MADAME BLANC HET
Et que les appointements et les fais sont t'op élevés !
TRON
Comment ! Sur un budget de cent millions, les dépenses du personnel figurent pour trenteneuf millions à peine.
MADAME LEBRAY
Tout le monde murmure contre lui : les colons, les militaires, les administrateurs... Enfin^ je crois savoir que M. Dupont-Dutertre est fort mécontent.
TOUS, changeant de ton.
Ah ! M. Dupont-Dutertre !
TRON
S'il est vrai qu'il ait mécontenté M. Dupont-
Dutertre, les jours de notre gouverneur général sont comptés. L'honorable M. Dupont-Dulertre a une telle influence !
MADAME LEFISCAL
C'est un des hommes les plus éminents du parlement français.
TRON
Et quoique député des Hautes-Vosges, il ne s'occupe que de nos colonies. 11 les connaît bien... Il les aime...
MADAME BÉRIGNY
Il a môme des intérêts dans toutes.
TRON
Allons ! allons ! Nous ferons bientôt des adieux pathétiques à notre vingt-deuxième gouverneur général. {Il chante.)
Bon voyage, monsieur Dumolet, Partez pour France avec votre valise.
MADAME LEBRAY
Chut ! chut ! {Elle se lève en riant pour faire taire Tron. Elle aperçoit Loulou qui a fermé son livre d'images.) Mais voilà une petite personne qu'on abandonne et qui ne doit pas s'amuser !
MADAME BLANCHET, protestaut.
Oh! madame !...
MADAME LEBRAY
Je vais lui donner à goûter des pâtes au gingembre... un cadeau de Son Excellence Thaï Van N'Guyen... Il me les a envoyées dans une boîte d'un travail charmant. Voyez !... (Les dames remontent pour voir la boîte qui est sur la table.)
TRON, à madame Lebray.
Madame, si M. le résident supérieur est dans son bureau, j'irai lui rendre compte du résultat de ma mission.
MADAME LEBRAY
Allez, monsieur Tron, allez!
TRON, saluant.
Madame... (A de Dambrun.) Charmé, monsieur... {Aux autres dames.) Mesdames, votre serviteur... (A madame Lambourde.) Mes hommages à M. le directeur des douanes... (A madame Blanchet.) Mes respects à M. le directeur des services civils... {Il sort. Fendant que les dames et de Dam.brun admirent le coffret, madame Blanchet prend h part sa fille.)
MADAME BLANGHET
Loulou, tu 'eme'cie'as bien madame la 'ésidente.
LOULOU
Oui, maman. {Retenant sa mère.) Maman, c'est la jolie meunière?
MADAME BLANGHET
Qui?
LOULOU
Madame la résidente supérieure, madame Lebray ?
MADAME BLANGHET
Quelle meuniè'e?...
LOULOU
Tu sais bien que papa a dit qu'elle était autrefois dans un moulin, à Paris, le Moulin-Rouge.
MADAME BLANGHET, épOUVantée.
Veux-tu bien te tai'e, malheu'euse enfant ! MADAME LEBRAY, redescendant, la boîte h la main.
Tenez, ma petite fille !
MADAME BLANGHET, VWement.
Oh! non, madame, me'ci... Je suis sotte... J'oubliais... Loulou a mal à l'estomac.
LOULOU, protestant.
Maman...
MADAME BLANGHET
Ces -chaleu's... vous comp'enez... Et môme elle a une potion à p'end'e à heu'es fixes... et nous sommes en 'eta'd... Vous m'excusez !...
Comment donc, chère madame, je vous en prie...
MADAME BLANGHET
Au 'evoi', madame la 'ésidente... Mesdames... Viens, Louloute, viens vite. (Elle entraîne sa fille.)
MADAME NAM TRIEU apparaît à la porte du salon où elle s'arrête interdite. Madame Nam Trieu est une Tmère à peau jaune, aux yeux bridés, aux dents laquées, mince et menue, mais élégante et séduisante.
