FRANÇOIS DAIX
Jadis Amour, blessant mon ame Des regards d'une jeune Dame, M'aveugla si bien la raison Que je ne vivoi point sans elle.
Bien que, pour sa rigueur cruelle.
Mon esprit languit en prison.
Comme l'oiseau qui p)erd la vie Lors que l' Amphitrite' convie Phœbus en son moitte séjour.
Et naist en sa forme première Si tost que la vive lumière Change les ténèbres en jour :
Ainsi mes yeux, à l'impourveue.
Perdoient la lumière et la veuc.
Privez du jour de leur Soleil; Mon trespas tiroit son essence Des ombrages de son absence.
Et ma vie de son rcsveil.
Mais las ! bien tost la cognoissancc, M'asseurant de son inconstance, Me fist cognoistre que ses yeux N'avoient d'Amour que p>ar contrainte, Et que, sans respect et sans crainte.
Leur flame brusloit en tous lieux.
Alors, tout confus en ma peine.
Je sens Amour, de veine en veine.
Courir devers l'extrémité; Soudain je mis fin à mes larmes, Et, prenant l'or en main pour armes.
Je vainquis sa cupidité.
(Polydore, ou le Printemps des Amours, 1605.)
Nicolas Rapin naquit à Fontenay-le-Çomte vers 1535. On lit dans le Scaligerana qu'il était fils d'un prêtre, mais, comme le dit Niceron, copié par Goujet : « C'est un fait qu'on peut mettre au nombre des faussetés dont ce livre est rempli. • Il fit ses études à Poitiers, où il eut pour condisciples Scévole et Louis de Sainte- Marthe. Reçu avocat au Parlement de Paris, il obtint peu après la charge de Vice-Sénéchal de Fontenay. Il en était maire en 1570, quand les Huguenots prirent la ville. Comme il s'en était toujours déclaré l'adversaire, ils refusèrent de le comprendre dans la capitulation. Il ne put leur échapper qu'en se déguisant en valet et en se cachant dans la maison d'une pauvre femme. La charge de Prévôt des Maréchaux de France ayant été créée en 1576 pour Fontenay et le Bas-Poitou, il l'acheta, et s'en acquitta avec tant de zèle et d'impartialité qu'il fut également détesté des Catholiques et des Réformés, du moins au dire de Scaliger, qui prétend lui avoir sauvé la vie. Il l'accuse « d'avoir fait meurtir quelques gens de la Religion, tellement qu'aux Grands Jours (1579), il fut poursuivy par tous ceux de la ville... et de toute la noblesse du Bas-Poitou. Je m'opposay seul à tout cela; il m'avoit corrompu par ses vers, et sçavoit bien que j'avois grîmd crédit... » Mais cela ne s'accorde pas avec l'éloge que Scévole de Sainte-Marthe fait de Rapin, quand U dit qu'Achille de Harlay fut si charmé de son esprit et si content de sa probité qu'il chercha toujours à lui rendre service. Achille de Harlay lui fit donner, en effet, vers la fin de 1584, la charge de Lieutenant de Robe-Courte dans la Prévôté de Paris, puis il le recommanda à Henri III, qui le nomma Grand-Prévôt de la Connétablie. L'intégrité qu'on lui reprochait à Poitiers lui valut de nouvelles persécutions. « Il fut chassé de Paris, lit-on dans l'Estoile, pour être bon serviteur du Roi, et despouillé de son estât. » Rapin, dans une requête au Conseil du Roi, fit éclater son innocence, et obtint d'être rétabU dans ses fonctions. « Rapin, dit Eugène
Crépet, appartenait à ce groupe de magistrats intrépides qui restèrent constamment attachés à la cause royale, à travers les troubles de la Ligue. Après avoir accompagné Henri III dans sa fuite vers Paris, il embrassa avec ardeur le parti de ses successeurs. Il combattit vaillamment à Ivry, et célébra la victoire dans des vers qu'il lut au roi. Mais le service le plus signalé qu'il rendit à Henri IV, ce fut assurément de prendre une part importante à la Satire M/nippée... » Bayle incline à croire, avec l'annotateur de l'édition de 1677 du célèbre pamphlet, que Rapin l'écrivit à lui seul. On ne lui en attribue, plus communément, que la Harangue (U l' Archevêque de Lyon, celle de Recteur Rose, et VEpistre d'Engoulevement. ainsi que la plupart des vers, dont il partage la paternité avec Passerat, à l'exception de la Complainte de VAne Ligueur, qui est de Gille Durant. Toutefois, si rien ne démontre qu'il n'eut pas la plus grande part à