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CHAPITRE DEUXIEME

LES (.1 ERRES DE RELIGION EN BOl KGOGNE

accusations portées contre Gaspard après la jmîv d'Amboise (cruauté, cupidité). — s.i \ ir et ><>n pouvoir en Bourgogne. — Sa famille. — Le château du Pailly. — Passage de Charles IX et de Catherine de Rfédicisà Dijon. — U ( onfréries du Saint-Esprit; leur origine. — La seconde guerre <!•' religion en Bourgogne. — Gaspard à lar e royale en 1567.

La proclamation de la paix religieuse dans le royaume n'avait pas fait cesser la lutte en Bourgogne; on pouvait b'j croire encore en étal de guerre, puisque l'édit d'Amboise n'avait pas été enregistré par le Parlement. Gaspard, rentré dans son gouvernement, eutàsubir, de la part de ses adversaires vaincus, mille outrages, mille récriminations. La nécessité de contenir les huguenots irrités et frémissants, le désir de châtier exemplairement ceux qu'il avait dû réduire à l'obéissance, l'impuissance où il se trouvait peut-être de contenir la réaction popu-

Laire, donnèrent à sa victoire, dans certaines villes, la

couleur d'une vengeance. Son lieutenant à Mâcon, Saint- Point, ajouta au martyrologe protestant de nombreuses

pages. Trop lidèlc imitateur de des Adrets, il donnait, disait-on, aux dames le spectacle de prisonniers qu'il forçait à se jeter du haut d'un pont dans la Saône, en invitant son entourage à décider lequel sautait le plus légèrement.

La responsabilité de ces excès fut rejetée sur Tavanes, car on le voit adresser au roi une dépêche qui se termine brièvement par ces paroles vagues et embarrassées : « Quant à ceux de Châlon et de Mâcon, ils ont « reçu quelque mal pour avoir été tenus de guerre par « les soldats, l'ayant bien mérité, puisqu'ils l'avaient « commencée et amené tant d'étrangers. Si est ce que ce je leur ai fait tous les plaisirs qu'il m'a été possible, ce en me gardant toutefois d'eux comme de vos plus « dangereux ennemis . (1). » Il était sans doute persuadé qu'envers des rebelles rigueur vaut justice; cependant il ne demandait cette rigueur qu'à- l'autorité de la loi. A Mâcon, il arracha à des vengeances brutales ou à un fanatisme sanguinaire un certain nombre de victimes, pour qui les prisons de Dijon furent un asile contre le bourreau, et que redit d'Amboise rendit à la liberté. Depuis, les huguenots de Chatillon lui rendirent ce témoignage qu'ils lui devaient la sécurité de leurs personnes et le libre exercice de leur culte. « Tavanes, avoue d'Aubigné, se contenta de chasser les réformés

(1) Lettre du 17 novembre 1562.

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des principales villes... si bien qu'il n'j eut massacres en Bourgogne que de quelque quarante personnes à [s-sur-Tïlle, dont encore yeut quelque justice (4). » Quant à Théodore de Bèze, il confesse que Gaspard a plutôt « vidé les bourses que coupé les têtes. »

Cette dernière accusation paraît, mieux justifiée; elle s'éleva de toutes parts contre lui. On lui reprochait d'avoir cherché dans la guerre encore plus la richesse que l'honneur, d'être plus sensibles l'argent qu'à la gloire. Catholiques et huguenots ((aient unis pour lui demander un compte sévère de sa conduite. Les uns rappelaient qu'à Châlon il s'était fait livrer les châsses et les reliquaires sauvés du pillage, qu'il s'était attribué les trésors ecclésiastiques de cette ville, surpris par ses ordonnances sur un bateau de la Saône, sous prétexte que c'était un butin enlevé aux rebelles. Les autres comptaient les contributions innombrables infligées à leurs coreligionnaires avant et après la lutte.

Gaspard en effet n'hésita pas, au début de la campagne, à se procurera tout prix les ressources financières qui lui faisaient défaut. Emprunts forcés et surcharges de taxes, réquisitions de tout genre, vente des trésors des églises, rien ne lui avait conte. Apres la \ictoire il dut, comme un baron féodal, prendre largement sa

[l) Histoire universelle, l.I, livre m,ch.7.Cf. la Frana protestante de il a kg, art. Bonnet.

\ D^jon' aussi, Tavanes semontrail plus modéré, plus enclin à l;i clémence que certains corps publics, toujours portés à exagérer la rigueur, parce qu'ils échappent plus facilement i la responsabilité, tinsion Lit dans les Registres de la chambre de rille [5 juin 1562) : « La femme de Chambellan, chirurgien, expulsée de la rille, n'j rentrera pas,c ae le demande M de ravanes. -

part du butin conquis. Mais ici les accusations s'adressent plus particulièrement à sa femme Françoise de La Baume, bonne ménagère, paraît- il, et qui, au rapport des contemporains, faisait trop bien tourner au profil de sa maison les suites de la guerre. Elle semble avoir toujours tenu et serré à l'occasion les cordons de la bourse. Bèze accuse formellement sa rapacité après la prise de Maçon. « Les maisons de la ville de ceux de la religion, dit-il, étant ainsi pillées et si bien nettoyées qu'il semblait qu'on n'y eût rien laissé, Mme de Tavanes y sut bien découvrir les cachettes si subtilement, qu'elle eut pour sa part du pillage environ cent quatre-vingts bahuts de meubles tous pleins, outre le fil, pièces de toiles, et toutes sortes de linges, comme linceuls, nappes et serviettes Quant aux rançons, bagues, vaisselle et autres joyaux, on n'en a jamais bien su la valeur. Mais tant y a que ceux qui avaient le maniement de telles affaires disaient à leurs amis que Tavanes y avait acquis de quoi acheter comptant cent mille livres de rente. »

L'abbé Agut, dans son Histoire des Révolutions de Maçon, va plus loin. Il raconte que lorsque Charles IX traversa cette ville en 1564, Mme de Tavanes se présenta à lui, vêtue d'une robe traînante, à fonds d'or et d'argent, faite d'un ornement d'autel enlevé à la sacristie des cordeliers. Le père Émot, gardien du couvent, vint se jeter à genoux devant elle, et se mit à prier avec des signes de ferveur, disant qu'on ne devait pas être surpris de l'honneur rendu à cette robe, puisqu'elle était faite d'une chape ayant longtemps servi à l'autel du

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bienheureux saint François. Tavanes appliqua unsoufilri

au Père devant le roi, qui n'y prit pas garde; mais tout cela, ajoute le bon abbé, ne fit pas restitution à L'église.

Quelle confiance ajoutera ce récit, quand on sait que Gaspard était, à ce moment môme, retenu à Dijon par une blessure reçue dans un tournoi? Il n'en est pas moins vrai que sa femme avait les mains longues, à en juger par un récit de Brantôme qui la montre, aux noces de Charles IX, portant, au milieu des risées des courtisans, une robe de la princesse de Condé, dérob dans le pillage de Noyers. Les Mémoires avouent implicitement son avarice, car ils nous apprennent que Gaspard, après la capitulation de Calais, envoya à sa femme le gouverneur anglais prisonnier, et que celle-ci sut en tirer dix mille écus de rançon (1).

Ajoutons enfin à la décharge de Tavanes qu'il se préoccupait parfois des misères que la guerre entraine après elle. C'est lui qui, dans une lettre au roi, laisse échapper cette étrange réflexion : « Les pauvres, qui sont quelquefois les meilleurs.... », et pendant le siège de Mâcon, il adresse à la reine-mère ces belles paroles : «J'ai reçu « l'expédition qu'il vous a plu nf envoyer bien marri

lia4 les affaires du roi et les vôtres ne portent que je i vous puisse servir sans endommager de toutes parts vos

sujets, d'autant qu'il faudra que j'emprunte des uns, ou « par manière de dire que je les pille pour faire la guerre i aux autres Je serais bien fortuné de, avec moins

i Mémoire* \ ■

x d'honneur, nous pouvoir faire service sans faire mal « à votre peuple, ou je prévois une infinité d'oppres- « sions ; car je crains, au lieu de lever des gens de guerre « pour être mal payés, je lève des brigands, comme une « infinité d'autres qui sont à présent par ce royau- « me (1). »

Cupidité et cruauté, ce sont là les vices les plus communs aux héros de guerres civiles, et le parti protestant ne pouvait manquer de les signaler à l'occasion chez ses adversaires. Tavanes a partagé sa haine avec le terrible gouverneur de la Guyenne, Biaise de Monluc. Celui-ci est allé au-devant des reproches en se vantant d'avoir orné de cadavres huguenots les arbres des chemins où il passait; et Brantôme affirme à tort ou à raison que les troubles l'enrichirent subitement de cent mille écus. C'est à peu près l'histoire de Gaspard de Saulx. Ces deux capitaines devaient subir la même renommée, après avoir montré le même caractère et affronté les mêmes ennemis. Tous deux, dans leurs campagnes à l'intérieur, ne séparèrent jamais le protestant du factieux ; ils déclarèrent hautement qu'un manteau de religion voilait ici des ambitions plus ou moins légitimes, et malgré leur rigueur calculée, ils furent accessibles, et plus qu'ils n'ont voulu l'avouer, à des idées de tolérance et de générosité. Mais ils le furent par boutade, presque par hasard; ils n'étaient eux-mêmes que dans le combat.

