CHAPITRE TROISIEME
< îasp ird tuteur militaire du duc d'Anjou. — Ses sentiments à l'égard des Guises . — Campagnes dans L'ooesl <lr la France. — affaire <l«' Jarnac. — Bataille de Mbncontour. — Dernier séjour de Gaspard en Bourgogne. — Il résigne ses fondions. — H est nommé maréchal de France. — Sa rivalité arec Coligny. — Son rôle dans 1»' massacre de la Saint-Barthélémy. — Il tombe malade et meurt à Sully (1573). — Son tombeau. — Jugement.
A partir de K>(>K, Tavanes n'appartient plus guère à l'histoire de Bourgogne ; c'est à l'histoire de France qu'il faut demander son rôle dans les batailles de Jarnac et de Moncontour et dans la journée de la Saint-Barthélémy.
La guerre civile était de nouveau déchaînée, et les provinces de l'ouest allaient en être le théâtre. Comme l'année précédente, Catherine de Hédicis avait mis son second fils, le duc d'Anjou, à la tête de l'armée catholique et royale ; et de tous les conseillers militairesqu'elle lui donna, Ta\anes fut, sinon le mieux écoulé, du moins le plus digne du commandement. Ses avis trouvaient
malheureusement des adversaires obstinés , par cela même qu'ils étaient empreints de fermeté et de résolution. Ils échouaient tantôt devant l'indolence du prince, tantôt devant la jalousie des autres chefs, tantôt devant l'opposition lointaine, mais efficace de la reine-mère, et dans les rares occasions où on se décida à les suivre, on fut récompensé par le succès. Il trouve d'abord en facedeluidans le conseil Sansac, vieux soldat toujours en colère, avec lequel, après l'avoir inutilement provoqué en duel , il dut subir l'égalité ; tantôt il lui faut être plus actif que M. de Montpensier, tantôt plus prudent que le jeune duc de Guise; il secoue l'inertie calculée des politiques, il sauve les téméraires de leurs imprudences.
Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail de ses opérations militaires ; il nous suffira de montrer quels furent son attitude et son rôle dans la situation élevée et délicate où la reine-mère l'avait placé pendant la première partie de la campagne. Avant l'hiver de 1568, les armées catholique et protestante s'observent sans agir ; deux fois, à Pamprou et à Loudun, elles sont en présence, et on recule de part et d'autre; chacun rentre dans ses quartiers sans avoir osé combattre. La campagne recommença au printemps, et comme Gaspard l'avait prédit, on ne tarda pas à se rencontrer sur la Charente, à Jarnac. Ce fut un simple engagement de cavalerie, auquel l'arrière-garde huguenote ne put se dérober, et quoique le duc d'Anjou, dans son rapport officiel, ne nomme pas Gaspard, celui-ci pourtant, par l'adresse qu'il eut de découvrir un gué dans la rivière, puis de tourner, à l'aide d'une marche de nuit, les forces ennemies, eut la plus
grande part au succès. Tonte cette première partie de la campagne est racontée par lui, avec des détails techniques, dans une longue lettre que les Mémoires nous onl transmise.
Son pupille recueillit l'honneur officiel de cette victoire; pour lui, il lui suffisait de savoir que son nom (;lait dans toutes les bouches catholiques ( 1 ; et, par pré voyance envers sa propre fortune comme par amour de la royauté, il jugeait le due d'Anjou un appui plus sur pour la couronne que la maison de Lorraine, dont les ambitieuses espérances se réveillaient alors. Henri de Guise,
âgé de di\-sept ans, faisait partie de l'armée, et Ta\a- Des le voyait avec dépit se faire une place chaque jour plus grande dans les conseils. Le vieux soldat n'avait plus d'atné sous le harnais depuis la mort du connétable de .Montmorency, et il maugréait volontiers contre ces princes qui, depuis trente ans, par droit de naissance, lui fermaient les avenues du pouvoir. Sa colère éclate le lendemain de Jarnac, quand Guise l'abandonne sous les murs de Cognac, expose avec peu de monde au choc d'une nombreuse infanterie. Dès qu'il fut parvenu à se dégager : « Je regarderai mieux à l'avenir avec qui je marche, d ré pondit-il à Guise qui s'excusait en vain auprès de lui.
Sa mauvaise humeur contre cette maison dut s'accroître, quand il \it que le duc d'Aumale n'avait pas
(1) a on donna l'honneur «I.- cette défaite Jarnac .i M. de Taranes, lequel donna conseil de passer la rivière el faire des ponts tonte lannil pour >nrprendre les ennemis. » Journal d'un curé ligueur t publié par Éd. de Barthélémy, p. i
Le rapport officiel «lu dur d'Anjou a été Inséré dans les Ârchivet cu> t> de Cimbet «■! Danjou, re série, i \ i p n,-
su en Bourgogne barrer le passage aux reîtres et que ceux-ci, après avoir brûlé dans la province quatre cents villages (1), rejoignaient impunément les huguenots en Limousin. De son côté Catherine accourut bientôt à l'armée, suivie du cardinal de Lorraine; elle prétendait donner aussi son avis sur les opérations militaires, c'està-dire les subordonner d'avance aux machinations secrètes de sa politique. Gaspard devait se borner à réparer les fautes commises.
Un jour il arrête à temps l'armée qui allait, sur le conseil du cardinal de Lorraine, poursuivre imprudemment l'ennemi et tomber dans un piège : « Il est impossible, dit-il à la reine, d'être bon prêtre et bon gendarme. » Quelque temps après, à la Roche-Abeille, il arrive trop tard sur le champ de bataille pour empêcher l'avant-garde d'être taillée en pièces. Le duc de Guise et son compagnon Martigues faillirent payer cher la peine de leur témérité : « Je disais bien, s'écria Gaspard, que ces jeunes gens gâteraient tout, » et rencontrant le duc lui-même au milieu de ce désordre qu'il s'efforçait de réparer, il l'interpella avec hauteur, comme il avait interpellé son aïeul à Ivoy, et son père à Renty : « Monsieur, avant que d'entreprendre il faut penser, il vous eût été plus louable de perdre et de mourir que de faire ce que vous avez fait. » Il eût voulu le faire chasser de l'armée ; Guise crut prudent de s'éloigner, et alla soutenir dans Poitiers le choc des huguenots. Un peu plus tard, Gaspard parvint à faire lever à Coligny le siège
(1) Une invasion on Bourgogne on 1569, par Rossignol (Mémoires de V Académie de Dijon, 1851, 2e série, 1. 1).
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de cette place par une diversion vigoureuse but Uiatellerault.
Durant le cours de ces opérations décousues, il avait en outre à lutter contre d'autres difficultés, comme le manque d'argent et l'indiscipline des troupes. Dans ses lettres à la cour, il était sans cesse obligé de justifier le passé et sollicitait en vain les moyens de préparer l'avenir. On lui avait refusé l'autorisation de faire du Poitou un désert, afin d'affamer l'ennemi. Enfin il lui fut permis d'agir énergiquement avant l'hiver; la bataille de Moncontour s'ensumt. Il sut encore une fois tourner les huguenots et les amener à accepter le combat. Le matin du 3 octobre 1569, après avoir reconnu les lignes ennemies, il revint dire au duc d'Anjou : « Monseigneur, vous êtes heureux, ils sont à vous; si nous faillons à donner la bataille et à les mettre à la raison aujourd'hui, je ne porterai jamais les armes; faites marcher, au nom de Dieu, en toute diligence et sans rompre Tordre (1). » Tout s'aborda presque d'un front, dit la relation officielle de la bataillé ; ou pour mieux dire, ce fut une suite de charges où les principaux corps et les chefs des deux armées furent successivement engagés. Gaspard, ordonnant et combattant tour à tour, sut jeter dans la mêlée, exciter sa cavalerie de la voi\ et de l'épée jusqu'à l'arrivée des bataillons suisses, qui décidèrent la victoire. Il semblait, disent les Mémoires dans leur style pittores-
(1) Cet parolM ><>nl extraite du Discours sur la bataille du lundi trois/'
d'octobre i r>*;«» publié chez Jean Dallier, par ordre da roi. L'Histoire <l«'
la Popelinjère les Mémoires de XaYanee <i ceux de Claude Haton les reproduisent a\«>r quelques différent
que, que son seul corps mouvait les escadrons et bataillons comme ses membres. Le duc d'Anjou fut le premier à lui rendre hommage, en envoyant à son logis toutes les enseignes et cornettes conquises.
