‹ Les satires francaises du XVIe [i.e. Seizième]Chapitre 14 sur 35 · A MONSIEUR DE LA BROUE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE LA BROUE

La Broue, que les cieux ont fait icy bas naistre Pour, entre les mortels, comme un soleil paroistre, Escoute, je te pry', de quelle humeur je suis. Et de quelle façon mes amours je poursuis. Quand je suis amoureux, que l'amour me travaille. Que cent mille pensers me livrent la bataille, Que je me meurs d'angoisse, et que mon cœur transi Ne pense à rien, sinon qu'à l'amoureux soucy. Guidé de désespoir je parle en ceste sorte : « Madame, vous sçavez l'amour que je vous porte. Je vous l'ay fait cognoistre en mille et mille lieux, Pourquoy donc logez vous la rigueur dans vos yeux ? Le ciel veut que mon corps de vostre corps jouysse; Le ciel veut que je meure en vous faisant service;

Tout le monde y consent. Hé ! quoy ? vostre beauté

Veut-elle disputer contre la deïté ?

Non, non, il faut céder; la raison le commande;

Aussi, vous ne pouvez refuser ma demande.

Elle est trop raisonnable, ha ! vous le sçavez bien,

Mais l'honneur vous defîend de ne m'en dire rien. »

Ainsi, mon cher La Broue, à ma fiere maistresse

Je conte ma douleur, mon mal, et ma tristesse;

Je luy dis mes ennuis afin d'avoir le fruict

De l'amoureuse peine où l'amour me conduit.

Au reste, mon humeur n'est point désagréable;

J'ayme tout ce qui est de beau et de louable;

J'ay tousjours estimé les hommes valeureux.

Et ne fais p>oint de cas des courages peureux.

Que les hommes vaillans sont dignes de louange !

Encore bien qu'ils soient en un païs estrange

Ils sont soudain cogneus, car tousjours la valeur

Montre de sa clarté par tout quelque lueur;

Pour ceux-là, volontiers, je finirois ma vie;

J'ay de leur amitié toute l'ame ravie;

Je suis du tout à eux, et n'ay d'autre désir

Que d'avoir le moyen de leur faire plaisir.

Je ne suis pas de ceux qui aiment tout le monde;

Je ne me mets jamais à la mercy de l'onde,

Avant que m'embarquer j'y songe bien souvent,

Et sonde le vouloir de la mer et du vent;

Je suis particulier en tout cela que j'ayme;

Je suis particulier en mon amour extresme;

J'aime fort peu de gens, mais je les aime tant

Qu'il n'est rien comme moy au monde de constant;

Jamais l'ambition ne loge en mon courage;

Je ne suis pas de ceux qui bravent le langage;

Je suis brave d'efifect, et tiens tousjours au poin

L'espee, pour aider mes amis au besoin;

Je crains Dieu, je l'honore, et n'ofïence personne;

171 CLAUDE DE TRELLON

A rien qu'à la vertu mon esprit ne s'addonne; Je hay du tout le vice, et blasme infiniment Ceux qui le bien d'autruy tiennent injustement; Je fuis, tant que je puis, de ceux la compagnie Qui veulent qu'un chacun à leur gpré se manie; Je fuis, tant que je puis, les hommes indiscrets, Et ne m'informe point de sçavoir des secrets.

Mon humeur n'est pas propre à servir de cuirasse;

Je ne puis demeurer long temps en une place;

Il faut qu'un petrinal soit patient et doux.

Quand il parle à un grand parler à deux genoux.

Avoir la teste nue, attendre à une porte

Son maistre, tout un jour, jusques à tant qu'il sorte.

Et au partir de là n'avoir rien que du vent.

O le piteux estât qu'est celuy d'un suyvant !

Le paysant mille fois, qui laboure la terre.

S'estime plus heureux, quand ses grains il enserre,

Qui, franc d'ambition, remply de liberté.

Court où luy semble bon, d'un et d'autre costé;

Au lieu qu'un petrinal, puis qu'ainsi on l'appelle,

Il faut qu'il ait tousjours le cul dessus la selle;

Il n'ose dire mot quand on dit : Monsieur dort;

Cent mille fois le jour il voudroit estre mort.

