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CHAPITRE HUITIEME

LA PROVINCE AU XVIIIe SIÈCLE HENRI DE TAVANES-MIKEBEL (l)

Un héros de roman au dix-huitième siècle. — La branche de Tavanes-Mirebel. — Henri de Ifirebel enlève b i con&ine Ferdinande de Brun 1732). — Leur fuite en Lorraine. — L'aventure de Sarrebruck. — Colère »l<' M. <l"' Brun. — Bon entrevue avec Ifirebel à Dole. — M^deBrunesl ramenée à Paria enfermée au couvent de La Flèche. Ifirebel est condamné a mort. — Sa fuite, sa haute fortune dans les armées de l'Empire. — Nouvelle entrevue avec M de Brun au camp de Braunau. — Mirebel obtient aa grâce. — Sa cousine refuse de l'épouser. — Il meurt (1747); jugement.

Hommes de guerre et hommes d'église, ligueurs et

frondeurs, courtisans et hobereaux ont successivement

(i) Sources principales :

Manuscrits,

i Un recueil très-incomplet de pièces ayant trail au marquis de afirebel existe aux archives de la Côte-d'Or (papiers de Saulx .

'" D'autres pièces, plua nombreuses et plus importantes appartiennent aui archives <lc Brun lu château de Buthier Haute-Saône Noua en devons la communication a l'obligeance de M"" la marquise deScej de Brun.)

3° Lettres <lu président Bouhier \<>ir l'Appendice III).

Imprimés,

i Lettre de M .... à une personne de considération.— Besançon, 1734 Mil»l. nal. — Cabinet «1rs litres).

2° Lettres sur ledij ■'< af. h' marquis d Bi un et de v le mar-

quis de Tavanes par l'abbé Pérau). — 1743

Œuvres choisies de Berlin du Rocheret Châlons, 1866 ,p. US-1

»° Mémoire pour />'"•.. de Brun contre Messin fiureau de La Moi* — Paris, 1763 archives de Brun).

Mémoires du duc de Ltianes, passim.

défilé sous nos yeux. Il ne manquait plus à la maison de Saulx-Tavanes qu'un héros de roman; il apparaît en plein dix-huitième siècle sous les traits de Louis-Henri, marquis de Mirebel. Derrière lui s'ouvre un monde nouveau, où ne manquent ni les caractères étranges, ni les aventures extraordinaires.

Le premier marquis de Mirebel, frère de Jacques et son complice dans les troubles de la Fronde, eut deux enfants de son mariage avec une petite-fille du vicomte Jean, Louis-Marie et Henriette. Cette dernière, mentionnée dans les lettres de Mme de Sévigné sous le nom de Mmede Druys, épousa en premières noces le comte du Montai, malgré l'opposition de sa famille : « Ce sont là, écrivait à cette occasion le président Brulart à Bussy, de ces choses désagréables qu'on ne peut éviter quand on a affaire à des têtes folles comme celles de la mère^et de la fille, qui n'ont pas plus de cœur Tune que l'autre. » De ce mariage naquit une fille que nous retrouverons tout à l'heure sous le nom de marquise de Brun.

Le second marquis de Mirebel fut aussi de bonne heure une « tête folle ». Qu'on en juge par un trait. Dans sa jeunesse, il encourut une condamnation à mort pour un meurtre étourdiment commis, au milieu d'une de ces équipées vulgaires où se fourvoyait trop souvent la jeune noblesse du dix-huitième siècle. Il traversait à une heure avancée de la nuit les rues de Dijon , accompagné d'un ami, le marquis de Sassenay. Ils passèrent devant une maison éclairée où il y avait nombreuse compagnie ; à ce moment un des invités sortait; c'était un prêtre, qu'ils forcèrent par une grossière insulte à revenir sur ses

LA PROVINCE AU XVIIIe SIECLE. 273

pas. Au bruit, doux autres invites, un bourgeois nommé Arviset et un gentilhomme normand de passage à Dijon, accourent sur la porte : des paroles animées s'échangent, les épées sortent du fourreau, et une véritable partie carrée s'engage dans l'obscurité. Mirebel, qui avait croisé le fer avec l'étranger, déroba tout à coup son arme à son adversaire, et d'un revers atteignit au coté droit Arviset, tout occupé à se défendre contre M. de Sassenay : « Je suis blessé, » s'écria le malheureux, qui se crut loyalement frappé , et au moment où il se retirait, il reçut du même coté à l'épaule un second coup qui le renversa raide mort sur le seuil de la porte. En ce moment on accourait avec des flambeaux sur le théâtre du combat. Les deux coupables furent reconnus dans leur fuite, et la veuve d'Arviset implora judiciairement une réparation qu'elle obtint. Un arrêt du parlement du 11 août 170^2 condamna par défaut MM. de Mirebel et de Sassenay à mort, ordonna leur exécution en effigie, les contraignit à verser trente mille livres soit en aumônes, soit en dommages-intérêts, et confisqua leurs biens. Une sentence aussi sévère ne s'explique que par la conviction des juges qu'elle ne serait pas exécutée. Grâce à de puissantes médiations, des lettres de rémission la suivirent aussitôt; les deux condamnés vinrent à genoux et tète nue les présenter au parlement, en audience solennelle 'A). De son mariage avec Catherine de Choiseul, le meurtrier d'Arviset eut plusieurs filles, et un fils, le principal personnage de ce récit.

(1) Archives de la Cote-d'Or, fonds Boudot, carton V

274 HENRI DE TAVANE$-MIREBEL.

Henri de Mircbcl, né en 1705, embrassa fort jeune la carrière des armes. D'abord lieutenant de cavalerie au régiment de Luynes, il devint à vingt-cinq ans capitaine des gardes de M. le duc de Bourbon. Filleul de la princesse de Condé, bien vu du comte de Toulouse et de la • princesse de Conti, il eut fait un rapide et brillant chemin à la cour, sans une aventure malheureuse dont les conséquences troublèrent sa vie et livrèrent son existence aux plus singulières vicissitudes.

Depuis l'enfance, durant ses séjours en Bourgogne chez son père, au château de La Marche, il eut souvent occasion de rencontrer une de ses parentes, Ferdinande de Brun. C'était Tunique héritière d'une des plus riches familles de la Franche-Comté. Elle habitait Dole, éloigné de La Marche seulement de quatre lieues. Sa mère, Mlledu Montai, était une cousine germaine du jeune Mirebel : les deux familles se visitaient fréquemment, et les jeunes gens grandirent ensemble. Un enfant qu'ils tinrent ensemble sur les fonts baptismaux fut le premier lien qui les unit. Ils prirent l'usage de s'écrire durant leurs absences, et Mirebel devint insensiblement pour sa cousine un ami, un confident; à leur âge à tous deux, où l'amitié se transforme si aisément en amour, ils finirent par se regarder comme deux fiancés , et par passer pour tels aux yeux des autres.

La jeune fille s'engagea avec d'autant plus d'ardeur dans cette liaison qu'elle ne trouvait rien au foyer paternel qui y attachât son cœur. M. et Mmc de Brun ne vivaient pas en bonne intelligence : le mari avait un caractère entier et tyrannique; sa femme, âgée de douze

ans de plus que lui, était d'un esprit faible et mal assis, où des gens prévenus eussent pu pressentir la fulie. Les deux époux s'étaient aigris et irrités mutuellement par de fâcheux procédés qui ne laissèrent subsister dans le ménage qu'une paix toute extérieure. Au milieu de ces luttes domestiques, Mlle de Brun reçut pourtant L'éducation dont son esprit naturel la rendait digne. Seulement sa mère, à en croire les accusations postérieures du marquis, lui inspirait de réloignement pour les sacrements, tolérait entre ses mains des livres dangereux, et éloignait d'elle les gouvernantes portées à lui rappeler ses devoirs envers son père. La jeune fille, qui au fond avait le caractère et l'indomptable volonté de celui-ci, chercha en dehors du toit paternel les conseils et les appuis. Son compare était le premier à portée de les lui offrir; et le brillant officier devint l'objet d'une amitié ardente, en attendant qu'il fÙI l'instrument de la délivrance.

Mirebel, de son côté, n'hésita guère à s'engager, Mme de Brun l'ayant depuis longtemps dans son esprit désigné pour son gendre. Par la naissance, par l'âge (il avait neuf ans de plus que sa cousine), il ne laissait rien à désirer ; ses biens étaient médiocres, il est vrai, comparés à ceux des Brun : raison de plus pour que la marquise songeât à relever ainsi la fortune d'un parent qu'elle chérissait. Elle favorisa donc autant qu'elle put cette inclination mutuelle, et leur permit de se voir ou de décrire avec une entière liberté. M. de Brun, au contraire, à cause du peu d'intelligence qui régnait entre lui et sa femme, demeurait inattentif ou indifférent à ces relations, prologue d'une longue et douloureuse tragédie.

^7<> HENRI DE TAVANES-MIREBfcL.

L'idylle en effet précéda longtemps la tragédie. Des lettres, de petits présents, gages d'amitié et de fidélité , s'échangèrent pendant plusieurs années entre Paris et Dole (1). Mlle de Brun, enhardie par les difficultés d'une situation chaque jour plus délicate , initiait sans réserve son cousin aux dissensions intestines dont elle était témoin, parfois victime : « Ma mère, « lui écrit-elle un jour, comme vous la connaissez, m'a « joué un tour des plus piquants. Elle m'a brouillée « avec mon père qui l'écoute à présent comme si c'é- « tait un oracle, sans cependant se raccommoder avec « elle; elle me fait connaître de plus en plus son bon « esprit. Je crois que cela viendra au point que cela

« me décidera à prendre avec courage mon parti

ce Sans les amitiés que mon oncle (le marquis de Tavanes) « me fait journellement, j'aurais été sûrement me mettre ce dans un couvent. »

Un autre jour elle lui confiera la lutte engagée avec son père ; ce dernier, par antipathie contre la marquise , par crainte que les Tavanes en recherchant son alliance ne convoitent surtout sa fortune , a fini par déclarer à sa fille qu'elle devra ou entrer en religion, ou accepter de sa main un époux qu'il lui a désigné, le comte de Salives; comme elle a choisi le couvent, il lui a refusé son consentement pour y entrer. « Je voudrais être, écrit-elle à Mirebel « le 31 janvier 1732, la maîtresse de vous donner des

(1) M. de Tavanes père apportait de Paris à la marquise des colifichets, des rubans, des palatines, des vers, des lettres; alors elle faisait venir sa fille et lui disait avec nn air de contentement : « Devinez, ma fille, qui vous envoie tout cch. » (Mémoire ms. de M. de Brun, envoyé au chancelier Daguesseau. — Archives de Brun.)

