T. II, IG
Que ta demeure soit plus tôt saine que belle.
Qu'elle ait renom par toy, et non pas toy par elle;
Mesprise un tiltre vain, les honneurs superflus;
Retire-toy dans toy, parois moins et sois plus;
Prends pour la pauvreté seulement cette peine
Qu'elle ne soit péis salle, et l'espargne vilaine;
Garanty du mespris ta saincte probité,
Et ta lente douceur du nom de lascheté;
Que ton peu soit aisé; ne pleure point tes peines;
Ne sois admirateur des richesses prochaines,
Hay et connois le vice avant qu'il soit venu;
Crains toy plus que nul autre ennemi inconneu;
N'aime les saletés soubs couleur d'un bon conte :
Elles te font sousrire et non sentir la honte;
Oy plus tost le discours utile que plaisant.
Tu pourras bien mesler les jeus en devisant;
Sauve ta dignité, mais que ton ris ne sente
Ni le fat, ni l'enfant, ni la garce puante.
Tes bons mots n'ayent rien du bouSon effronté;
Tes jeux soyent sans fisson, pleins de civilité,
Afiin que, sans blesser, tu plaises et tu ries.
Distingue le mocquer d'avec les railleries;
Ta voix soit sans esclat, ton cheminer sans bruit;
Que mesme ton repos enfante quelque fruict.
Evite le flatteur, et chasse comme estrange
La louange de ceux qui n'ont acquis louange;
Ris toi quand les meschants t'auront à contrecoeur;
Tiens leur honneur à blasme et leur blasme à honneur;
Sois grave sans orgueil, non contraint en ta grâce;
Sois humble, non abject, résolu sans audace.
Si le bon te reprend, que ses coups te soient doux,
Et soient dessus ton chef comme baume secoux.
Car qui reprend au vray est un utile maistre,
Sinon il a voulu et essaie de l'estre.
Tire mesme profit et des roses parmy
Les picquons outrageux d'un menteur ennemy.
Fais l'espion sur toy plus tôt que sur tes proches;
Reprend le défaillant sans fiel et sans reproches.
Par ton exemple, instruis ta femme à son debvoir,
Ne lui donnant soupçon pour ne le recevoir;
Laisse luy juste part du soing de la famille;
Cache tes gayetez et ton ris à ta fille;
Ne te sers de la verge, et ne l'emploie point
Que ton courroux ne soit appaisé de tout poinct.
Sois au Prince, à l'amy, et au serviteur comme
Tel qu'à l'Ange, à toy mesme, et tel qu'on doit à l'homme ;
Ce que tu as sur toy, aux costez, au dessoubs,
Te trouve bien servant, chaud amy. Seigneur doux.
De ces traicts généraux maintenant je m'explicque
Et à ton estre à part ma doctrine j'applicque.
J'ay voulu pour ta preuve un jour te despouiller.
Voir sur ton sein les morts et siJffler et grouiller :
Sur toy, race du Ciel, ont esté inutilles
Les fissons des aspics, comme dessus les Psylles.
Le Ciel faict ainsi choix des siens, qui, saints et forts,
Sont à preuve du vice et triomphent des morts.
Psylle bien approuvé, levé plus haut ta veue,
Je veux faire voler ton esprit sur la nue,
Que tu voie la terre en ce point que la vid
Scipion, quand l'amour de mon nom le ravit.
Ou mieux, d'où CoUigny se rioit de la foulle
Qui de son tronc roullé se jouoit à la boulle;
Parmy si hauts plaisirs, que mesme en lieu si doux,
De tout ce qu'il voioit il n'entroit en courroux.
Un jeu luy fut des Rois la sotte perfidie,
Comicque le succez de la grand tragédie.
Il vid plus, sans colère, un de ses enfans chers,
Dégénéré, lécher les pieds de ses bouchers.
Là ne s'estime rien des règnes l'excellence.