Bref, ce mot de (Monsieur) est tant insupportable.

Que j'aime beaucoup mieux ne manger à ma table

Qu'un morceau de mouton, vivant parmy les champs.

Que d'estre, en court, esclave et consumer mon temps

Il faut estre tousjours attachés à leur queue.

Et basteler ainsi tout le jour par la rue, •

Attendre à l'antichambre, et faire le valet.

Ah ! je puisse mourir ! c'est un mestier si laid

Que les hommes qui ont tant soit peu de courage

Se faschent de jouer un si sot personnage.

L'un dit : « Hola ! mes gens, qu'on m'apporte un chapeau ! d

L'autre dit : « Mon valet, qu'on m'apporte un manteau ! »

Dieu sçait comme un bon cœur peut avoir patience. Si les coupe-jarets faisoyent ce que je pense. Messieurs les grands seigneurs, avec tout leur bon heur Chercheroient bien ailleurs qui leur feroit honneur.

Je ne suis pas de ceux qui aiment à mesdire;

Je ne puis, sans sujet, de personne me rire;

Je ne désire rien que je ne puisse avoir;

Je ne suis pas de ceux qui se paissent d'espoir;

Je ne suis pas de ceux qui veulent qu'on les croye;

Je veux par les eSets que le monde me voye

Tousjours ferme et constant en mon affection.

Sans jamais m'estonner d'aucune affliction;

Je ne suis pas de ceux qui monstrent au visage

Tout autrement qu'ils n'ont au dedans du courage;

Je ne suis pas de ceux qui croyent de léger;

Je hay plus que la mort un homme mensonger;

Je ne puis endurer que personne me brave;

Qui se dit mon valet, je me dis son esclave;

Qui se hausse d'un pied, je me hausse de deux;

Je ne suis point des biens nullement désireux,

Je n'en désire avoir que pour passer la vie.

De peur qu'elle ne soit de pouvreté suyvie.

Car, en ce temps icy où tout malheur reluit.

Un homme sans moyen est un homme sans fruit.

Je ne suis pas de ceux qui manquent de promesse;

Quand je suis si heureux d'avoir une maistresse

Qui me fait cet honneur de me favoriser.

Pour elle je voudrois tout mon sang espuiser;

Je ne suis plus à moy, je suis du tout à elle;

Je ne désire rien que luy estre fidelle.

Car l'honneur d'un amant qui a quelque faveur,

C'est de conserver bien à sa dame l'honneur;

Il faut qu'un amoureux par la raison se guide,

Sçache tenir, lascher à ses désirs la bride.

Fonder bien son amour, pour n'estre de ces sots

J73 CLAUDE DE TRELLON

Qui n'ont autre recours qu'aux pleurs et aux sanglots;

C'est affaire aux amans qui n'ont point de courage

De se vanter d'un bien qui peut porter domuiiage;

Un amant généreux, qui a du jugement.

Doit tenir son amour secret incessamment.

J'estime celuy là bien meschant de nature

Qui ne peut pas celer une bonne adventure :

11 n'est rien de si beau qu'un amoureux secret;

Il n'est rien de si beau qu'un amoureux discret;

Je ne sçaurois jamais médire d'une femme

Qui d'un si grand plaisir auroit repeu mon ame;

Le devoir le commande, et tout homme de bien

D'une telle faveur ne dira jamais rien;

Celuy vrayement est lasche et bien méchant encore

Qui ne rend point d'honneur à celuy qui l'honore,

Je ne suis pas de ceux qui, pour suyvre le vent.

Loueront sans raison un homme bien souvent;

J'aime fort le renom d'un homme véritable :

Hé 1 qu'avons nous icy de plus recommandable ?

Un menteur, un flatteur est à la fin blasmé.

Et mesme lors qu'il pense estre plus estimé.

A un homme qui est remply de vaine gloire.

Il n'est pas mal-aisé de luy faire tout croire;

Il croit estre habUe homme encor qu'il soit bien sot;

Il croit estre sçavant et ne sçait dire mot :

Ainsi, par la faveur nous perdons cognoissance.