Avec un tel caractère, Gaspard de Saulx était mieux fait que personne pour entraîner à sa suite le peuple

1) Lettre du 16 juin 1502.

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auquel il commandait. « 11 se moquait, dit son (ils, des affaires du gouvernement et de ceux qui en font les empêchés; disait qifcn temps de paix il n\ avait à sYinpêcher pour une heure par semaine. »>En réalité il n'exerçait le pouvoir que durant les fréquentes absences du gouverneur, le duc d'Aumale. Apprenait-il son arrivée? Il se retirait aussitôt dans un de ses châteaux, et y demeurait jusqu'au départ du duc pour la cour. C'était ce qu'il appelait, appliquant à son usage un mot de François [,r, « se mettre hors de page. »

Là en effet il vivait en souverain ou plutôt en seigneur du moyen âge, au milieu d'une splendeur à laquelle le butin l'ait à la guerre n'était sans doute pas étranger. Il embellit d'abord, à l'extrémité de la province, un château acheté par son père, Le Pailly près de Langres. Cette demeure, un des plus beaux modèles du style de la Renaissance, est encore à L'extérieur le chateau féodal avec ses fossés, ses tours rondes, son donjon,

murs dépourvus d'ornements; mais c'est.aussi la maison de plaisance par son élégant pavillon, par sa terrasse à l'italienne où Ton marchait entre une double haie de statues. A l'intérieur, môme contraste entre les salles voûtées, aux cheminées immenses, et les colonnes, les sculptures, les bas-reliefs prodigués partout. Le maître du logis semblait partager avec les divinités païennes la royauté du lieu. Ici, Neptune el Amphitrite entourés dt4 Faunes; là le combat des Centaures el des Lapithes. Sur l'attique du pavillon, s'élevait la statue équestre de Tavanes; ailleurs on le voyait à genoux, revêtu de son armure, prêt à recevoir l'épée des mains de Minerve,

pendant que deux autres divinités lui préparent une couronne <le lauriers, et que deux petits génies se préparent a inscrire ses exploits sur leurs tablettes. Ce château fut bâti par le Langrois Nicolas Ribonnier, architecte du duché de Bourgogne; il est à croire que cet artiste a aussi élevé Sully, le petit Fontainebleau de la contrée, cette autre construction qui devait occuper Tavanes depuis 1567 jusqu'à la fin de sa vie (1). Qu'on joigne à ces demeures princières le château d'Arc-sur-Tille aux portes de Dijon, à Dijon même l'hôtel de Saulx rebâti au XVe siècle, l'hôtel de Tavanes que Gaspard éleva presqu'en entier, et on verra que le lieutenant-général de Bourgogne aimait autant le faste que les honneurs et la gloire (2) .

Pendant la période de trêve qui suit la paix d'Amboise, Gaspard ne s'absente guère que pour aller en Auvergne disputer une succession au nom de sa femme. Pour se distraire du chagrin que lui a causé la mort de son fils aîné-, il chasse, il bâtit, il recrute de beaux chevaux pour ses écuries ; il veille à la première éducation de ses enfants. Son fils, volontaire dans l'armée royale, lui avait été enlevé par la maladie à quatorze ans sous les murs du Havre. Mais il lui restait, outre deux filles, deux autres fils, Guillaume et Jean, tous deux desti-

(1) Notice sur Le Pailly, par M. Pistollet de Saint-Ferjeux (dans les Mémoires de la société historique et archéologique de Langres, t. I, p. 212 et sq.). Cf. la publication de Claude Sauvageot sur les châteaux de France.

Sully fut vendu par les Saulx-Tavanes en 1714, Le Pailly en 1761.

(2) Courtépée, Description du duché de Bourgogne.

On a une lettre de Catherine de Médicis à Gaspard (9 janvier 1567) par laquelle elle lui demande de lui envoyer des marbres tirés des carrières de Tréchateau pour la construction des Tuileries.

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nos, dans des camps divers, à une certaine renommée. En 1563 Gaspard les fit émanciper 1 , et Guillaume, nommé bailli de Dijon, ne devait pas tarder à lui servir de lieutenant. L'un et l'autre, avant d'entrer dans la vie active des camps, furent envoyés quelque temps en Allemagne, afin de perfectionner leur éducation militaire. Ce voyage était devenu presque une nécessité pour les jeunes nobles, depuis l'intervention permanente des reitres dans les guerres civiles de la France. Lès Mémoires de Guillaume ne font point allusion à cet épisode de si vie -Jean ne reproduit même pas contre les mercenaires allemands ces récriminations ou ces invectives dont les Bâton et les Castelnau sont si prodigues; il se home à les trouver grossiers et ivrognes, et juge qu'il est inutile d'apprendre leur langue, par cet le plaisante raison qu'ils ne veulent que de l'argent, et qu'on peut les satisfaire sans leur parler c2 .

<xHiant à leur père, pendant leur absence, il restait dans sa patrie l'âme et le chef presque indépendant du parti catholique. Le Parlement, la chambre de \illc de Dijon, les églises avaient soldé ses troupes, derrière lui tout un peuple veillait en armes. Un bref du pape \ août 1562 le félicita de ses victoires, et il s'entendit proclamer en mauvais vers, par un poète bourguignon,

(1) Lettres d'émancipation du ~ février 1563 Papiers deSaulx.

Wemolrt 69.— «Plusieurs méchantes inventions sortent d'Allemagne, dit-il ailleurs, la pondre à canon, lf luthérania et autres; la firoi-

duredupays lesreclnl sept mois dans les poêles, où ils ont loisir de méditer ces fantaisies l'esprit n'ayant objet ni divertissement. » C'est povtanl d'an poêlé qrae devait sortir le Discours sur la Méthode de rtes,

l'égal des héros d<> la fable et de l'histoire, d'Ulysse et de César (1).

Malheureusement pour lui, il ne reçut pas encore,

comme il s'y attendait, le titre dont son ambition faisait le plus de cas, celui de maréchal de France. Catherine ne craignait pas de mettre à l'épreuve un dévouement tel que le sien, et elle devait lui faire payer encore par de nombreux services l'objet de ses désirs. Pour lui, il se consolait en Gascon, disant tout haut que Leurs Majestés eussent plus fait pour elles que pour lui en le nommant; et en courtisan habile, il ne se décourageait pas et ne croyait jamais s'humilier. Pour savoir avec quelle ardeur patiente et obstinée il réclamait le prix de ses services, il suffit de lire ce qu'il écrit à la reine en 1567, trois jours après la mort de son ancien compagnon d'armes, le maréchal de Bourdillon : « Vous voyez « ce qui se présente pour me faire paraître le bien que

« vous me voulez et dont vous m'avez tant assuré

« Je vous supplie très-humblement considérer avec quelle « raison je vous puis faire cette requête, et si vous me ce faillez à ce coup, si j'ai occasion de désespérer du ce tout de jamais être honoré ni reconnu pour serviteur

« de Vos Majestés Faisant pour moi, vous ne fîtes

ce jamais pour homme moins ingrat, ni de qui vous teniez

« la vie plus à votre commandement » Et il ajoute

dans sa lettre au chancelier du même jour : « Si jamais « votre maîtresse veut faire pour moi, il se connaîtra à « ce coup : je ne m'attends plus à promesse, à honneurs

(1) Discours envers des misères de ce temps, anonyme. Bibl. tàt., porlef. Fontette 36 A, fol. 106-107.

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« ni chose quelconque si elle nie fault, et n'est [)lus ques- « tion de rien croire, ai espérer en ce pauvre monde (l). »

Il reçut pour toute réponse de belles paroles, ci attendit patiemment le jour prochain où la cour jugerait L'édit d' A m boise inutile et non avenu. Alors il redeviendrait l'homme indispensable.

Dès 1564, il put pressentir ce jour, lors du voyage de la cour en Bourgogne. Il offrit alors au roi et à la reinemère une magnifique hospitalité à Dijon, dans l'hôtel même de Saulx.. Il était aile au-devant d'eux à une liene de la ville : « Ceci est à vous, » leur dit-il en mettant la main sur son cœur, et il ajouta en plaçant l'autre SUT son épée : « Voilà de quoi je puis vous servir. » Tout l'homme est dans cette courte et significative harangue.

