‹ Les satires francaises du XVIe [i.e. Seizième]Chapitre 24 sur 35 · CHEVALIER, BARON DE EAZOCHES, ETC · texte numérisé non relu

CHEVALIER, BARON DE EAZOCHES, ETC

Couvert de belles fleurs en l'Avril de ton âge.

Ayant de ta valeur les beaux fruits au courage,

Capitaine tu as, entre mille guerriers,

Mené des gents de pied, conduit des cavaliers.

Sçais-tu point, cher Cousin, d'où vient que l'arrogance

De ces Soldats s'egalle aux Nobles de la France ?

Est-ce point que le Noble, ennemi de vertu,

Aujourd'huy sous le vice a le cœur abatu ?

Que les Nobles, sans plus d'ombres de révérences. Montrent de leur vieil tronc les vaines aparences? Et qu'un petit Soldat, un gendarme tout gueux. Aussi méchant qu'ils sont, se tient aussi grand qu'eux ? Car si leurs devanciers ils suivoient à la trace, Recherchoient leurs vertus, ne difiamoient leur race, Je croy que ces galants ne s'enhardiroient pas De vouloir imiter tant seulement leurs pas?

Mais bien faire le grand est chose aussi commune, Ordinaire et facile aux mignons de fortune Qu'aux Nobles anciens; car ceux qui sont menez Par argent ou hasard (encor qu'ils n'y soient nez) Aux honneurs, aux Estats, incontinent ils sçavent Tout ce qu'U y faut faire et la Noblesse bravent : De sorte qu'entendus, tous nouveaux apprentifs. Ils deviennent soudain tresgrands et trespetits. La Vertu n'est plus rien que vent et que parolle. Chacun fait bonne mine et sçait jouer son rolle. Voy-tu point, comme moy, que tous ces mal apris Autre qu'ils ne devroient une grandeur ont pris > Chacun d'eux fait le grand, fait le Roy, fait le Prince, Chacun veut sa maison gouverner en Provmce, Chacun se deconnoist et veut son nom changer. Chacun sous d'autres moeurs veut les siens engager. La damoiselle veut que Madame on l'appeUe. I^ dame en son ouvroir veut estre damoiselle; Chacun veut estre Noble et faire le Seigneur. Prendre les mœurs des Rois et des Princes d'honneur. Imiter leur marcher, saluer de la nuque. Retrousser la moustache et hausser la perruque; Et depuis que d'Espagne et d'itale est venu Le flateur Baise-main au devant inconnu. Que les Princes, les Ducs, ont pris ce mot d'Altesse. L'ombre pour le Soleil fut pris de la Noblesse. Je veux conclure enfin qu'on ne trouve coquin,

Maraut, ni sergeanteau, ni boufion, ni faquin,

Ni clergeon de finance et petit secrétaire,

Qui ne vueille estre grand et les grands contrefaire.

Le bas vulgaire croit que le vin et le pain

Des grands est d'autre goust et fait d'autre levain

Que celuy dont il vit, ne s'avisant mal sage

Qu'il entre de science en un apprentissage.

Las I Peuple, vois tu point que le contentement

Ne gist qu'à se sufire en son entendement?

Or, si tu fusses né dans le fond d'Arabie,

Ou sur les sables cuits de la chaude Libie,

(Tant est grand du pays le gracieux amour)

Tu ne desirerois échanger ton séjour

Pour vivre plus heureux en nostre Europe grasse :

Pourquoy doncques ainsi, né d'une povre race.

Sans vouloir t'enrichir plein d'apre passion.

Ne taches tu plus test, en la condition

Où premier tu fus né, vivre en paix et liesse

Que courre, misérable, après cette grandesse?

Qu'inventer les moyens, au dommage de tous.

De te faire montrer au nombre de nos lous ?

Avec l'œil eblouy, non de l'œil de prudence,

Tu vois ce qu'on dit grand, deceu par l'aparence.

Ce Peuple ne croit pas que les plus haut montez

Sont le plus fort des vents de misère agitez;

Et ne voit que le riche a tous] ours la tempeste.

Et l'orage, et les flots grondants dessus sa teste;

Et d'un cœur convoiteux ne désire, irrité.

