‹ Les Saulx-TavanesChapitre 9 sur 34 · LA COUR DE LOI IS · texte numérisé non relu

LA COUR DE LOI IS

lieutenant généra) en Bourgogne. Il avait «'poux'' Marie- Catherine Daguesseau , sœur du chancelier, un peu malgré son père, ([ne l'idée d'une alliance avec une famille de robe el d'intendance effarouchait un peu 1). Ce mariage n'en devait pas moins servir, mieux que les plus sérieux services, la fortune de sa maison. Quant à Wu Daguesseau, elle «. avait toujours passé, (lisent les Souvenirs de .)/'" de Créqui, pour une personne étrange. Elle avait des habitudes farouches, des passe-temps occultes et des allures ténébreuses; aucune liaison suspecte à la vérité, mais nulle amitié connue, et pas plus de relations avec ses propres parents qu'avec la famille de son mari... »

Et Mœa de Créqui continue parce singulier récit, (pie nous reproduisons sous toutes réserves :

« Elle habitait presque toujours un vieux et sombre

château nommé Lux : elle disparaissait quelquefois de

chez elle à l'insu de toute sa maison, sans que personne l'eût vue sortir, et sans qu'on put s'imaginer ce qu'elle était devenue. Ensuite on entendait sonner de sa chambre au bout de sept à huit jours d'absence et de profond silence, on la retrouvait dans son appartement comme si de rien n'était, et toujours avec les mêmes habits dont elle était vêtue le jour de sa disparition

ce La comtesse de Saulx se retire dans sa chambre un samedi soir; elle envoie coucher ses femmes en leur disant qu'elle ne veut pas se déshabiller encore et qu'elle y pourvoira toute seule. On l'entend fermer aux ver-

(1) Lettre de Jacques de Saulx à Buasy, 29 janrier 168

ir,

roux la porte de sa chambre, et ses deux filles en causèrent en s'en allant, parce que leur maîtresse ne lisait et n'écrivait presque jamais, et surtout parce qu'il ne se trouvait dans sa chambre à coucher aucun livre, ni rien de ce qu'il aurait fallu pour écrire. — Madame ne pourra jamais se délacer de son corps piqué, et comprenez-vous ce que Madame va faire toute seule enfermée dans sa vieille tour? Dieu le sait et Dieu veuille!...

« Il est bon de vous dire que c'était une tourelle du château qui formait les parois de cette chambre. Elle était éclairée par une seule croisée garnie de barreaux très -solides et très-serrés. La cheminée, suivant l'ancien usage , était barrée dans le tuyau par une double croix en fer. Cette même chambre était sans cabinets, sans issue et sans aucune autre ouverture que la fenêtre grillée, la cheminée barrée, et la porte d'entrée dont cette étrange personne avait eu soin de pousser les verroux. Enfin ladite chambre était précédée par une grande pièce où couchait une vieille demoiselle Daguesseau, que sa nièce avait recueillie chez elle, parce que c'était une espèce d'idiote, et peut-être aussi parce qu'elle pouvait payer une forte pension. Voilà l'état des lieux, et voici l'état des faits.

ce On était entré le lendemain, comme à l'ordinaire, à sept heures du matin, dans cette grande pièce qui servait de passage ou d'antichambre et où l'on faisait coucher Mlle Daguesseau. On l'avait trouvée sans connaissance, étendue sur le parquet, en camisole de lit, coiffée de nuit, avec les jambes nues, et tenant forlement serré dans sa main droite un cordon de sonnette qu'elle avait

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arraché. Tout ce qu'on put tirer d'elle, après qu'elle eut repris ses sens, mais non son bon sens, qui ne lui revint jamais, c'est qu'elle avait eu grand'peur ! ei qu'elle ne pouvait se rappeler nulle autre chose. On commença par gratter poliment, ensuite on frappa rudement et longtemps à la porte de sa nièce qui n'avait garde de répon «lie. On envoya chercher le curé, le bailli seigneurial et tous les notables du pays qui s'encouragèrent et finirent par se décidera enfoncer la porte; mais ce fut après avoir constaté juridiquement que ladite porte était verrouillée à l'intérieur, tandis que sa clé se trouvait dans la serrure en dehors de la chambre et du même coté que les signataires du procès-verbal.

a On n'a jamais revu la comtesse de Saulx. Rien n'était dérangé dans son appartement, où son lit n'avait pas menu4 été défait. Deux bougies, que ses femmes avaient apportées la veille et qu'elles avaient placées sur une petite table pies d'un grand fauteuil, avaient été soufflées au milieu de la nuit, car on calcula qu'elles n'avaient pas du brûler pendant plus de deux heures et demie. Une de ses pantoufles que j'ai vue chez son fils (c'était une mule de velours vert à talon rouge) était restée sur le parquet à côté de ce même fauteuil, et c'est tout ce qu'on a jamais retrouvé d'elle.

