CHAPITRE SIXIEME
Les i avança et lesCondés.— Jacques de Saulx, ses Mémoires.— Son rôle sous la Fronde. — Il lente de soulever Dijon (1650). — Il <isi détail à Aro-sur-Tille par son cousin le marquis de Tavanes. — assiégé dans Bellegarde, il capitale.— Son séjour à afontrond, en Picardie. — Sa retraite sur Stenay. — 11 est lieutenant de Condé dans la campagne de 1652, à Étampes, au faubourg Saint-Antoine. - Son dnel avec II. de Quintin. — Sa retraite en Bourgogne. — Son amitié avec Bussy-Rabutin. — Il meurt (1683).
Les Condés furent au XVII" siècle, pour la maison de Saul.v-Tavanes, ce qu'avaient été les Guises au XVIe. Devenus de père en fils gouverneurs de Bourgogne,
(i) Sources principales :
Manuscrits.
\" Lettres «!•• Jacques.
Mémoires de Philibert de La Mare (Bibliothèque de Dijon, ms. n 1!
Imprimés.
1° Mémoires de Jacques ( Cologne, 1691 ), réédités ava notice et notes p&i Moreau Paris, Jannel is
&• Mémoires de Millotet, avocat général au Parlement de Bourgogne.— Avecdo les de Maleteste (publiés en 1866 d m> les Analecta Diplonensia).
:\° Correspondance du premier président Brulart, éditée par de La Cuisine
î° Mémoires et correspondance de /lussy-lîahutin.
5° Mémoires de Montglat, Lenet,MVede Monfjicnsier, Mathieu Mole. • •!«
ils ne pouvaient ne pas distinguer une famille qui passait pour la plus ancienne de la province, et qui avait donne à leurs prédécesseurs d'illustres auxiliaires. Le temps où un Condé était menacé à Noyers par un Tavanes était loin ; ou plutôt le service secret qu'un Condé avait alors reçu d'un Tavanes ne pouvait être oublié, même après un demi-siècle. Ce fut donc sous les auspices des premiers princes du sang que Claude, fils aîné de Guillaume, fit son chemin dans le monde. Après avoir sollicité en vain la lieutenance de Bourgogne (1), il obtint successivement l'office de grand bailli de Dijon, et un commandement dans les gens d'armes d'Henri de Condé. Ces charges passèrent, après sa mort prématurée , à son fils, un des futurs héros de la Fronde.
Dans l'histoire de la noblesse française , les frondeurs sont les petits- fils dégénérés, mais reconnaissables, des ligueurs. Jacques de Saulx fut, sous Louis XIV, ce qu'avait été le vicomte Jean, son grand oncle, sous Henri IV. Serviteur fidèle du grand Condé, son ami autant qu'on pouvait l'être, il le suivit avec une égale ardeur sur les champs de bataille de la guerre étrangère et sur ceux de la guerre civile ; même, pendant deux ans , ce fut un capitaine qui donna fort à faire à Mazarin et dont les exploits défrayaient les pamphlets et les gazettes. Puis soudain, à trente-deux ans, il disparaît pour toujours de la scène des camps et du monde, il vit jusqu'à sa mort sur ses terres de Bourgogne, se consumant, comme son ami Bussy-Rabutin, dans une retraite oisive. Moins
(l) Sur Claude de Siulv, voy. Lettres de Malherbe à Peiresc (éd. Régnier, t. II I, [). 287, 293, 358).
coupable que le premier prince du sang et moins heureux: que lui, le vieux, frondeur ne trouvera place ni dans les palais ni dans les armées de Louis XIV.
Occupa-t-il ses loisirs forcés en écrivant les Mémoires qui parurent sous son nom en 1691 , huit ans après sa mort? S'il n'a point pris la plume, il a évidemment inspire l'interprète de sa pensée; il a voulu, par son intermédiaire, tracer un mémoire justificatif de sa conduite durant les guerres civiles (I). Ce petit volume met en scène Jacques au moment de l'arrestation des princes, et le quitte quand il quitte lui-même le camp du prince de Gondé. On en retrouve des passages entiers, textuels, dans les Hémoires de Bussj , qui ne parurent qu'en 1696. Certains se sont demandé , quoique la question paraisse résolue par la date, lequel avait copié l'autre; ils ne voulaient pas supposer sans doute que Bussy-Rabutin , si soigneux de sa gloire littéraire, fut descendu à dérober quelques lambeaux de prose à l'obscur biographe de son ami ; c'eut été pour eux, à l'inverse de la fable, le paon se parant gratuitement des plumes du geai. Cependant, pour que le secrétaire de Tavanes fut le coupable, il faudrait qifil eut eu communication du manuscrit de Buet alors c'est du consentement de l'auteur qu'il lui aurait l'ait des emprunts. Serait-il bien étonnant du reste que Bussj eût été le voleur, lui qui mettait si cavalièrement
(i) « Dans un exemplaire qui a appartenu in couvent d'Issy, j'ai trouvé la note suivante : Cea Mémoire* <>nt <;it; recueiUia et donnés au public par >". J.Bindo, avocat, rt sur lf tilrc on a marqué ex dono tnetorts. » (Qnérard, France lt(i<raire.)
Us n'ouï pu être écrits avant 1672, car ou > cite la mort du chancelier Séguier.
à contribution les écrivains latins, et se crovait autorisé à marquer de son nom leurs phrases, parce qu'ii les avait traduites?
Quoi qu'il en soit, les Mémoires deJacques nous offrent sur certains épisodes de la Fronde un récit assez intéressant, assez animé pour qu'on ait jugé bon de les rééditer de nos jours. Je voudrais voir en tête, au lieu de l'image assez vulgaire que certains exemplaires de l'édition originale contiennent , la reproduction du beau portrait que renferme le musée de Dijon. Jacques s'est fait représenter portant la cuirasse et i'écharpe militaire sur l'habit de cour; une de ses mains gantées de buffle tient le bâton de commandement, cet insigne qu'il a eu si peu de temps le droit de porter, et que le roi ne lui a plus permis de reprendre. Cette figure douce et sérieuse, encadrée dans les flots d'une perruque blonde, cette fine moustache, ces yeux bleu clair d'une expression calme et résolue, révèlent en lui l'homme de cour et de guerre, mais avant tout le bon soldat, ambitieux et brave, digne de ses protecteurs et de sa race. Lenet, qui ne l'aimait pas, lui a rendu ce témoignage : « Tavanes, qui a toujours été assez droit en besogne, aime assez son compte et ses avantages; mais, soit parce qu'il connaît son talent, soit par sa pente naturelle, nous ne l'avons jamais vu entrer dans aucune intrigue. »
Dès l'adolescence, Jacques de Saulx connut les champs de bataille et la cour. Il était né en 1G20; âgé d'un an de plus que le grand Gondé , attiré auprès de lui par la charge de son père, il fut élevé dans sa compagnie, et compta de bonne heure parmi ces vaillants et brillants
petits-maîtres qui devaient former, contre l'Espagne et contre Mazarin, l'état-major du héros. A dix-neuf ans , il se distinguait au eiége de Perpignan. On le voit depuis à Rocroy, à Thionville où il a le bras percé d'un coup de feu, à Nordlingen, aux sièges de Lérida et d'Ypres. Sa conduite dans ces diverses affaires lui valut en 164$ le brevet de maréchal de camp : c'est, à la suite de Condé , un serviteur obscur et fidèle du roi. Il est vrai que l'attachement à M. le Prince domine en lui tous les autres; et d'après les idées d'alors, il eût accompli un acte presque blâmable, et en tout cas extraordinaire, en l'abandonnant sur les champs de bataille de la Fronde. Il devint donc un de ses meilleurs et de ses plus vigoureux lieutenants, dès le premier jour de la prise d'armes des princes (1).
