CHAPITRE QUATRIEME
LA LIGLE
GUILLAUME ET JEAN DE SAULX (l) 1573-1595)
Guillaume •!<' Saulx, lieutenant du roi en Bourgogne. — Jean en Pologne, à la Buite <lu duc * 1 • * Mayenne, en Turquie. — Attitude des <l«'n\ liens au (l»;bul de la Ligue. — Aventures de Jean connue gouverneur d'Auxonne. — Sa lutte avec lea bourgeois. - - il est Eût prisonnier. — Son évasion. — Ses deui tentatives pour reprendre Auxonne (1586).
Gaspard de Saulx était mort trop tard pour sa gloire, trop lot pour assister aux premiers développements de la Ligue. Il est à croire qu'alors, en dépit de son habi-
(t) Sources principales :
tfantfjcrtff.
i ■ Lettres de Guillaume et de Jean, éparses dans Les divers fonds de la iiibliothèque nationale et dans Les archives de la Bourgogne.
2° Registres de la Chambre de y ill«- <lr Dijon.
3° Ul. du Parlement (!<■ Bourgogne.
• Relations »l<- ce qui s'esl passé en 1585 et L586 en la > î 1 1« - d'Auxonne l© à la BiW. Nat. dans le ms. fr, 17281. 2° d'après une copie du XVIII* siècle.
Imprimée.
i° Mémoires de Tavanes ;<>n l«* vicomte Jean a inaéré beaucoup de détails >ur
lcté, il eut été fort embarrassé, partagé qu'il était entre son attachement pour la royauté et son zèle pour la cause catholique. Durant tout le règne de Charles IX, l'Église s'était tenue à l'ombre du trône; sous Henri III, elle allait faire appel, et contre les protestants, et contre le roi luimême, aux passions populaires. Qui méritait le mieux d'être suivi, Henri de Valois, roi de France, ou Henri de Guise, protecteur de la Sainte Ligue? Les consciences les plus sûres d'elles-mêmes durent hésiter.
Le maréchal de Tavanes avait laissé deux fils; tous deux avaient été membres des confréries du Saint-Esprit et avaient pris part au mouvement populaire de I068; tous deux avaient juré de défendre leur religion et leur roi ; et on les vit pourtant un jour, dans le champ clos de la province, donner le spectacle d'une lutte à la fois courtoise et acharnée, l'un comme chef des ligueurs, armé contre son roi légitime, l'autre comme lieutenant d'Henri IV , et entouré de huguenots. Ni l'un ni l'autre ne crut évidemment trahir la foi donnée et manquer aux traditions paternelles ; et je suis sûr que si leur père eût alors vécu, il eût été fort embarrassé de prononcer en-
sa propre vie) ; Mémoires de Guillaume de Tavanes (dans la coll. Michaud et Poujoulat).
2° Journaux de Pépin, chanoine de la Sainle-Chapelle , et de Breunot, conseiller au Parlement. Ces deux ouvrages, précieux pour l'histoire de la Ligue en Bourgogne, ont été publiés en 186G par M. Garnier dans les Analecta Divionensia .
3° Histoire du château de Talant, par Garnier; A vallon etVAvallonnais, par E. Petit; Annales d'Arnaij -le- Duc, par Lavirotte; Histoire de la Réforme et de la Ligue dans le déparlement de V Yonne, par Challe.
4° La Ligue en Normandie, par Robert d'Estainctot ; Histoire du Parlement de Normandie, par Flo^uet.
Ire eux, et de (lire qui avait le mieux tenu son serment.
Rien de plus opposé que le caractère et la conduite
des deux frères, souvent placés en face l'un de l'autre
par le hasard des é\ éiiements, mais (lie/ qui l'amour
fraternel entretint la courtoisie et même le dévouement réciproque. Guillaume est doux, modeste, porté aux mesures pacifiques; le premier aete de sa vie publique
a été une intervention heureuse en faveur d'un magistral tolérant, el par là même soupçonné d'hérésie. Il a peu d'ambition, et appartient tout entier à son devoir;
or le devoir en temps de guerre civile est aux cotes (le son roi. Après avoir suivi son père à Jarnac et à Moncontour, il est en Bourgogne le bras droit du sa^e comte de Charny; il défend, dans la personne d'Henri III, le représentant de la royauté, le protecteur et l'ami de son père. Son premier acte est un discours prononcé à rassemblée de Saint-Germain-en-Lave sur la situation de la Bourgogne; il y dénonce hardiment les abus, les vices des gens de justice et d'église, l'insolence des gens de guerre, et demande au nom de ses compatriotes la réunion de libres états généraux. L'esprit réformateur qui aidta plus tard le capricieux auteur des Mémoires de Tavanes dictait à son frère aîné, tout jeune encore, une démarche plus généreuse qu'utile; l'un et l'autre, en s'en inspirant, firent à la fois honneur à la mémoire de leur
père et a la tradition d<' leur pays,
Pendant que Guillaume poursuit 8a laborieuse enquête
sur les besoins de la province, Jean est tout entier a la \ ie d'aventures; c'est le chevalier errant a cote du soldat tidele. L'année où mourut son père, il était a la suiîe
du duc d'Anjou devant la Rochelle. Ce jeune homme de dix-huit ans y déployait déjà sa brillante valeur, si bien que le vieux maréchal, dans ses lettres, lui défendait de se hasarder hors de propos ; il y manifestait aussi sa mauvaise humeur contre les fautes et les trahisons de toute sorte qu'il voyait ou croyait voir autour de lui. Son père étant mort au moment de la levée du siège, il eût voulu cacher cette mort, jusqu'à ce qu'il eût obtenu du roi les lettres patentes des gouvernements qui avaient été promis pour lui et son frère à leur père mourant. Mais ils eurent beau dire qu'ils étaient fils du maréchal de Tavanes, on leur objecta leur jeunesse; et au lieu de cent mille francs de gages qu'ils espéraient conserver, ils en durent accepter six mille , « tant les rois, s'écrie avec amertume « le vicomte, se souviennent peu des services des morts! » « — Votre père, lui dit Charles IX, n'avait pas tant que vous à votre âge. » — « Notre père, répliqua Jean, n'était pas comme nous le fils du maréchal de Tavanes, auquel la couronne est tant obligée. »
Tandis que Guillaume demeurait aux côtés de Charny comme lieutenant du roi en Bourgogne, Jean, irrité contre la cour de France, suivit dans son voyage de Pologne le duc d'Anjou. Là, la passion des aventures l'entraîna plus loin encore ; il raconte trop brièvement dans ses Mémoires qu'il gagna Constantinople par la Hongrie et la Transylvanie ; qu'il fut, lui cinquième, attaqué par deux cents Turcs dans une maison à laquelle on mit le feu, et dont il essaya vainement de s'échapper l'épée à la main. C'est, un siècle auparavant, l'histoire de Charles XII à Bender. Les allusions assez fréquentes qu'il a faites
aux Turcs dans ses tcrits lui ont été suggérées évidemment par les souvenirs de ce voyage.
Il revint eu Fiance par Gonstantinople ; dès 1575, on
le retrouve dans sa patrie, pré! à mettre son épée au service des princes lorrains. Tant que ceux-ci maintiendront avec le roi un accord plus ou moins sincère, Jean combattra sous les mômes drapeaux (pie son frère. Aussi les voyons-nous réunis sur le champ de bataille de Dormans, où Henri de Guise, au nom du roi, empêcha la jonction du duc d'Àlençon et des reîtres. Jean se distingue dans la mêlée; il a un cheval tue sous lui, dégage Guise qui venait de recevoir au visage sa célèbre balafre, et avec quelques hommes, dans la déroute, fait mettre bas les armes à quinze cents ennemis. Guillaume, avec sa placide et douce figure, nous apparait après le combat, devisant avec un prisonnier alors inconnu, le futur pape ({es huguenots, Duplessis-Mornay, et le faisant manger à sa table. Ils conversent entre eux: « fort librement, surtout du différend de la religion », et Guillaume offre même un asile à Mornay dans ses domaines jusqu'à la conclusion de la paix. 1 .
L'année suivante, quand une nouvelle invasion de reîtres menaça la Bourgogne, les deux: frères s'y retrouvèrent pour la combattre, l'aîné s'aequiftant sans bruit, de ses fondions, le cadet toujours ami du scandale et de la violence. Pendant que Guillaume, de concert avec Charny, fortifie et préserve d'une surprise Dijon et les villes de la Saône, Jean investi des fonctions de lieute-
(1) Mémoires de M de Mornay (éd. de 1» 80 tété de l'Histoire de France),
riant général à Auxerre, lutte plus contre les habitants que contre les envahisseurs. « Le peuple, dit-il, se rend inobéissant, tue à la porte (avant que je pusse y être) des députés de la reine traitant la paix entre ses enfants par le commandement de Leurs Majestés. Je fis justicier les meurtriers au milieu de la place d'Auxerre, assisté de douze des miens à cheval, n'ayant les habitants, quoique je commandasse, permis l'entrée aux cent arquebusiers que j'avais aux faubourgs. A l'instant le peuple de la ville prend les armes, vient pour sauver les prisonniers avec force arquebusades : je fis ferme, soutins le faix courageusement, pendant que le seul procureur du roi, de mon parti, avec un de mes gens, reprenaient les échappés du bourreau par le bruit des arquebusades. En même temps un des criminels est pendu : ce que voyant le peuple, et me considérant résolu à la mort, quoique les derniers tirassent, les premiers s'étonnent et se retirent; je fis achever la justice, la force me demeura (1) . »
Les deux frères se trouvèrent réunis encore une fois en 1580, dans le Dauphiné, pour une de ces campagnes équivoques où les Lorrains travaillaient à leur profit, tout en continuant à se couvrir de l'autorité royale ; puis Guillaume, toujours obéissant et fidèle, mène sa compagnie, ou bien garder la reine Louise de Lorraine aux eaux de Bourbon, ou encore seconder les efforts du duc d'Alençon en Flandre.
