‹ Les satires francaises du XVIe [i.e. Seizième]Chapitre 23 sur 35 · A P. JOYEUX, MEDECIN · texte numérisé non relu

A P. JOYEUX, MEDECIN

Icy je veux je veux blasmer l'infâme Gloutonnie, De boire et de manger non jamais assouvie, Qui fait son Dieu du ventre, et cuide que ce soit Le comble de son bien, mais elle se déçoit, Car rien n'est si honteux ne si mal convenable A la perfection d'une ame raisonnable.

D'autant que seulement pour vivre en ce bas lieu Les autres animaux sont ordonnez de Dieu : Mais l'homme a ceUe fin que de toutes les choses Il aprenne en vivant les eflEets et les causes, Et qu'à l'honneur des Dieux esgalant son honneur. Il soit du monde bas le chef et gouverneur.

Mais ces gens eshontez qui si peu se commandent, Qui vivent en l'ordure et sans cesse gourmandent, Deviennent hebetez, et comme le Soleil Empesché de brouillas trouble son teint vermeil, Tout ainsi les vapeurs qui des viandes naissent. Offusquant les esprits, tellement les oppressent Qu'ils perdent leur vigueur, et, de la vérité. Ne peuvent contempler la divine clarté; Qui les rend ignorans et fait qu'ils ne poursuyvent Celle fin pour laqueUe en ceste terre ils vivent. De sagesse et raison n'ayant non plus en eux Qu'en la brutalité des moutons et des bœufs; Voire moins quelquesfois, quand du vin la puissance Leur tourne le cerveau, et, perdant connoissance. Deux chandelles pour une à table ils pensent voir. Et toute la maison leur semble se mouvoir.

O sale Ebrieté, seule peste de l'ame.

Et des mechancetez nourrice plus infâme,

Y a-il rien à quoy ne soyent par toy poussez

Les debOes cerveaux des hommes insensez ?

Tu esmeus les débats et sanglantes querelles.

Par ta légèreté les secrets tu reveUes,

Tu deshes la langue et descouvres le cœur.

Tu chasses loing de toy la vergongne et la peur.

Fuyez, ô pauvTes gens ! ceste honteuse peste

Qui vous rend forcenez comme un second Oreste.

Mais que sçauroit-on voir si laid et si vilain. Quel sauvage animal de bestize est si plain Qu'un homme ayant trop beu ? il vomist la viande Fourrée un peu devant en sa bouche gourmande. L'haleine luy sent mal, il tremble des genoux, Il va tout chancelant, il tombe à tous les coups. Il se crevé les yeux, il se blesse la teste. Bégaye et sans raison parle comme une beste;

Plusieurs choses U fait et dit, qu'incontinent Luy-mesme blasmera, quant, à soy revenant. Le nuage qui tient sa raison prisonnière Aura quitté la place à la clarté prenuere : Il voudroit que ce fut encor à commancer. Et sans rougir de honte U n'y pourra penser.

On dit que ce grand Roy qu'on --^^^^f^^^^f ^^^' A table, quelquesfois, du vin se laissoit prendre, Et tuoit en ce point ses plus proches amis : ^ quand l'eLt du vin s'estoit un peu remis. Et qu'il s'en revenoit à quelque conno^ance. Adonques il blasmoit luy-mesme son ofience. Et un juste regret le remordoit si fort Que. pleurant de despit. U imploroit la Mort.

Pourquov. ô Cytheron, vantes-tu tes Orgies. tL dances. tes cornets, et tes vames magies Brcchus n'est point un Dieu; au contra- c-t luy Qui mesprise des Dieux le pouvoir et 1 appuy, Sr 1 homme qui de vin a la teste bien pleme ^ Dieu ny de ses Cieux se donne peu de peine. Et la bouche qui sent à la vapeur du vm N'est propre à bien chanter au service divm.