La première page de ses Mémoires le montre, après l'emprisonnement de Condé à Vincennes, courant à francétrier sur la route de la Bourgogne janvier 1650). Il va tenter dans son pays natal ce que M"" de Longue ville à
(i) La lettre Inédite de Jacques qui suit (Bibl. nul. — Cab. des litres] me sembleétre, quoique l'adresse et la claie soient incomplètes, un engagement pria envers Condé
\ Bon Altesse
Monseigneur, L'extrême envie que j'ai «!<• ne demeurer inutile en un service fait qu'en attendant quelque meilleure occasion je n'ai pas voulu faillir d'obéir a \«>n commandements, encore que ce --"il en chose de si peu de considération que j'ai bonté tic vous les présenter. Toutefois je roua supplie très-humblement les vouloir accepter de bonne volonté avec mon très-humble service comme chose qui vous est acquise <!<• longue main, et sera le reste de mes jours que | estimerai pour très-bien employés s'il se présentait quelque bonne occasion pour prouver ;i Notre altesse combien je lui suis Irès-humbk et très-obéissant, «-t avec cette vérité je prendrai la hardiesse de vous baiser très-humblement les
mains priant Dieu, ••le.
A Paris, ce wiu.
210 JACQUES DE SALLX.
Rouen, Turenne à Stenay essayaient de leur côté; il va fomenter la guerre civile. A première vue, il pouvait espérer réussir. Condé avait à Dijon un certain nombre de partisans sur lesquels il croyait pouvoir compter; Comeau et Bussierre, créatures de son père, qui occupaient le château, au Parlement le premier président Bouchu , l'ancien procureur général Lenet et une partie des conseillers. Certains corps de troupes penchaient de son côté : ainsi on racontait qu'à Beaune, à la fin d'un repas, les officiers du régiment de Persan, leur major Baas en tête, avaient fait couler quelques gouttes de leur sang dans leurs verres, et avaient trempé leurs épées dans ce mélange en jurant de mourir pour la délivrance du prince. Il avait été convenu qu'ils dissimuleraient leurs sentiments, resteraient unis, prêts à courir du côté de Bellegarde ou de Stenay. Bellegarde en particulier, quoique dégarnie , mal armée, sans munitions, était aux mains d'un officier dévoué à Condé, Le Royer de Saint-Micaut; située près de la frontière espagnole, elle pouvait devenir pour le parti un centre de résistance (1). Heureusement pour la cour, toutes ces forces s'ignoraient pour ainsi dire les unes les autres; l'événement qui devait les soulever simultanément ne les trouva point préparées, et Jacques de Saulx crut à tort que son titre d'élu de la province et sa présence à Dijon suffiraient pour les rallier toutes à lui, sous une direction commune.
Donc, une nuit de janvier 1650, il arriva en poste
(1) On appelait alors Bellegarde, du nom d'ua ancien gouverneur de Bourgogne, la petite ville deSeurre, chef-lieu du comté du même nom, sur la rive gauche de la Saône.
% aux portes de la ville. Il se présenta aussitôt au château,
où Comeau et Bussierre protestèrent contre une levée de boucliers inopportune, et ne lui permirent même pas de demeurer. Ainsi repoussé, Jacques vint frapper à deux heures du matin à la porte de Lenet, et lui demander ce qu'il y avait à faire. Il lui exprima d'abord son intention de gagner Bellegarde : « Mieux vaudrait, répondit l'ancien procureur général , occuper le château (TAuxonne, qui n'est pour ainsi dire pas gardé; en ce cas, il faudrait partir à l'instant, agir avant que la nouvelle de l'arrestation de M. le Prince y soit parvenue, et n'ait désarmé d'avance les timides. »
Au lieu de suivre ce conseil, Jacques voulut s'assurer qu'un soulèvement à Dijon n'avait aucune chance de succès. Le matin il courut (;à et là, soufflant la ré\olte à l'oreille du premier président et des gentilshommes qu'il supposait acquis à Condé. 11 descendit même dans la rue pour tenter la fidélité des bourgeois : « Quoi ! Messieurs, s'écriait-il, M. le Prince est arrêté par Hazarin, et vos boutiques ne sont pas fermées! Souffrirez-vous qu'on le retienne, puisque Paris et toute la France le redemandent? i A son grand étonnement, chacun, soit crainte, soit conviction que tout était inutile, lui tourna le dos 1 . Le doyen delà Sainte-Chapelle se borna à offrir sa bourse et ses prières; l'évêque de Châlon proposa d'engager Ba vaisselle. Quant à payer de M personne, aucun n'j songea. Les magistrats ne hasardèrent même pas une protestation.
(1) Mémoires de Millolef, j». 12. j
Quelques hommes énergiques, dévoués au roi, profitèrent de cette disposition incertaine et passive des esprits : il faut citer parmi eux au premier rang l'avocat général Millotet. Ce magistrat trop peu connu a été une des gloires du Parlement de Bourgogne par son noble caractère, par sa ferme conduite dans des circonstances difficiles, et aussi par son talent d'écrivain ; ses Mémoires ne seraient point déplacés à côté de ceux des Motteville et des Retz. Il requit immédiatement qu'il fût enjoint au maire de faire prendre les armes à la milice, et de s'assurer de Jacques et de ses complices. Le Parlement fit droit à cette requête, sans que le premier président se permît autre chose que quelques objections timides. Non content de ce succès, Millotet se fit, comme on le lui reprocha plus tard, tribun du peuple. A sa sortie du palais, il harangua la foule qui se pressait aux portes, déclarant qu'il n'y avait pas un instant à perdre, et qu'il fallait se saisir du rebelle.
C'était faire beaucoup d'honneur à Jacques , qui était déjà rentré découragé à son logis, « où étaient cinq ou six gentilshommes aboyant contre la lune (1) ». Sur de nouvelles instances de Lenet, il s'échappa le jour même avec l'intention d'aller surprendre Auxonne; il n'était pas à une lieue de Dijon , qu'il revint à son premier dessein, et courut s'enfermer dans Bellegarde. Cette petite ville fut dès lors la place d'armes du parti. « S'il y avait quelque meurtrier ou prévenu de crime, ou quelqu'un qui voulût se venger de son ennemi, il se jetait dans Bellegarde (2). »
(1) Mémoires de Lenet, ln partie, p. 215.
(2) Mémoires de Millotet.
