PRINCES
( frai^tmnt ) .
Un père deux fois père employa sa substance
Pour enrichir son filz des thresors de science;
En couronnant ses jours de ce dernier dessein,
Joieux, il espuisa ses coffres et son sein,
Son avoir et son sang : sa peine fut suivie
D'heur à parachever le présent de la vie;
Il voit son fils sçavant, adroict, industrieux,
Meslé dans les secrets de Nature et des Cicux,
Raisonnant sur les loLx, les meurs et la police;
L'esprit, sçavoit tout art, le corps tout exercice.
Ce vieil François, conduit par une antique loy,
Consacra cette peine et son filz à son Roy,
L'equippe, il vient en Cour ; là, cette ame nouvelle.
Des vices monstrueux ignorante pucelle,
Void force hommes bien f aicts, bien morgants, bien vestus ;
Il pense estre arrivé à la foire aux vertus.
Prend les 'occasions qui sembloient les plus belles
Pour estaller premier ses intellectuelles;
835 THÉODORE AGRIPPA P'AUBIGS'É
Se laisse convier, se conduisant ainsy
Sans estre ny entrant, ny retenu aussy.
Tousjours respectueux, sans se faire de feste.
Il contente celuy qui l'attaque et l'arrcste,
Il ne trouve auditeurs qu'ignorants envieux.
Difiamans le sçavoir des noms ingénieux;
S'il trousse l'epigramme ou la stance bien faictc.
Le voila descouvert, c'est faict, c'est un poète:
S'il dit un mot salé, il est bouffon, badin;
S'il danse un peu trop bien, saltarin, baladin;
S'il a trop bon fleuret, escrimeur il s'appelle;
S'il prend l'air d'un cheval, c'est un saltain-bardelle;
Si avec art il chante, il est musicien ;
Philosophe, s'il presse un bon logicien;
S'il frappe là dessus et en met un par terre.
C'est un fendant qu'il faut saller après la guerre;
Mais si on sçait qu'un jour, à part, en quelque lieu.
Il met le genouil bas, c'est un prieur de Dieu.
Cet esprit offensé dedans soy se retire.
Et, comme en quelque coing se cachant, il souspire.
Voicy un gros amas qui emplit jusqu'au tiers
Le Louvre de soldats, de braves Chevaliers,
De noblesse parée; au milieu de la nue
Marche un Duc dont la face, au jeune homme inconnue.
Le renvoyé au conseil d'un page traversant
Pour demander le nom de ce Prince passant;
Le nom ne le contente, il p>ense, il s'esmerveille,
Tel mot n'estoit jamais entré en son oreille;
Puis cet estonnement soudain fut redoublé.
Alors qu'il vit le Louvre aussytost dépeuplé
Par le sortir d'un autre, au beau milieu de l'onde
Des Seigneurs, l'adorant comme un Roy de ce monde
Xostre nouveau venu s'accoste d'un vieillard.
Et, pour en prendre langue, il le tire à l'escart.
Là, il apprit le nom dont l'histoire de France
Ne lui avoit donné ne vent, ne connoissance;
Ce courtisan grison s'esmerveillant de quoy
Quelqu'un mesconnoissoit les mignons de son Roy,
Raconte leurs grandeurs, comment la France entière.
Escabeau de leurs pieds, leur estoit tributaire.
A l'enfant qui disoit : « Sont-Us grands terriens.
Que leur nom est sans nom par les historiens ? »
Il respond : « Rien du tout, ils sont mignons du Prince. »
— « Ont-ils sur l'Espagnol conquis quelque province ?
Ont-Us par leur conseU relevé un mal-heur ?
Délivré leur païs par extrême valeur?
Ont-ils sauvé le Roy, commandé quelque armée.
Et par elle gaigné quelq'heureuse journée? »
A tout fut respondu : « Mon jeune homme, je croy
Que vous estes bien neuf, ce sont mignons du Roy. »
Ce mauvais courtisan, guidé par la colère,
Gaigne logis et Uct; tout vient à luy desplaire.
Et repais, et repos; cet esprit transporté
Des visions du jour, par idée infecté,
Void dans une lueur sombre, jaunastre et brune,
Soubs l'habit d'un rezeul l'image de Fortune
Qui entre, à la minuict, conduisant des deux mains
Deux enfans nuds bandez; de ces frères germains
L'un se peint fort souvent, l'autre ne se void guère.
Pour ce qu'il a les yeux et le cœur par derrière.
La bravache s'avance, envoie brusquement
Les rideaux; elle accoUe et baise follement
Le visage effrayé. Ces deux enfans estranges.
Sautez dessus le lict, peignent des doigts les franges.
Alors, Fortune, mère aux estranges amours.
Courbant son chef paré de perles et d'atours,
Desploie tout d'un coup mignardises et langue,
Faict de baisers les poincts d'une telle harangue :
« Mon filz, qui m'as esté desrobé du berceau. Pauvre enfant mal nourry, innocent|jouvenceau.