Il les servit, à Dijon môme, de sa parole et de ses con • seils, séparant moins que jamais les intérêts de l'État des siens. Catherine avait déjà reçu de lui plusieurs mémoires sur l'utilité d'écarter les ambitions princières, de se fier à des serviteurs de moins grande race et par conséquent • le fidélké plus désintéressée. Elle comprit le sens de ces attaques détournées, et y répondit par d'étranges confidences : « Ceux de Guise voulaient se faire rois, je les en ai bien empêchés devant Orléans... » Et comme François de (luise n'était pins. Tavanes se croyait déjà destiné à sa succession. Il ne serait pas téméraire d'attribuer à ses conseils les édita rendus peu après à Lyon et à Roussillon, qui restreignirent les concessionsde l'édit d' A m boise,

(i) Lettres du : janyier i

Extérieurement l'hôtel deSaulx offrit, durant quelque jours, une image réduite do la cour brillante, corrompue et machiavélique du Louvre : au milieu des carrouselet des tournois dont Gaspard offre le divertissement à Charles IX, arrive la grave nouvelle de la mort de Calvin : pendant une audience solennelle, une des filles d'honneur de la reine, Isabelle de Limeuil, se trouve mal, et emportée dans une salle voisine, met au monde un fils, fruit des relations qu'elle avait nouées par ordre avec le prince de Condé. Ainsi religion, politique, intrigues galantes , tout était mêlé dans les préoccupations de la reine-mère et de son entourage ; tout aussi était subordonné à cette idée capitale de l'appréhension d'une guerre civile prochaine.

S'il est vrai qu'à Bayonne Catherine a eu la première idée de la Saint-Barthélémy, on peut dire également que ce fut en Bourgogne qu'elle commença à prévoir la reprise des hostilités contre le parti huguenot. Et de fait, dès le lendemain du passage de Charles IX, les épées y sortaient du fourreau comme d'elles-mêmes. Les protestants essayaient de troubler une procession à Dijon , et les catholiques d'empêcher à main armée le prêche de Gravant. En dépit des traités, des ligues particulières se formaient sous le nom de confréries du Saint-Esprit. Nées du fanatisme populaire , elles aboutiront aux massacres; plus tard seulement, lorsqu'une idée politique commune inspirera les chefs, elles formeront les éléments de la Sainte-Ligue. A ce moment, ce sont les associations de ce genre qui, se posant en face des associations protestantes, déchaînent la guerre et forcent la main aux

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politic|ues. Guizot a parfaitement saisi ce point de vue, que justifient pour la Bourgogne les documents sur lesquels s'appuie ce récit, et il dit avec raison «les es qui ont déshonoré les guerres civiles du, XVI* siècle :

'"est une méprise et une injustice trop communes de faire peser presque exclusivement de tels faits, et la réprobation qui leur est due, sur les grands acteurs historiques dont le nom y es! resté attaché; les peuples euxmêmes en ont été bien souvent les principaux acteurs; Us ont bien souvent précédé ou poussé leurs maîtres dans les désastreux attentats qui ont souillé notre histoire, et c'est sur les masses comme sur les chefs que doit peser le juste arrêt de la postérité. Dès qu'on parle de la Saint- Barthélémy, (maries I\, Catherine de Médicis et les (iuises semblent sortir de leurs tombeaux pour subir cet arrêt. A Dieu ne plaise que je veuille les en affranchir; mais il frappe les générations anonymes de leur temps aussi bien qu'eux-mêmes, et les massacres pour cause de religion ont commence par des mains populaires bien plutôt que par des mains royales (1). »

On peut dire (pie l'existence de ces ligues date du temps de la paix d'Amboise. Au commencement de 1563, Moulue a donné l'exemple en Guyenne; à Bordeaux, à Toulouse, à Agen, des associations se sont formées où entrent à l'envi les seigneurs, les bourgeois, le clergé. La paix les a dissoutes : en effet le gouvernement les suspecte, quoique organisées sous sa surveillance. Elles lui apportaient bien, en cas de lutte, un secours efficace ;jnais

i) Histoire de France racontée à mes petits enfants, i m. p. 291.

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elles lui rendaient sa tâche Impossible, s'il devenait nécessaire de transiger avec l'ennemi. Kilos apprenaient enfin à la noblesse et au peuple des provinces à ne plus compter que sur eux-mêmes. C'était ouvrir la carrière aux élans désordonnés de la foule, lâcher la grande levrïère, comme dit Régnier de la Planche; c'était donner dans chaque ville une couleur de religion aux convoitises ou aux prétentions des plus hardis. On eût dit que la royauté pressentait les excès démagogiques des Seize, les intrigues des Guises et de Philippe II (1 .

Les premiers auteurs des ligues provinciales ne voyaient pas si loin dans l'avenir. 11 leur paraissait tout naturel de rester unis et prêts au combat, en présence d'une armée de sectaires toujours menaçante au seuil de leurs églises. Leur première pensée, en se voyant désavoués, fut de résister par la voie des représentations et des remontrances. On a la lettre curieuse dans laquelle les prêtres du clergé de Bordeaux défendent l'association dont ils faisaient partie, et que la paix venait de détruire. Ce n'était, disent-ils, qu'une bonne et sainte intelligence entre les trois états « pour plus religieusement reconnaître « l'honneur de notre Dieu et de son Église, et nous main- « tenir en Famour, crainte et obéissance que nous devons « ànotre roi, et rien de sinistre. » Ils supplient ensuite la

(1) Condé, dans les remontrances qu'il présenta au roi en 1568, cite ce fait : « 11 fut fait commandement par le capitaine de la garnison de Chablis à un personnage qui était de la religion audit lieu de sortir : lui faisant entendre qu'il avait été ordonné que là où il y aurait trois ou quatre de la religion ensemble, il les fallait faire sortir. On lui remontra que c'était contre les édits du roi ; il répondit qu'il savait bien l'intention du roi, et que le peuple le voulait ainsi, comme si la puissance eut été transférée au peuple : qui sont faits de trèsdangereuse et pernicieuse conséquence. »

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reine de peser la différence qu'il yaentreles synodes et colloques et les confédérations, les uns cause de troubles, les autres garants du repos public. Ils oui reçu la paix à bras ouverts, puisqu'elle leur promettait entière protection; par malheur elle a amené nue recrudescence de meurt très contre les personnes ecclésiastiques. Ils demandent à être défendus, ou ils sollicitent la permission de sor tir du royaume; car ils craignent de ne pouvoir supporter avec la patience nécessaire de semblables épreuves (1).

Rien ne constate mieux que cette pièce singulière l'attitude des deux partis de 1563 à 1567, les colères et les défiances qui survivaient dans les âmesà une guerre qu'en fait désormais nulle force ne pouvait interrompre. Aussi vers 1567, Tavanes favorise discrètement autour de lui la résurrection des ligues, pour prévenir la guerre, disaitil, pour la provoquer et la rendre inévitable, disaient ses adversaires. Ses Mémoires rapportent à cette année ce qu'on pourrait appeler la reconnaissance officieuse faite de ces confréries, comme institution de salut public contre les novateurs. Il avait pénétré l'organisation redoutable des huguenots, et il les combattait par leurs propres armes (2). Il ne se dissimulait pas les dangers d'une semblable tactique; aussi le serment qu'il imposa au\ pre-

(1) Lettre du clergé de Bordeaux à C itherine de Ifédicis [sans date). — Bibl. liai . fonds français ma. 15881 fol

(■.;) Jean de Tavanes dépeint m ces termes l'organisation d<'> réformés: L et, la fidélité, le zèle étaient par eux gardés Les surveillants de Genève, sans avoir été en France,] arrivanl avec leurs mémoires et instructions, exécutaient dans Icelle ce qui l<iiir était commis par les moyens sus écrits; établirent les finances et recettes sur eux, réservant le tiers des butins pour employer à leur cause. Postes à pied, jargons, signes contre-signes, écritures couvertes, chiffres ne sont épargnés; les églises les ministres, les surveillants plus fidèles avertis, tout se prépare aux surprises Mémoires, p 291.)

miers ligueurs avait-il pour but de les faire servir à la défense du tronc comme à celle de la religion. Les membres de la confrérie acceptaient un chef de la main du roi; toutefois il esta remarquer qu'ils ne juraient fidélité qu'à la maison de Valois, comme s'ils eussent déjà pressenti l'avènement des Bourbons hérétiques. En outre ils se promettent le secret le plus absolu envers les étrangers, « sinon autant que par ledit chef il nous sera permis et commandé pour l'exécution et exploit d'icelle. » Ce chef, ce devait être naturellement Gaspard, qui sans doute annonça confidentiellement à la reine-mère les forces nouvelles qu'il mettait à son service. De toute leur correspondance à cette époque, il ne reste qu'une lettre de Catherine, très-significative, pour peu qu'on en veuille peser les expressions, et lire, commeTavanesa dû le faire, entre les lignes :