Si l'on eut vigoureusement poursuivi les huguenots, la guerre était finie. Ainsi le voulait Gaspard, mais ce fut contre la cour qu'il dut continuer à combattre. La reine-mère accourut à l'armée; on lui avait insinué que le duc d'Anjou abuserait contre son frère de son triomphe. D'après Haton, Catherine de Médicis se montra à la fois surprise et irritée. Elle reprocha à Gaspard d'avoir laissé enea^er l'action: elle « lui dit comme en courroux, qu'elle ne lui savait point de gré d'avoir fait exposer son fils en un si grand danger et qu'il s'en repentirait. » Gaspard, qui s'attendait à être cette fois maréchal de France, fut vivement irrité de cette ingratitude, et reconnut la main des Lorrains dans le coup qui le frappait; il se contint pourtant, et sous prétexte de maladie, il demanda à se retirer en Bourgogne. On se hâta de lui accorder ce que Catherine, dans le premier moment, avait songea lui imposer, et, quoi qu'on fit ensuite pour l'entraîner au siège de Saint-Jean d'Angely, il partit. Le duc d'Anjou en le quittant le serra cordialement dans ses bras, et lui promit, en présence de sa mère, qu'il ne l'oublierait pas (1 ).
Durant son voyage pour rentrer dans sa province, le vainqueur de Moncontour fut .accueilli partout en triomphe, comme un héros populaire, comme le sauveur de la
(1) Mémoires de Haton (dans lu Coll. des Documents inédits) , t. II, p. I8'i.
France catholique. Charles IX le reçut avec de grandes louanges lors de son passage à Orléans : Paris lui lit présent d'un vase et d'un bassin d'or aux armes dé la ville. Il pouvait attendre fièrement, au sortir de ces ovations, que la courrevîntà lui. Il se savait dénigré par les envieux du duc d'Anjou; mais il sentait aussi que , si la confiance de la reine-mère en lui était légèrement altérée, l'estime demeurait; elles agents qu'il avait gardés à la cour s'occupaient avec adresse d'y préparer son retour. Une longue lettre de Pun d'eux, du 6 janvier 1570, révèled'une façon ;issez intéressante sa si! nation en face du roi et de l'entourage royal pour être citée en partie :
« Quand je partis de la cour, lui écrit son affidé A bel a Guérin, je parlai à Leurs Majestés assez longtemps; et le roi et la reine me dirent que vous ne bougeassiez a cet hiver, afin que vous fussiez bien rafraîchi pour les venir trouver au printemps prochain; et sept ou huit fois le roi me demanda : Penses-tu pas qu'il a vienne? Je lui répondis : Sire, vous savez qu'il n'a « jamais été rétif de vous faire service. Il me répliqua : Mais je ne le sus emmener avec moi; il est bourguignon, il est arrête en ses opinions. Je lui dis : Sire, il est sexagénaire; s'il eût eu encore un tel hiver sur la a tète (pie celui de l'année passée, il était en danger de perdre l'ouïe; sage qu'il est, il s'est retire pour e faire panser, afin de se consacrer pour plus lonu guementvous faire service. Il me dit : Il a bien fait. Mais infiniment il me demanda si sur ce printemps u vous ne reviendriez pas. Je vous cote ces répétitions u parce que M. le comte de Retz entra quasi en pareil
« discours avec moi et me passa outre me demandant « si vous étiez mal content. Je ne lui sus dire autre « chose sinon que les services qu'aviez faits et faites « peuvent rendre témoignage de vos actions, et au « demeurant que Leurs Majestés vous avaient licencié « avec tel visage que l'on ne pouvait rien attendre de « vous ci-après ni moins que ce que l'expérience et les « œuvres en avaient démontré. Il me dit : Je vous « en parle comme un des plus affectionnés et humbles « serviteurs qu'il ait, et que, voyant Pheur qui le suit « et les grandeurs qui lui sont préparées, attendu l'es- « time que le roi fait de lui, étant en sa maison, il ne ce fasse une résolution de s'y retirer. La reine plus parce ticulièrement me parla de vous et plusieurs fois me « dit si vous ne viendriez pas. Je lui repris une conforme « réponse que celle que j'avais faite au roi, et y ajou- « tai : Madame, maintenant que vous connaissez de « quel bois mon maître se chauffe, quelle est sa répu- « tation, qu'il n'a jamais été qu'au roi et à vous, coince bien il a servi à Monsieur, si vous le voulez avoir, ce donnez-lui les occasions. Il y a un tel temps qu'il a ce un brevet, par lequel le roi lui accorde la somme de ce dix mille livres de rentes sur les bénéfices qui viencc dront à vaquer, qui lui a été infructueux. Souvenezcc vous de lui et des occasions qu'il vous en a baillé, ce de la ruine qu'il a soufferte en ses terres, lorsque le ce duc de Deux-Ponts passa en Bourgogne, montant ce plus de soixante mille livres et sans qu'il vous imporce tune ; faites qu'il soit reconnu suivant ses mérites ; ce il n'est point ingrat, ainsi estimera plus ce que ferez
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« pour lui devous-mômequesi par ses avertissements lui « bailliez quatre fois plus. Je lui repris encore : Comment, « Madame, pensez-vous qu'il tienne rien de vous, du « don qui lui a été fait? Non, mais de Monsieur; d'au- « tant (pie vos facultés sont plus grandes, il espère (( davantage de vous. Vous faites M. le maréchal de « Cossé, outre les grands bienfaits qu'il a déjà reçus, « lieutenant- général en Guyenne, M. de Biron grand- <( maître de l'artillerie, et mon maître qui a tenu la « queue de la poêle, rien! Si vous n'avez autre Bouve- « nance de lui que par le passé, vous l'enverrez chez « Guillot le songeur pour lui faire croire que ceux qui « sont reconnus (le bien desquels il ne jalouse pour leur « être bon ami ) sont en autre opinion en votre endroit « que lui.
« Alors que j'eus achevé mon propos, elle mit en a avant une infinité de belles promesses jusqu'à me a dire qu'elle ne serait jamais à son aise qu'elle ne vous a eut satisfait, et infinis autres discours que je vous fe- « rai entendre plus amplement, ne vous avertissant de « ce que dessus à autre intention que pour vous rendre « prémédité des réponses que vous leur devez, conjectu- <( rant par le discours de M. le comte de Retz que l'on u vous ait prêté une chèreté (sic) et que Ton leur ail fait
entendre que nous voulez vous retirer e( (pie vous so\tv. « parti mal content de la cour. De fait je me suis trouvé
en la maison d'un seigneur de Bourgogne, qui est ici, « qui se dit fort votre ami, lequel «lisait: Voilà M. de a Ta vanes retiré pour jamais, parce qu'ayant acquis la a réputation qu'il a, et voyant les armes journalières, il
« craindra que si ces guerres continuent et il advienne « derechef une bataille, un désastre n'efface ce (nom; « de glorieux qu'il a acquis. Vous pouvez penser que « tels propos venant d'eux à moi ont déjà fait parure en
« autre boutique que la leur »
La carrière de Gaspard était cependant loin d'être finie, et il allait la terminer sur ce champ de bataille périlleux de la cour où il devait, comme tant d'autres, glisser dans le sang*. Dès le printemps de 1570, il y reparaît, Catherine ayant fait les avances. D'après les Mémoires, il conseilla au roi de poursuivre la guerre à outrance contre les huguenots. Brantôme, au contraire, Paccuse d'avoir penché pour la paix, afin qu'on pût vaincre « par la voie de renard » ceux dont on n'avait pu venir à bout par les armes. Quelque intéressée que soit la première assertion, elle me semble plus croyable. Le vainqueur de Moncontour avait peu de goût pour ces longs manèges de dissimulation, sa correspondance en fait foi; l'entourage de Catherine a sans doute voulu après coup se débarrasser sur lui de la responsabilité de la Saint-Barthélémy. Tout au plus Gaspard de Saulx pouvait-il être indifférent àla continuation d'une guerre où il n'était plus employé ; « contrarié par les divers buts et desseins de la cour, disent encore les Mémoires, (il) ne s'oppose à la paix. » La paix fut en effet signée peu après à Saint- Germain (août 1570).