la rédaction de la Ménippée, on sait par Vigneul- Marville, qui possédait des documents touchant cette satire, que Rapin composa un corps des Harangues qu'il avait recueillies pour les joindre au Catholicon d'Espagne de Le Roy, sous le titre définitif de Satyre Ménippée. « C'est sur ce fondement-là, dit Vigneul- Marville, que plusieurs lui ont attribué le Catholicon tout entier. ■ Rapin, se sentant âgé et jugeant définitif le triomphe de son parti, se démit de ses fonctions et se retira dans sa ville natale, partageant sa vie entre la poésie et ses charges de famille : il avait eu neuf enfants, dont l'aîné fut tué au siège de Paris, en 1590. Au milieu de l'hiver de 1608, le désir de revoir ses amis lui ayant fait naître l'envie de reprendre le chemin de la capitale, il se mit en route et fut surpris par la maladie dans une auberge de Poitiers, où il mourut au bout de quelques semaines. Le Père Garasse prétend que, se trouvant à Poitiers à la même date, il aurait reçu les confidences de quatre Pères de la Compagnie, entre les mains desquels serait mort Nicolas Rapin. Celui-ci, entre autres confidences, leur aurait parlé de l'athéisme qui faillit « gaster la Pleyade des Poètes dont Ronsard estoit le coryphée •. Ronsard, s'étant aperçu du danger qu'il courait et faisait courir à ses amis, aurait éloigné le propagateur de ces « tres-meschantes et abominables maximes ». Le coupable n'était autre, apparemment, que Geoffroy Vallée, qui fut pendu et brûlé en Grève. Cependant, on lit dans l'Estoile que Rapin tança son fils le Religieux pour avoir appelé les Jésuites à son agonie, et l'Estoile cite les beaux vers latins sur l'envahissement de l'être par le froid de la mort, que le moribond dicta à son fils... Dominique Baudius, Nicolas Bourbon, Gouthière, Richelet, Salomon Arton, Bonnefons, Tiraqueau et quelques autres pleurèrent son trépas en vers latins, et, parmi les poèmes français consacrés à son Tombeau, le meilleur est le sonnet de Mathurin Régnier :
Passant, cy gist Rapin, la gloire de son âge Superbe honneur du Pinde et de ses beaux secrets.
Le Satirique avait déjà dit, dans la Satyre IX : Rapin, le favori d'Apollon et des Muses...
Nous ne partageons pas l'avis de l'Abbé Goujet, qui prétend que « les Muses latines eurent plus de sujet de pleurer que les fran çoises, Nicolas Rapin ayant beaucoup mieux réussi à faire sa cour aux premières qu'aux secondes... ». Si les poésies latines sont justement estimées, les poésies françaises ne leur sont pas inférieures, à part quelques-unes, néanmoins fort honorables, où Rapin, à l'exemple de Baïf, entreprit de faire entrer les mètres antiques. La fermeté de sa langue est remarquable, surtout dans les traductions libres qu'il a faites de quelques Satires, Épîtres et Odes d'Horace.
Bibliographie. — Les Œuvres Latines et françaises de Nicolas Rapin, Paris, 1610 (par les soins de ses amis, Jacques Gillot et Scévole de Sainte-Marthe) ; — Discours de M. le Chancelier de l'Hôpital à ses Amis, mis en vers François, Poitiers, 1601; — Les Sept Pseaumes Penitentiels, Paris, 1588; — Les Plaisirs du Gentilhomme Champêtre (dans les Plaisirs de la vie rustique Paris, 1583), rééd. par Benjamin Fi lion, Paris, 1853; — Chant 28 du Roland furieux J'Arioste, monstrant quelle assurance on doit avoir aux femmes, Paris, 1572; — Des vers sur la Puce de M"« Desroches, dans le recueil de 1582 sur le même sujet.
A CONSULTER. — ScÉvoLE DE Sainte-Marthe, Eloges des Hom. Ul., trad. Colletet, Paris, 1644. — Niceron, XXV, 397. — Garasse, Doctrine Curieuse, L. H, 124. — Goujet, XVI, 119. — Scaligerana, éd. 1666, 289. — L'EsToiLE, Mém. Journaux. — Vigneul-Mar- V1LLE, Meslanges d'Hist. et de Litter., 1699, I, 201. — Baillet, Jugem. des Sçav., n° 1376. — Moreri, Dict. Hist. ; — Dict. de Bayle.
Dreux du Radier, Bibl. hist. du Poitou; — Viollet-le-Duc,
Bibl. Poét. — -Alfred Giraud, Nicolas Rapin. — Benjamin Fillon, op, cit. — Lachèvre, Bibl. des rec. collect. — Maurice Allem, Anthol. Poèt. franc, xvi" siècle, t. II, librairie Gamier.