L'explosion du mouvement ligueur en 1585 le plaça dans une situation difficile. C'était le duc de Mayenne, un
(1) Mémoires, p. 2.'U, — « La cruauté, dit-il ailleurs, est nécessaire contre les entreprises populaires, elle est le seul remède. »
des chefs du parti, qui occupait le poste de gouverneur de Bourgogne. Dijon était entre ses mainSj et bon gré mal gré le suivait dans sa prise d'armes. Heureusement Charny tint bon à (lhalon, Guillaume à Beau De. Celui-ci était allé aussitôt à la cour, et avait proposé des mesures énergiques qui ne furent pas exécutées. De retour à Beaune, il exhorta vigoureusement et par bonnes raisons les habitants à rester iidèles au roi contre MM. de Guise. Il avait à lutter contre les ennemis du dehors et du dedans; tantôt c'étaient les habitants qu'il fallait rassurer contre l'introduction d'une garnison, tantôt c'étaient des ligueurs secrets qui tenaient des assemblées séditieuses aux Jacobins, et qu'il matait par exhortations ou menaces; tantôt c'était un conlelier,' prédicateur du carême à l'hôpital, à qui il infligeait une remontrance solennelle. Il se maintint ainsi jusqu'à la paix de Nemours, où il trouva une singulière récompense de son zèle, puisqu'il dut remettre entre les mains de Mayenne ce château même de Beaune qu'il avait défendu contre lui. Il est vrai que, par manière de consolation, le roi lui conféra le cordon de l'ordre nouveau du Saint-Esprit. (Janvier 1586.)
Que devenait pendant ce temps son jeune frère? Volontaire plein d'entrain à la suite des Guises, il les a va if suivis avec sa compagnie de gens de pied en Auvergne et en Dauphiné. Au fameux et meurtrier assaut d'Issoire, en 1576, il fut un des premiers sur la brèche et re<;ut cinq arquebusades I ), A La Mure en Dauphiné, même témérité heureuse. lia prétendu depuis, avec la fatuité du
(1) Annales d'Issoire, par Charrier (Bibl. de Clennonl-I-Vrraml, nu n ~ — Mémoires y p. 160.
courtisan disgracié et mécontent du rôle qu'il a joué, avoir décidé Henri III à entrer dans la Ligue, et lui avoir présenté comme modèle de serment à prêter le serment de l'ancienne confrérie du Saint-Esprit, plus favorable à l'autorité royale que celui de Péronne. Mais son attachement à la maison de Valois n'était guère profond; car il avoue s'être montré presque aussitôt infidèle au second article de son serment, qui était d'obéir au roi. Le roi l'avait dégagé, dit-il, par ses concessions aux huguenots, qui constituaient à elles seules un parjure. Il prétend même avoir refusé l'ordre du Saint-Esprit , pour n'être astreint à aucune obligation envers un souverain dont il se défiait. Ce fut donc un des plus ardents ligueurs, un des plus portés aux mesures extrêmes : se défiant des Espagnols et de la noblesse, il demandait la levée en masse du peuple catholique, qu'on armerait de piques; on ne l'écouta pas, par crainte, dit-il, de faire surgir des idées républicaines. Ce n'était pourtant point un républicain que le vicomte Jean ; ce n'était pas non plus un royaliste fervent, et il ne croyait guère qu'à lui-même. Ici se place un épisode de sa vie qu'il peut être intéressant de raconter en détail, car il est de ceux qui révèlent le caractère de l'homme d'abord, puis, dans un cadre restreint, l'état des esprits et la situation des partis en province au début de la Ligue (i). En 1585, Jean était gouverneur de la petite ville d'Auxonne au nom de
(1) Outre les relations manuscrites citées au début de ce chapitre, voir Mémoires de Tavernes, p. 138 et 390. — Réfutation sur le prétendu siège soutenu par la ville d'Auxonne en 1586, par Girault. (Extrait du Magasin encyclopédique, mai 1812.)
LA LIGUE. 13:t
Mayenne, et là comme partout ailleurs, deux partis inégaux en force étaient en présence; les ligueurs qui \ou- I aient maintenir l'unité catholique en France au besoin Bans le roi et malgré le roi, les royalistes bien plus nombreux, arrêtés dans cette voie de rébellion parleurs scrupules de féaux sujets, et auxquels les huguenots allaient se rallier; les uns et les autres, du reste, invoquant avec une égale assurance le nom du roi et le salut du royaume, et augmentant ainsi la confusion. Toute ville, je dirais presque toute famille en était là, à en ju par celle même de Sauk-Tavanes.
Jean fut bientôt en mésintelligence avec les bourgeois, hostiles pour la plupart à la Ligue. Il parut d'abord ne vouloir rien faire que d'accord avec eux et pour le maintien de leurs prh iléges, leur transmit avec empressement les lettres du roi qui les exhortaient à la fidélité, et écrivit de sa main à Henri III quelques mots très-nets pour l'assurer de son dévouement (1) ; au fond il méditait déjà un coup de main qui devait aboutir à la révolte ouverte et à l'introduction d'une garnison espagnole. Après s'être concerté secrètement à Dijon avec .Mayenne, il fit entrer à l'improviste dans le château plus de cent soldats, et alla habiter lui-même la forteresse. De là, comme à la veille d'une guerre entre nations, il commença à négocier avec la ville pour ramener à ses fins.
Rien n'égale la longanimité des bourgeois à son égard, leur facilite à se laisser tromper. Ils se plaignent d'abord timidement que la garnison du château a été aug-
(I) Lettre du 3 avril i
mentée à leur insu : « J'ai fait entrer ces soldats en secret, leur répond Jean, parce qu'ils étaient fort mal équipés; j'ai voulu leur éviter vos railleries. » Et ils s'inclinent devant cette raison dérisoire. Si le gouverneur, invoquant les souvenirs de sa famille et le nom de son père, déclare qu'il ne se laissera dépasser par personne dans la défense de leurs privilèges, ils ne trahissent aucune défiance. S'il leur dit d'un ton pénétré et les larmes aux yeux : « Je vous aime et vous promets de vivre et mourir avec vous pour vous confirmer dans vos biens, » ils lui répondent sincèrement qu'ils lui seront fidèles, pendant que les officiers qui les écoutent rient aux éclats de leur naïveté en leur présence.
De telles illusions ne devaient pas durer ; Jean n'attendait qu'une occasion favorable pour descendre du château, et occuper Auxonne au nom de la Ligue. La maréchale sa mère, avertie de ses desseins, était accourue inutilement de la cour pour le conjurer de demeurer fidèle au roi. L'attitude du vicomte en face des habitants devenait chaque jour plus hostile ; ceux de ses officiers qui étaient restés jusque-là dans la ville rentraient au château. Les bourgeois prirent le parti de barricader les avenues qui y conduisaient avec des charrettes renversées autour desquelles ils firent bonne garde. Jean ne pouvait plus feindre; il essaya d'intimider.
« Le vingt-cinquième avril, au matin, ledit vicomte sortit dudit château du côté de la ville, ayant sa cuirasse et une mandille rouge par-dessus. Arrêté sur le milieu du pont, (il) manda lesdits maire et échevins de la ville, et venus , leur dit qu'il était vrai qu'il avait fait entrer la
LY LIGl E. 133
nuit dans le château et par la porte de derrière cinq cents soldats, afin de se faire obéir au commandement qu'il leur faisait de lui mettre promptement l'artillerie de la ville entre ses mains avec toutes les ni imitions, binon qu'il les (aillerait en pièces. Ces paroles furent trouv< étranges par lesdits maire et échevins et bien contraires à celles qui auparavant leur avaient été tenues par ledit vicomte, el auquel ils avaient déclare leur volonté d'être et demeurer toujours serviteurs du roi sans vouloir choisir ni suivre antre parti; mais la force lit céder a leur affection, tellement que, les barricades rompues, ledii jour vingt-cinquième avril, tonte l'artillerie de la ville fut
conduite dans ledit eliàteau avee les munitions (1). )>
Cette première concession faite, les malheureux bourgeois se virent bientôt soumis à des exigences quotidiennes, et ils n'osaient résister, voyant sur les murailles du eliàteau les meehes des arquebuses allumées el lescanons
pointés contre la ville; s'ils avaient su du moins que les soldats, plus humains que leur chef, avaient mis autant de loin que de poudre dans leurs pièces! Il leur fallut d'abord li\ rer cinq maisons à la porte du pont qui conduisait au château, c'est-à-dire établir de leurs propies mains un poste avancé contre eux ; il est vrai qu'ils y relevaient de garde tous les huit jours la garnison, mais comme ils fournissaient « la chandelle, bois, paillasses, linge et ustensiles de ménage », chaque fois les soldat- en se retirant emportaient les ustensiles des bourgeois qui étaient contraints d'en fournir d'autres. On leur demanda en-
(1) Bibl Nil.. M> t'r. 17281, t M-39
suite près de deux cents pieds ^d'arbres qui fuient employés à palissader le château, et tout paysan entrant à Auxonne fut requis d'y venir travailler. Le gouverneur passa môme marché avec des entrepreneurs pour élever au centre de la ville, au logis du roi, une seconde citadelle. Il défendit aux bourgeois de chasser dans leurs propres forets, leva un impôt du vingtième sur toutes les marchandises, et annonça qu'il aurait bientôt à demander vingt ou trente mille écus au conseil de la ville pour l'entretien d'une garnison espagnole.
Ce régime de réquisitions et de terreur dura une partie de l'année 1585. Aux réclamations des habitants, le vicomte enhardi répondait qu'on ne pourrait lui ôter son gouvernement qu'avec la vie. Mais pendant qu'il était allé faire campagne à l'armée des princes, les bourgeois trouvèrent à deux reprises l'occasion de se plaindre ailleurs, et se fortifièrent dans leurs desseins de vengeance. Un valet de chambre du roi qui passait par Auxonne ramenant trois enseignes de Suisses, reçut la protestation adressée à Henri III par ses sujets opprimés. Un capitaine royaliste, Joachim de Rochefort, baron de Pluvault, qui allait en Comté lever une compagnie de gendarmes, fit davantage, il les exhorta à passer de la protestation à l'action ; il leur promit de les aider avec tout son monde le jour où ils voudraient se délivrer du vicomte, et pour caution de sa parole leur offrit sa femme et ses enfants en otages. Au fond, ce qu'il voulait, c'était devenir luimême gouverneur par droit de conquête.