Pendant qu'un Tavanes se levait ainsi en faveur d'une cause désespérée dès le premier jour, un autre Tavanes, son cousin, accourait à Dijon, « tout de cœur pour servir le roi ». Henri de Saulx, marquis de Mirèbel, lils aîné du vicomte Jean, ressemblait plus à son oncle Guillaume qu'à son père. Il avait été un brillant soldat dans les campagnes du Piémont sous Louis XIII. On l'avait vu, lors de l'invasion de 1636, à la tète de quelques centaines de Dijonnais armés, courir sus aux impériaux, puis, plus tard, pousser ses pointes hardies jusqu'au cœur de la Franche-Comté, « Tavanes, marquis de Mirebe!, dit un historien franc-comtois, vint brusquement assaillir la ville de Gy avec cavalerie, infanterie et canon (13 août 1 G i l ) . Le bonheur voulut qu'une troupe de vieux soldats faisant escorte au sel qui était conduit de Besançon à Gray se rencontra à Gy à l'heure que Tavanes
attaqua la ville du côté de la montagne; et Cut la défense si généreuse et le courage des bourgeois si
grand, qu'il suppléa au défaut des murailles qui étaient sans flancs ni parapets. Le canon ne servit de rien à Tavanes, ni tous ses efforts, lesquels connaissant vains, il s'exposait lui-même comme de rage à la mousqueterie de ceux de dedans; mais il ne put mourir et fallut qu'il se retirât honteusement (I). » Lieutenant général au bailliage de Dijon depuis 1630, il était peu aimé de ses maîtres, malgré ses services; aussi ne sortait-il de Sully que pour leur faire les visites auxquelles il était
(1) f.irardot de No/noy, Histoire de dix ans de la Franche-Comté de Bourgogne, XIV, '.».
strictement tenu (1). C'est l'histoire du maréchal son aieu] se retirant sur ses terres quand le duc d'Aumalc venait en Bourgogne. Ce sont aussi les scènes de la Ligue qui vont se renouveler : Louis XIV y remplace Henri IV, Condé Mayenne, et au service de l'un ou de l'autre, deux Tavanes se combattent.
Mandé par le Parlement , Henri de Saulx arriva à Dijon le 28 janvier , et de concert avec Millotet, qu'il connaissait de longue date, il prit en main le gouvernement. 11 venait oc pour rassurer, disait-il, les peuples; mais il trouva besogne faite, car jamais on n'a vu une plus grande tranquillité que celle qui se conserva (2) ». Cet aveu de Lenet n'est pas sans artifice; en effet, sous un calme apparent, plus d'une intrigue se nouait, plus d'une défection se préparait. Lenet lui-même se concertait secrètement avec le major Baas pour introduire dans le château de Dijon deux cents mousquetaires, et l'entreprise eût réussi, sans la timidité du gouverneur Comeau qui, après avoir longtemps hésité, finit par se convaincre qu'il valait mieux être fidèle au roi qu'à M. le Prince. Jacques vint incognito à Dijon et reçut des officiers du régiment de Persan les plus belles promesses. Un autre régiment, celui de Meille, se divisa ouvertement. Son commandant et deux compagnies firent défection et partirent dans la direction de Stenay, où Turenne concentrait les principales forces de l'armée des princes. Des lettres de ce général
(1) D'après les Mémoires mss. de Ph. de La Mare (t. I, part. I, p. 28) la princesse Anne de Gouzague reçut d'Henri de Saulx, son parent, une hospitalité secrète au château de Snlly. Elle avait fui la co ir, à la suite d'une intrigue avec le duc de Guise qui avait fait grand bruit.
(2) Mémoires de Lenet, in partie, p. 213.
ii Jacques et au premier président furent interceptées; elles appelaient à Stenay tout ce qui avait pris les armes en Bourgogne. Millotet évalue le nombre des rebelles à environ six mille cinq cents, et ajoute que s'ils fussent arrivés à temps, ils eussent fait tourner la fortune en faveur de la Fronde, puisque, sans eux, Turenne faillit remporter sur les troupes du roi à Rethel.
Il fallait à tout prix empocher Jacques de passer. Millotet et Henri de Saulx, l'homme de robe et l'homme d'épée, montrèrent une égale ardeur au milieu d'un désarroi d'autant plus grand (pie personne ne prenait guère au sérieux ni ses adversaires, ni sa propre cause. Le marquis, fort inquiet ou du moins voulant le paraître, lit barricader toutes les avenues du château pour prévenir une sortie (1), ramassa ce qu'il put de noblesse, de troupes fidèles, d'archers et de volontaires et, le 8 février, se mit en marche pour essayer de fermer la route du nord à son cousin sortant de Bellegarde. Il entraînait à sa suite le régiment de Persan, auquel il se fiait médiocrement; car il avait sommé auparavant Baas de lui dire nettement si on pouvait compter sur lui. Baas et ses officiers embarrassés avaient répondu « qu'ils étaient serviteurs du roi et qu'ils sauraient se défendre si on les attaquait. » — « Evitez autant que possible une rencontre, a\ aient-ils fait dire d'autre part au comte Jacques (2). »
(t) Dans une ordonnance il déclare le péril • iinminentissiine ■ <-t oblige tous les habitants, même les privilégiés h les ecclésiastiques, à faire guel «■! garde (H«'gistres de la chambre de nile, 5 février 1650 .
(•;) Lenet ajoute : Le sieur Du Passage, qui j ••tait (à Bellegarde) ci <il" l"v" lendail >\ conserver, persuada au comte il<- Tavanes, <•! ensuite I r<iliuu\ . t 1 plusieurs antres, d'en sortir avec tontes les troupes superflues.... En cela ilfai-
Celui-ci, averti qu'il était attendu à Stenay, se voyant déjà à la tête d'une armée en Champagne, ne les écouta pas. Il courut d'abord jusque vers Langres, pour rallier quelques troupes campées près de son château du Pailly. Là il apprit que les gardes de M. le Prince, ainsi que les régiments de cavalerie de Condé et d'Enghien, étaient arrivés à Bellcgarde. Il leur manda de le rejoindre en toute hâte, et voyant qu'ils n'arrivaient pas, courut audevant d'eux avec six cents cavaliers. Il les rencontra à quelques lieues à l'est de Dijon, entre les villages de Genlis et d'Arc-sur-Tille, embrassa les officiers à qui il fit renouveler leur serment de fidélité, et reprit avec eux le chemin de Stenay. En passant près du château d'Arcsur-Tille où demeurait sa mère, il voulut prendre congé d'elle ; mais en digne fille des Brulart , ces serviteurs aussi dévoués qu'indépendants de la couronne, elle refusa de recevoir un rebelle. Ainsi repoussé par sa mère, le jour même , Jacques allait trouver en face de lui son cousin, à la tête des troupes royales.
Le marquis Henri occupait en effet avec sa petite armée la plaine située entre Beire et Arc, aux bords de la Tille. Jacques, ne sachant pas résister au plaisir de charger, le somma par un trompette de lui livrer passage, et sur son refus donna le signal de l'attaque. Sa bonne fortune voulut que le marquis eût placé au premier rang de sa ligne de bataille le régiment de Persan , pendant que lui-même formait la réserve avec la noblesse , les
sait deux choses qui étaient d'une grande utilité à lui et au vicomte : l'une qu'il demeurait le maître de Bellegirde, et l'autre qu'il fortifiait Turenne. » (Mémoires, Ve partie, p. 21G).