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a preuves de ma reconnaissance qui est à l'infini. Je vou- « drais bien être la maîtresse de mon sort; je crois que <r vous ne doutez point, et que vous me rendrez la juste tice d'être persuadé que je le mettrais entre vos mains, « ne le pouvant mieux placer. Je ne connais point ce « mari que je n'aime pas, ni d'autres. »

11 fallait à tout prix empêcher le mariage avec H. de Salives. Mirebel accourut de Paris à Dole : il trouva Mllc de Brun agitée, éplorée, résolue à toul pour échapper à l'alliance qui la menaçai!. L'idée de fuir dans un couvent en Lorraine, puisque aucun couvent ne l'aurait reçue en France sans le consentement de son père , lui semblait le seul moyen de résistance possible, et pour arriver à ses fins, son cousin était le guide et le protecteur qu'elle s'était choisi. C'était, il est vrai, la perspective d'une accusation de rapt qu'elle lui offrait; d'autre part un exemple tout récent était de nature à les rassurer l'un et l'autre. Une de leurs pareilles, Mlle de Vaudrey, qui, quelques années auparavant, s'étaitenfuie en Suisse pour j «pouser M. Barberot d'Autet, venait de triompher, après une longue lutte, de la résistance paternelle. Son complice condamné à mort avait reçu des lettres de grâce; elle-même, mère de plusieurs enfants, avait obtenu du parlement de Besançon, l'année précédente (1731), le droit de publier et de célébrer son mariage. Dole, ancienne capitale, ville de noblesse oisive, fut plusieurs fois au XVIII* siècle le théâtre de semblables aventures, de semblables conflits entre l'autorité paternelle et la jeunesse entraînée par la voix de la nature, comme l'on disait alors. Vers 1760, le président de Monnier devait disputer par

voie de justice à M. de Valdahon sa fille séduite, au grand scandale de la province (1).

Entre ces deux romans se place, avec des circonstances plus intéressantes, celui de Mllc de Brun et du marquis de Mirebel. Celui-ci, en cédant aux insinuations de sa cousine, ne vit dans l'évasion projetée qu'une affaire sans conséquence; il affirma môme avoir parole de M. le Duc que ce prince s'interposerait en leur faveur, et apaiserait M. de Brun. Quant à Mme de Brun, ils ne pouvaient espérer son consentement avoué; du moins ils la savaient au fond d'intelligence avec eux, et ils s'arrangèrent de façon à lui laisser connaître leur projet sans le lui révéler, étant assurés qu'elle ne demandait qu'à amener les choses à ce point où leur mariage serait inévitable. Après qu'ils se furent concertés, Mirebel engagea la mère et la fille à venir passer quelques jours à La Marche , auprès de son père alors souffrant. M. de Brun , comme s'il eût pressenti quelque chose, ne consentit à ce départ qu'à contre- cœur et resta à Dole.

A peine arrivée à La Marche, la jeune fille s'abandonna de nouveau à sa douleur, et aussitôt parla de fuir. Mirebel hésitait, pressentant les périls d'une semblable aventure. Elle lui répliqua qu'elle préférait s'exposer à tout que vivre plus longtemps ainsi : « Je me suis arrangée, ajouta-t-elle, pour être demain loin d'ici, et si vous ne me prêtez votre chaise de poste, je partirai seule, comme je pourrai. »

(1) On trouvera les détails de cette derniéro affaire dans trois curieux mémoires de l'avocat Loyseau de Mauléon, le défenseur de Calas. (Plaidoyers et Mémoires de M. L... D.... M..., t. III, Londres, 17G0.)

Que faire devant une résolution si fortement Arrêtée? Mirebel affirma plus tard qu'il ne croyait pas à l'accomplissement de ce dessein, et qu'il ue lit aucun préparatif: cependant une échelle fut déposée par ses soins au pied de la tour où couchait sa cousine, et celle-ci, à une heure après minuit, était descendue dans le jardin. Averti par un de ses gens, à qui il avait ordonné de veiller, Mirebel accourt auprès (Telle. Après avoir résisté pour la forme à ses prières, il fait prendre à la ferme voisine des chevaux de trait qu'on attelle tant bien que mal à sa chaise; la fugitive y monte avec une femme de chambre, son complice la suit à cheval. L'aube commençait à naître. A quinze lieues de là, on trouva des chevaux: de poste; et l'on prit en toute hâte le chemin de la Lorraine "21 mai 1732). Sur la route, Mirebel faisait passer sa compagne pour une de ses sœurs, qu'on avait condamnée au cloître, et qu'il soustrayait à l'autorité tyranniqué d'un père.

Des sentiments bien divers les agitaient déjà. Le ravisseur était triste, soucieux, effrayé de son audace involontaire ; la jeune fille gaie, hardie, voyant l'avenir sous de riantes couleurs : « Pourvu (pie nous restions ensemble, lui disait-elle dans l'ivresse de sa liberté conquise, je serais trop heureuse, quand même je devrais gratter la terre avec mes ongles pour vi\ re. » Telles sont du moins les paroles que lui attribua plus tard son complice. D'après elle au contraire, elleaperçut promptement la porte»4 de son coup de tête, et tomba dans le désespoir. Quoi qu'il en soit, c'était bien , comme le dirent ensuite les méchantes langues. M11" de Brun qui avait enlevé M. de Mirebel.

280 HENRI DK TAVANES-MIREBEL.

Quelles ne furent pas la stupéfaction et la colère du marquis, lorsque le jour suivant, à sept heures du soir, il reçut de sa femme, et dans les termes les plus singuliers, la nouvelle de l'événement ! Celle-ci, se sentant d'avance désignée complice, croyait imaginer une excuse en racontant que sa fille s'était sauvée par la fenêtre, en descendant le long d'un mur de quarante pieds, après avoir fermé sa porte au verrou. « Quoique je ne mérite pas « votre indignation, ajoutait-elle dans son trouble, vous

« me Tallez donner pour toujours Je crois que mon

« oncle (le marquis de Tavanes) n'y a point de part, car « il est dans un état affreux ; le mien ne me permet pas « de paraître devant vous , aussi je vais passer le reste « de mes jours dans un couvent , si vous le trouvez « bon (1). »

(l)Mme de Brun semble avoir pris d'avance ses précautions, pour ne pas être accusée de complicité dans un événement qu'elle attendait, et sur lequel elle était décidée à fermer les yeux. Voici la copie d'une lettre adressée par sa fille à Mirebel, six jours avant l'enlèvement :

«Je vous prie, mon cher compère, de presser ma mère le plus que vous pourrez « pour la faire aller à La Marche , car elle ne compte pas y aller de si tôt. Pen- «■ dant que nous n'y sommes pas, je vous prie de faire raccommoder le ver- « rouil de la porte de ma chambre pour qu'il se ferme sans bruit et aisément ; « il en faut faire de même à la fenêtre. Mes réflexions sont faites ; quand je « vous verrai , je vous les déclarerai. Si M. le Duc vous protège, et qu'on en « soit sûr, je suis toute décidée de passer mes jours avec vous.... J'ai pensé « que la carriole de mon oncle ne vaut rien et que l'on y est aux injures du « temps, ainsi votre chaise sera plus commode »

Pourquoi insiste-t-elle sur ces détails de verrou et de chaise de poste, qui sont justement ceux que rappelle la marquise, pour plaider les circonstances atténuantes en sa faveur après le rapt ? Tout s'éclaircit, si on lit la note marginale postérieure que porte cette lettre :

* Mllc de Brun pense que ce pourrait bien être la lettre que Mmede Brun lui fit écrire à La Marche, car elle se souvient qu'on lui fit écrire quelque chose le soir dans la chambre de Mme sa mère ; mais elle ne se souvient pas de ce qu'on lui fit écrire. » (Archives de Brun.)

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L'événement lit grand bruit dans la province et jusqu'à la cour, où tant de mésaventures Conjugales formaient pourtant ja monnaie courante de la chronique mondaine. Le duc de Bourbon, qui avait promis sa protection, le cas échéant, à M"c de Brun, ne voulut point voir son nom mêlé à celte affaire; il fit interdire à Mirebel de venir à Paris, et lui enleva la place de capitaine de ses gardes. Chacun pensait un peu ce (jue l'avocat Mathieu Marais écrivait alors au président Bouhier : « Voilà « une affaire véritablement tragique. Bussy «lisait : 11 « n'est rien de tel que d'enlever, car premièrement on « a la fille ; les parents font les diables, mais à la fin on « les apaise, et quand ils meurent, on a encore leur bien. « Je crois qu'ici on n*a que la fille, que le père fera le (Haut ble, qu'on ne l'apaisera jamais , et qu'il tuera tout avant « (pie de mourir. »

Mathieu Marais se trompait pour le ravisseur, qui allait être bientôt et violemment frustré de sa complète ; en revanche il ne croyait pas sans doute si bien dire pour M. de Brun. C'était un véritable duel qui allait s'engager entre le gendre et le beau-père, si l'on peut leur donner ces noms. A ce duel joignez la colère de M. de brun contre sa femme, qu'il croit complice du rapl : les irrésolutions de la jeune fille, qui, au lendemain de sa fuite, se jette avec désespoir aux pieds de ses parents, et vous redirez avec Marais : Voilà une vraie tragédie, dont les personnages sont tous plus dignes d'intérêt que de blâme.