Le Monde n'est qu'un poix, un atome la France;
C'est là que mes enfans dirigent tous leurs pas,
Dés l'heure de leur naistre à celle du trespas,
Pas qui fouUent soubs eux les beautez de la terre. Cueillans les vrais honneurs et de paix et de guerre. Honneur au poinct duquel un chacun se déçoit; On perd bientost celuy qu'aisément on reçoit, La gloire qu'autruy donne est par autruy ravie, CeUe qu'on prend de soy vit plus loing que la vie. Cerche l'honneur, mais non celuy de ces mignons Qm ne mordent au loup, bien sur leurs compagnons. Qu'ils prennent le duvet, toy la dure et la peine; Eux le nom de mignons, et toy de Capitaine; Eux le musc, tu auras de la mesche le feu ; Eux les jeux, tu auras la guerre pour ton jeu. Prenne donc ton courage à propos la carrière. Et que l'honneur qui faict que tu chasses arrière La he du bas peuple et l'infâme bourbier, Soit la gloire de Prince et non pas de barbier : Car c'est l'humilité qui à la gloire monte. Le faux honneur acquiert la véritable honte. Sache qu'à trop monter trop bas descendre faut. Et que se tenir bas faict monter au plus haut. Ne porte envie à ceux de qui l'estat ressemble A un tiède fiebvreux qui ne sue et ne tremble; • Les pestes de nos corps s'eschaufîent en esté. Et celles des esprits en la prospérité; L'hiver guérit de l'air les mortelles malices. I^ saine affection nous purge de noz vices. Cerche la faim, la soif, les glaces, et le chaud, La sueur, et les coups; ayme les, car U faut Ou que tes jeunes ans soient l'heur de ta viellesse, Ou que tes cheveux blancs maudissent ta jeunesse. Puis que ton cœur Royal veut s'asservir aux Roys, Va suivre les labeurs du Prince Navarrois, Et là tu trouveras mon logis chez Anange, Anange que je suis (et que c'est chose estrange !) Là où elle n'est plus, aussy tost je ne suis : Je l'aime en la chassant, la tuant je la suis.
Là où elle prend pied, la pauvrette m'appelle.
Je ne puis m'arrester ni sans ni avec elle;
Je crains bien que l'aiant bannie de ce Roy,
Tu n'i pourras plus voir bien tost elle ni moy.
Va t'en donc imiter ces élevez courages
Qui cerchent les combats au travers des naufrages;
Là est le choix des cœurs et celuy des esprits;
Là moy mesme je suis de moy mesme le prix.
Bref, là tu trouveras, par la persévérance.
Le repos au labeur, au péril l'asseurance.
Va bien heureux, je suis ton conseil, ton secours;
J'ofifence ton courage avec si long discours. »
Que je vous plains, esprits qui, au vice contraires. Endurez de ces Cours les séjours nécessaires 1 Heureux si, non infects en ces infections, Roys de vous, vous régnez sur voz affections. Mais quoy que vous pensez gaigner plus de louange De sortir impoUus hors d'une noire fange. Sans taches hors du sang, hors du feu sans brusler, Que d'un lieu non souillé sortir sans se souiller : Pourtant il vous seroit plus beau en toutes sortes D'estre les gardiens des magnifiques portes De ce temple étemel de la maison de Dieu, Qu'entre les ennemis tenir le premier lieu; Plustost porter la croix, les doux, et les injures. Que des ords cabinets les clefs à vos ceintures; Car Dieu pleut sur les bons et sur les vicieux. Dieu frappe les meschants, et les bons parmy eux.
Fuyez, Loths, de Sodome et Gomorrhe bruslantes; N'enseveUissez point voz âmes innocentes Avec ces reprouvez, car combien que voz yeux Ne froncent le sourcil encontre les hauts Cieux, Combien qu'avec les Rois vous ne hochiez la teste. Contre le Ciel esmeu, armé de la tempeste.
Pource que des T5a-ans le support vous tirez, Pource qu'ils sont de vous comme Dieux adorez, Lors qu'ils veulent au pauvre et au juste mesfaire. Vous estes compagnons du mesfaict pour vous taire. Lorsque le filz de Dieu, vengeur de son mespris. Viendra pour vendenger de ces Rois les esprits, De sa verge de fer frappant, espouvantable. Ces petits Dieux enflez en la terre habitable. Vous y serez compris. Gsmme lorsque l'esclat D'un foudre exterminant vient renverser à plat Les chesnes résistants et les cèdres superbes, Vous verrez là dessoubs les plus petites herbes, La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau, En son nid l'escurieu, en son aire l'oyseau, Soubz ce daix qui changeoit les gresles en rosées, La bauge du sangUer, du cerf la reposée, La ruche de l'abeille, et la loge au berger. Avoir eu part à l'ombre, avoir part au danger.
(Les Tragiques, 1616.;