Que des montagnes d'or et de l'auctorité;

Et ne voit que le monde heureux tel homme appelle.

Que, qui verroit de près l'ermuy qui le martelle.

Il ne voudroit changer cette feUcité

Avec l'espoir chetif de sa calamité.

Ah ! ce sont de beaux mots sans effect que de dire : « Un tel est bien heureux, il a ce qu'il désire ! » Mais pour les faire vrais, il faudroit plus grand heur Qu'estre d'un peuple bas honoré par grandeur : Tel semblera d'un Dieu, qui vivra misérable. Aux chams, en la maison, en son lict, en sa table.

Qui tient le premier ranc auprès de nos grands Rois, Qui dans nos Parlements a la première vois, Et qui peut le mieux faire au Peuple remontrance. N'est souvent le plus sage au bien de nostre France; Mais seul sage est celuy, seul prudent et sçavant. Qui de ce monde voit le Vray, qui bien souvent A face de mensonge, et qui dans le nuage Connoist la vérité qu'ennubloit un ombrage. Metez-le dans un four, tous] ours un sage voit Un rayon par lequel ce beau Vray s'aperçoit.

Heureux aussi n'est pas celuy qu'on voit reluire

Par Estats, par Thresors, ou par grandeur d'Empire;

Mais celuy qui sçait bien commander à propos

Aux après passions qui troublent le repos.

Et qui ne laisse point, d'un coeur pusilanime.

Emporter aux fureurs la raison magnanime;

Qui prudent, se deffend du convoiteux désir

Qui vient un homme avare en ses liens saisir;

Qui sçait mettre le frein, qui sçait tenir la bride

A tous les appétits que la luxure guide;

Qui se range au devoir quand Nature l'epoind.

Et non pas au vouloir qui de raison n'a point;

Qui s'eflEorce, constant, vivre dous et paisible,

Et qui se rejouit autant qu'il est possible.

Je croy que cestui-là se peut heureux juger.

Pouvant sous la raison ses passions ranger,

Et croy qu'il est tout franc des bestiaux caprices,

Des quintes, des humeurs, où bien souvent les vices

Embarrassent un homme, et des soupçons soudains. Où l'on se trouve pris par haine et par dédains; Volontiers le secours je prendroy d'un tel homme. Et volontiers pour luy je m'en irois à Rome.

Mais en vain on voudroit que, pour me maintenir

Contre les durs malheurs qui peuvent avenir.

Ou que, pour me vanger d'un ennemi contraire,

Je deusse vers les Grands de ce temps me retraire;

Car il me souvient trop du Cheval généreux

Qui Ubre, qui gaillard, errant avantureux.

Mendia le secours de l'homme pour apprendre

Comme U pourroit vainqueur à la course se rendre

Du Cerf aux vite-pieds : l'homme alors, l'approchant.

Le bride et l'enhamache, et, dessus afEourchant,

A force d' espérons et ruses adjoutees,

Luy fist vaincre le Cerf aux forests écartées.

Mais l'homme du Cheval s'aquist la hberté.

Pour son loyer d'avoir le Cerf par luy domté.

Ainsi je crains les Grands. Mais je hay l'arrogance

D'un qui les contrefait par sotte outrecuidance.

Et je t'ayme sur tous, ô sage Vauquehn !

Qui fuis le vain conseil et le discours malin

Du soldat malapris qui te suit à la table.

Et qui chéris l'avis, le propos véritable

Du gentilhomme docte et ceux dont les neuf Sœurs

Ont ensucré l'esprit d'agréables douceurs :

L'esprit des Du Bellay, maison de ta compagne.

Ni celuy dus Clairmont ces Muses ne dedagne.

Bref, je t'aime, ô Cousin ! qui, né d'un tige vieux, Ne prens un plus grand rang que faisoient nos ayeux. Beaucoup de nos majeurs ont esté capitaines, Et si n'eurent jamais les âmes tant hautaines Que masquer d'ombres faux leur nom et qualité. La pompe d'ici bas n'est rien que vanité.

Et qui veut vivre bien il ne doit meconnoistre Son père ni les siens, ni l'endroit de son Estre, Ni taire le surnom qu'il a dés le berceau, Ni se dire Angevin quand il est né Manceau.

(Les Diverses Poésies, 1604.)

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