LA COUR DE LOI IS
le rouge. Interdit et ne sachant que penser, le prélat se contenta de répondre : C'est une belle couleur; et le malin d'Argenson, qui était présent, ajouta : Ce rouge a été jusqu'aux joues I).
Cette modestie naturelle lui inspira toujours une répugnance extrême pour ces querelles de préséance bien plus fréquentes encore autour du monarque qu'en province. Sa charge d'aumônier l'exposait à d'incessants débats avec V ordinaire; il sut toujours es<pii\er ces disputes, d'autant plus vives qu'elles étaient plus frivoles, et dont son caractère le rendait incapable "2 . Exemple assurément bien perdu pour ses contemporains, et surtout pour son frère, l'antagoniste du parlement de Bourgogne !
Après douze ans d'épiscopat, il fut transféré en 1733 sur le siège métropolitain de Rouen , et il y porta sa haine du bruit, son zèle discret et attentif à toutes les bonnes œuvres. Il fut là le prélat instruit et humble, (Tune humeur douce qui semblait en harmonie avec sa santé délicate, qu'on avait connu à Chalons. On ne parla point de ses querelles avec h4 Parlement pour refus de sacrements aux jansénistes. Le Rituel qu'il publia est une des œuvres liturgiques les plus remarquables de 1 ancienne Église gallicane; enfin il ordonna l'inventaire des titres de l'archevêché et lit préparer une histoire générale du diocèse.
Les vertus qu'il manifesta étaient de celles dont notre
(l) Mémoires de Lxujncs , t. IV, p, 64. — L'archeréque de Rouen devint commandeur du Saint-Esprit, le 21 mai 1747 Mémoires de Lu fîtes, t. X, p. !83
siècle fait volontiers honneur à celui qui les possède , comme si elles comptaient parmi les découvertes qu'il a faites. Il connut le prix de l'instruction, comme le témoignent les bourses qu'il fonda dans ses séminaires pour les jeunes étudiants, et les hommages dont il entoura la tombe du grand propagateur de l'enseignement populaire, le vénérable de La Salle, ce Quant à sa charité, elle était
proverbiale C'est lui qui fit transporter l'Hôtel-Dieu à
la place qu'il occupe actuellement, en aidant puissamment
à sa construction Dans le rude hiver de 1 740 à 1741,
quand la Seine déborda, inonda la ville et réduisit à l'extrémité des milliers d'habitants (20,000, dit-on), réfugiés sur les toits des maisons, l'archevêque ouvrit son palais, multiplia les secours , et les versa par centaines de mille francs dans le sein des victimes du fléau. Ses propres appartements servirent d'hôpital, et il se fit un honneur de soigner lui-même les pauvres qu'on y établit (1). » Vrai prince de l'Église, s'il dédaignait le faste pour lui-même, il exerçait une magnifique hospitalité au château de Gaillon , maison de campagne de ses prédécesseurs , qu'il embellit encore , où il fit de grandes plantations et bâtit une écurie de cinquante chevaux. Il faut ajouter qu'il sacrifiait parfois au goût d'un siècle qui préférait la commodité à l'art; qu'il laissa détruire les plus heureuses constructions du cardinal d'Amboise, la belle fontaine de marbre qui décorait la cour d'honneur et l'élégant clocher de la chapelle (2) . Le vandalisme officiel
(1) Semaine religieuse du diocèse de Rouen, n° du 10 octobre 1868.
(2) Mémoires de Luynes , t. VII, p. 34 et sq. — Comptes des dépenses de la construction du Château de Gaillon, Introduction (Coll. des Doc. inédits).
LA COl'K DE LOUIS XV.
était partout. L'archevêque qui mutilait ainsi les œuvres les plus délicates de la Renaissance avait pour émules W8 chanoines, qui enlevaient de la cathédrale, comme autant de superduités gothiques, les tombeaux «le Richard Cœur de Lion et de Charles Y.
En revanche, c'est le propre des corporations religieuses comme des autorités civiles, au dix-huitième siècle, de lutter à outrance pour certains usages, remontant sans doute aussi aux âges barbares. Ainsi, lors des fêtes religieuses qui signalèrent la promotion de l'archevêque au cardinalat, les membres de son chapitre remarquèrent avec Indignation que contrairement à la tradition, il avait l'ait porter la queue de sa robe dans le chœur ! On fit Bavoir au prélat que, d'après le cérémonial de l'église de Rouen, ce privilège ne pouvait lui appartenir. Le lendemain, l'archevêque reparut dans le chœur, un caudataire à sa suite. Le doyen s'élance sur celui-ci, et lui serre fortement le bras qu'il le force à lâcher prise. Monseigneur se retourna en manifestant son mécontentement : « On vous avait prévenu, lui fut-il répondu. — Je ne remettrai jamais les pieds dans votre église, » répliqua le cardinal. On sait qu'heureusement il ne tint pas parole.
Personne peut-être n'a eu dans l'Église de France une fortune aussi brillante. Grand aumônier de la reine à la mort de Fleurjr, cardinal en 175G, il devint grand aumônier de France l'année suivante. Aussi prudent que digne, il usait contre les scandales de la cour de la seule protestation permise, celle du silence. Le silence était en effet. comme ledit plus tard l'abbé de Beauvais sur la tombe de Louis XV, une leçon pour le monarque; le grand au-
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mônier sut la donner à propos, « Le roi, écrit d'Argenson, ayant dit a l'archevêque de Rouen qu'il passerait chez lui à Gaillon, en allant au Havre, ce prélat s'est contenté de lui faire une grande révérence. Le roi lui a dit une seconde fois : M'entendez-vous ? J'irai chez vous. Autre grande révérence. Puis S. M. a marché trois pas, s'est retournée, a dit : Non, Monsieur, je me ravise, je n'irai pas chez vous. L'archevêque de Rouen est grand aumônier de la reine ; il entre dans le ressentiment de cette princesse de ce que le roi promène ainsi la marquise de Pompadour et se donne en spectacle aux peuples normands, il craint d'en être le fauteur, et — ajoute le sceptique chroniqueur, — il évoque sur cela son caractère de prélature, auquel il ne songerait pas sans sa politique d'officier de la reine, d'homme qui compte survivre au roi et que la reine lui survivra. Ainsi voilà un archevêque qui sera bien mal avec le roi (1). »
D'Argenson se trompait; l'archevêque n'était pas un courtisan si avisé, ni Louis XV un souverain si injuste. Le roi passa en effet quelques jours après à Rouen sans s'y arrêter, Mme de Pompadour dans ses carrosses. L'archevêque n'en resta pas moins bien en cour jusqu'à sa mort.
Son caractère connu le désignait des premiers pour faire partie de la commission ecclésiastique qui fut chargée en 1752 d'apaiser les querelles jansénistes. A cinq reprises député de Rouen aux assemblées du clergé, il présida cette réunion en 1752, et sa nomination au provi-
(1) Journal et Mémoires de oVArgenson , 19 septembre 1749.