prévôts, et le reste de l'infanterie. Au premier choc, deux compagnies liront défection; une autre, sous l'impulsion de son capitaine, tint quelques instants; le reste plia et mit bas les armes. La cavalerie tourna bride à son tour en désordre, et le marquis gagna Beire ayant laissé sur la place deux morts, cinq blessés et ayant perdu tous ses bagages. La mêlée n'avait guère duré qu'un quart d'heure. Le comte voulut user de courtoisie en renvoyant à son parent ses équipages; celui-ci refusa de les recevoir, et môme, disent les Mémoires de Jacques, « il jeta au feu un testament qu'il avait fait en sa faveur ». Ne croirait-on pas avoir assisté à une de ces batailles du moyen âge italien, vrais tournois à armes courtoises, où il y a plus de menaces échangées que de sang répandu? Cette facile victoire changea les plans de Jacques; malgré les siens, qui se plaignaient de son peu de conduite, il renonça à continuer sa route, et se flatta à la fois de surprendre Dijon sans défense et de soulever toute la province. Pendant que le marquis vaincu se réfugiait dans la capitale , la même nuit , une quarantaine de cavaliers arrivaient jusqu'au pied du château, et parlementaient inutilement pour se faire ouvrir les portes. Le jour suivant, on vit apparaître à travers la campagne les troupes du comte, grossies d'une partie des forces de son adversaire. La panique était grande; elle ne le fut pas assez pour qu'on courut au devant d'une reddition que Jacques espérait. Il n'osa tenter une attaque de vive force; ses soldats bornèrent leurs exploits à la poursuite d'un président au Parlement, qui retournait de sa maison de campagne à la ville, et à la capture d'un avocat
et d'un procureur, qu'ils mirent en liberté moyennant vingt pistoles. En traversant le village de Longvic, ils incendièrent la maison du gouverneur Bussierre pour se venger, disait-on, de ce qu'il avait refuse l'entrée du château aux partisans de M. le Prince. Plusieurs cavaliers sortirent furtivement pour aller rejoindre les rebelles, et dans les rues de Dijon, quelques cris inoffensifs de : Vive Condé! poussés par déjeunes nobles, se firent entendre. Au Parlement, le comte retrouvait des auxiliaires, au moins en paroles; le premier président répétait qu'il ne fallait pas procéder contre les gens de M. le Prince, puisque le roi n'avait pas condamné leur maître.
Après être resté deux jours en observation devant la ville, Tavanes pensant recevoir, ainsi qu'on le lui avait promis, des munitions de la Franche-Comté, se replia sur Bellegarde, et s'en fit remettre par Saint-Micaut le commandement. Dans cette place même, sa position n'était pas sûre. Dès avant l'investissement, les bourgeois députèrent secrètement leur maire au Parlement, afin de lui faire connaître leurs sentiments, et d'obtenir, s'il était possible, la venue d'un envoyé du roi (I).
(1) La lettre suivante, inédite, peut jeter quelque jour sur les intentions de Jacques au début du siège. L'original, froissé et souillé comme s'il avait été envoyé dans un fourreau d'épée à son adresse, appartient à M. Ed. de Barthélémy :
« Monsieur, vous m'avez offert par le messager de lui donner un' passeport pour retourner trouver M. de Turenne , c'est de quoi je vous supplie et même de lui donner un homme qui le mène par un chemin bien assuré. Nous sommes présentement investis : nos ennemis ont passé les rivières du côté de Saint-Jean de Losne et de Verdun; l'on m'a écrit plusieurs fois que l'intention de M. l'archiduc était que nous refusions tout secours du Comté; nous sommes bien étonnés de n'en avoir aucune nouvelle. Vous nous ferez grand plaisir à tous defaircsavoiraM.de Turenne que nous sommes assiégés. Je vous prie, etc. « 25 mars 1G50. »
LA FRONDE. 2lfl
Sur ces entrefaites Vendôme, donné pour successeur à Condé, arrive à Dijon. Quand le Parlement se présente à son audience, il demande : « MM. les gens du roi soutils ici? — Aussitôt chacun nous montra. Nous allâmes à lui, où en nous embrassant il dit à mon compagnon (le marquis de Mirebel) et à moi : Vous n'êtes que deux gens du roi : mais à présent nous serons trois. Lequel de vous est M. Millotet 1)? » Pourtant a partir de ce moment le marquis disparattde la scène : c'est un homme dévoué et modeste comme Guillaume, serviteur estimé plutôt qu'aimé de ses maîtres, et qui sait se retirer dès qu'il se sent plus importun qu'utile ti .
Vendôme lut suivi de près par le roi, la reine mère et Mazarin, qui entrèrent à Dijon le IG mars. Il avait déjà, moyennant dix. mille livres, acheté la reddition du château : Saint-Jean de Losne, Chalon et plusieurs autres places surprises par les frondeurs avaient capitulé gratuitement à la première sommation. Il ne restait plus que Bellçgarde, et encore, dès le début des troubles, les bourgeois s'y étaient prononcés ouvertement pour le roi ; mais Tavanes, Saint-Micaut, Le Passage et un certain nombre de gentilshommes, tout l'état-major de la rébellion, s'y était renfermé, pour ne pas se rendre sans condition 3 . Jacques répondit fièrement à la sommation
1) Mémoires de Millotet, |» :*:>.
(2) Il mourut le n octobre 1653, à cinquante-sû ans, ^m> enfants <!<■ son mariage arec Marguerite Potier deTresmes.
(:})« LeMaxarin ■ été trompé dans son calcul sur le voyage en Bourgogne; il pensait avoir intelligence dans Bellegarde avec Saint-Micaul . qui Hait dedans ; m ii> le comte de Tavanes, <|ui lient fort |» mu le prince de Condé . i lout renversé et s'est rendu le maître là-dedans. «(Lettre de Gni Patin à Spon, rra\rii 1650.)
de se rendre qui lui fut faite de Dijon par la régente. Il essaya de faire bonne contenance, en arborant le drapeau noir sur les murailles , en envoyant quelques volées de canon aux assiégeants; il devait se glorifier plus tard d'avoir par sa résistance attiré la cour en Bourgogne, et ainsi permis à la Guyenne et à la Normandie de se déclarer pour Gondé. Pourtant il fut loin d'accomplir les merveilles que lui attribue la grande Mademoiselle dans ses Mémoires ; dès qu'il vit que les troupes royales avaient achevé en deux jours l'investissement, il annonça son intention de traiter, et pria qu'on lui envoyât à cet effet Claude Bossuet, l'oncle du grand évêque, originaire de Seurre par sa famille ; ce personnage devait inspirer confiance aux bourgeois par le dévouement dont il avait fait preuve de tout temps envers le roi.
Les premières propositions des assiégés furent traitées par Mazarin d'extravagantes : Jacques osait demander à envoyer un message à Stenay où campait Turenne, et, si rien n'était survenu au bout de trois semaines, à se retirer librement , suivi de tous les siens , avec les honneurs de la guerre. « Non, lui fut-il répondu, nous attendrons dix jours seulement, et ce délai expiré , la garnison devra être licenciée ; les chefs prendront du service dans l'armée royale ou se retireront chez eux. » Pour appuyer cet ultimatum, Mazarin fit venir de Dijon le jeune Louis XIV, qu'il montra aux assiégeants et aux assiégés. Si les officiers frondeurs, les plus ardents ou les plus compromis, se déclaraient encore prêts à mourir sur la brèche, « les soldats qui étaient dans Seurre , dit Montglat, entendant les cris de joie que faisait l'infan-
terie de l'armée en vovant le roi, se mirent aussi à crier vive le roi, en jetant leurs chapeaux en l'air; en Borteque leurs officiers n'en étaient plus les maîtres, et se trouvèrent en péril d'être arrêtés ». Au jour fixé, la place fut livrée : Louis XIV y entra à la tête de son régiment des gardes, et ce siège peu meurtrier mit lin à la révolte en Bourgogne (1). Jacques de Saulx avait obtenu son maintien comme bailli de Dijon, et des lettres d'abolition pour lui ainsi que pour ses compagnons : néanmoins il n'était pas de ceux qui s'étaient soumis sans arrière-pensée à Bellegarde. Il rejoignit d'abord à Paris les amis des princes, et tous ensemble, d'après les ordres de M""' deCondé, gagnèrent le Berry et le château fortifié de Montrond que M. le Prime \ possédait. « En y allant, ils avaient tous changé leurs noms. Ce que voyant un volontaire de Bretagne nommé Launay-Liais , obscur et glorieux, attaché au sieur de Bussy, crut qu'il était d'un homme de qualité de changer son nom. Pendant qu'il en cherchait un autre que le sien, Tavanes qui le tourmentait toujours sur la vanité, le trouvant en cela fort ridicule : Hé! mordieu, lui dit-il, vous vous moquez de craindre que votre nom soit connu : si vous voulez prendre celui que j'ai pris, je m'appellerai Launay-Liais, et je suis assuré sous ce nom d'être plus caché (pie pas un de la compagnie. Cela lit rire tous les assistants, mais le volontaire faillit s'en désespérer 3 ».