Cependant au bout de trois jours les fugitifs étaient arrivés à Nancy. Sur la recommandation d'un ami de sa famille, M"c de Brun obtint presque aussitôt d'être renie au

282 HENRI DE TAVAKES-MIREBEL.

couvent de Y Adoration. Ils écrivirent alors tous (Jeux au marquis, pour solliciter le pardon de ce qu'ils jugeaient être une escapade intéressée, de ce qui passait déjà pour un crime irrémissible. Du côté de la mère, ils pensèrent toute démarche inutile, car ils se croyaient assurés de son consentement :

« Il m'a toujours paru , Monsieur, disait Mirebel, que « vous n'aviez pas d'aversion pour moi, et môme tout le ce monde sait que vous m'avez témoigné de l'amitié en « toutes occasions. Je fais consister mon bonheur dans ce l'honneur d'être votre gendre, je vous prie d'y consen- « tir, pour éviter tout l'éclat du contraire , vous assurant « que personne ne peut vous honorer et vous chérir au- « tant que moi. Ne vous opposez pas à mon bonheur, me « trouvant très-heureux de contribuer à celai de Mademoi- (( selle votre fille, pour qui j'aurai toute ma vie la tendresse

« la plus vive et la considération la plus parfaite J'es-

« père vous faire oublier par mon attachement ce que <( vous pourrez trouver d'irrégulier dans ma conduite »

M,le de Brun écrivit sous sa dictée une lettre conçue

dans le même sens. En attendant une réponse, qui ne vint pas , les fugitifs firent demander un asile à la duchesse de Lorraine, qui résidait à Commercy ; ayant éprouvé un refus qu'ils ne prévoyaient pas , ils prirent le parti d'aller trouver le prince de Nassau , dont Mirebel était connu. Le lundi de la Pentecôte, 2 juin, ils étaient à Sarrebruck, et y entendaient la messe dans l'église paroissiale; ce fut alors qu'au lieu de poursuivre leur route, et sans doute pour forcer la main au marquis, ils se résoluren t à une démarche étrange, qui devait donner lieu plus tard,

comme les événements précédents, à des malentendus et à des récriminations entre eux. A la lin delà messe, quand le piètre descendait de l'autel, Mirebel, se levant et s'adressant en allemand à lui et à l'assistance, déclara à haute voix qu'il prenait M1"" de Brun pour Sa femme. Sa compagne fit-elle une déclaration semblable? Reçut-elle de lui un anneau en gage de sa foi ? Elle nia depuis, et avec de bonnes raisons, ces deux faits : « Ayant même, racontait-elle, « demandé à mon cousin ce que signifiait ce qu'il venait « dédire, il me répondit (pie ce n'était rien; ayant in- « terrogé mon valet de chambre que je voyais rire, et (( celui-ci m'ayant dit (pie j'étais mariée : — On ne l'est « pas, lui répondis-je, sans avoir dit oui , et je ne l'ai « pas dit (I). »

Elle n'eût pas en effet prononcé ce mot avant de l'avoir entendu sortir de la bouche de son père. Toutefois elle consentit à laisser publier son mariage comme réel, et à signer ses lettres Marquise Je Tavernes ; l'un et l'autre croyaient par ce subterfuge obtenir de M. de Brun on consentement d'autant plus facile que l'affaire se trouverait plus engagée (2). Mirebel fit même dresser procèsvcrbal de la cérémonie de Sarrebruck, puis, de retour à Nancy, il adressa à H. «le Brun une nouvelle supplique :

<c Vous savez tons mes malheurs, lui disait-il; il ne « tient qu'à vous de les augmenter; je voudrais fort qu'il « n'y eût que moi qui les ressentis, je ne me plaindrais

(i) Lettre de Mmt de Brun i M. de Bran, 22 septembre 1731. (2) Ces! ce que constate Mirebel lui-même dans l'exposé qu'il adressa au roi pour obtenir ses lettres de grâce, on 1746.

pas, et je me sacrifierais à votre ressentiment; mais, Monsieur, tous mes maux vous vengeront, mais ils ne me puniront pas, car je ne les crains pas , ni la mort la plus affreuse, puisque j'ai tout sacrifié pour la personne que j'ai uniquement aimée et estimée le plus fortement. C'est pour elle que je crains, c'est pour votre sang que je m'inquiète, et je voudrais donner tout le mien pour faire son bonheur. Nous ne vous demandons, Monsieur, que la grâce de ne pas nous haïr : du reste nous savons que nous ne méritons rien , et n'espérons rien que de réparer par tout ce que vous exigerez de nous et ce qui pourra en dépendre la faute énorme que la jeunesse, l'amour et l'estime ont causée, jointe au désespoir de ne pouvoir faire autrement, toutes autres voies étant interdites. Je sais la beauté de vos sentiments; les miens peuvent-ils vous choquer d'adorer mademoiselle votre fille, et vous honorer toute ma vie, Monsieur? J'ose même assez présumer de votre façon de penser pour vous supplier d'écrire à Mgr le Duc pour lui demander ma grâce; il n'y a peut-être que ce remède-là à ma disgrâce. Un autre que vous serait surpris que j'ose espérer en vos bontés ; mais moi qui vous connais, je sais que vous êtes capable d'une si belle action , dont toute ma famille vous remerciera. Vous la connaissez, Monsieur, et je ne vois pas- qu'il y ait rien qui puisse vous choquer que mon action. La destinée a peut-être voulu vous forcer à avoir un gendre qui ne fait consister son bonheur que par la soumission à vos volontés... »

A cette lettre passionnée, presque éloquente, M. de

LA PROVINCE AT XVIIIe SIECLK. 285

Brun devait répliquer par une déclaration de guerre. Dans les premiers moments il affectait, parait-il, une certaine insensibilité; il répondait, quand on lui parlait de sa fille, qu'elle désirait entier dans un couvent en Lorraine et que, pour s'y rendre plus sûrement, elle s'était servie de son cousin comme d'escorte; pourtant, plus il considérait les circonstances de son départ, plus il accusait les Tavanes de l'avoir provoqué par cupidité, et sa femme de l'avoir favorisé par haine contre lui-même. Dès ce jour, il se fit le serment de ne leur point pardonner. Quant à sa fille , il eût volontiers vu en elle une innocente victime, si par sa faute elle n'eût marqué sa désobéissance. Il commença donc par cciire son testament, afin de faire passer à des collatéraux ce qu'il pouvait de son immense fortune. Puis il dénonça le ravisseur à M. le Duc, il écrivit au cardinal de Fleury et aux ministres. Il eût bien voulu engager la poursuite judiciaire contre Mirebel sous le nom du procureur général ; mais il ne put obtenir cet avantage, quoiqu'il fut venu en conférer à Dijon avec le chef de la maison de Saulx. La nouvelle de l'incident de Sarrebruck le décida à agir.

Le 21 juin, il porta plainte entre les mains du lieutenant criminel d'Auxonne contre Mirebel, son laquais et son valet de chambre, contre le laquais et la femme de chambre de sa fille, contre le portier et le fermier du château, qu'il accusait tous d'avoir favorisé inconsidérément le rapt. Enfin il somma la marquise de faire oublier les soupçons qui pesaient sur elle en allant à Paris pour y solliciter l'extradition de la fugitive par voie diplomatique.

On la vit bientôt arriver, « Peut-être, écrit malignement

Bouhier, va-t-elle aussi dans un couvent, mais sans escorte. » On continuait à taxer ses imprudences de complicité effective; aussi, pour se relever dans l'opinion du monde et la confiance de son mari, elle déclarait à tout venant que sa fille avait été enlevée sans son aveu, qu'elle la voulait faire mettre à la Salpètrière (1). Elle vint à Versailles et obtint du roi un ordre de la lui remettre, qui fut envoyé au résident de Nancy, avec injonction d'en demander Y exécution en Lorraine même.

En apprenant ces nouvelles, Mirebel comprit que tout était perdu , s'il ne fléchissait son beau-père. Les deux fugitifs séjournaient chez un parent, dans une campagne voisine de Nancy; sans se départir d'une très-grande réserve, ils y vivaient extérieurement comme mari et femme, et étaient traités comme tels. L'infortuné jeune homme prit alors une résolution qui pouvait passer pour extravagante, mais qui, dans l'extrémité où il se trouvait, n'était ni sans habileté ni sans noblesse. 11 accourt à Dole, se présente un matin à la porte de M. de Brun, et pénètre sous un nom emprunté jusqu'à sa chambre. Dès que celui-ci l'aperçut, il se jeta à bas de son lit, et courut à son épée : « Après l'injure atroce que vous m'avez faite, s'écria t-il, « vous venez apparemment pour m'insulter ; vous allez « me rendre raison ! » Puis il ferme les portes et dégaine. Mirebel lui répond en se jetant à genoux, en ouvrant son habit et en lui présentant sa poitrine : ce Je ne me battrai

(1) « La mère est toujours tenue comme suspecte... J'ai trouvé M. du Montai son frère aux Tuileries; nous en avons parlé ensemble. M. le Duc lui a dit que la nAe était très-suspecte. «(Mathieu Marais à Bouhier, 30 juin, 2 juillet 1732.)

