LA COUR DE LOI ÏSXV
laborieuse , on vint à bout de la faire tourner sur ses gonds de pierre, et Ton entendit pour lors un sinistre bruit d'ossements qui roulèrent sur les degrés depuis la porte qu'on ouvrait jusqu'au fond du souterrain. Ceux qui se hasardèrent à descendre les premiers s'embarrassèrent les pieds dans un suaire, et quand on voulut placer le corps de M. de Tavanesà côté de celui de sa nièce on trouva que la bière de cette malheureuse jeune femme était tombée par terre et qu'elle avait été brisée. On découvrit avecborreur qu'on l'avait enterrée vivante, qu'elle avait eu la force de rompre son double cercueil, et qu'elle était venue mourir de faim à l'entrée du sépulcre , d'où sa lamentable voix n'avait pu se faire entendre de ceux qui la pleuraient ; car elle était adorée de son mari , de ses
enfants, de ses frères (1) »
Sa belle-fille, la première duchesse de Saulx, est moins bien traitée par l'auteur, du reste sans grande autorité, des Souvenirs deMmt do Créqui. « Elle ne disait pas d'extra- \ agances, mais vous allez voir que les autres n'y perdaient rien. Elle faisait brûler des plumes de pigeon sur la table et pendant son dîner, pour ne pas sentir ce qu'elle appelait une odeur de cuisine. Elle arrivait chez moi toute emmaillottée dans une douzaine de coqueluchons , dout elle se dépouillait successivement de cinq minutes en cinq minutes; ensuite elle s'ée riait qu'on la faisait étouffer, et elle allait s'installer sur une fenêtre qu'elle faisait ouvrir dans une première salle, et sur laquelle fenêtre ouverte elle s'asseyait les jambes en dehors. Elle \
(1) Souvenirs de la marquise de Cnqui, 1 I p, 187-188.
commençait par dire ses prières et finissait par s'endormir, tellement qu'elle est tombée deux ou trois fois dans mon jardin ; mais c'était du rez-de-chaussée, grâce à Dieu pour elle (1) ! »
Cette singulière personne eut le tort plus grave de comprendre le mariage comme beaucoup trop de grandes dames d'alors. Son mari était, disent les contemporains, « un petit homme tout blanc, assez sémillant, sans parler beaucoup » (2), qui, instruit à l'improviste, par ses yeux, de la façon dont sa femme entendait la fidélité conjugale, se contenta de lui dire avec calme : « Vous devriez bien fermer votre porte, Madame. » La séparation de corps et de biens fut prononcée, et Mme de Saulx fut obligée en outre de se démettre de ses fonctions de dame du palais. On sait combien Marie-Antoinette, sur l'article de la conduite privée, se montrait à juste titre impitoyable.
Le duc de Saulx , son chevalier d'honneur , participa dans une certaine mesure à cette disgrâce. « Sans avoir été en faveur auprès de la reine , étant même étranger à sa société , il lui était sincèrement attaché et gémissait profondément de ses malheurs. Tous ses sentiments étaient nobles et généreux . Fixé à la cour dès sa première jeunesse, il n'avait point adopté les idées assez ordinaires parmi ceux qui l'habitaient. Je lui ai entendu dire que la charge de chevalier d'honneur lui plaisait surtout en ce
(1) Souvenirs de la marquise de Créqui, t. I, p. 143. — Elle termina ses jours dans les prisons de la Terreur, trop malade pour être transportée quand l'ordre de la mettre en liberté arriva. « Je l'ai peu connue , a écrit depuis sa belle-fille , mais j'avais pourtant apprécié l'élévation de son caractère et la parfaite bonté de son cœur. »
(2) Souvenirs du comte de Tilly.