Combien diray-je après, que l'orde Gounmndise. Et l'appétit du vin qui les hommes maistnse RepanZent çà et là. dedans les corps humains. De diverses douleurs et de maux mhumams? De là sourdent sans fin les fièvres langoureuses. ils reumes catarreus. les goûtes douloureuses. Z^s yeux sont chassieux, et les membres dissous ^ar la force du vin. sans cesse tremblent tous On perd toutes les dens. l'estomach s'en ofiense L'hLine s'en corrompt, et la mort s'en avance.

Bref, la bouche gourmande en a plus fait périr Que le glaive trenchant n'en fit oncques mourir.

Que dirons-nous aussi, combien tost se consomme Par ces vilains excès la richesse d'un homme. Et, comme dans un gouffre, on voit bien tost noyé Au ventre tout le bien par la bouche envoyé ? Donc, pour conclusion, ceste règle il faut suivre Qu'on ne vit pour manger mais qu'on mange pour vivre

Comme toy, mon Joyeux, qui as tousjours esté Garni de tempérance et de sobriété.

N'estant de rien glouton que des sciences belles Dont tu es allaité par les doctes pucelles. Et suçant à plaisir ce nectar précieux Qui égale en vertu celuy mesme des cieux. Tu eu tires un suc dont s'engendre une vie, Qui, sans estre du Temps ny des Parques ravie. Se résout en escris animez de renom.

Pour immortaliser la gloire de ton nom.

(Les Œuvres, 1600.)

JEAN \ AIQUELIN DE LA ERKSNAYE

Jean Vauquclin, Sieur de I^ Fresnaye, le preuuer de qui nous ayons en notre langue un recueil de Satires dans le goût des Latins, naquit au cbÂtcau de La Fresnaye-au-Sauvage, selon les uns, ii Falaise, selon les autres. 11 n'y a pas non plus de certitude sur la date de sa naissance, qu'une épitaphe place en 1535, mais que Vauquclin lui-même situe par allusion en 1536 :

Et jusUnutU en l'an naissanc4 pris favoye Que le Grand Roy François conqxiesta la Savoye.

Son parrain fut Juan de Fontenai de Berthcvillc. Dans VhpUrc à son livre, Vauquclin donne sa noblesse comme très ancienne : il prétend descendre des Vauquclins du Pont et des Vauquelins de Ferrières, qui portaient « goufïanons et banières », au temps de Guillaume-le-Conquérant, et « plantèrent leur nom en Gloucestrc et Clarencc ». Le Baron Pichon et M. E. de Beaurcpaire disent que cette prétention n'est appuyée sur aucune preuve, et une note manuscrite du savant Abbé De La Rue, citée par Julien Travers, affirme que la famille Vauquclin ne fut anoblie qu'en 1470, par l'édit dos francs-fiefs. Jean Vauquclin, père du poète, servant comme officier sous le maréchal d'Annebaut, fut tué à trente ans, le 10 juillet 1545. Il ne laissait que des dettes à son épouse Barbe de Boislichausse, qui se consacra tout entière à son enfant et sut, par son courage et son économie, relever peu à peu sa maison. Vauquclin fut envoyé à Paris, étudier sous Buquet, puis sous Tumèbe et Muret. Déjà passionné de Ronsard, de Baïf et de Du Bellay, il conunença à s'adonner à la p>oésie, pour chanter, sous le nom de Philis, Anne. de Bourgueville, fille de l'historien cannais De Bras, et qui devait être sa femme. Barbe de Boislichausse l'envoya commencer ses études de droit à Bourges. Mais, de concert avec ses compatriotes Raphaël Grimoult et Charles Toutain, tous deux poètes, il alla d'abord à Angers, où il fit connaissance du « mignart » Tahureau,