Un complot s'organisa. Dans cette prévision que , le jour de la Toussaint, le vicomte descendrait du château
pour entendre la messe à l'église paroissiale, on résolu! de s'emparer de lui au pied de l'autel. On se distribua les rôles; toutefois, quoique par précaution les dispositions n'eussent été arrêtées que la veille, l'entreprise faillit échouer au dernier moment par l'imprudence d'une femme qui dit à ses voisines que son mari s'était arme'1 avanl jour, el qu'elle savait qu'on ferait gros bruit. La femme d'un boulanger n'eut pas plus de discrétion, el fut assez sotte pour dire au domestique du vicomte, qui était venu chercher du pain blanc pour le dîner de son maître, qu'elle était lasse d'en fournir à crédit et que le gouverneur n'en mangerait pas longtemps, qu'elle ne voudrait pas être si près de la mort (pic lui. Le domotique fut surpris de ce discours et courut au château donner l'alarme; il arriva trop tard.
A ce moment, Jean entrait à Notre-Dame avec une suite peu nombreuse, et il venait de se présenter à son chapelain pour se confesser, quand les bourgeois chargés de l'arrêter se glissèrent dans l'église à sa suite. Ils étaient tous armés e! cuirassés sous leurs manteaux. Quatre i\r> plus résolus l'entourèrent; le premier qui se jeta sur lui fut terrassé. Un autre, voyant le vicomte dégainer, tira un coup de pistolet au hasard et tua SOU compagnon renversé à terre. Dans cette bagarre, le
nombre finit par remporter. Le vicomte el les gens de sa suite furent saisis les uns après les autre-, et Jean enferme sous bonne garde. Pendant ce temps, un de E soldats gagné d'avance montait au château et priait en son nom son lieutenant Deschamps de le rejoindre. Ce dernier obéit sans défiance; on s'empara de lui, et on le
ramena en face du pont-levis où il dut, l'épée sur la gorge, ordonner aux siens de poser les armes et de livrer la forteresse. Déjà, au bruit du tocsin, les habitants étaient sortis en foule de leurs maisons; de son coté Pluvault avait franchi les portes avec sa compagnie. En moins d'une heure, et sans combat, Auxonne eut changé de maître.
Jean resta prisonnier pendant près de quatre mois, et ce temps fut rempli par des négociations multiples. Les vainqueurs, pour marquer leur parfaite fidélité jusque dans la rébellion, avertirent le roi et le comte de Charny de leur facile victoire, et les Guises, comme Henri de Navarre, les sollicitèrent en vain de se joindre à eux. Pluvault prit le commandement provisoire du château, et la ville recouvra son artillerie. D'autre part, le vicomte, à qui on avait laissé la liberté d'écrire, invitait d'une façon pressante son frère et sa mère à travailler à sa délivrance. La maréchale répandit à la cour le bruit que son fils était la victime d'un guet-apens tendu par les huguenots et de la trahison du prêtre qui le confessait; et l'on envoya à Charny Tordre de se transporter à Auxonne pour régler cette affaire. Or les habitants, qui savaient ce dernier parent du vicomte, hésitaient à lui confier leur prisonnier et leur château reconquis. Ils se plaignirent derechef, espérant qu'on leur pardonnerait leur insistance, à cause du dévouement envers le roi dont ils avaient fait preuve. On leur fit une concession, celle de déléguer l'instruction du procès du vicomte à des magistrats du Parlement de Dijon. La maréchale de Tavanes, qui avait son plan secret, demanda de son côté et obtint
l'évocation de 1'aflairc au grand conseil, ce qui impliquait la translation du coupable dans les prisons du ChAtelet à Paris. Les Auxonnais se résignèrent alors à livrer leur ennemi, car ils ne craignaient rien tant que son séjour en Uourgogne , et le voyaient déjà dans leur pensée sorti de prison, venant leur demander raison les armes à la main.
Leurs craintes n'étaient que trop Lien fondées. Au commencement de janvier K>8(>, Jean partit pour Paris sous la garde d'un exempt. C'était la délivrance qu'on lui offrait; il s'en doutait bien, et il croyait l'avoir chèrement achetée par les terreurs auxquelles il avait été en proie. Il écrivit depuis que ses gardes avaient été cent fois sur le point de l'empoisonner ou de le tuer, et qu'ils l'avaient même frappé d'un coup de hallebarde. Tout au moins la crainte d'être condamné comme criminel de lèsemajesté dut-elle redoubler son désespoir; les Auxonnais prétendirent à leur tour qu'il avait tenté de se suicider. et s'était blessé au visage contre les barreaux de sa prison en voulant s'échapper. Son guide, dont la maréchale avait payé le voyage, exécuta les ordres secrets qu'il avait reçus, dès qu'il se sentit hors de la portée des ennemis du vicomte; il ramena son captif par des chemins détournes au château du comte de Charny, à Pagny. Celui-ci se souciait peu d'accueillir un tel hôte; mais Jean parvint à se faire ouvrir les portes d'une maison d'où il pensait ajuste titre qu'il lui serait facile de s'évader. Son frère l'a\ant fait avertir sur ces entrefaites que le grand prévôt royal était en route pour venir s'assurer de lui, il se prépara rapidement à la fuite. Après
avoir franchi à l'aide d'une échelle de cordes un mur de cinquante toises, il trouva au delà un cheval que lui avait fait préparer son cousin Montrevel, et vingt hommes d'escorte, et il gagna à toute bride la Franche-Comté, distante d'une lieue à peine.
De là, pendant que sa mère et son frère s'occupaient à solliciter pour lui des lettres de grâce, il tenta deux fois, à la tête de bandes armées, de reconquérir Àuxonne, soit par surprise, soit par un siège régulier. Il supposait bien que la cour ne lui en saurait pas mauvais gré; car les Auxonnais étaient alors, ou peu s'en faut, en état de révolte ouverte par leurs refus persistants d'accepter le nouveau gouverneur nommé par le roi , Sennecey , connu pour partisan de Mayenne. Ils eussent voulu voir à leur tête leur complice Pluvault, déjà installé au château, et intéressé à prolonger sa domination avec leur résistance. Durant les huit premiers mois de 1586, c'est un chassé-croisé continuel de députations et de lettres, d'ordres et de remontrances entre le roi et l'obstinée petite ville. Le vicomte croit alors l'occasion favorable pour faire valoir ses prétentions.
Dans la nuit du 1 0 au 11 février, il se glisse jusqu'au pied du château, suivi de deux cents hommes, et il est sur le point de l'escalader au point du jour, lors de l'ouverture des portes. Mais , à l'instant décisif, deux enfants qui passaient sur le rempart virent les soldats appliquant leurs échelles contre la muraille. A leur cri de : Aux armes! la garnison fut en un moment sur pied. Jean et les siens déconcertés sautèrent aussitôt à cheval, et, sans détourner la tète, s'enfuirent à toute bride à travers la plaine.
LA l.li.i E. 141
Au mois de juillet, profitant de ce qu'il avaij obtenu
des lettres de surséance pour son procès, l'audacieux aventurier reparut dans la contrée. Les Auxonnais, plue obstinés que jamais, avaient été déclarés par le roi (1er mai) convaincus de désobéissance, et vivaient Bans
trop d'effroi en république indépendante. Jean vint, avec des (loupes ramassées en Comté, plutôt, ce semble, pour piller et se venger que pour emporter la place. 11 débute par saisir et mettre à mort un ecclésiastique qu'il surprend dans la campagne ; puis, tout en faisan! creuser des tranchées et tracer des lignes de circonvallation, il pousse ses coureurs jusqu'aux barrières. Une suite d'incidents plus grotesques que sanglants, tel fui ce Biége.
Pluvault n'osait tenter de sorties; du moins les habitants empoisonnèrent les puits et les fontaines d'alentour, avec l'espoir de mettre hors de combat une bonne partie des assiégeants. En outre on donna l'alarme au \icomte, en envoyant à la faveur de la nuit cinq ou six tambours qui battirent aux. champs, ce qui Burpril tellement les bandes de l'assaillant qu'elles abandonnèrent leurs campements et s'enfuirent sans emporter la plus grande partie de leurs bagages. Si les tambours eussent été suivis de quelques hommes armés, on eut enlevé pour la seconde fois le vicomte. Les habitants eurent un des leurs tué par son camarade qui croyait tirer sur l'ennemi. Ils braquèrent plusieurs fois le canon sur les logements du vicomte, et remarquèrent un peu tard que s'il ne faisait pas effet, cela provenait de ce que la charge était trop faible et la poudre de mauvaise qualité, étant dans les magasins depuis 1541. De son côté, Jean s'impatiente de
ne trouver que des pauvres parmi les gens arrêtés dans la campagne , et par exaspération ordonne à ses soldats de tout tuer. On suivit ses recommandations à la lettre. Non contents de ces excès, les assiégeants firent les moissons sous les yeux des assiégés; les uns coupaient les blés , les autres ramassaient les bestiaux abandonnés dans les villages, et envoyaient vendre le tout a bas prix en Franche-Comté.
Ces scènes de brigandage prirent fin quand les troupes royales s'approchèrent à leur tour pour réduire Auxonne à l'obéissance. Henri de Guise était à leur tête, et Guillaume de Tavanes dans leurs rangs : c'était le temps où le faible Henri III se résignait encore à marcher d'accord avec la Ligue (1). Les Auxonnais, devant cette coalition passagère , prirent le parti de céder, et ils entrèrent en pourparlers avec des négociateurs, parmi lesquels il faut compter le président Jeannin. Par le traité de Tillenay (15 août 1587), ils consentirent à ouvrir leurs portes. Charny au nom du roi prit possession de la ville et en remit le commandement au ligueur Sennecey. Pluvault reçut une indemnité de trente mille écus d'or et la ville
de Vézelay comme place de sûreté.
