JEAN PASSERAT
Porté d'estourbillons, met en cendre et en poudre Les orgueilleuses tours et les haultes forests : Aussi font bien souvent les foudres des arrests; Les plus grosses maisons, à plaider obstinées. Par l'effort des procès se trouvent ruinées. Jupiter courroucé d'un don va s'appaisant : Un rigoureu procès s'adoucit d'un présent, L'ambrosie et nectar sont des Dieux les délices : Et le procès friant aime fort les espices. Jupiter, balançant des combatans le sort, Donne à l'un la victoire et à l'autre la mort : Le procès, intenté en pareille espérance, Soustient pour quelque temps égale la balance; En fin, par un arrest fatalement donné. On en voit l'un qui gaigne et l'autre condamné. Mercure aux pieds aUez, par sa verge charmée, La porte de Pluton tient ouverte ou fermée Aux esprits pallissants, qu'arrachez de leurs corps, Dans les enfers il pousse, ou les en tire hors : Un huissier, par sa verge, ainsi comme Mercure, Tire les prisonniers de quelque fosse obscure Pour revoir la douceur de la clarté du jour, Ou tristes les conduit au malheureux séjour De ces cachots moisis, où la crainte éternelle Ne laisse en nul repos une ame criminelle. Si Mercure est ruzè en tous joyeux larcins. Autant, ou plus que luy, les procès y sont fins. Mercure court tousjours, et préside aux voyages ; Combien pour les procès se fait-il de messages ? Apollon est à craindre avec son arc d'argent : Avecques un exploit est à craindre un sergent. D'Apollon et Bacchus on vante la jeunesse : Un procès rajeunit souvent en sa vieillesse. Tel qu'on voit un serpent qui, sur le renouveau, Despouille, vigoureux, et ses ans et sa peau. Neptune, de son sceptre à trois pointes aiguës.
Faict la terre crouler, et les villes esmeues :
Les juges des procès, quand ils sont irritez,
Font trembler sous leurs voix et peuples et citez.
Les procès, en autruy ne font pas grande estime
Du crime de l'Arocur, s'il faut l'appeler crime :
Quand le jaloux boiteux sur le faict eut surpris
Le félon Tliracien et la douce Cypris,
Estroitement liez en un plaisant martire,
Les Dieux, bons compagnons, ne s'en firent que rire.
Les temples qu'on bastit pour les Dieux tout-puissans.
On voit de leur haulteur les astres menaçans.
Garnis et estofïez des richesses plus rares
Qu'on trouve dans la terre, et que les mers avares
Cachent dessous leurs flots; et certes, il convient
Bien loger les hauts dieux de qui tout bien nous vient ;
Le Procès, qui les Dieux en mainte chose imite.
Es Palais somptueux plus volontiers habite
Que sous les pauvres toicts des petites maisons;
Voila pourquoy il hait Suysses et Grisons,
Où il est mal receu, et que plus il ne daigne
Pour demeure choisir les poésies d'Alemaigne.
Si les Dieux desguisez, changeans leur majesté
En bestes et oyseaux, par la terre ont esté.
Et ont faict de bons tours dessous forme empruntée,
Le Procès ne doit rien aux changes de Protee.
Vous le pensez civil, il devient criminel;
Vous l'estimez finy, le voila étemel;
Est-il prest à juger? de nouveau il informe;
A chasque bout de champ U prend nouvelle forme;
D'un corps il en faict sept, qu'il allonge en despcns.
Ainsi qu'Hercule veit sept testes de serpens
Renaistre d'un seul col, despit en son courage
De voir son ennemy croistre dé son dommage;
Mesmes sans le feu Grec, son esclave vertu
Ne fust venue à bout de ce monstre testu.
Masle et femelle ensemble est nature divine :
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Le procès à bon droit se peut dire Androgyne,
Produisant des enfans sans se joindre à autruy.
Qui, dedans peu de jours, sont aussi grands que luy.
Il est masle au parler, mais bouillant en querelle.
Réplique, et contredicts, il se monstre femelle.
L'injustice et les torts par les Dieux sont vangez,
Et aussi par procès les hommes outrage/.
Tout est rempli de dieux, et les estangs liquides
Du vieil père Océan, et les campagnes vuides
Du pur ciel et de l'air, et ce gros élément
Qui est des autres trois le commun fondement :
Du monde la grandeur de ta grandeur est pleine.
Procès, fils du Chaos, mais j'ay trop courte haleine
Pour un si long discours; finy doncques mes vers,
Toy qui dois mettre fin à ce grand univers,
Si du Sicilien la Muse est véritable
Qui, vif, s'ensevelit au gouffre espouvantable
Du Montgibel ardant, se lançant au milieu.
Afin que, comme toy, il fust estimé Dieu !
(Recueil de plusieurs diverses poésies... Paris, Nicolas et Pierre Bonfœis, 1598.)