C'était aussi le temps où, de l'aveu de Brantôme, Gaspard de Saulx était « craint, honoré, aimé, respecté, recherché et fort bien admiré. » Il était resté l'homme de confiance du duc d'Anjou, et il reçut de lui, comme nou-
velle récompense de ses services, une pension de deux mille livres; pour ne point inspirer de défiance, il ne la voulut accepter qu'avec l'autorisation royale l . Il l'ut de ceux qui furent chargés de régler diverses questions laissées pendantes parle traité de paix, comme les rançons des prisonniers, et il s'acquitta de cette mission de manière à s'attirer les louanges de certains huguenots, Bans nuire pourtant aux Mies secrètes de la cour (2). Il avait beaucoup à ménager de ce dernier côté; car il convoitait depuis longtemps, sans pouvoir l'obtenir, la dignité de maréchal : sa femme, qui joignait l'adresse à l'ambition, pressait la reine mère «le le nommer, quoiqu'il n'y eût alors aucune place vacante; et comme Catherine alléguai! qu'il n\ avait pas de précédents : « Est-ce donc chose si commune, lui fut-il répondu, (pie de gagner deux batailles en un an? » Cette raison fit son effet, et le tiS novembre 1570, pendant les fêtes du mariage de Charles IX à Mézières, Gaspard recevait le bâton tant désiré. L'année suivante, à la morl de Vieilleville, il prenait régulièrement place parmi les quatre maréchaux de France.
Deux mois auparavant, il a\ait fiancé à son fils aine Guillaume Catherine Chabot, fille du comte de Cliarn\ ;
(1) Brevel du 8 septembre 1570 (Pap. de Saulx I rai que le roi aimait semblaient balade Monsieur, ceux que Monsieur aimait n'étaient en apparence guère bien reçus du roi. » {/-r Réveille-Matin des Français). — Cf. .'/<nto/res, |». '.»'.».
(2) Son fila affirme que les huguenots oe roulaient pas d'autre arbitre. On lit d'autre pari dans les Mémoires mss. de La Huguerie (Bibl. Nat.) que Taranes, continuant son opposition a la paix, laissait les choses en suspens, malgré les plaintes incessantes des huguenots. — Ces curieux 11 émoires, oeurre d'un secrétaire Uo Coligny, seront prochainement i»ul»li«> par la Société de l'Histoire de France.
puis il s'était démis en faveur de ce dernier de sa charge de lieutenant général de Bourgogne. Désormais on ne le reverra plus guère en sa province ; il est au Louvre, ou il conseille, critique, censure, et où l'on redoute à la fois sa rude franchise et son crédit; « Hé ! Ventre Dieu ! disait le comte de Brissac, — et en cela il interprétait la pensée de plus d'un courtisan, — faut-il que cet homme, pour n'avoir jamais demeuré la plupart du temps que dans son gouvernement, pour une seule légère petite charge qu'il fit à Renty, et y avoir reçu l'Ordre, il soit pour cela estimé si grand capitaine, qu'il faille qu'il soit cru ici tout seul en un conseil par-dessus tous ceux qui ont combattu l'ennemi plus que lui (1) ? »
Gaspard laissait dire, et dans toutes les questions de finances, de guerre, de politique générale, il avait son mot, souvent un mot décisif. Quand surgit le projet de mariage entre le duc d'Anjou et la reine Elisabeth d'Angleterre, le prince manda son fidèle conseiller à Blois, où était la cour, et où l'ambassadeur d'Angleterre attendait une réponse définitive. Gaspard ne négligea rien pour lui faire considérer cette alliance comme une trahison et un parjure; avec son esprit entier, il repoussait des transactions dont le moindre défaut était de n'être pas sincères. Après de longues hésitations, le prince finit par déclarer qu'il aimerait mieux n'être rien en France que d'aller en Angleterre.
Ainsi écouté de la reine mère et de l'héritier de la couronne, l'ambitieux Tavanes n'avait plus rien à souhaiter.
(1) Brantôme.
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On souriait à ses audacieuses boutades et on n'en écoulait pas moins ses conseils. « La cour, dit-il un jour, ressemble à une étable de pauvre gentilhomme, où Ton met 1rs chevaux, les bœufs et les ânes au même râtelier. » Les prodigalités irritaient ce Caton soldatesque tout comme les faveurs, et il les flétrissait en apologues et en sentences : <( J'ai tant fait battre, disait-il, un mauvais chien, qu'il a rendu sa gorge. » Et encore : a Vous êtes des sots, vous dépensez votre argent en festins, pompes et masques, et ne payez gendarmes ni soldats; les étrangers nous battront. » A côté de ces rudes saillies il faut placer un mot plus fin, et qui n'es! pas sans profondeur. Jeanne d'Albret, l'héroïne protestante, allait arriver à la cour : « Comment, demanda Catherine à Gaspard, pourrai-je pénétrer les sentiments de la reine de Navarre? — Entre femmes, répliqua-t-il en riant, mettez-la la première en colère et ne vous y mettez point; vous apprendrez d'elle, non elle de vous. »
Il affectait parfois le dégoût des honneurs; son iils Jean étant tombé malade : « Si je le perds, sVeria-t-il, qu'on selle mes chevaux; je ne suis ici que dans l'intérêt des miens. » 11 fit môme comme les gens qui se sentent d'un jour à l'autre" indispensables; il demanda à rentrer en Bourgogne, et s'éloigna malgré les représentations et les larmes (h4 Catherine; il s'attendait à son prochain rappel et ne se trompait pas.
Alors se préparait, sur le théâtre de la cour, une grande tragédie, dont le dénouement (Mit lieu la nuit de la Saint- Barthélémy. Tavanes j a joué un rôle important; ce qui ne veut pas dire, comme l'affirme Brantôme avec sa lé-
gèreté habituelle, qu'il en a été le principal auteur. Jl n'en suggéra point l'idée, et il y prit une part qu'il est facile, à l'aide des relations contemporaines, de déterminer.
Jamais attentat politique, on le sait, n'a été plus soudainement conçu et cependant précédé de plus d'intrigues. La cour avait signé la paix de Saint-Germain, mais l'autorité royale n'en redevenait pas plus forte entre les huguenots et les catholiques : elle se trouvait entre eux comme « la gaufre entre deux fers ». Charles IX, entraîné par son esprit versatile plus que par un sentiment exact de la situation politique, allait tenter autour de lui toute une révolution. Il était fatigué de sa mère, jaloux de son frère; l'ambition des Guises, même celle de Tavanes lui était suspecte. Il se jeta dans les bras du chef des huguenots, de l'amiral de Coligny. Ce dernier, reçu par le roi avec des témoignages extraordinaires de tendresse et de respect, ne tarda pas à prendre une grande influence sur son esprit ; et tous ceux qu'écartait cette soudaine faveur travaillèrent dès lors à ressaisir le pouvoir qui leur échappait.
Prévenu par le duc d'Anjou, le maréchal de Tavanes reparut à la cour au moment où Coligny y arrivait luimême. On comparait alors volontiers les deux Gaspard, anciens compagnons de plaisir sous François Ier et naguère ennemis et rivaux de gloire. Au fond du cœur Gaspard de Saulx estimait l'amiral; et si, comme nous le croyons, les idées exposées dans ses Mémoires par son fils lui appartiennent, de même que Coligny, il avait des vues nouvelles sur la politique, sur l'administration civile
et militaire; il rêvait comme lui l'expulsion des Guises
et l'achèvement <lc la France par la conquête des Pays-Bas, il comprenait l'importance des établissements tentés en Amérique; il partageait même quelques-unes des idées des réformateurs sur la discipline ecclésiastique. Malheureusement la religion et la guerre avaient séparé les deux rivaux, et la jalousie politique allait en faire des adversaires irréconciliables.