« Vous Terrez, lui dit la reine, ce cpie le roi monsieur « mon fils vous écrit de Tordre qu'il désire être mis en « Bourgogne, pour éviter que les villes dudit pays ne « tombent en l'inconvénient de beaucoup d'autres de ce « royaume, dont je m'assure que vous savez assez de nou- « velles ; et pour ce que c'est le plus grand service que « pour cette heure vous lui sauriez faire, je vous prie ce n'y oublier ne y épargner rien, et que, pour cet effet « ne craindre fsicjpoint de vous faire si fort que vous ayez « de quoi commander à la fureur du mal, et empêcher « qu'elle ne passe plus outre, qui sera un service fait à « votre maître et à moi, dont vous aurons à jamais sou- « venance »

« Depuis cette lettre écrite est arrivé votre courrier avec

LES GUERRES DE RELIGION i:\ BOURGOGNE. G3

« vos lettres, par où nous avons vu que nous ne pouviez « mieux faire que vous avez l'ail I . )>

Quel que soit le mystère dont s'enveloppe ici la reine, il est aisé de voir qu'elle se prépare, non sans terreur, à une lutte prochaine, et qu'elle est résignée à accepter toutes les alliances contre l'ennemi commun. Les événements du dehors devaient précipiter la crise. En lo(>7, le duc d'Albe passe près de la frontière bourguignonne avec une année, marchant contre les révoltés des Pays-Bas, et l'on croit qu'en passant il se jettera sur Genève, le quartier général de la Réforme. Aux yeux des catholiques comme aux yeux des protestants, cette marche menaçante pourrait être le Bignal d'une nouvelle guerre civile. Gaspard de Saulx sent la Bourgogne remuer sous sa main, et il multiplie les précautions militaires. C'est ainsi qu'il lait expulser tous les étrangers de Maçon, et qu'il ordonne à Dijon une revue solennelle des gardes bourgeoises 2 ■ Ces mesures successives, une levée extraordinaire de Suisses ordonnée par la cour firent croire aux huguenots qu'un vaste complot se préparait pour les exterminer. Rien

ne peut «les lois les rassurer, et comme récrivait le cardinal de Lorraine à Gaspard dans un moment d'épanchement, « ils ont bien raison » (3). Les uns s'enfuient a I neve qu'ils veulent défendre : les autres craignant d'être surpris, projettent de se lever partout à la fois, d'enlever le roi et de B'emparçr du gouvernement. Le mol d'ordre tut répandu et fidèlement gardé, et au jour dit, la révolte éclata.

(1) Lettre du 10 mai 1567

(•.») Registres de la chambre de ville de Dijon. 20 juin 1567

(3) Lettre du 13 <>< lobre 1567

Le ^.r> septembre, dans toutes les villes de Bourgogne,

on vil sortir et se mettre en campagne des bandes de gens armes. Les conjurés franchissaient les portes de Dijon par troupes de cinq ou six, portant seulement l'épée, comme pour une promenade, et tout le jour suivant, ils cheminèrent dans la direction de Rosov-en-Brie, où était le rendez-vous commun. Les gentilshommes catholiquesdu haut de leurs donjons, lescapitainesdes villes derrière leurs murailleslesvoyaient passer avec effroi, et, tremblant pour eux, ne pouvaient répondre aux appels pressants du lieutenant général. Celui-ci apprenait bientôt qu'Auxerre avait été surpris dans la nuit du 25 septembre et livré à d'horribles dévastations; que Mâcon était également aux mains des réformés. Isolé, retenu à Dijon par crainte d'une surprise, il osait à peine écrire à la cour; les chemins n'étaient pas sûrs. Il prenait du moins contre les huguenots toutes les mesures correspondant à notre état de siège, faisait travailler aux fortifications, et appelait autour de lui le ban et Parrière-ban. Il est vrai que sa caisse militaire était vide, et comme il le disait, « là où le soldat trouve à ga- « gner, il n'est plus question de religion » (1).

Pendant tout le mois d'octobre, il fut appelé à l'armée royale de la façon la plus pressante. Dès qu'il crut avoir assuré la sécurité du duché, il s'offrit à partir. Cette fois, il croyait aller à une guerre sérieuse, décisive pour le salut de l'État et sa propre fortune; avant son départ, il fit son testament et régla toutes ses affaires de famille. On le vit jusqu'au printemps en Lorraine et en Champagne, au

(1) Lettre au roi du 26 septembre 15G7.

LKS GUERRES DE RELIGION EN BOURGOGNE

milieu des capitaines qui se disputaient le commandement, sous le nom du frère du roi, le jeune duc d'Anjou. « Là, dit

Davila, parlant plus librement, sans toutefois nommer les personnes, il blâma les irrésolutions, les longueurs, les remises et les empêchements qu'on avait mis en avant; \oulant donner à connaître par là que les partialités du conseil et la tendresse de ceux qui avaient pitié des huguenots causaient cette froideur dans une si grande armée 1). » Pendant tout l'hiver, ce ne furent que marches et contremarches, pendant lesquelles les bandes huguenotes Be concentrèrent en toute liberté. Gaspard était encore considéré par certains comme le bras «huit des Guises (2). En réalité il sortait enfin de la foule et s'élevait pour son compte; il devenait le tuteur politique et militaire du duc d'Anjou. Le jeune prince commence à lui parler comme à un confident : « Chacun fait ce qu'il peut pour gagner sur son ennemi, lui écrit-il à propos des négociations pour la paix, et le plus fin trompera l'autre. » Il ajoute : « Vous avez su que Leurs Majestés m'ont donné le maniement de leurs affaires ; je suis sûr que vous en êtes bien aise, mais le cardinal ^de Lorraine) n'est pas content, encore qu'il fait bonne mine (3). » Ainsi Gaspard sans titre officiel arrivait à la succession de ses anciens compagnons d'armes, François de Guise etMontmorency. La fortune le favorisait un peu tard sans doute : c'était de la mou tan le après diuer, disait-il dans son langage bourguignon, mais

(1) Davila, Histoire des guerres civiles de Frai cp, liv. IV.

(2) Mémoires deCastelnau, VI, 8.

(3) Lettre «lu duc d'Anjou à Tarages. ( Camp de ToDniy-BoatûDne, li décembre 1567.)

66 GASPARD DE SA1 l.\.

elle allait amplement le dédommager durant les six dernières années de sa vie.

Pendant cet hiver de 1 567, Gaspard continua de veiller de loin à la défense de la Bourgogne, qu'il savait menacée à ses deux extrémités. Son cousin de Vantoux v commandait en son nom avec des forces insuffisantes. L'arrivée du duc de Nevers et de trois mille Italiens changea la face des choses. Mâcon fut repris après neuf jours de siège (4 décembre) ; toutefois le vainqueur ne put arriver à temps pour empêcher le prince de Condé de traverser le nord de la Bourgogne, et de le livrer aux ravages de ses auxiliaires allemands. La paix de Lonjumeau (23 mars 1568) fut conclue sur ces entrefaites.

Étal de la Bourgogne après la paii de Lonjameaa. — Passage des Allemands. — arrivée du prince de Coude' à Noyers. — Gaspard organise publiquement la Ligue Bourguignonne. — Plaintes de Condé et il*1 Coligny. - Gaspard reiuii l'ordre d'enlerer à Noyers les chefs protestants — Comment 11 s'acquitte de sa mission.

De toutes lés trêves arrachées à la lassitude des combattants, la paix de Lonjumeau fut la plus courte et la moins sincère. Pendant les six mois qu'elle dura, elle ne fut pour ainsi dire pas observée, surtout en Bourgogne. Dans le reste du royaume elle était déjà entravée par mille causes. Aux yeux du roi et des catholiques, la première condition pour que la paix fût sincère, c'était le désarmement volontaire des huguenots; ceux-ci, au contraire, par déliance voulaient que leurs armes leur servissent à assurer l'exécution du traité ; il s'ensuivit que la paix fut universellement violée dès le premier jour.

Entre toutes les provinces, la Bourgogne fut la plus agitée, car les plus ardents dos deux partis paraissaient s'\ être donné rendez-vous. Nous assistons au prologue d'une tragédie, où chacun parle de paix et se prépare à la guerre, ment aux autres et à lui-même, et embrouille un réseau d'intrigues que l'epée seule pourra briser. La Hé forme a deux citadelles dans la contrée, les châteaux de Noyers et de Tanlay, fortiliés plus que jamais en pré-

us GASPARD DE SAULX.

vision d'une lutte prochaine. Noyers surtout, assis au sommet d'une colline, entouré par une rivière et un triple fossé, protégé par un vaste donjon, paraissait imprenable. Aussi, lorsque Coligny et Condé viennent s'y installer, l'exaltation populaire grandit rapidement; les confréries du Saint-Esprit sortent de l'ombre, prêtes à combattre; et au dernier moment, la fuite des chefs protestants donnera le signal de la troisième guerre civile.