Tu tiens de moy, ta mère, un assez haut courage. Et j'ay veu aujourd'huy, aux feux de ton \àsage. Que le dormir n'auroit pris ni cœur ni esprits. En la nuit qui suivra le jour de ton mespris. Embrasse, mon enfant, mal nourry par ton Père, Le col et les desseins de Fortune ta mère. Comment mal conseillé, pippé, trahy, suis-tu Par chemin esprneux la sterille Vertu ? Cette sotte, par qui me vaincre tu essaies, N'eust jamais pour loyer que les pleurs et les plaies. De l'esprit et du corps les assidus tourments. L'envie, les soupçons, et les bannissements. Qui pis est, le desdain, car sa trompeuse attente D'un vain espoir d'honneur la vanité contente. De la pauvre Vertu l'orage n'a de port Qu'un havre tout vaseux d'une honteuse mort. Es-tu point envieux de ces grandeurs romaines? Leurs rigoureuses mains tournèrent, par mes peines, Dedans leur sein vaincu leurs fers victorieux. Je t'espiois, ces jours, lisant, si curieux, La mort du grand Senecque et celle de Thrasee; Je lisois, par tes yeux, en ton ame embrazee Que tu enviois plus Senecque que Néron, Plus mourir en Caton que vivre en Ciceron; Tu estimois la mort en hberté plus chère Que tirer en servant une haleine précaire. Ces termes spécieux sont tels que tu concluds Au plaisir de bien estre, ou bien de n'estre plus. Or, sans te surcharger de voir les morts et vies Des Anciens qui faisoient gloire de leurs fohes. Que ne vois-tu ton siècle, ou n'apprehendes-tu Le succès des enfants aisnez de la Vertu ? Ce Bourbon qui, blessé, se renfonce en la presse, Tost assommé, traisné sur le dos d'une asnesse; L'Admirai, pour jamais sans surnom, trop connu. Meurtri, précipité, trainé, mutilé, nud;
La fange fut sa voye au triomphe sacrée.
Sa couronne un collier. Mont-Faulcon son trophée.
Vois sa suitte aux cordeaux, à la roue, aux posteaux,
Les plus heureux d'entre eux quittes pour les couteaux.
De ta Dame loyers, qui paye, contemptible,
De rude mort la vie hazardeuse et pénible.
Lis, curieux, l'histoire, en ne donnant point lieu
Parmy ton jugement au jugement de Dieu :
Tu verras ces vaUlans, en leurs vertus extrêmes.
Avoir vescu gehennez et estre morts de mesmes.
» Encor, pour l'ad venir te puis-je faire voir,
Par l'aide des Démons, au magicien miroir.
Tels loyers receus, mais ta tendre conscience
Te faict jetter au loing cette brave science;
Tu verrois des valeurs le bel or monnoyé
Dont bien tost se verra le Parmesan payé,
En la façon que fut salarié Gonsalve,
Le brave Duc d'Austrie, et l'enragé Duc d'Alve.
Je voy un Prince Anglois, courageux par excez,
A qui l'amour quitté faict un rude procez;
Licols, poisons, couteaux, qui payent en Savoye
Les prompts exécuteurs; je voy cette monnoye
En France avoir son cours; je voy lances, escus.
Cœurs, et noms des vainceurs soubs les pieds des vaincus.
O de trop de mérite impiteuse mémoire !
Je voy les trois plus hauts instruments de victoire.
L'un à qui la colère a peu donner la mort.
L'autre sur l'eschafaut, et le tiers sur le bord.
» Jette l'œil droict ailleurs, regarde l'autre bande.
En large et beau chemin plus splendide et plus grande.
Au sortir des berceaux, ce prospérant troupeau
A bien tasté des arts, mais n'en prit que la peau,
Eut pour borne ce mot : — Assez pour Gentil -homme !
