres de religion.
Quant à Claude de Trellon, le poète qui nous occupe, nous ne saurions rien de lui sans la notice de Guillaume Colletet, et ce qu'il dit de lui-même dans ses œuvres, notamment dans un roman autobiographique intitulé : Histoire de Padre Miracle et de l'Amant fortuné. Padre Miracle, d'après l'Abbé Goujet et M. de Lacretelle, est Claude de Trellon, et V Amant Fortuné, le comte d'Aubijoux. Dans ce cas, Trellon serait né en 1560, ou 1564... Après d'insuffisantes études, il s'engagea, en 1579, dans la compagnie de Jean de La Valette, plus tard duc d'Epemon, qu'il suivit en Piémont, en Languedoc et en Guyenne. Il quitta La Vallette pour la cour de Fontainebleau et se lança dans les aventures galantes, en compagnie du comte d'Aubijoux, V Amant Fortuné. Il reprit du service en 1587, dans l'armée de Joyeuse, et fit sous ses ordres la seconde campagne de Poitou. Blessé à Coutras, où son maître fut tué par ceux qui l'avaient capturé, il passa dans l'autre armée ligueuse, commandée par Nemours, et combattit aux journées d'Arqués et d'Ivry. En 1593. se trouvïint à Lyon avec le duc de Nemours, il céda à son penchant pour la satire et rima des remontrances à son chef. Celuici fit arrêter le poète-soldat si mal inspiré, et l'envoya sous escorte à Turin, dans les États du duc de Savoie, sur quoi une émeute éclata à Lyon, Nemours fut mis à la forteresse de Pierre Seize, et les
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stances s<itiriques de Claude de Trellon se lurent imprimées avec le manifeste des mutins.
Le satirique resta prisonnier toute l'année de 1594. Il parcourut ensuite l'Italie, contre laquelle il a laissé des sonnets que l'on pourrait ajouter, du moins quant à l'inspiration, à ceux de Du Bellay et d'Olivier de Magny. Rappelé dans le sanctuaire de Loretta aux devoirs d'une religion qu'il n'avait pratiquée qu'en soudart, il céda aux instances d'un ecclésiastique qui lui conseilla d'expurger ses œuvres de leurs parties libertines. Ce fut dans cette disposition qu'il prépara l'édition collective de Lyon 1595. De celle de 1597, plus sévèrement revue, il écarta son romaux allégorique, plusieurs pièces de la Muse Guerrier*, de la Flamme d'Amour, et enfin Le Ligueur repenty, qu'il désavoua, et qui n'est sans doute pas de lui, bien qu'il ait paru sous son nom. Ce recueil prit le titre de Cavalier Parfait, pour deux raisons : la première de faire hotmeur au Duc de Guise, qui était, dit-il, un Cavalier vraiment parfait; la seconde, parce qu'une pièce de cent deux stances concerne les devoirs d'un Cavalier, autrement dit d'un gentilhomme. A partir de cette date de 1595, on le perd de vue. Contrariant Colletet, qui le fait mourir en 1594, ^L de Lacretelle prolonge sa vie jusqu'en 1625, où il aurait fini conseiller au Pcirlement de Dombres. « Cette dernière opinion est discutable, écrit M. Frédéric Lachèvre : à partir de 1597, on imprime souvent, il est vrai, à Lyon, les Œuvres de Trellon, mais sans aucime addition, et il semble peu probable que ce poète ait abandormé complètement la Muse trente ans avant sa mort, surtout en présence de l'assertion de Colletet. » Pourtant, les remaniements et suppressions entre 1595 et 1597 prouvent que Claude de Trellon n'est pas mort en 1594, comme le prétend Guillaume Colletet.
Il nous paraît assez extraordinaire aujourd'hui qu'un poète si souvent réimprimé de son temps soit au nôtre presque inconnu. Même, il ne passa guère le premier tiers du xvii» siècle, et Colletet à peine adolescent commençait à le mépriser. « Le premier livre de poésie, dit-il, qui soit jamais tombé entre mes mains a esté la Muse guerrière de Trelon. Je n'avois pas sept ans que je la savois presque entière par cœur. Mais comme à sept ans je l'avois fort estimée, je commençay de le mespriser à douze, et ce d'autant plus justement que ce fut en ce temps-là que je commençay de lire les doctes œuvres du grand Ronsard, et les conférer avec les ouvrages de l'ancienne Grèce et de la vieille Rome. Après tout, sans faire le fin ni le glorieux, ce fut par la lectiure des sormets de Trelon que je recormus que le sonnet étoit im petit poème de quatorze vers, et par la lecture de ses élégies, j'appris qu'il y avoit des rimes masculines et féminines dont la seule alternative estoit im grand ornement en nostre langue. »
En tenant compte de ce que le dégoût de Colletet eut d'accidentel.