MADAME LEBRAY
Eh, arrivez donc, petite amie, on vous attendait. (Madaîne iVam Trieu ne bouge pas.) Entrez, entrez... (Madame Nam Trieu avance tim,idement.) Je suis ravie de vous voir. Vous
connaissez toutes ces dames, ainsi que madame Bérigny.
MADAME NAM TRiEU, timidement.
Oui, madame.
MADAME LEBRAY, présentant.
M. Robert de Dambrun, un de nos amis qui est venu visiter la Nouvelle-France... Pardon, à vous, il faut nommer votre pays par son nom national. M. de Dambrun est donc venu visiter l'Empire du Dragon-d'Or. Prendrez-vous une tasse de thé, petite amie?
MADAME NAM TRIEU
Oui, madame.
Du sucre?
MADAME NAM TRIEU
Oh ! jamais, madame.
MADAME LEBRAY
Son Excellence M. Nam Trieu est en bonne santé ?
MADAME NAM TRIEU
En bonne santé, madame, je vous remercie.
DE DAMBRUN
Mais, madame, vous parlez le français sans accent.
MADAME NAM TRIEU
Monsieur...
MADAME LEBRAY
Madame Nam Trieu a été élevée par des institutrices françaises.
MADAME NAM TRIEU
Et il n'est pas très difficile d'apprendre une langue étrangère... (Geste de protestation de Darnbrun.) La preuve, c'est que nos grands mandarins parlent le français et que parmi tous les hauts fonctionnaires français venus chez nous depuis la conquête, il y en a déjà... deux qui parlent couramment le tmère... M. et madame Bérigny.
DE DAMBRUNj intévessé par madame Nam Trieu.
Madame, à vous entendre, on jurerait une petite Parisienne.
MADAME NAM TRIEU
Monsieur!... [Avec un soupir.) Ah! Paris!... Mon mari y a vécu quand il étaitjeune... Comme ce doit être beau! Paris... ses palais... Montmartre !... Et ces aventures passionnelles que je lis dans les journaux!...
MADAME LAMBOURDE
En fait d'aventures, Shong-Hoï n'a rien à envier
à Paris... Précisément, une certaine anecdote court la ville... Il s'agirait d'un scandale... et d'une scène abominable... Une femme de l'empereur qui aurait été cruellement fouettée de rotin.
MADAME NAM TRIKU
J'ignore à quoi on fait allusion, madame. D'ailleurs, une femme battue par ordre de son mari, ici, ce n'est pas rare.
madame: lefiscal
C'est révoltant!...
MADAME NAM TRIEU
Nos maris ont sur nous bien des droits, dont celui de nous frapper est le moindre.
DK DAMBRUN
Vous parlez là, sans doute, de mœurs anciennes qui ont dû se modifier depuis l'arrivée des Français.
MADAME NAM TRIEU
Oh! monsieur, nous sommes très conservateurs dans l'Empire du Dragon-d'Or.
DE DAMBUUN
Alors ce sont des mœurs de paysans. Je suis sûr que dans les classes élevées...
MADAME NAM TRIEU
Nos époux sont un peu moins rudes, en effet. Ainsi, moi, qui suis mariée depuis un an...
DE DAMBRUN
On vous marie bien jeunes !
MADAME NAM TRIEU
Mais, monsieur, j'ai déjà seize ans... Eh bien, je suis mariée depuis un an etje n'ai pas encore été battue.
MADAME LEBRAY
Elle est charmante.
MADAME LAMBOURDE, revensLut à soïi idée.
Après tout, cette concubine de l'empereur avait peut-être eu quelque intrigue.
MADAME NAM TRIEU
Oh ! madame... Elle vit, c'est la preuve certaine qu'elle n'a pas été convaincue d'adultère... sinon, l'empereur, son époux, lui eût donné à choisir entre le poignard, le lacet et le poison, et elle se fût exécutée elle-même.
MADAME LEFISGAL
Quoi ! elle eût consenti ?
MADAME NAM TRIEU, gVâVe.
Madame, c'est la loi des ancêtres, qui est vieille de dix mille et de dix mille années.
BERIGNY entre.
BÉRiGNY, à mndame Lebray.