Pendant que la reine mère et le duc d'Anjou défendaient contre l'amiral leur situation à la cour, Tavanes était conduit par une pensée plus haute et en un sens plus désintéressée; il ne pouvait tolérer que « les vaincus de Jarnac et de Moncontour conduisissent les victorieux suivant leurs desseins». L'autorité du roi à conserver, et avec elle l'honneur de ses lieutenants heureux dans la dernière guerre, tel était l'intérêt souverain, immédiat qifil prétendait protéger. C'était son renom de soldai, suivant lui, autant que la dignité delà couronne qu'il défendait en repoussant pour son maître la tutelle de Coligny; c'était aussi la cause de Catherine et du duc d'Anjou, ses protecteurs, et nous verrons jusqu'où il se laissera conduire par cette alliance.
Des tracasseries et des menaces réciproques précèdent entre les deux Gaspard la lutte sérieuse par la parole et par l'épée. La première fois que l'amiral se présenta au lever du duc d'Anjou, Tavanes prit plaisir à le faire attendre une heure à la porte. Bientôt après, c'est Coligny qui, à la tète de quatre-vingts gentilshommes, s'en vient surprendre le maréchal sur le quai du Louvre. « L'amiral veut une querelle d'Allemand, conduit le sieur de Ta-
j02 GASPARD DE SAULX.
vanes en discours hors la ville, dit : Qui empêche la guerre d'Espagne n'est bon Français et a une croix rouge dans le ventre. Le sieur de Ta vanes, connaissant le péril où il est, s'aide de sa surdité, fait semblant de n'ouïr que partie du discours, auquel il répond doucement : qu'il ne se fallait pas prendre à lui, mais au roi, qui recueillait les opinions des capitaines de son royaume ; qu'en cette qualité il disait la sienne, à laquelle il ne se voulait point arrêter si par raisons on lui en montrait une meilleure. Sans les offenser ni se montrer timide, avec prudence se décharge d'eux, qui sur-le-champ changent de résolution de le tuer, et le laissent retourner en son logis, où arrivé, ses gens lui demandèrent s'il n'avait pas ouï ce que l'amiral lui avait dit ? Je serais, dit-il, bien sourd; un jeune homme s'y fût perdu ; ils ne m'y reprendront plus (1). » L'auteur des Mémoires se trompe en affirmant que Coligny avait dessein d'entreprendre sur la vie de son rival. L'amiral voulait à tout prix la paix, et il ne fût pas venu la rompre par un attentat imprudent, dont il eût du reste porté immédiatement la peine. La politique extérieure, la guerre d'Espagne, n'en était pas moins entre eux l'objet d'un débat capital. Aux yeux des partisans comme des adversaires de ce projet, l'avenir de la France s'y trouvait engagé. Coligny poussait le roi à profiter de la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, et à les conquérir; dessein utile aux intérêts protestants, puisqu'il devait assurer l'indépendance des réformés de Hollande, et non moins profitable à la France, puisqu'il devait ruiner la
(1) Mémoires, p. 402.
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puissance rivale do Philippe II, et tourner les passions belliqueuses de la noblesse vers la guerre étrangère.
L'origine de ce projet allait lui donner pour adversaire le duc d'Anjou, et derrière ce prince, Gaspard de Saulx. Celui-ci ne pouvait faire briller devant les yeux du roi des perspectives de conquête et de gloire; il pensait du moins comme plus d'un sage politique du temps que « les bonnes relations entre l'Espagne et la France sont un grand bien pour toute la chrétienté ».
Aucune décision n'avait encore été prise; Colignj avait exposé par écrit ses raisons, et le chancelier avait répondu par un long mémoire, quand les huguenots, pour forcer la main au roi, franchirent sans ordre la frontière des Pays-Bas : Mons et d'autres villes furent occupées. Ce fut dans ces circonstances qu'un conseil eut lieu, le 26 juin, pour décider de la paix ou de la guerre. Tavanes avait demandé, afin d'éviter toute altercation violente, que les avis fussent donnés par écrit. Il avait dicté l'avis du dur d'Anjou et il y ajouta le sien. Il objecta le mauvais état des finances, de l'armée, des places fortes, la misère du peuple; il entra lui-même dans des considérations spéciales présentant l'entreprise comme déloyale et dangereuse le cas échéant, en ajoutant, il est vrai, qu'un jour ou l'autre les Pays-Bas tomberaient forcément entre nos mains.
La jalousie L'inspirait ici, autant que la raison d'État. Tavanes, jadis l'homme du roi, voyait son rôle pris par nn rival; et il se faisait, pour ressaisir son influence, l'instrument des Guises. Sa prudence et son tact habituels l'abandonnèrent ici, et la passion, maîtresse de son esprit.
devait l'entraîner plus loin qu'il n'eût voulu. Quoi qu'il en soit, son opposition contribua à changer le cours des événements; les soupçons jetés dans l'esprit du roi sur les desseins secrets de l'amiral firent le reste. Coligny ayant offert de lever dix mille hommes en son nom : « Sire, dit Gaspard, celui de vos sujets qui vous porte telles paroles vous lui devez faire trancher latele. Comment vous offre-t-il ce qui est à vous? C'est signe qu'il les a gagnés et corrompus, et qu'il est chef de parti à votre préjudice. » Le roi redit ces paroles à l'amiral qui en profita pour accuser le maréchal de travailler au profit du duc d'Anjou contre la royauté. On renouvelait contre le capitaine catholique la manœuvre dont il avait été victime le lendemain de Moncontour.
Charles IX était encore indécis ; les événements tournèrent contre Coligny. Les volontaires protestants furent mis en déroute près de Mons (11 juillet), et le parti de la paix reprit courage. Gaspard, sous le couvert du duc d'Anjou, insista sur la nécessité de faire de promptes levées au nom du roi ; il fallait à la fois ne pas laisser aux huguenots le privilège d'armer, et ne pas être pris au dépourvu sur la frontière. Coligny ne disait-il pas qu'il n'était plus maître des siens, et que la guerre espagnole était nécessaire, si l'on voulait éviter la guerre civile (1) ?
Jusque-là la question militaire avait été au premier plan, et Tavanes avec elle. Maintenant la question po-
(1) « Madame, le roi renonce à entrer dans une guerre; Dieu veuille qu'il ne lui en survienne une autre à laquelle sans doute il ne sera pas facile d'échapper! » Ces paroles, citées par l'ambassadeur vénitien Michieli, sont traduites ainsi dans les Mémoires de Tavanes : « Faites la guerre aux Espagnols, ou nous serons contraints de vous la faire. »
litique va reprendre le pas sur elle; c'est Catherine, c'esl le duc d'Anjou qui rentrent en scène, et avec eux Sauve, Retz, Birague, les conseillers italiens. Mêlé à ces étrangers, le vainqueur de Moncontour se laissa entraîner à agréer leurs intrigues et leurs attentats. Il entendit comploter successivement le meurtre de Coligin, puis regorgement des principaux chefs huguenots; hasardeuse entreprise <[ue le caprice royal -et le fanatisme populaire devaient transformer en un massacre général! Homme de guerre avant tout, il ne fut pas pluscoupableque tantd'autres personnages publics, aune époque où quinze ans de luttes intestines avaient affolé, eni\ réde sang toutes les tètes pour
ainsi dire, a Le mas-acre était mie idée, une habitude,
je dirai une pratique presque familière à ce siècle, et. qui n'excitait ni la surprise, ni l'horreur qui s'y attachent de nos jours. On portait si peu de respect à la vie humaine et à la vérité dans les relations humaines!... Tromper et tuer étaient des actes si communs qu'on ne s'en étonnait guère et qu'on y était presque résigné d'avance (1). » Si quelqu'un eût pu échapper à cette dépravation contagieuse, c'était Tavanes certainement. Son refus de surprendre Conde à Noyers prouvait son horreur pour la lutte déloyale. Déjà, quand un officier l'avait averti qu'on l'accusait de projeter l'assassinat de Coligny : a Dites à \otre maître, avait-il répondu, que je le remercie; lorsque les huguenots avertissent de telles choses, c'est signe qu'ils veulent faire le semblable: j'ai trop d'honneur pour devenir Poltrot, et quand la guerre sera ouverte, je
(i) Ciiii/.nl. Histoire de France racontée à mes petits enfants, I. III, p. 33i-o.:.V
ne l'épargnerai pas. » Lorsque la reine mère (il tuer Lignerolles pour le punir de quelques paroles inconsidérées, le maréchal avait vivement blâmé cet acte, disant par une sorte d'intuition prophétique que bientôt l'on égorgerait les hommes jusque dans le cabinet des rois. 11 est vrai que, peu de temps après, il se laissait aller, sur les instances de Catherine, à solliciter la grâce des meurtriers. Depuis, le fils a eu beau écrire : ce Les rois régnent par justice... ils se doivent garder de faire assassiner les hommes, ou ils s'obligent au môme péril... » Le père avait alors devant les yeux cette autre pensée, également exprimée dans les Mémoires : ce II est plus permis d'entreprendre sur les sujets par voies extraordinaires qu'à eux d'entreprendre contre leur roi. » Pensée fausse, propre à aveugler la conscience, et qui nous explique la grande erreur de sa vie.
