ACTE TROISIEME
Même décor.
Sur la véranda, des sentinelles indigènes en armes.
Et, le métis GABRIEL.
En scène, DES BOYS, un secrétaire (français) et THEO- DORE (autre métis), debout, devaat la porte à droite.
Au lever du rideau, au dehors, on entend une grande clameur, — C'est une immense lamentation qui, tantôt croît, et tantôt s'apaise.
UN EMPLOYÉ, entrant ; il a des dépêches à la main.
C'est du bureau du chiffre... Nous venons de traduire ces dépêches.
LE SECRÉTAIRE
Eh bien ?
l'employé
Partout, comme ici, des manifestations qui inquiètent fort les résidents... Celles qui accompagnèrent l'émission de l'emprunt n'avaient pas cette gravité.
LE SECRÉTAIRE
Ah ! tout ceci finira mal !
l'employé, lui remettcint les dépûches.
Il y en a d'autres à la traduction et que j'apporterai dans un instant. [Un coup de téléphone. Le secrétaire va, à Vappareil pendant que l'employé sort.)
le secrétaire
Allô!... Alio !... Oui... Ne quittez pas l'appareil... {AThéodore.) Le chef de cabinet I...
THÉODORE, ouvrant la porte de droite.
Monsieur le chef de cabinet... Monsieur le chef de cabinet !... Le téléphone...
De DAMBRUN entre en scène
LE SECRÉTAIRE
C'est le commandant de gendarmerie qui téléphone. Et voici des dépêches arrivées à l'instant...
DE DAMBRUN, lui remettant un pli.
Tenez, portez ceci vous-même au commandant du torpilleur 212... il est dans le port... ordre du gouverneur général... Et vite... car il y aura bientôt un grand personnage à embarquer sur ce bateau... (Le secrétaire prend le pli et sort. — de Darabimn va a Vappareil.) Allô... Oui... Le chef de cabinet... Où êtes-vous?... Au poste de la rue des Potiers ?... Il en vient d'autres ?... Eh bien^ laissez-les passer... Ah ! maintenez vos hommes... Pas un coup de fusil surtout I... {Il raccroche Vappareil.) Ni M. Tron ni M. Lefiscal ne sont arrivés ?
THÉODORE
Non, monsieur le chef de cabinet.
DE DAMBRUN
Théodore, si les vice-rois des provinces et leurs excellences Thaï Van N'Guyen et Nam Trieu se présentaient, dis qu'on les fasse attendre dans le grand salon... Monsieur le gouverneur est en conférence avec monsieur le procureur général et les résidents supérieurs. {Il sort psLV Isl droite avec les dépêches. Théodore colle l'oreille à la, porte pour entendre ce qui se dit chez le gouverneur.)
■ssa
GABRIEL, qui était sur la véranda, descend": en scène.
Ils sont bien deux ou trois mille...
THÉODORE
Ils feront quelque sottise qui leur coûtera cher.
GABRIEL
Eux ? C'est un peuple de lâches, qui ne sait que gémir et se plaindre.
THÉODORE
Peut-être...
GABRIEL
N'ont-ils pas eu d'autres occasions pour agir? A l'époque où l'emprunt fut décidé, par exemple !
THÉODORE
Ils n'en voyaient pas alors toutes les conséquences pour eux. Et ils croyaient que ces impôts étaient les derniers dont on les frapperait. Mais aujourd'hui !... songe à la situation, Gabriel!... Tous les crédits de l'emprunt engagés et les grands travaux en suspens. Obligation pour les Français de trouver de nouvelles ressources par de nouvelles taxes, que la Cour, hier, a refusé de sanctionner. Le gouverneur général vient de mander les vice-rois et les membres du grand Conseil. Il pense les contraindre à viser les arrêtés établissant ces taxes. Mais, si les mandarins et l'empereur s'obstinent à refuser leurs signatures ?... Et si le gouverneur ose ce coup de force dont il parlait, là... (Il désigne la, porte de droite) tantôt?... Qu'arrivera-t-il ?...
GABRIEL
Eh ! qu'ils se déchirent entre eux !... Nos maîtres, je les hais.
THÉODORE
Des Français furent nos pères, Gabriel.
GABRIEL
Ils nous ont abandonnés. Le mien était ser-
gent. Il partit, en laissant trois pièces d'or à ma mère.
THÉODORE
Le mien était un résident. Quand il sut que ma mère était grosse, il la chassa. Il était marié en Europe. Et tous les habitants du village chassèrent ma mère parce qu'elle s'était donnée à un Français.
GABRIEL
Va ! Va ! Les Français et les Tmères nous sont également ennemis. Servons ceux qui nous payent le mieux et profitons des circonstances. (Plus bas.) Écoute, si tu consens à m'obéir aveuglément, à servir l'un des grands mandarins, Kaï Kjnh, que Ton attend ici...
THÉODORE
Chut!...
Entrent LEFISGAL et TRON, leurs serviettes sous le bras.
LEFisGAL, à Théodore.
Préviens M. le gouverneur général que nous apportons les projets d'arrêtés qu'il nous a demandés. (De Dambrun entre yrécipitsimment.)