Gaucher II, dit Scévole !•' de Sainte-Marthe, neveu du célèbre poète et humaniste Charles de Sainte-Marthe et fils aîné de Louis de Sainte-Marthe, seigneur de Neuilly, Procureur du Roi à Loudun, naquit dans cette ville, le 2 février 1536. Scévole étudia d'abord à Paris, sous la direction de Tumèbe, Muret et Ramus, qui le formèrent à l'Éloquence et à la Poésie. Outre le latin, dans lequel il devint habile, il étudia avec soin les langues grecque et hébraïque. Agé de dix-sept ans il se rendit successivement à Poitiers et à Bourges pour étudier la jurisprudence sous le célèbre Douaren, qui resta son ami. Ce fut par des liaisons de ce genre et son application à l'étude, que Scévole devint orateur, jurisconsulte, historien et poète. En 1571, il est nommé Contrôleur Général des Finances en Poitou; en 1579, maire et capitaine de Poitiers, et ensuite Trésorier de France dans la même généralité. Cette charge ayant été supprimée, ses collègues lui donnèrent l'occasion de briller par la parole, en le chargeant d'obtenir d'Henri III la révocation des lettres royales Le monarque lui accorda ce qu'il demandait, disant qu'il n'y avait pas d'Édits qui pussent tenr contre si forte éloquence. Son dévouement et son courage parurent avec éclat aux États de Blois de 1588. « Un des principaux chefs de la Ligue, dit Niceron, ayant remarqué qu'entre les Députez, il n'y en avoit point de plus contraires à ses desseins, ni qui témoignassent plus de fidélité pour le Roi que ceux qui avoient des Ofi6ces dans les Provinces, fit proposer d'en supprimer une partie, dans le dessein de les intimider et de les attirer au parti de la Ligue. Les Officiers, qui s'aperçurent de ce piège, firent un acte de protestation, qu'ils signèrent au nombre de plus de trois cens, et chargèrent M. de Sainte-Marthe de le présenter et de porter la parole pour eux. Il entreprit une action si généreuse, même au péril de sa vie, et renversa par là les desseins qu'on avoit formés contre le service du Roi. » Henri III le chargea à deux reprises, à la fin de la même année et de la suivante, de contenir les Ligueurs dans le Poitou, de veiller au rétablissement de
la Religijn d'État, ainsi qu'à la restitution des biens des Catholiques. En 1593 et 1594, il exerça les fonctions d'intendant des finances dans l'armée de Bretagne^ commandée par le Duc de Montpensier; et ce fut lui qui fit rentrer la ville de Poitiers sous l'obéissance d'Henri IV. Ce Prince le compta parmi les N'otables du Royaume, qu'il réunit à Rouen en 1597. Réélu unanimement maire de Poitiers, il ne put se dispenser de refuser pour se consacrer à sa famille, à ses amis et aux Muses, comme il en avait eu l'intention. La période de son mandat terminée, il se retira dans sa ville natale, dont il avait, par son crédit, empêché la ruine au temps des guerres civiles, et qui lui donnait le nom de Père de la Pairie. D y mourut le 29 mars 1623. Son oraison funèbre fut prononcée par Urbain Grandier, et son éloge par Théophraste Renaudot. Il laissait huit enfants, dont Scévole II et Louis, frères jumeaux, célèbres auteurs du Gallia Christiana et premiers éditeurs des Lettres de Rabelais. « Cette famille, écrit Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, a été pendant plus de cent années féconde en savants. »
Le meilleur éloge que l'on puisse faire des poésies de Sainte- Marthe et surtout de ses vers latins, dans lesquels il imite Horace et Lucain, se rencontre dans une lettre de Ronsard à Balf : t Grands Dieux ! quel livre viens-tu de m'envoyer, composé par notre Sainte- Marthe? Non, ce n'est pas un hvre, ce sont les .Muses elles-mêmes. J'invoque à cet égard le témoignage de tout notre Hélicon. Si l'on m'accorde le droit de prononcer le jugement, je déclare préférer l'auteur de ces vers à tous les poètes de notre siècle, quelque désagrément que je puisse causer à Bembo, à Navagero, au divin Fracas tor... »
Il est une autre satire de Sainte-Marthe, le Discours qu'il adresse à son fils Louis, prêt à partir pour aller fréquenter le Barreau à à Paris. Tous les abus de la profession d'avocat y sont représentés. Ce Discours, et la Satire que nous publions, appartiennent au recueil de 1600.
Bibliographie. — Œuvres, Paris, 1569, 1579; — Hymne sur r avant-mariage du roi Charles IX, Paris, 1370; — La louange de la ville de Poitiers, Poitiers, 1573; — Poemata, Paris, 1575; — Les mêmes avec : Pcedotrophice, sive de puerorum educatione, lib. III, Paris, 1580; — Gallorum doctrina illustrium memoria qui nostra patrumque floruerunt elogia, Poitiers, 1598, 1602, 1606; — trad. par Guillaume Colletet sous ce titre : Eloges des Hommes illustres qui depuis un siècle ont fleury en France dans la profession des lettres, Paris, 1544; — Opéra latina et gallica, Paris, 1633; — Les Œuvres de M. DE Sainte-Marthe, dem. éd., Poitiers, 1600; — Les mêmes avec les Poésies latines et autres écrits ; les Oraisons funèbres, Panégyriques et autres Eloges, tant en prose qu'en vers, à l'honneur de
l'Auteur, Paris, 1633. Diverses poésies dans le Journal de Henri III, année 1587, et parmi les Poésies de Jean de La Péruse.
A CONSULTER. La CrOIX DU MaINE et DU VeRDIER. NiCERON,
VIII, 12. — GoujET, XIV, 324. — Dreux du Radier, Bibl. du Poitou. — Gabriel Aîichel de La Rochemaillet, Vie de Sainte- Marthe. — Sainte-Beuve, Tableau de la Poésie franc, au xvi* siècle. — Léon Feugère, Et. sur Scévole de Sainte- Marthe. — Lachèvre, Bibl. des Rec. collect. — P. de Longuemare, Une Famille d'auteurs... Us Sainte-Marthe, Paris, 1902 — C. Ruutz-Rees, Charles de Sainte- Marthe, trad. par Marcel Bonnet, Paris, Champion, s. d. — A. Hamon, De Scœvola SammartJuini vita et latine scriptis operibus, 1901. — Maurice Allem, Anthol. Poèt. franc. xvi« siècle, t. II, librairie Gamier.