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« point, lui dit-il, avec mon beau -père, que j'estime et res-

« pecte. Vous demandez ma tète, je le sai^: la voilà , mais « grâce pour votre fille, qui est très-malade Je suis audé- (( sespoir; frappez-moi ou dites-moi dans quelle prison je « dois me rendre ; j'y vais de ce pas. » Le marquis le somme de nouveau de croiser le fer, et Mirebel s'v refusaut obstinément : « Sortez, conclut M. de Brun, une pacc reille scène me donnera la mort. — Je ne sortirai d'ici « qifen emportant la grâce de votre fille. — Jamais, si « je la revoyais, elle périrait de ma main; et si vous ne « sortez à l'instant, c'est moi qui me tuerai. » Mirebel, voyant le vieillard, qui n'avait cessé de tenir son épée nue, près de passer de la menace à l'effet, se retira enfin. Celte scène violente avait duré une demi-heure.

Sans se décourager, l'infortuné veut épuiser tous les moyens. 11 poursuit d'abord à Besançon, puis dans leurs terres de Bresse, la sœur et le beau-frère de M. de Brun, M. et M"* de Boutavan, et finit par les rejoindre à Dole même. Il prie M. de Boutavan, qui habitait chez sonbeaufrère, de venir le voir à l'auberge où il était descendu, et tout en acceptant ses reproches, il obtient de lui la promesse de son intervention. Quelques heures après, Boutavan revint : « H. de Brun, lui dit-il, est un homme inflexible. Le mieux est de retourner en Lorraine; je vous instruirai de ce que je pourrai faire en votre faveur. »

Le même jour, il était neuf heures du soir, accable par les émotions des jours précédents, Mirebel venait de se faire saigner, et reposait : c'est à son tour d'être stupéfait en vovant entrer dans sa chambre son ennemi : ce Que m'apportez- vous, lui demande-t-il , la vie ou la

mort? » M. de Brun répliqua qu'il venait derechef exiger réparation par les armes, et après l'avoir trouvé inébranlable sur ce point, il partit en lui laissant pour adieux ces paroles : « N'attendez jamais de grâce de moi. Dieu descendrait sur terre qu'il ne me ferait accorder ni mon consentement à votre mariage, ni mon pardon à votre crime (4). »

A ces paroles désespérantes, Mirebel eut encore le courage de répliquer, avant de partir, par une lettre éloquente et touchante :

« Je pars, puisque ma vue vous blesse, plus malheu- « reux que si j'avais essuyé mille morts. L'effort que je « me ferai pour me traîner hors d'ici me la procurera, ce à ce que j'espère, puisque vous avez la cruauté de me « la refuser. Craignez, Monsieur, craignez d'être trop ce bien vengé. On se repent souvent trop tard de n'é- « coûter que ses premiers mouvements. Prenez exem- « pie sur moi; si je ne les avais pas suivis, je ne serais « pas ce que je suis, ni ne ferais ce que je fais aujourd'hui, ce Non que ce soit pour moi, qui n'ai jamais pensé d'agir ce de la façon dont vous vous servez pour aigrir votre « courroux, et qui, loin de chercher à vous offenser, n'ai ç voulu que vous être toujours tendrement attaché et « respectueusement soumis. Ce sont ceux qui vous peuce vent dire le contraire, que je vous prie de me nommer, « et je me charge du soin de leur faire changer de lance gage.

ce Enfin, Monsieur, ne possédant plus rien dans ce

(1) Tous les détails de ces entrevues sont tirés d'une lettre d'Henri-Charles de Saulx à M. le Duc, 8 juillet 1732. — Papiers de Saulx.

LA 14iOVI.NCt: AL XVIIIe SIÈCLE. 289

« monde, je n'ai plus que d'en sortir. J'attends votre « ordre à Nancy, à mon adresse ordinaire, pour me ren- « dre dans quelle prison vous le jugerez à propos, et y « expier un crime aussi énorme (pie celui dont je suis « coupable. Sitôt que le procès sera en état, vous n'au- « rez qu'à me le mander : je vous donne ici ma parole « d'honneur (pie j'irai me livrer où vous me l'indiquerez. « Si je vous demande grâce, c'est pour votre fille : ne la « condamnez pas sans l'entendre, elle est plus à plaindre a que vous ne croyez, et n'est pas la plus coupable; mais « ce secret ne sortirajamaisdema bouche; j'aime mieux « la mort.

« Je vous déclare ici, Monsieur, que mon père n'a pas a su la moindre chose de ce qui s'est passé, et que je re- « doute autant et même plus sa colère que la vôtre ; les ce domestiques qui nous ont suivis y ont été forcés par ce moi. Ainsi, Monsieur, prenez garde de ne pas confon- (( dre l'innocent avec le coupable ; c'est moi seul qu'il « faut punir, je le mérite de toute façon. Au reste, Mon- « sieur, ordonnez du sort de votre fille, si elle est encore « en vie, car elle et moi emploierons le malheureux reste « de notre vie à mériter le retour de votre tendresse, et a expier une faute que vous me faites sentir bien vive- , « ment. »

Après cette dernière effusion, Mirebel désespéré, la tète de plus en plus troublée, prend la route de Dijon. Il vient frapper une nuit incognito a la porte de Bon cousin Henri-Charles deSaulx, lui expose son dessein d'aller se jeter aux pieds de M. le Duc. L'idée qu'on pût attribuer à un motif intéressé sa participation à la fuite clan -

destine de MIIC de Brun lui était insupportable. Après lui avoir prodigué les représentations, le comte de Saulx le laissa aller passer quelques jours près de son père ; il écrivit de son côté à M. le Duc le récit de ce qu'il venait d'apprendre, en le suppliant de faire au moins transmettre à Mirebel le prix de la compagnie dont il venait d'être privé. Il crut enfin qu'en dissipant les soupçons injustes du père on vaincrait sa résistance, et il lui fit demander inutilement au nom du coupable son consentement au mariage, s' obligeant d'avance à renoncer à sa fortune. M. de Brun déclarait le mariage bel et bien conclu, et contre son gré ; il en appela même comme d'abus devant les tribunaux ecclésiastiques. Autant il tenait à voir prouver le rapt de violence, afin de pouvoir frapper Mirebel, autant il désirait croire à la légitimité de la cérémonie de Sarrebruck; ce qui lui permettait de justifier d'avance sa conduite envers sa fille (1).

Mirebel ne tarda pas à repasser en Lorraine. Il était temps; le 12 juillet, il y eut au bailliage d'Auxonne décret de prise de corps contre lui. Quand il rentra à Nancy, sa complice n'y était plus ; le lendemain de son départ pour la Comté, un ordre royal, dont le gouvernement lorrain appuyait l'exécution, était arrivé pour faire transférer M,le de Brun dans un couvent de Metz. Celle-ci, le jour où elle vit qu'il faudrait tenir tête à son père, quand elle apprit la plainte judiciaire portée

(1) Un de ses hommes d'affaires, Ballyal, lui écrit le 7 septembre 1737 : « L'important serait d'avoir des preuves de la célébration du mariage; mais je ne crois pas que nous ^puissions acquérir d'autres que celles qui sont au procès. Si au moyen de vingt ou de trente pistoles on pouvait engager le curé (Le Sarrebruck d'en donner un certificat) cela serait bon. » (Archives de Brun.)

LA PROVINCE AU XVIIIe SltCLE. 291

contre Mirebel et les démarches faites à Paris, ne pensa |)lus à poursuivre la lutte. Elle alla d'elle-même chez le résident de France déclarer qu'elle obéirait, pour bien marquer qu'elle ('tait libre et prête à se soumettre. Le 2 juillet, elle arrivait volontairement à Metz, et, contre son attente, au lieu de rentrer sous l'autorité paternelle, elle vit bientôt se réaliser ce qu'elle craignait le plus, et, tomba entre les mains de sa mère (1). Au bout de trois semaines, elle fut conduite entre vingt-quatre archers à Paris, et enfermée aux Pilles de Sainte-Elisabeth (23 juillet); puis sa mère, lasse de ne la voir qu'au parloir, loua au COUVenl des Filles de la Croix nn appartement et la prit avec elle; elle voulait à tout prix lui taire complètement rejeter sur Mirebel la responsabilité de sa fuite, afin de se justifier elle-même au\ yeux de son mari. Pour échapper à ses obsessions, la malheureuse use de tous les moyens : à son père, à qui on l'empêche d'écrire, elle parvient à faire passer un acte de soumission absolue, en même temps qu'un acte d'accusation contre la marquise. Menacée dune maison de force si elle ne veut pas témoigner par écrit contre son ravisseur,

(1) « Jr suis sensible... à toul oe que souffre ma malheureuse nièce.. «< malgré 1rs Bomsoue y me donne encore tous Les jours <-i presque seul pour elle qui esl au moment <l<' tomber entre les mains <l«' sa mère. C est ce que vous m'a- \r/ dit qu'elle craignait le plus. > (Lettre de M, de Boutavan à Mirebel, irr novembre 1732. — Pap. <!«• Sauli C'est ce qu'affirmait plus tard A If. de Brun la supérieure du courent <!•' la Flèche :< Bile craint plus que la mort « 1 « * tomber en d'autres mains que lesYÔtres ■ Lettre du 25 juillet i7:u;. — Archives •le Brun.)

On alla jusqu'à dire que M «de Brun avait voulu rendre sa fille indigne de sa succession, en favorisant l'enlèvement , el faire ainsi passer ses biens à sou frère . M. ilu Montai.

292 HENRI DE TAYANES-MIREBEL.

elle se dit du moins prête à renoncer à lui, et à lui signifier cette renonciation (1).

M. de Brun ne fut pas touché. La mère et la fille lui semblant toutes deux coupables, il les sépara définitivement Tune de l'autre. En vertu d'une nouvelle lettre de cachet , la seconde fut transférée au couvent des Madelonnettes de la Flèche, sous le nom de MI,C de La Pérouse (2) : il y avaitordre de ne la laisser écrire à personne, pas même, surtout à sa mère, et de lui inspirer la vocation religieuse. Mme de Brun de son coté eut beau déshériter sa fille par testament; la porte du toit conjugal lui fut fermée à son retour, et un long procès entre les deux époux devait s'ensuivre.