Seul, Jean de Tavanes fut oublié; il était devenu un personnage embarrassant pour tous les partis, et on crut avoir assez fait pour lui en lui envoyant un peu plus tard sa grâce. Il en profita aussitôt pour chercher à
(1) ... Le gouvernement de Provence ayant été mis dans les mains du sieur d'Epernon par le roi, pour apaiser Messieurs de Guise qui en criaient assez haut, Sa Majesté leur octroya celui de la ville et château d'Auxonne que ledit Pluvault, qui était d'accord avec eux, leur livra. » {Mémoires de Guillaume de Saulx.)
se venger de ceux: dont il disait avoir à se plaindre. Ce fut d'abord son ressentiment contre les Guises, protecteurs de Sennecej , qui le fit soupçonner, la même année, d'être mêlé à une conjuration contre le duc de Mayenne. Le vicomte se laissa surprendre et enlever par les gens du duc sur la route de Paris, où il se rendait. Un de ses compagnons put s'échapper, et gagna le château voisin de Courcelles-les-Semur, où habitait Guillaume. Celui-ci a raconté, dans une des plus curieuses pages de ses Mémoires, les efforts qu'il fit pour la délivrance de son frère, l'embuscade inutile qu'il tendit à ses gardiens. Jean avait déjà été mis en liberté par ceux qui étaient charde le conduire à Mayenne, et dont il avait sans doute corrompu la fidélité.
Sa brouille avec Mayenne ne fut pas de longue durée. Rentré au service du prince lorrain, il en obtint la plus douce des vengeances, en se faisant remettre pour un moment en possession d'Auxonne. Restait à atteindre Pluvault; Jean surprit à main armée Vézelay, dont son ancien adversaire n'était pas encore maître. Cette attaque soudaine, les violences qui la suivirent, amenèrent le résultat auquel il s'attendait le moins. Vézelay appela pour se débarrasser de lui l'homme auquel il avait refusé jusque-là de se soumettre , et substitua Pluvault a Jean de Tavanes, du consentement même de Mayenne 1 . Les mésaventures du turbulent vicomte dans les places commises à sa sarde étaient loin d'être achevées.
(1) A. Cbérast, Étude sur Véxelaf, 2'ptrtie, ch. mu. fDuH lis Mcmoirrs de la Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne.)
La Bourgogne de 1580 à 1595. — Guillaume chef du parti royaliste. — Il s'établit àFlavigny. — Ses courses années dans la province. — Ses démêlés avec ses auxiliaires, Vaugrenant et le maréchal d'Aumont. — Jean gouverneur de Rouen pour la Ligue. — Son expulsion, son rôle dans les armées de Mayenne. — Il est nommé lieutenant général en Bourgogne. — Les deux frères en présence. — Henri IV et le maréchal de Biron devant Dijon. — Soumission de Jean. — Comment Guillaume fut récompensé de ses services.
De 1589 à io9o, le roi et la Ligue sont aux prises dans chaque province du royaume. Clergé, noblesse, tiers-état , tout est divisé ; les seigneurs sont transformés en chefs de bande, les villes en communes révolutionnaires où l'on se déchire sous l'incessante menace de l'ennemi. Durant cette période, l'histoire n'a guère d'yeux que pour Henri IV; elle le suit en Normandie et sous Paris, et elle oublie volontiers, comme il le faisait lui-même, ces serviteurs dévoués de sa cause qui combattaient obscurément pour lui. En Bourgogne, ce serviteur modeste, fidèle en dépit des trahisons, des calomnies, fut Guillaume de Tavanes. Son beau-père, vieux comte de Charny, réfugié prudemment dans son domaine de Pagny, ne commande plus que de nom aux royalistes ; c'est Guillaume qui est le véritable lieutenant du roi et qui , après l'assassinat du Balafré , engage résolument la lutte.
Toutes les villes importantes obéissaient à la Ligue.
Dijon était la citadelle du parti, entourée d'un demicercle de forteresses également! iv loutables : Is-sur-Tille, Châtillon, au nord; Semur, Saulieu, Autan, à l'est; Chalon, Mâcon, Auxonne, au *ud. Guillaume,. au moment où il tire l'épée, ne possède que son château de Courcelles-lez-Semur, et ses forces sont trop peu nombreuses pour qu'il tente autre chose qu'une guerre de coups de main et de surprises. Autour de lui se groupent un petit nombre de seigneurs et une trentaine de magistrats lidèles; le clergé n'est représenté que par l'évêquedeCha- Ion, Ponthus de Th yard, expulsé de sa ville épiscopale. Les rangs royalistes sont grossis en outre par des huguenots, d'anciens compagnons d'armes de Coligny, et cela suffit aux yeux des ligueurs pour justifier à leurs yeux le nom d'hérétiques qu'ils appliquent sans façon à leurs adversaires. Je doute cependant qu'on put appliquer cette qualification à des hommes comme Jacques Bossuet et Claude Moche t, les deux aïeuls du grand évoque de Meaux; au président Frémyot et au baron de Chantai, qui furent le père et l'époux d'une sainte. C'étaient l'honneur et la force du parti royaliste que de semblables hommes, si restreint que fut leur nombre. Seulement, à côté d'eux, il y a la nuée de ces brouillons el de ces aventuriers dont La Fontaine versifiera plus tard la morale :
Le sage dit, selon les gen> :
Vi?e le roi! vive la Ligue!
C'est le baron de Lux, ce sont Vitleaux, Fervaques,
Sennecey, qui, n'écoutant que la voix de leur intérêt,
passent sans rougir d'un camp à l'autre, rançonnant les campagnes tour à tour au nom de chaque parti, et faisant payer cher chacune de leurs défections à leurs amis comme à leurs ennemis. C'est Maillet de Vaugrenant, président aux requêtes du palais, magistrat improvisé homme de guerre, qui se montre aussi acharné contre Guillaume que contre Mayenne. Les Chabot eux-mêmes, par jalousie contre les Saulx-Tavanes, se mêlèrent à ces menées, dont Henri IV deviendra à certains moments, volontairement ou non, le complice.
Au milieu des lâchetés, des désertions, Guillaume reste seul tout entier à son devoir jusqu'au bout, et il ne s'épargnera point, même contre son frère. « Certainement, a-t-il écrit plus tard avec une noble assurance,, cette entreprise était non-seulement téméraire, mais trèspérilleuse mais ayant considéré qu'où le péril est
grand, la gloire en est plus grande (n'est-ce pas là déjà un vers de Corneille?), la justice de soutenir la cause de son roi contre les rebelles , l'autorité de Sa Majesté reconnue, etc. ; tout ce que dessus, avec l'affection qu'il avait à sa patrie lui fît, postposant toutes difficultés, passer par-dessus ces obstacles et se jeter en tel labyrinthe dans les détours duquel, étant divinement conduit, il en sortit heureusement : la louange en soit à Dieu ! » Rien de plus monotone, si on les suivait dans tous leurs épisodes, que ces guerres de château à château, que ces prises et reprises de villes, ces intrigues et ces trahisons qui se croisent; l'historien, s'il veut tirer de ce chaos quelque enseignement utile, doit y chercher surtout les âmes fortes, les traits de courage et de fidélité, ce qui
élève l'esprit et non ce qui le fatigue; et c'est la vie et le nom de Guillaume de SauK qui reviennent ici constamment sous ses yeux.
Après une tentative inutile pour surprendre Dijon, et couper ainsi la guerre dans sa racine, le capitaine royaliste voulut se créer dans la partie montagneuse de la Bourgogne une base d'opérations. Il choisit Fla\ igny, petite place bien fortifiée par la nature et bien située pour la lutte qu'il allait entreprendre, tout près de cette Alesia qui avait été le dernier rempart des libertés gauloises. A la fin de février 1589, il part de Courcelles avec douze chevaux seulement, comme pour un voyage, et arrive en vue de Flavigny. « Le président Frémyot y entra, lui quatrième, et descendit en l'hôtellerie, où il lit apprêter le dîner, après quoj arriva le comte de Tavanes, feignant vouloir parler au sieur Frémyot à la porte. Entretenant le temps, arrivèrent des gens qui se saisirent de
la ville (1). » Le lendemain Guillaume passait en
revue son monde sur le plateau d'Àlesia. Les habitants de Flavigny prêtèrent serment de fidélité au roi, et quelques jours après, Frémyot amenait au milieu d'eux les membres du Parlement restés fidèles à la cause royale.