Madame... je viens chercher madame Bérigny.
MADAME LEBRAY
Je ne saurais trop remercier votre femme qui, n'ayant que quelques heures à passer à Shong- Hoï, a songé à venir à mon jour. Asseyez-vous...
BÉRIGNY
Il se fait tard, madame, et je désire ne pas rentrer trop avant dans la nuit à Ten Fan Pao.
MADAME LEBRAY
Vous ne verrez pas mon mari ?
BÉRIGNY
Pas aujourd'hui... Excusez-moi auprès de mon collègue...
Vous prendrez bien une tasse de thé avant de vous mettre en route?
BÉRiGNY refuse.
Mille grâces, madame.
MADAME LEBRAY
Alors, je rends sa liberté à madame Bérigny en regrettant que,..
SOUPiICIAU entre en ce moment. C'est un homme âgé, tout blanc, aux manières aimables et distinguées.
MADAME LEBRAY
Comment, monsieur Souriciau, un homme occupé comme vous l'êtes trouve encore le temps de faire des visites?... {Fietenant Bérigny.) Attendez... {Elle présente.) M. Souriciau, monsieur Bérigny, résident supérieur de la province de la Rivière-Verte..,
SOURîCfAU
Je suis ravi, monsieur, de l'occasion qui m'est offerte de vous serrer la main. Je sais combien on prise vos mérites au ministère des Colonies.
BÉRIGNY
Je n'ai pas d'autre mérite, Qionsieur, que d'aimer passionnément mon métier.
SOURIGIAU
D'ailleurs, mon cher monsieur Bérigny, désormais nous aurons à nous voir fréquemment... et je m'en félicite. J'irai vous entretenir quelque jour des grands projets qui m'amènent dans la Nouvelle-France. (Madame Lebray donne un ordre h un boy qui sort.)
BÉRIGNY
Monsieur, j'ai entendu parler de ces projets. Nous les discuterons en séance publique du Conseil supérieur . {Bérigny et sa, femme sortent. — Madame Leflscal et madame Lambourde se sont levées.)
MADAME LEBRAY
Comment, vous aussi, mesdames, vous partez ?
MADAME LAMBOURDE
Nous dînons chez M. le directeur de la comptabilité.
MADAME LEFISGAL
Et c'est un homme ponctuel.
MADAME LEBRAY
Alors... (Les dames sortent... A Souriciau, après la sortie des dames.) J'ai fait prévenir mon mari de votre visite. Je sais qu'il vous attend. Et il sera ravi de voir madame Nam
Trieu... N'avez-vous pas encore été présenté à madame Nam Trieu depuis votre arrivée à Shong-Hoï?
SOURIGIAU
Je n'avais pas eu cet honneur. Mais je comptais précisément faire visite à madame Nam Trieu et à Son Excellence M. Nam Trieu, qui, je le sais, est un des membres les plus éclairés du conseil de Sa Majesté et un des amis les plus dévoués de la France.
MADAME NAM TRIEU
Ohl monsieur...
MADAME LEBRAY, présentant.
Monsieur de Dambrun, ancien chef de cabinet de M. Maxime Régial, quand M. Réglai était ministre de l'Instruction publique.
SOURIGIAU
Ah, monsieur 1 vous avez été le chef de cabinet de M. Régial?... Homme éminent, homme considérable, le Robespierre moderne, r c( Incorruptible », comme on l'appelle. Et même, je me demande si cette épithète, invariablement accolée à son nom, n'a pas fini par lui nuire dans l'esprit de ses électeurs. Les Athéniens se lassèrent d'entendre toujours appeler Aristide « le Juste », les Français se fussent même lassés de l'entendre appeler Aristide.
LEBRAY entre par la droite. Grand, maigre, visage tourmenté et jaunâtre. Il s'appuie sur un jeune boy.
LEBRAY
Bonjour, monsieur Souriciau.
souRiciAU, lui serrant les mains.
Monsieur le résident supérieur!... (Le regardant.) Comment allez-vous?