Gaspard de Saulx, en rentrant dans son gouvernement après la paix, s'était trouvé en face des plus sérieux embarras. Il fallait d'abord surveiller à leur passage les reitres qui regagnaient l'Allemagne avec un sauf-conduit royal. Il fallait reprendre possession de la ville d'Auxerre, occupée par les huguenots lors de la conclusion de la paix. Il fallait enfin prévenir l'agitation que la présence de Condé et de Coligny ne pouvait manquer de produire. Ces incidents, au lieu de calmer les esprits, devaient prolonger l'effervescence d'une population hostile aux novateurs et à leurs alliés. C'est en vain que Tavanes publie le 30 avril une ordonnance où il recommande à ses compatriotes « de quelque religion qu'ils soient, (de; se comporter modestement les uns avec les autres, sans aigreur ni souvenance des troubles passés... » Partout, à toute heure, sous le moindre prétexte, les deux partis sont aux prises. Chaque jour voit s'accuser davantage l'intervention de la multitude, et dès le 27 avril, Gaspard la signalait clairement à la reine, en lui insinuant qu'il fallait la diriger si on ne voulait pas être entraîné par elle :

« Pour ne vous rien cacher, tout esclame contre la « paix, contre le roi et contre vous. Ce pays qui est de

LES GUERRES DE RELIGION EN BOURGOGNE

8 frontière et où il y a gens de tète et de cervelle veut <( être traité un peu plus doucement, même que vous ( n'en avez point qui soit demeuré tant en son entier en a obéissance aux autres troubles et à ceux-ci. Et (il) est nécessaire de se garder de retourner souvent à de telles < rudesses pour la conservation de votre état. Personne n'est payé aux places fortes, même ceux de l'ordinaire et mortes paies, ce qui est toute la sûreté, et c'est un grand mal que votre susdit état repose sur des Ljens a mangés de poux et qui meurent de faim dans lesdites places: on leur doit quatre ans. Et faut (pie je vous « die davantage, que, sans les amis que fat, vous y auriez ' bientôt beaucoup de gens mal affectionnés, étant pratiqués partout à tour de bras, mais j'espère qu'à la fin <( tout ira à votre contentement, comme je vous le [vrai a plus amplement entendre. »

La fin de cette lettre, en dépit de ses obscurités calculées, est très-claire, Gaspard songe à organiser définitivement, en vue d'une lutte prochaine, sous la bannière des confréries, une armée auxiliaire sortie des entrailles de la province, une réserve des garnisons royales. 11 veut tenir sous sa main, en se mettant à leur tête, ces populations frémissantes en face d'un ennemi qu'elles accusent de tous leurs maux. Dès ce moment, le passage des reitres et la remise d'Auxerre aux autorités royales étaient le signal des plus graves désordn

Les Allemands ne quittaient qu'à regret le beau pays de France, d'où ils emportaient tant de butin, dit Ilaton, <c (pie leurs chevaux et harnais ne purent emmener le tout en leur pays. » Aussi ne s'en allaient-ils que pas à

pas, s'attardant sous divers prétextes dans les riches campagnes de la Bourgogne, et en attendant le complément de solde qu'on leur avait promis, ils dévastaient le pays. A les en croire, ils étaient eux-mêmes exposés dans leur camp à des tentatives nocturnes de meurtre et de vol ; ils subissaient les représailles des paysans exaspérés contre ces étrangers qui leur appliquaient encore, malgré la paix, le droit de la guerre. La cour crut un moment qu'elle serait obligée de recourir à la force pour leur faire repasser la frontière; elle laissa même entendre à Gaspard qu'il pourrait précipiter leur retraite par une attaque à main armée. Celui-ci déclina la proposition sous prétexte que les troupes lui manquaient pour une entreprise aussi hasardeuse, et qu'il ne fallait pas ajouter à la misère du pays. Tout le monde n'imitait pas sa sagesse; les catholiques d'Auxerre arrêtaient et dépouillaient un gentilhomme de Goligny qui portait aux Allemands, d'après les conventions faites avec la cour, le reste de leur solde.

Le passage de ces étrangers près de Dijon réveilla toutes les passions populaires, a Quand les reîtres, écrivait « Gaspard au roi, passèrent près de cette ville, y étant « conduits par des Français jusques aux faubourgs pour « saccager, il s'y attacha une escarmouche où furent tués « cinq ou six reîtres et autant de ceux de la ville. Il se « trouva deux heures après ladite escarmouche deux hu- « guenots qui furent tués hors la ville, et encore que cela « se fît avec cette furie, et qu'il n'y avait aucune occasion « de plainte, si est ce que j'ordonnai à la justice d'en « faire informer, et n'ai jamais vu un seul des leurs qui

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« s'en soit plaint : mais bien dire ceux de cette ville qu'ils « ne tiennent la vie que de moi, à cause de la furie du « peuple qui était ainsi ému de voir tuer les leurs... « L'on est contraint d'en endurer beaucoup, encore que a vos édita soient violés à vue d'œil, et même par les plus « grevés, de peur de recommencer les troubles, et si « cela dure, à la longue il ne faudra plus parler de juste tice, et de régner I). »

Le départ des Allemands ne rétablit ni la concorde, ni même la tranquillité. Àuxerre était en proie à une réaction violente; les protestants, aux tenues du traité de paix, avaient remis la ville aux mains du roi ; les catholiques,en butte depuis six mois à toutes sortes de vexations ou d'outrages, se vengèrent cruellement; leurs oppresseurs de la veille furent désormais traités en criminels, traqués, emprisonnés, massacrés. Le gouverneur envoyé par le roi était impuissant à réprimer ces excès, et les troupes mises à sa disposition étaient composées d'Italiens indisciplinés qui faisaient cause commune avec les catholiques. Ce qui surexcitait encore les esprits, c'était la présence, à quelques lieues de là, des chefs du parti ennemi. Vers la fin d'avril, Gondé, ne se sentant pas en sûreté dans ses autres résidences, était arrivé avec sa famille au châteaufort de Noyers. Coligny et Dandelot ne tardèrent pas à venir habiter auprès de lui, à Tanlay, et leur réunion, en augmentant les défiances de Catherine et de Tavanes , fut une cause indirecte d'agitation, ajoutée à tant d'autres.

C'est alors que le lieutenant général, pour éviter les

(1) Loi Ire dll 8 août i

72 GASPARD DE SAi LX.

surprises de l'année précédente, songea à tirer parti de l'association secrète déjà formée sous ses auspices, et la rendit publique. A ce moment, les ligues catholiques dissoutes une seconde fois parla paix de Lonjumeause réorganisaient ouvertement. Ainsi l'on voit se rassembler en Languedoc une « sainte armée de la foi », bénie d'avance parle pape, enrôlée dans les églises, et s'inspirant des souvenirs delà croisade albigeoise. Deux cent trente-huit notables de Bourges, réunis le 18 mai dans la grande salle de l'archevêché, s'unissaient par un serment solennel. L'acte constitutif de la ligue de Champagne était signé le 24 juin (1). La noblesse, le clergé et le tiers-état du Maine et de l'Anjou établissaient aussi leur confédération (11 juillet).

Il n'est pas besoin de dire quelle main cachée mettait ainsi la France catholique sur le pied de guerre. Jean Bégat, l'orateur du parti en Bourgogne, était allé à la cour et y avait reçu toutes les instructions nécessaires (2). Aussitôt après son retour Tavanes s'occupa de les mettre à exécution. Le 8 juillet, eut lieu à Dijon la ce description » solennelle des bons serviteurs du roi. Les chefs des compagnies bourgeoises, les principaux membres du clergé et plusieurs conseillers au parlement se réunirent à la maison du roi autour de l'orateur du parti, Jean Bégat. Une indisposition très-opportune avait retenu Tavanes dans son château d'Arc-sur-Tille ; mais ses deux fils, Guillaume

(1) Dom Vaissetlo, Histoire du Languedoc, t. V, piècesj ustificatives 112-113. — Mourin, La Réforme et In Ligue en Anjou, p. 71. — La Thaumassière, Histoire du Berry. — Journal de Lestoile, édition de 1744, t. III, p. 31.

(2) Gaspard au roi, 1e' juillet 1508.