(0 Mémoire* de Mvntglat, M'i'de Montpoi.^ier, mu de Motteville.— Ap- \u'iu\Ur ,iu\ Mémoires de Mathieu Mole (Ed. de la 6oc.de lllist . de France, i . IV. p. 884 et boj.] — Lenef donne <lans ses Mémoires le texte de la capitulation.
CD Mémoires de Jacques. |». i<>. — Buse] a emprunté cette anecdote a remues, et la raconte exactement dans Lee mêmes termes.
222 JACQl ES DE SAULX.
Jacques reçut bientôt une commission de lieutenant général; il commençait malgré tout à croire qu'il ne recueillerait pas de sa fidélité à M. le Prince tout le fruit qu'il en attendait. Placé à Montrond près de la princesse de Condé, il songea à se faire gouverneur de cette place. Au cas d'un accommodement entre Condé et Mazarin , il eût été ainsi en état de traiter pour lui-même; c'est du moins ce que lui fit entendre son conseiller ordinaire , le duc de Tresmes. Jacques parvint à obtenir de la princesse promesse de la charge qu'il convoitait. Lenet survint, et en rappelant , soit le peu de fermeté de Jacques à Bellegarde , soit ses relations suspectes avec la cour, il fit revenir sa maîtresse sur la parole donnée. On put craindre un moment un esclandre, une lutte armée ; car bon nombre de gentilshommes et de domestiques du château paraissaient prêts à soutenir Jacques. L'attitude résolue des officiers du régiment de Persan changea leurs dispositions, et notre héros se décida à quitter la place , en multipliant à la fois les plaintes et les protestations de fidélité. « Quand mon mari sera en liberté, lui dit Mme de Condé en le quittant, il jugera de tout cela (1). »
Nous le retrouvons à Paris au commencement de 1651, dans l'escorte de Condé sorti de prison. A son instigation, son jeune frère, le comte de Beaumont, sème l'agitation en Bourgogne parmi les jeunes gentilshommes, et les invite à solliciter du roi , sous le plus frivole prétexte, la permission de s'assembler en armes. Il est aussitôt enfermé au château de Dijon pour crime d'État, et
(1) Pour les détails de colle affaire, dont Jacques ne parle pas dans ses Mémoires, v. Mémoires de Lenet, 2° partie, p. 444-446.
LA FRONDE. jj
ses complices sont décrétés de prise de corps 1 . Le danger pour la cour n'est pas là; il est en Guyenne où Condé prépare la révolte année. Jacques hésitait à se joindre à lui; il espérait un gouvernement qu'on ne lui donna pas. Au milieu de la foule des ambitieux et des égoïstes, on distinguait assez son dévouement pour dédaigner de le récompenser. Les déceptions qu'il avait éprouvées à Montrond se renouvelèrent plus d'une fois ; de là vient qu'en dehors des combats, où il ne s'épargna point, il jetait du coté de la cour un regard de regret et d'inquiétude; moitié par intérêt bien entendu, moitié par remords, il eut voulu être dans l'autre camp, où son beaupère le duc de Tresmes plaidait sa cause et l'appelait. Dès ce moment il lit demander au duc s'il n'était pas temps pour lui de se retirer : « Prenez garde, lui dit celui-ci, M. le Prince est homme à vous faire une querelle d'Allemand, afin d'avoir votre charge de lieutenant des gendarmes pour rien; vous \ avez fait de grandes dépenses, tâchez d'en retirer quelque chose. D'abord passez l'hiver chez vous 5 à votre retour, vous chercherez à nous en défaire. » Tavanes demanda donc à se retirer sur ses terres ; il dut néanmoins attendre de quinze jours en quinze jours, jusqu'à ce que Condé le priât d'aller prendre le commandement de ses troupes en Picardie. Il reçut en même temps du roi la confirmation de son titre de lieutenant général; il ne pouvait plus songera se plaindre. La mission qu'on lui confiait était des plus délicates; en face de M. d'Aumont, qui commandait au nom du roi,
(1) Anecdotes de Mûlftet c p. B-22.
il devait préparer les soldats à se ranger sous les ordres de M. le Prince, quoiqu'il arrivât, et ne savait encore si son maître s'accommoderait avec la cour ou recourrait aux armes. Il campait à une demi-lieue de d'Aumont, se bornant à prendre le mot d'ordre de lui, et sans jamais souffrir que ses troupes se mêlassent en aucune façon aux troupes royales. Au bout de six semaines, pendant que d'Aumont investissait Furnes, il apprit que Condé s'était retiré en Guyenne, et qu'il devait lui-même se mettre en marche surStenay et rejoindre les Espagnols, mais seulement le plus tard possible. Il commença aussitôt, poursuivi par ses amis de la veille, cette retraite « l'une des plus belles et des plus hardies, disent les Mémoires, dont on ait jamais entendu parier ». Il s'en attribue évidemment tout le mérite; son compagnon d'armes Goligny-Saligny a prétendu au contraire qu'à deux reprises , par l'opposition qu'il fit à Tavanes, il assura le salut des troupes placées sous leurs ordres (1). Jacques du moins paya bravement de sa personne dans une escarmouche au passage delà Meuse, et faillit être pris. Après avoir mis ses troupes en sûreté en Flandre , il rentra en France où il se prodigua, pendant la campagne de 1652, au service d'un maître dont il n'avait pas encore éprouvé l'ingratitude.
Avec les ducs de Nemours et de Beaufort, il avait amené du nord à Condé un gros contingent de forces françaises et espagnoles, et à leur suite il s'était montré aux Pari-
(1) Mémoires de Coligny-Saligny, p. 36. — Bussy a copié littéralement dans ses Mémoires le récit de Tavanes sur celte retraite, en ayant soin de retrancher les phrases où son ami avait pris plaisir à se glorifier.
siens çommeun des restaurateurs de leurs libertés. Quand la campagne contre les royaux: commença sur la Loire, on le vit au premier rang. A Bléneau, ilsedistinguaàlaté
de la cavalerie de l'aile droite, et lorsque Condé eut jugé utile aux intérêts de sa cause de gagner Paris, Tavanes demeura chargé, avec Clinchant, du commandement des troupes. Il lit décider qu'on gagnerait Étampes, où Ton devait trouver de grands approvisionnements f 1). Dans la nuit du 23 avril, les frondeurs y entrèrent comme en ville prise; et leur chef parvint à grand'peine, sur les prières de la duchesse de Chatillon , à faire cesser le pillage .A peine y étaient-ils installés, que survint un de ces incidents, à la fois sanglants et burlesques, dont fourmillent les annales de la Fronde. La grande .Mademoiselle, arrivant à Klampes, eut la fantaisie de passer, accompagnée de ses « maréchales de camp », la revue de l'armée. En dépit des représentations de Tavanes, on se prêta à ce caprice; soudain les troupes royales apparurent, et liront du champ de manœuvres un champ de bataille. Quinze cents hommes de l'armée des princes furent taillés en pièces aux portes de la ville.