LEBRAY
Aussi bien qu'on peut dans ce sacré pays, avec le foie malade... Ah! j'aurais grand besoin de rentrer en France pour me refaire {caressant la tête du boy), mais tant de choses me retiennent ici. (A madame Nam Trieu.) Madame, je vous vois, avec plaisir, moins farouche et consentant enfin à sortir de votre palais.
MADAME NAM TRIEU
Monsieur le résident supérieur, à la façon dont je suis accueillie, venir ici, ce n'est pas sortir de chez moi.
MADAME LEBRAY
Alors, il faudra revenir souvent. Je vous donnerai quelques conseils qui, pour être le fruit d'une expérience qui n'est pas vieille de dix mille et de dix mille années... n'en sont pas moins utiles à une jolie femme.
MADAME NAM TRIEU
J'accepterai avec reconnaissance, madame, les conseils qu'une Parisienne telle que vous, daignera donner à une petite sauvagesse comme moi. Mais, pour aujourd'hui, je crains d'avoir abusé de vos instants; je vous demanderai la permission de me retirer.
MADAME LEBRAY
Déjà?... (Madame Nam Trieu remonte.)
LEBRAY, à de Dduahrun.
Au revoir, mon cher Dambrun. Vous partez le 14?
DE DAMBRUN, qui 716 pei'cl pas des yeux madame
Nara Trie a.
Oui... c'est-à-dire... peut-être... Je ne sais pas encore... cela dépendra... il est possible que dans dix jours, mes affaires ne soient pas toutes terminées... [A madame Nam, Trieu.) Voulez-vous me permettre, madame, de vous conduire à votre pousse-pousse?...
MADAME NAM TRIEU
Oh! monsieur, j'ai. mon automobile... et c'est moi qui vous remettrai chez vous. Vous êtes à l'Hôtel Français, n'est-ce pas?...
DE DAMBRUN
Oui, madame, à l'Hôtel Français. {Salutations. Madame Nam Trieu et de Dambrun sortent, accompagnés jusqu'à la porte, par madame Lebray.)
LEBRAY
Chèreamie, attendez-vous encore quelqu'un?..,
MADAME LEBRAY
Non. Toutes ces dames sont venues. C'était mon premier jour depuis le nouveau ministère. Elles étaient accourues aux nouvelles.
LEBRAY
Alors, auriez-vous l'obligeance de me céder votre salon? Mes secrétaires classent des demandes de concession dans mon bureau, et nous avons à parler sérieusement avec M. Souriciau.
SOURICIAU
Madame, je suis au désespoir...
MADAME LEBRAY
Ne vous excusez pas... Je profite de la liberté qu'on me donne pour aller faire mon tour de
résidence quotidien... Au revoir, monsieur Souriciau. (Elle sort. Lebray offre un siège à Souriciau qui, avant de parler, regarde le boy.)
LEBRAY, caressant le jeune boy.
Oh! je n'ai pas de secrets pour lui; c'est un vrai petit ami, très dévoué... Et lui seul sait préparer mes pipes.
SOURICIAU
Opium?
LEBRAY
Fumer m'éclaircit les idées... Li!... (Ilfaitun geste; le boy sort pour aller chercher la pipe. Lebray s'assied.) Eh bien, mon cher monsieur Souriciau, vos études sont-elles terminées et vos projets à point?
SOURICIAU
A peu près... Certes, monsieur le résident supérieur, je ne me dissimule pas qu'ils trouveront à Shong-Hoï, aussi bien qu'à Paris, des adversaires... Mais je me flatte de les désarmer, grâce à votre concours.
Il vous est tout acquis, puisque M. Dupont- Dutertre m'a fait savoir qu'il s'intéressait à ces projets, ce qui est une garantie pour nous, pour moi.
SOURIGIAU
Oui. Vous connaissez la sollicitude de M. le député des Hautes-Vosges pour tout ce qui touche aux colonies.