ao9 JEAN V AUQUEL! S DE LA F RESSAYE

qui les « afriandj au sucre de son art ». De Bourses, Us se rendirent k Poitiers, pwur y saluer le jeune Scévole de Sain te- Marthe. C'est à Poitiers que Vauquelin publia, en 1335, les Deux livres de Foresteries, qu'il dédia à M. du Val, évoque de Séez. Réprimandé par sa mère et même par sa Philis, qui craignait de trouver en lui un mari volage, Vauquelin se résigna à l'étude de la jurisprudence, et la reprit A Bourges, sous le célèbre Douaren, le plus savant homme de son temps en droit civil, selon de Thou. Bien qu'il eût retrouvé Sainte-Marthe dans cette ville de Bourges, il • fit des vers Barthole cstre vainqueur », fut reçu Avocat et put alors épouser l'héroïne des Foresteries et des IJyllies. le 3 jaillet 1560. Il remplissait, disonsnous, à cette époque, les fonctions d'Avocat du Roi au Bailliage de Caen. Il acquit la charge de Lieutenant-général (1572), que lui résigna son beau-père, Charles de Bourguc ville, et fut enfin nommv par Henri IV à la Présidence du Présidial de Caen (1593), qu'il assuma pour le reste de ses jours.

Entre temps, la guerre civile (1374) fit que Vauquelin fut appelé par le Maréchal de M.iti^:. m. Lieutenant-général du Roi pour la Normandie, qui gro' :r de lui la noblesse de 1.» province,

afin de tenir tète h ■ nery, lequel s'était rendu maître de

Valognes, Carentan. Samt-Lô et Domfront. Le poète, aornmé Commissaire des vivf^, suivit les six mille hommes du .Maréchal, qui capturèrent Mon' .\ la reprise de Domfront. .^aint-Lô

tenait encore avec ( >, lieutenant du rebelle. Viuquelin

et son neveu, Antoine de Sacy, et Pierre Le Fè\Te de la Bodcrie frère du poète Guy Le Fèvrc, montèrent à l'assaut des rochers de la ville, en brandissant leurs « coutolasscs », mais ils furent renversés par les balles. VauqueJin ne devait mourir qu'en 1607, après avoir été chargé de représenter ses concitoyens aux États-Généraux de Blois, en 1388. (La date de sa mort est donnée par le médecin Jacques de Cahaignes dans : Elogiorum civium cadomensium centuria prima, Caen, 1607, p. 147.) Recommandé par Desportes au Duc de Joyeuse, il exerçait l'Intendance des Côtes de Normandie. Il laissait quatre filles et quatre fils, parmi lesquels devait briller un poète épicurien : Nicolas Vauquelin des Yveteaux. En sa faveur, son père avait résigné ses fonctions de lieuteuant-général, l'an

Les Satyres Françaises de V^auquelin, dédiées au Roi, parurent à Caen en 1604. Elles sont précédées d'un Discours en prose, que nous avons analysé dans notre préface, et qui semble avoir eu quelque influence sur les poètes normands du commencement du xvii* siècle, Courval, Angot, Auvray, et même Du Lorens, élève de Régnier. Nous ne reviendrons ni sur les Satyres, ni sur ce Discours. Disons -.eulement que les Satyres sont partagées en cinq LivTes, contenant en tout 49 pièces. Quatre d'entre elles sont adressées à ses quatre