De là Guillaume fit une pointe en Basse-Bourgogne et débuta par un échec, il ne put emporter Is-sur-Tille ; mais on jugera de combien peu de ressources il disposait, puisqu'à l'attaque de cette ville, la majeure partie de son infanterie était composée de soldats pris la veille et enrôlés à ses risques et périls sous ses drapeaux. L'i-
(i) Registres de la chambre <i<' rîlk «!«■ Dijon, 3 mars 1 589.
vrcssc fut grande à Dijon ; on y chanta le Te Deum. Les ligueurs pensaient avoir facilement raison de la rébellion de Flavigny, et ils crurent pouvoir achever par la séduction et la menace l'œuvre de Tépée. Les habiles gourmandaient la mollesse du lieutenant général Fervaques, et lui signalaient les courses de plus en plus hardies des royaux, jusqu'aux portes de Dijon. Frémyot, sommé de livrer Flavigny s'il ne voulait voir périr son fils détenu dans le
château de Dijon, répondit par une lettre sublime
ce Si c'est un crime d'être serviteur du roi et de se retirer dans une ville qui est sous l'obéissance de Sa Majesté, j'ai failli. .. Si dirai-je librement que j'estimerais mon fils très-heureux de mourir si jeune en la première fleur de son âge pour la chose publique, et innocent comme il est avoir un sépulcre si honorable, et par les destins ou malheur plutôt que par la faute de son père anticiper le cours de sa vie et éviter le sentiment des calamités qui sont apprêtées sur ce misérable État. Je vous supplie donc, monsieur..., croire que ni les tourments que Ton pourrait me donner, ni ceux que l'on fera à mon fils, que je sentirai plus que les miens, ne me pourraient ébranler à faire chose contre mon honneur et le devoir d'un homme de bien. J'aime mieux mourir tôt, ayant la réputation entière que vivre longuement sans réputation (1). »
Tavanes, son émule, agissait de son côté avec vigueur ;
(1) Cette lettre a élé imprimée en enlicr dans Y Histoire de sainte Chantai, par M. l'abbé Bougaud , et dans Y Histoire du Parlement de Bourgogne, par M. de La Cuisine, avant d'être insérée dans la Correspondance de la mairie de Dijon.
il emportait la ville et le château «le Semur (3 j mars), dont il lit son quartier général; puis, maître de la capitale de l'Âuxois, il courait à L'autre extrémité de la province, sur la Saône, et entrait dès le I avril àSaint-Jeande-Losne, ville qui n'avait jamais adhéré à l'Union, et où des partisans dévoués au roi l'attendaient. Après cette course rapide, il regagna ses montagnes et compléta ses premiers succès en s'emparant de Saulieu. Les habitants lui jurèrent à leur tour obéissance, et Guillaume leur laissa deux cents hommes de garnison aux Irais du roi. « On usa de ce doux traitement, dit-il, afin de mettre les autres villes dans le parti de leur légitime souverain. »
L'assassinat d'Henri III (1er août 1589) fut une sérieuse épreuve pour le parti royaliste. Plusieurs gentilshommes prirent prétexte de la religion du nouveau roi pour passer au parti des ligueurs. Le duc de Mayenne fit solliciter Frémyot de reconnaître le roi de la Ligue, Charles X. L'intrépide magistral était alors avec la petite armée royale devant le château de Duesmes; c'est là qu'il fit jurera Guillaume et aux siensde venger la mort d'Henri de Valois, et rédigea sur un tambour, au milieu du sifflement des balles, leur acte de soumission à Henri de Navarre.
C'était plus qu'une bande de partisans que cette poignée de sujets et de soldats fidèles; si presque toutes les villes étaient aux mains des ligueurs, les campagnes au contraire restaient fidèles au Béarnais; le Parlement, transféré à Semur, y rendait la justice au nom du roi Henri, et Guillaume présidait dans la même ville les États de
i50 GUILLAUME ET JEAN DE SAULX.
Ja province. Malheureusement la discorde se fit bientôt jour parmi les royalistes. Au commencement d'avril 1 590, Vaugrenant écrivant au roi insinuait perfidement que Guillaume garderait peut-être pour lui la plus grande partie de l'argent destiné à la solde des troupes ; accusation assez hasardée contre un homme qui empruntait sur son bien pour servir le roi de ses deniers comme de son sang. Il répugnait à Vaugrenant, ainsi qu'à beaucoup de gentilshommes, de marcher sous les ordres du fils de Gaspard ; ils eussent voulu voir au commandement un homme de haute noblesse ou un prince du sang. Bientôt les Chabot guerroyèrent à part, avec la pensée perfide d'occuper pour leur compte les forteresses que Guillaume avait prises. Celui-ci, réduit à ses seules forces, ne put rien tenter de décisif. A la fin de 1589 et au commencement de 1590, il attaqua sans succès Chàtillon et Montbard. La guerre de sièges même ne lui réussissait pas, et il en était réduit à la guerre de partisans. Tantôt on le voit mettant la main sur les provisions de sel de Digoin et Paray-le-Monial (I ) ; tantôt surprenant l'abbaye de Citeaux et y faisant sans scrupule grand butin ; tantôt enfin arrêtant les convois de marchandises et de vivres se dirigeant vers Dijon. Durant la saison des vendanges, il rôde sans cesse autour de cette ville, brûlant les moulins, ravageant les vignes, et poursuivant jusque dans les faubourgs les patrouilles d'arquebusiers et de cavaliers envoyés pour la protection des vendangeurs.
(t) Livre de souvenance de Pépin, novembre 1589, 1. 1, p. 55.
LA LIG1 E. l'.l
Avec un autre général, disaient ses adversaires, les choses eussent marché bien autrement. Aussi, quoiqu'il eût
été jusqu'au Fond du .Maine rendre personnellement hommage à Henri IV, le vieux maréchal. d'Aumont arriva au printemps de 1591 pour prendre le commandement de l'armée loyale. Il subit échecs sur échecs, assiégea inutilement Autun , Chalon, A vallon, bloqua Dijon dix-huit jours sans résultats, descendit jusqu'à Lôuhans et en Hiesse. Guillaume s'était modestement rangé à ses cotés; mais d'Aumont était prévenu contre lui par des conseillers auxquels il se fiait aveuglément. Comme beaufrère de Charnj , il subissait aussi l'influence des Chabot, sans parler de celle de Vaugrenant, dont la haine contre Guillaume s'envenimait de jour en jour. Il aggrava donc la division qui troublait déjà le parti. Obéissant aux suggestions de Vaugrenant, il demanda compte Bi aigrement à Guillaume de l'argent destiné à la paye des retires, que celui-ci quitta précipitamment le camp royal, autrement, dit un contemporain, d'Aumont l'eût laissé aux reîtres pour payement (I). C'est en songeante toutes ces vexations qu'il écrivit au roi une lettre qui est un • les actes les plus honorables de sa vie ; il le savait, car il Ta citée tout au long dans ses Mémoires. D'Aumont est accusé par lui, mais seulement au nom du bien public : a II a laissé le parti de Votre Majesté, qui ('tait bien uni avant qu'il fut venu, sur le point d'être partagé en deux. .. Je proteste que ce que j'en dis n'est point pour aucun Intérêt particulier, car le service de votre dite Majesté
(i) Livre de souvenance de Pépin, 17 octobre 1591.
se faisant bien en cette province, soit par moi ou par autre, je suis content... J'ai tant de fidélité en ce qui est de votre service, qu'outre que je suis disposé d'acliever d'y employer mon bien et ma vie, qui que ce soit ne me peut fermer la bouche que je ne publie ce qui viendrait à ma connaissance, important à votre service... » Grâce à cette abnégation, la guerre civile fut épargnée aux défenseurs du roi.
Elle était vive au contraire parmi les ligueurs, dont les chefs, Fervaques et Sennecey, avaient été sacrifiés tour à tour aux défiances des fanatiques du parti. Quant à Mayenne, il promettait sans cesse des secours qu'il n'envoyait pas, car il avait assez à faire en Normandie où il était aux prises avec Henri IV. 11 finit par déléguer son fils, le prince de Mayenne, âgé de treize ans, en lui donnant comme tuteur et comme guide le frère même de Guillaume, Jean, l'ancien gouverneur d'Auxonne.
Le vicomte Jean, dès le règne d'Henri III, s'était donné tout entier à la Ligue. L'assassinat des Guises à Blois l'avait fait serviteur et sujet de Mayenne. Celui-ci, à ce qu'il prétend, lui avait promis la lieutenance de Bourgogne incontinent après les armes prises; mais ensuite il avait rayé le mot incontinent, et s'était borné à lui offrir le poste subalterne de maréchal de camp. Jean, après avoir boudé quelque temps, accepta. 11 combattit à Arques, et après cette défaite, contribua à sauver Paris menacé par le vainqueur. A l'en croire, il aurait réussi par une marche forcée à pénétrer de nuit dans la capitale avec quelques troupes, y aurait relevé les courages, et s'il n'eût tenu qu'à lui, le Béarnais eût subi un
LA LIGl E. 153
désastre complet. En mars 1590, on le retrouve en Normandie, brillant soldat d'avant-garde , plus apte aux charges et aux. reconnaissances qu'aux combinaisons stratégiques. A [vry, trompé par sa courte vue, il entassa
sur un espace si restreint ses escadrons qu'il s'ensuivit une confusion funeste, et sa maladresse fut ainsi une des causes de la perte de la bataille (1).
Mayenne se délivra aussitôt de ce lieutenant incommode en l'envoyant comme gouverneur à Rouen 17 mars 1590). Le vicomte devait rester seize mois dans cette ( barge, où il n'avait été nomme que pour un temps, et il \ lit connue d'habitude plus de bruit (pie de bien. Ses courses armées à travers la Normandie pour ravitailler, dégager ou reprendre telle ou telle ville furent innombrables, et la plupart stériles pour sa gloire comme pour les intérêts de son parti. Mayenne lui promettait sans cesse des renforts et de l'argent, afin de conserver une province à laquelle il tenait plus qu'à toute autre, et ne lui envoyait rien (2). Si Jean put surprendre Bernay, il échoua devant Vernon et devant Mantes, et faillit même être pris dans cette dernière affaire. Le gouverneur du Havre, Villars-Brancas, fit d'abord campagne avjec lui; ils obtinrent quelques succès, puis se divisèrent quand il fallut partager le butin. De là une hostilité que le Parlement essaya en vain d'éteindre, et qui devait coûter au vicomte son gouvernement.
(1) Davila . Histoire des guerres civiles de France, li\iv \i. — Discours de la bataille de Garennes, publié par B. Halphen (Jouanst, 1875
(2) On Iroure >i\ lettres <!<' Mayenne a Jean, se rapportanl <i la lin <!«• 1591, dans l.i correspondance de Mayenne publiée par l'académie de Reims [1860, — I. XX IX).
A l'intérieur, Jean avait toujours la main plus violente que ferme. C'est ainsi qu'il cassa une élection d'éclievins très-régulière, parce qu'elle avait donné la victoire au parti modéré; comme à Mayenne, il lui fallait des « zélés », et il fit recommencer l'élection, sous prétexte que la précédente était a désagréable » au peuple. 11 n'y avait pas, on le voit, de démagogue plus complaisant que ce gentilhomme. Ses défaites achevèrent d'exaspérer la violence naturelle de son caractère.