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et Jean, âgés, l'un de quinze ans, l'autre de treize, étaient présents. Selon un écrit du temps, Bégal prononça un long discours pour « remontrer combien il était requis el nécessaire qu'on se préparât et qu'un chacun se montai de chevaux de serviceet de corps de cuirasses, et ceux ,de moyen étal d'arquebuses et de bons morions, ayant un tel ennemi voisin qui est à Noyers, afin qu'ils ne fussent pas surpris par un tas de petits princes bâtards et étrangers qui avaient voulu faire la paît au roi. » Puis les assistants prêtèrent de nouveau le serment de la confédération du Saint-Ksprit, et s'engagèrent à servir contre les huguenots de leurs personnes et de leurs biens. Ils promirent, au nom de chacun d'eux, une cotisation annuelle, et au nom de la \ i lie deu\ cents chevaux et deux (cul cinquante hommes de pied, payés pour trois mois.

Quelques-uns pourtant, si l'on en croit les relations protestantes, s'inquiétèrent des résultats de leur adhésion, et séance tenante demandèrent à Bégal si le roi approuvait leur ligue. Celui-ci répondit qu'il existait une autorisation écrite, qu'elle était entre les mains d'un secrétaire deïavanes, mais la pièce, à ce qu'il paraît, ne put jamais être produite. Bégat aurait même ajouté que peu importait l'approbation royale; qu'on savait où s'adi ser ailleurs; qu'il ne fallait pas se lier aux lettres officielles reçues par le gouyerneur ci le Parlement, mais seulement en interpréter certains passages, rédigés dans un langage convenu d'avance I .

(i) La l/gtndedu cardinal de Lorraine, fans les Mémoire* tir Condé, t. VI,

l». 108. - le lia dans une lettre on peu postérieure (13 aoûl 1568 qu'adressait

ivanes bob agenl .i la cour. Abel Guérin : Monsieur de Fizea m'a dit

Quoi qu'il en soit de ces aveux, des plaintes s'élevèrent parmi les collègues mômes de Bégat. Le Parlement

prit ombrage de réunions qui ne paraissaient ni provoquées ni approuvées par le roi ; le premier président fit part de ses scrupules à Bégat. Tavanes prévenu accourut à Dijon. Il se sentait soupçonné déjouer un rôle double,, celui d'exécuteur des volontés royales et celui d'agitateur du parti catholique; ne voulant ni trahir les résolutions secrètes de la cour, ni passer pour un rebelle, il se tira d'affaire par une de ces saillies originales qui lui étaient familières; et demandant aux magistrats eux-mêmes de lui tracer une ligne de conduite , il leur dit « que la justice se peint tenant deux balances; s'ils en voient une pleine de monopoles, hérésies et rébellions , l'autre de l'honneur de Dieu, du service du roi, extinction d'hérésie et de rébellion, (il) remettait à leur prudence celle qui devait emporter le poids. » Et il continua de préparer la levée, et, le cas échéant, la mobilisation des milices populaires. L'avocat Dechevanne organise à Àutun et dans les châteaux voisins une « fraternité des catholiques », dirigée par des officiers qui s'intitulent chefs d'hôtels, et haranguée par le jésuite Odet Pigenat, un des futurs prédicateurs de la Ligue ( 1 ) . A Châlon , les confrères ,

que, si je vous voulais écrire, qu'il vous dépêchait un chevaucheur pour le fait des montres ; je l'étais allé trouver pour avoir la missive que demandez touchant la description , laquelle pour être brûlée ainsi que je vous ai mandé,

j'ai dressée suivant le thème que m'en avez écrit Je la baillai à Monsieur

(le duc d'Anjou) lequel, ainsi que je lui en conférai à son dîner, l'a retenue

I>our en parler lui-même Vous avez acquis une grande réputation de la

description qu'avez fait faire. » (B. N., Portef. Fontette 40, f° 36.)

(1) Histiore de la JRéforme et de la Ligue à Autun, par Abord, p. 381-393.

Les remontrances envoyées au roi par Condé (dans les Mémoires sur la

LES GUERRES DE RELIGION EN BOURGOGNE

commandés par des prieurs et des sous-pricurs, vont jusqu'à déclarer que si les personnes du roi et de ses frères étaient oppressées, de sorte qu'on n'eût pas avertissement de leurs volontés, on promet obéissance au chef qui serait élu. Ce chef était désigné d'avance; c'était le lieutenant général (1).

Ces ardents volontaires ne tardèrent pas à causer à leur général plus d'un embarras par leur témérité. Un jour Condé faisait dire qu'un espion avait été surpris mesurant la hauteur des murailles de Noyers; un autre jour qu'un agent pratiquait, au nom de Tavanes, les gentils hommes de TAutunois et les avertissait de prendre les armes au premier signal : et quand Gaspard lui demandait en revanche d'user de son influence pour apaiser ses coreligionnaires, i| lui répondait que les catholiques devaient poser les armes comme tout le monde, et se conformer à redit. Le commandant militaire de la Bourgogne voulait au contraire être prêt à prendre au besoin l'offensive, sans perdre toutefois les avantages de la défensive ; il demandait donc aux réformés, aux rebelles de la veille, de désarmer les premiers ; à part cela, il offrit à Condé les satisfactions que l'on réclamait de lui. 11 déclina toute complicité dans les pratiques secrètes ou les attentats publics

troisième guerre civile) mentionnent une lettre <l»> Tunnel reçue le 27 juillet <t CraTamVsur-Yonne, <>t relative à rétablissement d'une confrérie.

(1) Archives des Missions, r série, t. II, [». M (d'après le Record Uflic-, State Papers France, roi. XLII.)

Le serment de (aligne, imprimé dam 1<4> Mémoires (p. 2(J7) \ww ■. Nous juron- d'obéir an chef tiu par leroi. Cette formule ma semble avoir été altérée après coup par l'auteur des Mémoires, *\u\ voulait ne pas compromettre dans cette conspiration populaire le nom de son père. Le texte mamufri! 'illi nous reste Un serment (Portefeuille Fontette 89 a. f. I97J porte expressément :

Nous jurons d'obéir à monseigneur de Tarîmes.

contre les huguenots; il promit de faire traduire en jusfice l'espion surpris à Noyers, et d'exiger une discipline plus sévère des garnisons de l'Auxerrois; il se déclara disposée courir sus au premier présomptueux qui contreviendrait à la paix et aux volontés du roi : a J'estime avec « l'aide de Dieu, ajoutait-il en terminant, que tout cela « tournera en fiance et que nous aurons ce bonheur de « jouir de la paix et tranquillité qu'il nous a envoyée, où « vous, Monseigneur, pouvez beaucoup. De ma part j'y « emploierai ce peu de puissance que Dieu m'a donné, « tant pour le devoir de ma charge qu'intention de Sa « Majesté (1). » C'était là un espoir qui « dans les deux camps, était exprimé encore , mais auquel personne ne croyait plus.

Au moment où Gaspard écrivait cette lettre, un nouvel attentat, qui touchait de près à Coligny, aggravait encore la situation. Un gentilhomme envoyé par Ta mirai à Auxerre avait à peine franchi les portes de la ville que les soldats sortis du corps de garde le poursuivirent à travers les faubourgs, firent feu sur lui de leurs arquebuses, et le blessèrent grièvement. Coligny et Dandelot, n'attendant aucune justice du lieutenant général, qu'ils n'aimaient pas et qu'ils regardaient comme complice du meurtre, portèrent directement leur plainte au roi, laissant entendre prudemment mais clairement qui ils accusaient. « La connivence et dissimulation, disait Coligny, dont « on a usé jusqu'à cette heure en cela a augmenté et « augmente encore de jour en jour l'insolence, audace et

(1) Lettre au prince do Coudé, du 10 juillet 1568.

LES GUERRES DE RELIGION EN BOURGOGNE

« arrogance d'un peuple qui semble vouloir partager a votre autorité et votre justice... » et Dandelot précisait ainsi l'accusation : « Tout ce qui se fait aujourd'hui ce n'est que pour tant provoquer et offenser ceux de la a religion que l'on leur fasse perdre patience; occasion « de leur courir sus pour les exterminer (1). »

Ce fut la reine-mère qui répondit ; sa lettre doucereuse donnait à l'amiral toute satisfaction apparente, et essayait sur lui ce système de captation qui le conduisit plus tard au Louvre dans les bras de Charles IX, et de là sous l'arquebuse de Maurevel et le couteau d'Henri de Guise. Que Coligny oublie le passé, disait-elle, qu'il soit persuadé (pie le roi est bon et qu'il n'a jamais aimé verser le sang de sessujets, qu'il ne désire rien tant que de les recevoir tous entre ses bras et les conserver unis pour les employer à l'accroissement du royaume. Qu'il ne craigne rien, il n'y a rien à craindre, le roi n'a pas changé à son égard ; s'il en veut meilleure assurance, qu'il vienne à la cour, et il pourra aisément s'en convaincre. La reine ajoutait, il est vrai, que si l'effet des ordres du roi pour le rétablissement de la paix ne s'était pas encore fait sentir, c'était que « les armes sont encore entre les mains de ceux qui ne les devraient point avoir plutôt qu'en celles du roi. »

Ce langage ne dissipa point les défiances des huguenots; désormais trop faibles dans les villes pour résister à la coalition des forces populaires, ils ne cherchaient plus

(l) Lettre de Coligny au roi(13jniUe1 15418 (imprimée dans Teseier, l'Amiral Coligny, p. 221). — Lettre de Dandelot I la raine mère (même date] imprimée dans le Bulletin de la société d'hiitoire du protestantisme français (t. VU, p. 121).

