PALINODIE
C'est trop importuné les filles de Mémoire
Pour entonner des grands la triumphante gloire.
Or U faut rechanter d'un ton non-entonné
La chanson d'un qui s'est à tout vice donné.
Qui niera que moy, à qui la Poésie
Entre secre cernent dedans la fantasie,
Ne puisse d'un Sinon découvrir les forfaictz,
Comme j'ay autrefois touché quelques siens faitz?
Nous sommes tout ainsi qu'un bon maistre d'épée
Qui s'aide de deux mains : quand l'une est micoupée
L'autre rebat encor de son haineux les coups;
Ainsi nous nous servons d'un bâton à deux bouts.
C'est pourquoy on nous dit peintres de la Nature;
Nous peindons soit le bien ou mal par écriture;
Tout ce qui est enclos sous la voûte des Cieux
Se vient ranger au trein de nos vers spacieux.
Et c'est pourquoy aussi Socrate, en maint passage,
Admoneste celuy qui veut défier l'âge.
De n'avoir ennemi le Poète, qui peut
Haulser et abaisser comme sa verve veut.
Donc, qui tient quelque lieu au siège de sa grâce Doit bien garder tousjours de n'entrer en disgrâce.
Et n'enfreindre le nœud de telle affection Mais se ranger au veuil de son intention. Hé ! qui peut mieux que nous, (à qui du Ciel les filles Prodiguent le doux miel de leurs ruches gentilles) .Eterniser le nom de ceux que notre vers Prendra pour l'emporter par tout cet univers ? Parleroit-on d'Hector, parleroit-on d'^Enée, D'Ajax, d'Agamemnon, si la Famé empenée N'eut suscité l'esprit du divin Smymean, Et de terre enlevé la voix du Mantouan ? Malheureux pour jamais celuy que Calliope Regarde à contre-cœur ! mal-heureux qui s'entrope Au train des vicieux ! et mal-heureux trois fois Qui du Nonce des Dieux va dédaignant la voix, Comme toi. Chicaneur, ami de convoitise, Impudant, ehonté, tout rempli de feintise. Qui n'as souci sinon de trahir ton voisin. Tes père, mère, sœur, compagnon et cousin ! Les Ours Numidiens, les Tygres d'Hyrcanie Couvent Uz dans le cœur si grande felonnie?
Nenni, non : donc je veux fere un petit recueil Des actions de toy, qui seront le cercueil Qui te culbutera en l'onde toujour noire. Perdant dedans le Styx de ton nom la mémoire; Car ibien qu'en des-honneur) il ne mérite pas L'écrit d'aucun papier, si ce n'est du trépas; Ou s'il le meritoit seroit comme Herostrate, Suivant le docte écrit du dict père Socrate, Afin qu'on sache un jour que l'infidélité Dedans ton traître corps a sans cesse habité : Rien n'est plus gracieux que l'ami tres-fidelle. Rien n'est de plus pervers que l'ami infidelle.
Muses, des bons l'honneur, écoutez mon émt)i Et repoussez le tort fait à vous et à moi.
Non, j'ay tant d'argumens pour étonner l'audace
Superbe de celuy qui d 'autrui nous menace.
Que je ne sçai par où je dois accommancer.
Tant je suis copieux en pwinctz p>our l'offenser :
Poinctz qui piqueront plus qu'une epée p>oinctue
Quand de percer autruy l'ennemi s'évertue.
Car si j'ose laisser à la postérité
GDmme il a desfloré maincte jeune beauté
Et ravi le plus beau de leur sainct pucellage,
J'ai bien matière assez pour en faire un ouvrage.
Mais je ne veus ici m'arrester longuement;
Je me contenterai de toucher seulement,
Pour le mètre en martel, quelque faute notoire.
Des graves Sénateurs venue au Q)nsistoire.
Quoy? donc, nieras-tu qu'un Sénat empourpré.
De Justice, de lôs, et d'honneur diapré.
Qu'un Sénat (non Romain) où faveur ne domine
N'ait sceu tout le trafic de ta vie maline?
Tu feit bien, en sauvant ce que faict respirer.
De te venir ici (scélérat) retirer,
Imitant le pasteur qui le serpent avise
Et, en sursaut de lui, tout p>eureux, se divise
Et gaigne le sommet de quelque mont tortu :
Ainsi de ce danger ici te sauvas-tu.
Tu feis bien : autrement c'estoit faict de ta vie
Qui devoit justement t'étre bien tôt ravie
Par la bourrelle main du Maitre punisseur.
Le condigne loyer d'un puant ravisseur.
Mais il eut mieux vallu qu'une juste vengeance
Eut perdu, pour un coup, ta vipérine engeance.
En la^faveur de qui nous endurons ici
Le regret, bien qu'à tort, de maint et maint souci.