(i) V. Sur cet épisode La prtte tCStampest poème latin par Pierre Baron, maire de la ville en 1652, publié en 1869 avec des notes curieuses par Paul Pinson. L'auteur décrit lesmaui donl Btampes eut à souffrir; une seule fois, il nul cm scène notre héros .
taperior miles, prœfectus et ipee Tavannus Sevior exsultat, riresque animosque resumit, Bxcubal exercetque vices , quod cuique luendum [mperat, atque audax nova propugnacula condft, ri nimis extensam prascidere cogitât urbem, Hoenia prasruptis firmatque labantia rallia, etc.
Cf. Antiquités de la ville d'Estampes, par Basile Fleureau, Paris, 1G83, in-i".
202 JACQUES DE SALLX.
Jacques fut bientôt assiégé dans Étampes ; pour son malheur, ce siège, malgré les démonstrations qui furent faites de part et d'autre, ne fut pas plus sérieux que celui de Bellegarde. Il ne faut point prendre à la lettre l'éloge de Retz : « Le comte de Tavanes. . . . fit Tune des plus belles et des plus vigoureuses résistances qui se soient faites de nos jours. » Il avait incendié les faubourgs au premier bruit qu'il eut de l'arrivée de Turenne ; une fois les armées en présence, tout se borna à une canonnade plus bruyante que meurtrière. Un jour le roi, voulant passer d'un quartier à un autre, pria Jacquespar un parlementaire de cesser un moment le feu. Il était d'usage, paraît-il, qu'on respectât comme neutre la personne royale, et les Espagnols eux-mêmes n'avaient pas manqué à ce devoir pendant les sièges deHesdin et de Perpignan. Le jeune Louis XIV n'en essuya pas moins, un moment après, quelques volées de canon des assiégés. D'après Montglat , Jacques aurait voulu par ce coup d'audace compromettre jusqu'au bout ses soldats, de façon qu'ils ne fussent pas tentés, comme à Bellegarde , de se soumettre à la vue du roi. Devinant ce qu'on lui voulait, il aurait envoyé à sa place aux avant-postes, pour mieux arriver à ses fins, un Allemand parfaitement ignorant du français , de telle sorte que le parlementaire royal n'aurait pu remplir sa mission. L'auteur des Mémoires se tait naturellement sur ce dernier incident, et présente une toute autre version des faits. Selon lui, il n'y avait pas dans la place une seule pièce de canon; un coup de fauconneau a été tiré par hasard, pendant que Tavanes était bien loin de là. Est-ce un motif suffisant pour condamner à la retraite, comme on l'a fait, un capitaine au-
quel Mazarin lui-môme a rendu hommage, et qui eût certainement renouvelé les exploits de son bisaïeul, le vainqueur de Moncontour? Il n'eût pas dû oublier pourtant ce qu'on avait dit de Mademoiselle , le jour où de la Bastille elle commanda le feu contre les troupes royales : « Ce canon-là vient de tuer son mari. » Louis XIV pouvait pardonner une révolte contre son autorité ; mais pointer un canon contre sa personne lui semblait, ou peu s'en faut, un sacrilège doublé d'une lâcheté. Aussi la carrière militaire de Tavanes était-elle déjà près d'être achevée (1).
L'arrivée du duc de Lorraine Charles IV et de ses bandes mercenaires accourues de Flandre au secours du parti fit lever à Turenne le siège d'Étampes. Ce grand capitaine, secondé du reste par l'inaction inattendue des Lorrains , manœuvra assez habilement pour empêcher Tavanes de donner la main à ses auxiliaires. Le défenseur d'Étampes ne put que rejoindre sousSaint-Cloud le gros des frondeurs.
Nous ne suivrons pas dans le détail les opérations des deux armées jusqu'à cette journée du faubourg Saint- Antoine où la noblesse française versa si généreusement son sang autour de Condé. Posté devant Tune des trois avenues du faubourg, au carrefour de la Croix de Picpus, Tavanes y donna, disent les relations du temps, des preu ves de la dernière valeur, et résista longtemps aux che-
(1) Mémoires, p. 1 io-i \:i. — Cf. la curieuse <*t rare M i/. uinade intitulée Lettre de M. le comte de Tavanes à Mgr le duc d'Orléans sur la trahison des Allemands découverte par les habitants.... Le 27r jour de mai 1652.
vau-légers du roi , défendant pied à pied ses barricades, et quand elles furent emportées, abritant par de larges brèches faites aux maisons ses troupes de cheval contre une canonnade furieuse, tenant enfin , au milieu d'une mêlée corps à corps, à chaque étage et dans chaque chambre (1). Gondé, par une charge désespérée à la tête de la réserve , seconda son énergie ; ils détruisirent presque à eux deux le corps qui leur était opposé.
Jacques rentra un des derniers dans Paris, sous la protection de l'artillerie de la Bastille. Demeuré seul sain et sauf parmi les capitaines frondeurs, morts ou mortellement blessés, il fut investi, en l'absence de M. le Prince, du commandement général. Il ne s'en plaignit que plus vivement, à l'exemple de Gaspard de Saulx, de ne pas être suffisamment récompensé de ses services. Une réunion se tint au Palais-Royal, où ses compagnons d'armes, à la veille de la ruine du parti, se distribuèrent entre eux , sans l'appeler à cette curée, les gouvernements et les charges. Le triste duel où le duc de Beaufort tua son beau-frère le duc de Nemours, la scène scandaleuse où Gondé souffleta le comte de Rieux, la défection du duc d'Orléans , tous ces incidents lui donnaient à penser. D'autre part, son beau-père, attentif à lui ménager son pardon auprès du roi, l'exhortait à saisir le premier motif venu pour se détacher. Sa tante, Mme de Tigery, veuve d'un intendant de Marie de Médicis, le menaçait de le déshériter s'il ne rentrait dans le devoir. Les hauteurs, la susceptibilité de Condé devaient rendre à Jacques la chose facile.
(1) Le cardinal de Retz dit même qu'il fut blessé, détail qui n'est confirmé par aucun autre conlemiorain.
A la (in d'une entrevue avec son maître, il se hasarda à dire, comme par plaisanterie : « Votre Altesse peut s'assurer d'être bien Bervie, puisqu'elle dispose des charges et emplois de la couronne. » M. le Prince, qui
ne l'avait entendu qu'à demi, demanda comme en riant : « Que dit donc ce fou de Tavanes? » I^e comte, sur ce mot de fou, se retournant vers le prince : « Mes folies ne doivent pas être inconnues à Votre Altesse, lui ditil, puisque je n'en ai jamais fait que pour elle, mais je n'en veux plus faire.. » Coudé ne jugea pas à propos de relever ces mots; car celui qu'on appelait son bras droit lui était plus utile que jamais (1).