78 GASPARD DESAULX.

à se rassembler, mais ils se tenaient prêts à partir au premier signal de leurs chefs. Ils disaient savoir fort bien qu'à la cour on se préparait à leur courir sus, et paraissaient cette fois remplis de crainte à. la pensée de reprendre les armes. Gaspard au contraire, dont les forces étaient organisées partout, aurait pu, affirmait-il, les surprendre par troupes de quinze ou vingt dans les villes et les bourgs ; il se contentait défaire partout bonne garde, et s'il fallait « remuer quelque chose, » demandait des ordres précis (1 ). C'était la seule concession que Catherine, avec sa pré voyance intéressée, ne voulait pas lui faire. A ce moment elle renouvelait à Condé les assurances données à Coligny, lui promettait même de poursuivre et de dissoudre les associations de la noblesse catholique. Elle savait bien ne pas devoir être obéie et ne souhaitait rien tant que de paraître céder à l'élan aveugle de la multitude. En même temps, pour pouvoir, au dernier moment, le diriger selon ses vues, elle réunissait au commandement de la Bourgogne celui de la Champagne, où une ligue était aussi organisée, et autorisait Tavanes à appeler au besoin des troupes du Lyonnais. Elle voyait approcher l'heure où les chefs huguenots exaspérés déchireraient ouvertement le traité de paix. Sur ces entrefaites, une nouvelle plainte de l'amiral lui arrive; c'est un appel pressant à sa justice, presque une mise en demeure d'agir (30 juillet). Un gentilhomme protestant nommé d'Amanzé vient d'être assassiné, à la porte de sa maison, par six hommes masqués; cette fois Coligny désigne plus nettement ceux qu'il croit

(1) Lettre au roi, du 21 juillet 1568.

LES GUERRES DE RELIGION EN BOURGOGNE. 79

les coupables : « Ce sont des fruits et efïets des Con-

« fréries du Saint-Esprit et saintes Ligues Ce sont

« choses projetées et délibérées avec les gouverneurs de

« provinces, et cela ne se fait point sans avis ou pour

u le moins sans un tacite consentement (1) » Le 7

août, Catherine et son fds répondirent encore en promettant justice, ne demandant en retour que l'oubli du passé; et à ce moment même, ils se préparaient à prendre leur revanche de l'attentat dont ils avaient failli être victimes a Meaux, Tannée précédente. Les armements des huguenots dans leurs places foi tes de l'ouest, le bruit répandu que des assassins étaient en route pour frapper le roi et le duc d'Anjou, et ouvrir à Condé l'accès du trône, hâtèrent leur résolution.

Un envoyé secret de la cour, Gontheri, secrétaire du chancelier de Birague, vint trouver Tavanes et lui proposa d'enlever Condé par surprise à Noyers. Le lieutenant-général pressentit le piège ; il comprit qu'un ordre ainsi donné, s'il l'exécutait, engageait sa responsabilité en couvrant celle du roi ; que la cour voulait ainsi profiter de l'entreprise, et le désavouer, si elle échouait. Il

(1) Lettre du 30 juillet 1568. — A cet acte d accusation de Coli^n\ il faut join-

dre celai que Coudé adressa au roi le 23 août, an moment de quitter Noj <« A quelle autre lin tendent toutes ces confréries du Saint-Esprit et Ligues saintes qu'ils appellent, ou quelques gentilshommes de la religion romaine mal « (nisriiics s'oublient t. mi que de conspirer et de jurer la ruine de oeni de la

religion réformée la plupart d'entre eni leurs parents, amis et alliés? Mais

(lui invente h fait dresser lesdites confréries sinon ledit cardinal (de Lorraine), qui a promis le- Elire autoriser et approuver par Votre Majesté ? Combien que tous ayex donné asses à entendre que telles choses \«>u^ déplaisent, comme très-pernicieuses a votre état. A quoi peut tendre ce que ledit cardinal amande par toutes les provinces, qu'on n'eût point à ajouter foi à toutes les lettres et dépêches de Voire Majesté concernant renlretenemenl de l'édit . si elles n'étaient marquées de certain signet ? i;t de fait auxquelles a-t-on obé

commença par décliner les pouvoirs de Gontheri et par

demander pour traiter cette affaire quelqu'un d'un rang plus élevé. On lui envoya aussitôt un capitaine nommé Du Pasquier. A celui-ci Gaspard multiplia les objections, la difficulté d'aller surprendre le prince au milieu d'une garnison dévouée, derrière la triple enceinte de son château, les facilités qu'avaient Gondé et Goligny pour fuir, le danger d'un insuccès qui l'exposerait lui-même à leur inimitié ; il demanda à être couvert par une autorisation écrite, par une déclaration de guerre en règle. Il prenait ainsi à son propre piège la cour , qui permettait à ses agents de distinguer entre ses ordres officiels et ses avis secrets.

Non qu'il blâmât toujours et en principe de telles surprises ; cependant il avait déjà prouvé que de semblables missions lui répugnaient. Dès 1560, lorsqu'il s'était agi d'enlever un seigneur protestant, Jean de Ferrières, dans son château de Maligny, tout en paraissant fournira la reine les meilleurs moyens pour faire réussir ce guetapens, il s'était arrangé de manière à n'en être pas chargé lui-même, et l'avait fait en définitive avorter. Il se souciait peu d'être accusé de déloyauté envers un gentilhomme allié des Gondé et des Montmorency, et il pensait sans doute, comme son fils, que les «gouverneurs doivent dissimuler et couler le temps sans observer les commandements des rois, quand ils leur lèvent l'autorité et le pouvoir, ou sont contre leur honneur (1). » S'il fallait descendre à de telles surprises, il mettait en avant des agents

(1) Mémoires, p. 251. — V. sur cette affaire le curieux volume intitulé Jean, de Ferrières, publié àAuxerre (par L. uYBastard).

LES GUERRES DE RELIGION K\ BOURGOGNE. 81

inférieurs qui couvraient sa propre responsabilité. Ainsi on 1565, il juge opportun d'enlever un seigneur, le baron de Vinzelle, qui favorise sur ses terres un prêche Illicite; il espère découvrir dans ces réunions un complot . Il envoie alors un de ses agents les plus dévoues, Abel Guérin, qui, muni d'instructions verbales, organise le « trébuche! où doit tomber le renard. » Nous avons les lettres qui lui furent adressées à cette occasion, cl qui font connaître les détails de l'entreprise, sans aucune de ses réponses. Ce coup de main ne réussit pas; raison de plus pour que Gaspard eût a se féliciter de n'avoir livré aucune preuve officielle de sa complicité, il agissait ainsi envers ses subalternes comme la reine devait agir envers lui en 1568.

Ici l'affaire était bien plus grave; on lui demandait de porter la main sur un prince du sang, sur Condé, le filleul de son ancien protecteur le duc d'Orléans, et son ancien compagnon d'armes d'Italie et de Renty. Comment remplir à la fois ses devoirs de sujet fidèle et de courtois chevalier? Il agit en apparence comme s'il se fût résigné à obéir. 11 appela à lui des compagnies de soldats campées sur la Loire, et ses espions rodèrent autour de Noyers comme pour lui en préparer l'aa Évidemment, au milieu d'août. Condé s'attendait à une

surprise. On le voit introduire à Noyers jusqu'à quatre cents soldats, se munir de vivres comme pour un siège,

démolir une éidise dont il emploie les pierres aux fortifications du château, et assujettir d'urgence à des travaux de défense tous les paysans des environs. Il apprend bientôt, non sans surprise, que des hommes armés venant

de la Loire ont passé non loin de lui, et ont répété bien haut qu'ils ne tarderaient pas à revenir, Tavanes à leur tête, et à assiéger Noyers (1). Condé comprend qu'il a quelques jours de répit, il songe alors à la fuite.