Cette erreur fut celle d'un soldat égaré à la cour et croyant pouvoir prendre en matière politique, et malgré la paix, les licences que, seul, le droit de la guerre autorise. Il raisonnait comme s'il eût encore tenu la campagne : « La paix durera, écrit- il au roi dès 1571, pour « l'envie et nécessité qu'en a Tune et l'autre des parce ties; et néanmoins il faut confesser que si Tune (d'elles) « voit une occasion bien sûre pour mettre fin entière « à la chose de question, qu'il la prendra car de dece meurer pour jamais en l'état où l'on est, personne, de ce si mauvais jugement soit-il , ne le peut ni le doit ce espérer. » Et après avoir établi qu'un parti ne saurait être détruit d'un seul coup, et en insistant sur cette idée qu'un nouveau coup de main huguenot contre le roi est
possible, il conclut à L'offensive contre un ennemi toujours dangereux : « 11 n'j a moyeu que de prendre les chefs
« tout à la lois, comme dit est, pour y mettre une fin (1). » Il donnait là un conseil qui était déjà dans toutes les bouches, el ne faisait que suivre l'opinion commune (2); il s'imaginait frapper ainsi à mort cet état huguenot qu'il voyait survivre à la paix, é\ iter une guerre plus sanglante,
rendre « ce coup de nécessité franc d'autre blâme »,
et, — sophisme plus grave, — « mettre Dieu de son côté )). La guerre étant infaillible, mieux valait pour lui « gagner une bataille » dans Paris qu'en rase campagne; à ses yeux, c'était la rencontre entre les chefs succédant à la rencontre entre les armées. Il n'eut pas fallu lui dire qu'il allait surprendre un ennemi cpii reposait sous la sauvegarde des traités; il eut répondu qu'il prenait la revanche des surprises manquées d'Amboise et de Meaux, et qu'il en empêchait de nouvelles, toujours à craindre. Bataille, duel, assassinat, tous ces mots commençaient à devenir synonymes dans les esprits. Le duc d'Anjou n'avait-il pas semblé les confondre, en se glorifiant autant du meurtre de Condé que de la victoire de Jarnac? Et Coligny de même, en plaçant la reine mère dans l'alternative d'une lutte contre les Espagnols ou contre les huguenots? Plûtà Dieu que Tavanes, en face du sinistre champ clos, eût répété ces paroles qu'il avait adressées au duc d'Anjou, sous les murs de Châtellerault, à la suite d'une
(i) A\ is après la paix faite à Saint-Germain, en l'année 1571 [inséré à la suite des Mémoires de Guillaume de Saulx .
(2) ■ C'est une opinion commune qu'il aurait Bufli dès le commencement de se débarrasser de cmqousix tètes, el pas davantage. » (Relations des ambassadeurs vénitiens, dans la Collection de» documents inédits, i n. p, m.)
altercation : « Je m'en vais avec ceux qui aiment le salut de la France. » S'il eût alors cédé à un mouvement semblable, il se fût retiré en Bourgogne , comme il avait coutume de le faire quand ses avis étaient méconnus. Mais au contraire on le voit, égaré par l'image trompeuse d'une royauté sauvée et d'un pays pacifié, prendre part à la Saint-Barthélémy avec sa vigueur, son emportement habituels ; puis, devant l'horrible spectacle des exécutions, il comprend trop tard que la violence est condamnée à n'avoir point de mesure, il s'emploie à mettre un terme prompt et décisif à l'orgie sanglante que la cour avait déchaînée autour d'elie. Au lit de mort même, il ne paraîtra pas se souvenir du sang répandu, et continuera à ne voir dans les victimes que des rebelles (1).
Il est facile de le suivre pas à pas dans ces journées tragiques, et de démêler les agitations de son âme partagée entre la crainte du remords et le désir de sauver l'État à sa manière. La reine et le duc d'Anjou ont résolu, de concert avec Retz et Sauve, la mort de l'amiral; un spadassin, Maurevel, est choisi pour l'exécution de ce meurtre, et Tavanes approuve par son silence (2). Quelques jours auparavant, aux noces d'Henri de Navarre, Coligny n'a-t-il pas dit en regardant les trophées de Jarnac
(1) Voltaire, dans les notes de la Henriade (ch. II), raconte que Gaspard en mourant a appelé la Saint-Barthélémy une action méritoire qui devait effacer tousses péchés; il s'appuie expressément à cet égard sur l'autorité des Mémoires de Tavanes. On n'y lit rien de semblable, mais seulement cette ligne : « 11 se confessa sans faire mention d'avoir adhéré au conseil de la Saint-Barthélémy contre des rebelles... »
(2) (c Morver (Maurevel), assassinaleur de Mouhy, est choisi ; blâmé de ce premier coup par le sieur de Tavanes, maintenant par le commandement de la reine agréé par lui pour effet semblable. » {Mémoires, p. 416.)
Li:s GUERRES DE RELIGION DANS L'OUEST ET A PARIS. IM
et deMoncontour suspendus aux voûtes de Notre-Dame : « Dans peu on les arrachera de là, et on en mettra d'autres a leur place qui seront plus agréables à voir. » Le maréchal,blessé dans son amour-propre militaire, et voulant être, comme dit un pamphlet huguenot, « le dernier victorieux », laissa ses maîtres, au nom du salut public, s'employer à sa vengeance.
Le vendredi ^2 août, à onze heures du matin, Coligny, rentrant à son hôtel, est blessé au bras par l'arquebuse de l'assassin; Charles IX lui l'ait avec empressement une visite de condoléance, et lui promet de le venger. Il croyait le jeune duc de Guise seul auteur de ce guet-apens. Ta- \ ânes, tout comme la reine mère et le duc d'Anjou, était aux côtes du roi, et celte démarche oflicielle dut lui conter beaucoup, car l'auteur de ses Mémoires a pris soin de la taire. Du moins la présence de ses maîtres lui permettait de rester muet dans cette visite forcée à son ennemi.
Catherine et son fds, au contraire, se sentant complices d'un meurtre pour lequel le roi a promis justice à la \ ictime, vont parler et agir. Le soir même ils envoient au roi le comte de Retz, qui lui dénonce audacieusement cette complicité. Que va faire (maries IX, lui qui comptait satisfaire à la justice en frappant Henri de Guise? Bouleversé par cette nouvelle, il court chez sa mère. a Le conseil est tenu composé de six (Tavanes était dû nombre . Du péril présent de Leurs .Majestés et des conseillers tenus en crainte, nai( la résolution de nécessité, telle qu'elle fut, de tuer l'amiral et tous les chefs de parti, conseil ne de l'occasion... qui ne se fût pu exécuter sans être découverte si elle eût été préméditée. »
Le lendemain dans la journée, un nouveau conseil eut lieu. Le duc d'Anjou et sa mère, dès le matin, s'étaient concertés sur les moyens d'en faire aboutir à leur grêles délibérations. Le comte de Retz, le duc de Nevers, le chancelier et le maréchal de ïavanes y avaient été appelés, et pour la forme on recueillit leurs avis (1). Les uns et les autres, entre Charles IX encore irrésolu, Catherine et le duc d'Anjou invoquant le salut de l'État, inclinèrent avec plus ou moins d'ardeurà mettre la raison du côté de laforce. Le roi « dit à sa mère et à Tavanes qui le pressaient fort : Où est ma foi, et la promesse que je leur ai donnée? Elle répondit : Soyez-en, s'il vous plaît , sinon le jeu se fera sans vous (2) ». Enfin, à la pensée des huguenots menaçants et armés autour de l'hôtel de Guise et du Louvre, Charles passa d'un extrême à l'autre. Tuer non-seulement les chefs, mais tous les huguenots lui sembla en un moment chose naturelle, et le massacre fut décidé.