LEBRAY
Et j'ai pour lui de l'affection, presque de la vénération. Je n'étais qu'un petit journaliste obscur lorsqu'il me remarqua et m'attacha à sa personne... C'est lui qui m'a marié, et, voyez sa bonté : le jour même de mon mariage, il glissa dans la corbeille de noces de ma femme le décret de ma nomination ici... Oui, moi qui n'étais rien, qui n'entendais rien aux questions coloniales... qui ignorais presque l'existence de la Nouvelle-France, il m'avait fait nommer d'emblée résident supérieur à Shong-Hoï. Ah! c'est un homme bien remarquable. [Pause.) Mais venons à notre projet d'emprunt, je vous prie.
SOURICIAU
Soit. VenoDS-y.
LKBRAY. Li revient avec tous les ustensiles de fumeur d'opium. Il prépare une pipe.
J'estime que pour payer nos dettes et entreprendre les travaux les plus urgents, deux cent viuyl'Cinq millions nous seraient nécessaires.
SOURIGIAU
Ah! le public ne vous les donnera pas volontiers. Les Français sont les banquiers du monde, mais ils refusent de mettre un sou dans leurs colonies. Par bonheur, un groupe de financiers patriotes a fondé la Banque des Colonies, que je représente, et dans le conseil d'administration de laquelle se trouvent des députés, un sénateur, trois anciens ministres et l'honorable M. Dupont- Dutertre. Cette banque se fait forte de trouver dans sa propre clientèle et en deux tranches les deux cent vingt-cinq millions qu'il vous faut, mais il est indispensable auparavant que la tranquillité soit revenue dans le pays, qu'il n'y ait plus d'histoires de pirates, et que les troupes du vieux Muong-Bà aient été dispersées. En outre, ma Banque désire savoir a quoi vous emploierez les fonds qu'elle mettra à votre disposition.
LEBRAY
Ne vous inquiétez pas de cela.
SOURIGIAU
Oui. Je me fie à vous pour les dépenses. Je me permettrai cependant de vous suggérer quelques idées sur l'emploi de ces fonds. Vos dettes payées, ne pensez-vous pas que votre premier soin doive èlre d'établir une nouvelle
voie ferrée, qui, celle-là, relierait à Shong-Hoï les provinces reculées de l'Empire.
L(1) LEBRAY
C'est que... à l'heure présente, le commerce est nul dans ces provinces. Mais sans doute n'attend-il pour se développer que la création d'une ligne de chemin de fer.] (Lz tend une pipe à Lebrsiy qui la. fume.)
SOURICIAU
J'ai fait un petit tracé de cette ligne tout provisoire, et... Mais ici, je dois à la loyauté de déclarer que ce n'est plus M. Souriciau, représentant de la Banque des Colonies, qui parle : c'est M. Souriciau représentant de la société de Puteaux qui, vous le savez, fournit aux colonies des câbles télégraphiques et du matériel de chemin de fer, et à la tête de laquelle, outre l'honorable M. Dupont-Dutertre et des administrateurs de certains journaux de Paris, se trouvent...
LEBRAY
Pardon, monsieur Souriciau; avant de songer à donner une affectation aux fonds de l'emprunt, encore convient-il de savoir comment nous gagerons cet emprunt. De nouveaux impôts seraient
(1) Dans toute la pièce, les phrases entre crochets peuvent être supprimées à la représentation.
impopulaires. Ce n'est pas que je mlnquiète des objections que ne manqueront pas d'élever l'empereur et le peuple. Ces gens-Là voudraient jouir d'une administration française sans payer des impôts plus élevés que lorsqu'ils s'administraient directement... Mais...
SOURIGIAU
Oh ! Vous n'aurez qu'à régulariser la perception de certaines taxes qui déjà existent. Tenez, que le protectorat s'adjuge le monopole de la fabrication et de la vente de l'alcool, le monopole de la vente du sel et de l'opium, et qu'il les repasse à une compagnie fermière, laquelle sera tenue de vous verser annuellement les dix millions à affecter à l'amortissement et aux intérêts de l'emprunt. Quant à la compagnie fermière, je sais qu'elle serait rapidement constituée. Je vais vous dire, en plus de l'honorable M. Dupont-Dutertre, quelles personnes je vois parmi ses heureux actionnaires, mais avant, dites-moi de quelles personnes dépend l'adoption de mes projets. (Li donne une seconde pipe à Lehray.)