fils, d'autres sont dédiées à M.'' de Chivemy, Chancelier de France, Desportes, Scévole de Sainte-Marthe, Claude Groulart, Du Perron, Malherbe, Robert Gamier, Jean de Morel, Baïf, La Boderie, Pontus de Thiard, Bertaut, etc. « S'il n'a pas toute la force, tout le feu, tout le plaisant de Régnier, dit l'Abbé Goujet, il a souvent plus de justesse. Il imagine moins, mais il pense davantage. On sent qu'il avoit bien lu Horace, Perse et Juvenal, et les Satyres de l'Arioste. Les anciens Poètes grecs ne lui étoient pas moins familiers. Sa versification, son langage et son style ont les défauts de son tems : mais je crois que ce n'est pas assez de dire, comme le fait M. Huet, que s'il avoit joint à ses talens la politesse du grand Monde et de la Cour, il iroit de pair avec les plus célèbres Poètes de son siècle, c'est-à-dire du seizième; je pense qu'il les égaloit réellement, et qu'avec ce que M. Huet lui souhaitoit, il les auroit surpassés; si ses Satyres et ses Épîtres rampent quelquefois, c'est qu'il outre la simplicité, qu'il croyoit appartenir à ce genre de Poésie. Il ne lui a manqué que d'être né dans un tems où la langue fût plus parfaite et le goût plus épuré... » C'est im reproche que les écrivains se font tous les deux siècles, et qui n'a guère de valeur, chacun croyant suivre un goût plus épuré, quelquefois synonyme de platitude ou de médiocrité. Retenons surtout ce passage de Goujet : « la simplicité » qu'il croyait appartenir à ce genre de Poésie », et ne discutons pas le goût de son temps. La Fresnaye a parfaitement exprimé ce que doit être le style satirique. 11 s'est rencontré dans l'exécution avec Mathurin Régnier, qui ne l'avait pas lu; et l'on peut dire que la France ne possède que trois véritables satiriques dont les noms ont vaincu l'oubli : Vauquelin, Régnier et d'Aubigné, Boileau régnant sur les subdivisions de la Satire littéraire et du Discours moral, qui requièrent im style élevé ou poli, mais qui ne sauraient à elles seules constituer la Satire.

Bibliographie. — Les Deux premiers Livres des Foresteries, Poitiers, 1555 (rééd. par Prosper Blanchemain, Caen, 1869); — Pour la Monarchie de ce royaume, contre la Division, Paris, 1563, •1567, 1568, 1570, Lyon, 1568 (réimpr. par A. Genty, Paris, 1862); — Oraison funèbre sur le trespas du sieur de Bertheville-Rouxel, trad. du latin, Caen, 1567; — Oraison de ne croire légèrement à la calomnie, Caen, 1587; — Les Satyres Françaises, Caen, 1604; — Les Diverses Poésies Du Sieur de La Fresnaie Vauquelin, Caen, 1605 (réimpr. et annotées par Julien Travers, 2 t., Caen, 1869; — Œuvres diverses, en prose et en vers, de Jean Vauquelin Sieur de la Fresnaie, précédées d'un Essai sur l'Auteur, etc., par Julien Travers, Caen, 1872; — L'art Poétique de Vauquelin DE LA Fresnaye... texte conforme à l'éd. de 1605, avec une notice

ci un commentaire, par Georges Pellissier, Paris, 1885, librairie Gamier; — L'Art Poétique, publ. par Achille Genty, Paris, 1862.

A consulter. — La Croix du Maine et Du Verdier. — Hlet Origines de Caen, 1706. — Saint-Marc, Notes sur BoiUau. — Goujet' XIV, 82. — Sabattier de Castres, Les Trois SiècUs, 177^ — V. Choisy. Jean Vauquelin de La Fresnaye, Falaise, 1841 — J. PiCHON, Notices biogr. et lUter. sur V. de la Fresnaye et N Vauquelin des Yveteaux {Bullet. du Biblioph., 1846). — J. de Cahai- GNES, Eloges des citoyens de la ville de Caen, Caen, i88o. — J. Travers, Essai sur la vie et les œuvres de la Fresnaye, éd. citée. — H. Sauvage, Les trois Poètes Vauquelin, Angers, 1868. — P. Blan- CHEMAiN, Poètes et Amoureuses, etc., Paris, 1877. — F Boistard Notice sur les Hommes du Calvados. — E. de Beaurepaire, Notice sur V. de La Fresnaye. — Lemercier, Et. litUfr. et morale sur les poésies de J. Vauquelin de la Fresnaye, 1889. — J. Vianey Vauq de la Fresnaye, Rev. des Univ. du Midi, 1895. — Mathurin Regniei, 1896. — Ad. Van Bever, Us Poètes du Terroir, t. III — Fréd. Lachèvre, Bibl. des Rec. ColUcl. ; — Poés. libres et Satyr — Maurice Allem, Anthol. Poèt. franc, xvi» siècle, t. II, librairie Garnier.

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