Tavanes s'associa en cette circonstance à l'idée de faire disparaître les principaux du parti. Toutefois, quand il s'agit de désigner les victimes , il insista vivement pour qu'on épargnât les maréchaux de Damville et de Montmorency ses collègues, suspects et non convaincus de
(1) Le témoignage d'Henri III, dans le discours qui porte son nom, est décisif a cet égard : « Le matin, j'allai trouver la reine... et ne fut pour lors prise aucune délibération que de faire, par quelque moyen que ce fût, dépêcher l'amiral : et, ne se pouvant plus user de ruse et finesse, il fallait, pour le faire, amener le roi à celte résolution, et que l'après-dînée nous Tirions trouver dans son cabinet , où nous ferions venir le sieur de Nevers, les maréchaux de Tavanes et de Retz , et le chancelier de Birague, pour avoir seulement leur avis des moyens que nous tiendrions à l'exécution, laquelle nous avions déjà arrêtée ma mère et moi. »
(2) P. Matthieu , Histoire de France sous Charles IX, 1. 1, p. 31i — en note.
trahison, et pouvant contrebalancer l'influence des Guises; il plaida m faveur du roi de Navarre et du prince de Condé, jeunes, innocents, membres de la famille royale(l). sacrifice fait à la politique, il redevint le guerrier inipiiox able. D'après Brantôme, qui, il est vrai, a lui-même « ouï dire », le maréchal, le soir du même jour, fut un de ceux qu'on chargea de mettre dans le secret le prévôt des marchands et les principaux de Paris, « lesquels firent de grandes difficultés et j apportèrent de la conscience. Mais M. deTavanes, devant le roi, les rabroua si fort, les injuria et menaça que s'ils n'y employaient, le roi les ferait Ions pendre et le dit au roi de les en menacer. » Ce mot de pendre lui était familier; une fois dans l'action, rien ne lui coûtait ni ne l'arrêtait. Brantôme, sur un bruit qu'aucun autre document n'appuie comme on dit, telle est son expression), raconte encore qu'il aurait crie le lendemain aux meurtriers : « Saigne/, saignez, les médecins disent que la saignée est aussi bonne en août qu'en mai [2 . »
D'autres écrivains, Matthieu et de Thou, le montrent
(1) DcTIiou prétend que si le prince de Condé fui épargné, ce l'ut surtout par l'intervention du duc de Nevers. L'assertion de l'auteur des Mémoires, qui cette h nii- là même était bu Louvre, ne m'en semble pas moins digne de confiance. Gaspard avail déjà souvent montre, dans le cours de sa carrière, <|u il tenait .i ménager \<~< Bourbons tout autant que les Guises <>u les Valois, il faut dire cependant qu'Henri IV n'a jamais paru croire an service que lui aurait alors rendu Tavanes.
(*.?) Cette Image de la saignée devenue nu remède politique se retrouve dans
l'histoire de Chalon-eur-Sal publiée par !<• iv Bertaut [l'illustre Orbam-
dale .- Dans peu d'années, dit-il , cette hydre à plusieurs tètes laRéforme) lui abattue, et une saignée fut si sagement ordonnée pour éteindre la chaleur d'une fièvre que des remèdes plus doui n'avaient bit qu'irriter, qu'aussitôt l'on ^ it finir les redoublements... Et afin qu'on ne se méprenne pas sur sa pensée . l'auteur ajoute en marge : Journée de la Saint-Barthélémy.
parmi ceux qui couraient à cheval, Vépée à la main, dans les rues, pour exciter le peuple. Toutefois aucun n'a pu citer ceux que sa main aurait frappés. S'est-il, comme l'en accuse l'ambassadeur vénitien Michieli, chargé avec Nevers de surprendre chez lui et tuer La Rochefoucauld? Cette assertion n'est pas confirmée par les relations protestantes; même l'une d'elles la contredit par les détails précis qu'elle donne et les noms qu'elle cite au sujet du meurtre de ce personnage (1). Gaspard de Saulx laissa Henri de Guise, avec sa fougue irréfléchie, se compromettre au premier rang, et il doit à cette réserve calculée de n'être nommé que par hasard et sans épithètes injurieuses dans les récits des vaincus.
On sait en revanche ceux qu'il a arrachés à la mort. Il déroba aux assassins, en l'avertissant à temps, le maréchal de Biron; il couvrit de sa protection un gentilhomme nommé La Neufville qui vint se jeter entre ses jambes au milieu du massacre; enfin il donna asile au duc et à la duchesse de Rohan en son propre logis. Son fils Jean sauva aussi la vie à plusieurs personnes; mais le roi de Navarre lui ayant adressé la parole dans la cour du Louvre, il n'osa lui répondre, le regardant déjà comme une victime ; il devait payer cher sa pusillanimité.
Enfin ce fut le maréchal qui, le lendemain, donna partout l'ordre de faire cesser le meurtre et le pillage , de contenir ceux qui, sous prétexte d'anéantir la rébellion ,
(1) La relation de Michieli est analysée dans A. Baschei , La Diplomatie vénitienne au XVIe siècle, p. 552-553. — Cf. le Réveille-Matin des Fiançais, Uial. I, p. 59.
LES GUERRES DE RELIGION DANS L'OUEST ET A l'AKIS. H3
satisfaisaient leurs convoitises et leurs vengeances particulières. Le coup frappé, — et il l'estimait mortel, — il lui répugnait de retourner le fer dans la plaie.
L'apologie de sa conduite, dont nous venons de résumer les principaux traits, est habilement présentée dans ses Mémoires; on y sent la préoccupation constante de rejeter sur les princes lorrains la responsabilité du massacre; et en vérité, quand on a confronté cette apologie avec les autres documents contemporains, si discrets à son égard (Brantôme excepté , on est tenté d'accepter ses conclusions, et de le reléguer ici, fort heureusement pour son honneur, au second rang (1).
On ne voit pas qu'il ait cherché à associer la Bourgogne à cette terrible éxecution; il n'en eut ni le temps ni l'intention. On a dit pourtant que, s'il eut alors commandé à Dijon, le sang eût coulé, et on porte aux nues Charny qui, par sa généreuse résistance, aurait préservé son gouvernement des massacres. Il n'en est que plus curieux de constater qu'à la place de Charny, le maréchal se fût conduit exactement de même. On se rappelle avec quelle prudence, en 1568, il avait décliné les ordres verbaux du roi lui enjoignant d'enlever Gondé, et demandé pour sa décharge des instructions écrites. En 1572, une situation analogue se présente, et le président jeannin, alors simple avocat au Parlement, nous a appris comment elle
(i) « il faut croire, * 1 i t ingénieusemenl Le Laboureur, qu'il ne trempa dans ce conseil que de cette partie de lui-mê par laquelle il tenait .i la cour, c'està-dire cette émulation d'être tout, et cette complaisance qu'il arait pour la reine, pour le roi <•! pour le duc d'Anjou... arec l'ancienne attache à la maison de c.uisc. Ou > peul encore joindre l'inimitié déclarée entre lui et la maison de Châtillon. » (Additions aui Mémoires deCastelnau, t. il, p. 530.)