Au printemps de 1591, il était parti avec l'intention de débloquer Chartres assiégé par Henri IV. En route, il avait dû congédier une partie de ses troupes qu'il ne pouvait nourrir, l'autre partie déserta; il ne put faire entrer dans Chartres qu'un secours dérisoire, et il rentra à Rouen maugréant et cherchant à se venger de son échec sur tout ce qui l'entourait. Il allait prouver qu'il aimait encore jouer au tyran, et que ses mésaventures d'Auxonne ne l'avaient pas corrigé. On l'entendit reprocher aux membres du Parlement d'être des femmes et non des hommes, dès qu'il s'agissait de combattre pour la Sainte-Union, traiter les modérés de brouillons, multiplier, au milieu des protestations du Conseil de la ville, les arrestations arbitraires. Craignant une émeute, il se rendit maître du fort Sainte-Catherine et v introduisit une garnison étrangère. Tout un parti se forma alors pour lui substituer le gouverneur du Havre, Villars-Brancas; les succès d'Henri IV à Pont-de-1'Arche et à Louviers achevèrent de le discréditer. La garde bourgeoise lui enleva par surprise le fort Sainte-Catherine ; quand Villars-Brancas se présenta avec une flottille dans le poit de
LA LIGl i:. 15»
Rouen, c'en fut fait de lui. Qu'au bruit de cette guerre civile, le Béarnais eût seulement l'ail mine d'approcher, et Rouen capitulait. Mayenne se hâta d'accourir afin d'empêcher ce malheur; il arriva à temps pour arracher au vicomte sa démission, confirma Villars- Bran cas dans la charge qifil avait conquise, et envoya son maladroit lieutenant comme maréchal de camp en Picardie sous les ordres du duc d'Àumale (1).
Le vicomte tint quelques mois à peine la campagne; en allant au secours de No y on, il fut fait prisonnier. Son infanterie s'étant débandée sous les furieuses décharges des royaux, il soutint avec quelques chevaux tout le choc de l'ennemi. Sa monture s'abattit sous lui, et blessé de trois coups d'épée, un bras rompu, il dut se rendre ^2 . Il était encore prisonnière la fin de cette année 1591, quand Henri IV tenta le siège de Rouen. Il refusa d'acheter sa liberté en indiquant les endroits faibles de la place; il ne voulait, disait-il fièrement, ni servir Henri, ni le tromper. « Prisonnier du roi, qui ne m'aimait pas, a moi ayant hérité de cette inimitié de mon père qu'il a accusait du conseil de la Saint-Barthélémy, mal pensé « et bien gardé, il résolut de me confiner en prison. i M. de Longueville l'empêcha, et après s'être mécon- « tenté, m'obtint, pour tirer de prison sa mère , femmes « et sœurs qui étaient retenues à Amiens, auxquelles « j'eus cet honneur d'être changé ; elles avaient offert <( cent mille Ocu^ pour sortir. Sa Majesté , me reconnais-
(i) Hoquet, Histoire du Parlement de Normandie ^ t. III. p. S46et &q — La Ligue en Normandie, par Robert à"Estainctot, p. 107-H DaTÎla, Histoire des guerres civilet de France li\. \u
i:;r, GUILLAUME ET JEAN DE SAULX.
« sant mal, estimait ma prison plus importante que l'ace mitié de M. de Longueville, auquel il me refusa par a plusieurs fois. Je faillis à me sauver à Compiègne; « douze de mes gardes imprudents,, quand j'étais couché ce se penchaient sur la table pour jouer, je sortais à « leur ombre ; n'eût été que je fusse assuré que le lende- « main les dames seraient changées pour moi. »
Sa liberté obtenue, il en profita pour hâter l'arrivée des Espagnols et d'Alexandre Farnèse, et pour faire lever le siège de Rouen. C'est du moins ce qu'il affirme dans ses Mémoires; il se peint ensuite non sans complaisance comme le mentor du célèbre capitaine espagnol et semble croire que tous les événements heureux ou malheureux de cette campagne ont été provoqués ou prévus par lui. La réputation militaire d'Alexandre Farnèse est assez bien établie pour que Jean de Tavanes reste à nos yeux le sergent de bataille dont parle le fabuliste, à propos de la mouche du coche :
Allant en chaque endroit Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
Tel était l'homme que Mayenne envoyait pour rétablir ses affaires en Bourgogne. Le 29 mai 1592, il fit son entrée à Dijon, au bruit des salves d'artillerie. Il arrivait rempli d'une activité fiévreuse, qu'il allait dépenser sans esprit de suite, en se heurtant à tous les obstacles.
Dès le 1er juin, il se présente au Parlement et le harangue avec cette verve hardie et décousue qui lui était habituelle : « La plus juste cause, leur dit-il, est de combattre la tyrannie, les rois n'étant rois qu'avec des conditions ;
ceux qui ont fait guerre à l'hérétique en seront loues d'ici à cinq cents ans. Voilà pourquoi j'ai sui\i M. de Mayenne
en Normandie et ailleurs; mais Dieu ne nous a pas donné la victoire décisive qui devait mettre lin à la lutte. Assistez-moi de vos conseils, j'ai appris à votre école ce que vaut la justice. » Tel fut le sens général de son discours : il le termina par une violente sortie contre ceux, qui ne faisaient pas partie de l'Union, et exprima l'espoir (pie les trois ou quatre petites villes qui résistaient encore serait facilement réduites (1).
Un mois après (1er juillet), à la réunion des Etats, il recommença ses déclamations. 11 était heureux, disait-il, d'être assisté de cette assemblée, pour mettre un terme aux abus, pour empêcher que les paysans ne fussent arbitrairement imposés comme ils l'étaient par ceux de l'Union ; ce qui ne l'empêcha pas de demander et d'obtenir vingt-cinq mille écus destinés à la solde de ses troupes. On lui amena de Comté et d'Allemagne de la poudre, des chevaux , des armes. Il s'en alla investir Yerdun-sur- Doubs puis, devant la résistance énergique qui lui fut opposée, leva le siège sous le futile prétexte d'envoyer ses soldats protéger les vendanges aux environs.
De retour à Dijon (fin septembre), il court brusquement au nord, jusqu'auprès de Langres, où il emportele château fort de Montsaugeon; il voulait par là assurer ses communications avec Mayenne et tenir en respect les bourgeois royalistes de Langres; puis, satisfait de ce
(1) Extrait d'un rolnme inlitulé : Registres du Parhmcnt de Dijon, de tout ce qui s'est passé pendant la Ligue (par VareoiM ) — Dijon. 1761
succès, il rentre à Dijon, où il recommence à s'agiter dans le vide, et à multiplier les discours inutiles.
Ainsi on trouve aux registres de la chambre de ville à la date du 19 décembre 1592, une longue harangue de lui. Il « dit que pour maintenir la religion Ton doit faire recherche de toutes sortes de remèdes, les ennemis faisant la guerre de jour et de nuit et n'épargnant rien. Les huguenots, par leurs bonnes intelligences, ont grandement affligé la France, et font encore. Et si les catholiques se joignent ensemble avec une bonne intelligence, il n'y a doute que la ligue sera très- forte et qu'elle dispersera les dits ennemis... Le mal qui se reconnaît c'est que ceux qu'on appelle pour le chasser sont cause de le faire plus grand, les uns n'y ayant point de bonne volonté, les autres (qui est le soldat), pillent, volent et font pire que l'ennemi.... Si les catholiques veulent s'aider, c'est de regarder le nombre d'hommes qu'ils peuvent faire avec les villages circonvoisins. Les armes mises entre les mains des furieux produisent de grands effets; de même les armes mises èsmains de personnes bien réglées et disciplinées. Il y a sept paroisses en cette ville composées de capitaines, etc., du nombre desquels il pourra en être tiré quelques-uns qui seront assistés de gentilshommes. ... Les Suisses Allemands, lansquenets et autres étrangers que l'on appelle pour faire la guerre ne naissent pas guerriers au ventre de leur mère ; mais c'est l'instruction et l'habitude qu'ils y prennent.... Et il convient que ladite ville se fournisse d'un bon nombre de piques pour s'en servir et étant les armes propres pour les villageois d'un premier commencement. » Le maire répondit à cet étrange orateur en le
comparant, non moins étrangement, à Lycurgue. Bientôt après la chambre de \ille le priait de faire marcher tous les privilégiés sous peine d'amende. Au même moment 2 janvier 1593), il y avait conseil au logis dé Jean pour la campagne prochaine. On y proposa de lever cinquante mille écus Bur les « riches et aises des villes » pour solder les reitres, « d'autant que la noblesse ne voulait obéir à M. le vicomte, ni les gens de pied 1). »
Au printemps, Jean, après avoir fait une apparition aux Etats généraux de la Ligue, tente de nouvelles promenades militaires, tantôt heureuses, tantôt malheureuses, sous le feu des petites places royalistes, son pupille à sa suite. Avec lui s'intronise un régime violent, arbitraire, démagogique.
L'attitude de Guillaume n'avait pas changé, en face de son nouvel adversaire : ((Simon frère le vicomte, avait- « il écrit au roi dès le premier jour, vient par deçà à la a guerre, comme il en est le bruit, je la lui ferai si ferme « que mes malveillants n'auront point sujet de me blà- « mer. » Il la lui lit eu effet, mais avec autant de courtoisie que de fermeté, se souvenant de leur amitié; Jean ne parait pas l'avoir imité, et n'avoir point épargné, le i ;i> échéant, les menaces à son frère I . .Malheureusement celui-ci, par suite de ses démêlés avec Mirebeau et Vau-
(i) Journal de Breunot, 2 janvier 1593, — t. I. p. 257. Jean se plaint d'autre part dans les Mémoire* que !<•> capitaines de place étaient en ombrage de lui. On se souvenait évidemment de s,i conduite I Auxonne «'i a Rouen.