Un autre, plus grave, celui que la colère du marquis avait engagé devant le bailliage d'Auxonne, se dénoua le 14 avril 1733. Le fermier et le portier du château, seuls présents, furent renvoyés des fins de la plainte, et les autres accusés condamnés par contumace. Mirebel devait s'abstenir des compagnies des maisons où se trou-

(1) Elle écrit à son père, le 17 septembre : « Votre fille sans qu'elle ait jamais pu se voir un instant à portée de vos conseils paternels, que j'ai désirés au delà de toute expression , a été trompée de plus d'une façon ; mais, mon cher père, le respect que la nature m'inspire est au-dessus de tous mes malheurs.... Il n'y a point de faute à imaginer au-dessus de la mienne, tant que vous n'aurez pas la bonté d'examiner par vous-même si d'autres n'y ont pas infiniment plus de part que moi. »

(2) « On dit qu'on a été obligé de l'y transférer, parce que dans la maison où elle était à Paris, elle avait trouvé le secret d'écrire et de recevoir des lettres , et de s'intriguer pour se faire enlever de nouveau. Je crois vous avoir mandé que le marquis de Tavanes, père de Mirebel, était mort depuis peu. Comme avant sa mort il avait fait une donation de tous ses biens à M. le comte de Tavanes, ce dernier s'est emparé de tout, dans le dessein de les conserver au fils, s'il peut parvenir à se tirer de cette malheureuse affaire. » (Bouhier à Mathieu Marais, 3 novembre 1733.)

LA PROVINCE AU XVIIIe SIECLE, 293

verait M. de Brun autant de temps que celui-ci le jugerait à propos, payer quatre mille livres de dommages-intérêts, et distribuer deux cents livres aux pauvres. Ses complices étaient bannis pour six ans du ressort du bailliage. Il était donc simplement condamné pour avoir favorisé l'évasion clandestine d'une mineure. M. de Brun interjeta aussitôt appel de cette sentence devant le parlement de Dijon.

Mirebel n'attendit pas le dénoûment de cette affaire pour passer à l'étranger, près de l'électeur de Bavière, dont sa famille et lui-même étaient connus. Dès qu'il se fut assuré là un refuge, il revint en Lorraine, afin de suivre son procès, et ne négligea rien, sinon pour se disculper, au moins pour allonger la procédure. Gagner du temps, c'était préparer et faciliter une transaction, peut-être un désistement de poursuites. Il n'y a aucune preuve, faisait-il dire, du rapt de violence, et la plainte même prouve qu'il n'y a pas eu violence. Une jeune fille de dix-neuf ans ne descend pas de quarante pieds de haut par force, et ne prend pas de domestiques avec soi. Un jeune homme de vingt-cinq ans n'est point un ravisseur, quand il respecte celle qui part avec lui. Ce ne peut être au plus qu'une séduction, et encore une séduction ne s'accomplit-elle pas en un jour ou deux ; c'est une faute, une légèreté de jeunes gens et non un crime. Enfin, y eût-il rapt, le rapt n'est plus quand il n'y a plus possession. L'on ne manquait pas de produire à l'appui des faits analogues, dont l'histoire judiciaire de ce temps n'est que trop remplie.

Si du moins Mirebel eût été soutenu dans cette lutte par celle qui l'y avait engagé, et qui se refusait désor-

mais à en être le prix ! Il comptait sans la fascination exercée sur elle par son père, qui néanmoins l'accablait, à deux cents lieues de distance, par ses rigueurs calculées et son imperturbable silence. La malheureuse victime qu'on vengeait ainsi contre son gré eut bientôt perdu sa liberté morale comme sa liberté physique. Le couvent lointain où elle était reléguée était choisi, ce semble, avec un art raffiné pour éteindre en elle toute velléité d'indépendance, toute lueur d'espoir, je dirais presque toute intelligence. La correspondance de la supérieure et de l'économe du couvent avec le père de leur nouvelle compagne soulève le cœur. Dans ces lettres sans dignité et sans orthographe, les demandes d'argent et les plates flatteries se succèdent sans relâche. On accable le père de qualifications pompeuses, on lui adresse des rapports qu'on lui fait payer argent comptant, en sollicitant à la fois pour la communauté et pour sa bienfaitrice. Celle-ci, au dire de ses geôlières, manifeste une vocation irrésistible pour la vie religieuse, surtout dans ce cloître qu'elle pourra rebâtir et enrichir à son aise. Le 16 avril 1735, elle a pris l'habit et le voile blanc des novices. Son père n'en persiste pas moins à refuser de faire lever la lettre de cachet qui pèse sur elle; on a beau lui dire qu'il faut que sa fille paraisse libre en faisant profession ; il veut Fenchaîner du côté du ciel avant de la délivrer sur la terre (1). En 1736, la lettre de cachet est* enfin levée; la novice se résigne à prononcer des vœux

(1) « Je veux, écrivait-il au cardinal de Fleury, me procurer toutes les preuves d'une vocation bien marquée, afin que ce sacrifice ne soit pas le sujet d'une seconde scène aussi triste que la première. »

LA PROVINCE ai Wlil SIÈCLE. 29u

simples qui permettaient le retour au siècle, et elle est immédiatement élue supérieure; tant on craignait de laisser échapper une des plus riches héritières du royaume! Singulière supérieure, que ses religieuses vantaient pour sa piété, pour son air majestueux, et qu'elles tenaient au secret, en chartre privée, au nom de qui elles mendiaient assidûment quelques miettes de la fortune paternelle ! Faut-il maintenant la croire, quand elle déclare ne prendre le voile ni par crainte, ni par chagrin, ni par dépit? Tous ces sentiments se heurtant dans son ame en avaient brisé le ressort, et on n'oserait affirmer la parfaite quiétude d'esprit de la recluse qui signe sœur Marie de Jésus des lignes comme celles-ci : « M. de Tavanes, mon oncle, fait « mille poursuites pour que je lui donne un désistement ce des promesses qu'il dit m'avoir faites et dont je n'ai « nulle connaissance; il n'y a point d'engagement entre « lui et moi. Il a donné ordre à sa sœur, religieuse au « Grand-Fontevrault, de faire arrêt sur mes vœux par « MM. les évèques, si je ne lui donne pas la déclaration « qu'il souhaite; pour cet effet, il montrera un préce tendu contrat de mariage que je déclare très-faux, car « je n'en ai nulle connaissance... Je crois qu'il sera « à propos que je donne ce qu'il demande en ces terce mes : Je ne vous ai ni épousé ni promis de vous épou- « ser ; je renonce même sur cela à toutes promesses que « vous auriez pu me faire, ainsi je vous laisse maître de « votre sort. Pour de mon coté, je le suis sans contesta- (c tion; je ne veux que Dieu seul pour époux 1 . »

(1) Lettre 4M. de Brun, 3 juin 1736. — Archive* de Bran.

Le drame est complet : trois personnages y sont en présence, vulnérables par quelque côté dans l'opinion publique ; tous trois pourtant dignes de pitié et de respect. M. de Brun est inflexible, mais c'est l'autorité paternelle, si grande encore au siècle dernier, qu'il défend dans sa plénitude; c'est aussi le point d'honneur, dont le vieux gentilhomme demeurera jusqu'au bout l'esclave. Sa fille, après un premier élan vers l'indépendance, ne s'obstinera point, comme l'a fait avec succès Mlle de Vaudrey; elle slncline, aimant mieux être accusée d'infidélité à ses promesses que de désobéissance. Au fond du cœur, M. de Brun souhaiterait davantage ; il voudrait qu'une soumission complète lui permît de revoir son enfant, et il lui fait proposer d'épouser le comte de Salives, alors à l'article de la mort ; cette union in extremis effacerait sur son nom une tache plus ou moins méritée, et elle serait aussitôt réintégrée dans tous ses droits. Mais elle, comme si elle voulait donner à Mirebel la consolation de n'avoir point de successeur : « J'ai trop peur que M. de Salives n'en revienne. » Cette dernière chance de réconciliation écartée, le père et la fille ne se revirent jamais.

Quant à l'amant chevaleresque et fidèle, placé à cause de sa cousine sous le coup d'une accusation capitale, il persistait à la croire d'accord avec lui, et il refusait d'ajouter foi à des déclarations signées derrière les grilles d'un cloître. Entre chaque ligne de ses lettres il pensait lire la contrainte, et y répliquait par des protestations passionnées qui le plus souvent ne parvenaient pas à leur adresse.