« On savait que son lils, le cardinal de Tavanes, était accouru sur les lieux pour y diriger une information judiciaire; mais on croyait savoir que le procureur gênerai de Bourgogne avait parlé de manière à lui faire comprendre que l'honneur de sa maison pouvait s'en trouver compromis, et toujours est-il que le cardinal abandonna

subitement son projet d'enquête, et qu'il s'en retourna précipitamment dans son diocèse de Chalons.Les uns parlaient de sortilèges et d'affinités suspectes avec les bohémiens; les uns parlaient du diacre Paris ou du chevalier de Foîard, et les autres discouraient sur le vampirisme, ce qui du reste n'aurait jamais expliqué comment une grande femme de cinq pieds quatre pouces aurait pu s'évaporer sans qu'il en restât rien ! Tout le monde en parlait, et l'on en parla pendant longtemps, par la bonne raison qu'on ne savait qu'en dire. Le chancelier Daguesseau m'a dit cent fois qu'il n'en savait pas plus que nous, et que c'était une chose incompréhensible... (1) »

Des trois fils de cette mystérieuse dame, deux firent certaine figure, soit à Dijon^, soit à Versailles, l'un comme commandant en chef en Bourgogne, l'autre comme archevêque de Rouen et comme aumônier de la reine. Neveux du chancelier de France, ils se trouvèrent tout portés dès leur jeunesse aux honneurs de l'État ou de l'Église.

L'aîné servit honorablement dans les dernières guerres du règne de Louis XIV, fit bravement son devoir à Hochstaxlt, à Oudenarde où il fut blessé, à Malplaquet ; puis, à l'exemple de son père, dans son mariage avec Anne Amelot rechercha surtout de solides avantages. C'était, sans parler d'une fortune considérable, l'espérance de la grandesse d'Espagne, à l'aide de laquelle Amelot, ancien ambassadeur à Madrid, devait faire oublier aisément son nom. Quant à son gendre, il recueillit à

(1) Souvenirs de la marquise de Créqui , t. I , p. 180-187. — La Gazette de France du 29 janvier 1729 annonce la mort de la comtesse de Tavancs comme ayant eu lieu à Paris quatre jours auparavant.

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trente-cinq ans la lieutenance générale de Bourgogne comiiK» un héritage <pii lui était dû.

Dès 1 Tt2 ! , il vint à Dijon avec la mission délicate d'j présider les États, en l'absence du gouverneur, M. le Duc; il sut , ce qui était le comble de l'art, satisfaire la cour el ménager la province; il n'\ eut qu'une voi\ sur sa magnificence, son habileté et son esprit de conciliation I . Il revint en 1727, à titre définitif. Les compliments el les protestations de dévouement ne lui firent pas défaut à son arrivée; on saluait en lui le descendant du maréchal de Ta\anes et surtout le neveu du chancelier; el ce fut le Parlement qui célébra le plus Ijaut celle concorde entre les armes et la toge. 11 devait pourtant s'engager un jour avec l'héritier des Sa ulx dans une des querelles de préséance les plus longues du dix-huitième siècle. Dieu sait pourtant combien sont alors fréquents les incidents de ce genre! Us tiennent autant de place dans la correspondance administrative d'Henri-Charles que les prêches et les rébellions huguenotes dans celle de Gaspard.

Le commandant eu chef était un homme tout d'extérieur, sans cesse occupé des questions d'étiquette et «h4 l'honneur du pas dans les cérémonies publiques, et n'entendant pas raillerie sur ses moindres prérogative1-. < 'était

[l) Journal historique tur les matières du tempt de Verdun), aoûl el novembre 1721 • ■ journal cite une chanson composée en L'honneur d'Henri- Charles par un poète du crû; en -\ * » î < ■ i un couplet :

A I» dancer les intérêts

Du monarque <•[ de ses sujets

Que de gr m es en - 1 personne '.

Il sait .m besoin pour l'Étal

L'art d'agir aux champs de Bellone

El I .ni de parler an sénat.

l'esprit du temps; aussi se croyait-il simplement exact à remplir son office, et protestait-il de ses sentiments de modestie et de conciliation, ce qui lui permettait de confondre les privilèges de sa place avec les intérêts du roi : « Je ne suis pas, disait-il, le maître des honneurs qui doivent m'être rendus, je n'en suis que le dépositaire. » Et tout en se déclarant ennemi de la vaine ostentation, toujours porté à prévenir les vaines querelles,, il perdait son temps et ce qu'il avait d'esprit à conquérir ou à défendre un rang, une marque quelconque de déférence envers sa personne.

C'est là un des traits saillants du dix-huitième siècle provincial : on se dispute le pas, non point l'épée à la main et en champ-clos, comme l'eussent fait les gentilshommes d'autrefois; Tencrecouleau lieu de sang. Que de subtilités soulevées pour des affaires qui n'ont par ellesmêmes rien que de frivole ! Que d'érudition on dépense pour rechercher les précédents (1) ! Saint-Simon est tout feu pour raconter de semblables querelles. A Dijon, c'est le premier président du Parlement qui prend feu, parce qu'une députation insolite a été envoyée à son collègue de la Chambre des comptes; un autre jour, c'est le doyen de la Sainte-Chapelle qui réclame la préséance sur les doyens des cathédrales; c'est la milice bourgeoise et la. milice proprement dite qui se disputent le pas, sans toutefois en venir aux mains. Toute une ju-

(1) Henaull, dans son Abrégé chronologique de V Histoire de France, publié en 1 744 , jn^e à propos d'insérer des faits comme ceux-ci : 1607. Le duc d'Epernon entre en carrosse au Louvre sous prétexte d'incommodité. — 1669. On accorde à M. de Guise la permission d'avoir un carreau à la messe du roi comme son père l'avait eu.

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