Sur ees entrefaites, l'armée royale aux. ordres de Turenne, menacée d'être prise entre les frondeurs et leur allié le duc de Lorraine, parvint à se dérober par une marche soudaine et hardie. Jacques ne sut-il pas ou ne voulut-il pas la prévoir? Y eut-il impéritie de sa part, négligence ou trahison volontaire envers un parti auquel il n'appartenait plus que de nom? Excellent officier sous un habile capitaine, plein de vigueur et d'entrain au feu, n'était-il pas au-dessous de sa tache à la
(i) Mémoires, |>. 195-196. — M,le<l(i Mootpeosier rapporte an autre Dût . qui montre combien de querelles mesquines agitaient le camp des princes : ■ J'eus un petit démêlé avec M. 1«' Prince, pour M . le comte de Holac , sur ce que Ta-
ranes avait fait mettre un officier de son régiment en arrêt tprès j'envoyai
quérir Bolacqui était enragé h qui attribuait cela I an mépris que l'on avait pour lui. et les Allemands sonl fort glorieux : de sorte que j'avais quasi autant de peine arec Lui qu'avec If. le Prince... Taranes ne put venir... de sorte que
j»> Os l'accommode ni le lendemain Fe fus fort fâchée de cette rencontre :
Tavanes est mon parent et de mes amis, et J'étais obligée d'être contre lui.... Ils forent encore quelque tempe sans Reparler, et même Bolac, qui était maréchal de camp, quand il était de jour <>t que Tavanee était au quartier envoyait prendre l'ordre p ir un autre. >»
tête d'une armée? Il croit s'excuser dans ses Mémoires en avouant qu'il a été prévenu trop tard des mouvements de son adversaire. Aussi Condé fut-il impitoyable à son endroit : « Il faudrait, dit-il, donner des brides à Tavanes et à.Valon; ce sont des ânes. » On fit ce qu'on put pour donner le change au vulgaire du parti ; on parla du décampement de Turenne comme d'une honteuse défaite, et on publia même que Tavanes avait été nommé à cette occasion maréchal de France (1). 11 n'en était rien; au contraire Condé peu après, retiré avec les débris de ses troupes en Champagne, songea à enlever le commandement général au fidèle serviteur qui l'avait suivi dans cette aventure, pour le transférer au prince de Tarente : « Que veut donc Votre Altesse, s'écria Jacques, que je fasse désormais auprès d'elle? L'honneur me permet-il de servir sous un autre dans votre armée, après l'avoir toute commandée depuis tant de temps? » Condé repartit non sans embarras qu'il n'avait pas d'autre moyen de témoigner sa reconnaissance au prince de Tarente, et que Tavanes devait être assez de ses amis pour accepter cette situation ; et il lui proposa en terminant de partager le commandement avec ce personnage. Sur un refus facile à concevoir, il rompit brusquement et avec humeur l'entretien. Cependant, lorsque Jacques vint prendre congé de lui, il laissa percer un regret sous ses reproches : « Allez donc, lui dit- il, et donnez au Mazarin la joie de m'avoir arraché mon bras droit pour l'em-
(1) Journal contenant ce qui se passe de plus remarquable dans le royaume, pendant cette guerre civile, à Paris, le 23 août 1052. — Paris. 1652, in-4°.
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ployer contre moi-môme. » Jacques répondit en protestant qu'il ne voulait ni paraître à la cour, ni \ exercer aucun emploi , tant que Condé n'y serait pas rentré luimême (1).
Ici, en effet, s'arrête sa carrière militaire. Il eut le bonheur ou le courage (on eut du lui en savoir gré plus tard de quitter Condé au moment où, d'ennemi de son roi, celui-ci devenait transfuge et traître à sa patrie. A la fin de 16o2, il rentre sur ses terres de Bourgogne, où il vivra encore plus de trente ans dans la retraite. Toutefois, son humeur batailleuse ne s'apaisa que peu a peu, et comme son grand-oncle Jean, après la Ligue, frustré comme lui d'un bâton de maréchal qu'il avait peut-être un moment porté, il ne demeura point jusqu'à la lin de la Fronde à l'abri des tentations. Il crut en 16oi, alors que la paix se rétablissait partout, l'occasion favorable pour obliger ses maîtres à compter avec lui; il se saisit à main armée de certains châteaux de Bourgogne situés sur la frontière comtoise; une simple démonstration du duc d'Épernon, gouverneur de la province, l'obligea à se soumettre (2).
On conçoit dès lors qu'il ait vécu dans ses terres,
(1) Mémoires, p. 219, — Comme lui, le maréchal de TaYanee mén •• dam la jeaneaae, rapportait impatiemment un égal. Selon Brantôme t. V, p. 160 . lorsqu'il était eu Piémont bous 1«'^ ordres de Brissac, il ■ ne se pouvait accorder arec lui. tant il lui portait d'envie h «l«- jai<»u^i»>. bien qu il fût fort rieil et pratique capitaine, et l'antre jeune, brave, raillant et entreprenant >-.
Le comte d<> Collgny-Saligny, dans sra.Memoiresl p. '.'.-fis raconte nne scène semblable qu'il eut arec Condé, a la suit»1 de lagneHn il quitta *>n service : . i><s i|n il a obligation à un homme, dit-il ailleurs il.' Condé, la première chose qu'il hit est de chercher en lui quelque reproche par lequel il puisse en quelque façon Be sauver delà reconnaissance. »
(2) Gazelle de Fiance du 22 août 1654.
relégué comme un suspect et un brouillon incorrigible, rongeant son frein, et pour tromper ses pencliants belliqueux, se battant volontiers en duel et plaidant à outrance. Bussy lui supposait plaisamment des procès dans tous les parlements du royaume (1). Il en perdit un entre autres contre un petit-fils de Guillaume de Saulx, son cousin Jean du Mayet, pour la succession du vicomte Jean, dont la lignée s'était éteinte à la seconde génération. Quant aux duels, il en eut de célèbres ; on n'était pas scrupuleux à cet égard au milieu du monde où il vivait (2). En 1663 il se fit enfermer au Fort-FÉvêque après un combat singulier avec le comte de Plancy, qui l'avait provoqué sans le connaître, et qui devint un de ses meilleurs amis (3). Sa rencontre avec le marquis de Quintin resta célèbre dans les fastes du duel; on la racontait encore quatre-vingts ans après à la cour de Louis XV, en l'embellissant de détails romanesques (4). Elle occupe les dernières pages des Mémoires, comme si elle était le couronnement de la carrière militaire du héros :
« Aussitôt que Tavanes eut pris congé de Son Al- « tesse, il dépêcha un gentilhomme au marquis de a Quintin, parent de M. de Turenne, pour l'avertir
(1) Lettre du 28 décembre 1680,
(2) « Messieurs de Tavanes et d'Aumont... se sont battus en Bourgogne, et M. d'Aumont a désarmé Tavanes ; et de crainte qu'ils retournassent au combat, M. d'Enghien leur a donné des gardes. » Mémoires de Mathieu Mole (éd. de la Société de l'Hist. de France, t. II, p. 466).
(3) Correspondance du président Brulart, publiée par de La Cuisine, t. I, p. 279-281.
(4) Mémoires de Luyncs , t. VI, p. 358-359. M. de Quintin y est donné comme le beau-fils de Jacques, et son rival auprès de Mmede Romécourl.