LEBRAY
Théoriquement, ils doivent être discutés au Conseil supérieur de la Nouvelle-France. Mais le gouverneur général finit toujours par imposer sa volonté. Et c'est ici que le bât nous blesse.
Car M. Carvin ne se décidera pas à faire un emprunt gagé par de nouvelles taxes.
souRiciAU, jplus bas.
D'une dépêche chiffrée reçue par moi hier, il résulterait que M. Carvin ne restera pas longtemps à Shong-Hoï. (Pause.) Avec le gouverneur général, quelles personnes font partie du conseil?
LEBRAY
D'abord les trois résidents supérieurs qui sont chacun à la tête d'une des trois grandes provinces de l'Empire : Bérigny, Laforêt et moi. Il y a en outre les présidents des Chambres de commerce et d'agriculture, enfin les chefs des grands services français du protectorat et deux mandarins représentant les indigènes. Mais les mandarins... nous les avons choisis avec soin... Ils votent toujours avec la majorité.
SOURICIAU
J'espère que les chefs des grands services [M. le procureur général Piétrequin ; MM. Blanchet de Musignan, Lambourde, Leflscal et les autres] me seront favorables... Dites-moi... un renseignement... en passant... ces messieurs sont-ils bien rétribués?
LEBRAY
Peuh! De vingt-cinq à quarante mille francs
par an, plus, bien entendu, des frais de bureau, de service, de mission ; des indemnités de déplacement, de résidence, de responsabilité, de travail ou de supplément de fonctions; le logement, les chevaux et l'automobile, la lumière, la domesticité...
SOURICIAU
C'est peu, pour des gens qui ont consenti à s'expatrier et à courir le risque colonial. Aussi me félicité-je de la pensée que j'ai eue de les faire participer à certains bénéfices.
LEBRAY
Quels bénéfices?
SOURICIAU
La société qui afi'ermerait au protectorat ses divers monopoles réserverait un certain nombre d'actions aux principaux fonctionnaires de la Nouvelle-France... s'ils désirent en prendre..-
LEBRAY
Certes, je connais mes collègues, je suis assuré qu'ils feraient scrupuleusement leur devoir de juges, de surveillants, môme contre une compagnie dont ils seraient en même temps les principaux actionnaires... Mais je crains que Paris...
SOURICIAU
Ce qui se fait ailleurs, pourquoi ne se ferait-il
pas ici? Vous avez, monsieur le résident supérieur, des scrupules louables, mais excessifs. Et... {A ce 7noinent, un secrétaire se pr^écipite en scène.)
LEBRAY
Je n'ai pas appelé. Pourquoi me dérange-t-on?
LE SECRÉTAIRE
C'est M. le gouverneur général...
LEBRAY
Qu'est-ce que vous dites ?
LE SECRÉTAIRE
M. le gouverneur arrive.
LEBRAY
Vous rêvez?...
LE SECRÉTAIRE
On m'a téléphoné qu'il avait passé au Palais du gouvernement et qu'il venait ici.
SOURICIAU
C'est singulier.
LEBRAY
Nous tomber sur le poil à l'improviste ! Oh ! mais il m'embête, M. Carvin!
UN OFFICIER d'ordonnance, entrant par une nuire porte.
Monsieur le résident supérieur, je m'excuse
d'entrer ainsi... mais je crois bon de vous aviser que je viens de voir la voiture de M. le gouverneur général se dirigeant de ce côté, par la rue des Teinturiers et l'avenue de la République.
LEBRAY
Merci, mon lieutenant. {Uofficier sort.)
SOURICIAU
Que signifie cette arrivée imprévue?
LEBRAY, au secrétaire.
Les commis sont à leur poste ?
LE SECRÉTAIRE, embarrassé.
Monsieur le résident supérieur...
LEBRAY
Oui, ils ont déjà filé? L'heure de l'absinthe! Empilez des rapports sur ma table. Je vous suis! {Comme le secrétaire sort par la droite^ un sergent de la garde indigène accourt par le
fond.)