LA PROVINCE AV Wlir SIECLE. 297

En voici une entre autres qui date des premiers temps de leur séparation, et qu'il envoyait à un parent commun, M. de Vaudrey. Après s'être plaint qu'on a intercepta plusieurs de ses lettres, il ajoute : « Je ne prétends pas « justifier ma conduite ; je sens tous mes torts et je vouée draisde tout mon cœur être le seul coupable et le seul « malheureux ; mais, Monsieur, soyez persuadé (pie sans ce l'excès des mauvais traitements que l'on a exercés concc tre votre nièce, elle n'aurait jamais pris un parti aussi a violent; vous connaissez les personnes et vous en ju- « gérez plus sûrement que qui que ce soit. Cependant, u Monsieur, comme j'ai appris que vous vouliez bien ce que j'eusse l'honneur de vous appartenir , je vous supcc plie de faire en sorte que l'entêtement de M. de Brun ne « nous perde pas tous deux. Car Mmc de Brun fait tenir à ce sa fille des discours qui la déshonorent et me mettent a dans la nécessité d'agir comme s'ils partaient de la fille, « ne pouvant pas m'obstiner de vouloir épouser une perce sonne qui dit qu'elle ne m'aime ni ne m'estime. Vous ce savez vous-même, Monsieur, de quelle façon elle nous « a écrit, si elle peut s'en dédire; de sorte que je ne vois a pas de remède à nos maux, si vous voulez bien en « être touché, que d'avoir la bonté d'écrire à M. le Carce dinal, (pie vous le priiez de faire cesser les procédures ce ou d'évoquer le procès au conseil, pour ne pas perdre ce votre nièce, et d'engager M. et M""' de Boutavan d'en ce écrire autant , puisqu'ils veulent bien approuver mon a alliance; car enfin faut-il que M. de Brun seul de son « parti soit maître de perdre et déshonorer sa fille et par ce conséquent de causer une tache bien disgracieuse, ce

298 HIùNKI DE TAVANES-MIREBEL.

(( me semble, pour toute ma maison? Pour moi je ferai ce tout ce que vous jugerez à propos pour réparer ma ce faute. Mes intentions sont bien légitimes et mes sentice ments ne démentiront jamais ma naissance. Ainsi , ce Monsieur, je m'adresse à vous- pour me prescrire ce <(. qu'il faut faire. Qu'en reviendra-t-il à M. de Brun « quand je serai condamné comme ravisseur et que sa ce fille sera longtemps dans un couvent ? Gela ne réparera « rien. Ne vaudrait-il pas mieux que nous lui sachions ce gré de sa clémence, que de nous plaindre de sa cruauté,

ce puisqu'aussi bien elle ne peut rien réparer ? Que

ce faut-il que je fasse? Je suis dans la plus cruelle situa- (( tion du monde par rapport à votre nièce que sa mère

ce obsède continuellement »

Ainsi abandonné par la fille , Mirebel allait en outre être frappé par l'impitoyable vengeance du père. L'arrêt définitif du parlement de Dijon fut rendu le 10 février 1 738. Tout en constatant le consentement de M1,e de Brun, il condamnait l'accusé par coutumace à avoir la tête tranchée devant la principale façade du château de La Marche, à payer cinq cents livres d'amende au roi et six mille livres de dommages-intérêts à M. de Brun ; le surplus de ses biens était confisqué. Les deux domestiques furent bannis pour six ans des deux Bourgognes et condamnés à vingt livres d'amende (1).

(1) Ainsi l'on appliquait dans toute leur rigueur les ordonnances édictées contre les ravisseurs, sans tenir compte ni de la jurisprudence courante, ni des circonstances du fait. La loi, il est vrai, frappait de mort le rapt de séduction comme le rapt de violence. Par une déclaration récente (1731), Louis XV avait insisté sur l'application rigoureuse de la loi ; mais, dans l'usage le plus commun, les juges n'étaient aussi sévères que si le coupable était de condition fort infé-

Le malheureux: Mirebel attendait à Lunéville sa sentence; il apprit bientôt qu'il avait été exécuté en efiii^ie à La Marche le 23 lévrier, et il ne vit plus d'autre moyen de sauvegarder sa liberté et sa \ie que de passer définitivement à l'étranger. De là il tenta de rentrer en relations avec sa cousine par l'intermédiaire d'un ami, Berlin du Roclieret, président de l'élection d'Epernay. Celuici a raconté en quelques pages intéressantes ses relations avec l'exilé, et les peines qu'il se donnait pour faire parvenir ses lettres à la recluse des Hadelonnettes : « Notre entremetteur, dit-il, était le frère Vincent , apothicaire des Carmes des Billet (es a Paris. Je recevais les paquets d'Allemagne, et je les remettais au frère Vincent, qui les portait à pied à la Flèche, et m'en rapportait les dépèches que je faisais passer en Hongrie ou en Bavière, et partout où il fallait »

Cette nouvelle correspondance ne parait pas avoir duré longtemps. Tout en reprochant à son cousin d'avoir été trois ans sans lui donner de ses nouvelles, M"c de Brun, en tille soumise à son père, lui fit dire franchement qu'il ne fallait plus songer à elle. De désespoir l'exilé va chercher la mort en Hongrie, dans la guerre contre les Turcs; blessé, il revient en Bavière, où l'électeur le fait chevalier de son ordre. Il se reprend alors à espérer, il tente de nouvelles démarches : « Dieu m'est témoin, écrit-il à « un ami le 10 janvier 17 iO, quejc n'ai rien négligé pour

elle. Si M. le Duc m'avait tenu parole, et si mes propres « parents n'avaient pas agi contre moi, j'aurais bien mis

rienre, *>n * 1 1 1 < li i « l il s'était rencontré des circonstances esqu'un

mariage arec supposition de témoins

« son père à la raison, mais enfin vous savez tout ce que « je vous ai dit sur cela, je ne regrette que son cœur, et « je sacrifierais tout ce qui me reste, et ma vie même « pour elle, car je l'aime autant que le premier jour, et « d'autant plus qu'on l'a traitée indignement. Gomment « ne suis-je pas mort de désespoir de me voir les mains « liées par la lettre de cachet, et par le respect que je ce dois à son bourreau? Enfin le ciel m'a fait supporter « mes maux; il suffit de savoir aujourd'hui qu'elle est « majeure il y a longtemps, puisqu'elle est née le 13 octo- « bre 1713 (1), et que la lettre de cachet est levée. Quels « sont ses sentiments pour moi, afin que j'y conforme les « miens ? Si elle veut me venir trouver, nous vivrons fort « bien et fort agréablement à Munich, et j'ai assez pour « elle et pour moi. Sinon, qu'elle me dise ses raisons, « ou si elle a renoncé à moi, qu'elle me donne un cerli- « ficat qu'elle a renoncé à tous les engagements qu'elle « a pris avec moi, pour que je puisse prouver que je ne ce lui ai pas manqué de parole, et que je m'établisse en « Bavière à la demoiselle que l'électeur veut que je prenne, « pour prouver que je m'attache véritablement dans son « pays. Elle est fort jolie, a de gros biens, et est de grande « naissance. Cependant je vous jure, mon cher ami, que « je n'en ferais rien, si ma cousine pense encore à moi. » La gloire militaire ne le consolait pas; et pourtant elle lui vint vite. La guerre de la succession d'Autriche, en le faisant combattre à côté des troupes françaises, le plaça dans une situation parfois singulière. Fait prison-

(1) Légère erreur de date. Son extrait de bipl^me fixe le jour de sa naissance au 21 octobre.

LA PROVINCE AL XVIIIe SIECLE. 301

nier par les Autrichiens en Bohème durant la campagne de 17-41, et aussitôt échangé, il reçut à son retour auprès de l'électeur, devenu l'empereur Charles VII, le titre d'adjudant-général et le rang de colonel , avec la mission d'aller annoncer aux rois de France et d'Espagne la nouvelle de la prise de Prague. Ce dut être un singulier spectacle que celui de cet homme condamné à mort, se présentant en plein Versailles, sous le titre de baron de Montarlo, protégé par les immunités diplomatiques. L'électeur espérait lui faciliter ainsi les moyens d'obtenir sa grâce. L'envoyé de Charles VII ne gagna rien à sa mission que la tolérance tacite de venir de temps en temps en France. Le roi, en dépit des sollicitations, des mémoires qui furent mis sous ses yeux, se disait lié par le serment du sacre, et hors d'état d'exercer envers un ravisseur, quel qu'il fut, son droit de grâce. Le premier gentilhomme du royaume ne pouvait moins faire que le marquis de Brun, et se montrer moins respectueux envers la parole qu'il s'était donnée à lui-même.

De nouvelles tentatives furent faites pour réconcilier l'exilé avec celui qu'il appelait son beau-père, alors maréchal de camp dans l'armée française. En décembre 1742, Mirebel obtint du prince de Conti que celui-ci préviendrait le marquis en sa faveur. Cette démarche demeura inutile, et le récit suivant fera voir à quelles extrémités peuvent être entraînés en face l'un de l'autre deux hommes, l'un dont rien ne saurait rebuter la générosité, l'autre que rien n'ébranle dans son inflexible résistance.

Le 12 décembre, au camp devant Braunau, H. de

Brun et M. de Mirebel se rencontrèrent chez le général de Seckendorf pour affaires de service; leurs regards se croisèrent sans laisser percer de part et d'autre la moindre émotion. Le premier ayant rempli les devoirs de sa charge se retira, et Mirebel ayant cru qu'il lui faisait signe de le suivre, pensa que les recommandations du prince de Conti l'avaient fait réfléchir. Hélas î il se trompait, car ces instances ayant averti son ennemi des sollicitations dont il allait être l'objet, il fut plus facile à celui-ci de conserver tout son sang-froid et de repousser les avances. Mirebel le rejoignit dans la rue ; en le voyant au premier mot porter la main à son épée, il s'écria : « que, loin de chercher à l'attaquer, il n'avait d'autre envie que de réparer la faute qu'il expiait si cruellement depuis plus de dix ans; qu'il lui demandait seulement de l'écouter; que môme, en s'avouant aussi criminel qu'il le paraissait à ses yeux, il comptait sur le pardon qu'un noble cœur, malgré la gravité de l'offense, accorde toujours par générosité et grandeur d'ame. Je suis déterminé, ajoutat-il, à tout entreprendre pour regagner votre estime, et si vous voulez bien rentrer chez le général de Seckendorf, j'implorerai à genoux, devant tous les gentilshommes, le pardon et l'oubli de ma faute. » M. de Brun ne répondait que par un silence glacial et un regard de mépris. Un certain nombre d'officiers attirés par les éclats de voix de Mirebel faisaient cercle autour d'eux. Celui-ci passa la journée plongé dans une agitation violente, et le marquis lui-même, importuné par la publicité de cette scène, paraissait troublé comme un homme en proie au remords.