Bien heureux est celuy qui, franc d'outrecuidance.

Loin des pompes des courts, qui nous trompent tousjours

Passe dans sa maison heureusement ses jours !

Je ne suis pas de ceux qui, remplis d'arrogance,

Mesprisent sottement le heu de leur naissance;

J'aime fort ma patrie et honore les miens;

Je ne suis pas de ceux qui abondent en biens,

Mais je suis bien de ceux qui ont dans le courage

Quelque chose qui vaut encore d'avantage;

Je ne suis pas de ceux qui ont beaucoup de soin,

Tous ces pensers fascheux je les rejette loin; Je ne sçaurois aimer une personne ingrate; Je ne sçaurois aimer un amy qui me flate; J'aime fort un amy qui parle franchement Et de qui l'on se peut fier entièrement. Tel vous fera cent fois une grand révérence, Vous offrira son corps, son bien, et sa puissance. Que si vous lisiez bien, puis après, dans son cœur, Il n'est ny vostre amy, ny vostre serviteur; Je ne suis pas de ceux, quand j'offre mon service, Je l'offre de bon cœur, non avecques malice; Ceux ausquels je promets et leur jure la foy. Ne trouveront jamais rien de perfide en moy.

Je suis fort admirable, il faut que je le die,

A porter des poulets quand un amy m'en prie.

Je sçay mille moyens pour parler devant tous,

Pour oster le soupçon à un mary jaloux;

Quand je voy qu'une femme est trop opiniastre.

Qui ne veut assigner aucun lieu pour combattre

Dès l'heure, je commence à luy parler ainsi :

« Si jamais il y eust un courage endurcy;

Si jamais il y eust une dame crueUe,

Vous Testes à l'endroit d'un serviteur fidelle.

Et que pensez-vous faire ? Hé 1 ne voyez- vous pas

Que pour vous trop aimer il encourt le trespas ?

On dit qu'ingratitude est mère de tout vice,

Voulez-vous donc qu'il meure en vous faisant service ?

Vous ne le voudriez pas, vous avez trop d'esprit

Pour vouloir que de vous un tel propos fust dict. »

Et si pour tout cela elle n'en veut rien faire. Je ne luy dis plus mot, ains me sçay fort bien taire. De peur de la fascher, car je sçay qu'en amour Trop d'importunité cause maint mauvais tour; Puis, au bout de trois jours, autres fois je commence. Je n'ay jamais repos, je travaille, je pense.

175 CLAUDE DE TRELLOS

Je songe incessamment, poursuy-vant mon dessein.

Jusqu'à tant que je tiens ce que je veux en main.

Je ne suis pas de ceux qui tiennent ce langage

Qu'ils ne voudroient pour rien faire un maquerelagc;

Je suis d'une autre humeur, j'en ferois un millier

Pour un qui me seroit amy particulier.

Et qu'est-ce que cela, macquereau, macquereUe ?

C'est une opinion qui sottise s'appelle.

Nous ne sommes p>as nez tant seulement pour nous;

Il faut faire plaisir aux amis et à tous;

Il faut que l'amitié des amis soit extresme.

Faire pour son amy ainsi que pour soy-mesme.

Je blasme infiniment un Prince, un grand seigneur,

De ce que bien souvent il fait beaucoup d'honneur

A des sots, des bouffons qui ne sont rien au monde.

Et de ceux dont la langue et diserte et faconde,

De ceux qui sont vaillans et qui ont du sçavoir.

Il n'en fait point de cas et ne les daigne voir.

Je n'ay qu'un seul regret, veu le temps où nous sommes.

Je voy que tous les jours on esleve des hommes

Qui sont de gens de peu, et les hommes de bien

Sont ceux qui, desastrez, ne sont contez pour rien.

Je suis d'un naturel qui veut qu'on le chérisse; Je me plaists à tout beau et honneste exercice; J'aime à chanter, sauter, à dancer dans un bal; Je me plaists quelquefois à monter à cheval, A courre, à voltiger, et à tirer des armes; Je me plaasts fort d'ouyr raconter des alarmes. De batailles, d'assauts, de combats dangereux. Et des braves effets d'un homme valeureux.