ainsi que de la précocité du lecteur, on peut juger que le succès de Trellon allait déjà s'affaiblissant. Du reste, il ne devait être soutenu que par les of&ciers de garnison, ses contemporains immédiats, et ceux que l'on appelait les plumets de cour. Les vers de Trellon ne méritent pas cet oubli. Ils ont de l'invention, de la vivacité, du natmrel, et cette nonchalance, enfin, d'où Régnier tirait ses plus grands artifices... L'auteur de Macette doit, d'ailleurs, à la pièce que nous publions, maints traits de la Satyre III au marquis de Cœuvres. Il connut certainement Claude de Trellon à Vanves, chez Desportes, lequel a mis une poésie en tête de VHermitage, recueU édifiant, dont les meilleures pièces sont deux Elégies Satiriques : l'ime contre la Cour, l'autre sur la condition de l'homme et la vanité des grandeurs. On ne manquera pas, non plus, de rapprocher les Stances de Régnier : Quand sur moi je jette les yeux, de l'Oraison : Hélas, Seigneur, je me repens, bien que ces pièces aient les mêmes sources dans le Livre de Job et les Cantiques de David.
Il est malheureux que Trellon n'ait pas réuni les Satires et les Elégies satiriques que l'on trouve éparses dans ses Œuvres. Elles eussent fait de lui un satirique de bon aloi, au lieu qu'il n'apparaît guère que comme un auteur prolixe de fatigantes frivolités, un poète au mérite trop inégal.
La Satire à M. De la Broue est extraite de la Mnse guerrière de 1587. L'Abbé Groujet, assez avare de compliments, écrit à son propos : « Tout ce Discours, qui est très long, mérite, selon moi, d'être lu. »
Bibliographie. — La Muse guerrière, Paris, 1587, 2 éd., et suivantes en divers lieux : 1589, 3 éd.; 1590, 1593, 1596, 2 éd.; 1597, 1599, 1604, 3 éd.; 1608, 2 éd.; 1611, 1614, 1616, 1614, 1618, 1619, 1624, 2 éd.; 1664, 2 éd.; 1633; — Le Premier Livre de la Flamme d'amour avec l'histoire de Padre miracle, plus diverses poésies, Paris, 1591; — Stances extraites des Œuvres du Sieur de Trellon sur le desordre des humeurs et actions d'un prince mal conseillé, Lyon, 1593; — L'Hermitage du sieur de Trellon, avec ses Regrets et ses Lamentations, Lyon, 1593; — Discours en forme de déclaration, Lyon, 1593; — Les Œuvres Poétiques, Lyon, 1594; 1595, 2 éd.; — Le Ligueur repenty, Lyon, 1595, 2 éd.; 1596; — La Muse Sainte des divines inspirations, Paris, 1596; — Le Cavalier parfait du sieur de -Trellon, où sont comprises toutes ses œuvres diverses en 4 livres, Lyon, 1597, 1599, 1605, 1614.
Claude de Trellon a mis un quatrain en tête des Premières Œuvres poét. de Flaminio de Birague, 1585; un sonnet en tête de l'ouvrage de son frère Gabriel de Trellon : Six Chants de vertus, 1587; et un autre devant Le Deuil du S' de Ferron sur la mort de M'' le
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duc de Genevois et de Nemours, 1596. Les recueils libres, publiés de 1600 à 1626, renferment deux pièces de lui, dont une satirique : Ode contre un jaloux sot et fascheux.
A CONSULTER. — GoujET, Btbl. franc. XIII, 375. — Viollet- LE-Duc, Bibl. Poét. — Olivier de Gourcuff, Les confidences poétiques du sieur de Trellon (Revue de la Renaissance, juin-juillet 1902). — Lacretelle, Claude de Trellon {Bull, du Bibl., 1905- 1906. — F. de Gelis. Hist. des jeux floraux. — Hugues Vaganay, Bibliogr. du Sonnet. — Frédér. Lachèvre, Bibl. des rec. collect. du xvi« siècle (à paraître); Rec. collect. de poes., t. IV (contient la notice de Guillaume Colletet) ; — Rec. Libres et Satyr, — Maurice Allem, Anthol. poèt. franc, xvi* siècle, t. II; librairie Gamier.