Etait-ce là un premier avertissement donné au prince par le capitaine catholique? En tout cas, cinq jours après avoir reçu les rapports de ses espions, il était encore à Dijon et adressait au roi une longue dépêche qui était à la fois un compte-rendu de ses derniers actes et une apologie de sa conduite. Certains passages sont tout à l'adresse de Condé, et Ton dirait que sa préoccupation principale est de préparer pour l'avenir, aux yeux du prince, sa justification : »

« Il n'y a personne, écrit-il, qui sût dire que j'aie fait « lever depuis la paix un seul homme, ni de vos ordon- « nances , ni d'autres , et suis bien ébahi que mondit « seigneur le Prince croie ce qu'il vous en a mandé y « ni moins comme l'on m'a dit, tant avec M. de Barce bezieux qu'autrement, vu qu'il me connaît mieux « que personne , et sait bien le service que j'ai toute « ma vie désiré faire à sa maison, même au feu roi « de Navarre. Il est vrai, quand il sera question des « commandements de Votre Majesté, de votre état et du « fait de ma charge, je voudrais non-seulement entrece prendre contre lui, mais contre mon fils, s'il vivait. » C'était sous une forme détournée dire au roi que dans des circonstances aussi graves il ne pouvait agir sans ordre formel. Et plus loin, tout en revendiquant pour le

(1) Remontrances de Condé au roi (dans les Mémoires sur la troisième guerre civile, liv. 1, p. 74).

LKS GUERRES DE RELIGION EN BOl RGOGNE. 83

parti catholique le droit d'association armée, tout en hasardant l'apologie des ligues, il laissait entendre qu'elles

n'étaient pour lui qu'un pis-aller, une assistance dangereuse demandée aux forces populaires, pourtant devenue nécessaire, la cour ne lui envoyant ni soldats, ni argent : « Si mondit seigneurie prince, disait-il, veut être en soup- « çon comme il est, il ne faut pas trouver étrange de l'au- « tre côté que ceux qui sont pour votre service en soient

« de même Et si sous ombre de ce soupçon qu'il

« (Condé) dit avoir, vous vouliez toujours laisser seulece ment le peuple pour la garde des villes, Votre Majesté « peut penser quelle sûreté il y pourrait avoir; ou il faut « que les soupçons cessent, ou il faut se garder à bon esu cient; par quoi, quoi qu'il en soit, il est force de faire « tenir des compagnies aux garnisons, tant pour la sûreté « d'icelles, que pour garder les séditions, d'autant que « sans la force, il est malaisé de réconcilier ces deux « peuples, que votre justice puisse être administrée, les

pays en sûreté et purges des méchants, et si ladite « force n'y est bien roide, encore qu'il n'y ait point de

guerre, vous ne verriez jamais (pie meurtres, pauvreté « Quant aux insultes et oppressions (aites à ceux de l'an

oc cienne religion ceux qui tiennent votre justices

« en pourront avertir quand il vous plaira le commander, « et s'il vous plaît me commander sous en avertir, .je le « ferai à la Maie vérité, non que je veuille dire que « mondit seigneurie prince en soit occasion, car j'es-

time qu'il ne le voudrai! souffrir; joint que je m'assure « qu'il n'est pas maître de tous ceux de ladite religion, « principalement des méchants. »

Puis viennent ses explications sur la confrérie du Saint- Esprit et les imprudences qu'on lui avait reprochées sans

doute à eet égard : a Quant à l'article qui parle du pro- « pos que tint monsieur Bégat à quelques-uns de ceux qui « sont en la description de cette ville, pour autant que « ceuxde ladite religion prétendue faisaient semer un bruit « par sous main que c'était pour leur porter dommage; « étant malade je lui ordonnai les assemblées en public, « et leur faire entendre l'occasion de ladite description, « qui ne tend à autre chose qu'à l'observation de Tédit, « et pour, si les troubles viennent à renaître, à la manuten- « tion de votre état, sûreté des pays à moindres frais que « l'on a accoutumé du passé ; de laquelle description j'ai v( averti, il y a plus de six semaines, mondit seigneur le ce Prince, comme l'avez pu voir par le double des lettres que « je vous ai envoyé, et que je vous envoie encore. Quant « à dire que mes enfants y ont été, ce sont garçons qui « courent partout, et y furent, et seront, si Dieu plaît, dé- <f crits pour mourir à vos pieds ; et des propos calom- « nieux de quoi il charge le sieur Bégat, il est person- « nage fort avisé, et aussi peu ignorant qu'homme de sa « robe de votre royaume. Je lui ai donné charge de vous « avertir de son dire ; la vérité de cela ne peut être ca- « chée pour avoir été dite au vu et su de tout le monde, « en présence de tant de gens et des plus notables de la (.(. ville. Je me tiendrai toujours bien honoré de faire chose « qui soit agréable à monseigneur le Prince, moyennant « qu'il n'y aille rien du vôtre, et du fait de la charge « qu'il vous a plu me commettre (1). »

(1) Lettre du 20 août 1568.

LES GUERRES DE RELIGION EN BOl RGOGNE.

Ce plaidoyer achevé, ses sûretés prises du côté de la cour et de ses adversaires, l'habile Tavanes se décida partir. Tout on paraissant resserrer les mailles du filet qu'on lui ordonnait de jeter sur Noyers, il envoyait en avant-garde des espions qui avaient au moins deux jours d'avance sur lui (1), et qui se laissèrent surprendre a des sein au pied des remparts. Ils étaient porteurs de lettres soidisant adressées à des troupes venant du côté de la Loire et contenant ces mots : « Le cerf est aux toiles, la chasse est préparée, hâtez-vous. » L'avertissement fut compris.

Le 25 août, Condé et Coligny avec leurs ramilles et leurs serviteurs s'échappaient de Noyers et prenaient en toute hâte le chemin de La Rochelle. Le premier, avant • le monter à cheval, avait lancé a l'adresse du roi un dernier réquisitoire où l'on ne trouve pas un mot contre Tavanes. Ce silence prouve (pie le capitaine catholique avait dégagé à temps son action de celle de Catherine el de (luise; il exprime éloqueinmenl la reconnaissance de Condé pour un bienfait dont l'auteur n'entendait pasêtre remercie, dans son propre intérêt. De môme l'écrivain protestant qui a rédigé les Mémoires sur la troisième guerre ririlc ne nomme point Tavanes à cette occasion. Il n'eût pas manqué de le charger, s'il eut eu en main des preuves suffisantes, ou s'il n'eût pas connu l'immense servicequ'à la dernière heure le lieutenant général de Bourgogne avait renduàCondé ï . Bien mieux, c'est évidem-

(l)La Légende du cardinal de Lorraine ilii positivement <|m> Coudé, lorsqu'il quitta Noyers, STait deui journées d'avance w ceux qui le poursuivaient.

Mémoire* sur la troisième guerre civile (par Jean de Serres] p 78 \y

Discours merveilleux de Catherine de Médicis attribuée Henri Estienne a

ment à Gaspard de Saulx qu'il fait allusion 'il ne voulait pas le nommer de peur de le compromettre, lorsqu'il rappelle que le châtelain de Noyers fut averti plusieurs fois qu'il allait être cerné. Enfin , un mois auparavant, le prince lui-môme avait hautement justifié son loyal ennemi, son futur vainqueur : « Je m'assure, sire, « écrivait-il au roi, que ledit sieur de Tavanes ne sait rien « de ceux qui contre moi veulent quelque chose entrece prendre; car je le connais de trop longue main enne- « nemi de ceux qui ne veulent qu'entretenir les trouce blés (1). )>

Les Condés, par la faveur constante dont ils entourèrent les Tavanes pendant les siècles suivants, firent honneur à la parole de leur ancêtre, et de génération en génération, reconnurent le service rendu.

Gaspard, dès qu'il connut le départ du prince, arrêta sa marche vers Noyers, qu'il avait savamment ralentie, et il laissa à Vantoux et à Barbezieux , ses lieutenants en Bourgogne et en Champagne, le soin de réduire la place. Le mois suivant, il quittait son gouvernement sur l'invitation du roi, pour aller combattre et vaincre en bataille rangée ceux qu'il avait rougi de surprendre dans un piège vulgaire.

raconté, avant les Mémoires, l'incident des messagers de Tavanes se laissant surprendre à dessein par Coiidé. De plus on lit en note : « Bien en prit à ce prince d'avoir été averti à propos par un cavalier inconnu qui passa devant le château de Noyers avec un cor de chasse dont il sonnait, et dit ensuite ces mots : Le grand cerf est relancé à Noyers. Le prince, à qui on avait donné le nom du grand cerf, entendit tout ce que l'on voulait dire par ce peu de paroles et surle-champ il abandonna son château » (Dans Lesloile, Journal de Henri IFI,

éd. de 1744, t. II, p. 356.)

(1) Lettre du 22 juillet 1568 (citée dans V Histoire des princes de la maison de Condé, par M. le duc d'Àumale, t. 11, pièces justificatives).

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