Je suis à mes amis celuy que j'ay esté. Et ne manque jamais de bonne volonté.

L'homme mescognoissant, par divine puissance Est à la fin puny de son outrecuidance.

LESl SATIRES FRANÇAISES DU XVI* SIÈCLE 176

Je ne suis pas fort propre à conduire un procez. On dit qu'on ne sçauroit solliciter assez; Je ne pourrois jamais avoir la patience D'aller à ces messieurs faire la révérence. Les attendre à la porte une heure, voire deux, Et encor bien souvent ne parler point à eux, Mandier leur faveur, leur offrir mon service. Pour, au partir de là, recevoir injustice.

Je ne suis pas fort propre à faire cet estât;

Mon humeur est de prendre un plus plaisant esbat;

J'estime beaucoup mieux faire l'amour aux Dames,

Escrire en cent façons mes amoureuses flames.

M'en aller tous les jours voir monsieur Arlequin,

Que d'aller au Palais ouyr parler Latin.

Que voit on au Palais? que papiers, que requestes.

L'un plaide pour un meurtre et l'autre pour des debtes.

L'un demande le bien que son grand père avoit.

Et l'autre luy respond qu'il n'y a point de droit;

Bref, le Palais n'est rien qu'un amas de querelles,

Cause de mUle et mille inimitiez mortelles.

Que si nous sçavions tous juger ce qui pous nuit.

Nous fuyrions le Palais et de jour et de nuict.

Comme l'Enfer du monde et la source faconde

Des maux, où le plus grand de tous les maux abonde.

Je me hay d'une chose avec occasion,

Je voue mon service et mon affection

A ceux qui n'ont vouloir de me le recognoistre ;

Et ceux qui me devroyent des moyens pour paroistre.

Qui de m'accommoder quelque jour auroyent soin,

Ce sont ceux que je fuis à mon plus grand besoin.

Je me plaists bien souvent à estre soUtaire, A estre dans un bois bien loin du populaire. Là, pleurer ma fortune, en disant hautement Ces vers qui m'ont donné cent fois allégement

177 CLAUDE DE TRELLON

« Hé ! qu'as tu contre moy, Ciel, à ceux favorable Qui méritent cent fois une mort misérable? Et moy, qui ay de toy tousjours bien mérité, Tu me vas délaissant à ma nécessité.

Hé I quel est ton dessein ? Hé ! que pense-tu faire ? Me veux-tu donc du tout accabler de misère ? Tout le malheur me suit, et encor rigoureux. Tu veux de plus en plus me rendre malheureux. Destoume ta rigueur à ce coup, je te prie, Destoume ta rigueur et change ta furie; Avec un doux repos plein de mille plaisirs. Donne trefve à mes maux et fin à mes désirs. Helas ! contente toy que tu m'ayes fait naistre Pour servir de valet, et non pour estre maistre ! » Je me plais bien souvent à tenir ces propos Pour me plaindre du mal qui me va jusqu'aux os; Je me plais bien souvent à parler de la sorte, Parce que ce papier mes esprits reconforte.

Je loue grandement la demeure des champs. Si j'estois jamais grand, j'y serois en tout temps; Je ne me pleus jamais de demeurer aux villes. Aussi c'est le séjour des hommes inutiles; J'estime fort la chasse, et pense fermement Qu'il n'y a point au monde un tel contentement, Visiter ses amis, passer ainsi la vie.

Jusqu'à tant qu'elle soit par le trespas ravie.

Mon humeur est sans faxd, telle que je l'escris. Te cognoissant, La Broue, en tout si bien appris. Je t'en fais un présent : recoy le, je te prie. Et prens en bonne part ceste mienne furie; Encores que ces vers ne soyent dignes de toy. Ne les refuse point, puis qu'ils viennent de moy. Et fais moy cet honneur de croire, si tu m'aymes, Que je suis mille fois plus à toy qu'à moy-mesmes.

(La Muse Gtierriere, 1587.) T. II. 12

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