Le lendemain, Mirebel, chargé d'une opération militaire, ne put revoir le marquis, mais le \ \ décembre il se rendit chez lui, et la, en présence de M. de Lautrec, lieutenant général, il se jeta à ses pieds. M. de Brun le repoussa, disant qu'il le regarderait toute sa vie avec horreur et qu'il L'avertissait de se mettre en garde partout où il le rencontrerait. — «Je n'aurai jamais d'arme contre vous, répliqua Mirebel en tirant son épée et en la déposant aux pieds du vieillard ; je ne viens ici que pour me justifier, et il ne tient qu'à vous de voir toute la droiture de mon procède. Vous le savez, Monsieur, j'ai été élevé avec M11' votre fille; vous ne paraissiez pas éloigné de nous unir, vous en avez souvent parlé à mon père avec quelque complaisance, vous aviez permis à cette chère enfant de s'attacher à moi, c'est sous vos yeux que celte chaîne mutuelle a commencé à se former; exposée ensuite à de cruels chagrins, elle a pensé devoir s'y soustraire par une démarche illégitime, je l'avoue; mais le désespoir où elle était la lui faisait trouver raisonnable, et si j'eusse eu la lâcheté de l'abandonner alors, quel est donc le devoir auquel j'aurais été fidèle? Au reste, Monsieur, en me supposant même aussi criminel à votre égard que je suis malheureux, n'y a-t-il donc point de satisfaction qui puisse vous attendrir? »

M. de Brun, n'ayant pu l'interrompre, ramassa et lança hors de la chambre l'épée de celui qui l'implorait, et sortit sans même daigner répondre.

Mirebel, se relevant alors, supplia M. de Lautrec, fort embarrassé de sa présence involontaire à cette scène, d'intercéder pour lui; le marquis étant rentré, il se jeta

encore à ses genoux : « Uetirez-vous, s'exclama M. de Brun; je vous l'ai déjà dit, vous devriez redouter mes premiers mouvements. » A cette menace, Mirebel, à qui un domestique avait remis son épée, la présenta par la garde au père outragé : « Suivez donc vos premiers mouvements, j'y consens, terminez mes tristes jours et mes malheurs. Ce n'est plus pour moi que je vous parle, c'est pour votre fille infortunée que vous mettez au désespoir; accordez du moins sa grâce au sang que je suis prêt à répandre pour elle; la mort me sera plus douce que la vue de l'opprobre dont vous l'accablez et de Pindigne prison où vous la tenez depuis plus de dix ans. »

M. de Brun repoussa encore une fois l'épée qui lui était offerte, en appelant ses domestiques pour rhabiller. M. de Lautrec s'esquiva, pour n'avoir point à se mêler à un débat si douloureux. Mirebel allait le suivre, mais en ce moment décisif toute Thorreurde sa situation lui apparut : les larmes jaillirent malgré lui de ses yeux, et dans un élan désespéré, il courut se jeter de nouveau aux genoux de l'inflexible vieillard : « Voyez, Monsieur, lui dit-il, dans les seules larmes que j'aie versées de ma vie la sincérité de mon tendre et constant attachement à la victime que vous voulez sacrifier; je ne vous demande rien pour moi, mais pardonnez-lui et faites de moi ce que vous voudrez. » M. de Brun, toujours impassible et sans répondre, fit signe à ses gens de continuer sa toilette. Un officier qui venait d'entrer obligea Mirebel à se relever, en lui disant qu'il en avait déjà trop fait pour un homme de son caractère et de sa condition. Le mal-

heureux se laissa entraîner hors de l'appartement, laissant son épée sur le parquet.

Le lendemain, un courrier impérial apporta une lettre de Charles Vil au maréchal de Broglie, le chargeant de s'entremettre auprès de M, de Brun; le maréchal accepta avec empressement cette mission et eut un entretien de deux heures avec le marquis; il eut beau lui représenter qu'il se donnait en spectacle à toute l'Europe, que ce qu'on avait d'abord considéré comme un acte de justice de sa part devenait par sa durée d'une rigueur sans exemple ; qu'un droit rigide dégénère souvent en injustice; qu'il devait au moins avoir égard à l'intervention impériale : M. de Brun devait garder jusqu'au bout la religion du terrible serment qu'il s'était fait à lui-même (1).

Après ces scènes douloureuses, une seule chose soutenait et consolait le malheureux Mirebel, c'était l'espoir (pie la prisonnière de La Flèche ferait honneur à une telle constance, à un tel dévouement; et depuis longtemps il croyait s'apercevoir qu'elle voulait à tout prix oublier. Repoussé ici, déçu là, Mirebel fit le dernier sacrifice, avec la vague espérance que Mlle de Brun se déciderait peut cUre à l'en récompenser un jour : « Rien « n'ayant pu vous fléchir, écrivit-il au marquis, et ayant « aujourd'hui des preuves qu'elle renonce à tout, plutôt a que de vous déplaire plus longtemps, j'ai cru (pie, me « trouvant l'objet qui lui attire tant de malheurs, je ne a devais pas balancer à lui sacrifier encore tous les droits a qu'elle m'avait donnés; et comme elle y renonce volon-

.(1) Lettres au sujet du différend de M. le marquis de Tavanes avec M. le marquis de Brun, 2' lettre, 'p. 17-2

ce tairement, je crois la servir que d'en faire de même, « et vous déclarer, Monsieur, que je me dépars de toutes « prétentions que je pouvais avoir à son égard, et qu'elle « est absolument sa maîtresse; aussi je vous supplie « d'oublier le passé, dont nous n'avons été que trop puce nis, et de lui rendre vos bontés (1). »

Mirebel avait continué de grandir en fortune et en réputation à l'étranger. Il fut successivement nommé lieutenant général, chambellan et colonel des grenadiers à cheval de l'empereur, en récompense de ses services. A la mort de Charles VII (1745), pressé plus que jamais du désir de rentrer en France autrement qu'à la dérobée, il refusa les offres du nouvel électeur de Bavière, et pendant que ses amis de France s'obstinaient à le servir auprès de son ennemi (2), il faisait passer à Louis XV un nouveau mémoire où il tâchait de vaincre les scrupules qui arrêtaient la clémence royale à son endroit. Le véritable, le seul obstacle était le marquis de Brun, dont le ressentiment semblait croître avec les années. Sa mort, qui arriva subitement le 29 janvier 1746, changea la situation : les puissants protecteurs de l'exilé, la princesse de Conti entre autres, se mirent à l'œuvre ; Louis XV finit par s'apercevoir que la loi ne lui enlevait le droit de grâce qu'à l'égard des rapts de violence. Aussi les démarches des uns et des autres furent-elles bientôt couronnées de succès. Mirebel, sous son vrai nom, put rentrer dans sa patrie.

(1) Lettre du 28 juin 1744.

(2) Lettre de Boisot, premier président du parlement de Besançon, au cardinal de Rohan, 20 février 1745. — Archives de Brun.

LA PROVINCE Al Wlll' SIÈCLE. 307

De son côté MUe de Brun, aussitôt qu'elle avait appris

la mort de son père, était sortie de son couvent; elle était venue en Franche-Comté pour disputer s'il était possible les biens paternels à l'héritière désignée, sa

tante M"" du Montai. On les lui contestait, sous prétexte que sa fuite de 1732 l'en avait rendue indigne, et que cette indignité avait été consacrée par le testament de son père et par celui de sa mère 1 . Kpouser alors son ravis seur d'autrefois, c'eut été, pensait-elle, enfreindre la volonté paternelle toujours vivante à ses yeux, et rappeler (pie sa mère avait vu dans ses relations avec Hirebel un motif d'exhérédation. Le désir de rentrer en possession de ses biens, de veiller sur l'honneur d'un nom qu'elle seule représentait, la possédait avant tout; aussi fit-elle dépendre la confirmation de son mariage de la cassation du testament paternel. « Je savais d'elle-même, dit Bertin du Rocheret, que si elle ne rentrait pas dans

ses biens elle n'y donnerait pas les mains, n'étant

pas juste, dit-elle, que son cousin ayant sacrifié sa jeunesse et sa fortune, il poussât l'héroïsme jusqu'à s'attacher pour le reste de ses jours à une fille dont le peu de bien et l'âge ne seraient pas capables de les lui faire passer avec les agréments qu'il pouvait se promettre du grade où il s'était élevé. »

Le comte du Montai s'unit cependant aux Tavanes pour la déterminer à épouser son cousin : il offrit de lui remettre, si elle se mariait, tous les biens maternels; la

(i) M"" de Bran ne mourut qu'en décembre 1748. Mais elle était dès lors interdite ^>n^ prétexte de démence, et bom la surveili ince de sei parente qui craignaient qu'en revoyant Ba fille elle ne se repentit de l'avoir déshéritée en

leur faveur.

308 iii:mu DE TAVANES-MIREBEL.

princesse de Gonti intervint de son cote; l'héritière des Brun refusa. A La Flèche, elle avait repoussé, avec la perspective de la liberté, la main de M. de Salives, par considération pour le souvenir de Mirebel; devenue libre, elle écarta Mirebel à son tour, par respect pour les inébranlables volontés d'un père (1). La contrainte où elle avait vécu durant son enfance, sa longue réclusion à La Flèche avaient développé dans son cœur la passion de l'indépendance. Sur un brouillon d'elle écrit dans sa vieillesse, je lis : « Liberté, seul bien, seul trésor, seul et « unique bonheur de la vie ; lorsqu'on est parvenu à « cet état heureux, mon avis sera toujours de le con- « server très-précieusement. » Cette liberté, elle l'avait demandée à vingt ans à l'homme qu'elle aimait; à quarante, elle estimait davantage l'indépendance que donne la richesse, même au prix de la solitude. Mirebel, lui, au comble des honneurs que l'ambition peut souhaiter, et malgré l'âge, la maladie qui ne tarda pas à l'emporter, se croyait encore à la première page du roman de sa jeunesse; il se revoyait à cette nuit de mai où il courait à cheval à côté de la chaise de poste qui emportait sa fiancée : tous deux croyaient alors aller audevant du bonheur sur cette route de Lorraine qui conduisait l'une à la captivité du cloître, l'autre à la honte d'une condamnation à mort et aux tourments de l'exil. A celui des deux qui avait gardé ses illusions, une déception suprême était donc réservée.