\\h GASPARD DE SAULX.
se dénoua. Deux jours après la Saint-Barthélémy, (Jeux gentilshommes, le comte de Commarin et le seigneur de Saint-Marin, apportèrent à Charny deux lettres de la main du roi, expédiées le même jour à cinq heures d'intervalle : elles recommandaient d'exécuter tous les ordres verbaux dont les porteurs étaient chargés. On reconnaît là le faire de Catherine et de Birague. Charny, apprenant ce que comportaient ces ordres, recula devant leur exécution, et convoqua pour en délibérer un conseil dont l'avocat Jeannin, élu du tiers état, faisait partie. Celui-ci demanda l'application d'une loi de Théodose défendant aux gouverneurs d'exécuter un ordre contraire à la justice avant trente jours, s'ils n'en avaient obtenu dans l'intervalle une confirmation authentique.
Cet appel à une loi promulguée par un empereur repentant, par précaution contre lui-même, fut accueilli comme la voix de la raison et de l'éternelle justice. On résolut d'attendre, et en effet, deux jours après, un nouveau messager apporta la fable d'un complot réprimé dont justice était faite, et dont par conséquent on ne supposait personne complice en Bourgogne (1). Il ne périt à Dijon qu'un gentilhomme qui succomba victime d'une vengeance particulière. La plupart des réformés avaient été gardés à vue à l'Hôtel de Ville, d'où ils sortirent en promettant de revenir à la religion catholique (2).
(1) « Le 15 (septembre), on a fait une fort belle procession... à laquelle a assisté M. le Grand (Charny) el sa femme, M. de Tavanes (Guillaume) el d'autres gentilshommes pour rendre grâce à Dieu de la victoire et mort de l'amiral et de ses complices. » {Livre de souvenance de Pépin, p. 9.)
(2) Jeannin, Discours apologétique au roi {à. la suite des Négociations ). — Registres de lu chambre de ville, 30 août et 22 septembre 1572.
Dans les campagnes les confréries du Saint-Esprit, depuis le départ de l'homme énergique qui les avait réunies en faisceau et animées de son esprit, n'avaient plus fait parler (Telles. Leur nom disparait des documents de l'époque, et ce n'est pas à elles qu'il faut attribuer les actes de fanatisme isolé, les représailles sanglantes exercées dans les villages sur tout passant ou étranger suspect d'hérésie. En 1572, les châteaux de quelques seigneurs huguenots lurent attaqués. Plus d'une famille épouvantée qui s'enfuyait en Allemagne ou à Genève fut égorgée en route par des bandes fanatiques. Puis la tranquillité publique ne fut plus troublée, jusqu'à l'avènement de la Ligue proprement dite, en 1576.
Gaspard deSaulx ne devait pas voir ce grand mouvement qu'il avait préparé plus que personne à son insu. Jusqu'à sa mort, qui était proche, il resta du moins le conseiller le plus écouté de la couronne : on envoyai! les secrétaires d'État travailler sous ses ordres. Il combattit le parti naissant des politiques, et demanda qu'on conservât aillant que possible la paix pour rétablir les finances et diminuer les charges du peuple. « Il faut, disait-il hardiment, oter cette coutume des subsides et impôts extraordinaires, dont le peuple est déjà tant en désespoir... Ce mot de subside se nommera à la lin hrannie... 11 vaut mieux avec équité faire déplaisir au petit nombre, qu'avec iniquité mécontenter le plus grand. » Et il proposait en conséquence le retranchement de toutes les pensions.
La guerre civile ('data, et malgré ses avis pressants, la cour ne se décida pointa frapper un grand coup avant l'hiver dans le Midi, où l'intervention des politiques per-
110 GASPARD \)\i SAULX.
mit aux huguenots de s'organiser. Pour Tavanes, il paraissait tout-puissant, et n'en était pas mieux ohoi ; il ce crie, donne avis, disent les Mémoires, à ce que l'on crût qu'il n'ignorait rien de ce qui devait advenir. » On ne tenait compte de ses représentations, et on souriait de ses plans de campagne. « Voilà le discours du roi Picrochole de Rabelais, disaient les courtisans, ou de la femme du pot au lait, qui le portait vendre au marché, et en faisait de beaux petits songes et projets; mais sur ce il se cassa (1). » Cette raillerie était un pressentiment; la mort allait surprendre le maréchal au faîte des honneurs, mais non pas au bout de ses espérances. Il estimait assez peu certains compagnons de sa faveur ; ainsi, à la nouvelle que Charles IX va donner au comte de Retz le bâton de maréchal : « Je donnerai le mien, dit-il, à mon valet. » Son spirituel compatriote le président de Brosses, deux siècles plus tard, se souvenait peut-être de ce mot, le jour de l'installation du parlement Maupeou, quand revenant de l'audience il jeta dédaigneusement sa simarre à un domestique : « Prenez, dit-il, il n'y a plus que les laquais qui puissent porter cela. »
C'est ainsi que Tavanes conseillait encore d'écarter des affaires, au nom de l'intérêt public, les Guises et les Montmorency. En revanche il continuait d'appeler sur lui, avec cette hardiesse de courtisan qu'il eut toujours, les honneurs qu'il estimait la juste récompense de ses services. Un jour qu'il était en carrosse avec le roi, Catherine de Médicis et le duc d'Anjou, un courrier apporta la
(1) Brantôme.
LES Gl ERRES DE RELIGION DANS L'OUEST ET A PARIS. 117
nomelle de la mort du gouverneur de Provence : « A qui donner ce gouvernement, dit la reine. — A un homme de bien qui soit à vous, » répliqua le maréchal. Catherine se tut : rentrée à Paris, elle manda (Jaspard : « Nous avons suivi votre conseil, lui dit-elle, et c'est vous que nous choisissons... » Gaspard aurait répondu « : Je fais autant pour \o!is de l'accepter, étant tel que je suis, que vous faites pour moi de me le donner. » Il aurait de plus exigé qu'on y joignit l'amirauté des mers du Levant, ne voulant pas de « casaque sans manches » . A son retour chez lui : « On me donne du pain, dit-il aux siens, quand je n'ai plus de dents. » Il est bien toujours le même, mécontent et insatiable.
Peu de temps après, il partit pour le siège de la Rochelle. Mais la maladie le força de s'arrêter en route. Après avoir reru à Chanteloup une dernière visite du roi et de la reine mère, il se fit transporter à Sully, où il languit encore quelque temps. L'intérêt de l'Etat et celui de sa famille occupèrent ses derniers jours; il suivait de loin, comme s'il y eût assisté, les opérations de l'armée royale, et envoyait ses conseils aux assiégeants de la Rochelle 1). En même temps il se préoccupait d'assurer le sort de ses fils; il convoitait pour le plus jeune la lieutenance de Bourgogne, et pour l'afné cherchait à échanger avec le comte de Retz le gouvernement de Provence contre celui de .Metz, moyennant douze mille écus de retour. Retz demandait vivemenl à la reine mère approbation de cet échange: « Ayez patience, lui dit Catherine, la chandelle
(i) Lettre an roi, du 10 mil \:>'-i
s'éteint; sans argent ni échange, vous aurez ce que vous désirez. » Un valet de chambre du roi partit aussitôt afin de s'assurer si la mort était proche. C'est ainsi que Catherine traitait ses créatures les plus dévouées. Cette Florentine habituée à se défier de tout le monde n'était pas rassurée contre eux par le souvenir des responsabilités encourues à son service; l'on eût dit qu'elle avait hâte de voir disparaître en eux des confidents indiscrets ou des témoins importuns. Gaspard vit ceux-là mômes dont il avait été l'instrument ou le complice épier sa dernière heure pour recueillir ses dépouilles; il expia ainsi à son insu la part qu'il avait prise au guet-apens politique du 24 août 1572. Le vieux courtisan fit bon visage à cette dernière disgrâce, et pour en écarter les effets, eut recours à une véritable ruse de guerre. Quand on lui annonça l'envoyé royal, il se fit habiller avec soin dans son lit, reçut l'espion qui venait chercher dans ses traits et son attitude les signes d'une mort prochaine; il but du vin devant lui, et causa des affaires de l'État et des siennes avec une sérénité apparente et une parfaite lucidité d'esprit.