Joinct que ton ame, un jour, sentira la détresse
Qui suit en mal vivant toute ame pécheresse :
Tant plus l'homme en péché vit misérablement.
Tant plus est-il puni plus rigoureusement; Tant plus Dieu fait le sourd à punir nos offenses, Tant plus sa main sur nous use après de défenses. Mais laissons ces propos; contempler ma cité Qui à te décrier par tout m'a incité.
Cité que j'aime mieux que tout l'or de l'Indie, Ni que tous les presans de l'heureuse Candie; Cité vraiment cité, que j'aime encore mieux Ni que mon petit cœur, ni même que mes yeux. Peuples, que direz-vous de sa façon immonde, Sinon que c'est l'object où toute peste abonde?
Hé, ne dires- vous pas que l'Epicurien
Ne fut jamais si mol ni lascif terrien?
Vous direz (je le sçai) que sa vie est égale
Au vivre bestial du vil Sardanapale,
Et seroit pis encor s'U avoit le moyen.
Tel que le terre-né Sardanapalien ;
Car s'il se faut veautrer dans le lit des délices,
Ce n'est qu'un magazin échoie de tous vices,
Faut-il tromper quelcun d'un doux miel empeste ?
Nul ne peut être mieux que de lui tempesté.
Est-il question encor de suborner vos femmes ?
Ses rognons sont farcis de telles chaudes fiâmes;
Il ne prend ses ébas qu'à tous plaisirs mondains,
Estimant ceux du ciel n'estre que songes vains.
Aussi ses actions, qui sont d'un fol Prothee,
Démontrent bien à clair que ce n'est qu'un Athée;
Athée est bien celui qui n'a cure de Dieu,
Et qui ne met son soin qu'en ce terrestre heu;
Athée est bien celui qui trompe sou Ugnage.
Et qui de ses subjects met le bien en naufrage;
Athée est bien celuy qui a esté vaincu Selon la loy de Dieu n'avoir ohcques vécu.
Combien de fois a il, contre son propre père, (Néron en cruauté) usé de vitupère ?
Qui fait qu'ainsi de lui se voit abandonné.
Comme vray libertin à tout vice adonné.
O cœur plus dur qu'un roc ! ô audace cruelle !
O laict mal employé ! ô mal- mise maramelle !
Les lions Africans, les serpens Iberois,
N'ont fKDint le cœur couvert de si cruels effrois;
J'en appelle à témoin quelcun à qui sa rage
A moissonné, malheur I dix bons ans de son âge.
Il n'est pas comme lui malin, ou frauduleux,
Trompeur de simples gens, paillard, ni scandaleux :
Ains aumônier, dévot, dressant mille prières
Au ciel, pour convertir ses fautes journalières.
Souvent les bons parants ont des enfans pervers :
Si son père estoit bon, il est à luy divers.
Or, quand bien je tairoy que toute sa jeunesse
N'est passée qu'en jeus, en plaisirs, en paresse.
En cartes et en déz, consumant maint avoir
Dont un train de barons s'eut bien peu fere voir;
Et quand bien je tairoy que les crois et calices
Ont été le subject de toutes ses délices,
La bouche d'un chacun ne laisseroit pourtant
De le prêcher par tout, le crime détestant.
Or, va où tu pourras, et fai que la gent die
Qu'à bon droit j'ay tracé céte palinodie,
Veu que tu as le tort de m'avoir assailU,
Moy qui en ton endroit oncques n'avoy failli :
Le beuf ainsi émeut devant soy la poussière;
Tel pense prendre autrui qu'il est prins par derrière.
Tandis, li et reli, pour ton sang rechaufer,
(Si tu n'es un Battus, une pierre, ou un fer)
Cest écrit que j 'envoyé à qui bien te cognoissent,
Afin que, cognoissant tes mœurs, ils te délaissent,
Comme excommunié de la troupe de ceux
Qui suivent, bons Chrestiens, le vray chemin des cieux;
Et sache hardiment que si plus ta bravade
Me fâche, je ferai une longue Illiade
De la vie de toy, si bien que l'on dira.
En tenant mon party, par tout où l'on ira :
« Certes, ce gentil sot mérite bien la flame
Qui consume en enfer toute ambicieuse ame,
La rongeant sans cesser, d'un tourment peu à peu.
En douleur Promethé, larron du divin feu.
Il est bon de cognoistre à qui l'on se veut prendre;
Contre nous il ne faut oser rien entreprendre
Qui ne soit de vertu, d'honneur, et de bonté. »
Mais en ce point tu n'as observé l'équité.
One aussi tu n'apprins que c'est que de justice;
Apren donc, bien que tard, à corriger ton vice,
Veu que ce n'est pas tout de voir quel est l'ami.
Mais U faut voir aussi quel sera l'ennemi.