TRON
Bonjour, monsieur le chef de cabinet. {Théodore sort.)
DE DAMBRUN v^ à l'appareil.
Bonjour, monsieur Lefiscal... Bonjour, Tron... Allô !... Allô... Donnez- moi l'hôtel du général. {A Tron.) Vous êtes arrivés sans encombre ?
TRON
Nos pousse-pousse avançaient difficilement à travers cette foule. Et ils sentent mauvais, ces cochons ! Heureusement que j'ai mangé de l'ail ce matin.
DE DAMBRUN, à l'appareil.
Allô I... De la part du gouverneur... M. de
Tourmalin est-il là ?... On raltend... Ah I il est en route... Bien... Merci...
TRON, qui était remonté à la. véranda. A
Gabriel Quel est cet écriteau qu'ils promènent ?
GABRIEL
Une requête à monsieur le gouverneur général contre les nouveaux impôts.
TRON
Ben! avec quoi achèverions-nous nos travaux, dont tous les crédits ont été dépassés... Je ne sais fichtre pas comment d'ailleurs...
LEFISGAL
Il n'y a pas d'exemple en administration coloniale qu'un crédit ne soit pas dépassé.
La porte s'ouvre et MADAME RÉGIAL se précipite en scène, suivie par MADAME BÉRIGNT
MADAME RÉGIAL, clécoiffée, émotiomiée, se
laissant tomber dans un fauteuil.
Sauvée!... Enfin!-.. Qu'on ferme toutes les
portes, qu'on double les postes, qu'on fasse appeler la cavalerie, la gendarmerie...
MADAME BÉRIGNY
Madame, joa^ous assure, vous ne risquez rien!
DE DAMBRUN
Qu'y a-t-ii?
MADAME BÉRIGNY
Nous passions dans la rue des Potiers, quand un groupe de paysans a reconnu madame Réglai. Aussitôt, ils ont entouré la voiture.
LEFISGAL
Ah! mon Dieu! Qu'ont-ils fait?
MADAME BÉRIGNY
Ils se sont jetés à genoux, en suppliant madame Réglai d'intervenir pour eux auprès de M. le gouverneur général.
MADAME RÉGIAL
Ce sont des brigands, des pirates, les soldats de Muong-Bâ.
MADAME BÉRIGNY
Mais non, madame.
DE DAMBRUN
Muong Bà a été pris et décapité l'an dernier, ses troupes dispersées ; vous n'avez vu que de pauvres diables inoffensifs... qui...
MADAME RÉGIAL, fUTieUSe,
Oh! vous, je sais bien. Vous avez des raisons de trouver tout charmant dans ce pays.
DE DAMBRUN
Quelles raisons, madame?
MADAME RÉGIAL
Je m'entends... L'opium et la petite madame Hoa-Sen... (Lefîscal et Tron, un peu gênés, remontent vers la. véranda,)
DE DAMBRUN
Madame, quelques pipes d'opium troublent certainement moins l'esprit... que la peur.
MADAME RÉGIAL
La peur? Eh bien, ai-je tort d'avoir peur? L'attitude de ce peuple ne vous paraît-elle pas assez menaçante? Faut-il attendre qu'on nous ait exterminés pour?...
DE DAMBRUN
Je vous en prie, madame, que M. le gouverneur ne vous entende pas. Il est suffisamment nerveux.
MADAME BÉRIGNY
Entrez plutôt dans votre chambre : vous avez besoin de repos.
MADAME RÉGIAL
Oui, VOUS avez raison. Mais ne me quittez pas. (Madame Régial et madame Bérigny sortent par la gauche.)
TRON, après un dernier coup d'œiljeté au dehors.
Ah ! si ces pleutres avaient à leur tête un chef énergique comme l'était autrefois Muong-Bâ.
LEFISGAL
Heureusement, le général de Tourmalin nous a débarrassés de lui. ( Un employé entre et remet des dépêches à de Dambrun, puis sort.)
DE DAMBRUNj décachetant la première dépêche.
Oui, même, je dois vous avouer que j'ai été surpris de la facilité avec laquelle le général... {S' arrêtant après avoir lu la dépêche.) Diable! A Tou Soung, il y a des troubles sérieux.
RÉGIAL entre, suivi par PIÉTREQCIN et LEBRAY
RÉGIAL, à de Dambrun.
Et le général?
DE DAMBRUN
Il vient.
RÉGIAL
Les mandarins ?
DE DAMBRUN
Pas encore là. RÉGIAL, après avoir regardé sa montre,
a Lefiscal et a Tron.
Bonjour, messieurs, m'apportez-vous vos projets d'arrêtés?
LEFISCAL
Les voici, monsieur le gouverneur général. Les mandarins n'auront qu'à y apposer leurs signatures pour les rendre exécutoires... (A mesure que Tron et Lefiscal énoncent un article , ils remettent Varrêté à Régial.)... Droits sur les jonques et les barques, droits de permis pour la coupe des bois, droits sur les rizières, les palmiers à sucre, la cire, le miel et le cardamome.