{2) journal de Breunot, m avril i :»'.'!. — t I. p. 296. Cf. les Mémoires:* faisions chacun de notre côté ce que ^oi^ de bien pouvaient faire. Nous nous batlions loyalement pour notre parti, non par inimitié, nous étant assistés en plusieurs traverses, il ne laiss i pas de se trouver des méchants qui dirent que nous nous entendions, ce qui était faux. »
grenant, continuait à être réduit à l'impuissance. Amis et ennemis semblaient conjurés pour l'accuser; les uns et les autres répandant malignement le bruit qu'il allait suivre l'exemple de son frère, et passer sous les drapeaux de la Ligue.
Il était au contraire tout entier à sa tâche ; avec les forces dont il disposait, il poussait des pointes hardies jusque vers Dijon. Un jour, il faillit enlever les députés ligueurs à leur sortie des États ; un autre jour surprendre le château de Talant, d'où il aurait tenu la ville en échec (1). En dehors de la province, il trouvait des auxiliaires dans la ville de Langres, qui resta toujours fidèle et dévouée à Henri IV, dans le gouverneur de Champagne Dinteville, depuis son gendre, dont il souhaitait l'appui et contre ses ennemis et contre ceux de son roi : « Si nous étions « honorés de votre présence, lui écrit-il en juin 1593, « peu de choses nous seraient impossibles, ce serait le « moins de rendre chacun en son devoir. »
Ces deux lignes attestent le degré de division et de faiblesse où était tombé le parti royal. Ce parti répondait pourtant si bien aux besoins du pays qu'il ne pouvait être vaincu; de plus il était plein de vie et de force, si on le compare à ses adversaires. En mai 1594, Henri IV avait mandé près de lui Guillaume et Vaugrenant, pour tâcher de les réconcilier. Guillaume aigri sans doute ne se rendit pas à l'invitation ; et cependant, quand à son retour, Vaugrenant faillit être pris par les gens de Seurre, Guillaume lui envoya de son château de Bonnencontre un
(1) Livre de souvenance de Pépin, 7 juillet 1592. — Registre des délibérations de la chambre de ville, 4 octobre 1592.
LA UÇUE. Kl
secours (iui le dégagea (1 .C'était le même homme qui renvoyait les prisonniers sans rançon, et défendait aux siens, sous peine de mort, d'empêcher le labourage et de prendre les chevaux du paysan (2).
C'était une triste situation (pie celle des villes et des seigneurs, entre les deux partis. Les unes étaient lasses de vi- \ re au jour le jour, tour à tour menacées par les royalistes et les ligueurs, contraintes de payer successivement l'impôt aux deux partis, ne sachant si elles devaient envoyer des députés aux États de Dijon ou à ceux de Se mur, et craignant dans les deux cas de porter la peine de leur décision. Les autres, voyant fléchir lentement la fortune • le la Ligue, se tournaient vers un maître auprès duquel ils devaient trouvera la lois le mérite et le profit de la soumission. Voici entre mille Un épisode qui témoigne du degré de desordre où on était tombé; on ne rencontre dans les chroniques féodales rien de plus caractéristique.
Une trêve avait été conclue dans le Nord, pour tout le royaume, entre Henri IV et Mayenne. Dès le mois de juin 1593, Guillaume l'avait annoncée aux siens; Jean au contraire s'obstinait à en contester l'existence, sous prétexte qu'il n'en avait connaissance <pie par les ennemis. On l'accusait de vouloir la nier jusqu'à ce qu'il eût reçu de l'argent pour licencier -es troupes. Enfin elle fut publiée par le Parlement le 17 août.
{I) Journal de Breunof, \ juin 1594, — i. I, p. 145. Vaugrenanl se montra ]>ru reconn tissant, en- on le roil six m >i> après prendre douze <>t tgea à Irc-sur- Tille pour garantir le payement d'une dette que Guillaume aurait refusé d'acquitter (1(1., 25 déc. 1594, — t. II, p. 421).
('>) Journal de lircunot, 7;i\iil 15.0. — t. 11. |».
Comment fut-elle observée? Un exemple va le montrer. Trotedan, ancien compagnon d'armes du maréchal, avait été nommé par Jean gouverneur de Montsaugeon. Le L2 août, avant la publication de la trè\e, la femme de l'ancien lieutenant général de Mayenne, M"'c de Fervaques, qui tenait la forteresse de Saulx-le-IJuc, s'était emparée d'un certain nombre de villageois pour les contraindre à lui fournir des vivres; Trotedan attaqua le convoi, délivra une partie des prisonniers; puis il continua à se venger sur les vassaux de Mmc de Fervaques, dont il décimait les troupeaux à l'occasion. Celle-ci exerça des représailles sur tous les habitants de Dijon qui tombèrent entre ses mains. Ce fut dès lors un concert de récriminations, interrompues par des tentatives armées, entre les magistrats royalistes deLangres et les magistrats ligueurs de Dijon, tenus en échec, les premiers par Montsaugeon, les seconds par Saulx-le-Duc. A Dijon surtout, le peuple murmurait et demandait que ïrotedan fût désavoué et emprisonné; la chambre de ville somma Jean de couper court aux déprédations de son lieutenant. 11 eût fallu en même temps réduire à l'impuissance Mrae de Fervaques, qui réclamait avant toute négociation, en vraie Normande qu'elle était, le bétail, les prisonniers, l'argent qu'on lui avait enlevés. De leur côté , les habitants de Langres sollicitaient contre Trotedan l'intervention du vicomte, et recevaient de lui une lettre évasive, où il se bornait à leur promettre la sécurité pour le temps de leurs vendanges. En janvier 1591, Montsaugeon est inutilement attaqué par des Suisses royalistes ; avec eux marchent deux mille paysans exaspérés qui ont demandé
LA I.K.l E.
à monter les premiers à la brèche. En juillet, nouvelle tentative des Langrois. Si .M""' de Fervaques, contenue
par son mari, mit un terme a BC8 courses au h ai nie Dijon,
Trotedan continua ses brigandages. Les Langrois i ffraienl
pour l'éloigner des sommes importantes. La maréchale
de Tavanes se mêla alors à l'affaire : elle passait un»1 partie de Tannée au Pailly, et ne s'y trouvait guère en sûreté, craignant d'j devenir otage de l'un ou de l'autre parti. A plusieurs reprises elle \int trouver son lils, et intervint pour qu'on acceptât les propositions pécuniaires des Langrois*, et pour (pie Montsaugeon lût démoli. Apres de longues hésitations, Jean n'osa accepter sans consulter Mayenne, qui agréa un accommodement, mais à condition qu'il aurait la moitié de l'argent : <( M. le vicomte n'en est trop aise; il se plaint aussi que M. le prince commence à s'émanciper et ne le veut plus croire (1). »
L'année 1594 \it promptement déchoir, entre les mains de Jean, la fortune de la Ligue. Les nouvelles les plus accablantes pour la cause se succédaient : la prise de Paris, l'abjuration du roi. Jean avait grandi en dignité, Mayenne l'ayant nommé maréchal de France; mais la force lui échappait; il ne pouvait plus être sincère en conservant en face des royalistes son attitude de victorieux : « Gardez-vous de leurs taux, bruits, écrivait-il aux Avallonnais, lorsqu'ils chanteront victoire; c'est au temps (pie Dieu leur prépare la fosse pour tomber <le-
(t) Journal de Breunot, 8 octobre 1394,— t. il. p. 349. Après sa soumise a Henri [V, Jean garda Montsaugeon, qu'il ne voulut rendre que moyennant 13,000 écua. Le ch&leau lui alors éyacuK ri rasé par les Langrois.
dans (1). » Do telles fanfaronnades ne trouvaient plus guère créance. Quelque temps après, quand il voulut jeter du secours dans A vallon, et y entrer avec un régiment, telle était la terreur inspirée désormais par ses bandes qu'on ne voulut le recevoir qu'avec une petite escorte. Il se retire vers Auxerre, où il subit le même affront. Il revient alors précipitamment sur A vallon , dont il obtient rentrée sous promesse de sa part de ne s'y point arrêter; à peine introduit, il livre la ville à un pillage qui dura une semaine. Aussi peu de jours après, les royaux prenaient possession d'Avallon aux acclamations générales (2).
Dès lors, les défections se multiplient; les gens de Noyers crient : Vive le roi ! et prennent des écharpes blanches sous le feu du château. Villes et seigneurs saisissent la première occasion pour embrasser la cause royale. Jean, plus compromis que ses complices, s'enfonçait dans une résistance désespérée. Ses soldats étaient des Suisses mal payés ou des partisans indisciplinés qui n'épargnaient ni les champs , ni les églises , et qui soulevaient partout sur leur passage la haine ou l'émeute. Aux États, dès octobre 1593, les députés de Dijon avaient été les seuls à ne pas réclamer la fin de la guerre. Les paysans des environs souffraient plus que jamais, et la plupart pensaient comme ce brave homme qui un jour, à la Sainte-Chapelle, entendant un prédicateur vociférer contre le Béarnais, lui cria : Prêche ton évangile, sans par-
(1) Lettre du 20 février 1594.
(2) Raudot, Une petite ville au seizième Siècle (notice lue a h Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne, 1357).
LA UGl E. 1C:;
1er des princes. Les politiques devenaient plus nombreux, plus hardis. Ou accusai! non sans motifs beaucoup de magistrats et jusqu'au père gardien des cordeliers d'avoir avoué leurs sympathies pour le « roi de Navarre ». Jean était réduil à faire ^\r> emprunts forcés qui irritaient la mairie; il voulait imposer une garnison à la ville, qui résistait, dans la persuasion que certains hommes entendaient par la s'assurer les moyens de faire acheter leur soumission a Henri IV. Entre les chefs, les démêlés se multiplient, en même temps que les rangs dès soldats sYclahcissent , et que la lassitude et la trahison font 1 ur (envie. Au mois d'août 1594, est découverte la conspiration de La Xcvnc et Gault, l'un maire, l'autre capitaine des milices, qui avait pour but d'ouvrir aux royaux les portes de Dijon. Jean, pour arracher à l'un et à l'autre des aveux, leur avait promis la vie sauve sur son honneur de gentilhomme; au conseil de ville, on ne tint nul compte de ses engagements, et malgré ses protestations et celles du prince de Mayenne, La Verne et Gault eurent la tète tranchée. Les bourgeois ligueurs ne reculaient pas devant les mesures les plus violentes, tout en tremblant devant les casaques vertes des royaux, qui se montraient à chaque instantdans la campagne. L'espionnage, la délation, la loi des suspects étaient a l'ordre du jour.