Pour sembler vertueux en peinture, ou bien comme
Un singe porte en soy quelque chose d'humain. Aux gestes, au visage, aux pieds et à la main. Ceux-là blasment tousjours les affligés, les fuient. Flattent les prospérants, s'en servent, s'en appuient. Ils ont veu des dangers assez pour en conter, Ils en content autant qu'il faut pour se vanter; Lisants, ils ont pillé les pointes pour escrire, Ils sçavent, en jugeant, admirer ou sousrire, Louer tout froidement, si ce n'est pour du pain. Renier son salut quand il y va du gain; Barbets des favoris, premiers à les connoistre. Singes des estimez, bons eschos de leur maistre. Voila à quel sçavoir il te faut hmiter; Que ton esprit ne puisse un Juppin irriter : Il n'aime pas son juge, il le frappe en son ire. Mais il est amoureux de celuy qui l'admire. Il reste que le corps, comme l'accoustrement, Soit au loix de la Cour; marcher mignonnement, " Trainer les pieds, mener les bras, hocher la teste Pour bransler à propos d'un pennache la creste. Garnir et bas et haut de roses et de nœuds. Les dents de muscadins, de poudre le cheveux. Fay toy dedans la foule une importune voye. Te montre ardent à voir affin que l'on te voye. Lance regards tranchants pour estre regardé. Le teint de blanc d'Espagne et de rouge fardé. Que la main, que le sein y prennent leur partage. Couvre d'un parasol en esté ton visage. Jette, comme effrayé, en femme, quelques cris, Mesprise ton efEroy par un traistre sousris, Fay le bègue, le las, d'une voix molle et claire. Ouvre ta languissante et pesante paupière, Sois pensif, retenu, froid, secret, et finet : Voila pour devenir garce du Cabinet, A la porte duquel laisse Dieu, cœur, et honte. Ou je travaille en vain en te faisant ce conte.
Mais quand ton fard sera par le temps recelé.
Tu auras l'oeil rougi, le crâne sec, pelé;
Ni sois point afiranchy par les ans du service.
Ni du joug qu'avoit mis sur ta teste le vice:
Il faut estre garçon, pour, le moins par les vœux,
Qu'il n'y ait rien en toy de blanc que les cheveux.
Quelque jour, tu verras un chauve, un vieux eunucque.
Faire porter en Cour aux hommes la perruque;
La saison sera morte à toutes ces valeurs.
Un servile courage infectera les cœurs,
La morgue fera tout, tout se fera pour l'aise.
Le haussecol sera changé en portefraise.
» Je reviens à ce siècle où noz mignons vieillis,
A leur dernier mestier vouez et accueiUis,
Pippent les jeunes gens, les guignent, les courtisent.
Eux autrefois produits, à la fin les produisent.
Faisant, plus ad visez, moins glorieux que toy.
Par le cul d'un coquin chemin au cœur d'un Roy. »
Ce fut cissez, c'est là que rompit patience La Vertu, qui de l'huis escoutoit la science De Fortune; si tost n'eut sonné le locquet Que la foUe perdit l'audace et le caquet. Elle avoit apporté une clarté de lune, Voicy autre clarté que celle de Fortune : Voicy un beau soleil, qui de rayons dorez. De la chambre et du lict vid les coings honorez. La Vertu paroissant, en matrone vestue, La mère et les enfants ne l'eurent si tost veue Que chacun d'eux changea en Démon décevant, De Démon en fumée, et de fumée en vent. Et puis de vent en rien. Ceste hostesse dernière Prit au chevet du lict pour sa place une chaire. Saisit la main tremblante à son enfant transy. Par un chaste baiser l'asseure, et dict ainsy :
241 THÉODORE AGRIPPA D'AUBIGXÉ
« Mon fi]z, n'attends de moy la pompeuse harangue
De la fausse Fortune, aussy peu que ma langue
Fascine ton oreille, et mes présents tes yeux.
Je n'esclatte d'honneur, ni de dons précieux;
Je foulle ces beautez, desquelles Fortune use
Pour ravir par les yeux une ame qu'elle abuse :
Ce lustre de couleurs est l'esmail qui s'espand
Au ventre, et à la gorge, et au dos du serpent.
Tire ton pied des fleurs soubs lesquelles se cœuvre,
Et avec soy la mort, la glissante couleuvre.
Reçois, pour faire choix des fleurs et des couleurs,
Ce qu'à traicts raccourcis je diray pour tes meurs.
Sois continent, mon filz, et circoncis pour l'estre.
Tout superflu de toy; sois de tes vouloirs maistre,
Serre les à l'estroict; reigle au bien les plaisirs.
Octroyé à la nature, et refuse aux désirs;
Qu'elle, et non ta fureur, soit ta loy, soit ta guide,
Que la Concupiscence en reçoive une bride;
Fuy les mignardes meurs, et cette liberté
Qui, fausse, va cachant au sein la volupté.
Tiens pour crime l'excès; sobre et prudent, eslogne
Du gourmand le manger, et du boire l'yvrogne;
Hay le mortel loisir, tiens le labeur plaisant,
Que Satan ne t'empongne un jour en rien faisant.
Use sans abuser des dehces plaisantes.
Sans chercher, curieux, les chères et pesantes;
Ne mesprise l'aisé, va pour vivre au repas.
Mais que ta volupté ne t'y appelle pas;
Ton palais, convié pour l'appétit, demande
Non les morceaux fardez mais la simple viande.
Le prix de tes désirs soit commun et petit.
Pour faire taire et non aiguiser l'appétit;
Par ces degrez, le corps s'apprend et s'achemine
Au goust de son esprit, nourriture divine.
N'afiecte d'habiter les superbes maisons,
Mais bien d'estre à couvert aux changeantes saisons;