TRON
Impôts sur les bacs et marchés, sur les pro duits des pêcheries et sur l'abatage des porcs , sur les récoltes des nids d'hirondelles, sur la capture et l'exportation des éléphants.
LEFISCAL
L'ensemble nous donnera chaque année douze millions environ de ressources nouvelles.
TRON
De quoi attendre le futur emprunt.
BÉRIGNY
Monsieur le gouverneur général, nous allons à un conflit sanglant. Jamais les Tmères...
RÉGIAL
Monsieur le résident supérieur, les Tmères paieront ces impôts, si les membres du grand Conseil, mieux informés, et plus prudents qu'hier, reviennent sur leur décision... (C7ns au dehors.) Mais vous savez quel acte je suis décidé d'accomplir pour briser la résistance des mandarins et mater cette espèce d'insurrection, dont l'empereur seul est responsable... par sa mauvaise volonté à autoriser les impôts.
BÉRIGNY
Cet acte! Je vous ai déjà dit, monsieur le gouverneur, combien je le trouve impolitique et périlleux.
LEBRAY
Je ne l'envisage pas comme tel.
BÉRIGNY
C'est votre droit. Mais, puisque mes conseils ne sont pas écoutés, que ferais-je à Shong-Hoï? Permettez-moi, monsieur le gouverneur, de rentrer tout de suite à Ten Fan Pao.
RÉGIAL
A votre aise, monsieur le résident supérieur. Ahl je compte vous avoir au bal que je donnerai le mois prochain, pour inaugurer le Palais du Gouvernement. Vous verrez que nous aurons fait de bon ouvrage en votre absence.
BÉRIGNY
Je le souhaite... Madame Bérigny est sans doute rentrée?
TRON, vivement.
Oui, oui... Elle est chez madame Régial. (Bérigny donne un ordre h un boy. Le général de Tourmalin entre par la. gauche.)
RÉGIAL
Ah I général, je vous attendais avec impatience. J'ai à vous communiquer une décision que... [Pour congédier Lefiscal et Tron.) Au revoir, messieurs, merci.
LE GÉNÉRAL. Il a Une blessure au front.
Minute ! Je suis ravi de rencontrer M. Tron, car, justement, monsieur le gouverneur, j'ai à vous présenter une réclamation le concernant.
TRON
Moi?
LE GÉNÉRAL
Monsieur Tron, on ne se fiche pas du monde comme vous. (Stupéfaction.) Parbleu, les indigènes n'ont pas tort de se plaindre qu'on ait gaspillé leur argent. Jugez-en, monsieur le gouverneur général. Pour sortir de la caserne Courbet, perchée surles Collines des Aigles, nous n'avons qu'un mauvais pont-levis en bois, qu'une passerelle de fer devait remplacer. Au moment de poser le tablier, on s'est aperçu que les boulons livrés par la maison Protot sont inutilisables . Les Travaux publics ayant refusé une première livraison...
TRON
Les boulons devaient peser cent grammes : ceux qu'on nous livrait en pesaient mille.
Cent grammes! Mais, bougre de bougre, c'était un lapsus calami du rédacteur du cahier des charges. Vous savez bien que des boulons de cent quatre sur quarante pèsent un kilo. Bref, Protot a repris ses boulons et en a rapporté d'autres au bout de quinze jours, ne pesant plus que cent grammes, en effet, mais creux, minces comme une feuille de papier... Tenez, en voici un... Et les Travaux publics les ont acceptés !
TRON
Nous n'avons pas le droit d'interpréter les clauses d'un cahier des charges. Quand on enfreint les règlements, on se fiche dans la mélasse. (Cependant, de Davihrun a i^emis des dépêches à Régial. Réglai en a lu deux. A la troisième, il pousse un cri.)
RÉQIAL
Ah ! par exemple !
DE DAMBRUN
Une mauvaise nouvelle ?
RÉGIAL
M. Laforêt m'informe que tout un village s'est révolté contre les agents du fisc...
TOUS
Hein!
Et savez-vous qui est à la tête des mutins ? Ça, c'est inouï, extravagant, stupéfiant!
TOUS
Mais qui?
Muong-Bâ !
Muong-Bâ
REGIAL
TOUS
LE GÉNÉRAL
Impossible. Je l'ai pris et fait décapiter l'an dernier.
TRON
Voilà qui est plus fort que mon affaire de boulons, général.
LE GÉNÉRAL
M. Laforêt radote.
RÉGIAL
Son télégramme est clair. Ce n'est pas Muong- Bâ, mais un de ses frères que vous avez capturé et exécuté à sa place.
Aquelo empego.
DE DAMBRUN
Muong-Bâ s'était cacbé et reparait au moment opportun.
LEBîîAY
Alors, il faut lui courir sus et s'en emparer au plus tôt. Car, en effet, sa réapparition...
LE GÉNÉRAL
Ah! non! non! non!... Muong-Bâ est mort, on n'a pas le droit de le ressusciter. La capture et le supplice de ce pirate m'ont valu ma croix de commandeur. Laisserai-je dire que je l'ai eue par un tour d'escamotage?