Seule, la fortune de Jean continuait àmonter, au milieu des échecs de son parti. Mayenne, partout battu, finit par rejoindre son lieutenant en Bourgogne, et pour se l'attacher plus étroitement, lui lit épouser sa belle-fille Gabrielle des Pics de Montpezat. « Il ne se parlait à Dijon que de faire tournois et courre la bague pour se réjouir
<iu mariage. » (l)Les Beaunois «lurent fournir le vin du banquet de noces, pendant qu'on détruisait leurs faubourgs et qu'on armait leurs remparts au profit d'une cause qu'ils détestaient. En février L595, un homme qui dans sa jeunesse avait été traité par le maréchal de Tavanes d'cdgnorant » et de « huguenot », Biron, est mis à la tête des troupes royales, et il assiège Beaune, pour couper les communications entre Jean enfermé à Dijon et Mayenne qui attend au sud du duché des renforts venant de la Comté et de l'Italie. Guillaume accourt se placer sans résistance sous ses ordres, et occupe Maçon et Cluny, pendant que les bourgeois de Beaune livrent leur ville et refoulent dans le château la garnison, qui se rendit après cinq semaines da résistance.
Jean était cerné; Dijon même le désarmait en s'ameutant pour ne pas recevoir de garnison, et pour repousser des portes Tavant-garde des bandes ligueuses. Le vicomte put tout au plus obtenir que ses troupes restassent cantonnées à deux lieues de la ville. Il ne se sentit plus dès lors en sûreté au milieu d'une population où a les politiques remuaient les cornes (2) » ; chaque nuit il sortait secrètement de la ville, et s'en allait coucher à une demilieue, derrière les murailles du château de Talant, qu'il avait acheté pour son compte et fait occuper par une garnison de gens dévoués.
Le 23 mai, Nuits capitule, et les éclaireurs royalistes sont en vue de Dijon. Le lendemain , le Parlement s'as-
(l)Palma Cayet, Chronologie novenaire.
(2) Livrtde souvenance de Pépin, , 19 nui 1595, — l. I, p. 127.
LA L1G1 i: 107
semble, et l'on parle ouvertement de la paix; le 21 . Biron plante ses tentes au pied des remparts. Les politiques prennent aussitôt les armes et font des barricades pour avoir l'honneur de se soustraire eux-mêmes à la tyrannie de la commune ligueuse. Le Parlement reconnaît pararrêl HenrilVet envoie des députés à Biron. En vain Jean prend possession, au centre de la ville, de cette maison du .Miroir d'où sou père avait maté les huguenots; voyant les rues couvertes de barricades tournées contre lui, il commence à désespérer de la résistance. Il projette d'enlever à la procession traditionnelle de la Sainte-Hostie, qui doit avoir lieu le lendemain, tous les magistrats. Mais le soir même, la porte Saint-Pierre est livrée el ouverte, l'armée royale occupe la ville sans effusion de sang, et réduit Jean à la fuite. Les plus obstinés ligueurs Renfermèrent au château, et ne cessèrent de tirer toute la nuit et une partie du lendemain sur la ville, mutilant avec leurs boulets les maisons sans défense, et brisant même une cloche dans les (ours de l'abbaye de Saint -Bénigne. Il fallut entamer contre eux un siège en règle, et ce fut Guillaume qui amena les pièces d'artillerie destinées à faire brèche.
Cependant Henri IV avait suivi Biron; il avait traversé Dijon en toute hâte, et couru, le ûdèle Guillaume à su suite, arrêter l'invasion espagnole à Fontaine-Française, Jean, réfugié ^uv la colline de Talant, profita de son absence pour essayer de rétablir ses communications avec le château de Dijon, et tenta une sortie qui échoua. La maréchale accourut sur ces entrefaites pour négocier la soumission de son fils; et quand le roi revint de sa court i
campagne, le vicomte consentit à rendre son dernier refuge. Ce fut encore son frère qui, avec le président Fremyot, fut désigné pour recevoir sa soumission et qui, lelendemain, l'amena au roi ceintderécharpe blanche (1). Jean avait fait payer cher sa reddition; neuf mille écus pour Talant, dont il devait rester capitaine, et les gages de maréchal de France , avec promesse formelle du premier titre vacant. Mais le Béarnais ne tint pas grand compte de ses engagements. Lorsqu'il fallut payer le vicomte, il demanda aux magistrats de Dijon de lui avancer l'argent (2) , n'obtint rien , et comme il dut emprunter à ses gentilshommes pour acquitter sa dette, il imposa la ville à douze mille écus. Quant à la dignité de maréchal, Jean l'attendit toute sa vie.
Guillaume; le serviteur sans reproche , ne devait être guère mieux traité. Après le départ du roi, il avait achevé la pacification de la province en dispersant les bandes qui battaient encore la campagne (3) . Ce fut un grand étonnement quand on apprit que Sennecey, personnage équivoque et jadis tour à tour transfuge des deux camps, devenait lieutenant général de Bourgogne (4). Il était de ceux dont la réputation résiste à tous les naufrages, et
(1) J. Garnier, Histoire du château de Talant. (Dans les Mémoires de la Commission des antiquités de la Côte-d'Or, t. III.)
(2) Lettre du 1er juin 1597. (Dans la Correspondance de la mairie de Dijon, t. III, p. 13.)
(3) Lettre de Guillaume au président Fremyot, 25 septembre 1595. (Dans la Correspondance de la mairie de Dijon, t. III, p. 3-4.)
(4) « Le 28 (mars 1590), M. de Sennecey fut mis en possession dontM.de
Tavanes reçut un coup de corne, ne s'en pouvant contenter, et fut frustré et mis hors dudil gouvernement, dont je crains fort qu'il ne nous avieunc quelques guerres. ■» (Livrede souvenance de Pépin, m ira 159G, t. I, p. 150.)
LA L1GI E. ICO
qui savent faire estimer plus un repentir intéressé qu'une Gdélité inviolable. Quand il fallu! entériner ses lettres au Parlement , Guillaume présenta une requête comme ayant exercé cette charge pendant les troubles. Dix-sep! voix contre seize déclarèrent qu'il fallait se pourvoir devant le roi pour mieux connaître sa volonté. Guillaume coupa court au débat ; il se désista de sa plainte, et se contenta d'un don de \ ingt mille cens I . Le Parlement, en enregistrant les lcttresde nomination de Senneeey. avait pris soin de déclarer : « attendu q.ue le sieur de Ta vanes a eu récompense du roi telle qu'il la méritait... & Cette récompense ne consistait pas seulement dans une indemnité pécuniaire, mais dans les lettres d'abolition qu'Henri IV avait accordées à Guillaume, et qui renfermaient la pleine approbation de sa conduite et l'éloge sans réserve de son dévouement (2). C'étaient là de ces paroles qui étaient la monnaie courante du Béarnais; elles étaient précieuses néanmoins dans la bouche d'un prince hostile à quiconque portait le nom de Saulx ; elles suffirent à payer le serviteur li lèle, et celui-ci devait justifier encore durant sa longue vie la confiance de son maître.
En 1002, le vainqueur de la Ligue bourguignonne, Biron, conspire à son tour, prend les armes et b' empare
(!) Journal (h- Breunot, 24 janvier 23 mars 1596, t. [II, p (2] Unis ces lettres du 24 février 1595, il est dit que Guillaume B'esl ■ employé fort courageusement, n > ayant épargné tes biens, s'étanl en toutes ses actions porté avec telle ii<l»-lii<; el affection que, outre li louange et réputation qu'il en a acquise partout, notre <lii seigneur et frère(Henri III) en avait eu très-grand contentement, après le décès duquel, lors |u il sembl lit que les cou- - ir- plus constants dussent être ébranlés, il se serait porté encore plus éreusement, etc. (Chambre des comptes de Dyon. — Registres d'eru Irement (!<•> édita.)
du château de Dijon. Guillaume fut le premier prêt à courir sus'au rebelle. Au bruit de ce qui se passait, il accourt à Dijon; un matin on le voit entrer, hotte et éperonné, dans la grand'chambrc du Parlement; il vient, dit-il, « employer sa vie et ses moyens pour le service de Sa Majesté et la conservation de la province en son obéissance (1). » Séance tenante, la cour rendit un arrêtordonnant de lui obéir et de le reconnaître, jusqu'à ce que le roi, averti à son tour, eût avisé à la situation. Guillaume se bâta d'envoyer des gentilshommes dans les campagnes pour s'assurer qu'on n'avait pas à craindre d'invasion étrangère, et investit le château, qu'il n'eut pas même l'honneur de prendre. Bientôt il vit arrivera Dijon le marquis de Mirebeau, puis le maréchal deLavardin, avec tous les pouvoirs nécessaires pour rétablir l'ordre. Sans une réclamation, sans une plainte, il rentra dans ses terres, d'où il ne devait plus sortir. Décidément il y avait entre Henri IV et sa famille des ressentiments et des rancunes que son dévouement, que le souvenir d'une alliance projetée entre sa sœur et un cousin du prince n'avaient pu effacer (2).
Guillaume n'en était pas moins resté jusqu'au bout , sans empressement, sans bruit, sans rancune, le soldat obéissant, l'esclave du devoir accompli pour lui-même.
(1) Journal de Breunot, 16 juin 1602, t. III, p. 239. {').) Sur ce projet de miriage, v. le Recueil des Lettres missives d'Henri IV. [Lettre du 20 juin 1582, t. I, p. iS7.)