Or, cestuy je serai, ou le ver qu'époinçonne
Le cœur en mal vivant de l'ingratte personne
Qui rend mal pour le bien comme toy, Ixion,
Chargé du fais pesant de vaine ambition.
(Les Mélanges, 15S4,)
AMADTS JAMYN
Amadis Jamyn naquit de Marie Chamelet et du prévôt de Chaource, en ce bourg du diocèse de Troyes, en 1538 ou 1540. Ronsard, qui le connut de bonne heure, « le nourrit page et le fit instruire, dit Claude Binet, par des maîtres comme Dorât, Tumèbe et plusieurs autres, qui surent lui faire partager leur connaissance et leur amour des langues anciennes. On ne sait à quelle époque précise il entreprit les longs et pénibles voyages qu'il dit avoir faits dans sa jeunesse, soit dans les provinces de France-Dauphiné, Provence, Champagne et Poitou, — soit à Paphos, Amathonte et Erice, soit f-n Asie, où il vit mille beautés non indignes des Rois. » Comme le fait remarquer l'Abbé Goujet, peut-être a-t-il parlé allégoriquement et ne connut-il d'autre nef que celle d'Ulysse, lui qui traduisit les trois premiers Chants de VOdyss/e. Toujours est-il qu'il obtint par Ronsard la charge de secrétaire et de lecteur de Charles IX, suivant les uns, de Henri III, selon les autres. Bien qu'il fût considéré comme l'émule de Ronsard, que sa traduction d'Homère contienne quelques vers heureux par leur naturel, nous ne dirons pas avec Goujet que ses poésies soient préférables à celles de son maître, ni, avec Colletet, que les injures du Temps ne sauraient en efifacer les tableaux. Ce serait montrer trop de complaisance ou d'aveugle acceptation. Pour de rares pièces d'une agréable naïveté, il faut lire mille platitudes; rien n'a moins de force ni de fantaisie. Le lecteur en jugera par la Satyre que nous choisissons dans le Second volume des Œuvres de 1584, de préférence à quelques autres, comme la Gouvernante, Contre l'Honneur, Pour un Cocu, la Prosopopée de la Fortune, ou celle encore contre la Cour et les Courtisans, déjà traitée avec plus d'ampleur et d'emportement par ses contemporains.
Après la mort de Ronsard, Jamyn se retira dans sa ville natale où il mourut à la fin de 1592 ou vers le commencement de 1593. Il fut inhumé dans une chapelle que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de Saint-Jean Décollasse. En 1584, il avait fait don à ses concitoyens d'une maison pour y faire un collège. Ce collège exista
jusqu'en 1789. On y lisait une inscription siir cuivre commémorant la donation de « noble homme Amadjrs Jamyn.,. S' de Basly ». Tallemant des Réaux prétend qu'une fille de Jamyn servait de page à M"' de Goumay. Le poète avait un frère, poète lui-même, qui s'appelait également Amadis, mais qui prit le prénom de Benjamin pour se distinguer, et qui fut loué par Dorât, Guy Le Fèvre de La Borderie, et d'Aubigné. Il n'a rien réuni. Disons que la pièce ridicule que l'on prête à Mathurin Régnier : Vous qui violentez nos voUmtez subjettes, lui est restituée dans le Jardin des Muse de 1643, sous ce titre : Stances pleines, antithèses par le Sieur Jamyn de Châtillon-sur-Seine. Benjamin Jamyn y mourut grènetier en 1606.
Bibliographie. — Les Œuvres Poétiques, Paris, 1375; 1579; 1582; 1584; 1585; — Epiiaphe d'Anne Duc de Montmorency, dans xm Recueil sur le même sujet, Paris, 1567; — Discours de Philosophie A Passicharis et à Rodanthe, avec Sept Discours Académiques, le tout en prose, 1584; — V Iliade, trad. en vers franc., Paris, 1574 (à partir du XII» chant. Le début est de Hugues Salel); — Les trois premiers Livres de l'Odyssée, Paris, 1584; — La nymphe Angevine au Roy Charles IX, dans le Recueil: Magnificentissimi spectaculi, etc., Paris, 1573; — Œuvres (partielles), Paris, 1879, 2 vol.
A CONSULTER. — La Croix DU Maine et Du Verdier, Borboniana, t. II des Mém. de Bruvs. — Claude Binet, Vie de Ronsard. — Goujet, Bibl. franc. XIII, 223; — Notice de Charles Brunet, et Vie par Guillaume Colletet, dans l'éd. cit. de 1879. — Sainte-Beuve, Tabl. de la Litter. franc, au xvi® siècle. — Egger, Rev. des Trad. françaises d'Homère {Nouvelle Rev. Encyclop., août, 1846). — LÉON Dorez, Amadis Jamyn jugé par une dame de la Cour de Henri III. — Maurice Allem, Anthol. Poèt. franc. XVI* siècle, t. II, librairie Gamier.