« qu'il n'était plus dans le commandement, et qu'il « était prêt à le satisfaire... Le marquis reçut cet avis
a avec de grands témoignages de joie; et, ayant marqué « à ce gentilhomme le jour, l'heure et le lieu où il « irait l'attendre sur la route, il l'assura qu'il s'y trouce verait seul, et le pria de dire au comte (Vcn user de « même, afin de ne point embarrasser leurs amis dans <( leur querelle. Tavanes, sur cette réponse, partit avec a un gentilhomme et un valet de chambre, avant ses « gens et son équipage; et, étant à une lieue, il donna « ordre au gentilhomme d'y attendre son train, et mena a avec lui son valet de chambre jusqu'au rendez- vous, « où, ayant aperçu le marquis d'assez loin, il mit pied « à terre et aussitôt alla droit à lui l'épée à la main. u Le marquis le vint recevoir de bonne grâce, et en « deux ou trois coups que Tavanes lui allongea, il le « blessa d'un coup mortel à la mamelle droite; et « comme il commençait à chanceler en combattant, il « s'écria tout d'un coup : a Prenez garde, Tavanes, mes « gens viennent fondre sur vous, » et tomba presque en ce même temps. Le comte regardant derrière lui dans le « moment qu'un de ses gens accourait l'épée tendue « pour le percer, lui donna un revers du tranchant de la « sienne au travers du visage, le renversa parterre et en « lit fuir deux autres qui venaient avec lui. Tavanes étant u aussitôt remonté à cheval, envoya son valet de cham- « bre après eux leur dire de venir prendre soin de leur « maître, et alla rejoindre ses gens sur le chemin I ...»
(l) Mémoires, j>. 220-
Ces triomphes de duelliste ne donnaient à son amourpropre que des satisfactions dérisoires, et ne le consolaient guère de la perte de ses illusions et de ses espérances. Tandis que ses complices de la Fronde, — et parmi eux il y a un Vauban, un Luxembourg, — ont reçu leur pardon, et fait oublier un moment d'erreur par de glorieux services; tandis que Gondé lui-même commande les armées royales, il n'est jamais employé, malgré ses demandes réitérées. Vainement il se fait dire non-seulement le serviteur du roi, mais l'homme de Mazarin, pour obtenir de ce dernier le gouvernement d'Auxonne; il reste, aux yeux de Louis XIV, sous le poids de l'attentat d'Etampes (1). Une seule fois, en i674, il reçoit Tordre exprès de se rendre avec l'arrière-ban sur la Meuse, sous les ordres du marquis de Rochefort ; pour ne pas servir sous autrui, il refuse d'obéir à cet appel, et il est obligé de se démettre de sa charge de bailli de Dijon en faveur de son fils (2). Du moins celui-ci avait-il la permission de servir le roi, et aux côtés même de Pancien ami de son père. Il était au fameux passage du Rhin et conquérait trois drapeaux à Senef. Deux de ses frères moururent de la mort du soldat, au siège de Candie et à Cassel.
Leur père, atteint prématurément de la goutte, se résigna à vieillir dans ses magnifiques résidences du Pailly et de Sully; là il recevait un certain nombre de voisins, de parents et d'amis, et entre tous le compagnon de ses
(1) Correspondance du président Brulart , t. I, p. 124.
(2) Archives de la Côte-d'Or, B, 11721. — Mémoires mss. de Philibert de La Mare, t. I, part. II, p. 90.
exploits et de ses folies d'autrefois, le comte de Bussy, provincial et disgracié comme lui. Ce dernier, dans une lettre à Mme de Sévigné, a tracé un crayon de leur vie de château, de leurs relations et de leurs distractions : « Nous fîmes la partie, écrit-il, de nous trouver le 29 août chez Tavanes, à Sullj , et nous en revînmes le 31 . Outre le premier président (Brûlait) et sa femme, M. et M™- du Iloussay, il y avait encore l'évoque de Langres, M""' de Chamilly, le commandeur Brulart, M. d'Epinac, M. et M"'c de Toulongeon et l'abbé Bonneau; ma fille et moi couchâmes à Épinac, qui n'est qu'à une demi-lieue de Sully. 11 arriva là une chose qu'on n'a peut-être jamais vue dans la maison d'un gentilhomme; nous entraînes dans la cour de Sully, qui est la plus belle cour de château de France, sept carrosses à six chevaux chacun, à la suite les uns des autres, et nous étions cinq qui n'avions pas mené les nôtres.... Nous ne nous séparâmes point que nous n'eussions fait une autre partie, qui est de nous trouver à Laborde, chez le premier président, au commencement d'octobre prochain (1)... »
Un autre habitué de ces réunions était l'évêque d* Autan, Gabriel de Roquette, le soi-disant modèle du Tartuffe. On raconte qu'un jour la comtesse de Tavanes étant avertie de sa visite à un moment où elle avait lieu de se plaindre de lui, vint à sa rencontre, et dès qu'elle le vit : « Monseigneur, lui dit-elle malicieusement, j'ai prié plusieurs belles dames de se trouver ici, et nous aurons avec cela des violons. J'ai cru que le tout
(i) Lettre da 2 Mptembre 1678. —Éd. Lalaaae, t. IV, j». 78.
serait de votre goût. » — « Madame, repartit l'évèque, je suis Lien heureux qu'on ne me propose rien de pis (1). »
Jacques avait gardé ses entrées à la cour, où il ne parut que rarement, comme s'il eût craint d'y passer pour un revenant importun. Il venait néanmoins à Paris chaque hiver; il y avait conservé des amis, et Bussy nous le montre accueilli chez le premier président de Lamoignon, dans cette campagne de Bâville visitée et chantée par Boileau (2). Il aimait à envoyer en quelques lignes, sans aucune préoccupation de bel esprit, les nouvelles du jour au châtelain de Ghaseu. Il suffit de les lire pour s'assurer que leur auteur n'a point pris la peine d'écrire lui-même ses Mémoires. Ce sont de laconiques bulletins plutôt que des lettres; à peine si l'on entend çà et là une plainte, aussitôt étouffée, de courtisan disgracié : « Tout le monde se prépare à le suivre (le roi) dans son voyage ; vous croyez bien que je ne suis pas de ceux-là. » Et Bussy répond : « Dans le malheur où nous sommes, vous et moi, de n'avoir ni les honneurs que nous devrions avoir, ni même les espérances, nous avons du moins le repos que les courtisans n'ont pas (3). »
Un jour, pendant l'hiver de 1683, Bussy reçut d'une main étrangère une nouvelle inattendue, douloureuse entre toutes, celle de la mort de son ami, et au lieu de
(1) Souvenirs de Jean Bouhier, recueillis par L. Larcliey , p. 23.
(2) Lettre de Bussy à Mme de Monljeu , 2 mai 1680. - Éd. Lalanne , t. V, p. 110.
(3) Lettres des 5 et 7 mars 1679. — Éd. Lalanne, t. IV, p, 318.
souhaits de bonne année, ce fut une oraison funèbre qu'il envoya au président Brulart le i,r janvier 1 G8 i : « Je viens d'apprendre la mort de notre pauvre ami Tavanes. Ce n'est pas pour me consoler que je me donne l'honneur de vous écrire, c'est pour m'en affliger avec vous. J'y perds un frère d'armes et le meilleur ami que j'eusse au monde. Dieu lui donne sa paix, et à vous et à moi la crainte; car enfin ses jugements sont terribles. »