A peine rentré en France , le premier soin de Mirebel

(1) Mémoire pour Z)u* de Brun... contre messire... Bureau de la Rivière, j». 49.

LA PROVINCE Al' XVIII' SIÈCLE. 309

fui de courir en Bourgogne, et pour deux motifs également impérieux, faire entériner ses lettres de grâce à Dijon, tendre la main à sa cousine redevenue libre. Après avoir passé suivant l'usage vingt-quatre heures en prison, il alla sans doute à Dùle. Y eut-il entrevue? Nous ne savons rien à cet égard. En tout cas, si elle eut lieu, Mlle de Brun ne lui lit pas un accueil de nature aie convaincre que tout était désormais fini entre eux; car Mirebel, à son retour à Paris, ne parait pas avoir encore perdu toute espérance : « Mon cousin (le comte de Tavanes va me remettre mon bien, écrit-il au fidèle « Bertin du Hocheret, et l'on me (latte que Mlle de Brun « réhabilitera son mariage avec moi... J'espère aussi « qu'on me rendra mon grade de lieutenant général, ce Voilà bien des espérances , me direz- vous , cher frère, « cela est vrai ; le réel , c'est ma grâce , et le reste « viendra vraisemblablement. »

Il se trompait; cette âme généreuse et parfois chimérique se heurta jusqu'au bout à la triste réalité, (l'est le sort ordinaire de ces caractères chevaleresques, dont l'antique fermeté sacrifie tout à ce qu'ils croient être le devoir; et ici, de part et d'autre, cette fermeté redoute si peu l'excès, qu'elle finit par commander le respect. Les craintes, les angoisses de Mirebel se trahissent dans une de ces lettres touchantes comme il savait en écrire, et qu'il adressait alors à H. de Hontagu :

« Je croyais, Monsieur, que M"e de Brun n'avait pas ce à délibérer pour donner une tournure respectable au « passé, et qu'elle avait fait une assez longue et rude « pénitence et donné d'assez grandes preuves de la plus

solide piété pour devoir ôtrc convaincue qu'elle

n'était plus susceptible d'amour ni de haine, sentiments trop extrêmes, le premier lui ayant coûté et à moi pareillement beaucoup trop cher, et le dernier n'étant pas selon la haute piété dont elle a donné de si grandes preuves à La Flèche. D'ailleurs le premier sentiment n'est plus de son âge ni du mien qu'autant qu'il se peut accorder avec la raison et le devoir, et le dernier ne peut me convenir par aucun endroit , si ce n'est qu'autant qu'elle me rende responsable de tous ses malheurs; mais en ce cas n'aurais-je pas la liberté de l'accuser de même des miens? Cependant au contraire je persévère à lui offrir tout ce qui me reste de bien et de vie, pour réparer autant qu'il en est en mon pouvoir des malheurs dont je ne suis pas plus la cause qu'elle ne l'est des miens.

« Je vous avoue, Monsieur, que ma délicatesse est extrêmement blessée d'imaginer qu'on puisse croire que Mlle de Brun ait la moindre raison de me haïr; elle sait qu'elle a voulu tout ce qui est arrivé et ne l'a entrepris qu'en prévoyant une longue suite de peines : ce qui lui fit me répéter en chemin plus d'une fois que, pourvu que nous vécussions ensemble, elle serait trop heureuse, quand même elle devrait gratter la terre avec ses ongles; ce sont ses propres paroles et sentiments alors. Serai-je donc obligé de produire toutes ses

lettres? Il serait bien affreux pour moi que par

des conseils pernicieux que je suis persuadé que vous n'approuverez jamais, Monsieur, on fit parler M,,e de Brun contre sa propre conscience et son honneur;

LA PROVINCE Al Wlll SIÈCLE. 311

« c'est uniquement ce qu'elle doit écouter et suivie

« Il est bien malheureux pour Mllc de Brun que sa « très-respectable et très-vertueuse tante, si remplie de « piété, ne daigne pas l'aider de ses conseils, la consoler, « la recevoir enfin comme L'enfant prodigue de l'Ecriture- « Sainte. Eh! que devient donc lr précepte depardonner « même à ses ennemis? Son propre sang en serait-il donc « exclu ? Mais est-ce pardonner que de refuser toute assisce tance, et dans quel temps, et après quelle pénitence? « En vérité, Monsieur, l'avenir ne pourra croire une aussi « longue vengeance. Dieu qui nous jugera dit lui-même

qu'il n'est pas venu pour lesjustes.Saloi, ainsi que celle a des hommes, veut qu'on mette un terme à la peine.

« Ma consolation est de m 'être acquitté de tout ce que « je vous dois et à M"* la marquise de Montagu; il ne me « reste qu'à vous assurer que je sens vivement la grande deuret la sensibilité de votre âme percée avec juste rai- « son de tant de malheurs, auxquels je n'ai participé que « par la perte de mes biens, de mes emplois et de ma « patrie, mais non pas par ce qui doit nous être de plus « précieux dans la vie, que je crains bien qu'on n'arra- « che encore à celte malheureuse victime. Je n'aurai à cet a égard rien à me reprocher; ayant fait selon les lois a divines et humaines au delà de ce que je devais, il ne « pourra m'en rester aucune tache ni aucun blâme. Ne a paraitra-t-il pas singulier (pie la sensibilité soit seule (( de mon coté 1 ? ».

M11* de Brun fut inflexible; le fatal serment de son père

(1) Lettre do » mus LJ46. — Papiers de Smh.

pesa jusqu'à la fin sur deux existences dignes d'être heureuses. Écartant des souvenirs qu'elle trouvait peu séants à son âge et au voile qu'elle avait porté, elle fut tout entière à sa lutte contre ses parents, et les poursuivit avec une persévérance égale à celle de M. de Brun contre sa femme et contre elle-même. Malgré ses efforts, elle ne put recouvrer sa fortune. Réduite à sa légitime, qui lui suffisait pour vivre honorablement, décorée de la croix de Marie-Thérèse d'Autriche qui lui conférait le titre de dame , elle atteignit les dernières limites de la vieillesse et mourut à Dole en 1802, à quatre-vingtneuf ans. Cette richesse dont elle faisait la sauvegarde de son indépendance la protégea en effet durant la tourmente révolutionnaire. Arrêtée et mise en prison, elle dut sa délivrance aux démarches de son homme d'affaires, et à l'abandon qu'elle fit à la république de sommes considérables.

Le marquis de Mirebel n'avait guère survécu à la ruine de ses espérances. Quelques mois après son retour en France, le 13 janvier 1747 , il mourut presque subitement. Les cruelles déceptions qu'il venait de subir amenèrent sans doute dans son organisation fatiguée une crise qui l'emporta. Il avait réuni tous les papiers et lettres concernant la grande affaire de sa vie sous une enveloppe avec cette suscription : « Ce qui est sous ce pli appartient à M1Ie de Brun, que je veux lui être rendu en main propre. » L'enveloppe seule fut rendue; les papiers passèrent entre les mains de ses autres parents, de ceux qui disputaient à l'héritière des Brun les biens paternels. Son testament, écrit dès le début de ses épreuves, fut également attaqué,

et validé seulement après un long procès. Celle qui avait refusé d'être sa femme eut, en apprenant sa lin soudaine, comme un remords; elle voulut prendre le deuil de veuve , mais la famille de Tavanes lui en refusa la permission, et elle n'osa le Paire.

Telle fut la triste et singulière destinée d'un homme qui eut pu arriver sans peine, et par les chemins battus, à la fortune mondaine, à la gloire même, au dire de ceux, qui l'ont connu. Ce fut certainement à cette époque le plus digne représentant de sa famille, un des héritiers du maréchal de Tavanesquiontfait leplus d'honneur à son nom 1 . [1 possédait de rares talents militaires; sa haute fortune dans les armées impériales le prouve. C'était ('gaiement un amateur éclairé des lettres et des arts; il écrivait, sa correspondance le prouve, avec une chaleur et une vivacité communicatives. Malgré ces dons brillants, il paraissait mal à Taise dans son siècle, dont il censurait avec amertume le luxe, et dont la frivolité répugnait à son âme chagrine et méditative. Dès sa jeunesse, on le traitait de « fou» et de « visionnaire. » Les contemporains du duc de Richelieu n'étaient point faits pour comprendre cet

(1) L'abbé Pérou [Vie du maréchal de Pavanes, dans les Vlesdèi homme* illustres delà France, 1749, t. XVI) a fait tm long éloge de Rfirebel, sou bienfaiteur : « Dur et pour ainsi dire cruel avec Lui-même, généreux ••. compaii>-,i!i! pour lea autres.... noble e1 haut avec ce que nous appelons les gronda humble, modeste avec ses nais «unis, tendre, essentiel, attentif, il sérail devenu un parfait modèle d'amitié , en mettant un peu moins d'humeur, de prévention , de contrariété dans le commen ensenr souvent outré <l<- la

plupart des usages.... il regardait comme une faiblesse de ne pas s'opposer au torrent... L'histoire, les langues, la géométrie et ses différentes parties, la musique, la peinture, eu un mot tout ce qui concernait les sciences et les arts paraissait lui être familier. Ses jugements néanmoins manquaient parfois de justesse.... >•

314 HENRI DE TAVANES-MffiEBEL.

émule d'Amadis do Gaule : son principal tort fut de croire à l'amour et à la fidélité du cœur au milieu d'un siècle étranger à ces deux sentiments. Il paya cette croyance de la perte de ses biens, de sa réputation et de sa patrie : héros de roman , comme nous le disions au début de ce récit, mais enfin héros par son caractère et ses malheurs, il méritait de l'histoire sur son nom et sur sa vie au moins un regard et un mot de réhabilitation.

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