C'est l'histoire de Monluc pendant le siège de Sienne : celui-ci a raconté dans ses Commentaires comment, pour rassurer les habitants découragés par le bruit de son agonie, quoique mourant, il revêtit un splendide costume, but quelques gouttes de vin grec, se frotta le visage et les mains de cette liqueur, et sut tromper les Siennois par son attitude et sa bonne mine : « Je vous jure, ajouta-t-il, que je ne me connaissais pas moi-même... et n'eusse pas eu la puissance de tuer un poulet... »Tavanes réussit comme lui, par un grand effort sur lui-même, à faire illusion aux
LES GUERRES DE ftELIGION DANS L'OUEST ET A PARIS, iln
autres, mais, moins* heureux que le défenseur de Sienne, il se recoucha pour ne plus se relever. Il n'avait plus que quatre jours à \ i\re.
Le récit de sa mort, dans les Mémoires qui portent son nom, n'est pas sans grandeur. « Demandé par an serviteur *s'il ne désirait pas revenir en santé : Non, dit-il, j'ai déjà eu beaucoup de peine à faire les deux tiers du chemin de la mort, lequel, si je guérissais, pour rapprocher la mort il faudrait encore refaire. Il fit appeler sa femme et son (ils, dit à l'une : Que te dirai- je ? sinon que tu es une des plus femmes de bien du inonde; ce n'est point pour l'admonester, mais pour te dire adieu que je t'appelle. Dit à son fils : Sers et crains Dieu, qui m'a tiré de tant de hasards et misa honneur; sois serviteur du roi, obéis à ta mère. 11 semblait à le voir que la mort ne le touchât. Prêt à rendre le dernier soupir, ses serviteurs effrayés se retirant en pleurs, dit : Ne bougez, ne me laissez mourir ainsi, étend les bras et meurt '1). »
Son corps fut rapporté à Dijon en grande pompe. Le Parlement et une députatien de la chambre de ville vinrent solennellement le recevoir et le conduisirent à la Sainte-Chapelle, où il fut enterré à côté du maître-autel. Le tombeau de marbre blanc que la maréchale lui fit élever était un des principaux ornements de cette église, vrai sanctuaire national, où le grand Condé \inl plus tard déposer les drapeaux conquis à Rocroy. Ce tombeau était construit dans le style de la Renaissance. Sur un sarcophage carré, sous une arcade décorée d'écussons 1 1
(i) M émoi n i, p. k70.
de médaillons, entre les statues symboliques de la Justice et de la Prudence, de laïernpéranceet (Je la Force, s'élevait la statue du maréchal; il était représenté agenouillé, les mains jointes, portant l'armure sous le manteau de cour. Au dessous on lisait une double inscription rappelant ses principales victoires en Bourgogne et dans l'Ouest/ puis, à côté, sur une table de marbre, un long panégyrique en vers (1). Tout cela ne disait que la louange; la verve railleuse d'Henri IV, son ennemi intime, compléta Pépitaphe. On rapporte qu'étant entré à la Sainte- Chapelle, et ayant avisé le tombeau de Tavanes : « Quoi ! s'écria-t-il, c'est là ce mauvais garçon ! Il est là maintenant bien doux et bien coi ; il n'était pas tel à Paris le jour de la Saint-Barthélémy ! »
Tavanes reposa en paix dans sa tombe, sous la garde de ses descendants et de ses compatriotes, jusqu'à la Révolution de 1793. Les pierres du tombeau furent alors dispersées ou détruites comme celles de l'édifice. L'image du maréchal fut renversée et devint, dans la Sainte-Chapelle changée en prison, un siège pour les détenus. Depuis, personne n'a évoqué officiellement le souvenir de Tavanes dans sa ville natale. Tandis que Verdun se souvient de son gouverneur, Dijon n'a donné son nom à aucune des rues qui entourent l'hôtel et le boulevard de Saulx. Il lui doit pourtant le même honneur qu'à ceux de ses gouverneurs qui, comme Charny, se sont montrés parfois sévères par obéissance au roi, parfois aussi tolérants malgré le roi, et empressés à contenir,
(1) Voir l'Appendice I.
LfcS GUERRES DE RELIGION DANS L'Ol EST ET A PARIS. 121
par intérêt bien entendu, les passions ardentes de leur entourage (1).
De l'aveu de ses contemporains, même les plus malveillants, Tavanes fut un très-grand capitaine, « renommé dans toute la chrétienté ». Le calviniste Mornayne pense pas autrement à cetégard (pie le courtisan Brantôme ou les bourgeois ligueursde Dijon. Son éducation militaire fut longue; à ses débuts il avait l'élan, la bravoure, la main propre à ces « camisades » chères à Monluc; il acquit peu à peu l'esprit d'ordre qui fait mouvoir les armées, le coup d'œil qui, sur un vaste champ de bataille, saisit et arrête la victoire au passage. Les charges de Cérisoles et de Renty lui fuient un apprentissage pour la guerre savante, comme il sut la faire à Moncontour. Sa fortune militaire fut lente, mais complète : accident rare en un temps où il fallait être prince pour commander les armées. Il est vrai que le petit gentilhomme bourguignon, ambitieux -ans vanité et sachant sacrifier les petites choses aux grandes, sut se faire valoir par une obéissance passive, un dévouement absolu envers ses maîtres. Tuteur militaire du duc d'Anjou, il laissa son pupille recueillir l'honneur de ses victoires; à son heure, il en rencontra le profit.
Nous touchons par là aux côtés faibles de son caractère. Comme le chef d'une famille où le génie de la politique et de la guerre furent également héréditaires,
(i) A u x preuves déjà citées de la modération de Gaspard, <>n peut joindre la suivante : « Le \ ilel de en imbrede M de Tai mes ayant dit I MM de 1 1 Cn unbre '|ii<> son maître voulait que l'on permil à ceui de la nouvelle religion d'entrer à Dijon ci d'en sortir lorsqu'ils auraient des passeports, la Chambre délibère à cri égard, el adresse quelques remontrances à M. de Tavanec gistres de
la Chambre de rille, i
comme Simon de Montfort, il se présente à nous tantôt sous l'aspect martial et héroïque du chevalier, tantôt sous les traits implacables du sectaire. Il supportait avec peine cette protection des princes, lorrains ou autres, qu'il sut cependant se ménager jusqu'au bout ; et ses vues politiques étaient assez étendues pour justifier son désir de les remplacer auprès du trône. Malheureusement il fallait faire aussi campagne à la cour, si Ton voulait parvenir, et comme tout le monde, il n'arriva point au but sans faux pas. Où trouver, autour des derniers Valois, les renommées sans tache, les hommes purs de toute complicité dans un complot ou un guet-apens politique? Les meilleurs furent ceux qui restèrent inébranlablement fidèles à leurs maîtres, sans céder à l'exemple journalier des défections et des trahisons. Tavanes eut du moins ce dernier mérite : son tempérament de soldat lui rendait la chose facile. En revanche, il se pliait mal aux habitudes de dissimulation et d'intrigue qui faisaient le fond de la politique des partis. Sa politique à lui, c'était le combat à visage découvert; il semble toujours donner un mot d'ordre ou exécuter une consigne.
On ne saurait apprécier complètement un tel homme sur le témoignage de l'histoire générale, qui le rencontre seulement durant les dernières années de sa vie. C'est en Bourgogne qu'il a sinon donné toute sa mesure, au moins révélé le mieux dans leur ensemble ses qualités de soldat, d'administrateur, de chef de parti; qu'il s'est montré à la fois homme de main et de tête, luttant sans relâche contre ses ennemis et aussi quelquefois contre ses amis, cœur loyal, épée rude, parole brève et har-
die. Il y a justifie cette devise de sa famille, <pii le juge : semper leo. Il s'y est acquis, à défaut d'une gloire durable, une popularité qui s'est éteinte peu à peu avec les passions de la guerre civile. Somme toute, il garde l'honneur d'avoir été, à la cour comme à la guerre, après les Condés, 1rs .Montmorency et les Guises, le personnage le plus considérable de son temps.